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Archives de Catégorie: HISTOIRE

Quand Marseille brade la mémoire de ses communards pour gentrifier

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Publié par le octobre 18, 2018 dans HISTOIRE, Marseille

 

Comment un historien peut changer la société: entretien avec Gérard Noiriel

Gérard Noiriel à l’EHESS. Capture d’écran Canal-U.
SOCIÉTÉ

Retour avec Gérard Noiriel sur le rôle et la perception de l’histoire dans la société française à l’occasion de la parution de son livre « Une histoire populaire de la France ». Un entretien sur l’histoire populaire plutôt que communautaire.

Gérard Noiriel est l’auteur, en 2018, d’Une histoire populaire de la France, une histoire « de la domination, entendue comme l’ensemble des relations de pouvoir qui lient les hommes entre eux ». L’historien français, directeur d’étude à l’EHESS (l’École des Hautes Études en Sciences Sociales), croit en « l’émancipation par la connaissance« . Son ouvrage a été écrit pour « aider les lecteurs, non seulement à penser par eux-mêmes, mais à se rendre étrangers à eux-mêmes, car c’est le seul moyen de ne pas se laisser enfermer dans les logiques identitaires« .

Un tel discours, une telle ambition, abordés avec une sérénité certaine, une volonté d’honnêteté intellectuelle indéniable nous ont fait éprouver le besoin d’aller à la rencontre de cet universitaire. Il s’est fait une règle de consacrer une partie de son travail à faire le pont entre le monde de la recherche universitaire et du grand public. Il est l’auteur de Chocolat, clown nègre, qui fut adapté au cinéma par Roschdy Zem avec Omar Sy dans le rôle titre. L’homme, qui se revendique de ce qu’il appelle les « transfuges sociaux » – il vient d’un milieu modeste – se soucie de ses lecteurs et de « la fonction sociale de l’histoire« , quitte à, parfois, se faire violence, pour être entendu dans l’espace public.

 

Revenant à la fois sur son ouvrage et sur des questions d’actualité, nous avons échangé, avec Gérard Noiriel, par écrit. Il a été question des minorités, des liens entre politique et savoir, du monde scientifique… Sans jugement – une pratique que Marc Bloch tenait pour étrangère au travail historique – il nous parle ici de l’abrutissement par « l’information-spectacle », là de la figure de l’intellectuel, tout en déplorant le retour des conservateurs et en se souciant de l’évolution la plus récente de l’enseignement de l’histoire. Toujours, le discours est réfléchi et mesuré. L’outrance et la polémique passent leurs chemins.

Dans votre livre, face aux histoires « des minorités », vous essayez de préserver « l’histoire des classes populaires » en vous attachant au primat de la lutte des classes : cette démarche d’historien est-elle, aussi, politique ?

Gérard Noiriel – Non ce n’est pas une démarche « politique », même si je défends la fonction civique de l’historien. A partir de 1968, les intellectuels ont étendu abusivement le sens du mot « politique ». Plutôt que d’affirmer, comme beaucoup d’entre eux, que « tout est politique », je préfère dire que toute relation sociale est une relation de pouvoir. Mais j’utilise ce dernier terme dans un sens neutre, sans jugement de valeur. Une relation de pouvoir peut déboucher sur des rapports de domination, mais aussi sur des liens de solidarité entre les gens. C’est à partir de cette grille de lecture que j’ai construit mon Histoire populaire de la France. Ce n’est pas une histoire des classes populaires, mais une histoire des relations de pouvoir entre les dominants et les dominés. Je montre dans ce livre que la définition même du « populaire » a été un enjeu de lutte constant depuis le Moyen Age. C’est cette dialectique, souvent arbitrée et codifiée par l’Etat, qui a été le moteur de notre histoire nationale.

L’historien doit tenir à distance les jugements de valeur, mais il est évident que l’histoire s’écrit toujours à partir d’un point de vue particulier. Comme Max Weber l’avait fortement affirmé dès la fin du XIXe siècle, l’Objectivité avec un grand O n’existe pas. L’histoire personnelle et les engagements propres à celle ou à celui qui écrit l’histoire conditionnent évidemment son regard sur le passé. Néanmoins, dans mon Histoire populaire de la France, je ne défends aucune cause et je ne dénonce personne. Le but civique de ce livre n’est pas de dire aux citoyens ce qu’ils doivent penser, encore moins de choisir à leur place leurs affiliations identitaires. Le but est de leur fournir des outils pour les « aider à mieux vivre » (comme disait aussi Marc Bloch), c’est-à-dire pour qu’ils s’orientent dans leur vie de façon plus lucide. Ce processus d’émancipation exige que chacun soit capable de combattre ses propres préjugés. C’est ce que j’appelle dans mon livre « se rendre étranger à soi-même ». Je reste convaincu que la production et la diffusion des connaissances sont des outils essentiels pour progresser dans cette voie.

Vous dénoncez les « logiques identitaires » qui sont présentes dans la vie publique et celle universitaire : connaissons-nous une fragmentation du monde des chercheurs ? Avec quel écho dans la société ? 

C’est plus un constat historique qu’une « dénonciation ». Il faut commencer par rappeler que la grande majorité des chercheurs en sciences sociales, comme c’est le cas pour les sciences physiques, n’interviennent pas dans les polémiques qui agitent constamment le landernau politique. Ceux qui le font sont des intellectuels, c’est-à-dire des gens qui estiment que les compétences qu’ils ont acquises dans l’exercice de leur métier d’enseignant-chercheur légitiment leur intervention dans la vie publique, bien qu’ils n’aient été mandatés par personne. Historiquement, les intellectuels ont connu leur heure de gloire grâce au mouvement ouvrier (le plus souvent comme « compagnons de route ») et dans leur combat contre l’antisémitisme.

Aujourd’hui, l’affaiblissement du mouvement ouvrier et la multiplication des causes qui sont défendues dans l’espace public conduisent effectivement à une fragmentation qui affecte le monde des chercheurs. Je montre dans mon livre que depuis le XVIe siècle et les guerres dites de « religion », les dominants ont exploité les clivages identitaires pour diviser les mouvements sociaux qui contestaient leurs privilèges. Je pense qu’il en va de même aujourd’hui. C’est pourquoi les intellectuels qui parlent au nom des « minorités » en occultant les facteurs socio-économiques rendent un mauvais service à la cause qu’ils prétendent défendre.

Qu’avez-vous pensé de cette expérience de chercheurs américains étant parvenu à publier des articles « absurdes », mais « suffisamment à la mode politiquement » ?

Ce type d’expérience agite régulièrement le petit monde des universitaires. Il y a une vingtaine d’années, le physicien Alan Sokal avait proposé un article absurde à une revue d’études culturelles post-moderne. Cet article ayant été publié, il déclencha une intense polémique. Cela prouve que les chercheurs en sciences sociales, qui se présentent pourtant comme des savants, ont du mal à fabriquer un langage commun, ce qui est pourtant une nécessité quand on exerce ce type de métier. C’est une question que j’avais abordée dans un livre ancien (Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996), sans susciter beaucoup d’écho.

En fait les disciplines universitaires (philosophie, sociologie, histoire, etc) sont des étiquettes administratives qui masquent une multitude de petits réseaux d’enseignants-chercheurs n’ayant guère de rapports entre eux. Au sein de ces petits groupes, les chercheurs partagent un langage commun et respectent le plus souvent les règles du travail scientifique. Les exemples que vous évoquez ne concernent qu’une infime minorité d’universitaires, mais ils sont mis en avant par ceux qui cherchent à discréditer les sciences sociales dans leur ensemble.

Quel rôle attribuez-vous aux professeurs d’histoire ? Sont-ils des serviteurs de la République  encore aujourd’hui ?

J’ai enseigné pendant dix ans dans des collèges et lycées de banlieue, avant d’entrer dans la carrière universitaire. Je sais d’expérience combien ce métier est difficile. Mais à l’instar de toutes celles et tous ceux qui travaillent dans les centres socio-culturels, les médiathèques, les associations sportives, etc, les enseignants constituent à mes yeux les intermédiaires culturels dont le rôle est absolument vital pour maintenir la cohésion sociale et pour résister à l’abrutissement général que nous infligent désormais chaque jour les professionnels de « l’information spectacle ».

