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Archives de Catégorie: Asie centrale

La Chine et la Russie vont commémorer ensemble la seconde guerre mondiale pour protéger l’Histoire

Répétition du défilé du Jour de la Victoire sur la Place Rouge à Moscou

  • Non seulement les deux géants unissent leurs efforts pour lutter contre le négationnisme occidental, mais ils le font en attirant à eux d’autres pays comme le Viet nam, peut-être la Corée du Nord qui souhaitent en finir avec cette mythologie imposée par les USA et leurs alliés(1), mythologie qui est en train d’envahir les jeunes générations d’Américains et de Français et contre lequel le PCF n’a pas eu le courage de s’élever. Pourtant parmi les 600.000 français comptabilisés comme victimes de la barbarie nazie, il y a bien sûr beaucoup de juifs, mais aussi à part égale des communistes.Cette incapacité à défendre l’histoire fait partie de la débâcle imposée aux communistes par une stratégie qui nous a soumis à une social démocratie qui s’alignait totalement sur l’Europe et sur la vassalisation aux USA. Il est temps de changer de ligne. (note et traduction de Danielle Bleitrach)
© Sputnik / Alexander Vilf

La Chine et la Russie vont affirmer leur propre vision de la Seconde Guerre mondiale, pour détruire  les mythes créés par l’Occident.

Beijing et Moscou prévoient d’organiser des commémorations communes pour le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale; Les experts notent que les pays le font ouvertement pour dénoncer  les mythes historiques créés par l’Occident.

Selon les experts, la décision de la Chine et de la Russie de commémorer conjointement l’événement historique devrait être considérée dans le contexte de leur expérience de guerre.Les deux pays ont subi de lourdes pertes, à une échelle que l’Occident ne pouvait guère imaginer. Alors que la guerre a coûté la vie à 418 000 Américains, à 600 000 Français et à 450 000 Britanniques, les pertes de l’URSS se sont élevées à 27 millions et celles de la Chine à près de 20 millions de morts.Il est à noter que ce chiffre de 600.000 français correspond aux victimes de la Résistance et ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration et pas aux combats militaires (note de Danielle Bleitrach)

Cependant, l’expert Paul Letters a noté que  les chiffres des victimes des forces militaires nazies et de  leurs alliés dans ces régions stratégiques de l’Eurasie pourraient être beaucoup plus élevées. À titre de comparaison, l’Allemagne, qui a déclenché la guerre, a perdu au total 7,3 millions de personnes alors que le Japon en a perdu 2,7 millions, selon certaines estimations.

Cependant, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux mythes sont apparus, déformant les faits historiques. Par exemple, des «experts» et des sources médiatiques ont spéculé sur le fait complètement inventé que le camp de concentration nazi d’Auschwitz avait été libéré par les forces de l’armée américaine. En outre, en 2015, des fonctionnaires polonais et ukrainiens ont ouvertement remis en question le rôle de l’armée soviétique dans la libération du camp de concentration.En réponse, le ministère russe de la Défense a publia pour la première fois des documents historiques fiables couvrant l’événement. Les documents déclassifiés indiquent que ce sont les troupes soviétiques qui ont libéré de Auschwitz-Birkenau 7 600 prisonniers, symbole le plus frappant de l’Holocauste hideux, et expulsé les forces militaires nazies.

« L’Occident a longtemps ignoré le rôle joué par la Chine et l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale », a souligné Paul Letters. Les jeunes américains peuvent grandir en pensant que les «Flying Tigers» des États-Unis (le 1er groupe de volontaires américains) ont gagné la guerre en Asie, a averti le publiciste, soulignant que c’était l’Union soviétique qui soutenait la République de Chine entre 1937 et 1942.La Chine et la Russie accordent une grande attention à leur histoire et à leurs valeurs traditionnelles. Ils comprennent l’importance exceptionnelle d’une information complète et non faussée sur le passé.

« Aujourd’hui, Pékin et Moscou veulent promouvoir leur propre récit historique – et futur – distinct de toute version occidentale », a souligné le publiciste. «Il y a soixante-dix ans, les deux plus grands pays d’Asie se sont retrouvés du côté des gagnants, et le reste, comme on dit, appartient à l’histoire», a conclu Paul Letters.

(1) Ce refus du négationnisme occidental élargit l’audience idéologique des deux grands pays asiatiques à toute l’Asie, y compris aux progressistes japonais, qui aujourd’hui se battent pour que ne soient pas installées des armes nucléaires dans leur pays. Ou même Israël qui de fait sur ces question et bien d’autres a une politique de discussion permanente avec eux.

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La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie Centrale

0Le 7 novembre 2012 fût une journée bien particulière pour les adeptes du communisme. Cette date marque en effet le 95e anniversaire de la Révolution d’Octobre de 1917, genèse de l’histoire soviétique. Coïncidant cette année, ironie du sort, avec les élections présidentielles aux États-Unis, la manifestation a réuni les communistes Kirghizes sous les drapeaux râpés de la faucille et du marteau.

Le lieu de la manifestation s’est imposé à ses organisateurs comme une évidence. Difficile de trouver endroit plus approprié pour l’évènement que la place ancienne au centre de Bichkek, et sa statue de Vladimir Lénine, le bras tendu vers des lendemains qui chantent.

Les manifestants ont pris place en face du siège du Gouvernement, vide ce mercredi 7 novembre, jour férié au Kirghizstan. Des communistes jeunes et vieux, entourés de symboles soviétiques, drapeaux écarlates, faucilles dorés, bannières aux slogans glorifiant la Révolution, ont pu écouter les dirigeants du mouvement, Klara Adjybekova et Isskhaque Masaliev.

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Klara Adjybekova, leader du parti communiste kirghiz d’URSS. Crédit : Aïdaï Erikova

Depuis la scission du parti communiste Kirghiz 1999, il y a deux partis communistes au Kirghizstan. Le premier, sous la direction de Klara Adjybekova, s’efforce de préserver la pureté des idéaux marxistes-léninistes originels. Le second, dirigé par Isskhaque Masaliev, tâche d’adapter le communisme aux conditions de l’Etat souverain. Divisé entre ces deux partis, l’électorat communiste n’a pas réussi à réunir suffisamment de suffrages pour entrer au gouvernement en 2010. Pendant la manifestation, les leaders des deux partis se sont accordés sur la même priorité : «Nous désirons que chaque citoyen puisse mener sa vie dignement».

Une partie de la population garde en mémoire les avantages offerts par le régime communiste, avec en premier lieu l’assurance d’un travail, d’une formation, et dans une certaine mesure, de la satisfaction des besoins élémentaires de l’homme. Cette nostalgie explique amplement la popularité de la doctrine communiste au Kirghizstan et au-delà, dans l’Asie Centrale et la CEI.

C’est ainsi que lors des élections à la Douma d’Etat [Le parlement russe] en décembre 2011, le parti Communiste de la Fédération de la Russie [KPRF] dirigé par Gennadiï Zuganov a obtenu 19,51% et est devenu le deuxième parti de Russie, après le parti présidentiel « Edinaïa Rossia » [« Russie unie »].

Au Kazakhstan les disciples du marxisme-léninisme sont représentés par le Parti Communiste du Kazakhstan [KPK] , composé de 54 246 membres [d’après les chiffres de la Commission électorale]. Cependent en octobre 2011 l’action du KPK a été arrêtée par la Cour interrégionale sur la responsabilité administrative d’Almaty. Le gouvernement a décidé d’intenter cette procédure suite à un soupçon quant à un lien entre le leader des communistes Kazakhs, Gaziz Aldamdjarov, et le mouvement d’opposition « Front populaire ». Cette interdiction est encore actuelle.

Les communistes tadjiks sont réunis dans le CRT, le Parti Communiste Tadjik , favorable à la  construction d’un Etat socialiste. Aux élections de 2010, le parti a obtenu 7% des voix et a pu envoyer deux députés à la Chambre basse du Parlement Tadjik.

Le Parti national-démocratique [NDP] regroupe quant à lui  les communistes ouzbeks. Entre 2009 et 2010,  ce parti était représenté au Parlement par 31 députés sur 150. Aujourd’hui la fraction de NDP au Parlement ouzbek comprend 29 membres, soit 19% des députés. Le but principal du NDP est de devenir un parti du pouvoir et d’influencer les décisions du Parlement, malgré le fait que leurs adversaires politiques le considèrent comme un parti peu progressif.

