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Archives de Catégorie: CINEMA

Nul homme est une île, mais Cuba est une île, sur fond de NDL, mais aussi de combat pour le service public et de révolte estudiantine

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Dans le cadre de la célébration de mes 80 ans, je suis partie à la rencontre d’une ville, mais aussi de films, en jouissant de l’humeur rebelle du temps, une sorte de bilan d’une vie en forme d’avenir…

« Nul homme est une île, un tout complet en soi » c’est le début d’un poème d’un anglais du XVIIe siècle JOhn Donne que le cinéaste Dominique Marchais a choisi comme titre de son film sur l’importance du savoir vivre ensemble. Le cinéaste y  décrit trois expériences de solidarités collectives . D’abord en Sicile avec une coopérative de producteurs d’agrumes en lutte contre la grande distribution mais qui sont aussi des éleveurs de poules en liberté. En Autriche, des architectes et des artisans recréent les conditions d’un habitat écologique avec une réflexion sur les matériaux, enfin en Suisse, c’est le développement du patrimoine local. Bien sur on retrouve là des thèmes bien connus, circuits courts, méfiance à l’égard des pouvoirs corrompus voir mafieux, démocratie collective et à ce titre on est plus ou moins convaincus par les discours. Mais le cinéaste va plus loin que les expériences, il leur donne un sens  politique d’intelligence collective et c’est dû à la maîtrise de l’espace dont il fait preuve.Le cinéma est affaire d’espace et de temps.

Le discours de ceux qui se sont lancés dans l’expérimentation sociale a comme contrepoint sa manière de montrer l’aménagement d’un territoire; IL y a cette autoroute qui isole les champs les uns des autres, infranchissable, il stérilise  la production agricole. La multiplication de supermarchés fruits de la corruption des notables locaux , crée aussi sa forme de stérilité.  Les grandes surfaces imposent des produits empoisonnés et asphyxient la production locale. Le bois qui vient d’ailleurs ne travaille plus, ne vit plus et il contraint l’artisanat local à perdre de sa créativité. Pourtant nous ne sommes pas seulement dans un petit groupe de résistants à « la modernité » parfois sur des bases archaïques, mais bien au contraire dans une prospective grâce à cette manière de filmer inspirée par tous les grands paysagistes, on pense à Straub et huillet, mais aussi à Nicolas Ray. le sujet devient politique et s’élargit à sa dimension de classe. la question est politique elle est celle de l’aménagement d’un territoire, voire de continents.

Et là l’utopie est confrontée à d’autres enjeux. Regardez ce qui ce passe à  NDL, où nicolas Hulot fait la démonstration de son appartenance à un camp, celui du capital… L’écologie ce n’est pas « l’anarchie », c’est  » l’ordre » comme sous Pétain? de quoi est-il exactement question désormais?

Le cinéaste ne donne pas de leçon, il écoute, mais sa caméra s’évade.Il nous est beaucoup parlé des liens européens entre ces divers groupes… Encore un effort pour aller vers le monde, l’Europe n’est pas en soi ni un remède, ni le mal absolu, l’UE n’est pas contestable en tant qu’espace mais  elle l’est en tant que pouvoir du capital, Macron, Hulot utilisent l’Europe comme une forme d’oppression, mais la nation aussi,le brexit est là pour démontrer que si l’exploitation capitaliste demeure rien ne change… La patrie a besoin du socialisme et l’utopie continentale devra un jour ou l’autre considérer son adversaire;

Ce que cherche la caméra c’est un espace de coopération, à quelles conditions.cet espace de coopération pourrat-il exister?

Et tout commence d’ailleurs dans le film par une caméra respectueuse qui découvre  la magnifique fresque de Sienne: » les effets du bon et mauvais gouvernement de Lorenzetti ». Ce choix est excellent, Sienne est alors en pleine dénonciation d’un pouvoir féoda, celui-ci est remis en cause par un pouvoir citoyen. La paix ou la violence  résulte de cette capacité ou non de repousser la tyrannie ou de gérer collectivement la ville et son environnement rural pour le bien commun.. Cette fresque fait partie de mes fondamentaux du temps où je faisais le tour des églises, des musées et des palais pour étudier la naissance urbaine dans le cadre d’une maîtrise d’Histoire médiévale.

En ce sens, Dominique Marchais fait le lien sans peut-être en être réellement conscient entre les inquiétudes, les potentialités d’aujourd’hui autour de cette question, à l’isolat de l’expérimentation solidaire, il substitue à la description de ces expériences isolées, contenues volontairement dans des échelles limitées, l’amorce d’une réflexion sur l’aménagement du territoire. Pour lui cela tient à un nouveau rapport ville-campagne où celle-ci retrouverait son potentiel de bien commun, essentiellement dans l’utilisation des ressources, mais la fresque nous invite à un approfondissement puisqu’elle pose la question des effets du bon et mauvais gouvernement. Comment ne pas s’interroger aujourd’hui sur le démantélement du service public et la manière dont il est ce facteur de « bonne gouvernance » que ce soit la SNCF ou l’énergie mais aussi les hôpitaux, les postes ?

Comment ne pas penser à la manière dont partout dans le monde y compris en Russie, en Chine autant qu’en Afrique et en Amérique latine se posent non seulement l’expérimentation sociale de ces petits groupes qui sont déjà en lien les uns avec les autres, mais également l’quilibre ville campagne, les formes non de concurrence mais de coopération.C’est déjà à partir de la que Marx commençait à poser les problèmes, ville-campagne le premier rapport de classe dans l’idéologie allemande, la coopération sous l’égide du campital pour le seul profit dans le livre I du capital, déjà le vol des bois morts comme résistance parce que les êtres humains ne peuvent pas vivre ainsi. le capital ce n’est pas l’argent, mais un rapport social d’exploitation. Les hommes ne produisent pas pour eux mais pour ce qui peut se vendre et s’acheter, pour le marchandise, avec sa plus value. Il n’y a aucun Robinson Crusoe, chaque individu est porteur de tous les rapports de son temps et quand Robinson Crusoe découvre vendredi, comme il a un fusil il lui dit « toi esclave, moi maître ». Nul homme n’est une île, mais de quoi est-il le fragment?

est-ce que  comme le disent le poème et le film, chaque être homme  est fragment d’un continent européen? Oui mais il est aussi femme, fragment d’un continent qui ne s’arrête pas à l’Oural, le continent eura-asiatique. Le bassin méditerranéen est aussi africain. Nous sommes les habitants d’une planète à qui se pose le problème d’une destruction possible, d’un avenir incertain su nous poursuivons sur notre lancée, quelle est le bonne gouvernance, le bien commun?

La rébelion et les résistances sont nécessaires par rapport à un système qui ne porte que destruction, violence, misère et guerre. Mais elles font partie de la mentalité de l’avenir, de ce que ne pourra pas digérer et dépasser l’intelligence artificielle. La conscience de la beauté de ce qui nous entoure fait peut-être partie de cette éducation qui doit être mise en place dès aujourd’hui. Comme au moment de la Renaissance, les citoyens de Sienne ont obligé les pillards féodaux à s’installer en ville et à y devenir producteurs pour assurer la sécurité des campagnes. Aujourd’hui il n’y aura pas de sécurité des villes et des campagnes sans service public, de la santé mais aussi du transport ferroviaire, de la poste, de l’énergie… En tous les cas, il est insupportable que l’on prétende imposer des choix aussi fondamentaux par ordonnance, en imaginant qu’il y a ceux qui savent et les autres, ce temps est dépassé…

Peut-être que c’est ce que sentent confusément ces étudiants de Sciences Po qui occupent symboliquement sciences Po pour dire qu’ils ne veulent pas que l’école forme des Macron, les métiers d’avenir ont besoin d’autres hommes et d’autres femmes.

Nul hommes est une île, mais aujourd’hui où Raoul quitte le pouvoir, pour mieux se consacrer au parti communiste,  Cuba symbole de toute les résistance, de la défense de la santé, de l’éducation, des arts visuels autant que musicaux, cette île, malgré le blocus a développé un des meilleurs indices de développement humain. Et l’ île assiègée par le maître du monde, a assumé l’identité de l’humanité pour mieux être cubains, elle est restée collectivement debout, et l’humanité est restée debout… L’ile dans laquelle la culture biologique permet aux abeilles de survivre, l’île qui donne non seulement ce qu’elle a en trop mais le peu qu’elle a aux enfants de Tchernobyl, la formation de médecin pour les ghettos noirs des Etats Unis… Merci pourrait-on dire aux frères Castro mais comme le disent le Cubains, sans nous ils n’auraient rien pu faire…

Cuba, la fresque du palais de Sienne, l’aménagement du territoire, l’avenir de l’humanité se joue aussi en Chine et ce sera un parti communiste qui contribuera à réunir ce que l’on croit trop souvent opposé… Tout cela fait partie aujourd’hui de mes 80 ans, comme toutes les révoltes qui secouent ma belle France. Mas France nation d’émeutiers disait Marx quand il critiquait le pays qu’il considérait comme celui de la lutte des classes…

Que de temps perdu en incapacité à comprendre que les changements ne sont pas seulement technologique, que le défi est là dans la capacité que nous aurons à ne pas nous concevoir comme de îles d’arrivisme, de narcissisme, de jouissance du pouvoir, le communisme a beaucoup à apporter.

Danielle Bleitrach

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On n’est pas vieux quand on a 80 ans et qu’on est communiste… Tout mon programme…

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A la veille de mes 80 ans (le 17 avril) je suis débordée, ce qui est inespéré, fatigant mais inespéré… Quand j’imagine tous les gens qui à cet âge là sont endormis devant leur teléviseur allumé sur le vide abyssal(1)… Je comprends mieux cette phrase que l’on m’a sériné aux temps lointains de mon adhésion : le communisme est la jeunesse du monde… Il y a certes l’engagement d’une vie, l’intérêt pour les autres, tout cela est roboratif, mais il y a aussi tout ce que ma génération doit aux luttes. Nous devons tout à  la saignée de l’URSS offerte pour nous débarrasser du nazisme, aux combats des travailleurs en grève lors du Front populaire, celle de la Résistance, la bataille du rail et plus largement celle de ces militants et dirigeants communistes qui ont pesé pour que la fonction publique soit ce qu’elle doit être, pour que la santé publique soit un droit. C’est à eux tous que je dois le fait que jeudi j’ai pu distribuer des tracts devant la gare de la blancarde, samedi devant la poste des cinq avenues, mardi prochain devant le Conseil général et entre temps vécu un débat passionné sur l’Europê dans ma cellule vendredi. Parce que j’ai été sauvée de la mort dans une chambre à gaz, parce que j’ai été bien soignée, éduquée, et parce que ma vie fut une aventure qui eut la planète pour décor et la cellule locale et surtout d’entreprise comme lieu de combat.