Des voix, d’enseignants notamment, se sont fait entendre dans les médias récemment contre des programmes d’histoire jugés rétrogrades, excluant l’histoire de l’immigration, quel regard portez-vous sur ce sujet ?

Les nouveaux programmes sont encore en gestation, mais les premières informations qui ont filtré sont en effet très inquiétantes. Dans les années 1980, j’ai moi-même participé à plusieurs commissions visant à réformer l’enseignement de l’histoire pour que la question de l’immigration y trouve enfin sa place, ce qui semblait tout à fait légitime puisqu’au XXe siècle la France a été l’un des premiers pays du monde pour le taux d’immigration. Les progrès qui ont été accomplis dans cette direction au cours des deux dernières décennies sont aujourd’hui remis en cause par les nouvelles orientations du ministère de l’Education nationale.

En 2005, suite à la loi sur les effets positifs de la colonisation, vous aviez cofondé le CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire), qu’en est-il aujourd’hui ? 

Nous avons fondé le CVUH pour combattre les manipulations de l’histoire que pratiquent les acteurs de la scène publique pour défendre et légitimer leurs intérêts partisans. La première action de notre comité a été de s’opposer à la loi qui voulait contraindre les enseignants à souligner les « aspects positifs de la présence française outre-mer ». A mes yeux, la fonction principale d’un comité comme le CVUH est de défendre l’autonomie de la recherche historique (et son enseignement) face aux multiples pressions mémorielles que nous subissons chaque jour. J’aurais réagi de la même manière si on avait voulu nous obliger à présenter les aspects négatifs de la colonisation car si l’on veut respecter les règles de notre métier, nous devons, en tant qu’historiens, nous tenir à distance de ce que Marc Bloch appelait « la manie du jugement« .

La Nouvelle librairie a ouvert ses portes dans le quartier latin voulant se réapproprier le lieu, Marion Maréchal a ouvert son institut et on parle d’un groupe de réflexion « conservateur » dans les milieux intellectuels de droite : la vie intellectuelle est-elle en passe de devenir un lieu de conflit politique et mémoriel ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les universitaires engagés dans la vie publique ont rallié massivement le camp des « intellectuels de gauche ». Du coup, on a oublié qu’en France surtout, les conservateurs avaient mené un virulent combat pour apparaître comme de véritables savants aux yeux de l’opinion publique. Je montre, dans mon dernier livre, qu’au cours des années 1930, l’intensité de la lutte des classes a eu des répercussions considérables dans le vie intellectuelle française avec pour principal enjeu la définition légitime du peuple français. Le clivage entre les sociologues (plutôt de gauche) et les médecins ou les anthropologues (plutôt de droite ou d’extrême droite) a atteint alors son paroxysme. Alexis Carrel, qui avait obtenu en 1912 le prix Nobel de médecine, devient à ce moment-là le chef de file de ceux qui dénoncent la sociologie comme une fausse science et prétendent la remplacer par une science de la société fondée sur la race et les « lois » de la biologie. Son ouvrage, L’Homme cet inconnu, est plébiscité par la grande presse et devient l’un des plus grands best-sellers du XXe siècle. L’institut Alexis Carrel, fondé sous Vichy, se donnera pour objectif d’appliquer son programme « scientifique ».

Aujourd’hui, le retour en force des conservateurs dans la vie intellectuelle française se situe dans un contexte heureusement plus pacifique que celui des années 1930. Mais il repose sur une stratégie comparable : mobiliser les clivages identitaires en les déconnectant des réalités socio-économiques pour tenter de séduire l’électorat populaire.

Au temps des fake news et des vérités alternatives, quel rôle peut remplir un historien voulant s’inscrire utilement dans sa société ? Et comment ?

Il faut bien distinguer les deux types de rôle que peut remplir un historien dans l’espace public. Le premier concerne les enjeux de connaissance. Il s’agit de défendre l’autonomie de la recherche savante car nous avons tous besoin de connaissances pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le second rôle qu’un historien peut jouer dans la société concerne la transmission du savoir. Le problème majeur qui se pose à nous est d’ordre pédagogique : il faut « traduire » les connaissances savantes dans des langages qui puissent être accessibles aux non-spécialistes et susciter leur intérêt. Depuis plus de trente ans, j’ai multiplié les expériences pour avancer dans cette voie : documentaires pour la télévision, expositions, bandes dessinées, spectacles vivants, etc.

J’ai été l’un des co-fondateurs du musée de l’immigration dont j’ai démissionné en 2007, avec 7 collègues, pour protester contre la création du ministère de l’identité nationale par Nicolas Sarkozy. J’ai fondé ensuite le collectif DAJA (Des acteurs culturels jusqu’aux chercheurs et aux artistes), une association d’éducation populaire qui regroupe des chercheurs en sciences sociales, des artistes et des militants associatifs. Le but est de transmettre au sein des classes populaires des connaissances savantes sur des sujets sensibles, en mobilisant des formes artistiques susceptibles de toucher le public auquel on s’adresse. Nous avons ainsi sorti de l’oubli dans lequel elle était tombée, l’histoire extraordinaire du clown Chocolat. Nous en avons fait un spectacle, qui tourne toujours aujourd’hui dans les médiathèques, les centres socio-culturels, les théâtres.

J’ai raconté ensuite l’histoire de cet artiste dans un ouvrage, lequel a été adapté au cinéma par Roschdy Zem, avec Omar Sy dans le rôle titre. Le souci de toucher un public qui ne lit pas les livres des historiens nous conduit aujourd’hui à organiser des « conférences gesticulées » pour présenter, sous une forme ludique, les grands thèmes de mon Histoire populaire de la France.

Ce genre d’engagement est difficile, souvent ingrat, très peu soutenu par les pouvoirs publics et généralement ignoré (pour ne pas dire plus) par les intellectuels. Néanmoins, si l’on veut rompre avec l’entre-soi que pratiquent habituellement les élites, il faut en passer par là.

Propos recueillis par Nicolas Bove

 
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Publié par le octobre 17, 2018 dans HISTOIRE

 

Le « héros de Sobibor » a été formé à l’école soviétique

https://vz.ru/society/2018/10/12/945857.html

12 octobre 2018

C’est un véritable cadeau que cette traduction que m’a envoyée Marianne à propos de ce film, tant il se situe à la croisée de bien de mes préoccupations et bien qu’ayant paru dans un journal « officiel » du pouvoir russe, il montre une facette de l’union soviétique concernant l’assimilation réelle des juifs russes et leur identification totale à la patrie soviétique, leur découverte de leur judaïsme devant la barbarie nazie mais leurs combats étaient avant tout soviétiques. J’ai vécu ça et je confirme (note de Danielle Bleitrach, traduction de Marianne Dunlop).

Toute une série d’événements commémoratifs ont lieu samedi en Pologne, en Russie et dans le monde entier, à l’occasion du 75e anniversaire de l’un des événements uniques de la Seconde Guerre mondiale: l’évasion massive du camp d’extermination nazi suite au soulèvement organisé par l’officier soviétique Alexandre Petcherski. Qui était cet homme, comment avait-il forgé son caractère et quel rôle a joué son origine juive?

Samedi 14 octobre marquera le 75e anniversaire de la célèbre évasion du camp de concentration de Sobibor. C’est un lieutenant soviétique, Petcherski, qui a organisé cette évasion et sauvé ainsi des dizaines de prisonniers d’une mort certaine. On ne peut pas dire que cet événement était passé sous silence en Russie, mais ce n’est que récemment qu’il a acquis la renommée qu’il mérite – bien sûr, avec la sortie du film Sobibor de Konstantin Khabensky.

 

Ceux qui racontent l’évasion accordent généralement plus d’attention au côté mélodramatique extérieur: les souffrances insupportables des condamnés à mort, le complot des condamnés, les épisodes spectaculaires du soulèvement et la fuite qui s’ensuit. Cependant, il semble que le plus intéressant de toute cette histoire ait été la personnalité du chef du soulèvement, Alexandre Petcherski. Un simple gars discret, dont les circonstances à un moment donné ont fait un super-héros, puis relégué à la vie quotidienne.

 

Différence entre le cinéma et la vie

 

Pourquoi l’histoire de Sobibor en URSS n’a-t-elle pas eu une résonance aussi forte que celle, par exemple, de Salaspils ? Certains ont tendance à voir ici un « antisémitisme latent ». Parce que dans ce camp de concentration, on exterminait les Juifs (même s’ils n’étaient pas les seuls), et les souffrances des Juifs ne devaient pas être mises en avant.

