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Jeanne: quelles étranges convergences, à quelle urgence répondent-elles?

Jeanne , je publie ton texte avec lequel je suis en parfait accord, j’ai beaucoup de choses à dire là dessus, mais c’est le départ de Kazan, l’avion à prendre. Mais le centre de tes remarques est « guerre à la guerre ». Moi aussi j’ai lu et médité Anders, le seul à faire la relation entre Hitler et l’extermination des juifs mais aussi la guerre livrée aux soviétiques et Hiroshima, Nagasaki. pourtant c’est évident. Cela marque l’unité fondamentale d’un capitalisme en crise. Encore une idée centrale  du moment: le PCF est à deux doigts de disparaître. Pourtant une étrange conviction m’anime, ce que nous défendons ou plutôt défendions est juste, nous devons et pouvons triompher parce que nous sommes les seuls à être en capacité de comprendre la nature réelle de ce que nous devons affronter et jusqu’où ira le capitalisme… Il a commencé une guerre et masse ses troupes, ce qui se passe en Europe même, en Ukraine et ailleurs autant qu’au Moyen Orient illustre cette offensive. Il faut relire le début aussi du texte de PAM, comment ce gouvernement « nouveau » sitôt élu est déjà dans la crise, les démissions, ce système fait eau de toute part, il est dangereux. A cause de cela je ne crains aucun ennemi extérieur, celui émanant de ce système capitaliste à son stade sénile, mais notre propre faiblesse intérieure. Voilà je jette ça et je développerai bientôt (note de Danielle Bleitrach).
Quelle étrange chose un très grand nombre de mes lectures de ces jours-ci me ramènent à cet après-guerre et aux années 1950.
Années tout de suite happées par la conjoncture de la guerre froide et d’attaques frontales contre le communisme vainqueur de la guerre fasciste et de l’Axe partout en Europe, en Asie, sur mer, sur terre .
J’ai commencé par (re) lire allongée sur mon lit,”à la faveur” d’un mal de dos tenace, le livre acheté cet hiver d’Emmanuel Faye sur Heidegger et Arendt, puis j’ai vu la recension que tu en as mise ici sur le site, la réponse interpellante de” Lecca” ici dans les commentaires et enfin avant-hier j’ai lu le site “Greekcrisis” dans lequel le sociologue-ethnologue qui l’anime Panagiotis Grigoriou met une très longue citation absolument actuelle de Gunther Anders.
Comment d’un coup ces “rencontres” se sont liées dans mon esprit,au point de me faire me demander si toutes ces références étaient dues au hasard ou à un réel “esprit du temps” à une urgence intellectuelle posée pour penser notre conjoncture politique de désastre, à la lumière de cet après-guerre de la sortie du nazisme, de l’affrontement de classe dans la misère matérielle qui était la nôtre victimes directes du nazisme comme toi ou nouveau-né de la classe ouvrière comme moi ?
Je pense que cette liaison s’est faite sur plusieurs plans d’abord des “bouffées de souvenirs”, la mort des Rosemberg a été pour moi un “apprentissage politique” et pourtant je n’avais pas encore six ans, je me vois aller chercher mon père à son travail, il était mine défaite disant “ils les ont exécutés” et mes parents m’ont expliqué. C’est alors noué en moi quelque chose d’assez inexplicable de l’ordre” guerre à la guerre”, les gens qui se révoltaient contre leur pays qui avait osé lancer pour de vrai cette monstruosité de bombes atomiques et ce maudit pays capitaliste qui n’allait pas manquer d’en envoyer sur nous aussi d’après mon père me fichait une peur noire , heureusement qu’il y avait l’URSS disait-il.
Trois ans ou quatre ans après c’est Oppenheimer qui venait manger au restaurant où travaillait mon père (j’ai un menu signé par lui) et de nouveau on a reparlé de cette histoire de bombes atomiques.
Quel rapport avec Arendt, Heidegger et Anders ? Il se trouve que j’ai été chargée une année en terminale de faire les cours de la matière qui sous un sigle barbare ECJS était de l’éducation civique, et que j’ai pris comme thème de travail la “responsabilité”, j’ai donc fait lire ce grand livre de G.Anders qu’est “Nous, fils d’Eichman” qui est une lettre ouverte où il demande au fils de l’organisateur technicien, mais efficace, zélé de l’extermination des juifs de se désolidariser de son père. Il relie cela à la responsabilité du pilote qui a lancé la bombe sur Nagasaki avec lequel il a été en correspondance. Arriver à expliquer cela, d’abord de le faire lire à quelques lycéens m’a demandé un lourd travail (pour un assez piètre résultat pédagogique concret me semble-t-il) mais moi cela m’a secouée et je me suis lancée dans la lecture de Anders et d’Arendt dont il a été le mari, j’ai donc lu Arendt à partir de Anders.
Pendant mes études bien entendu j’avais lu Heidegger en français car je ne suis pas germaniste comme je te l’ai dit, j’ai eu beaucoup de mal, mais comme j’avais eu Aristote (in extenso à l’époque) au programme de l’agrégation, d’une certaine façon ,en faisant une petite tambouille intellectuelle perso.,et en utilisant mes connaissances de grec ancien (j’étais en A’ au lycée) j’avais réussi à l’appréhender, mais comment dire? comme je suis très matérialiste dogmatique et marxiste manichéenne par certains côtés je l’avais mis de côté car je le trouvais “macaronique” …
La question posée par Leca: “pourquoi s’intéresser à des philosophes manifestement nazis ou à ceux qui n’ont pas rompu avec eux”? est une question valide…
…Si, mais la condition est de taille , si on fait abstraction de l’histoire matérielle de la diffusion, de la réception des textes dans une société déterminée.
Oui Leca a raison : pourquoi s’intéresser à ces gens ?
Mais parce que Heidegger surtout en France a été donné comme le philosophe-phare de son temps, comme Descartes l’avait été au 17ème sicle pour des gens qui l’ont pourtant dépassé, critiqué comme Malebranche, Spinoza ou Leibniz, qui ne sont pas cartésiens, mais sont innervés par les concepts cartésiens. Ceci débouche sur la question historique:
Arendt est-elle la “disciple” de Heidegger, son élève et son amante ou est-elle la “Spinoza” de Heidegger qui rompt et produit autre chose? c’est une des questions posées.
L’autre question c’est “pourquoi en France surtout, a-t-on remis le pied à l’étrier de Heidegger? après la guerre” ?
En effet Heidegger a été soumis aux protocoles de dénazification : exclusion de l’université etc…
Sa réhabilitation va se faire en plusieurs points et étapes: d’abord on a dit que c’est pour des raisons factuelles, on ne pouvait diriger une université si on adhérait pas au NKPD, ensuite on a dit qu’Heidegger avait été gentil avec certains de ces étudiants juifs et ne les avait pas poussés de lui ^même dans les chambres à gaz (je force le trait ironiquement bien sûr) , mais chacun disait que 1- l’oeuvre elle même son contenu de H. était exempte de toute tache de pensée nazie, 2- que H.était resté sur l’Aventin et n’avait pas été un champion nazi dans l’arène politique. 3- qu’Hannah Arendt elle même après la guerre avait renoué (sur des bases non sexuelles ce coup ci) avec lui, et qu’intellectuellement bien quelle ne reprenne pas son contenu de philosophie et qu’elle se soit émancipée de lui elle n’avait jamais rien eu à redire de la place qu’il tenait dans la pensée européenne et occidentale au sens large.
C’est l’honneur d’Emmanuel Faye d’avoir montré par l’analyse des textes, de tous les textes, du vocabulaire qu’en fait Heidegger c’est le Nazisme DANS la philosophie. ceci dans son livre de 2005.
Dans ce livre de 2016 ce qu’il montre c’est que doit le concept de “totalitarisme” et aussi celui de “banalité du mal” forgés par Hannah Arendt, à la pensée de Heidegger.
Si on rejoint les deux thèses celle du livre de 2005 et celle du livre de 2016 c’est absolument angoissant.
Car si H. a été (et à mon avis est resté nazi) AH. elle, ne l’a pas été et ne saurait l’être ou y être associée.
Du coup (et c’est pour cela que la question se pose comme te le disait Danielle ,Lecca) on ne peut pas expédier le concept comme on ferme sa porte au facho de service… On se doit de s’interroger sur ce “contenu” des concepts Heidegerriens, mais aussi de ceux d’Arendt.
Moi, je dois dire qu’un abîme s’est ouvert devant moi.
D’autant que tout cela débouche sur la question du jour, pourquoi tout cela ressort-il actuellement, pourquoi nous sentons nous obligés de nous confronter à cette conjoncture de l’après-guerre quand la guerre atomique future était angoissante car on la voyait à l’horizon poindre, comme les “nuits bleues” des plasticages du siège du parti du 6ème arrondissement faisait peur à l’enfant que j’étais.
Pourquoi Anders nous aide-t-il à penser? Comment se débarrasser de l’Heideggerianisme qui traîne en nous? et dont on ne voit pas les origines nazies, pourquoi Arendt est-elle insatisfaisante ? alors qu’on avait tous les penchants spontanés de nos madeleines de Proust infantiles et intellectuelles qui nous poussaient à l’aduler ?
Bon j’arrête là car je ne tiens plus assise devant mon ordi… le dos !!
Je vais juste mettre, si j’y arrive en copier /coller la citation de Anders lue dans “greek-crisis” sur le commentaire suivant.
 