On ne vieillit pas de la même manière quand on a eu la chance d’avoir un parti à 20% et je le crains aujourd’hui où il cherche à se mettre à la remorque de ceux qui ne le vallent pas.   Mais il ne sera pas dit que je n’aurai pas tout fait ce qui est dans mes moyens pour tenter de laisser les lieux aussi propres que quand je suis arrivée au monde… 1938, c’était pas terrible et il fallait avoir un optimisme inconsidéré pour faire naître une enfant juive à cette date, ou ne pas maîtriser les formes de contrôle de naissance en un temps où une femme pouvait être guillotinnée pour cause d’avortement. Pétain allait tenir dans son étau le ventre de ma mère et mon sort au Vel d’hiv… Après avoir laissé tomber les républicains espagnols, après avoir signé la capitulation de Munich, les dirigeants français allaient mettra en prison les communistes, pour cause de pacte germano-soviétique…

Bref, le monde que j’ai devant les yeux n’est pas pire que celui que j’ai trouvé en entrant, mais j’ai l’impression que le processus de fascisation est en marche.  Le nazisme n’a jamais été eradiqué puisque le ventre est toujours fécond d’où nait la bête immonde, le capitalisme.  Il a grossi, a dévoré beaucoup, nos forces sont affaiblies, il faut tout reconstruire, en  France une fois de plus ce qui peut l’écarter ce sont les luttes. Bien sûr chacun se bat pour ses revendications, mais elles touchent à la racine même de ce que la soif du profit attaque, la vie  de chacun, le droit à exister dans la dignité. Le capital et son petit personnel veut faire vite parce qu’il sait que montent les mécontentements, que l’Europe, l’UE, l’oTAN, leur état major est en train de se déliter. Ils savent que la France n’est pas un petit pays à qui l’on peut tout imposer, mais le socle de leur pouvoir avec l’Allemagne… Si la France refuse la privatisation, le démantélement, si cette France là s’arcboute et dit non comme elle sait le faire de 36 à 95 chandelles en passant par mai 68, c’est tout leur édifice qui s’écroule.

Quand on a 80 ans, parce qu’on a vécu chacune de ces étapes on sait tout cela et on a conservé la conscience de la nécessité des solidarités…

Brièvement alors je vous dis comment je sens les choses: Hier avec ma cellule, nous avons distribué des tracts en soutien aux manifestations, ce qui était frappant c’était la colère des retraités alors que chez les jeunes c’était plus contrasté, entre ceux qui soutiennent et ceux qui vous regardent d’un air vide et une absence totale de réflexe comme s’ils habitaient une autre planète, il y a un monde… En mais 68 peut-être auraient-ils été gauchistes, très anticommunistes comme Cohn-Bendit. Là, ils étaient  devenus apolitiques, des générations que l’on tente de rendre indifférentes, individualistes, le pire danger… Il n’y a pas de soutien au gouvernement, au contraire, soit un maximum de gens en colère soit l’apathie. Il  est clair que ce qui est le plus perceptible c’est l’injustice de s’attaquer aux vieux et à notre santé à travers l’hôpital public, Macron va tenter de refaire du terrain, mais il y a la pension, les médicaments qui ne sont plus remboursés. les faits sont têtus.  Cela dit en mai 68, dans ce type de quartier nous aurions eu les mêmes proportions de soutien à la grève et d’opposants. Simplement, alors, ces derniers étaient derrière De gaulle, ils étaient contre la chienlit, c’étaient les « vieux », ils avaient peur et croyaient en De gaulle qui était allé voir Massu en Allemagne. Cela s’est vu peu de temps après dans les urnes. Aujourd’hui, personne ne parait être derrière Macron, il est isolé, il n’a pour lui que cette force d’inertie, et ces gens désabusés. Il veut incarner l’ordre et la « nécessité de la réforme ».   Leur « determination sans faille » dont fait état le premier ministre est celle d’un bravache parce qu’elle n’a aucun parti,  elle est sur un socle gélatineux, comme d’ailleurs le vote face à l’Europe, ils étaient ridicules ces « marcheurs » qui tentaient de faire accroire à l’enthousiasme pour l’Europe, ce à quoi ils se heurtaient étaient une maussaderie.

Bref Macron ne survit que grâce à la division syndicale et l’absence de perspective politique… Et il table là-dessus, mais il ne pourra même pas compter sur les forces qui se sont réveillées autour du gaullisme en mai68. Seulement sur l’absentéisme et la fascisation. Le patronat le sait ici et au niveau européen, y compris dans les mobilisations bellcistes.

On n’est pas vieux quand on a 80 ans et qu’on est communiste… Mais si je vous écris tout ça ce n’est pas seulement pour vous faire bénéficier de mon expérience, mais aussi pour vous dire pourquoi je suis débordée. Vous aurez compris que je milite, mais il y a plus. Le 23 avril, je dois être à Paris pour une conférence. Le film sur lequel j’ai travaillé durant 5 ans, « les bourreaux meurent aussi » a été restauré et je dois présenter cette version restaurée puisqaue j’ai écris un livre : Brecht et Lang, le nazisme n’a jamais été éradiqué, editions Lettmotiv. Il est probable que je devrais faire d’autres présentations en province. Le sujet est tout à fait d’actualité, non seulement parce que le prix goncourt de cet année en a traité, l’assassinat d’heydrich, l’homme de la solution finale, mais parce que la question de l’Europe et du fascisme se retrouve d’actualité.

Le 2 juin, n’oubliez pas les marseillais que je fais une présentation de mon autre livre : 1917-2017, Staline un tyran sanguinaire ou une héros national; Delga éditeur. à la librairie Maupetit à 17h30.

Enfin, nous sommes Monica et moi en train d’écrire notre livre sur la Pologne, dont le titre est pour le moment Polonais et juifs, le noeud de vipères. Nous préparons un voyage du côté de Cracovie pour le 26 juin.

Bon vous comprendrez que je sois très occupée y compris par rapport à ce blog.

Danielle Bleitrach

(1) ce n’est pas vrai que c’est toujours le vide abyssal, hier après midi- parès ma distribution de tracts du matin, des coquillages délicieux mangés aux cinq avenues, j’ai passé une après midi formidable avec « quand l’histoire fait dates », une série documentaires de Patrick Boucheron et Dénis van Waerebeke sur Arte; deux sujets apparement éloignés mais qui en fait nous menaient au coeur du métier d’historien. le premier était consacr’é à Pompéi, le seond à Hiroshima. La recherche de sources sures et pas seulement écrites, la déconstruction de légendes et de mythes y compris contemporains, tout cela était rassurant, je me suis dit qu’il y aurait un après toute la pression idéologique, le négationnisme dont nous étions victimes à propos d’ événements que j’avais vécus et que je voyais inventés pour justifier l’injustice du pouvoir en place. Juste après j’ai atterri sur une émission nettement moins satisafaisante sur le plan intellectuel mais qui elle aussi contribuait à la déconstruction d’un mythe, celui de Néron. Suetone, Tacite… en étaient à l’origine mais ils étaient aussi proches du sénat et de ses conservatismes. POur ceux qui ont lu mon livre sur Staline, je pars de cette expérience de jeune historienne mettant en cause à la suite de Charles parrain, Sutone et Tacite, et j’en appelle à une vigilance politique mais surtout historique, une déconstruction des légendes non pour réhabiliter mais pour comprendre… C’est dire si j’ai écouté ces émissions avec passion. Là encore la question de savoir si ma passion pour l’Histoire est à l’origine de mes engagements ou si c’est l’inverse. En tous les cas c’est aussi une passion individuelle qui a beaucoup de chances d’être mel comprise.

 

Daech, le cinéma et la mort, de Jean-Louis Comolli

CINÉMA
Daech, le cinéma et la mort, de Jean-Louis Comolli

Changement de paradigme : les tyrans du vingtième siècle s’efforçaient de cacher leurs crimes; l’état islamique, à l’inverse, exhibe les siens. L’impensable est donc ce qu’il faudra malgré tout s’efforcer de penser : parce que Al-Hayat Media Center (c’est le studio de Daech, héritier d’une culture déjà vieille d’un quart de siècle – 1991 est l’année de la première guerre néo-impérialiste contre l’Irak et celle de la création du premier site web djihadiste) propose de relayer la mise en scène de la mort réelle par des images enregistrées, cadrées, montées et diffusés sur les canaux électroniques et numériques de l’audiovisuel mondial, sa propagande hérite d’une histoire qui, avant d’être celle des médias, aura été celle du cinéma, mais qui est devenue depuis l’histoire des visibilités à l’ère du numérique.

“Les productions d’Al-Hayat Media Center attentent à la dignité intime du cinéma en tant qu’art, dont la responsabilité est de sauver la dignité de ceux qu’il filme, quels qu’ils soient, misérables ou puissants – tout le contraire de ce qui est fait par Daech, soucieux d’abord qu’on méprise ses victimes avant de les tuer.”

— Daech le cinéma et la mort, Jean-Louis Comolli, page 107

1) On sait le bonhomme aussi curieux qu’infatigable, actif sur les multiples fronts caractérisant les dimensions à la fois théorique et pratique de son travail (les documentaires se suivent à un rythme soutenu, non moins que l’écriture d’ouvrages entrelacée des interventions données aux Ateliers Varan comme à l’occasion des séminaires de Lussas et Lagrasse), tenant dans un coin du viseur l’œuvre d’André Bazin et dans l’autre celle de Guy Debord afin de protéger cette distinction décisive entre le cinéma (encore préoccupé de la poursuite du monde saisie dans la vérité construite de son inscription documentaire) et le spectacle (convertissant le réel en hyper-réalité programmable à des fins de calculabilité idéologique et économique). Sauvegarder cette différence relève d’un effort (celui de cette « action parlée » tant estimée depuis l’amitié et l’enseignement décisif de Pierre Perrault) dont il ne faut hésiter à souligner ni la vaillance ni l’urgence. S’il est bien question de militantisme ici, il faudra cependant rappeler l’évidence qu’il est moins soumis à l’emprise du parti qu’intéressé à la prise de position, celle qui consiste à soutenir la nécessité éthique et politique du cinéma à une époque catastrophique de déprise pulsionnelle et fusionnelle de la pensée, de saturation des visibilités et d’exacerbation des sensibilités. Il faudrait ainsi revoir Cinéma documentaire, fragments d’une histoire (2015) ou Marseille entre deux tours (2015) comme relire Cinéma contre spectacle (éd. Verdier, 2009) ou Cinéma, mode d’emploi (avec Vincent Sorrel, éd. Verdier, 2015) pour y reconnaître la cohérence d’un geste et l’outillage d’une pensée soucieuse d’un partage du sensible peaufinée sous la condition partagée d’une idée du cinéma aussi minoritaire que nécessaire (cette idée se dirait encore « cinéma contraire. Très minoritaire, c’est un fait, mais à la mesure de son indépendance, très combattant » : p. 109).

“La pulsion de mort exaltée dans les clips de Daech est un élément puissant de mon désir de voir.”