Âgé de 21 ans, Gleb Khim, membre du Parti Communiste du Kirghizstan, affirme : « Le socialisme est notre avenir. Tôt ou tard, l’humanité retournera vers le communisme parce que seul le communisme est le bon chemin », en ajoutant qu’il y a environ 10 000 membres répertoriés dans son parti.

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Un manifestant arborant une pancarte du camarade Lénine. Crédit : Aïdaï Erikova

Tout le monde n’accepte pourtant pas l’avenir offert par les partis communistes. Professeur à l’Université Kirghizo-Russo Slave, Marat Kazakpaev déclare : « Ce sont des partis mourants dirigés par de vieux politiciens. Naturellement, quelques uns dans notre pays [Kirghizstan] sont nostalgiques de l’URSS. Mais marcher à reculons est impossible et trompeur. Quand on parle de l’URSS, il faut comprendre qu’aux côtés des aspects positifs du communisme, les violations des Droits de l’Homme faisaient partie du système ».

D’autre part, les divergences entre les partis communistes sont perceptibles. Malgré l’unité extérieure, mise en évidence par les chefs des partis pendent la manifestation du 7 novembre, la division idéologique parmi les cadres du même mouvement vulnérabilise les deux partis communistes kirghizs.
Le communisme kirghiz ne se limite d’ailleurs pas à ces deux seuls partis : un autre mouvement est représenté par le « Comité Central du Parti Communiste de l’URSS auprès du XXème congrès ».

Ce dernier s’est démarqué du Parti Communiste du Kirghizstan après que Klara Adjybekova ait voté en faveur de la propriété privée à la séance plénière du Parlement. Aujourd’hui les membres de ce mouvement défendent encore la dictature du prolétariat, en suivant de manière puritaine les dogmes marxistes abandonnés lors du vingtième congrès.

Quoi qu’il en soit, « la nostalgie du communisme » semble garder une place prépondérante dans les cœurs des anciennes générations. Mais les contradictions entre les différents courants du mouvement communiste montrent la vulnérabilité à l’intérieur du Parti. Au point de se demander si le communisme est encore possible dans des conditions d’un pays souverain influencé par la mondialisation.

Aïdaï Erikova
Rédactrice en chef de Francekoul.com 

Relu par 
Pierre Sautreuil
Stéphane Vinçon 

 

Une alternative pour le Kirghizstan : les communistes s’organisent

Action Coup Poing Avenue Tchouï Staline

Action coup de poing lors de laquelle l’avenue Tchouï a été renommée Avenue Staline
Radio Azattyk

https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/une-alternative-pour-le-kirghizstan-les-communistes-sorganisent/

 

0Peu après la prise de pouvoir de Sooronbaï Jeenbekov à la dernière élection présidentielle, « Nouvelle Voie », un nouveau mouvement, est apparu dans le paysage politique du Kirghizstan. Fondée en tant qu’organisation non-gouvernementale, l’association communiste milite pour l’avènement d’un Kirghizstan socialiste. Quels sont les enjeux de ce mouvement ? Pourquoi le communisme reste-t-il, pour certains Kirghiz, une idéologie politique encore convaincante ?

Novastan reprend et traduit un article initialement paru dans notre version allemande.

À Bichkek, l’été dernier, une action coup de poing révélait un nouveau mouvement politique. En pleine nuit, des activistes ont rebaptisé l’avenue Tchouï, axe principal du centre-ville. Le mot « Tchouï » a été ainsi remplacé : la route qui borde la Maison Blanche et la place Ala-Too s’appelle désormais « Avenue Staline ». L’affaire a agité les médias kirghiz et un groupe de jeunes adultes a revendiqué l’action. Ils se nomment les « Nouveaux Staliniens ».

Amantour Manapbaev, 22 ans, est l’un d’entre eux. Pour cette action, il a déjà subi plusieurs gardes à vue et interrogatoires. Mais les autorités l’ont finalement libéré. Tout ce retentissement autour de cette action étonne le jeune militant. Après tout, la route avait déjà porté ce nom à l’époque soviétique. Ce sont les autres qui l’ont rebaptisée. « C’était indispensable de rappeler à la société, et surtout aux puissants, le nom de Staline. Car notre pays vit aujourd’hui dans le chaos. Et un homme comme Staline pourrait y mettre un terme. », explique Amantour  Manapbaev pour justifier cette action.

Amantour Manapbaev Activiste

Amantour Manapbaev, activiste communiste kirghiz de 22 ans
Janina Lackmann

C’est après la lecture d’une biographie de Lénine qu’il est devenu fervent communiste. Lorsqu’il a fêté ses 18 ans, Amantour Manapbaev a adhéré au Parti communiste du Kirghizstan. Depuis, il travaille à plein temps pour le parti et est en charge des relations publiques. Il voit alors dans le socialisme le seul moyen de résoudre les problèmes économiques, sociaux et politique de son pays.

Nationalisation partielle des entreprises kirghizes

Aujourd’hui, il ne souhaite pas le retour du système soviétique et il ne considère pas l’abolition absolue de la propriété privée comme indispensable. « Il est préférable de ne nationaliser que les filières stratégiques de l’économie. Les petites et moyennes entreprises conserveraient leur liberté d’action, mais les grandes entreprises appartiendraient pour 51% à l’État et pour 49% au secteur privé. C’est le système le plus efficace en matière économique », estime-t-il.

S’il parvenait au pouvoir avec le mouvement communiste, il rendrait, d’ailleurs, la mine d’or de Koumtorau peuple kirghiz.

Lire aussi sur Novastan : Koumtor : combien d’onces d’or coûte une vie humaine ?

Staline est un de ses plus grands modèles, même si Amantour admet que des « atrocités excessives » sont survenues lorsqu’il détenait le pouvoir. Pourtant, le jeune homme de 22 ans reste impressionné par l’efficacité avec laquelle Staline réalisa tant de choses en si peu de temps.

Le communisme, une quête d’identité

Mais pourquoi tant de jeunes se sentent-ils, à l’image d’Amantour, attirés par un modèle politique et social pourtant responsable en grande partie des problèmes économiques et sociaux que connaît actuellement le pays ? Le professeur Emil Nasritdinov est chercheur en sciences sociales à l’American University of Central Asia (AUCA) et mène des recherches sur la culture de la jeunesse en Asie centrale.

Selon lui, la recherche d’une identité commune est aujourd’hui le plus grand défi posé aux jeunes générations. À l’époque communiste, chacun avait une place dans la société et la cohésion entre adolescents était forte. « La jeunesse se partageait la ville. Chaque quartier avait même son surnom et on savait exactement qui y vivait. Chacun de ces microdistricts avait son identité, c’était un moyen de se définir ».

Lire aussi sur Novastan : La nostalgie du communisme réunit les fidèles de l’URSS en Asie centrale

Ces souvenirs sont transmis par les générations qui ont vécu cette époque. Les jeunes sympathisants de l’idéal communiste sont souvent marqués par les récits de leurs parents.

Un mouvement avec peu d’influence

Le père d’Amantour Manapbaev était lui-même fervent communiste. Sa mère, en revanche, a commencé à se faire du souci lorsque son fils a annoncé sa volonté de rejoindre le parti. Et, parmi ses amis, bien peu se laissent enthousiasmer par son idéal. Peut-être trouvent-ils ses idées trop radicales. Il soutient notamment la peine de mort, suivant l’exemple du socialisme chinois, notamment pour les cas de corruption.

Activistes Mouvement Nouvelle Voie Idéal

Des activistes du mouvement « Nouvelle Voie » défendant l’idéal communiste
Facebook

Sur les réseaux sociaux, Amantour Manapbaev a longuement tenté de convaincre les jeunes de soutenir sa cause. En vain. « L’électorat est très différent ici. Les gens ont subi un véritable bourrage de crâne. Mais, quand on va dans les régions rurales pour y faire signer des pétitions, on a beaucoup plus de succès. Les petites gens nous soutiennent. »

Malgré tout, Amantour Manapbaev reste attaché à son rêve d’un Kirghizstan socialiste. En décembre 2017, il annonce la création de l’ONG « Nouvelle Voie ». Un contre-projet face au programme de développement national mené par le nouveau présidentSooronbaï Jeenbekov, qui, selon lui, n’offre pas de réponses à long terme aux problèmes que connaît actuellement le pays.