Immigration italienne : le débat dans la presse des années 20

Publié le 26/04/2017
Auteur:
Marina Bellot
Le Croix, journal du 16 février 1929 – Source RetroNews BnF
Dans l’entre-deux-guerres, la forte immigration italienne, incitée par le patronat et les pouvoirs publics pour reconstruire le pays, effraie une partie de l’opinion et de la presse.

« Si vous voulez faire fortune, conservez avec soin un Français. Dans cinquante ans, vous pourrez le montrer dans toute la Gascogne comme un exemplaire unique d’une race disparue.« 

Cette plaisanterie qui circule à la fin des années 20 dans le Sud Ouest (rapportée en 1929 par L’Echo de Paris) exprime bien les peurs nées de l’immigration italienne soutenue que connaît la France de l’entre-deux-guerres. Le pays est alors exsangue : aux pertes matérielles et au retard éconmique s’ajoute un bilan démographique dramatique (1 325 000 de morts au front, 1 100 000 blessés et mutilés).

Pour faire face à la pénurie de main d’oeuvre, les appels politiques à l’immigration de travail se multiplient dans les années 20 et le patronat favorise l’introduction en France de travailleurs agricoles italiens. La forte immigration italienne qui en résulte suscite parmi une partie de la presse et de l’opinion des réactions de peur voire d’hostilité.

En 1925, Le Journal appelle les pouvoirs publics à réglementer cette immigration :

« À certains égards, ils nous rendent service, en venant cultiver des terres que nous laissions à l’abandon. À maintes reprises, nous avons fait appel sans dommage à leur concours ouvrier et, volontiers, nous le considérerions encore comme le bienvenu.

Mais cette fois, il s’agit d’une entreprise de dépossession, puissante et durable. Les immigrants italiens poursuivent de vastes desseins. Les sacrifices consentis, leurs grandes dépenses de premier établissement, les projets à longue échéance qu’ils ne dissimulent pas montrent qu’il s’agit, pour eux, d’une œuvre de longue haleine. […]

Bref, ils emménagent chez nous définitivement. »

https://www.retronews.fr/embed-journal/le-journal/21-juin-1925/129/656553/1

Dans un pays largement rural, c’est la maîtrise des terres agricoles qui préoccupe particulièrement :

« C’est la première fois, depuis des siècles, qu’un peuple étranger prend, en corps, possession de notre sol. […]

Or, tandis que l’Italie nous submerge dans le sud, les Anglais, les Américains, les Suisses, les Tchèques, les Polonais, que sais-je encore, vingt peuples nous envahissent à la fois. Dans l’état actuel de notre change, qui peut empêcher les Allemands d’acheter nos champs et nos usines par départements entiers ? Déjà, nous ne sommes plus les maîtres à Paris, dans le Nord, en Normandie, dans l’Yonne, sur, la côte d’Azur et sur la côte basque. La race française était foncièrement terrienne. Qu’adviendra-t-il d’elle quand elle se sera laissé déraciner ? »