— Daech le cinéma et la mort, Jean-Louis Comolli, page 41

2) Le désir de savoir ce qui arrive au « Voir » aujourd’hui aura ainsi motivé Jean-Louis Comolli à aller au charbon en descendant très profond dans la mine (qui n’est pas loin de ressembler ici à une forge infernale). A l’endroit où se fourbit avec les moyens mêmes de la « cinématographie générale »(p. 17) la négation de la dignité de cet art du cinéma en tant qu’il dit spécifiquement un art de vivre et d’être au monde et dont l’auteur de Daech le cinéma et la mort aura été avec d’autres l’un des grands partisans (notamment au sein de la revue des Cahiers du cinéma à partir de la fin des années 1960). Aller au charbon ou descendre dans la mine sont les métaphores circonstanciées d’une entreprise que beaucoup d’entre nous se refusent à faire tant elle oblige à se salir les yeux en confrontant notre condition de spectateur (et ce qu’il en reste) avec les dispositifs spectaculaires qui l’assujettissent et la pervertissent – quand ils n’y mettent pas un brutal coup d’arrêt. La confrontation consiste rien moins ici qu’à mener l’analyse, relancée en une quarantaine de fragments courts distribués sur une centaine de pages auxquels s’ajoutent trois annexes plus techniques, des productions audiovisuelles de l’Organisation de l’État islamique ou Daech – cette « cinématographie de la mort » (p. 25). L’analyse devra alors s’approcher du noyau qui en fonde la légitimité tout en menaçant dangereusement l’intégrité de celui qui, en vertu de ce courage de la vérité dont Michel Foucault retrouvait du côté de Diogène le concept (la parrêsia), l’entreprend en raison des courts-circuits électrisant sa biographie (un souvenir personnel évoqué par Jean-Louis Comolli né à Skikda, anciennement Philippeville, s’inscrit aussi dans l’histoire de la guerre d’indépendance des Algériens, p. 60-62) comme au risque du dégoût de soi : « La pulsion de mort exaltée dans les clips de Daech est un élément puissant de mon désir de voir » (p. 49).

“Or, nous sommes cousins. En cercle. Les armes sont les mêmes, les financements sont voisins, les styles s’imitent les uns les autres. Peut-être que le tragique du moment est que l’Occident n’a pas d’autre, ou plutôt préfère croire qu’il n’en a pas – ce que suppose le terme même de mondialisation .”

— Daech le cinéma et la mort, par Jean-Louis Comolli, page 23

3) D’un côté, les films commandés et réalisés par une organisation meurtrière à vocation totalitaire prospérant sur les ruines post-coloniales des ambitions impérialistes occidentales en Irak et en Syrie (jusqu’au Nigeria et au Cameroun du côté de son vassal Boko Haram) relèvent d’une volonté aveuglante de propagande, mais qui est homogène aussi avec les techniques et les technologies qualifiant l’extension planétaire de la fantasmagorie de la marchandise et de la sphère (du) spectaculaire. A cet égard, et à juste titre, « Daech n’est pas l’ennemi du Capital » (p. 83). Il est même comme le dirait Michel Surya le symptôme d’une guerre des fondamentalismes rivaux et mimétiques prospérant sur l’éclipse d’une alternative à la mondialisation capitaliste et d’une politique de l’émancipation universelle. De l’autre, et dans l’héritage directe d’Al-Qaïda (avec l’évocation de l’assassinat filmé du journaliste Daniel Pearl, p. 17), Daech promeut sa spécificité en proposant la médiatisation des exécutions que ses tortionnaires mettent en scène afin de produire une « horreur [dont ils savent qu’elle sera] reproduite à grande échelle » (p. 107), en déraison d’une sorte de « complicité furieuse entre le spectacle de l’horreur et l’organisation spectaculaire de l’horreur » (p. 105). L’alliance organisée de l’horreur spectaculaire et de son horrible spectacle vise à terroriser la cohorte des ennemis désignés qui, comme il est rappelé à bon droit ici, inclut, outre les Juifs et les mécréants ou apostats de tout bord, la majorité des musulmans ciblés s’ils sont rétifs au projet de restauration du califat islamique aboli en 1924 (pp. 16-18 et 78). On précisera ici que cette restauration fantasmatique d’un califat mythifié, en ce qu’elle est synonyme de dissolution de la politique dans la charia, est ce que Fethi Benslama nomme précisément islamisme. Et, contrairement à ce que prétendent les visions essentialistes ayant pignon sur rue et dans les médias d’opinion, c’est une nouveauté historique qui non seulement participe de la confusion présente (« J’appelle donc confusion ce moment où les mots et les faits se démentent mutuellement », p. 21), mais exerce également ses effets de dislocation dans la guerre des subjectivités ravageant l’islam (cf. Un furieux désir de sacrifice : le surmusulman, éd. Seuil, 2016).

4) Les grandes organisations criminelles – et parmi elles le nazisme en figure le paradigme historique – redoublent la perpétration du crime par ce crime consistant en l’effacement des traces du crime. La nouveauté consisterait pour Daech à filmer les crimes perpétrés et à mettre leurs vidéos en ligne sur internet et les réseaux dits sociaux (p. 26). Les grands médias se chargeront d’en relayer des fragments et, sous couvert d’information, la terreur se répandra dans la contagion virale et la circulation infinie des images spectaculaires de l’horreur (« Par cette seule synchronisation, Daech apparaît comme maître du temps, régleur de calendrier », p. 35). L’impensable est donc ce qu’il faudra malgré tout s’efforcer de penser : parce que Al-Hayat Media Center (c’est le studio de Daech, héritier d’une culture déjà vieille d’un quart de siècle – 1991 est l’année de la première guerre néo-impérialiste contre l’Irak et celle de la création du premier site web djihadiste) propose de relayer la mise en scène de la mort réelle par des images enregistrées, cadrées, montées et diffusés sur les canaux électroniques et numériques de l’audiovisuel mondial, sa propagande hérite d’une histoire qui, avant d’être celle des médias, aura été celle du cinéma, mais qui est devenue depuis l’histoire des visibilités à l’ère du numérique. Dire que Daech fait du cinéma – et même l’un des pires – ne signifie évidemment pas que l’un des nouveaux noms de la terreur contemporaine ne se réduit qu’à la propagation spectaculaire d’un imaginaire pervers et sadique, terriblement homogène par ailleurs avec celui des tortionnaires étasuniens de la prison irakienne d’Abou Ghraib (leurs homologues de Daech en reprennent symptomatiquement les combinaisons oranges dont ils habillent leurs prisonniers, p. 70). Dire cela (« Cela me choque, bouscule ce qui me reste de ma jeune cinéphilie, mais c’est un fait », p. 12) autorise alors d’insister sur le fait que ses exécuteurs soumettent pratiquement le réel de la mort qu’ils infligent à un régime de discours et de représentation impliquant de réfléchir entre autres quant aux conséquences exercées sur ce que nous nommons cinéma et sur le désir que ce nom soutient encore. Et penser cet état désastreux des choses du monde tel qu’il est et ne va pas impose l’exigence de prendre ses responsabilités en comprenant ce qui arrive au visible quand il est à ce point enrégimenté – embedded – dans la célébration en images et en sons d’un pouvoir de mise à mort sachant compter sur la mécanique ondulatoire de ses infinies répercussions médiatiques (p. 107).

“Il y a une certaine symétrie entre la soumission des futures victimes, qui savent qu’elles ne peuvent plus rien pour se sauver, et l’indignation ou la révolte du spectateur condamné à constater sans fin son impuissance. Les clips de Daech veulent à la fois terrifier et paralyser le spectateur : en faire un mauvais spectateur.”

— Daech le cinéma et la mort, par Jean-Louis Comolli, page 34

5) Que reste-t-il à faire, dans ce cas précis, pour sauver le cinéma du naufrage spectaculaire qui l’emporte en imposant l’intoxication des sensibilités qui s’attachent encore à une pratique dont ils savent et expérimentent aussi les effets pharmacologiques ? « Les productions d’Al-Hayat Media Center attentent à la dignité intime du cinéma en tant qu’art, dont la responsabilité est de sauver la dignité de ceux qu’il filme, quels qu’ils soient, misérables ou puissants – tout le contraire de ce qui est fait par Daech, soucieux d’abord qu’on méprise ses victimes avant de les tuer » (p. 107-108). « Qu’est-ce que tu vois ? » est, dans le sillon socratique de la pensée deMarie-José Mondzain, la question que le lecteur de Daech le cinéma et la mort est alors en droit de poser à Jean-Louis Comolli, qui, à sa manière, y répondrait en reposant à nouveaux frais la célèbre question bazinienne, exemplaire de son souci ontologique : « Qu’est-ce que le cinéma ? ».La « cinématographie générale » à laquelle se plie techniquement Daech butte en fait sur l’exigence éthique et politique caractérisant le cinéma (et particulièrement depuis la fracture ouverte par la Seconde Guerre mondiale, la relève du néoréalisme italien et dans la continuité le surgissement de la modernité cinématographique) comme préservation de la dignité des sujets filmés et de la subjectivité de leurs spectateurs. Après avoir regardé bon nombre des clips produits par Al-Hayat, Jean-Louis Comolli y aura vu la négation du cinéma mais aussi « l’envers du cinéma » (p. 71) qu’il oppose au « cinéma contraire » en ce que celui-là, certes minoritaire, persévère cependant à entretenir la grandeur du cinéma. L’envers du cinéma impose déjà l’inféodation stricte du spectateur (puisqu’un spectateur est de fait requis et visé par les productions audiovisuelles de Daech) à une figure ou bien de dégoût ou bien de voyeur susceptible de jouir perversement des images de l’horreur réellement infligée (en conséquence de quoi, la place du spectateur se retrouve verrouillée et avec ce blocage c’est sa liberté de se déplacer qui s’en trouve niée). A l’impuissance de la victime suppliciée répondrait alors l’impuissance du spectateur face au spectacle du supplice : indignité pour tout le monde (« Il y a une certaine symétrie entre la soumission des futures victimes, qui savent qu’elles ne peuvent plus rien pour se sauver, et l’indignation ou la révolte du spectateur condamné à constater sans fin son impuissance. Les clips de Daech veulent à la fois terrifier et paralyser le spectateur : en faire un mauvais spectateur », p. 34).

 

“Pas plus que Hollywood et les cinéastes de films catastrophe qui occupent les écrans, Daech ne sait que ce qu’il produit est l’image même du monde tel qu’il est devenu.”

— Daech le cinéma et la mort, par Jean-Louis Comolli, page 27

6) Ce que Jean-Louis Comolli aura également perçu, c’est le mimétisme des formes de représentation proposées empruntant parfois explicitement aux modèles canoniques de cet empire de la culture (du) spectaculaire dont l’industrie hollywoodienne est demeurée l’un des fleurons. En conséquence de quoi, si le passage à l’acte meurtrier (qui est la négation d’un « passage à l’autre », p. 106) différencie Al-Hayat de Hollywood, le premier ne cesse pourtant de s’inspirer des procédures du second quand il s’acharne à réduire le spectateur à un « montage de sensations »(p. 32). Ce que ces industries différentes partagent cependant, c’est une même inconnaissance quant aux conséquences catastrophiques qu’elles exercent sur le visible comme sur l’image : « Pas plus que Hollywood et les cinéastes de films catastrophe qui occupent les écrans, Daech ne sait que ce qu’il produit est l’image même du monde tel qu’il est devenu » (p. 27). Et ce sont encore, à l’époque de la « phase Google du capital » (p. 23), l’intensification des vitesses de circulation des images à l’époque des flux numériques et la pression qu’elles exercent sur les industries de l’information et de la communication qui, sous prétexte d’assurer leurs missions démocratiques ou d’intérêt général, se font souvent le relais, involontaire et irresponsable, des images de la propagande (il faudra d’ailleurs insister ici sur e fait industriel d’importance non seulement technologique qu’anthropologique voulant que « filmer, enregistrer, montrer, diffuser, mettre en ligne, [soient] devenues une même opération que seul  »le numérique » réalise » en reproduisant mondialement « l’aventure solitaire du filmeur-montreur vécue par les premiers opérateurs Lumière », p, 72). Comme si Daech savait pouvoir miser sur l’inconscience générale d’une dynamique irresponsable et impersonnelle, démultipliée sur tous les écrans, les ordinateurs et les téléphones portables du monde entier. « Daech absorbe, condense et restitue ce que nous, en Occident, avons fait de notre propre rapport au visible : le long chemin de la représentation de la figure humaine par des humains pour des humains trouve ici son acmé, qui est aussi son point d’arrêt » (p. 108). Ce qui peut se dire encore autrement : « Or, nous sommes cousins. En cercle. Les armes sont les mêmes, les financements sont voisins, les styles s’imitent les uns les autres. Peut-être que le tragique du moment est que l’Occident n’a pas d’autre, ou plutôt préfère croire qu’il n’en a pas – ce que suppose le terme même de mondialisation » (p. 23). Daech serait-il alors, parmi d’autres, un accident de l’occident qui, dans le vocabulaire de Jacques Lacan, se dirait encore « occidenté » ?