Lire aussi sur Novastan : Kazakhstan : comment la pop et le rock ont affaibli le pouvoir soviétique

L’organisation communiste défend la mise en place d’un plan quinquennal pour le développement social du pays. Mais elle n’a pas encore fait connaître de plan d’action précis. Le nouveau mouvement peine toutefois à se faire connaître du grand public au Kirghizstan.

Janina Lackmann
Rédactrice en chef de Novastan

Traduit de l’allemand par Antoine Roth et Élodie Vouaux

Édité par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

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L’Asie centrale restera-t-elle laïque ?

Registan Ouzbékistan Islam

Le Registan en Ouzbékistan, un des centres de l’islam local
Officiellement laïcs depuis l’instauration de l’URSS, les pays d’Asie centrale connaissent une montée en puissance de la pratique de l’islam depuis l’indépendance en 1991. Entre besoin d’exprimer une contestation politique et peur de la radicalisation, une étude tente de faire le point sur la question.

https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/lasie-centrale-restera-t-elle-laique/

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Asia Plus.

L’Asie centrale, terre laïque pendant des décennies sous l’URSS, le restera-t-elle ? Cette question a été débattue par les auteurs de l’étude « Islam et politique » lors d’une conférence qui s’est déroulée à Almaty, dont Asia Plus reprend les principaux arguments. Alors que la région est pointée du doigt de plus en plus comme un nouveau « repère » des radicaux, la question prend une importance capitale.

Des experts des quatre pays d’Asie centrale, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan ont étudié la dynamique des changements intérieurs dans la période postsoviétique, et établi une cartographie des pratiques dans les quatre pays, ainsi que leurs perspectives nationales. Ce travail d’analyse a été présenté le 13 septembre dernier par le centre régional d’expertise « Central Asia Policy Group » dans le cadre du projet « L’Asie centrale : l’espace de la « démocratie de la soie ». L’évènement a été organisé par le fond Friedrich Ebert.

Une forte augmentation du nombre de mosquées

Pour les experts, la forte croissance de l’islamisation résume à elle seule les mutations de la sphère religieuse depuis 1991 et les indépendances de l’Union soviétique. En effet, selon les données de l’étude, le nombre de mosquées au Kirghizstan est passé de 1 973 à 2 669 entre 2009 et 2015. Au Kazakhstan, la quantité de mosquées entre 1991 et 2016 a explosé, passant de 68 à 2 516.

Lire aussi sur Novastan : Dix fois plus d’écoles coraniques au Kirghizstan qu’en Ouzbékistan

Au Tadjikistan, il y a actuellement un imam pour 2 210 personnes, et le Kirghizstan compte 102 madrasas (écoles musulmanes), 7 instituts islamiques et une université musulmane. Les gouvernements d’Asie centrale sont-ils prêts face à ce défi ? Les politologues sont convaincus que non.

Une politique de répression à grande échelle

« En façade, il y a une diabolisation de l’islam, et on discute de la manière de combattre l’extrémisme et le terrorisme. On voit clairement comment les politiques gouvernementales appliquent à grande échelle des mesures répressives et mènent une politique d’interdictions », a constaté la rédactrice de l’étude, la politologue kirghize Elmira Nogobaeva.

Lire aussi sur Novastan : L’Islam dans la vie des Kirghiz

Mosquée Bichkek Kirghizstan

Le nombre de mosquées au Kirghizstan a connu une forte hausse depuis l’indépendance.
La rédaction

Dans le même temps, la sensation que des mondes parallèles se côtoient est grandissante, et il suffit pour s’en rendre compte de sortir de Bichkek ne serait-ce que d’un kilomètre. « Dans le pays, le lieu principal de socialisation des jeunes est la mosquée », a-t-elle ajouté.

Des organisations officielles pour « contrôler » l’islam descendantes directes de l’URSS

Chacun des quatre gouvernements a non seulement adopté des lois sur la pratique ou les associations religieuses, mais a également élaboré des doctrines spécifiques ou des stratégies à l’égard de la religion. De plus, comme l’a relevé Elmira Nogobaeva, l’institutionnalisation de la sphère religieuse se renforce constamment, les commissions et les comités aux affaires religieuses se transformant en ministères.

Le tableau est similaire pour les institutions non-officielles : au Kazakhstan, au Kirghizstan et en Ouzbékistan, il existe des conseils du culte musulman, et au Tadjikistan un conseil des oulémas, des théologiens de l’islam. « Le paradoxe, c’est que les conseils actuels ne sont que les « descendants » d’une institution soviétique créée par Staline », a remarqué Elmira Nogobaeva, soulignant le rôle dominant du gouvernement dans le fonctionnement de ces organisations.

Entre « sécurisation » et pèlerinage à La Mecque par les présidents

Cette ambivalence s’observe aussi dans le domaine de l’éducation religieuse et le comportement des principaux personnages des gouvernements. D’un côté, on œuvre pour la « sécurisation » de l’islam, soit une politique gouvernementale dans le champ religieux dictée par les intérêts et les impératifs de la sécurité nationale. Mais de l’autre, les présidents accomplissent le hajj (pèlerinage à La Mecque), et prennent ostensiblement part aux rites et aux fêtes religieuses.

Lire aussi sur Novastan : Un Islam particulier à l’Asie centrale nomade : hier et aujourd’hui

Enonçant les raisons d’une telle hausse de la religiosité au Kirghizstan, Elmira Nogobaeva a émis l’idée qu’elle reflète la déception dans les « révolutions » de 2005 et de 2010. « La protestation trouve son exutoire dans la religiosité. Cela se voit dans la relation avec les institutions comme la médecine et l’éducation », a remarqué la chercheuse. De plus en plus souvent, les enfants sont envoyés dans des écoles religieuses, et l’on se tourne vers des médecines alternatives. Pour Elmira Nogobaeva, c’est un signal inquiétant.

Un contrôle contre-productif en Ouzbékistan

« Les autorités ouzbèkes estiment que moins la religion est présente, mieux la société se porte. Tant que la modernisation n’aura pas ôté toute signification à la religion, il faut la contrôler et la restreindre. Pourtant, en dépit de cette position, on assiste en Ouzbékistan à une forte islamisation », a relevé de son côté le politologue ouzbek Sadrov Salimov, soulevant une contradiction au sein de son gouvernement.

Prière Samarcande Ouzbékistan

Un homme prie dans une mosquée de Samarcande.
Dennis Keller

Dans l’étude, l’expert détaille les trois phases de la réislamisation de l’Ouzbékistan. La première est orientée vers la renaissance de la culture islamique et le démantèlement du système laïc. Les politiques commencent à utiliser un vocabulaire religieux, réalisent le pèlerinage à La Mecque. La deuxième phase est intellectuelle. De plus en plus de croyants ne se contentent plus de prononcer des prières en arabe, mais essaient de comprendre leur sens. Les connaissances au sujet de l’islam se diffusent.

Les autorités ouzbèkes démunies face à des croyants plus actifs

La troisième phase commence avec l’apparition d’une « masse critique » de musulmans éduqués et qui est orientée vers l’action. « De plus en plus de musulmans activistes sont désormais prêts à exiger que le pays et sa politique s’orientent selon les valeurs islamiques », précise l’étude.

Lire aussi sur Novastan : L’Asie centrale, cœur historique du monde musulman

Dans quelle phase se trouve l’Ouzbékistan ? Selon Sadrov Salimov, le pays le plus peuplé d’Asie centrale aurait déjà atteint la troisième. Les autorités sont-elles prêtes à cela ? « Il me semble que nous démontrons dans notre étude que non », a-t-il répondu.

Une cohabitation entre islam et politique qui a viré à la répression au Tadjikistan

Le Tadjikistan est le seul pays d’Asie centrale où a milité pendant de longues années un parti religieux puissant. Le parti de la renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT) a été créé avant même la dissolution de l’URSS, puis a été très actif à partir de 2008, avant de cesser son activité il y a deux ans après une répression féroce du gouvernement d’Emomalii Rahmon, le président tadjik depuis 1994.