En 1928, le journal conservateur Le Matin se penche sur les causes de l’émigration des Italiens en France :

« Pays déjà surpeuplé avant la guerre, l’Italie est le seul belligérant qui soit sorti du conflit mondial avec un excédent de population. La France, au contraire, se dépeuple ; aux pertes que lui a causées la grande guerre s’ajoute une dénatalité, hélas toujours croissante, de telle sorte que l’étendue de territoire excède ses possibilités de culture. D’un côté, trop de bras et pas assez de terre de l’autre, trop de terre et pas assez de bras. Nos voisins devaient fatalement chercher à déverser chez nous le trop-plein de leur population. »

Pourquoi l’immigration italienne fait-elle plus peur qu’une autre ? L’Homme Libre répond ainsi :

« […] il est un produit qu’il nous faut, à nous Français, importer à tout prix si nous voulons que la France vive : ce produit, c’est le travailleur agricole, c’est l’immigrant, et il n’y a que deux nations en Europe qui puissent nous fournir cet afflux de sang nouveau et régénérateur : la Pologne et l’Italie.

Mais M. Mussolini ne se contente pas de limiter autant que possible l’émigration italienne : il prétend constituer, grâce à elle, en France, des îlots italiens rebelles à toute assimilation. Comment, pour cette raison et pour beaucoup d’autres, la France ne préférerait-elle pas l’immigration polonaise à l’immigration italienne ? »

L’Humanité de son côté dénonce régulièrement les conditions d’accueil et de vie de ceux que l’on a pourtant incités à venir. « Ainsi la France bourgeoise traite-t-elle les esclaves qu’elle a racolés« , regrette le quotidien communiste en 1927.

La crise des années 30 met un frein à l’immigration italienne, que la guerre achèvera de stopper.

 
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Publié par le juin 20, 2017 dans histoire

 

19 juin 1953 : Exécution des époux Rosenberg et ce qui en a suivi pour une enfant exaltée…

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Juan Cuesta Barros

11 h ·

Ethel et Julius Rosenberg, 35 et 37 ans, meurent sur la chaise électrique dans la prison de Sing-Sing, près de New York. Ces membres du parti communiste américain ont été condamnés deux ans plus tôt pour avoir livré des secrets nucléaires à l’URSS. Malgré une campagne internationale d’opinion en leur faveur et un appel à la clémence du pape Pie XII, le président Eisenhower rejettera la grâce. Cette exécution survient au paroxysme de « la chasse aux sorcières » menée par le sénateur Joseph McCarthy

Comment et par quelles voies multiples, une enfant de ma génération devenait communiste..

J’avais alors une douzaine d’années, je vivais à Marseille. Il y a ce pont qui passe au-dessus du cours Lieutaud et relie la rue d’Aubagne au cours Julien. Il est massif et sur ses arches était alors écrit en grosses lettres blanches: « liberez les Rosenberg ». Le car du lycée  nous laissait à l’angle de la Canebière et cours Lieutaud et en passant tous les jours sous le pont, le slogan s’était imprimé en moi, la guerre continuait.

C’était si facile à cette époque-là d’être juive et communiste…

Le 18 novembre 1952, j’avais alors 14 ans, j’étais au lycée marseileveyre, un lycée pilote qui pratiquait la méthode Freinet.  Nous étions libres, le parc était immense, la pédagogie prétendait développer la capacité de chercher, d’inventer, plutôt que de se contenter de reproduire. Le lycée était mixte, une originalité quasi révolutionnaire, et les filles pouvaient faire de la menuiserie au lieu de la couture. Beaucoup d’enseignants qui s’étaient lancés dans l’aventure étaient issus de la Résistance, communistes et étaient prêts à nous faire confiance, tout en ayant l’amour du savoir. Cela allait bien avec ma sauvagerie naturelle et l’invraisemblable curiosité qui m’a toujours animée.

Ce 18 novembre 1952, notre enseignant de français qui s’appelait Monsieur Rouveyre et qui avait une voix de basse, chaude et envoutante, nous a déclaré: « un grand poète est mort et il nous a lu « Liberté ». Puis il a fait un instant de silence et il nous a déclaré, « en mourant Paul Eluard a demandé des nouvelles des Rosenberg » le lien était fait avec cette inscription, ce couple dont j’avais vu les photos dans le journal Rouge-midi que lisait ma grand mère et où je suivais les exploits de Felix le chat. La poésie était liberté, il suffisait de mener une lutte résolue contre la résurgence du nazisme.

Et tout le reste du cours s’est passé à nous réciter des poèmes. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai levé les yeux vers le pont et son inscription et j’ai pleuré à chaudes larmes… Ce qui m’arrivait rarement, on m’appelait « la fille qui ne pleure jamais ». C’est la même chose aujourd’hui, mais quand je pleure cela peut durer des heures et même des jours entiers. Quand je suis rentrée chez moi je pleurais toujours et mes parents s’interrogeaient sur la raison d’un tel chagrin..

Eluard est mort, les Rosenberg vont mourir…

J’avais à cette époque-là des angoisses terribles à l’idée de la mort… l’élan vital qui me poussait alors était si explosif que je ne pouvais accepter de savoir qu’un jour il s’éteindrait et je me répétais « je suis morte déjà puisque je vais mourir un jour ». Cela faisait partie de cet inexorable qui hantait mes cauchemars, celui des nazis qui venaient me chercher et moi les jambes coupées, je préparais ma valise sans songer à m’enfuir. Eluard est mort et les Rosenberge vont mourir et j’ai pleuré sans fin sous l’œil stupéfait de ma famille qui a déclaré que décidément j’étais folle…

Comment on devenait communiste en ce temps-là? Comme on allait se désaltérer à la fontaine, disait celui qui alors traçait des colombes. Parce qu’il faut bien comprendre qu’avoir la bombe atomique pour l’URSS c’était la seule garantie de paix face à l’impérialisme capable d’œuvrer à Hiroshima contre des femmes, des enfants et des vieillards, le même impérialisme en proie au délire du maccarthysme… une sorte de Trump d’aujourd’hui… l’urgence est la même…  Laisserons-nous seul le petit Cuba face à ce fou furieux? Accepterons-nous de participer d’un camp aventurier qui partout porte la misère ou la mort ? Ou inventerons-nous un autre chemin?