7) C’est pourquoi il faudra à Jean-Louis Comolli rappeler qu’au cinéma (en tous les cas dans ce « cinéma contraire » qui n’est pas le contraire du cinéma, qu’il aime et promeut, qu’il défend et pratique), « flotte toujours cet air d’ambiguïté dont [il fait] l’une des mailles de [son] tricot analytique » (p. 79). C’est pourquoi il lui faudra soutenir que « la force du non-montré au cinéma consiste en ce qu’il nous fait sentir qu’il y aurait encore à voir, à voir mieux ou plus loin » (p. 49). Et dès lors renchérir sur l’essentielle ambiguïté (je parlerai pour ma part d’ambivalence puisqu’il s’agirait moins d’interprétations contradictoires et discutables des faits que des images en ce qu’elles composent avec des valeurs simultanées et opposées) du cinéma ouvert aux inconnues de « la relative illisibilité de toute image et [de] la subjectivité de toute durée »(p. 41). C’est pourquoi, face aux « forces unies du Calcul et du Capital » auxquelles se soumet aussi l’entreprise Daech, la mesure du cinéma consiste à ne pas céder sur cet « indéfinissable principe d’incertitude à partir de quoi il s’agit d’inventer l’apparaître et le disparaître, l’unicité et la spécificité de toute choses. C’est ce que fait le cinéma, machine à produire des singularités » (p. 81). C’est pourquoi, dans cette perspective critique, le cinéma comme art est moins une machine de guerre et de mort qu’il s’offre comme « lieu et temps de la vie des morts », en relève de ce « pouvoir quasi résurrectionnel de l’image » dont parlait, cité par l’ami Jean Narboni, Roland Barthes (p. 74). Jean-Louis Comolli comparant encore le mouvement des photogrammes aux « pulsations de la vie » (p. 55) en ce que leur succession trace « un chemin d’avenir » offrant au « passé avéré » la poussée d’un « non encore là », d’un « futur potentiel » (p. 56). Et c’est bien pourquoi est nécessaire le support de quelques œuvres exemplaires de l’art aimé du cinéma (du côté du classicisme de John Ford à Samuel Fuller en passant par Fritz Lang etJacques Tourneur, du côté de la modernité avec Jean-Luc Godard et Pier Paolo Pasolini, Robert Kramer et Claudio Pazienza) afin d’extraire de leur historicité des puissances d’actualité contestant les compromissions ou confusions des exécuteurs et de leurs relayeurs. D’un côté, Jean-Louis Comolli sait ainsi mettre à profit une séquence des Contes de la lune vague après la pluie (1952) de Kenji Mizoguchi afin d’attester l’hypocrisie des médias qui citent les clips de Daech en en coupant les passages sanglants, sans comprendre que cette censure participe d’un pouvoir autoritaire livrant perversement la liberté du spectateur à l’imaginaire de la terreur (p. 86-89). De l’autre, il peut faire l’éloge des jeunes réalisateurs syriens qui, regroupés dans le collectif Abounaddara, font les ciné-tracts nécessaires dans l’héritage d’une référence aussi théorique que pratique au cinéma de Jean-Luc Godard qui « n’est pas ici seulement le nom d’un grand artiste : c’est le nom d’une éthique et d’une politique cinématographiques (…) A la rhétorique guerrière et flamboyante de Daech s’oppose une mise en scène sans effets, sans grandiloquence, nette et sèche, et qui ne craint ni la fixité ni la durée des plans. On me permettra de trouver cela réconfortant : la guerre des images est de plus en plus centrale et ce n’est pas une guerre de  »contenus », mais de formes » (pp. 93-94).

8) La « minoration des effets visuels » (p. 39) dont Jean-Louis Comolli rappelle les grands exemples hollywoodiens et qu’il valorise en soulignant l’actualité de leurs usages critiques l’autorise enfin à faire le constat suivant : « Une école du moins s’est à Hollywood affrontée à une école du plus – et elle a perdu la partie » (p. 39). Si les réflexions de l’auteur de Daech le cinéma et la mort sont d’une pertinence avec laquelle il faudra savoir compter dans la guerre en cours opposant les formes de la civilité à celles de la destruction et de la décivilisation, on aimerait seulement contredire la dernière assertion afin de diviser autrement le champ cinématographique que nomme Hollywood, en vérifiant alors qu’il y a moyen de défendre une vision plus moléculaire et attentive aux inventions d’un cinéma souvent spectaculaire mais que Jean-Louis Comolli réduit de manière un peu trop molaire ici à cette « école du plus » qu’il décrie tant – à raison mais seulement le plus souvent. On aimerait ainsi citer l’exemple proprement visionnaire et vertigineux de Videodrome (1983) de David Cronenberg qui aura proposé de penser le rapport entre l’extension de la sphère spectaculaire, ses soubassements libidinaux et pulsionnels et les processus de déréalisation qu’elle induit. L’histoire que ce grand film raconte est celle d’un petit entrepreneur de programme télévisé racoleur qui, en comprenant que le mal se trouve moins là-bas en Orient qu’ici en Occident, se retrouve progressivement converti en terroriste programmable à l’envi – à l’image littérale d’un magnétoscope. A la même époque, Le Loup-garou de Londres (1981) de John Landis montre un déni de responsabilité criminelle qui surgit dans l’enceinte d’une salle de cinéma pornographique, la boucherie sexuelle projetée sur l’écran se complétant imaginairement de l’apparition parmi les rangées de fauteuils des cadavres mutilés par celui qui ignore la maladie contagieuse s’étant emparée de lui (à cette aune, on peut formuler l’angoisse contemporaine). Sur un mode plus auteuriste, continental et clinique, induisant par ailleurs une confrontation explicite avec l’imaginaire hollywoodien, le réalisateur autrichien Michael Haneke propose avec Benny’s Video (1992) un film qui, si l’on met provisoirement de côté les effets pénibles d’autorité caractéristique d’un geste en forme de magistère, retrace l’histoire d’un enfant ceinturé d’écrans et fasciné par les images de la violence spectaculaire, au point de produire lui-même la vidéo consignant le crime qu’il aura commis et dont son père s’efforcera à en effacer les traces – dans l’ignorance symptomatique des nouvelles modalités d’enregistrement analogique des traces.

9) Jean-Louis Comolli évoque rapidement la question du « snuff-movie » (p. 80) dont on pouvait croire qu’il relevait de la légende urbaine et de l’ultime (fantasme de) perversion de la bourgeoisie. Jusqu’à ce que les exécutions filmées par Al-Qaïda et Daech (en passant par les exemples d’assassins filmant leurs meurtres en caméra GoPro comme Mohammed Merah et Amedy Coulibaly) nous obligent à admettre la réalité caractérisant radicalement le noyau obscène de la sphère du spectaculaire (et la pente du « devenir lycanthrope » menaçant le spectateur). On aimerait alors conclure sur le souvenir moins ambigu qu’ambivalent d’un film mineur de John Carpenter réalisé en 2006 pour la télévision. Intitulé Cigarette Burns (en français La Fin absolue du monde), ce téléfilm témoigne autant de la défaveur esthétique d’un cinéaste ayant persévéré jusqu’au déclassement à entretenir dans le cinéma de genre des années 1970 un rêve de cinéma classique (avec la référence inconditionnelle à Howard Hawks) que d’une compréhension relativement lucide de la situation d’indignité faite au cinéma. La quête marchande d’un film mythique, car interdit pour sa violence confondant celle du représenté et celle de la représentation elle-même, détermine ici des processus de confusion mentale, d’indistinction morale et de déréalisation débouchant sur deux images. D’un côté, le commanditaire passionné de « snuff-movies » éprouve la vérité viscérale de son désir, ses intestins se substituant horriblement à la pellicule enroulée dans l’appareil de projection. De l’autre, la subsomption généralisée de tout le cinéma sous le « snuff » trouvera à s’incarner dans la figure singulière d’un ange mutilé, aux ailes coupées – un ange troublant aussi en ce qu’il ressemblerait physiquement à John Carpenter lui-même. L’ange aux ailes coupées pourrait alors allégoriserait le cinéma mis sous la coupe infamante et mutilante de cette extension de la marchandise et du spectaculaire dont Daech représente aujourd’hui l’un des pires symptômes. Seuls les anges ont des ailes disait il y a longtemps le titre d’un grand film de Howard Hawks. Et si, comme le serait le cinéma aujourd’hui, les anges sont mutilés et privés de leurs ailes, cela ne suffit ni à rendre les armes ni à abandonner le champ de bataille (car les ailes, après tout, ça se gagne aussi comme s’y emploie l’ange Clarence dans It’s a Wonderful Life – La Vie est belle de Frank Capra en 1946). Ainsi se fonderait le mixte (selon la formule consacrée) de pessimisme de la lucidité et d’optimisme de la volonté battant dans le cœur de Jean-Louis Comolli. Ce mixte, on oserait encore dire qu’il fonde son angélisme blessé.

Des Nouvelles du Front
article original : https://nouvellesdufront.jimdo.com/social-et-du-reste/nouvelles-du-front-de-121-%C3%A0-130/daech-et-le-cin%C3%A9ma/


L’Autre Quotidien a la joie de vous annoncer le début de sa collaboration avec la revue en ligne Des Nouvelles du front autour du cinéma, mais pas que, puisque nous partageons avec elle d’autres passions et prises de position. Nous la laissons se présenter elle-même :

Contre l’envers du cinéma, le cinéma contraire

Avec la conjonction de l’esthétique et de la politique, se pose l’affirmation d’une nécessité d’essayer de penser les images à l’endroit même (le cinéma) où elles seraient paradoxalement, à la fois les plus faibles peut-être (en termes de rapports de force faisant l’actuel capitalisme médiatique et culturel) et peut-être aussi les plus fortes (en promesses de sensibilité, de pensée et d’émancipation). Et il n’y aurait là rien de moins politique dès lors que l’on refuse de cantonner, ainsi qu’y travaille par ailleurs la doxa, les choses (cinématographiques) de la sensibilité et de l’esprit dans les marges de luttes qui, où qu’elles se produisent, ne le font que depuis l’esprit et la sensibilité de ses acteurs et de ses actrices. Donc, des nouvelles du front, comme autant de prises de positions.