La présence dans le même champ politique d’un parti politique musulman et d’un gouvernement laïc aurait pu être vue comme une source de fierté pour les Tadjiks. Cependant, selon le président de l’association nationale des politologues du Tadjikistan Abdugan Mamadzimov, « l’existence même du PRIT a entaché la réputation de la laïcité du gouvernement. Désormais, on s’indigne, relevant que nous avions un modèle de coexistence pacifique entre un parti religieux et un gouvernement laïc. Oui, pacifique, mais pendant ce temps, ils [les religieux] aiguisaient leurs armes. »

Désormais, du point de vue du chercheur, le Tadjikistan s’est habitué au radicalisme, et le gouvernement a pris en mains les fonctions de gestion de la sphère religieuse. D’autres observateurs font remarqué que cette « prise en main » s’est réalisée au prix de nombreuses victimes et de la suppression du seul parti politique d’opposition dans le pays. Le Conseil des oulémas du Tadjikistan (l’équivalent du conseil du culte musulman) est totalement contrôlé par le gouvernement, les imams reçoivent un salaire et sont considérés comme des fonctionnaires.

La laïcité est déjà en question

Le Kazakhstan n’a pas le même contexte musulman que le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Malgré cela, le gouvernement est de plus en plus actif dans le domaine de la politique religieuse. C’est ce qu’a exposé l’auteur de la partie de l’étude consacrée au Kazakhstan, Sanat Koushkoumbaev, prenant comme exemple l’instauration de l’Aïd el-Kébir, la plus important des fêtes islamiques commémorant le sacrifice par Abraham de son fils unique Ismaël, et de Noël comme fêtes nationales. L’auteur est également revenu sur la division des courants islamiques entre « traditionnels » et « non traditionnels », ou encore la reconnaissance officielle du « rôle de l’hanafisme », la plus ancienne des écoles juridiques musulmanes.

Vieille dame Tachkent

Une vieille dame a pris ses quartiers sur les marches menant à une mosquée de la vieille ville de Tachkent (Ouzbékistan).
Etienne Combier

« Rien qu’au cours des dix dernières années, l’organe gouvernemental des affaires religieuses a fait l’objet de cinq réformes. Chaque fois, il s’agissait de changements conjoncturels, motivés par la réaction du gouvernement à des problèmes d’actualité. L’organe gouvernemental compétent a pris plusieurs fois la forme d’un comité, puis s’est transformé en agence. En septembre 2016, après des attentats terroristes, un Ministère des affaires religieuses et de la société civile a été créé », observe l’expert dans l’étude.

« Il ne s’agit pas d’une islamisation de la politique, mais d’une mutation de la protestation »

Ce faisant, le politologue partage l’avis de son collègue du Kirghizstan et conclut lui aussi que « les contestations religieuses sont inévitables quand il n’y a pas d’autres moyens d’exprimer son opinion. »

« Il ne s’agit pas d’une islamisation de la politique, mais d’une mutation de la protestation », a ajouté discussion le politologue Aïdos Sarim. « L’islamisme devient aujourd’hui une alternative au niveau mondial, comme le fascisme en son temps, et comme le libéralisme. Et quand le feu emportera tout sur son passage, nous nous demanderons : mais pourquoi n’avons-nous pas réagi ? », a questionné le chercheur.

Pour autant la répression ne saurait être une réponse à la terreur. « L’actualité de la problématique des défis et des menaces qui apparaissent comme un effet collatéral de la réislamisation préfigure une sécurisation de l’islam dans le cadre d’une politique étatique », conclut l’étude. Cela, à son tour, fait naître la question de la nécessité des mesures de régulation de la sphère religieuse de la part du gouvernement et ainsi que l’indispensable énonciation des principes et des bases d’une confiance mutuelle entre l’islam et le gouvernement.

Traduit du russe par Adrien Sauvan

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Les travailleurs-poètes de la diaspora tadjike en Russie

mon cher Tadjikistan, qui pour moi est un peu comme le Cuba de l’Asie centrale et dans lequel j’ai rencontré tellement de communistes au coeur pur, des femmes en particulier. C’est le pouvoir soviétique qui a reconstitué le langage tadjik dont on dit que c’est le plus vieux langage indo-européen (note de danielle Bleitrach)

https://www.lecourrierderussie.com/societe/2017/09/travailleurs-poetes-diaspora-tadjike/

« Viens, rivière, je veux ton eau glacée.
Tu es comme le fleuve Kawthar du paradis, et moi, je suis coincé en enfer. »


Les 878 000 ressortissants tadjikistanais présents en Russie sont, dans leur écrasante majorité, des travailleurs immigrés. Mais il s’agit souvent, aussi, de représentants de l’élite intellectuelle, ayant quitté un pays qui ne leur offrait aucune perspective professionnelle. Certains de ces menuisiers, plombiers, ajusteurs et plâtriers qui se présentent à l’embauche sur les marchés russes ont étudié la littérature persane à l’école et ont l’amour de la poésie inscrit dans les gênes. Les groupes dédiés à la « poésie tadjike émigrée » sur les réseaux sociaux rassemblent des milliers d’abonnés, et les vers qui y sont publiés, respectant à la lettre les formes persanes classiques, chantent principalement la vie en Russie et le mal du pays. La revue Ogoniok a fait connaissance de certains de ces poètes.

« Les vers, c’est comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir»

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant - Anatoli Jdanov
Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant – Anatoli Jdanov

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, originaire du village de Bidiz. En Russie depuis 18 ans.

Adolatbek vit dans le village d’Annino, dans la région de Vladimir. Il a construit de ses mains sa maison en bois, sur les fondations d’une ancienne isba détruite par un incendie. « Il a tout fabriqué lui-même, jusqu’au plus petit détail », dit sa femme avec tendresse. Le couple s’est installé ici il y a sept ans. Jusqu’alors, Adolatbek vivait avec des compatriotes dans la cave de l’usine dans laquelle il a travaillé à son arrivée. « Il n’y avait que deux lits pour tout le monde. Nous dormions chacun notre tour », se souvient-il. Aujourd’hui, Adolatbek gagne sa vie comme charpentier, électricien et soudeur. Le couple a quatre enfants, qui ont étudié en Russie et vivent à Moscou, et cinq petits-enfants.

Dans la grande véranda, conçue pour les étés longs et chauds du Sud, une étrange pierre est suspendue à une poutre sous le toit : elle semble réunir toutes les teintes d’un petit matin frais – le givre et le ciel bleu clair, éclatant. « Cette pierre vient des monts d’Azur, où j’ai grandi, raconte Adolatbek. Un jour, une expédition géologique de Leningrad a débarqué dans nos montagnes. J’avais 11 ans, c’était la première fois que je voyais un hélicoptère. Les scientifiques louaient une chambre dans notre maison. J’ai tellement été impressionné par cet hélicoptère que j’ai écrit un poème dessus. J’aime la poésie depuis toujours, enfant, je rêvais de devenir poète. »

Après avoir échoué cinq fois au concours d’entrée de la faculté de philologie de l’Université de Douchanbé, Adolatbek s’est finalement embauché dans un magasin. « Il y avait beaucoup d’argent à gagner dans le commerce. Je pouvais avoir tout ce que je voulais. Alors, j’ai commencé d’organiser des concerts de poésie. Je ne gagnais rien avec – j’y dépensais tout ce que je gagnais ! » Et puis, l’Union soviétique s’est effondrée, et le Tadjikistan a sombré dans la guerre civile. Adolatbek est parti en Russie avec son fils aîné, alors âgé de 18 ans. Il a fait venir le reste de sa famille dès qu’il a pu s’acheter une parcelle de terrain.