 

Danielle Bleitrach

 
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Publié par le juin 19, 2017 dans histoire

 

Sujet du poème : Robespierre

 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/06/06/robespierre-gertrud-kolmar/

Cousine de Walter Benjamin, Gertrud Kolmar était une jeune femme cultivée issue de la bourgeoisie juive, qui se sentait parfaitement intégrée à l’Allemagne. Parlant russe et français, elle vécut un temps à Dijon. Elle enseigna, s’occupa d’enfants, mais surtout, elle écrivit. Son œuvre courte, mais forte, à laquelle la guerre et la déportation mirent fin, fut heureusement sauvée du désastre grâce à sa sœur Hilde. Astreinte en 1941 au travail forcé dans une usine berlinoise, elle fut déportée et mourut en mars 1943 à Auschwitz, à moins de cinquante ans. Ce n’est qu’en 1951 que la République fédérale la déclara officiellement décédée.


Gertrud Kolmar, Robespierre, Poésie suivi de Le Portrait de Robespierre. Édition bilingue. Traduit de l’allemand et postfacé par Sibylle Muller, Éd. Circé 22,50 €, 214 p.


La publication de ces poèmes et du portrait de Robespierre, écrits au tout début du nazisme, prend un regain d’intérêt dans notre époque où passe furtivement l’ombre des années Trente, quand vacillaient les principes issus de la Révolution. Les interrogations face à un avenir incertain se ressemblent beaucoup, quels que soient l’heure et le lieu … Gertrud Kolmar en tout cas avait en son temps de bonnes raisons de s’inquiéter pour son pays et pour elle-même. Elle sentit très vite que son monde allait être mis à feu et à sang. Est-ce cela qui la conduisit à s’interroger sur une autre période de troubles et de souffrances, la Révolution Française, et plus spécialement la Terreur ? Tandis qu’elle voyait fleurir les dictatures et pressentait le désastre imminent, voulut-elle retrouver, sous les poussières de la carrière, les traces de l’antique Vertu qu’elle croyait logée dans le cœur de Robespierre, guidant sa pensée et son bras ? Elle donne en tout cas une vérité poétique à ces quelques mois qui furent ressentis comme un cataclysme en France et dans le monde.

Même si elle s’est documentée (lisant le français, elle connaissait notamment les ouvrages d’Albert Mathiez), il ne s’agit pas pour Gertrud Kolmar d’entrer dans une querelle d’historiens sur ces temps agités où la jeune République se battait pour sa survie, tout en voulant être un exemple pour les autres peuples. Pour son œil de poète, l’imagerie populaire, même simpliste, vaut autant que les analyses sérieuses, soucieuses d’impartialité et d’objectivité. Elle le dit clairement au début du Portrait de Robespierre : parmi tous les auteurs qu’elle a lus sur le sujet, « les peu crédibles ont autant de valeur que les consciencieux ». Image contre image, elle cherche à contrecarrer celle du tyran sanguinaire, véhiculée depuis si longtemps, qui escamote l’adversaire de l’esclavage, le défenseur des droits de l’Homme, l’admirateur de Rousseau. L’Allemagne n’a guère retenu que la face d’ombre du personnage. Mais la France, dont la capitale a refusé récemment encore de baptiser une rue du nom de Robespierre, ne se montre guère plus généreuse… George Sand, Balzac, Victor Hugo, beaucoup d’autres écrivains ont parlé de lui, parfois pour le louer, souvent pour le condamner. La Société des études robespierristes poursuit son travail depuis plus d’un siècle, mais aujourd’hui encore, la Terreur continue de diviser l’opinion.

Parmi les Conventionnels, membres ou non du Comité de Salut Public, la postérité a fait son choix. Georg Büchner avait déjà imaginé pour la scène, un siècle auparavant, les dernières heures de Danton et de ses compagnons. Dans ses poèmes, Gertrud Kolmar dresse à Robespierre le monument que la France ne lui élève que de mauvaise grâce, quand elle le fait, reculant devant le sang versé : « Je veux t’arracher, de mes griffes te tirer / Hors des désordres, hors du passé ». C’est en glissant son regard dans les lacunes et le flou d’une biographie que le poète trouve son mot à dire, là où bien des « faits » racontés depuis des siècles sont tout sauf avérés. Force est de constater qu’on ne connaît pas grand-chose de l’homme qui joua un rôle bref, mais déterminant dans notre histoire nationale, hormis les textes de ses discours parvenus jusqu’à nous. Son caractère, son quotidien, ses amours, et même son aspect physique sont controversés, jusqu’à la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les portraits ne sont pas fiables, les témoignages divergent.

Les citations choisies pour l’épigraphe ne laissent aucun doute sur ce qui va suivre. On y trouve, voisinant avec trois textes du prophète Esaïe, cette confidence de Robespierre : « Ôtez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes. » De fait, le recueil a les accents d’un évangile dans lequel le Juste, Robespierre, prend une dimension toute messianique. Comme si les flots de sang versés étaient un mal nécessaire pour purifier la terre de ses démons, dans l’attente de la révélation d’un monde neuf et heureux : l’Apocalypse, telle qu’on la voit par exemple magnifiquement illustrée dans les tapisseries exposées au château d’Angers. Mais c’est au prix du sacrifice du Juste, comme le suggère le texte d’Esaïe : « Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. On a mis son sépulcre parmi les méchants. »

Gertrud Kolmar, Robespierre, Circé

Gertrud Kolmar

« Du mehr als Mensch », « Toi plus qu’un homme » : la figure de Robespierre, dans le poème, évoque celle de Jésus parmi ses disciples, et le recueil entre en résonance avec l’image véhiculée par la Bible. De son enfance et sa jeunesse, Gertrud Kolmar retient quelques détails symboliques, signes d’un destin pour lequel il semble avoir été choisi (par exemple, le compliment fait au roi par l’élève boursier du lycée Louis-le-Grand). Elle le fait avancer dans les pas du Christ : comme lui il connaît le doute, la peur, le reniement, les affres de la Passion ; et les insultes, les quolibets sur le chemin de l’échafaud, son Golgotha … Ils ne furent pas nombreux à le pleurer. Mais en invoquant sa dépouille, Gertrud Kolmar, convaincue que « Robespierre et les siens voulaient arracher Dieu à l’Église », croit surtout à la résurrection de ses idées.