 

À ce sujet, l’historien Iosif Rotchko, qui étudie l’Holocauste, a déclaré au journal VZGLIAD : «À l’époque soviétique, les autorités ne jugeaient pas nécessaire d’isoler spécifiquement la tragédie du peuple juif. Ils agissaient conformément à l’idéologie stalinienne: nous sommes tous des citoyens soviétiques. Par conséquent, aucun privilège commémoratif ne devrait être accordé aux juifs. Les inscriptions sur les monuments ne mentionnaient jamais que des Juifs avaient été exterminés, il était écrit à propos de « civils » abstraits.

 

Par conséquent, on a peu parlé de l’Holocauste en tant que tel. Sobibor était en dehors de l’Union soviétique, mais sa mémoire a finalement été victime d’une telle politique.

L’ironie de l’histoire est que, bien que le héros de Sobibor, l’intendant technicien de second rang Alexandre Aronovitch Petcherski fut de sang juif, il n’y avait rien de spécifiquement juif en lui.

Il n’y avait rien dans son caractère qui fasse penser aux «bâtards sans gloire »de Tarantino. L’écrivain Lev Simkine, qui a étudié la vie du leader du soulèvement de Sobibor, confirme : «Oui, il se sentait un homme soviétique. La génération de Juifs d’avant-guerre, qui s’est développée sous le régime soviétique, a pris les idées de l’internationalisme au pied de la lettre. Petcherski n’était pas un juif croyant, il a dû se rappeler son origine lorsqu’il a été séparé des autres prisonniers de guerre en captivité et envoyé à l’usine de la mort.  »

 

Selon Simkine, après la guerre, l’idée de quitter l’Union soviétique, à l’instar de nombreux autres juifs, n’est même pas venue à Petcherski. «Bien que sa femme, Olga Ivanovna, lui ait dit: partons, là-bas tu seras un héros, tu pourras tout raconter. Mais il croyait que sa patrie était ici et qu’il devait parler de Sobibor ici », note le biographe. Et c’est un moment significatif: Petcherski s’est vraiment perçu comme la chair et le sang de l’URSS.

 

L’un des principaux reproches du «Sobibor» de Khabensky est que pour le réalisateur et interprète du rôle principal, selon ses termes à lui, «il était important de montrer le tournant, la transformation d’une personne soviétique en une personne normale». Le Petcherski du film est un intellectuel agité, réfléchissant, qui a peur de faire un choix. Mais en réalité, c’est la mentalité et l’éducation soviétiques, sans parler de l’expérience de l’officier soviétique, qui ont permis au véritable Petcherski d’organiser la célèbre évasion.

 

D’où vient cette fermeté spirituelle?

 

Une autre caractéristique remarquable de la biographie de notre héros est qu’il n’y a absolument rien de remarquable dans sa vie d’avant-guerre. Les écrivains du genre biographique, lorsqu’ils parlent de personnes ayant une vie héroïque, essaient toujours de trouver des signes de destinée future dès leur enfance et leur jeunesse. Dans la vie de Petcherski jusqu’à trente-deux ans, il n’y a absolument rien à relever. Il la rédigea lui-même dans ses mémoires en quatre phrases: «Je suis né en 1909 à Krementchoug, dans la région de Poltava. En 1915, mes parents ont déménagé à Rostov-sur-le-Don. J’ai fini l’école de sept ans et l’école de musique. Travaillé comme employé et géré des groupes d’amateurs de théâtre et de musique. ”

 

Il semble que la seule chose qui distingue Petcherski à cette époque fut son amour passionné pour l’art théâtral, il souhaitait devenir metteur en scène. Cependant, si on regarde en avant, disons que bien qu’Alexandre Aronovich l’ait tenté, il n’a fait aucune carrière dans ce domaine. Cependant, la capacité inhérente des metteurs en scène à tout planifier dans les moindres détails l’a aidé à organiser l’évasion …

 

Relatant les dures épreuves qu’il a dû traverser au début de la guerre, Petcherski reste pareillement laconique. «Été et automne 1941. Batailles continuelles avec les hordes des armées fascistes allemandes. D’un encerclement dont nous nous échappons, nous tombons dans un autre. Début octobre 1941, après de violents combats près de Vyazma, je tombe dans les griffes des nazis. En captivité, je suis tombé malade du typhus. Tous les prisonniers de guerre atteints de typhus sont généralement abattus par les Allemands. J’ai réussi à cacher ma maladie et j’ai survécu miraculeusement. En mai 1942, avec quatre prisonniers, j’ai tenté de m’échapper, mais nous fûmes arrêtés et envoyés à la brigade pénitentiaire de la ville de Borisov et de là à Minsk »- des lignes courtes que l’on pourrait à volonté « désarchiver »pour en faire tout un roman! Et ici aussi on aperçoit l’homme soviétique, constamment inspiré par les idéaux de modestie personnelle et de collectivisme …

 

Vous pouvez étudier les mémoires d’Alexandre Aronovich pendant longtemps et ne jamais trouver de réponse à la question: pourquoi est-il devenu le nouveau Moïse, qui a emmené le «peuple» qui a mis en lui sa confiance pour le tirer de la «captivité d’Égypte»? La seule chose qui attire votre attention: son amour originel pour les gens, la joie de voir quelque chose de bon chez une autre personne.

 

Avec quelle chaleur sincère il a écrit à propos de ses camarades! «Ce n’est que maintenant que je peux examiner attentivement Boris. Il est grand, a les épaules larges et les traits du visage grossiers. De ses histoires de «sous-sol», j’ai appris que pendant un certain temps, il était charpentier, puis boucher, puis il est devenu mineur. Vous ne pouvez pas appeler ses manières aristocratiques en aucune façon, mais dans sa rugosité un peu grossière, il y a beaucoup de chaleur spirituelle. Plus tard, j’ai réalisé que derrière la dureté de Boris, il y avait une volonté constante de venir en aide, un sentiment de compassion dévorant pour la douleur du prochain », se souvient par exemple Petcherski à propos de l’un de ses camarades. Alexander Aronovich était à l’origine une «personne normale» et, pour cela, il n’était pas obligé d’effacer le «soviétique» de lui-même.

 

Les conditions de vie dans les camps de Minsk et de Sobibor, le voisinage constant de la mort faisant son passage quotidien pour une nouvelle récolte étaient si terribles qu’il n’était pas surprenant de se transformer en un bétail stupide et intimidé. Les souvenirs du camp de Petcherski regorgent de détails épouvantables : comment les geôliers tiraient sur des prisonniers pour le plaisir et le divertissement, comment ils étaient punis pour les plus petites bagatelles et battus à mort, comment  ils étaient littéralement exténués par le travail, harcelés par les chiens et aspergés d’eau bouillante. Comment les gens étaient exterminés pour leurs biens et pour tirer de leurs cadavres des «matières premières» pour les besoins de la Wehrmacht. Le quotidien de l’enfer …

 

Quand il est arrivé pour la première fois à Sobibor, Petcherski a demandé à l’un des «anciens» pourquoi l’air était saturé d’une odeur de brûlé. «Ne demandez pas» fut la réponse. « Ils brûlent les corps de vos camarades qui sont venus avec vous. Vous n’êtes ni les premiers ni les derniers ».

 

C’était un lieutenant soviétique

 

Lev Simkine, dans son livre «Une heure et demie de vengeance», écrit que par elle-même l’ «arrivée des prisonniers de guerre soviétiques en tant que groupe monolithique ayant une expérience du combat renforçait le moral des prisonniers de Sobibor – ils étaient très différents des« anciens ». Il est étonnant que Petcherski, qui avait déjà subi presque deux ans en captivité, non seulement ne se soit pas cassé, mais ait pleinement réussi à préserver sa dignité humaine. C’était sa rébellion quotidienne contre le système inhumain. Mais ce feu n’éclatait que de temps en temps: comme dans le fameux épisode avec une souche que Petcherski avait fendu en cinq minutes, puis refusé les cigarettes puis le morceau de pain offert par le gardien –remportant ainsi une victoire morale.