« J’ai écrit la plupart de mes poèmes en Russie, explique-t-il. Les vers, ça ne vient pas comme ça. C’est une telle douleur – comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir. Les lignes me viennent brusquement. Alors, je lâche le travail et j’écris sur un bout de carton. Et je termine le poème la nuit. Ma femme me dit : Quel besoin as-tu de tout ça ? Tu ne vas pas dormir, et tu seras de mauvais poil toute la journée ! Mais en réalité, c’est tout le contraire : j’écris et après, je me sens plus léger. »

Adolatbek écrit en shughni, une des langues du Pamir. Le shughni n’ayant pas d’écriture, il transcrit ses vers en alphabet cyrillique et, pour les sons qui n’existent pas en russe, il invente des signes à lui. Il publie ses vers sur les réseaux sociaux. Dans son Pamir natal, Adolatbek est une célébrité. Quand il retourne voir sa famille, on l’invite à dire ses poèmes à la télévision. « Une fois, l’animateur m’a demandé : Mais pourquoi vous allez tous en Russie, on vous assassine là-bas. C’est vrai, un jour, quelqu’un m’a poussé sous un train. Je ne pouvais pas me relever, je l’ai seulement entendu dire : La prochaine fois, je te tue. Et puis, un autre homme m’a aidé à me sortir de là, et il a commencé à s’excuser pour ce qu’on m’avait fait. Je lui ai répondu : Mais vous, vous n’y êtes pour rien ! Des salopards, il y en partout. Un homme mauvais peut faire le mal si on lui en donne la possibilité. Au village où j’habite, tout le monde se comporte très bien avec moi. Je me suis fait des amis formidables. Le seul problème, c’est le travail qui manque. »

Viens, rivière, je veux ton eau glacée.
Tu es comme le fleuve Kawthar du paradis, et moi, je suis coincé en enfer.
Je suis loin des miens et froid comme la glace.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Tu coules depuis ma contrée lointaine
Où sont maman et mon vieux père aveugle.
Où mes amis sont seuls sans ma chanson.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Je me réchauffe ici au nom du Pays.
Il est comme le feu du foyer duquel s’approchent les mains gelées.
Mon cœur et mon âme se déchirent sans toi.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.

«Je vivais pour mes enfants sans pouvoir les voir»

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant - Petr Kassine
Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant – Petr Kassine

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, originaire du village de Parched. En Russie depuis 17 ans.

Dans le quartier de Perovo, à Moscou, les gens appellent Goulia « la nôtre ». Elle travaille dans une pharmacie à la sortie du métro, et adresse à ses clients des « mon cher », « mon bon ».

« En ce moment, je travaille de neuf heures le matin à neuf heures le soir, ma collègue est malade, entame-t-elle, en véritable pipelette. Je suis debout toute la journée, même pour déjeuner. Un jour, une femme arrive et me dit : Mais je vois ta tête toute la journée ! J’en ai assez ! J’ai répondu : Ma très chère, si je pouvais, je m’allongerais ici et je m’endormirais. Mais alors, il n’y aurait plus personne pour travailler ! Maintenant, cette cliente est une habituée. »
Goulia a beaucoup d’habitués. Ils passent la tête à travers la porte de verre et jettent un œil : « C’est la nôtre qui est là ? Celle qui plaisante et rit tout le temps ? Avec qui on peut papoter ? »

Goulia est neurologue de formation, diplômée de l’Université de médecine de Douchanbé. « Bien sûr, je rêvais d’entrer en fac de philologie. Mon père enseigne la littérature tadjike. Mais j’ai fait médecine parce que maman était tout le temps malade. J’ai toujours adoré apprendre des poèmes par cœur. Peut-être que j’en ai trop appris, j’étais trop pleine de poèmes – alors, je me suis mise à en écrire moi-même ! »

Avant la guerre civile, Goulia travaillait dans une clinique de Douchanbé, mais quand le travail a manqué, elle a laissé ses trois fils à sa mère et est partie pour Moscou. Le plus jeune avait trois ans. « Nous sommes des milliers dans le même cas. Et, comme toutes les autres, en arrivant, j’ai travaillé comme peintre en bâtiment. Et puis, quand je suis tombée d’un escabeau de trois mètres et que je me suis cassé les bras et les jambes, j’ai été promue chef d’équipe. Une chute pour une ascension, en somme ! C’est juste que pendant un moment, je ne pouvais plus tenir moi-même le pinceau. » Goulia a travaillé dix ans sur des chantiers. Les trois premières années, elle n’a pas gagné assez pour rentrer chez elle, à Douchanbé, voir ses enfants. Finalement, elle a fait l’aller-retour, mais n’a plus pu repartir pendant encore cinq ans. « Mes enfants me manquaient énormément. Pendant deux ans, j’ai pleuré sans m’arrêter. Et puis, je me suis calmée. Parce qu’au moins, ils étaient nourris et habillés, j’ai pu leur payer des études supérieures. Je vivais pour eux sans pouvoir les voir. » Goulia a commencé d’écrire des poèmes il y a quatre ans. « Ils parlent presque tous d’amour. De quoi d’autre une femme pourrait-elle bien parler ? Attendre son prince sur un âne blanc – et écrire des vers là-dessus ! »

Pour trouver ce travail de pharmacienne, Goulia a passé un test et suivi une formation. « Oh, quel mal j’ai eu à mémoriser les noms des médicaments ! Mais j’ai réussi. Je me sens en sécurité en Russie. Ici, j’ai trouvé le repos. Je n’ai pas peur de travailler. » Depuis cinq ans, les trois fils de Goulia – et son petit-fils – vivent avec elle à Moscou. Et, récemment, elle a trouvé un maître : un poète et musicien iranien. « Je ne savais même pas que ça existait, des gens comme ça. Des hommes à qui vous pouvez faire à ce point confiance. C’est mon meilleur ami. Il me donne des conseils pour rendre mes poèmes meilleurs. Pendant 17 ans, j’ai été seule. Je n’ai jamais fait quoique ce soit dont je devrais avoir honte devant mes enfants. Mais il y a le temps de l’attente, le temps de la souffrance, et celui de l’amour. Tout vient en son temps. »

Je deviendrais le vent du matin,
Pour t’apporter des messages.
Je deviendrais un nuage de printemps
Pour baiser de pluie le toit de ta maison,
L’arôme d’une fleur, pour que tu me respires,
Pour t’envelopper des pieds à la tête.
Oiseau, je volerais vers ta contrée,
Coquelicot de la steppe, j’y pousserais.
Mon Seigneur, je vivrais en recluse
Dans la cour de ta demeure.
Je deviendrais un baume,
pour les blessures de ton âme.
Simplement demeurer ce sourire
sur tes lèvres douces.

« Dieu, ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère »

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.
Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, originaire du village de Bidiz. À Moscou depuis 18 ans.

« J’écris principalement des vers humoristiques, entame Abdoumamad, je réinterprète nos chansonstraditionnelles tadjikes en mode joyeux. Souvent, je suis pris d’un tel cafard que je voudrais pleurer. Alors, j’attrape une feuille et un stylo, et j’écris. Et mon âme s’apaise. Dans mes vers, je vois les visages de mes proches, mon village natal, et je communique avec eux. En pensée, évidemment. N’allez pas penser que je perds la boule ! »

Au Tadjikistan, Abdoumamad a été comédien de théâtre pendant 14 ans. Il a tourné dans des films, fait des tournées avec un ensemble folklorique et joué du râbab, cet instrument à cordes traditionnel. Dans la guerre civile, il a perdu un frère. Le pays était en feu, et plus personne n’avait besoin de théâtre ni de musique. Abdoumamad est parti en Russie alors que son fils n’avait que trois jours. « Au début, j’ai transporté du ciment, bêché la terre, cassé des murs. Pendant les pauses, quand tous les autres allaient déjeuner, j’apprenais à faire de l’enduit. Mais même cette vie laborieuse à Moscou était plus douce que l’existence au Tadjikistan. Là-bas, c’était la guerre, alors qu’ici, on pouvait gagner de l’argent juste en transportant des sacs de ciment. J’ai rencontré des Russes très bien, ils m’ont tout appris. Pendant le déjeuner, ils sortaient tous une bouteille de vodka. En d’autres termes, ils m’ont aussi appris à boire… Je me disais, si je ne bois pas avec eux maintenant, je vais être viré ! »

Abdoumamad rentre chez lui une fois par an. À Moscou, ses vers satyriques ont fait de lui une véritable star de la diaspora. « Je publie mes poèmes sur Odnoklassniki et sur Facebook. Beaucoup de gens commentent et mettent des likes. » Abdoumamad est souvent invité comme tamada, maître de cérémonie, dans les mariages. Il dirige un ensemble musical de 13 personnes, de vieux amis, avec qui il jouait déjà au Tadjikistan. À Moscou, il a aussi reçu sa plus prestigieuse récompense théâtrale. Alors qu’ils cherchaient un lieu où répéter, avec son ensemble, un ami leur a suggéré le Teatr.Doc. Là-bas, un metteur en scène les a vus jouer, et a créé, à partir des vers d’Abdoumamad, la pièce Akyn-opéra – récompensée, en 2014, d’un Masque d’Or, le plus célèbre des prix théâtraux russes. « J’ai reçu ce Masque d’Or pour mon soutien à la culture musicale ethnique, dit le poète. Mais nous étions trois dans la pièce, et j’ai été le seul à être invité à la cérémonie. Je le regrette beaucoup. »