Car la parabole relève évidemment de la poésie plus que de la religion, même si Gertrud Kolmar s’est par ailleurs intéressée de près à Catherine Théot, étrange personnage dont les prophéties, manipulées par les ennemis de Robespierre, tendirent à ridiculiser ce dernier dans le rôle du Messie… Si elle emprunte au sacré, c’est parce qu’elle adopte volontairement le ton et la forme qui conviennent en des temps apocalyptiques – l’extermination des Juifs d’Europe ne sera-t-elle pas, elle aussi, désignée après-coup en des termes religieux quand on parlera de Shoah ou d’Holocauste ?

Les poèmes jouent sur différents registres, hymnes ou ballades où se mêlent des strophes plus intimistes. Entre tendresse et cruauté, le lyrisme est tantôt élégiaque, tantôt incantatoire, mais toujours visionnaire, avec des images et des métaphores puissantes, hautes en couleurs, saisissantes. Ainsi voit-elle tomber, par exemple, la nuit de Thermidor, la dernière de Robespierre : « La ténèbre était tapie, lourde, étouffante, cette sorcière, / Couvant la ville dans les brouillards lascifs ; / Le nuage se traînait lourdement, lézard gris, / Et sur les arbres pas une feuille ne vibrait » (« Das Düster hockte stumpf und schwül, die Hexe, / In geilen Dünsten brütend ob der Stadt ; / Die Wolke kröchelte, die graue Echse, / Und an den Bäumen flirrte nicht ein Blatt »). Semblant faire corps avec son poème, Gertrud Kolmar entraîne quelquefois le lecteur dans un univers halluciné, chaotique, un nouveau crépuscule des dieux. Des hommes sont au supplice, des bêtes immondes paraissent, dans un entrelacs de symboles réalistes. « Mais le Pur vit dans le feu » : quand la violence s’apaise, on voit émerger la figure du rédempteur, prêt au sacrifice suprême. On songe parfois à Nelly Sachs, à Trakl devant Grodek, à Georg Heym, à bien d’autres encore. Mais le lyrisme de Gertrud Kolmar n’appartient qu’à elle, nourrie de toutes ses lectures. Portée par les courants de son époque, elle ne se laisse jamais emporter.

La fin de Robespierre est prétexte à parler de sa propre fin, et le dernier poème, Nécrologie, empreint de gravité et de mélancolie, résonne comme un adieu de la poétesse aux vivants : « Et je vous ai portés sur ce visage ; / Ce fut le faible miroir qui vous captura, / Qui fut jeté à terre, aveuglé et brisé. / Oh moi. Que suis-je pour votre éternité, / Sinon un regard, un grain de sable qui s’écoule, infime ? » La mort seule est grande, disait Bossuet …

Considérer la poésie comme un art difficile, réservé à quelques amateurs, est un préjugé dommageable à la réception de livres comme celui-ci. Et comme il touche à notre Panthéon national, il mériterait pourtant un large public ! Le travail de la traductrice pour aider à la compréhension est donc particulièrement méritant, car elle nous fournit avec cette édition bilingue le moyen d’ouvrir les poèmes à tous, tout en réservant à ceux qui connaissent l’allemand le plaisir du texte original avec sa musique, son rythme, ses couleurs. Ce scrupule était naturellement inutile pour le texte en prose consacré au portrait de Robespierre, fort intéressant lui aussi pour compléter l’approche purement poétique du personnage.

Ce n’est décidément pas un hasard si cet hommage à Robespierre et à la Révolution a été écrit par une Juive allemande en des temps où les libertés fondamentales allaient sombrer, non seulement en Allemagne mais aussi en Europe. Mais où des hommes courageux aussi allaient se lever pour combattre au prix de leur vie le pouvoir des nouveaux tyrans. Ce qui nous touche surtout, au-delà de l’aspect historique, c’est la force du lyrisme de Gertrud Kolmar, la charge visionnaire de certains vers qui donnent la troublante impression qu’elle eut la prémonition du sort qu’on lui réservait : « Le souvenir et la torture du feu dans le four qui me calcina / Faisant de moi une pierre rêche / Persécution : jet de pierres, bûcher, échafaud ; / Je n’ai rien d’autre que cela. Ces meurtres / Qui arrachèrent à mes ancêtres leurs membres sans force » (« Erinnerung und Qual der Herdglut, die mich sott / Daß ich zu sprödem Stein geworden, / Verfolgung : Schleuderwurf und Holzstoß und Schafott ; / Ich habe nichts als dies. Dies Morden, / Das meinen Ahnen so die schwachen Glieder riß »).

Jean-Luc Tiesset

 

Classe nuisible Par Frédéric Lordon

http://lesillon04.hautetfort.com/archive/2017/06/17/classe-nuisible-5955008.html

Situation –

paru dans lundimatin#108, le 13 juin 2017

Logiquement, tout avance de concert. Au moment où Macron est élu, nous découvrons que La Poste enrichit sa gamme de services d’une offre « Veiller sur mes parents » à partir de 19.90€ par mois (plusieurs formules : 1, 2, 4, 6 passages par semaine). Le missionné, qu’on n’appellera sans doute plus « l’agent » (tellement impersonnel-bureaucratique – old), mais dont on verra si la Poste va jusqu’à l’appeler l’« ami de la famille », passe en voisin, boit le café, fait un petit sms pour tenir au courant les descendants, bref – dixit le prospectus lui-même – « maintient le lien social ». Résumons : Pour maintenir le lien social tout court, c’est 19.90€. Et pour un lien social béton (6 visites par semaines), c’est 139.90€. Tout de même. Mais enfin il y va du vivre ensemble.

En 1999, des lignards d’EDF en vacances et même en retraite avaient spontanément repris du service pour rétablir le courant après la tempête. Ils l’avaient fait parce qu’ils estimaient que, dans cette circonstance exceptionnelle, il se jouait quelque chose entre eux, le service public dont ils étaient ou avaient été les agents, et la société dans son ensemble, quelque chose qui n’était pas de l’ordre d’un lien contractuel-marchand et procédait de mobiles autres que pécuniaires. Maintenant que nous en sommes à l’étape de la forfaitisation du lien social, nous percevons combien cette réaction qui fut la leur a été une tragique erreur. Puisqu’il est décidé que tout, absolument tout, est monnayable, la prochaine fois que les lignes sont à terre, on espère bien que toute demande de reprise de service obtiendra pour réponse, au mieux la renégociation en position de force du tarif des prestations extraordinaires, et plutôt d’aller se carrer les pylônes.