 

Il est également caractéristique que Petcherski ne se soit pas attardé à Sobibor – il y a été emmené le 23 septembre et déjà le 14 octobre, l’évasion a eu lieu. Quinze jours seulement ou plus ont été nécessaires à l’esprit vif d’un officier soviétique pour planifier et mener à bien l’opération la plus complexe qui soit.

 

Dans ses mémoires, il n’est fait mention d’aucune expérience morale du type « être ou ne pas être », qui occupe une place si importante dans le film. Petcherski s’est rapidement imbriqué dans le processus du complot et relate avec précision les détails: ce qu’il a fait, avec qui il s’est entretenu, ce qui a été convenu, etc. Le ton de l’histoire ne s’atténue que lorsqu’Alexandre parle de sa relation avec la fille Luka, une des malheureuses prisonnières, que Petcherski n’a pas pu revoir après sa fuite. Et ensuite, la description du soulèvement lui-même reflète le même sens pratique: comment ils ont tué les nazis, comment ils se sont dirigés vers la porte, comment ils ont couru vers la forêt.

 

Et ce n’est que lorsque la partie la plus dangereuse du chemin est surmontée que l’auteur se permet de livrer cours à l’amertume qui le submerge: son camarade Shloime Leitman est mort. «Quelle douleur! S’échapper du camp et mourir une fois en liberté! … Tous ces jours passés ensemble au camp. Des jours valant des années. Ils vivaient comme des frères. De quoi n’avons-nous pas parlé la nuit, couchés côte à côte sur le châlit. Son esprit lucide, son calme, son courage et son dévouement m’ont soutenu dans les moments difficiles. Nous avions préparé la rébellion ensemble. Il me consultait sur chaque chose insignifiante comme sur des questions importantes. Il suffisait que Leitman hoche la tête, pour que je croie : il ne peut en être autrement. Tchoubaiev m’a transmis de Shloyme son dernier salut, sa gratitude … Qui devrait être remercié d’être libre maintenant, si ce n’est Shloyme?

 

De même, Petcherski se lamenta à propos de Luka – il ne lui restait plus qu’un souvenir d’elle: la chemise qu’elle lui avait offerte avant sa fuite.

 

Les fugitifs ont traversé le Boug en toute sécurité et se sont retrouvés dans les forêts biélorusses pour rejoindre les partisans. A ce moment, le point culminant de la vie de Petcherski se termine. Il vécut plus de quarante-six ans et ces années ne furent pas toujours faciles – surtout les premières après la fuite. Il a dû passer par le bataillon disciplinaire et les troubles de l’après-guerre – mais tout cela n’a été qu’une postface prolongée à l’œuvre principale de sa vie. Petcherski ne s’est jamais posé en héros et est de nouveau retourné dans l’ombre. Cependant, toutes ces années, il n’est jamais sorti de l’ombre de Sobibor – ce qu’il avait vécu se dressait impérieusement derrière lui, se rappelait à lui-même. Alexander Aronovich a éliminé sa douleur en essayant de transmettre aux autres la vérité sur ce qu’il avait pu voir ; il  considérait cela comme son devoir moral.

 

La qualité la plus remarquable de cette personnalité est l’acier de l’obus derrière le velours de bienveillance externe. Vous pouvez vivre toute votre vie avec quelqu’un de la trempe de Petcherski comme voisin de palier, l’apprécier pour sa modestie et sa gentillesse – et ne jamais savoir ce qu’il est capable de faire dans une situation extrême.

 

Et oui, nous soulignons encore une fois – jusqu’à la moelle des os, c’était un homme soviétique. «Ce n’est pas à la mode de le rappeler, mais nous ne pouvons exclure de cette histoire le fait qu’il s’agissait d’un lieutenant soviétique. Et pas des troupes spéciales d’infanterie, pas de ces éclaireurs sévères de de « l’oncle » Vasya Marguelov, c’est-à-dire, des parachutistes aéroportés, pas un marine. C’était juste un homme, un électricien du dépôt, qui a fait son service militaire dans l’Armée rouge, puis a été appelé à la guerre pour remplir son devoir militaire devant la Patrie. Et cet homme, un électricien, a réussi à organiser l’évasion la plus massive d’un camp de concentration. Oui, il était juif, mais comment pouvons-nous retrancher de son histoire le fait qu’il ait reçu une instruction militaire et toute son éducation en général en URSS? » – demande Klim Joukov de façon rhétorique.

 

Souvenons-nous d’Alexandre Petcherski. Personne n’est à l’abri de tomber dans une situation existentielle. Que Dieu accorde à chacun de nous de s’y comporter comme il l’aurait fait.

 

 

 
 

KARL MARX CHEZ BALZAC : L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE

« Je suis un triste prophète », se plaint Balzac dans une lettre à Madame Hanska. Pourquoi cette tristesse devant l’avenir si ce n’est parce que le futur pressenti en 1848 par l’écrivain ne correspond pas forcément aux préférences sociales et politiques de l’individu Balzac ? Balzac n’adhère pas à la marche d’une société qui, au milieu du XIXème, conteste les changements dus à la transformation économique et la mise en place douloureuse du capitalisme. Ses liens avec Mme Hanska, qu’il va enfin épouser, renforcent son parti pris pour le trône et l’église.


Européen d’avant-garde, il sillonne les routes pour retrouver sa bien-aimée en Ukraine et traverse l’Allemagne en râlant contre les révolutionnaires dont l’action contrarie ses projets financiers de rente et de profit ! Pourtant, dans son dernier roman, il offre une niche à ces gens qui font éclater la vieille société et communique ainsi, à son lecteur, la misère de la banlieue et témoigne de l’implantation du mouvement communiste chez le prolétariat. L’entrée dans sa formidable machine à écrire d’une figure imaginaire de l’intelligentsia communiste ne lui apporte-t-elle pas une certaine légitimité ?

Jamais les tensions entre les deux tenants de son écriture, la volonté de dire le monde tel qu’il le veut et celle de le dire tel qu’il le voit, n’ont été aussi fortes chez Balzac. C’est au point que l’esthétique du roman s’en ressent sans doute en même temps qu’une formidable nébuleuse créatrice se forme sous nos yeux. Malheureusement, l’état de santé de l’auteur, le temps consacré à ses projets personnels, avec son mariage et les voyages qu’il entreprend entre Paris et Wierszchownia, en Pologne, nous priveront, à jamais sans doute, que le peintre achève son tableau. Son décès, en août 1850, deux ans après la conclusion du roman laisse un sentiment de frustration.

L’INITIÉ ET MADAME DE LA CHANTERIE, LE PARTI PRIS DE L’ORDRE

L’Initié est la continuation d’une première œuvre publiée 4 ans plus tôt, Madame de la Chanterie dans laquelle Balzac présente une association dite bienveillante, une conspiration secrète fomentée autour d’une aristocrate inspirée par L’Imitation de Jésus Christ et impliquée jadis dans une conspiration de chouannerie. Madame de la Chanterie, condamnée à de la prison, est soutenue par quatre personnages, emblématiques de la société réactionnaire bourgeoise : un représentant de la religion, un militaire, un magistrat et un bourgeois. Un jeune homme séduit par ce groupe va décider d’y adhérer. Le second roman raconte la première épreuve subie par le héros au bout de laquelle il sera définitivement intronisé dans la confrérie.

Si l’œuvre apparaît comme une œuvre de propagande, c’est qu’elle est conçue froidement comme telle. Balzac, toujours en peine d’argent, compte postuler pour le concours Montyon, au Prix de Vertu bien doté, dont le but est de récompenser un ouvrage fait pour les bonnes mœurs.

Ce parti pris délibéré en faveur d’un ordre bien-pensant éclate à la fin de l’Initié dans une scène de pardon – la victime présente étant le bourreau de jadis – d’un larmoyant, mélodramatique qui prouve que les bons sentiments ne font pas les grandes œuvres. Pourtant, le roman ne peut se résumer à cette apologie bourgeoise, car il montre d’une manière impitoyable une réalité sociale, la misère urbaine, et l’apparition de ghettos sociaux avec l’irruption d’éléments nouveaux, comme le communisme. Le roman capte la nouveauté et séduit totalement.