Ce dont Abdoumamad a le plus peur, en Russie, c’est de tomber malade. « Chez nous, dans les montagnes, l’air est très différent, sec. Mais ici, il est humide. Beaucoup de Tadjiks tombent malades en arrivant. » Sans assurance médicale, les secours ne se déplacent pas. Et les travailleurs immigrés n’ont pas les moyens de se payer des soins privés. Il y a deux ans, Abdoumamad et son frère se sont fait tabasser près d’une station de métro. Abdoumamad a passé un mois à l’hôpital, puis écrit un poème sur combien il est facile et effrayant de mourir en Russie. « Ces vers ont été pour moi les plus douloureux à écrire, raconte-t-il. Mais ce n’est pas mon poème préféré, c’est un autre, vraiment très drôle – sur le crédit. Un jour, un type de chez nous a pris un crédit, est parti et Russie et y a disparu sans nouvelles. Pendant deux ans, ni sa femme ni ses enfants n’ont plus entendu parler de lui. Tout le monde le cherchait. Et lui, il était ici, à faire la bombe et s’amuser, et finalement, il est retourné chez lui, sans un sou. Nous, les Tadjiks, il nous arrive des tas d’histoires de ce genre, à la fois amusantes et tristes. »

Regarde ce monde, mon frère !
À quoi nous sert-il ?
Si l’on ne peut pas rentrer chez soi
Auprès de ses parents, ses enfants, ses proches,
Si, dans la mélancolie et la solitude,
Tu restes ici un étranger,
Tu cherches du pain, du travail, un refuge,
Dans le cercle fermé de l’angoisse.
En larmes, je ne dors pas jusqu’au matin.
Dieu, ne me laisse pas.
Si je tombe malade, qui me trouvera un médecin ?
Dieu, aie pitié de moi, je ne suis pas ici pour toujours.
Ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère,
Et, avant la mort, ne voir que la route.

 

L’Altaï, berceau de la culture kirghize ?

L’Altaï est avec la Sibérie une des zones de l’ex-URSS où l’iinfluence du parti communiste de la fédération de Russie est la plus importante… Quel rapport y a-t-il entre le nomadisme, le chamanisme et cette influence. Combien je suis parfois en colère contre ma vieille carcasse qui m’interdit d’aller dans ses contrées comprendre tout cela, renouer avec d’anciens voyages. Vous qui avez la possibilité d’agir encore, ne vous en privez pas… Le communisme a aussi été pour moi cette découverte de notre planète  et la fraternité que nous partagions alors, l’art de nous féliciter partout des victoires de l’humanité. C’est pour cela que j’apprécie ce site qui sur le fond est anti-soviétique, mais toujours va sur le terrain pour m’apporter cette connaissance. Outre le fait que je pense que l’avenir se joue pour une bonne part dans l’Eurasie.. (note de danielle Bleitrach)

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Les montagnes de l’Altaï, aujourd’hui situées dans la zone frontalière entre la Russie, le Kazakhstan, la Chine et la Mongolie, sont considérées comme le berceau de la civilisation kirghize. Du fleuve Ienisseï en passant par les vallées de l’Altaï et jusqu’au nord de l’actuel Kirghizstan, retour sur les origines du peuple kirghiz.

Novastan reprend ici un article de Jarkynaï Erguiechbaïeva initialement paru sur Gezitter.org.

Lors d’un forum international intitulé « Civilisation altaïque et peuples de la famille des langues altaïques » qui s’est tenu près d’Issyk-Koul du 20 au 22 juillet 2017, Gezitter.org est allé à la rencontre de Baktykan Torogueldieva, docteur en sciences politiques, pour parler de l’influence de l’Altaï sur la culture kirghize d’aujourd’hui. Le forum s’est tenu à l’initiative du président kirghiz, Almazbek Atambaïev, et a réuni plus de 20 représentants originaires de 12 pays différents.

Gezitter.org : Quelles sources ont été utilisées par les scientifiques pour étudier la civilisation de l’Altaï ? Situez-vous la véritable origine du peuple et de la mentalité kirghiz dans l’Altaï ?

Baktykan Torogueldieva : À l’heure de la mondialisation, alors que tous les groupes ethniques se mélangent et que la coopération internationale rapproche plus que jamais les peuples, il est devenu très important d’explorer le développement de la culture kirghize depuis ses origines. Nos racines historiques et culturelles sont étroitement liées à la civilisation de l’Altaï. De nombreuses études historiques, ethnographiques, archéologiques, philologiques, philosophiques et culturelles indiquent que le berceau culturel de notre peuple se situe là.

Pour le philosophe kazakh Seïdakhment Kouttykadam, l’hypothèse est la suivante : la richesse matérielle et spirituelle constitue le cadre fondamental de l’ordre social dans la vallée de l’Altaï. Et la combinaison de ces 2 facteurs a eu une influence décisive sur l’émergence de la conscience ethnique et la culture des Kirghiz.

Les traces des traditions médiévales ont été conservées pour la postérité, notamment sous la forme de pétroglyphes. Des scientifiques russes ont étudié les pétroglyphes trouvés dans l’Altaï. Ces derniers traitaient de sujets militaires. C’est comme cela qu’on a découvert qu’il existe un lien entre l’idéologie martiale des nomades et leurs traditions.

Lire aussi sur Novastan : Les pétroglyphes, miroir des peuples d’Asie centrale

D’autres scientifiques affirment qu’une conscience commune des épopées à travers les époques s’est forgée avec le temps. Dans le monde kirghiz, les héros mythiques ont joué un rôle central.

Dans l’ensemble des versions connues de l’épopée de Manas, il est dit que la maison natale de ce héros légendaire serait située dans les monts de l’Altaï et qu’une fois arrivé à l’âge adulte, Manas aurait mené son peuple dans les montagnes de l’Ala-Too, situées au nord de l’actuel Kirghizstan.

Lire aussi sur Novastan: L’épopée de « Manas » : encyclopédie de l’histoire et des mœurs kirghizes

Dans la formation d’une ethnie et de sa culture, la question de l’affiliation régionale est un facteur essentiel. Non seulement les caractéristiques géographiques de la région, mais aussi les conditions climatiques jouent un rôle déterminant. Les peuples des régions montagneuses ont développé diverses facultés qui leur sont propres au fil du temps. Ces facultés leur permettent de survivre dans des conditions difficiles. Les conditions environnementales qui prévalent sur les rives de l’Ienisseï et dans l’Altaï ont façonné les Kirghiz dans leur image de soi et dans leurs représentations du monde.

Comment la religion affecte-t-elle la vision du monde des nomades ?

La religiosité et les facteurs idéologiques ont servi de base à la vie en société des nomades. Ces facteurs ont légitimé la structure officielle et les décisions prises par les élites. Les élites nomades étaient en fait un reflet de la culture politique de cette époque. Par l’influence de la religion sur la culture politique, la société nomade a reçu un système contraignant de comportements et de valeurs.

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Ainsi, la religion et le politique ne faisaient qu’un dans la société nomade. Mais l’influence chamanique a également constitué un facteur puissant dans la construction de la pensée et du peuple kirghiz.

En quoi la vision du monde des Kirghiz est-elle particulière ?

Une caractéristique essentielle de la culture ethnique du peuple kirghiz est qu’ils considèrent les événements du monde comme cycliques, comme une sorte de cercle effectuant sans cesse le même mouvement. Tout est affaire de cercle dans la civilisation nomade : la Terre est ronde, la Lune et le Soleil sont ronds, les yourtes sont rondes, le ciel est un demi-cercle…

Encore aujourd’hui, l’étude de la culture médiévale des Kirghiz se poursuit au travers de l’analyse des arts nomades et des études de monuments runiques. Ces éléments permettront d’affiner les données déjà collectées sur l’origine du peuple kirghiz.

Jarkynaï Erguiechbaïeva

Traduit du russe par Jérémy Lonjon
Rédacteur en chef de Novastan

 

L’Asie  centrale au cœur de la mondialisation : entre corruption, répression et évasion fiscale

Dictateurs sans frontières Livre John Heathershaw Alexandre Cooley Asie centrale Corruption Finance Dictature

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0Contrairement à une idée répandue, l’Asie centrale est très connectée aux flux financiers mondiaux, au moins pour ses élites. Dans le livre « Dictateurs sans frontières », deux chercheurs montrent comment le système financier mondial et l’état de Droit sont utilisés pour contrôler les populations et poursuivre les opposants à l’étranger. Interview.