Le contresens anthropologique du lien social tarifé semble ne pas apercevoir que, précisément, la transaction contractuelle-marchande n’est au principe d’aucun lien, entendons autre que le lien temporaire stipulé dans ses clauses, dont l’échéance est fixée par le paiement qui, dit très justement l’expression, permet de s’acquitter – c’est-à-dire de quitter. Après quoi les co-contractants redeviennent parfaitement étrangers l’un à l’autre. C’est pourtant ce modèle « relationnel » que la société néolibérale, La Poste en tête, se propose de généraliser à tous les rapports humains, désastre civilisationnel dont le désastre électoral de ce printemps n’est que l’épiphénomène. Mais aussi l’accélérateur. Avec peut-être toutes les vertus des accélérations à contresens : déchirer les voiles résiduels, clarifier la situation, rapprocher des points critiques. Si l’on peut placer un espoir raisonnable dans la présidence Macron, c’est celui que tout va devenir très, très, voyant. C’est-à-dire odieux comme jamais.

Car il ne faut pas s’y tromper, la France n’est nullement macronisée. Les effets de levier composés du vote utile font à l’aise un président avec une base d’adhésion réelle de 10% des inscrits. Quant aux législatives, le réflexe légitimiste se joint à la pulvérisation des candidatures d’opposition pour assurer de rafler la mise. Par l’effet de cette combinaison fatale, le 19e arrondissement de Paris, par exemple, qui a donné Mélenchon en tête au premier tour avec plus de 30% est ainsi bien parti pour se donner un député macronien – on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Mais en réalité, au point où nous en sommes, tout ça n’a plus aucune importance. La vérité, c’est que « la France de Macron » n’est qu’une petite chose racornie, quoique persuadée de porter beau : c’est la classe nuisible.

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La classe nuisible est l’une des composantes de la classe éduquée, dont la croissance en longue période est sans doute l’un des phénomènes sociaux les plus puissamment structurants. Pas loin de 30% de la population disposent d’un niveau d’étude Bac+2 ou davantage. Beaucoup en tirent la conclusion que, affranchis des autorités, aptes à « penser par eux-mêmes », leur avis compte, et mérite d’être entendu. Ils sont la fortune des réseaux sociaux et des rubriques « commentaires » de la presse en ligne. La chance de l’Europe et de la mondialisation également. Car la classe éduquée n’est pas avare en demi-habiles qui sont les plus susceptibles de se laisser transporter par les abstractions vides de « l’ouverture » (à désirer), du « repli » (à fuir), de « l’Europe de la paix », de « la dette qu’on ne peut pas laisser à nos enfants » ou du monde-mondialisé-dans-lequel-il-va-bien-falloir-peser-face-à-la-Russie-et-aux-Etats-Unis. La classe demi-habile, c’est Madame de Guermantes à la portée d’un L3 : « la Chine m’inquiète ».

La propension à la griserie par les idées générales, qui donnent à leur auteur le sentiment de s’être élevé à hauteur du monde, c’est-à-dire à hauteur de gouvernant, a pour effet, ou pour corrélat, un solide égoïsme. Car la demi-habileté ne va pas plus loin que les abstractions creuses, et ignore tout des conséquences réelles de ses ostentations abstraites. En réalité, elle ne veut pas les connaître. Que le gros de la société en soit dévasté, ça lui est indifférent. Les inégalités ou la précarité ne lui arrachent dans le meilleur des cas que des bonnes paroles de chaisière, en tout cas aucune réaction politique. L’essentiel réside dans les bénéfices de la hauteur de vue, et par suite d’ailleurs la possibilité de faire la leçon universaliste aux récalcitrants. En son fond elle est un moralisme – comme souvent bercé de satisfactions matérielles. Sans surprise, elle résiste à la barbarie en continuant de boire des bières en terrasse – ou, plus crânement encore, en brassant elle-même sa propre bière.

Demi-habile et parfaitement égoïste, donc : c’est la classe nuisible, le cœur battant du macronisme. Elle est le fer de lance de la « vie Macron » – ou du vivre ensemble La Poste. Partagée entre les déjà parvenus et ceux qui continuent de nourrir le fantasme, parfois contre l’évidence, qu’ils parviendront, elle est la classe du capital humain : enfin un capital qui puisse être le leur, et leur permettre d’en être  ! Ceux-là sont habités par le jeu, ils y adhèrent de toute leur âme, en ont épousé avec délice la langue dégénérée, faite signe d’appartenance, bref : ils en vivent la vie. Ils sont tellement homogènes en pensée que c’est presque une classe-parti, le parti du « moderne », du « réalisme », de la « French Tech », du « projet personnel » – et l’on dresserait très facilement la liste des lieux communs d’époque qui organisent leur contact avec le monde. Ils parlent comme un journal télévisé. Leurs bouches sont pleines de mots qui ne sont pas les leurs, mais qui les ont imbibés si longtemps qu’ils ont fini par devenir les leurs – et c’est encore pire.

Cependant, l’égoïsme forcené joint à l’intensité des investissements existentiels a pour propriété paradoxale de faire de la classe de « l’ouverture » une classe séparée et claquemurée, sociologiquement minoritaire en dépit des expressions politiques majoritaires que lui donnent les institutions électorales – qui disent là comme jamais la confiance qu’elles méritent. La seule chose qui soit réellement majoritaire, c’est son pouvoir social – mais comme on sait, à ce moment, il convient de parler non plus de majorité mais d’hégémonie. Sans surprise, la sous-sous-classe journalistique en est le joyau, et le porte-voix naturel. L’élection de Macron a été pour elle l’occasion d’un flash orgasmique sans précédent, ses grandes eaux. Au moment où nous parlons d’ailleurs, on n’a toujours pas fini d’écoper. En tout cas la classe nuisible est capable de faire du bruit comme quinze. Elle sait ne faire entendre qu’elle et réduire tout le reste – ouvriers, employés, des masses elles bien réelles – à l’inexistence. Au prix, évidemment, de la sourde accumulation de quelques « malentendus », voués un de ces quatre à faire résurgence un peu bruyamment.