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Publié par le mars 19, 2018 dans CINEMA

 

Les plus rares photos  de Moscou en 1931 en couleurs (77 photos)

Toutes ces diapositives couleur ont été prises à Moscou en 1931, et jusqu’à présent, elles étaient conservées dans un musée de Californie, intactes . Malheureusement, on ne sait pas avec quelle technologie ces diapositives ont été colorées, mais c’est une réussite…  les photos sont émouvantes avec ce mélange d’un monde rural avec les débuts du socialisme et on se dit que c’est ce monde là qui a eu la force de résister à l’assaut nazi, c’est pour moi d’autant plus touchant qu’on en ressent le caractère si fragile et pourtant en train de naître. (note et traduction de danielle Bleitrach)

Les plus rares plans de Moscou en 1931 en couleurs (77 photos)
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Dans ‘Le jeune Karl Marx’ Raoul Peck a trouvé l’homme derrière le mythe. Il nous a dit comment.

  • C’est une des meilleures interviews de raoul Peck que j’ai lu et il rétablit  bien des vérités y compris sur l’antisémitisme supposé de Marx dont l’antipathie pour le caractère réactionnaire de Proudhon et de Durhing a certainement été alerté par leur violent antisémitisme comme d’ailleurs toute forme de recherche d’un bouc émissaire au capital ou aux luttes de Libération.  Il ne me resterait plus qu’à discuter avec Peck de sa conception- selon moi erronée- de la relation de Marx à la Russie et de la manière dont il peut concevoir un Marx anti-impérialiste qui ne passerait pas par la Révolution d’octobre et les possibles qu’elle ouvre. (note et traduction de danielle Bleitrach)

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Le dernier film de Raoul Peck, « The Young Karl Marx » , est avant tout une histoire d’idées contradictoires. Le film suit les adversaires devenus meilleurs bourges Marx et Friedrich Engels alors qu’ils tentent à la fois de comprendre et de subvertir le système capitaliste. Inévitablement, le film retrace les conflits qui surgissent lorsque des penseurs radicaux essaient de changer le monde.

Le matériel peut paraître serein, mais « The Young Karl Marx » est plus passionnant qu’un drame historique qui mentionne la dialectique hégélienne a le droit d’être. Peut-être est-ce parce que l’analyse de Marx sur la classe et la société reste si pertinente aujourd’hui, que les finales du film, une série de 100 ans d’insurrections anticapitalistes au son de «Like a Rolling Stone» de Dylan, rentrent chez eux.

Mais la valeur de divertissement du film témoigne autant de la prouesse cinématographique de Peck que de la rapidité de son sujet. Tout comme dans son documentaire de 2016 sur l’œuvre de James Baldwin, «Je ne suis pas ton nègre», nominé aux Oscars, Peck trouve l’homme sous le mythe et raconte une histoire serrée et cohérente sans sacrifier la précision historique.

J’ai parlé à Peck de son penchant pour Marx quand il était jeune étudiant à Berlin, de son point de vue sur la relation étroite de Marx avec le judaïsme et du potentiel des idées de Marx dans le rêve techno-dystopique tardif capitaliste des États-Unis en 2018 Lisez une version modifiée de cette conversation, ci-dessous.

Sam Bromer: Pourquoi faire un film sur Marx maintenant?

Raoul Peck: L’idée de faire un film comme celui-ci est d’avoir différents niveaux , de sorte que quelqu’un qui n’a aucune idée de qui était Marx puisse être bouleversé par le film.

Plus vous en saurez, plus vous sortirez de l’histoire. Cela aide à connaître l’histoire, mais vous n’en avez pas vraiment besoin.

Votre film raconte l’histoire d’un groupe de jeunes révolutionnaires qui veulent changer le monde. Vous-même, vous étiez plongé dans une sorte de milieu révolutionnaire international lorsque vous étudiiez à Berlin. Pourriez-vous parler de cette époque et comment cela vous a façonné et a nourri ce film?

Je n’utiliserais pas le mot révolutionnaire, parce que c’était ma vie quotidienne. Je vivais à Berlin, une ville où beaucoup de gens étaient en lutte chez eux, que ce soit mes amis de l’ANC qui combattaient l’apartheid – la plupart en exil – mes amis du Chili, du Nicaragua , El Salvador, mes amis iraniens. Certains d’entre eux ont été tués lorsqu’ils sont retournés avec [l’ayatollah] Khomeiny.

Donc, à cette époque, il était toujours question de comment vous vous cultivez, comment n apprendre davantage sur le monde: Comment fonctionne le monde, comment l’économie fonctionne, comment fonctionne la société. J’ai beaucoup profité de ça. L’un des plus grands noms de l’époque était Karl Marx. Je suis allé à l’université libre [de Berlin] où j’ai fait quatre années d’étude du  «capital» parce que c’était juste ce que l’on faisait à cette époque.

Alors vous avez suivi des séminaires obligatoires sur le « Capital? »

Non, c’était volontaire. C’était à l’Institut de psychologie de l’école de Francfort. Ils pensaient que vous ne pouviez pas traiter les gens de la société et les guérir et les renvoyer dans cette société sans comprendre leur environnement – quelle est la cause, d’où vient-elle? Les psychologues ont donc dû apprendre à connaître la société capitaliste.

Ce n’est pas vraiment une approche qui est adoptée ici aux États-Unis, en termes de psychologie. Il s’agit d’essayer de diagnostiquer ce qui ne va pas chez l’individu plutôt que de comprendre des structures plus larges.

Et c’est basique Marx. Il dit que nous sommes tous fondamentalement déterminés par où nous sommes nés, dans quelle classe nous sommes nés. C’est presque une caricature. Si vous êtes né pauvre, il y a 99% de chances que vous resterez pauvre. Tu n’auras pas la meilleure école. Tu n’auras pas le meilleur professeur. Vous n’aurez pas le meilleur quartier. tu n’auras pas le meilleur docteur. Et cela a des conséquences pour votre vie.

Et c’est la même chose pour une personne riche. Vous êtes riche, ce n’est pas votre faute, mais vous devez réaliser que vous avez plus d’avantages. Vous allez à la meilleure école, vous obtiendrez les meilleurs professeurs, ceux qui vous donnent le bon livre à lire. Vous n’avez pas à avoir peur de rentrer à la maison.

Vous avez loué James Baldwin pour sa capacité à prendre du recul et à voir la vision à long terme de la façon dont les Noirs ont été déshumanisés pendant des siècles aux États-Unis. Marx, d’autre part, a tenté de comprendre comment le capitalisme est né et comment, à son avis, le capitalisme donnera naissance au socialisme. Que pensez-vous que ces penseurs avaient en commun en termes d’approche de la compréhension de l’histoire?

En termes d’opinions politiques, je ne vois pas une grande différence. Baldwin lui-même a utilisé Marx. Pendant un an, il était trotskyste. Dans mon film « Je ne suis pas ton nègre » il y a une phrase incroyable qu’il a écrit que je trouve merveilleuse parce que c’est typiquement l’analyse marxiste. Il dit « Il n’y a pas de blanc. Le blanc est une métaphore du pouvoir. C’est une autre façon de dire Chase Manhattan.  »

Il transmettait donc les relations raciales dans les relations de classe.

Exactement. Baldwin a parlé du fait que Martin Luther King et Malcolm X, ils sont devenus dangereux pour le système au moment où ils ont changé leur ordre du jour d’un programme de course à un ordre du jour de classe.

Cela a atteint un nerf.

Bien sûr. Si vous commencez à organiser ce pays non pas en fonction de la race, mais en fonction des classes, vous attaquez tout le système.

Sur le thème de l’identité, je me demandais comment vous pensez que l’héritage juif de Marx joue un rôle dans son idéologie. Dans votre film, il y a une scène où Marx interpelle un industriel au sujet du travail et de l’exploitation des enfants, et l’homme qu’il met en cause lui  dit:

« C’est de l’ hébreu pour moi. »

 Marx a une relation intéressante avec le judaïsme; son père est un juif. Mais il a repoussé beaucoup de ce qu’il a vu se produire dans la communauté juive. Alors, comment jugez-vous que l’héritage juif de Marx a influencé la formation de ses idées?

Beaucoup de critiques de Marx l’utilisent presque comme un antisémite. Vous savez, le type de Juif qui déteste les Juifs. C’est une fausse prémisse. Et oui, il a écrit un article où il a utilisé les Juifs dans le contexte de l’Allemagne pour dire: «Oui, ils font tous partie du système marchand.» Mais il ne l’a pas utilisé dans le sens que les antisémites utilisaient .

Dans le film, j’avais une scène qui traitait de ça, parce que je savais que ce problème allait surgir. Pourtant, récemment, quelqu’un a dit: «Vous avez touché au fait que Marx était un antisémite.» Non, je suis désolé … Je ne peux pas faire votre éducation. Mais c’est un moyen facile de se débarrasser de Marx, bien sûr.

Dans le film j’avais prévu  une scène où il rentre à la maison. Son père était mort et sa mère dit: «Je veux que vous voyiez Rabbi untel parce qu’il a une pétition.» Et ils  veulent qu’il la signe  parce que son nom est maintenant bien connu dans son village. Il y a donc une scène avec Marx et le rabbin où ils discutent de la pétition du rabbin, et Marx dit quelque chose comme: «Eh bien, je sais que j’ai été critique. Mais bien sûr, je vais signer. Parce que ce sont deux choses différentes qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre.  »

J’ai coupé la scène parce que le film était trop long. Mais c’est une réalité.

Comme le dit Engels dans le film, Marx croyait que vous deviez comprendre qui sont vos ennemis.

Juste. Quelle est ta société? Comment ça fonctionne? Qu’est-ce qui détermine qui vous êtes? Sur quelle base le savez-vous? Il pouvait faire toutes ses recherches parce que sa connaissance de la philosophie, de la sociologie, de l’histoire et de la politique était si profonde.

Il est l’une des personnes les plus brillantes de son temps. Ses professeurs, quand il avait 19 ans diraient de lui, « si vous voulez rencontrer Rousseau, Diderot, Voltaire, et Hegel immédiatement, vous devriez rencontrer le jeune Karl Marx. »

Dans la scène finale du film, nous voyons l’imprimerie produire le Manifeste Communiste. Pourtant, vous avez mentionné dans une interview que vous pensez que les produits technologiques dont nous sommes si obsédés sont comme des «narcotiques».

En fait, je parlais de Baldwin, qui appelait la télévision «stupéfiant».

Juste.  Pensez-vous que la technologie a le potentiel de provoquer un changement révolutionnaire, ou est-ce simplement une distraction de l’inégalité?

La technologie elle-même n’a aucune couleur. C’est ce que vous faites avec, et dans quel contexte vous l’utilisez. La presse à imprimer a démocratisé le monde entier. Les textes sont devenus disponibles même pour les gens qui n’avaient pas d’argent. Mais quand ça fait partie du système qui l’utilise – quand le contenu de l’impression n’est pas là pour t’éduquer mais pour te garder dedans, ça n’aide pas.