Je me permets ici de notifier à mon lecteur, qu’il ne soit pas offensé par la leçon, quelques éléments de contexte historique. De 1842 à 1844, Madame de la Chanterie est publiée dans la presse en 4 parties. En 1847, au cours d’un séjour à Wierschownia, Honoré de Balzac s’attèle à l’écriture de L’initié tandis que Karl Marx jette le Manifeste sur du papier blanc. Le 1er août 1848, L’Initié paraît, en 18 chapitres dans le Spectateur républicain. Enfin, en 1854, les deux romans, publiés du vivant de Balzac, sont ré-édités sous la forme d’un seul ouvrage : L’Envers de l’histoire contemporaine.

L’EXCLUSION : LA BANLIEUE AU CŒUR DE PARIS

Justement classés par Balzac dans la section Scènes de la vie parisienne, les deux romans, réunis sous le titre L’envers de la société contemporaine, dessinent une sociologie de Paris qui préfigure d’une manière criante la situation actuelle de nos banlieues. Le sujet est bien la misère sociale de ce XIXème siècle.

La première mission confiée à Godefroid, le héros du roman, est située avec précision : la famille qu’il doit espionner et éventuellement aider habite dans un immeuble situé rue Notre Dame des Champs, derrière le boulevard Montparnasse. Or ce lieu prend, sous la plume de Balzac, toutes les caractéristiques de la banlieue moderne telle que nous la connaissons en 2018.

Ce lieu est abandonné par les pouvoirs publics : non pavé, il se transforme en un terrain de boue, sur lequel des planches permettent une circulation hasardeuse. Il est isolé, désert et très dangereux. Monsieur Bernard explique à Godefroid qu’on ne peut sortir la nuit, car le moindre risque est de s’y faire voler ! Et la nuit commence à 6 heures du soir à défaut d’éclairage. Lorsque Godefroid, après avoir rendu compte de sa mission à Madame de la Chanterie, veut rentrer dans son logement rue Notre Dame des champs, cette dernière refuse de le laisser partir à pieds et l’oblige à prendre un cabriolet. L’insécurité se joint au délabrement des maisons. Les constructions sont laides, de mauvaise qualité. Aucun aménagement de confort n’est fait.

La population qui y vit est toujours misérable. Sans aucune solidarité, on s’y fait exploiter sans pitié. Les mœurs sont féroces. La tenancière joue sur tous les tableaux pour profiter du plus misérable ; enfants et vieillards, les plus fragilisés dans l’échelle sociale sont les victimes désignées de cette cruauté. Mme Vauthier fait travailler deux enfants pauvres et orphelins contre une nourriture de misère. Leur journée de travail est épuisante et pour eux il n’y a aucune issue. Le petit Népomucène explique sans effroi qu’à sa mort, on utilisera ses os pour que, broyés, ils servent à raffiner le sucre.

Premier souci pour ces malheureux privés de tout : la santé ! Elle est au centre des préoccupations de la famille dont doit s’occuper Godefroid puisque Vanda de Mergi, la fille de monsieur Bernard, souffre d’une maladie étrange et dépend entièrement des médecins.

D’ailleurs, c’est le premier dispositif que prend l’association caritative de Madame de la Chanterie : trouver 12 médecins qui rentrent dans son jeu, placer dans chaque arrondissement de Paris, un de ces savants pour qu’ils puissent accéder aux demandes des miséreux certes, les soigner mais aussi signaler les cas sociaux. Il est difficile de se soigner quand on est pauvre et le pauvre monsieur Bernard sait bien comment son apparence misérable peut rebuter un médecin ! Le docteur Berton qui veille sur le quartier délabré de Montparnasse habite symboliquement rue d’Enfer !

En 1848 Paris est découpé en 12 arrondissements.

La première initiative de Godefroid est justement de contacter un fameux médecin polonais et, à force d’argent, de le convaincre de s’occuper de Vanda. La misère est décrite par Balzac, celle des vêtements élimés, usés, celle des figures pâles, affamées : rien n’est laissé de côté : le prix du bois, des œufs, du lait, des repas. On assiste à une saisie pour dettes, on voit la misère d’un vieillard poussé à dormir à la rue et la dégradation morale d’un garçon obligé au vol pour survivre.

Balzac brosse un tableau d’un quartier d’une pauvreté criante qui accumule tous les stigmates d’une banlieue actuelle. Trois occurrences du mot communiste sont faites dans le roman. Le terme s’est-il déjà trouvé dans le monde balzacien ? L’actualité semble forcer la plume de l’écrivain.

LE MONDE OUVRIER

La première fois, le mot est employé par Alain, un des Frères de la consolation. Sa prochaine mission consiste à infiltrer le prolétariat d’une grande fabrique, à s’insinuer auprès de 100 ou 120 foyers ouvriers pour les retenir dans la bonne voie ! Dans cette grande fabrique « tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes ». « Ils rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres ». « Ces pauvres gens » sont « égarés sans doute par la misère avant de l’être par de mauvais livres ». Or pour les amis d’Alain, « ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques »

Alain prévoit que la tâche risque d’être longue et qu’il se cachera sous le rôle de contremaître dans l’usine pendant un an. Va-t-il réussir à détourner des ouvriers du communisme ? Balzac n’évoquera plus cet épisode. Alain réapparaît une fois à la fin du roman alors qu’il est absent lors du premier retour de Godefroid, rue Chanoinesse où logent les associés, sans évoquer son expérience ouvrière.

L’implantation des idées communistes au sein de la classe ouvrière française est donc décelée dès 48 par Balzac qui semble suivre de près l’actualité politique. Sans doute n’est-il pas impossible de voir dans la mention des mauvais ouvrages que lisent les ouvriers une allusion au Manifeste du parti communiste de Karl Marx, parution très contemporaine. Balzac se tient au courant de tout ce qui est nouveau.

Cependant il n’y a pas que dans les basses classes que se propagent les idées communistes.

LA FIGURE DE L’INTELLECTUEL COMMUNISTE

En 1848, un nouveau type, doté d’un certain nombre de propriétés particulières, rejoint dans l’univers balzacien une collection préexistante, celle des médecins géniaux.

C’est que Moïse Halpersohn est médecin, génial, émigré polonais, et… communiste. Par deux fois il est nettement signifié comme tel.

Tout le monde semble connaître la position idéologique de ce médecin très doué, qui possède « la science innée des grands médecins » auquel Godefroid confiera la vie de Vanda et qui la sauvera. Le père de Vanda dit qu’il ne fonde plus ses espoirs que sur lui et le décrit à Godefroid. Avec l’hésitation que connote l’emploi de trois points de suspension il ajoute à ce portrait un dernier élément : « Enfin il est … communiste ». A bout d’arguments devant cet homme qui choisit ses malades souvent en raison de leur richesse, Godefroid l’interpelle en lui rappelant que comme Vanda il est Polonais et en plus communiste.

L’auteur semble bien informé sur le mouvement révolutionnaire puisqu’il précise « cet ami du révolutionnaire Lelewel », ce dernier étant un Polonais républicain exilé en France, expulsé et finalement exilé en Belgique.

Lié étroitement à Mme Hanska, aristocrate polonaise, Balzac connaît la situation de la Pologne asservie par la Russie. Le couple aura d’ailleurs à souffrir de l’autoritarisme du tsar qui ne laissera pas Mme Hanska, après son mariage avec un Français libre, disposer de ses biens. A Paris comme en Allemagne, il fréquente les milieux polonais patriotes mais reste cantonné dans un cercle aristocrate. Mme Hanska, quant à elle se défie, de ces émigrés politiques. En mai 1850, elle a l’occasion de s’arrêter en Galicie auprès de la comtesse Mniszech, belle-mère de sa fille et approuve l’attitude de celle-ci qui a préféré payer pour ne pas héberger d’émigré polonais ! « Car partout où l’on a reçu ces personnages, non seulement on s’en est repenti pour le présent, mais même pour l’avenir tous les gens de ces maisons-là ayant été suspectés de communisme, de socialisme et autres poisons et venins semblables. »

Pourtant, étonnamment, son appartenance au mouvement communiste ne disqualifie nullement le médecin qui jouit d’une grande considération et gagnera dans son milieu la célébrité. Le portrait de ce personnage est néanmoins paradoxal. Balzac en brosse les traits physiques, qui relèvent de la caricature et révèlent ses préjugés antisémites.

Juif polonais, Halpersohn a un nez « hébraïque » ( « courbé comme un sabre de Damas » mais son front est large et noble car polonais ! D’ailleurs, la comparaison de cet individu, vieillard de 56 ans, à Saint Joseph surprend. Son regard avait « l’expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des oreilles ».