Plus de 25 ans après leur indépendance, les cinq Etats d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) reposent pour la plupart sur un système politique organisé autour d’un régime présidentiel fort, renforcé par des mécanismes de patronages. Le maintien de ces systèmes autoritaires a entravé le développement démocratique pour la majorité des pays, Kirghizstan excepté. Cela a également empêché la poursuite des réformes sociales, politiques et économiques nécessaires à la modernisation et à la consolidation de ces pays.

Dans leur nouvel ouvrage « Dictateurs Sans Frontières » (« Dictators without borders », non traduit en français) publié le 7 février dernier, John Heathershaw, professeur associé en relations internationales à l’Université de Exeter, au Royaume Uni, et Alexander Cooley, directeur de Harriman Institute à l’Université de Columbia et professeur de sciences politiques au Barnard College, déconstruisent l’argumentaire fort répandu : l’Asie centrale est isolée et très mal intégrée dans le monde globalisé.

Utiliser les moyens offerts par l’Occident

Les auteurs démontrent comment les dynamiques économiques, politiques et sécuritaires sont exploitées par les régimes centrasiatiques en dehors de leur pays pour se positionner au centre des réseaux financiers mondiaux. Par l’intermédiaire de réseaux d’affaires, de courtiers tiers et de juridictions étrangères, les chefs d’Etats d’Asie centrale deviennent des acteurs globaux, bien intégrés dans les centres politiques et financiers du pouvoir transnational mondial.

A l’occasion de la publication de « Dictateurs Sans Frontières », Novastan a pu s’entretenir avec John Heathershaw.

Novastan : Votre livre s’intitule « Dictateurs sans frontières ». Quelles sont les frontières ou les limites d’une dictature ? Lesquelles sont infranchissables pour les dirigeants centrasiatiques ?

John Heathershaw : C’est une question plutôt philosophique ! Le livre s’intéresse à la place du territoire et de la sphère politique en Asie centrale. Il est plutôt courant de penser que les dictatures sont confinées dans un territoire donné : les bandits sont « stationnaires » pour le sociologue Mancur Olson, par exemple. Pourtant, avec ce livre nous montrons comment ils utilisent des espaces offshores et extra-territoriaux où des processus mondiaux opèrent, des allers-retours des capitaux pour éviter les impôts ou blanchir de l’argent jusqu’à l’arbitrage international de conflits commerciaux.

Ces dictateurs ne peuvent pas contrôler le résultat de ces processus, qui sont en dehors des limites de leurs frontières, mais en tant que pouvoirs souverains ils ont un avantage comparatif sur leurs concurrents. L’illusion de contrôle par les dictatures est aussi de ce registre. Aussi, il est tout aussi impossible de supprimer toute poche de dissidence, locale ou globale, que d’atteindre un soutien universel par la dictature. Nous voyons cela autant avec les communautés de Turkmènes en exil que ceux restés dans le pays.

Comment concevez-vous « l’autoritarisme mondial », dans ce cas ?

L’autoritarisme mondial, ce sont les pratiques financières, économiques, sociales, politiques, juridiques et sécuritaires des dictatures en-dehors de leurs frontières. Elles incluent l’utilisation de comptes offshores pour échapper au regard du public, accroître sa richesse personnelle et passer des accords avec des multinationales qui ne sont pas tenues aux règles anti-blanchiment.

Ces pratiques sont « autoritaires » dans le sens où les autocraties sont des managers et des bandits comme le décrit Mancur Olson. Les pratiques sociales incluent par exemple la constitution de réseaux mondiaux par la propriété, l’éducation et l’acquisition de la citoyenneté et de la résidence, parmi d’autres choses. Les Kazakhs de Londres ou les Ouzbeks en Lettonie sont deux bons exemples de ces diasporas d’élites qui s’établissent, même si tous leurs membres ne sont pas tous des soutiens de leur gouvernement, comme le montre le cas Moukhtar Abliazov (un homme d’affaire kazakh condamné par contumace au Kazakhstan et retenu en France, ndlr).

Politiquement, l’autoritarisme mondial est principalement représenté par le lobby international, tout en cachant l’origine politique par des comptes offshores. Le gouvernement du Tadjikistan a ainsi utilisé cette méthode aux Etats-Unis. Pour ce qui est du côté juridique, on retrouve l’utilisation de poursuites contre des opposants à l’étranger et l’acquisition d’une protection légale des ressources capturées grâce aux processus d’arbitrage à Londres ou Stockholm, parmi d’autres lieux. Enfin, l’aspect sécuritaire implique l’utilisation d’Interpol et une large coopération sur la sécurité intérieure dans les pays de la Communauté des Etats indépendants, et de plus en plus l’Organisation de coopération de Shanghai. Certaines de ces pratiques sont distinctement dictatoriales, d’autres relèvent simplement de l’utilisation de systèmes libéraux pour des buts autoritaires.

Vous expliquez comment le 11 septembre marque un tournant majeur dans les relations entre l’Asie centrale et l’Occident, avec l’intégration totale des gouvernements centrasiatiques dans les réseaux transnationaux. Les pays occidentaux ont-ils permis aux Etats centrasiatiques d’être englués dans ces réseaux opaques ?

L’autoritarisme mondial en Asie centrale existait avant le 11 septembre. Nous pensons cependant que cet évènement a accéléré la fin de la période des années 1990 où le libéralisme était promu de manière très agressive. La sécurité en est venue à prendre le pas sur la libéralisation dans certains cas. Ainsi, le gouvernement américain était prêt à ne rien voir de la corruption transnationale dans les contrats de fournisseurs de pétrole pour sa base au Kirghizstan. L’aide pour assurer la sécurité de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et ainsi le financement et la coopération avec des agences qui utilisent de manière routinière la torture, sont passés avant la promotion des droits des citoyens.

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Le principal problème de régulation de ces 10-20 dernières années, c’est l’échec de l’application de politiques anti-corruption et anti-blanchiment en Asie centrale. Cet échec est dû à la faiblesse des agences de régulation et la promotion de l’auto-régulation par l’Occident, alors que fournisseurs de service n’ont que peu d’incitation à signaler des faits douteux. La raison ici pourrait plus relever du commerce que de la politique ou de la sécurité.

Vous mentionnez également que de nombreux centres cosmopolites occidentaux comme New York, Londres ou Genève sont devenus de véritables paradis fiscaux pour les dirigeants occidentaux. Est-ce que l’Occident a perdu son autorité morale ?

Ces lieux ont des entreprises et des agents qui facilitent l’évasion fiscale et garantissent une résidence et du secret, mais en réalité ce fonctionnement est véritablement mondial. Un individu peut obtenir un visa pour Londres mais financera sa propriété grâce à des comptes offshores situés à Belize, comme l’a fait Maxime Bakiev en 2010 (le fils du président kirghiz Kourmanbek Bakiev, démis de ses fonctions en 2010 après une révolution, ndlr).

Les gouvernements occidentaux offrent des régimes de visa qui permettent aux ploutocrates et kleptocrates de résider et d’éventuellement obtenir la citoyenneté tout en bloquant l’arrivée d’enfants réfugiés, comme au Royaume-Uni. Dans le même temps, ils ne fournissent pas suffisamment de moyens à leurs autorités de régulation pour identifier et enquêter sur le blanchiment d’argent de tels individus. A l’inverse, des avocats très bien payés et des financiers sont plus qu’heureux d’aider ces individus à effacer leurs traces. Ils se défendent en affirmant qu’ils travaillent en toute légalité. Pour moi, ces personnages et les gouvernements occidentaux ont perdu leur autorité morale, oui.

A la lecture, on a l’impression que ces « activités illégales » et le « secret financier » ne sont finalement pas si secrets ou opaques. Est-ce si facile d’acheter une citoyenneté ?

Souvent, ce sont des militants occidentaux, travaillant avec des centrasiatiques très courageux, qui déterrent ces affaires. Donc d’une certaine façon, « l’Occident » travaille autant pour que contre l’autoritarisme mondial. Il est difficile d’avoir des preuves pour des faits précis publiquement sans risquer la diffamation. Ce que nous savons aujourd’hui n’est probablement que la pointe de l’iceberg, qui peut n’être que peu représentative de l’ensemble.