Il pourrait y avoir là de quoi désespérer absolument si le « progrès intellectuel » de la population ne fabriquait plus que des possédés, et se faisait le parfait verrou de l’ordre social capitaliste. Mais la classe nuisible n’est qu’une fraction de la classe éduquée. C’est qu’en principe, on peut aussi se servir de capacités intellectuelles étendues pour autre chose. Bien sûr on ne pense pas dans le vide, mais déterminé par toutes sortes d’intérêts, y compris matériels, à penser. De ce point de vue les effets du néolibéralisme sont des plus ambivalents. S’il fabrique de l’assujetti heureux et de l’entrepreneur de lui-même, il produit également, et à tour de bras, du diplômé débouté de l’emploi, de l’intellectuel précaire, du startuper revenu de son esclavage. La plateforme OnVautMieuxQueCa, qui a beaucoup plus fait que les directions confédérales dans le lancement du mouvement du printemps 2016 – qui a même fait contre elles… –, cette plateforme, véritable anthologie en ligne de la violence patronale, dit assez où en est, expérience à l’appui, une large partie de la jeunesse diplômée dans son rapport au salariat. Et, sous une détermination exactement inverse, dans ses propensions à penser. On peut donc ne pas tomber dans l’exaltation « générationnelle » sans manquer non plus de voir qu’il se passe quelque chose dans ces tranches d’âge. Si d’ailleurs, plutôt que de revoir pour la dixième fois The social network et de se rêver en Zuckerberg français, toute une fraction de cette génération commence à se dire « ingouvernable », c’est sans doute parce qu’elle a un peu réfléchi à propos de ce que veut dire être gouverné, suffisamment même pour apercevoir qu’il n’y a va pas seulement de l’Etat mais de l’ensemble des manières de façonner les conduites, auxquelles les institutions formelles et informelles du capitalisme prennent toute leur part.

Sur ce versant-là de la classe éduquée, donc, ça ne macronise pas trop fort – sans compter d’ailleurs tous ceux à qui l’expérience prolongée a donné l’envie de changer de bord : les cadres écœurés de ce qu’on leur fait faire, les dégoûtés de la vie managériale, les maltraités, les mis au rebut, à qui la nécessité fait venir la vertu, mais pour de bon, qui ont décidé que « rebondir » était une affaire pour baballe exclusivement, ne veulent plus se battre pour revenir dans le jeu, et prennent maintenant la tangente. Or ce contingent de têtes raides ne cesse de croître, car voilà le paradoxe du macronisme : en même temps qu’il cristallise la classe nuisible, son effet de radicalisation, qui donne à l’époque une clarté inédite, ouvre d’intéressantes perspectives démographiques à la fraction rétive de la classe éduquée.

Cependant le privilège social de visibilité de la classe éduquée, toutes fractions confondues, n’ôte pas qu’on ne fait pas les grands nombres, spécialement dans la rue, sans la classe ouvrière mobilisée. En l’occurrence affranchie des directions confédérales, ou du moins décidée à ne plus les attendre. Mais ayant par suite à venir à bout seule de l’atomisation et de la peur. Pas le choix : il faut qu’elle s’organise – se -organise… Et puis s’organiser avec elle. Caisses de solidarité, points de rencontre : dans les cortèges, dans de nouveaux groupements où l’on pense l’action en commun, tout est bon. En tout cas, comme dans la jeunesse, il se passe quelque chose dans la classe ouvrière : de nombreux syndicalistes très combatifs, durcis au chaud de plans sociaux spécialement violents, virtuellement en rupture de centrale, font maintenant primer leurs solidarités de lutte sur leurs appartenances de boutique, laissent leurs étiquettes au vestiaire et ébauchent un front uni. Si quelque jonction de la jeunesse décidée à rompre le ban ne se fait pas avec eux, rien ne se fera. Mais la détestation de l’entreprise, promise par le macronisme à de gigantesques progrès, offre d’excellentes raisons d’espérer que ça se fera.

Il n’est pas certain que le macronisme triomphant réalise bien la victoire à la Pyrrhus qui lui est échue. C’est que jusqu’ici, l’indifférenciation patentée des partis de gouvernement censément de bords opposés parvenait encore vaille que vaille à s’abriter avec succès derrière l’illusion nominale des étiquettes de « l’alternance ». Évidemment, l’alternance n’alternait rien du tout, mais il restait suffisamment d’éditorialistes abrutis pour certifier que la « gauche » succédait à la « droite, ou l’inverse, et suffisamment de monde, à des degrés variés de cécité volontaire, pour y croire. Le problème du macronisme, c’est précisément… qu’il a réussi : sa disqualification des termes de l’alternance prive le système de son dernier degré de liberté, assurément factice mais encore doté de quelque efficacité résiduelle. Quand il aura bien mis en œuvre son programme, poussé tous les feux, par conséquent rendu folle de rage une fraction encore plus grande de la population, où trouvera-t-il son faux alternandum et vrai semblable, l’entité faussement opposée et parfaitement jumelle qui, dans le régime antérieur, avait pour double fonction de soulager momentanément la colère par un simulacre de changement tout en assurant la continuité, quoique sous une étiquette différente ?

Résumons-nous : bataille terminale au lieu du noyau dur – le rapport salarial, via le code du travail –, intégration ouverte de l’Etat et du capital, presse « en plateau », extase de la classe nuisible et radicalisation antagoniste des défecteurs, colère grondante des classes populaires promises à l’équarrissage, fin des possibilités théâtrales de l’alternance, disparition définitive de toute possibilité de régulation interne, de toute force de rappel institutionnalisée, de tout mécanisme de correction de trajectoire : à l’évidence il est en train de se former une situation. À quelque degré, ce gouvernement-du-barrage-contre-le-pire doit en avoir conscience puisqu’il approfondit le mouvement, déjà bien engagé, de proto-fascisation du régime : avec les ordonnances du code du travail, la normalisation de l’état d’urgence en droit ordinaire a été logiquement sa première préoccupation. Ultime moyen de contrôle de la situation, lui semble-t-il, mais qui contribue plutôt à l’enrichissement de la situation. Et confirme que la question de la police va se porter en tête d’agenda, comme il est d’usage dans tous les régimes où l’état d’illégitimité n’est plus remédiable et où ne reste que la force armée, la seule chose opposable à la seule opposition consistante : la rue. Car il est bien clair qu’il n’y a plus que la rue. Si « crise » désigne le moment résolutoire où les trajectoires bifurquent, nous y sommes. Quand tout est verrouillé et que la pression n’en finit pas de monter, il doit se passer quelque chose. Ce dont les forces instituées sont incapables, seul l’événement peut l’accomplir.