Le nom du personnage vient certainement de l’établissement Halpertine and Son, banquiers juifs de Galicie, que Balzac mentionne souvent dans sa correspondance avec Mme Hanska. L’argent se trouve liée à l’élaboration du personnage.

Pourtant, sa cupidité est-elle en relation avec son caractère « juif » selon les préjugés habituels ? Pas sûr. L’auteur laisse planer l’ombre d’une explication différente. Car Halpersohn ne se défend pas devant Godefroid de sa rapacité mais explique « chacun fait le bien à sa manière et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa destination. Elle est sainte. » A quelle entreprise cet admirateur de Lelewel fait-il allusion ? Cet homme qui n’est pas forcément passionné par la médecine, qui vit dans un environnement qui ne ressemble en rien à celui d’un médecin, qui a beaucoup voyagé, est-il engagé dans une entreprise collective ? Nous n’en saurons rien car si des marques sont faites pour un développement d’une intrigue Balzac n’a pas eu la possibilité d’aller plus loin dans l’élaboration romanesque.

En tout cas, il permet d’aborder le thème de la médecine et d’enrichir ce sujet. En effet, par l’intermédiaire d’Halpersohn, Balzac évoque le développement des recherches, montre qu’il est au courant des études sur les névroses, ou sur l’homéopathie. Il cite des médecins européens, notamment allemands. Halpersohn, grâce à ses voyages, a acquis l’expérience la plus diversifiée et complète de la médecine traditionnelle avec des pratiques populaires.

Balzac montre que cet homme va aller plus loin que les médecins français, jaloux d’ailleurs de son succès, et va réussir. Communiste, Halpersohn est apprécié de sa cliente, la baronne de Mergi qui lui est reconnaissante de sa guérison totale. Cet homme qui sait se défendre d’un vol comprend aussi les situations délicates et sait pardonner. Il va jusqu’à gentiment tenter d’amadouer le grand-père choqué par le méfait commis en toute bonne intention par son petit-fils. On le sent proche de la famille de la patiente et attentif à leur bonheur. Bref, jamais le médecin n’est présenté comme un homme immoral ou dangereux, malgré ses idées politiques.

Si l’individu génial semble imposer sa présence et ses convictions à son auteur et ses lecteurs, il reste que pour les amis de Godefroid, lutter contre la propagation des idées communistes chez les misérables est une priorité.

LA LUTTE CONTRE LES IDÉES COMMUNISTES : L’ARGENT, LE NERF DE LA GUERRE

Pour lutter contre la propagation du mal, l’idée de Madame de la Chanterie est de créer une organisation secrète. Elle est bâtie sur un groupe très étroit, fonctionne incognito et demande au nouveau membre une initiation psychologique et une épreuve avant l’adhésion. Comme pour une secte, le groupe habite une demeure commune située par l’auteur rue Chanoinesse. C’est la religion catholique qui règle leur but et leur vie comme elle plane sur leur habitat situé derrière Notre Dame de Paris.

Cette organisation intervient auprès des infortunés quel que soit leur milieu. Ainsi Monsieur Bernard, retraité, ancien magistrat, deviendra-t-il leur obligé. Mais l’auteur nous montre l’influence des Frères de la consolation sur les travailleurs et met en scène la méthode des pieux militants pour en démontrer l’efficacité.

Dans la première partie de l’Envers de l’histoire contemporaine Godefroid assiste à un entretien entre le vicaire et un ouvrier qui se voit refuser de l’aide. Nous apprendrons ensuite que c’était un filou. Puis, il entend la conversation de deux malheureux qu’assiste la confrérie et la conversation montre que les idées passent grâce à la bienveillance offerte.

S’il est facile d’avoir de l’influence sur des familles bourgeoises déclassées, les travailleurs des fabriques sont plus difficiles à toucher. L’association offre une aide financière qui l’attache à elle puisque les emprunteurs sont tenus de la rembourser quand ils le peuvent. Attirés par le prêt, tenus par cette dette d’honneur, les malheureux ne perdront pas leur temps à se révolter et seront contraints d’accepter par cette voie douce l’ordre social existant.

Avec un réalisme proche du cynisme le plus complet, Balzac juge là cette initiative à son poids. Elle tient bien la route et l’argent accumulé équivaut à une véritable fortune. Le capital de départ, cautionné par une banque amie, ne cesse d’enfler depuis douze ou quinze ans « à la façon des boules de neige » et l’argent placé sur ces quelques 2000 familles couvre facilement les comptes non soldés. En tout, ce sont près de 5000 foyers qui sont tenus dans les mains de l’organisation.

Aussi Godefroid comprend-il mieux la proposition de départ de Madame de la Chanterie et de ses confrères : pour gérer ce « capital considérable » il faut un véritable comptable. Godefroid est prêt à troquer l’aventure sociale auprès des démunis pour tenir un livre de comptes.

Le roman est-il capable de pousser la jeunesse de 1848 à s’engager dans la voie étroite du militant pieux et capitaliste ? Il ne paraît pas avoir connu beaucoup d’écho. La lecture de ce dernier roman donne l’impression qu’un nouveau monde est en gestation, et que sous nos yeux travaille un Balzac renouvelé. Roman raté alors ? Que nenni !

Karl Marx admire l’écrivain et reconnaît sa capacité à dévoiler la réalité sociale. Mais se doute-t-il qu’en 1848, cette formidable machine à écrire est en passe de faire de lui et de ses semblables un personnage de cette vaste Comédie humaine ?

 

Par Martine Gaertner.

 

A Blois Puissance des images et propagande d’atrocités par Daniel Schneidermann

C’est un article puissant, mon époux Pascal Fieschi qui avait été déporté au camp de Dachau me racontait ce qu’il s’y passait et comment c’était bel et bien un camp d’extermination destiné à l’origine aux communistes, aux politiques, mais aussi aux juifs. Il me disait comment la solidarité du parti avait permis de sauver des vies humaines mais pour rester dans l’esprit de l’article il me racontait comment le camp était au milieu de la ville et nuol ne pouvait ignorer ce qui s’y passait. les Allemands dans leur majorité étaient tellement endoctrinés, surtout la jeunesse que quand iles déportés partaient vers leurs lieux de labeurs, tels des fantômes en pyjama squelettiques (mon mari faisait 1m 84 et au retour il pesait 35 kilos), les enfants leurs jettaient des pierres (note de danielle Bleitrach)

Je redescends du temple de l’Histoire. J’étais hier aux rendez-vous de l’Histoire de Blois, invité par la Matinale de France Culture. Je n’étais pas revenu au « festival de Cannes des historiens » depuis longtemps. C’est impressionnant. Des files d’attente dans toute la ville, des jeunes, des vieux, beaucoup de scolaires, naturellement. Sortant de l’émission de France Culture, je suis tombé quasi nez à nez avec le ministre inaugurateur, Jean-Michel Blanquer. Officiels empressés, préfet en tenue, limousines : la France éternelle officielle. Et des discours, des discours, dans ce cadre magnifique de la Halle aux grains de Blois, sur le thème imposé de 2018 « La puissance des images ». Que je sois pendu, s’il y en a un seul qui n’a pas évoqué « l’importance de l’enseignement des images à l’école ». Vingt ans que j’entends ça, et la moitié des élèves, dans certaines classes, croient aux Illuminati. Un aréopage si solennel que Jean-Noël Jeanneney, président du Conseil scientifique, avec quelques blagues sur les graffiti porno du palais Farnèse, ou une photo retouchée de la toque de Ceaucescu, y fait figure de galopin turbulent.

Par ailleurs, le monde évolue : la rumeur selon laquelle il existerait aussi des historiens de sexe féminin semble avoir atteint la bonne ville de Blois. Ces Messieurs ont annoncé que la parité des comités et des jurys des Rendez-vous serait introduite « dès cette année » … dans le règlement intérieur. Et quand prendra-t-elle effet ? « Au fil du renouvellement de ces instances. »Autant dire qu’on n’y est pas encore. Mais à l’échelle de l’Histoire, qu’est-ce que quelques décennies supplémentaires ?

un débat avec annette becker

J’étais invité pour parler du livre que je publie ces jours-ci, sur l’aveuglement de la presse occidentale face au nazisme. Il s’appelle : Berlin 1933, La presse internationale face à Hitler.  L’émission, vous pouvez l’écouter ici. J’y étais confronté à Annette Becker, historienne de la Première guerre mondiale. Quel rapport ? Très simple : c’est en partie le souvenir de 14-18, qui explique la cécité occidentale, vingt ans plus tard, sur Hitler.