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Dans le détail, il existe plusieurs variantes pour l’obtention d’une citoyenneté. Certains pays la donnent très facilement, tandis que d’autres sont plus stricts. Au Royaume-Uni par exemple, il y a de plus en plus de pression politique pour rendre son obtention encore plus difficile. En général, vous avez besoin de beaucoup d’argent et des relations avec les bons avocats et agents pour obtenir la citoyenneté en Occident (sans passer par la case emploi, mariage ou asile politique). Ainsi, ceux qui le font sont souvent ceux qui ont prospéré sous leurs autocraties chez eux et qui ont un capital qu’ils peuvent utiliser pour s’installer à l’étranger.

Vous vous êtes concentré principalement sur les liens entre les pays centrasiatiques et les pays occidentaux. Mais qu’en est-il de la Russie et de la Chine ?

Il y a effectivement une autre histoire à raconter sur la Russie et la Chine en particulier. Même si les deux apparaissent dans le livre, la Russie notamment, ces pays apparaissent de manière moins proéminente et nous avons choisi de nous concentrer sur l’Occident et ses agents de la mondialisation. Ici, deux choses sont à prendre en compte. En premier lieu, les affaires sortent dans l’Occident car il y a de la transparence et de la responsabilité, même si elles sont insuffisantes. Il y en a beaucoup moins autant en Russie qu’en Chine. Ensuite, le fait est que des villes comme Londres, New York, Paris ou Genève restent des destinations de choix pour les élites centrasiatiques, comme pour celles de kleptocrates du monde entier.

Moscou et Shanghai semblent secondaires comme lieux de vie et n’offrent pas les protections des cours européennes. C’est ici que le libéralisme compte : l’Etat de droit vous permet de vous protéger une fois arrivé, si vous tombez en état de disgrâce avec le régime en place. Maxime Bakiev a pu se protéger depuis Londres, quand Gulnara Karimova (la fille de l’ancien président ouzbek, Islam Karimov, ndlr) s’est rendue vulnérable en décidant de rentrer à Tachkent.

Y a-t-il des spécificités dans les entreprises utilisées comme coquilles vides par les élites centrasiatiques ?

Pour répondre à cette question, nous aurions besoin de faire une étude comparative des autres régions du monde. Pour autant que nous puissions en parler, ces coquilles vides (shell companies) sont plutôt génériques. Elles représentent une partie très établie du système financier mondial qui a grandi de façon exponentielle depuis les années 1970.

La seule option qui ferait décliner leur nombre serait d’avoir des régulations plus fortes qui réduiraient leur capacité à offrir des contournements d’impôts et du secret. Par exemple, de plus en plus de voix se font entendre depuis longtemps pour inscrire dans des registres publics les véritables propriétaires de ces coquilles vides. Certains pays ont discuté de l’application de cette idée mais sans un processus global mené par le Royaume-Uni et les Etats-Unis incluant leurs territoires à l’étranger et leurs Etats fédérés, cette solution ne serait qu’à moitié efficace.

Des accords mondiaux dans ces domaines peuvent être signés si l’intérêt public mondial est élevé et que les gouvernements sentent qu’ils doivent utiliser leur pouvoir en ce sens. Le fait que des terroristes et des membres du crime organisé utilisent souvent des coquilles vides pour financer leurs activités a amené un argument de plus pour cet effort de régulation. Cependant, je ne suis pas du tout persuadé que nous verrons un registre mondial avant un bon moment.

Y a-t-il des différences entre les pays centrasiatiques quant à leur insertion mondiale dans ce genre de milieu ?

Certains pays se sont construits comme des nœuds du système financier mondial, comme le Kirghizstan avec l’Asian Universal Bank et le Kazakhstan avec BTA Bank. D’autres n’utilisent que peu de coquilles vides offshores comme le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan, ou ne maintiennent que des comptes avec des banques étrangères très haut de gamme, comme le Turkménistan qui utilisaient des comptes Deutsche Bank avant d’être découvert par Global Witness en 2006.

Cela pourrait suggérer que ceux qui sont les plus libéraux économiquement sont les plus intégrés au niveau mondial. Mais sans données, difficile d’être catégorique. Y a-t-il de compétition dans ce domaine ? Peu de preuves viennent alimenter cette théorie. Mais on peut cependant dire que certains pays comme le Kazakhstan sont plus efficaces pour viser leurs opposants à l’étranger que d’autres, comme le Kirghizstan.

A la fin de votre livre, vous affirmez que ces territoires en dehors des pays sont les premiers terrains de bataille entre régime en place et opposition. Est-ce le reflet de l’absence de justice indépendante en Asie centrale ?

Pas entièrement. Si vous voulez faire des affaires avec des entreprises étrangères, elles insisteront sur l’arbitrage international qui prévaut du fait de la nature prédatrice des systèmes judiciaires nationaux et les standards internationaux dans lesquels ils opèrent. Les gouvernements centrasiatiques vont utiliser les cours nationales quand ils le peuvent : les Tadjiks ont par exemple visé l’opposant Zayd Saïdov en 2013, ou son Parti de la renaissance islamique, en 2015 (ce dernier a alors été interdit et ses membres chassés, ndlr).

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Mais si vos exilés se déplacent à l’étranger, vous avez besoin de les viser là-bas. Si vous êtes un insider qui cherche à se protéger, vous établissez un abri en Lettonie ou à Londres. Si vous voulez être un citoyen du monde et avoir de l’argent que vous pouvez utiliser partout, il est bon d’avoir un compte en banque secret en dollars ou en euros. La place de plus en plus importante de ces lieux de contestation extra-territoriaux est le produit de la mondialisation.

 Si l’on vous suit, et étant donné le contexte de plus en plus sécuritaire en Asie centrale, quel est le future d’une opposition politique interne autre qu’être dépendante d’acteurs extérieurs ?

Dans de nombreux pays centrasiatiques, l’opposition de l’intérieur s’exile. Seul le Kirghizstan a une opposition interne. L’opposition de la diaspora est en général très peu efficace mais les avancées technologiques et les flux migratoires permettent la création d’opportunités pour des réseaux transnationaux de rentrer et de sortir du pays d’origine. C’est la raison pour laquelle ces gouvernements exportent la répression, pour utiliser le vocabulaire du centre d’étude des Affaires étrangères britannique qui a récemment étudié le phénomène.

Le but de « Dictateurs Sans Frontières » est d’arrêter de penser en termes d’intérieur et d’extérieur comme des choses distinctes. L’idée est plutôt de réfléchir en termes de flux transnationaux – de l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur – comme des caractéristiques durables du paysage politique centrasiatique pour le futur proche. D’où la création du projet Central Asian Political Exiles pour suivre ces flux et pratiques.

Selon vous, quel est le futur possible pour ces réseaux transnationaux et l’Asie centrale ?

Il n’y a pas de futur précis que nous pouvons dessiner. C’est un défi de régulation mondial, qui ne s’arrête pas à combattre l’extension de l’autoritarisme mondial mais bien de distinguer entre les demandeurs d’asile légitimes, qui demandent de la protection, et ces exilés qui sont impliqués dans des abus de pouvoir chez eux et du blanchiment d’argent à l’étranger.

Souvent, ces deux personnes sont les mêmes. A d’autres moments, non. Cette situation est remplie de défis auxquels les systèmes judiciaires nationaux ne peuvent pas répondre seuls, comme le cas de Maxime Bakiev à Londres le montre. L’important, c’est que nous avons un besoin d’aller plus loin dans l’activisme, la transparence et la responsabilité à une échelle mondiale. Cela sous-entend des activistes qui découvrent de nouvelles affaires et qui mettent en lumière l’hypocrisie des grands donateurs et des pouvoirs libéraux qui les ont laissé prospérer. Cela sous-entend de la transparence par des fuites de données, l’accès à des données sur les bénéficiaires de coquilles vides et la publication d’études de fond sur l’investissement étranger en Asie centrale. Et cela sous-entend enfin de la responsabilité par l’extension du droit criminel international et l’application plus systématique d’instruments comme la « US Foreign Corrupt Practices Act » et la « UK Anti-Bribery Law ».

Si tout cela arrive, alors nous en saurons beaucoup plus à l’avenir sur les pratiques de l’autoritarisme mondial, qui restent bien souvent dans l’ombre.

Propos recueillis par Pablo Garcia
Traduction depuis l’anglais par Etienne Combier

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