C’est la même chose avec Internet aujourd’hui. La première fois que j’ai utilisé Internet, j’étais au collège. C’est le seul endroit où vous pourriez l’utiliser. C’était un outil incroyable. Je savais que quelque chose changeait le jour où AOL venait, et il fallait payer pour avoir accès. Marx avait écrit contre les travailleurs qui ont détruit leur machine. C’est une réaction normale. Mais finalement ce n’est pas la faute de cette machine car cette machine peut vous apporter de la richesse.

Avez-vous une préférence pour le cinéma documentaire ou narratif, ou le choix est-il toujours fait en réponse à l’histoire que vous racontez?

Je suis venu au cinéma à cause du contenu et de mon engagement politique. J’ai fait beaucoup de projets où j’ai fait des documentaires et des films de fiction. Avec «Lumumba», par exemple, et «Fatal Assistance», j’ai réalisé un documentaire et un film de fiction parce qu’ils traitent de différents types de contenu. Pour moi, tout cela est important. Et j’avais l’habitude de dire, j’ai mis du documentaire dans ma fiction. Dans « The Young Karl Marx », c’est vraiment vrai, 90%. Et l’autre 10% est plausible.

Même la scène de poursuite?

C’est plausible! A Paris, vous avez 80 000 Allemands. C’était une époque où les Parisiens disaient que «les Allemands venaient ici pour voler du pain». Il y avait régulièrement des bagarres entre Français et Allemands. Et le régime était répressif – vous ne pouviez pas écrire une lettre d’Allemagne en Belgique, ou en France, sans que la police lise votre lettre. Ils essayaient constamment d’échapper à la police.

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Publié par le février 25, 2018 dans CINEMA, HISTOIRE, THEORIE

 

Aki Kaurismäki: « Nous devons exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul »

  • Le cinéaste finlandais présente «El otro lado de la esperanza», prix du meilleur réalisateur à la dernière Berlinale et raconte à ce périodique espagnol à quel point il est à bout, lui et le monde dont il faudrait « exterminer les riches et les politiciens qui leur lèchent le cul », de l’anarchie comme moyen de survie et de lucidité sur les limites de ce que l’on peut faire. le truc que je trouve le plus cohérent dans ce qu’il dit c’est que c’est gens là ont une telle inhumanité qu’ils vont bien finir par nous déglinguer, une analyse pertinente de l’évolution vers le fascisme. Et c’est cohérent dans ce qui ne pourrait être qu’une proclamation de petit bourgeois pris de rage, c’est que cela part de son propre intérêt, tant que l’individu n’en arrive pas là il est suspect. (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Nando Salvà

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Aki Kaurismäki, à Vigo, où il a présenté The Other Side of Hope. / EFE / SALVADOR SAS

Il est clair  qu’Aki Kaurismäki  est un directeur à idées fixes. Les ingrédients qu’il a utilisé durant  trois décennies pour faire ses films -humour impassible, délicieux anachronismes visuels, d’une simplicité désarmante narratives et des personnages qui  quand ils font des choses très absurdes sont très  sérieux se retrouvent dansq  son nouveau film, qui a remporté le prix de la  meilleure mise en scène dans la dernière Berlinale. Deuxième volet d’une trilogie sur le drame des immigrés,  «L’autre face de l’espoir»  transforme les tribulations d’un réfugié à Helsinki en une chanson de solidarité et de décence.

Qu’est-ce qui l’a poussé à vouloir consacrer une trilogie au drame des réfugiés en Europe?  Je n’ai jamais pensé que j’étais très intelligent mais maintenant, à cause des dirigeants politiques, je me sens n idiot. Je suis né en Europe et j’ai été éduqué en tant qu’Européen, mais aujourd’hui j’en ai honte. La démocratie occidentale ne suit plus les règles de base de la démocratie authentique. Nous avons oublié que les réfugiés sont des gens qui aiment et ont besoin d’être aimés, qui ont une histoire et des sentiments, et qui souffrent. Et il souffre principalement à cause de notre indifférence, et du traitement inhumain que nous leur donnons.

Après avoir placé ‘Le Havre’ (2011) en France, dans le nouveau film, il est retourné en Finlande. Le traitement des réfugiés n’est-il pas meilleur là-bas?  Tout le monde croit que les pays nordiques sont un paradis de bien-être, et c’est un canular. Dans mon pays, les immigrants sont maintenant traités comme s’ils étaient des ordures. Oui les gens ordinaires sont magnifiques et s’efforcent de les aider, mais le gouvernement et les fonctionnaires font ce qu’ils peuvent pour les empêcher d’entrer ou de les jeter. Si mon gouvernement continue ainsi, j’ai l’intention de brûler mon passeport finlandais.

Vous êtes généralement considéré comme un réalisateur misanthrope, mais en réalité, votre  cinéma est plein d’humanisme. Comment vous définiriez-vous? Je ressemble à un gars froid, mais je suis sentimental. Je prends grand soin des autres, même si je ne prends pas soin de moi-même. Sans solidarité, notre vie est creuse. J’en suis venu à penser que mes films pouvaient changer le monde, ou au moins changer l’Europe. Maintenant, je suis content de changer trois ou quatre personnes. En tout cas, je veux croire que l’humanité peut redresser son cours même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous.

« Je veux croire que l’humanité peut redresser son cours, même si même les chiens ont plus de gentillesse que nous »

Comment?  Je ne vois pas d’autre solution pour sortir de cette fosse de misère que de tuer cette minorité qui a toute la richesse du monde. Nous devons exterminer, les riches et les politiciens qui lèchent leurs fesses. Ils nous ont conduits à cette situation où les valeurs humanitaires ne valent rien. Si nous ne le faisons pas, ils nous tueront.

Tu sembles apocalyptique.  Je n’ai jamais été aussi pessimiste que je le suis maintenant. Je suppose que tôt ou tard je finirai par me suicider. Après tout, se suicider est quelque chose de très finlandais. Notre problème est que nous n’avons pas assez d’heures de soleil. Nous manquons de vitamine D, et cela nous déprime.

Vous avez  dit un jour que, pendant la réalisation d’un film, la moitié du temps e vous êtes sobre et l’autre moitié saoul. est-ce toujours vrai ?  Est-ce quand je bois je ne suis pas capable d’écrire, donc pendant le processus de script je suis sobre, et pendant l’édition aussi. Mais je peux diriger et boire en même temps, alors quand je dirige , je bois. Mais de moins en moins.

« Je préfère passer les journées à cueillir des champignons qu’à faire des films, après tout, mes films sont de la merde »

L’histoire  des réfugiés est la troisième trilogie de votre  carrière. Pourquoi  cette habitude de regrouper vos films en trios?  Parce que je suis fainéant, et j’ai besoin de faire des plans pour maintenir l’énergie. Cela dit, peut-être que cette trilogie n’aura que deux films. Personne n’a jamais fait ça avant, non? Je sais que j’ai déjà dit ça par le passé, mais maintenant c’est sérieux: je ne ferais peut-être pas plus de films. J’ai passé trop de temps à faire des films, et je suis fatigué. Je préfère passer les journées à cueillir des champignons. Après tout, mes films sont de la merde.

Personne d’autre ne semble partager cette opinion.  Comme je le dis toujours, bien que la phrase ne soit pas la mienne, dans le monde des aveugles, l’homme borgne est le roi.

N’y a-t-il aucun de tes films que tu aimes?  Certains ne me semblent pas odieux, mais je n’ai rien fait de satisfaisant. Sinon, je me serais retiré juste après l’avoir fait. Et maintenant je suis en retard, parce que je suis physiquement et mentalement à bout . Même ainsi, si je suis encore vivant dans cinq ans, je pourrais faire un autre film. C’e sera  peut-être même la comédie la plus optimiste de toute ma carrière.

 
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Publié par le février 20, 2018 dans CINEMA

 

Les Nord-Coréens dans les films sud-coréens : une dédiabolisation ?

JSA (2000) de Park Chan-wook
  • un intéressant article de la revue esprit qui non seulement s’intéresse à un des meilleurs cinémas du monde, dont la dimension politique pour le pire comme pour le meilleur est toujours affirmée et dont l’influence est grande sur la population, mais qui tente à travers celui-ci de voir au-delà de l’opposition entre droite conservatrice, dictature au sud et progressistes sud-Coréen, quelque chose que les Etats-Unis et nos médias tentent d’étouffer à propos de la Corée, à savoir la conscience d’un destin commun et le désir de se comprendre.Notons que l’amour du cinéma parait quelque chose qui réunit aussi le nord et le sud.  (note de Danielle Bleitrach)
09 FÉVRIER 2018

La réouverture des discussions intercoréennes à la veille des Jeux olympiques de Pyeongchang, en Corée du Sud, et la participation commune du Nord et du Sud à ces mêmes Jeux marquent un rapprochement orchestré par le nouveau gouvernement du Sud, né de la « Révolution des bougies » de l’hiver 2016. Ceci se fait au diapason de deux films sudistes récents et à succès, qui marquent un retour à une vision rénovée et plus positive des Nord-Coréens. Mais cette positivité retrouvée, de quoi est-elle réellement le nom ? Le cinéma sud-coréen lui a donné et lui donne encore des visages multiples et plus ambigus qu’il n’y paraît.

 

Un cinéma réactif à l’actualité politique

L’extrême réactivité du cinéma sud-coréen face à de nouvelles directives venues du gouvernement et de nouvelles tendances de l’opinion ne doit pas surprendre. Il existe, au départ, un potentiel de réaction issu de la structure de l’industrie : grâce à une organisation moins lourde et moins étalée dans le temps que celle que l’on connaît en France, les scénarios des films sud-coréens ont toujours été très réactifs à l’actualité. Les producteurs sud-coréens ont l’habitude de faire réécrire rapidement des scénarios qui s’accumulent dans les tiroirs depuis des années. Par comparaison, en France, il faut plusieurs années avant de voir un film se concrétiser, faisant souvent de son actualité un vieux souvenir. Cette réactualisation en fonction des affaires publiques du moment, qui a une visée commerciale avant d’être politique, est possible non seulement par la vitesse de mise en chantier d’une production mais aussi par le peu d’égard octroyé, en général, aux scénaristes. Ces derniers laissent très vite leur progéniture entre les mains des divers opérateurs sur un film. C’est donc au prix d’une certaine impersonnalité des scénarios que se fait cette réactivité presque en temps réel en fonction de l’actualité. En dehors des relations Nord-Sud, citons aussi, pour exemple, l’affrontement récent, par films interposés, entre les gouvernements nippons et coréens au sujet des esclaves sexuelles de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs films ont vu le jour très rapidement autour de ce sujet. Il en a été de même avec le retour au pouvoir durant l’hiver 2016 de la génération issue des mouvements démocratiques des années 1980, plusieurs films dont deux gros succès récents ont célébré cette génération à point nommé. Notons, enfin, que cette réactivité n’est pas gratuite. Ces films ont un impact considérable sur la population ; souvent, plusieurs millions de spectateurs ont vu ces films en salle et d’autres millions de visionnages s’ajoutent ensuite via les Vod et les chaînes de télévision.