 

le 16 juin , Valentina… Nous avons rêvé à hauteur des étoiles, hommes et femmes…

6 juin 1963 (09:29 UTC) lancement de Vostok-6 avec à son bord Valentina Vladimirovna Terechkova, la première femme cosmonaute et la plus jeune, elle avait 26 ans. 

Après le succès du vol de Youri Gagarine, Sergueï Korolev, le père du programme spatial soviétique, a l’idée d’envoyer une femme dans l’espace. Ouvrière du textile à 18 ans, elle est choisie parmi plus de 400 candidates pour devenir, sous la houlette de Youri Gagarine, la première femme dans l’espace.

En 1971, elle devint membre du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, et députée.

. Elle reste à ce jour, la seule femme au monde à être partie seule dans l’espace.

J.e lai rencontrée en 1986 à Moscou alors qu’elle présidait l’Union des femmes soviétiques. Elle était charmante, directe. Je venais faire un reportage sur les femmes soviétiques, elle a protesté en disant qu’elles attendaient une parisienne et qu’elles voyaient arriver une ukrainienne… J’ai appris récemment qu’elle proposait de se rendre sur mars en sachant très bien que peut-être il n’y aurit pas de retour possible… peut-être était-ce parce que la planète était rouge? ou par nostalgie de l’espace, mourir au milie des étoiles…

Le 19 juin, elle était revenue su la terre…

danelle Bleitrach

 

Le vote ou le fusil, par Alain GARRIGOU

 

Date de publication : Janvier 2005
En février 1848, la révolution parisienne surprenait tout le monde et, avec la fuite rapide du roi Louis-Philippe, laissait bien dépourvus les nouveaux dirigeants improvisés. Quoique portés au pouvoir par l’insurrection, les hommes du Gouvernement provisoire craignaient d’abord la pression armée d’une foule parisienne d’autant plus exigeante qu’elle avait eu facilement raison de la monarchie censitaire. Devant des ouvriers en armes et échauffés, l’éloquence de Lamartine n’avait pas été de trop, pas plus que sa promesse lancée dans la salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville d’instituer le suffrage universel. Celui-ci n’était proposé par aucun programme politique, même si quelques rares républicains en évoquaient l’avènement dans un avenir indéfini. L’urgence l’imposa. Le suffrage universel consacrait l’inévitable abandon du système électoral censitaire car il était devenu impossible de se contenter d’un simple élargissement du cens électoral, comme le réclamait la campagne des Banquets, ce qui serait revenu à exclure les insurgés du corps électoral. Le décret du 5 mars 1848 avait d’abord vocation à ramener le calme.
Analyse des images
Identifié par son vêtement, un ouvrier abandonne son fusil pour déposer un bulletin de vote. Dans cette scène allégorique, le suffrage universel est symbolisé par une urne antique dont le modèle est assez éloigné des urnes réelles mais qui rattache la procédure aux sources les plus anciennes. L’allégorie présente encore la nouvelle institution comme une conquête populaire qui justifie d’autant plus que l’on dépose les armes. Ce n’était peut-être pas l’objectif de tous les insurgés, ni même de la plupart d’entre eux, mais l’idée s’en imposa. Au-delà de cette sorte d’interprétation immédiate de la révolution de février 1848 proposée par les républicains, l’abandon des armes pour le vote a valeur d’exhortation : la violence révolutionnaire menaçait toujours, de nombreuses armes étaient aux mains de la population parisienne, et le succès du suffrage universel restait incertain. L’insurrection populaire de juin 1848 confirma ces craintes, tout en donnant l’occasion aux forces de l’ordre de désarmer la population parisienne.
Interprétation
Au-delà d’un moment historique daté de la révolution de 1848, la substitution du bulletin de vote au fusil visait un sens de portée générale et universelle ; le rejet démocratique de la violence politique. Les promoteurs du suffrage universel avaient partiellement convaincu les partisans de l’ordre en réussissant à organiser les premières élections d’avril 1848 et à démontrer aussi que le vote populaire n’était pas révolutionnaire par essence, qu’il pouvait même se révéler conservateur. Dans un pays et un siècle agités par le cours incessant et ruineux des révolutions, le suffrage universel devint, non sans difficultés et à la suite d’une longue série d’élections régulières, ce qu’un homme de la IIIe République appelait de ses vœux : le « souffle régulier de la démocratie ». Quelle pouvait être la légitimité du recours à la violence quand le peuple devenait souverain par son bulletin de vote ? Si cette institution ne put empêcher immédiatement des insurrections comme la Commune de 1871, les justifications des révolutions furent désormais contestées au nom du suffrage universel, et des gouvernements opposèrent le suffrage universel en principe ou en actes, comme en 1968, aux « mouvements de la rue ».
Bibliographie
Vincent DUCLERT et Christophe PROCHASSON (dir.)Dictionnaire critique de la RépubliqueParis, Flammarion, 2002.
Alain GARRIGOUHistoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000Paris, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 2002.
Maurice AGULHON1848 ou l’Apprentissage de la RépubliqueParis, Le Seuil coll. « Points Histoire », nouv.
éd.
2002.
Pascal PERRINEAU et Dominique REYNIÉ (dir.)Dictionnaire du voteParis, Presses universitaires de France, 2001.
Pierre ROSANVALLONLe Sacre du citoyen.
Histoire du suffrage universel en France
Paris, Gallimard, 1992.
Pour citer cet article
Alain GARRIGOU, « Le vote ou le fusil », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 13 Juin 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vote-fusil
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Publié par le juin 14, 2017 dans histoire