Dans son livre, Les Messagers du désastre, Annette Becker détaille une des raisons de cet aveuglement occidental  sur les persécutions, puis l’extermination des Juifs : le souvenir traumatisant des « propagandes d’atrocités » mensongères de la Première guerre mondiale.

Au cours de la première guerre, en effet, des rumeurs avaient couru, selon lesquelles les Allemands coupaient les mains des enfants. C’était faux. Ils s’en sont parfois pris aux civils (comme dans toutes les guerres) mais pas de cette manière-là. Bref, tout au long des années 30 et 40, Goebbels a magistralement sapé la crédibilité des récits d’atrocités nazies en agitant le fantôme de la « Greuelpropaganda ». C’est une des raisons de l’incrédulité, et de l’aveuglement général. Il y en a d’autres (la censure nazie bien entendu, l’anticommunisme des patrons de presse occidentaux, etc etc). C’est le sujet de mon enquête.

Bref, je me réjouissais de cette rencontre, sauf que j’ai reçu une douche sur la tête, dont je ne sais pas très bien à qui elle était destinée. Au journaliste coupable d’une incursion dans le champ des historiens ? Aux conclusions de cette enquête sur l’aveuglement ? « Mais si, on savait ! », m’a objecté Annette Becker. La preuve, selon elle, il existait dès 1933 des photos de du camp de Dachau, ouvert cette même année. Certes. Ces photos de Dachau, je les ai vues l’été dernier, en allant visiter le camp, elles ressemblent à ça

dachau- détenus au travail

Vous pensez que les nazis ne laissaient rien filtrer d’autre ! Les tabassages systématiques de bienvenue au camp, pour apprendre la docilité aux communistes et aux Juifs détenus ? Aucune photo. Les exécutions sommaires de Juifs ? Aucune photo. Et ce n’est pas avec ces photos d’un sympathique camp de travail, que l’on allait émouvoir l’opinion mondiale. A la fin du débat, Annette Becker a eu une belle formule : « les presses britannique, française et américaine, ont rendu compte, sans se rendre compte de quoi elles rendaient compte ». C’est de ce même état d’adhésion-incrédulité dont témoignera aussi, parmi bien d’autres, un journaliste ayant écrit sur l’extermination sans y croire totalement lui-même, comme Alvin Rosenfeld. La formule, d’ailleurs, pourrait s’appliquer à bien d’autres reportages. « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » disait Péguy. Savons-nous toujours ?

 
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Publié par le octobre 13, 2018 dans expositions, HISTOIRE

 

Les 80 ans du Guernica : le défi face à l’oubli

 

Peu de tableaux peuvent rivaliser avec cette œuvre emblématique du XXe siècle. Les commémorations pour célébrer les 80 ans de sa création seront-elles à la hauteur de ce chef-d’œuvre ? Le défi est de taille.

On célèbre cette année l’anniversaire de la création du Guernica. Il y a 80 ans, Picasso donnait à voir au monde son œuvre maîtresse. L’enjeu était double pour l’artiste : proposer une esthétique marquante afin de diffuser un message de paix dans un contexte de guerre civile et d’essor des régimes totalitaires.

L’œuvre est un cri de douleur et une dénonciation, mais aussi un avertissement pour les générations futures. La situation politique actuelle est bien différente, mais non moins préoccupante. Le message ne semble pas avoir perdu de sa puissance. Les commémorations sauront-elles redonner au Guernica tout son sens?

1937 : répondre face à l’horreur

En juillet 1936 se produit en Espagne un soulèvement militaire dans le but de faire tomber le gouvernement républicain. À sa tête : le Général Franco, futur dictateur qui restera plus de 40 ans au pouvoir. C’est le début de la Guerre Civile qui durera jusqu’au 1er avril.

Guernika après le bombardement

 

En janvier 1937, le gouvernement républicain espagnol demande à Picasso une peinture murale pour l’exposition mondiale de Paris. Le 26 avril suivant, l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini s’unissent à Franco et bombardent pendant plus de trois heures la malheureusement célèbre ville de Gernika. 40 avions sont envoyés, 85 % des édifices détruits, 1800 personnes civiles tuées dans la tragédie considérée comme le premier bombardement totalitaire.

Picasso décide alors de peindre le Guernica. Vous l’aurez donc compris : ce tableau est avant tout politique. Comme le dit le critique Eusebio Lázaro : « Avec ce tableau, Picasso signe son premier acte pleinement politique ». Son but : montrer au monde entier l’horreur vécue par la ville basque de Gernika, résister face au franquisme, au fascisme, à toute forme de dictature et de violence.

Le retour au pays

Après sa création, le célèbre tableau noir, blanc et gris a voyagé dans le monde entier avant d’atterrir aux États-Unis dans les années 40. Picasso ayant refusé qu’il se trouve en Espagne tant que le régime franquiste gouverne le pays, il faut attendre 1981 pour qu’il rejoigne Madrid, quand la démocratie est enfin installée.

Selon l’historien Santos Julia, « on peut dire que Guernica fut le dernier exilé à revenir au pays après la guerre civile ». Le tableau est donc resté, jusqu’aux années 80, un symbole de l’opposition au régime franquiste.

Commémorer un chef d’œuvre

L’Espagne multiplie les commémorations pour célébrer l’œuvre du peintre andalou. Expositions, tables rondes et débats télévisés, colloques et discours se multiplient dans le pays pour célébrer le Guernica. Picasso, l’artiste le plus emblématique du pays avec Vélasquez et Goya, est donc à l’honneur cette année.

Parmi toutes ces initiatives, l’exposition au Musée Reina Sofía est cependant celle qui semble avoir le plus de succès. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’énorme file d’attente qui se forme chaque jour devant le musée, dans le centre madrilène. L’exposition Pitié et terreur chez Picasso, le chemin vers Guernica bat des records d’affluence. On compte en moyenne 8 000 visiteurs par jour.

Le démesuré tableau est bien sûr présent. Se trouvent également une cinquantaine d’études préliminaires, ainsi que 180 œuvres signées par Picasso, provenant de la Tate Gallery (Londres), du Centre Georges Pompidou (Paris) ou du MoMA (New York). La passion pour l’œuvre du peintre est donc toujours bien présente. Mais pour quelles raisons? L’œuvre est-elle réellement comprise?

La dimension politique de l’œuvre oubliée ?

Comme vous l’aurez compris, par sa peinture, Picasso affirmait son rejet du franquisme et tentait d’attirer l’attention du monde entier sur les massacres qu’il causait. Cependant, même si la guerre civile est présente au fil des tableaux et des explications, Hitler, Franco ou Mussolini sont à peine évoqués, ou simplement ‘’en passant’’. Ce qui est assez étonnant pour une exposition qui propose de parcourir le chemin vers le Guernica.

De plus, malgré la présence d’œuvres comme Le rêve et le mensonge de Franco, l’atmosphère générale qui ressort de l’exposition est une volonté de s’approcher de l’esthétique et des thèmes de la peinture de Picasso avant l’œuvre de 1937, sans vraiment s’arrêter sur l’objectif politique initial : condamner le franquisme et les régimes nazis qui l’appuyaient. Espérons que les commémorations, dans son ensemble, soient au niveau de la force esthétique et politique de l’œuvre, toujours d’actualité aujourd’hui. Ou est-il difficile, encore aujourd’hui en Espagne, de mettre en avant l’aspect politique d’une œuvre condamnant le franquisme?

 

MAURICE THOREZ  : « QUE LES BOUCHES S’OUVRENT » L’APPEL AUX COMMUNISTES FACE A UN CHANGEMENT DE LIGNE

En ce moment chacun note le caractère unique de la mise en minorité de la base présentée par la direction nationale. Et le fait que tranquillement, en accord avec leurs statuts les communistes se sont donné une autre base sur laquelle ils vont travailler ensemble. Loin d’être une rupture dans l’Histoire du parti on peut y voir sinon une continuité à tout le moins un acte fondateur face à la crise et qui permet son dépassement (1).