Steel Rain de Yang Woo-seok

 

De la diabolisation au néonationalisme

Qu’en est-il pour les images des Nord-Coréens au cinéma ? Des personnages nordistes sont apparus sous de nouveaux habits neufs dans deux superproductions récentes et à succès : Confidential Assignment et Steel Rain. Mais soulignons, au préalable, qu’il s’agit là d’un retour d’une certaine image positive après une période de diabolisation qui correspond, à peu près, aux films sortis sous les gouvernements des derniers présidents conservateurs, Lee Myung-bak et Park Geun-hye. Après les régime dictatoriaux (1948-1988) qui ont imposé la réalisation de films anticommunistes, où les Nord-Coréens ne pouvaient être représentés autrement que sous les atours de dangereux criminels, moralement dévoyés, possédés magiquement par des démons et atteint d’une bêtise congénitale (version des manuels scolaires jusqu’au début des années 1990, incluant l’idée d’une misère permanente et généralisée dans le pays), les gouvernements civils suivants ont cantonné l’anticommunisme à une censure plus sélective et indirecte.

Dès lors, pendant plus de dix ans, une série de films a effectué une relecture de la guerre civile en ré-humanisant les Nord-Coréens. Le plus notoire de ces films est South Korean Partisans (1990) de Chon Ji-hyung car, en partant d’une histoire vraie mais restée taboue sous les dictatures, il politise le conflit en mettant en scène des partisans communistes combattants dans le Sud du pays. Autre films marquants, To The Starry Island (1993) et Spring in My Hometown (1998) reprennent l’idée de désaccords politiques intercoréens et acquièrent une grande renommée même si le box-office reste modeste. La fin de cette période correspond à des records d’audience, notamment avec la sortie du célèbre film Joint Security Area de Park Chan-wook. En mettant en scène l’amitié illicite entre soldats du Sud et du Nord, par-delà les idéologies hors celle de l’unité nationale, il annonce l’inflexion nationaliste et ethnocentriste du deuxième gouvernement progressiste, avant un retour en force des gouvernements conservateurs. Deux films qui ont connu un énorme succès marquent cette réorientation : Taegucki (2004) et Welcome to Dongmakeol (2005). Ces deux films continuent à humaniser les personnages nord-coréens mais sous la bannière d’un néonationalisme censé dépasser les idéologies étrangères. Les responsabilités de la guerre et de la division sont rejetées sur les puissances étrangères (Usa, Chine, Urss, Japon), les conflits socio-politiques intercoréens sont minimisés au profit d’une unité nationale donnée comme intangible, ontologique et irrémédiablement liée à l’idée de famille. Dans Taegucki, un invincible soldat, pour qui seule la famille compte, passe indifféremment des armées du Sud à celles du Nord. Dans Welcome To Dongmakeol, la famille se métaphorise en un village ancestral idéalisé où, tour à tour, Sudistes et Nordistes se retrouvent face à leurs racines communes. Il faut noter, cependant, que cette embellie ne s’accompagne d’aucun film mettant en scène une quelconque réunification.

Dès la reprise en main du pouvoir par des gouvernements conservateurs, l’idée d’une unité nationale du Nord au Sud de la demilitarized zone disparaît. Des blockbusters diabolisent les personnages nord-coréens (misère permanente comprise) revenant ainsi à la période des films anticommunistes des dictatures. L’industrie du cinéma est mise en coupe serrée par la censure officielle mais aussi l’autocensure que les distributeurs-producteurs s’administrent sans rechigner. Le scandale d’une liste noire des acteurs et cinéastes supposés d’opposition révèlera l’ampleur du contrôle effectué par les autorités sur un cinéma toujours plus populaire avec ses 200 millions d’entrées annuelles. 71: Into the Fire (2010), film spectaculaire sur la résistance d’une école militaire sudiste à l’invasion nordiste, ouvre le feu en coupant tout dialogue entre Sudistes et Nordistes, en dépolitisant le conflit, en revenant à l’idée de Nord-Coréens sanguinaires et fous, et en valorisant l’héroïsme des soldats du Sud. Deux autres blockbusters à succès, Northern Limit Line (2015), sur des accrochages récents à la très flottante frontière maritime, et Operation Chromite (2016) sur le débarquement d’Incheon en 1951, un hymne à la gloire du seul MacArthur et de l’armée sudiste enfoncent le clou. Avec la démonisation des nordistes, leur dépolitisation (il n’est pas vraiment question de politique), s’ajoute donc la glorification de l’armée sudiste qui, si on se fiait à ces films, n’aurait même pas eu besoin de l’intervention américaine pour gagner la guerre.

 

Une réhabilitation des Nordistes, mais dépolitisés

Au lendemain de la mort imprévue de Kim Jong-il (2011), de l’ouverture d’une période de confusion dans le régime nordiste, et donc d’une possibilité de réunification, certains scénarios, encore au diapason de l’actualité, paraissent marqués par des hésitations, des retouches parfois incohérentes, donnant une vision mal définie des Nord-Coréens. Ils attestent de remaniements de dernière minute liés au changement de situation au Nord et à l’expectative des autorités sudistes et de leurs alliés. The Front Line (2011), par exemple, commence dans la lignée des films manichéens et conservateurs, mais se termine par un étrange final où les Sudistes et Nordistes semblent, soudain, avoir oublié pourquoi ils s’affrontaient. L’année 2013 voit plusieurs films hésitants de la même façon, mais qui réintroduisent une dimension disparue depuis les années 1990 : la possibilité d’une manipulation des hommes de base, qu’ils soient nordistes ou sudistes, par leurs dirigeants respectifs. C’est le cas dans Berlin File, où l’acteur Ha Jeong Woo joue un espion nordiste trahi par ses supérieurs ; les dirigeants sudistes et nordistes s’avèrent aussi pervers les uns que les autres, mais le film est si embrouillé dans son scénario remanié que le sens s’en trouve noyé, au final, sous l’action spectaculaire. Le résultat est une mise sous silence de la dimension politique représentée par les personnages.

A un autre niveau, Jiseul, film indépendant sélectionné au festival de Sundance, qui relate pour la première fois à l’écran les massacres anticommunistes perpétrés par les armées sudistes et de l’Onu sur l’île de Jeju, montre des dissensions entre soldats massacreurs et de « gentilles » victimes. Mais s’il humanise les victimes de l’armée, il les dépolitise également, comme si l’innocence allait de pair avec le non-engagement, comme si l’engagement communiste restait un tabou insurmontable, catalogué comme un crime qui mérite la mort. Les victimes sont donc avant tout innocentes de tout lien avec l’idéologie communiste. La période d’atermoiement des scénarios se termine avec The Long Way Home (2015), une comédie bancale car remaniée (le scénario original date probablement de l’époque antérieure) qui met en scène un tandem de soldats sudiste et nordiste (à la manière de Welcome to Dongmakeolou Jsa). Hésitant entre le manichéisme et l’humanisation, le film ne parvient pas à formuler de manière cohérente son point de vue sur les relations Nord-Sud. Alors que la présidente Park Geun-hye, fille du second dictature sudiste, et son gouvernement conservateur sont au pouvoir, et à la veille de la « Révolution des bougies » qui va les en évincer, la situation est la suivante : les films « de droite » diabolisent les Nordistes, relèvent l’aura de l’armée sudiste aux dépends des intervention étrangères et refusent tout rapprochement autre que celui de la destruction militaire du Nord. Les films « de gauche », ré-humanisent les Nordistes en incriminant les interventions étrangères, mais minimisent les aspects politiques et évoquent moins la réunification qu’une cohabitation pacifique. Dans les deux cas, il est presque donné comme normal que le point de vue des autorités se confonde avec celui de la population, au Nord comme au Sud. Le film de Kim Ki-duk, The Net, va tenter d’ouvrir une troisième voie.

The Net de Kim Ki-duk

 

Kim Ki-duk : les gouvernants et les gouvernés

A la veille de la « Révolution des bougies », le film qui ira le plus loin sera The Net (2016) de Kim Ki-duk. Malgré une distribution en salles a minima – comme souvent pour les films de ce cinéaste, adulé en Occident, mais controversé dans son pays –, le film va marquer les représentations des Nord-Coréens de l’après-« Révolution des bougies ».

Kim Ki-duk avait déjà abordé, en catimini, la question des relations Nord-Sud avec le film à petit budget indépendant Poonsan (Jun Jai-hong, 2011), dont il avait rédigé le scénario. Mais, à cause de dissensions avérées entre le scénariste réaliste provocateur et le jeune réalisateur soucieux de plaire à un grand public (le film le comblera en faisant 6 millions d’entrées), l’histoire tirait par trop vers le fantastique et la métaphore pour représenter une nouvelle vision du Sud et gardait une vision très négative (tortures, assassinats) pour les Nordistes. Un messager sautait les barbelés de la zone démilitarisée (mais des plus surveillées qui soient) pour porter des messages aux familles séparées du Nord et du Sud. Les autorités des deux côtés finissaient par l’éliminer. L’originalité du scénario portait sur l’idée d’une action personnelle d’un individu lambda du Sud (doté du pouvoir de sauter les frontières) et d’une critique des dirigeants égoïstes des deux côtés.

Avec The Net, Kim Ki-duk réintroduit encore plus clairement une distinction entre gouvernés et gouvernants de part et d’autre de la Dmz. Son antihéros est un pauvre pêcheur nordiste qui, par mégarde, traverse la frontière avec sa barque. Pris en charge par les services secrets sudistes, il est torturé, puis relâché et exploité pour la propagande anticommuniste, car il doit être forcément « libéré » de l’idéologie nordiste. Le film incrimine clairement, et comme rarement, l’anticommunisme idéologique des autorités sudistes. Rappelons que toute activité jugée sympathisante envers le Nord est considérée comme un crime par la loi de sécurité nationale, aujourd’hui encore (en 2014, les dirigeants d’un petit parti, le Unified Progressive Party, pour avoir évoqué une prise de contrôle du Sud par le Nord, ont été inculpé pour haute trahison et sont en prison pour 12 ans). « Lâché » dans Séoul, le pêcheur (qui ne cesse d’affirmer son attachement au communisme du Nord et refuse de se laisser leurrer par les attractions du capitalisme sudiste) découvre alors, à la suite d’une prostituée, la misère psychologique et matérielle derrière les néons des supermarchés du Sud capitaliste. Il découvre aussi la peur revancharde des anticommunistes actifs dans les services secrets et l’administration. Lavé de tout soupçon d’espionnage, il obtient enfin le droit de regagner le Nord, tout en affirmant sa fidélité à sa famille et au régime (notons que, dans la réalité aussi, nombre de ceux qui ont fait défection demandent rapidement à regagner le Nord). Mais, à son retour, il est à nouveau torturé par les autorités comme espion du Sud et traître. Il accepte tout pour pouvoir aider sa femme et sa fille, mais il finit par se faire volontairement abattre en refusant de renoncer à pêcher sur le fleuve qui sépare les deux Corées.

Avec la dimension familiale, on retrouve une certaine dépolitisation du Nordiste mais, cette fois, non pas expliquée par l’évidence de la « liberté » dans la société capitaliste, mais par la répression venues des autorités nordistes qui se compare et ne se distingue en rien de celles du Sud. Surtout, en restant rivé au point de vue du simple pêcheur, la pauvreté du Nordiste s’équilibre dialectiquement avec la condition des pauvres qu’il a croisé en Corée du Sud. Cette vision n’évoque plus les puissances étrangères, renvoie dos à dos les dirigeants locaux et les Etats (instigateurs du « filet » du titre du film) au profit d’un pauvre pêcheur qui s’avère doté d’une personnalité hors du commun. Il s’agit d’une version de l’humanisation vue précédemment, mais sur une base « haute », une sorte d’humanité qui n’est pas réduite à un minimal dénominateur commun (les « Nordistes sont des humains comme nous »), comme cela a déjà été le cas dans de nombreux films (Welcome to DongmakeolJsa, etc.) et va continuer à l’être jusqu’à aujourd’hui.

Le pêcheur dépasse par sa force de caractère la grande majorité des personnages du Nord ou du Sud qui apparaissent contraints et soumis aux situations pour s’en lamenter au final. Sûr de lui, il fait même la morale aux agents sudistes qu’ils soient en faveur du gouvernement (protéger les Etats en place) ou, avant tout, anticommunistes. Intègre et d’une franchise à toute épreuve, il annonce un autre type d’homme « futur » bien plus que le retour à l’état originel ethno-centré recherché par les films néo-nationalistes (de droite et de gauche) symbolisé, notamment, par le village de Dongmakeol. Le dépassement que le pêcheur incarne lui donne conscience de son incompatibilité avec le monde qui l’entoure, la résignation des peuples, au Sud comme au Nord, d’où son ultime provocation suicidaire et son exécution. Kim Ki-duk insiste dans le dernier plan pour ne donner aucune préférence aux deux pays : la petite fille du pêcheur qui étreint son ourson électronique rapporté du Sud par son père retourne chercher son vieil ourson nordiste et les serre tous deux contre elle en souriant. A noter que si le thème familial que nous avons vu utiliser par la tendance néo-nationaliste, apparaît dans le film, il est subverti par l’attitude plus symbolique que réelle du pêcheur envers sa femme et sa fille. Son attachement à ces derniers n’empêche en rien son suicide provocateur de dissident politique.

Confidential Assignment de Kim Sung-hoon

 

Alliance objective des États Nord-Sud et starisation des Nord-Coréens

Au lendemain de la chute du gouvernement conservateur des suites de la « Révolution des bougies », la version nationaliste et étatiste « de gauche » d’une coexistence pacifique reprend de la vigueur tout en maintenant à distance l’idée d’une réunification. Le blockbuster Confidential Assignment (2017), par son scénario retoqué sur le modèle des tandems d’amis nordiste-sudiste (Jsa, etc.), et en attribuant le rôle principal du militaire d’élite nord-coréen à la star Hyun Bin marque une étape importante.

L’histoire commence par des dissensions au sein des autorités nordistes : un trafic de faux billets est malencontreusement découvert par un couple d’officiers intègres ; la femme est tuée, l’homme (Hyun Bin), laissé pour mort, est alors envoyé à la recherche des corrompus et de sa vengeance personnelle. Valorisé par le physique de playboy asiatique de Hyun Bin, le personnage du Nordiste ne semble pas avoir de position critique vis-à-vis du régime dictatorial (à la différence du pêcheur de Kim Ki-duk). Même si certains, en haut lieu, sont de toutes évidences corrompus (et s’opposent même à un vieil officier supérieur stalinien bardé de décorations, pilier du régime, qui sympathise avec la douleur du héros), la restauration de l’Etat est la priorité du héros nordiste. Le final souligne ce respect des institutions nord-coréennes en place quand on voit le héros, sa mission accomplie, retourner tranquillement au Nord et y accueillir le policier sudiste – un agent de l’Etat comme lui – qui est devenu son ami. L’entente cordiale est manifeste dans un respect des Etats en place et du statu quo politique et social ; rien n’est dit sur la réalité dictatoriale du régime.

A la différence du film de Kim Ki-duk et de sa recherche d’hommes du dépassement assumant l’héritage idéologique qui a abouti à la division coréenne, l’humanisation des nordistes se fait négationniste en niant tout problème politique passé ou présent. L’humanisation est aussi passéiste en faisant écho à la communauté originelle ethno-centrée coréenne. Le Nordiste est beau, gentil, larmoyant, plein d’attentions pour la veuve et l’orphelin ; il est un futur gendre idéal. Les seules nouveautés dans ce schéma sont de faire du Nord-Coréen un militaire et un fonctionnaire d’élite invincible, et de faire le portrait d’un fonctionnaire sudiste en homme bon enfant – loin des terribles contre-espions anticommunistes du passé – presque admiratif devant les qualités humaines et professionnelles du Nordiste.

Le message va être réitéré quelques mois plus tard dans le blockbuster Steel Rain et ses stars. Notons qu’interpréter des rôles de Nord-Coréens est alors devenu un challenge recherché par tous les acteurs sudistes ; cela devient une sorte de signe de maturité du jeu d’acteur. Et il faut, en effet, une grande maîtrise pour endosser de si complexes variations idéologiques.

Peu de temps après la sortie à succès (8 millions d’entrées) de Confidential Assignment, les élections sud-coréennes anticipées se sont retrouvées sous la pression d’un regain d’animosité entre les Etats-Unis et la Corée du Nord autour de la question des essais nucléaires. Si les émissions télévisées se sont succédées sur cette question (beaucoup plus en Occident qu’en Corée du Sud, d’ailleurs), il est vite apparu que l’un des véritables enjeux des Etats impliqués était d’endiguer le mouvement populaire démocratique de la « Révolution des bougies » sous un flot de menaces de guerre, pourtant peu convaincantes pour des Sud-Coréens habitués à ces joutes venues des hautes sphères. Chiens qui aboient ne mordent pas.

Le scénario de Steel Rain va pourtant être adapté pour faire écho à la situation tout en réitérant la nouvelle optique mise en place par Confidential Assignment, anticipant ainsi de peu la réouverture du dialogue entre le Sud et le Nord. Là aussi, un espion nordiste joué par une star (Jung Woo-sung) se lie avec un fonctionnaire du Sud. En préparation de sa future sympathie pour le Nordiste, le fonctionnaire expose clairement, dans une scène, la vision de la gauche nationaliste sud-coréenne : les responsabilités de la division et de la guerre fratricide sont rejetées sur les étrangers et leurs idéologies ; ces mêmes étrangers menaçant toujours de contrôler la Corée tout entière si une entente intercoréenne n’intervenait pas rapidement.

Si, historiquement, le rôle de la guerre froide est indéniable, cette position idéologique permet, sous la bannière de l’unité traditionnelle, de passer sous silence des dynamiques et dissensions locales elles aussi indéniables : l’émergence d’une bourgeoisie coréenne ouverte à l’international et bridée par l’ancienne monarchie durant la colonisation japonaise à la veille de la guerre civile, la militarisation nationaliste de la gauche coréenne « stalinisée », et en particulier, la série de massacres anticommunistes perpétrés par la première dictature sudiste dès 1948. Dans Steel Rain aussi, l’humanisation du Nordiste se fait sur l’étalon de la communauté ancestrale : les deux compères mangent les mêmes nouilles, ils prennent soins de la veuve et de l’orphelin, ils ont même la même langue puisqu’ils ont le même prénom. Ces aspects, plutôt simplistes, devenus clichés depuis au moins Welcome to Dongmakeol, passent relativement vite pour laisser un nouveau message complémentaire s’exprimer pleinement : car les deux compères n’ont rien moins, pour mission, que de sauver le numéro un du Nord qui a été victime d’un coup d’État manigancé par des militaires favorables à la guerre avec le Sud.

Pourquoi des Sudistes en viendraient à protéger le numéro un nordiste (son identité est soigneusement escamotée afin d’en faire un symbole plus qu’une personnalité véritable) ? La réponse est simple et compliquée à la fois car sous sa simplicité, elle réoriente les relations Nord-Sud : le but est de rétablir la coexistence pacifique entre les deux Etats affirme le haut fonctionnaire Sudiste. Il n’est donc plus question de réunification des peuples (forcée ou accidentelle comme dans le film) mais d’entente au niveau des gouvernements et des institutions étatiques. Là encore, rien n’est dit sur la réalité dictatoriale du régime nord-coréen ; au contraire, un duo de jeunes filles nordistes, protégé par le héros, est là pour montrer un sincère attachement du peuple à son gouvernement. Il faut ici noter que les militaires du Sud sont tenus à l’écart (dans Confidential Assignment, il ne s’agissait déjà que d’un simple policier sudiste ; dans Steel Rain, il s’agit d’un fonctionnaire des affaires étrangères du Sud), longtemps tenus depuis les dictatures comme des fers de lance de la tendance conservatrice et belliqueuse sudiste.

Au final, il s’agit d’une reconnaissance et d’une légitimation du régime nordiste tel qu’il est, mais aussi du Sud en tant qu’Etat souverain. En effet, le protecteur historique américain (qui apparaît dans le film de manière consultative et menaçante pour la paix intercoréenne sous les traits de l’ambassadeur et de pilotes de bombardiers fonçant sur Pyongyang) est tenu à distance, et ses pilotes obtempéreront à la décision du Sud ; celle de se limiter à une frappe « chirurgicale » distinguant les « mauvais » dirigeants nordistes des « bons ».

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La représentation des Nord-Coréens dans les films du Sud est un enjeu majeur et ausculté de près par les autorités, comme le montre leur évolution contrastée et mouvementée depuis la fin du régime dictatorial. La simple opposition entre la vision négative des conservateurs et une vision plus positive issue des gouvernements progressistes est insuffisante pour cerner les réelles modifications qui sont survenues récemment. La nouvelle image positive des Nord-Coréens n’est ni monolithique, ni sans arrière-pensées. Après de courtes années 1990, où quelques films ont osé donner une image politisée des Nordistes (South Korean Partisans, par exemple), la tendance a été à la dépolitisation de ces derniers comme une excuse cherchant à réhabiliter leur attitude pendant la guerre et sous la dictature actuelle. Si les conservateurs dépolitisaient pour accentuer la peur du Nordiste en tant que « Mal » absolu, la nouvelle tendance dépolitise pour ré-humaniser et pacifier sans toutefois rien changer. Cette tendance reste, également, dans l’anticommunisme en niant tout choix politiques de la part des Nordistes (a contrario, par exemple, The Net de Kim Ki-duk, introduit une scène rare où un jeune officier sudiste demande à son chef de respecter le choix politique du pêcheur nordiste). Nous avons vu que, même pour un film dénonciateur de massacres restés tabous comme Jiseul, un bon communiste est un communiste mort. Si l’on pleure les victimes de l’île de Jeju, c’est parce qu’elles ont été massacré par « erreur ». La dépolitisation a été le corollaire d’une ré-humanisation des Nordistes dans une direction précise (largement dominante malgré le film The Net qui est resté confidentiel avec 60 000 entrées) : celle d’un retour passéiste à la communauté idéale originelle des Coréens. Les dernières variations de la tendance positive autour, de deux gros succès de box-office, cherchent à unifier les visions nationalistes, conservatrice et de gauche autour des valeurs étatiques, au risque, calculé, de fermer les yeux sur le système dictatorial, et aux dépends d’une réunification par l’entremise directe des peuples.

Antoine Coppola

 
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Publié par le février 20, 2018 dans Asie, CINEMA, HISTOIRE