L’Histoire est la science des faits qui ne se répètent pas, mais quand ces faits ont un rôle fondateur du « légitimisme » du parti il est bon de les connaître. Cet acte fondateur se passe en 1931, le 21 aout avec un célèbre article de Maurice Thorez. Ce jour là l’Humanité publie un texte de Maurice Thorez intitulé « Que les bouches s’ouvrent » En fait la reprise en main est antérieure, elle date de juillet de la même année.

Toute analogie serait cependant erronée puisque s’il est vrai que ceux que l’on va désigner comme le groupe Barbé-Celor a en effet appliqué la ligne de l’internationale « classe contre classe » et Maurice Thorez comme d’autres dirigeants en Europe au même moment commencent à s’opposer à cette ligne décidée en 1928 au VIe Congrès de l’Internationale communiste. Mais ce qui est intéressant c’est de voir qu’à chaque fois que ce sont les fondements mêmes du parti qui sont remis en cause, l’appel aux communistes est une tradition dans un des partis communistes dont j’ai récemment dit qu’il était un des plus légitimistes du monde. J’avais souligné que ce légitimisme, l’esprit de parti, son unité sont fondateurs du parti et que là aussi Maurice Thorez a joué un rôle fondateur. L’appel aux communistes en fait partie.

L’affaire se fera en plusieurs temps, d’abord il s’agira de renvoyer le groupe dirigeant dont les résultats sont catastrophiques.

En ce qui concerne les résultats de ce groupe dirigeant, ils sont en effet si catastrophiques que l’Internationale appuiera la reprise en main de Maurice Thorez (1). C’est que cette direction a réduit le Parti à 30.000 adhérents et il ne représente plus rien sur le plan électoral.

Thorez fait un double coup de force, dans le parti où il dénonce les méthodes sectaires des dirigeants dont il souhaite se séparer, et face à l’Internationale où il présente même sa démission le 27 juillet 1931 « Le peu de résultat obtenu me fait un devoir de renoncer à un poste pour lequel je suis imparfaitement préparé, théoriquement et politiquement. En outre, plusieurs faits m’autorisent à croire que les camarades de l’IC doutent désormais, à tort selon moi, de ma volonté sincère de réaliser intégralement toutes les directives justes du comité exécutif de l’IC. »

En fait Maurice Thorez sait très bien que la situation au plan international est en train d’évoluer et il n’agit pas sans appuis au plus haut niveau et il revient de Moscou,  mais il va présenter sa politique comme celle spécifique à la France, ce qui n’est pas inexact. D’où l’article du 21 août 1931.

Dans l’Humanité du 21 août 1931  par Maurice Thorez

« Les derniers articles, dans lesquels j’ai marqué la volonté de notre comité central d’obtenir un changement dans le travail du Parti, (…) ont, semble-t-il, trouvé un assez large écho dans le Parti et même autour du Parti, chez les ouvriers sympathisants. De nombreux camarades m’ont écrit pour dire leur satisfaction. (…) Il reste précisément à montrer maintenant (…) que l’“on n’a pas fait le tournant” et que nous n’avions pas jusqu’alors pratiqué effectivement la lutte sur les deux fronts, contre les déviations franchement opportunistes et contre les déviations “sectaires” qui sont un autre aspect de l’opportunisme. Ce sera notre tâche à tous dans les jours prochains parce que nous ne sommes encore qu’au commencement et qu’il faudra nécessairement approfondir tous les problèmes, dans une discussion fraternelle avec tous les camarades, pour réaliser enfin le pas en avant du Parti. »

En fait l’Internationale lui apporte son appui, un article paru dans l’humanité le 1 août 2017 de l’historien Jean Vigreux expliquait la manière dont l’Internationale communiste apporte son appui à Maurice Thorez pour qu’il dénonce le groupe fractionnel.

Un article paru dans l’Humanité en 2016 décrit la campagne menée par Thorez :  » L’émissaire de l’IC, Eugen Fried, qui est présent en France depuis juin, charge alors Maurice Thorez de publier une série d’articles afin de créer un choc au sein du Parti. La mise en scène, exagérée, qui participe d’un véritable psychodrame, s’écrit en un mois où plusieurs articles sont publiés dans l’Humanité au cours de l’été, tous aux titres évocateurs : « Pas de mannequin » (14 août) ; « Que les bouches s’ouvrent » (21 août) ; « Enfin, on va discuter » (1er septembre) ; « Jetons la pagaille » (23 septembre). Cette campagne publique dans le journal communiste durant plusieurs semaines permet d’insuffler dans tout le Parti une vitalité et un élan nouveaux. Thorez dénonce les méthodes de la direction précédente et ouvre de nouvelles perspectives. C’est une véritable « révolution culturelle » avant l’heure et surtout un coup de tonnerre qui éclate au sein du Parti : à la suite du comité central de juillet, on dénonce avec force le « groupe Barbé-Celor-Lozeray », qui est mis à l’écart. Henri Barbé est accusé de travail fractionnel – Celor est même accusé d’être un « flic » – et quelques mois plus tard leur « opportunisme de droite » est dénoncé. Thorez est confirmé au poste de secrétaire général du PCF, il est appuyé par Jacques Duclos et Benoît Frachon.

En revanche, ce texte ne remet pas en question la ligne « classe contre classe », on peut même lire le 18 décembre 1931, dans l’Humanité, sous la plume d’André Ferrat « Ouvrir la bouche, oui, mais pas pour réviser la ligne de l’IC. » Cette ligne est confirmée au VIIe congrès du Parti en 1932, mais cela permet d’écarter l’ancienne direction et de conforter la place de Maurice Thorez au sein du Parti : le « cadre thorézien » se met en place sous l’aide bienveillante d’Eugen Fried. Le « tournant » a eu lieu et permet de justifier la lutte contre les deux fronts, « l’opportunisme » et le sectarisme.

Cette référence à Maurice Thorez changeant la direction du parti et son orientation ultérieurement fait partie du patrimoine historique du PCF et faisant appel aux communistes pour qu’ils se prononcent et définissent la légitimité du parti s’est renouvelée. L’exemple le plus important concerne Waldeck Rochet condamnant l’intervention  soviétique en Tchécoslovaquie. Ce fut un tel séisme par rapport aux traditions du PCF qu’il fut là aussi fait appel aux communistes, pour qu’ils se prononcent avec référence à Maurice Thorez (2).

Danielle Bleitrach

(1) Maurice Thorez on le sait est issu du Pas de Calais, il se présente à la députation dès 1928, alors qu’il est clandestin à Ivry-sur Seine où nous allons avoir notre Congrès. Il est traqué par la police ; il est un des principaux dirigeants, mais après le VIe congrès national tenu à Saint-Denis en mars 1929, le pouvoir passe entre les mains d’une équipe composée de deux dirigeants des J.C. (Jeunesses communistes), Barbé, Célor et de Gitton (chargé du contrôle politique de la CGTU) s’appuyant sur les responsables venant de la J.C. Les affrontements se multiplièrent avec les dirigeants plus expérimentés. Le conflit fut arbitré à Moscou en juin 1930. En sortit une nouvelle direction composée de Thorez (secrétaire général bien que ce titre ne fut pas employé publiquement), Barbé et Frachon, avec pour objectif de rectifier les excès sectaires. L’équipe dirigeante se rend alors à Moscou où l’IC qui n’a pas encore renoncé officiellement à la tactique « classe contre classe » et à la dénonciation du « social-fascisme » demande alors à Thorez de préparer un tournant dans l’autre sens.  À son retour de Moscou, début juillet, Thorez est plus ou moins le nouveau secrétaire général du parti, même si le poste n’a pas encore été officiellement recréé. Il doit pendant quelques mois continuer de faire équipe avec Barbé jusqu’en avril 1931. Le 8 mai, fort du soutien de l’IC, représentée à Paris par le Slovaque Eugen Fried, Thorez annonce au bureau politique qu’il prend la fonction de secrétaire général, assisté de Jacques Duclos et Benoît Frachon.

 

(2) Cela va sans doute avec la personnalité de base ou l’idiosyncrasie politique du peuple français dont on dit qu’il fonctionne par ruptures et pas par réformes. C’est la thèse d’un Michel Crozier sur le « cercle vicieux » français ou l’art de s’enfermer dans des formes bureaucratiques qui doivent être brisées. J’espère que notre parti va faire la preuve de sa capacité à œuvrer ensemble pour changer le cap.

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