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Archives de Catégorie: HISTOIRE

dominique vidal : « Le communisme, on a vu ce que ça a donné »

je suis à 100% d’accord avec cet article de dominique Vidal et c’est tout ce que je demande aujourd’hui aux communistes que d’arrêter de suivre les analyses qui lui sont imposées par la bourgeoisie, ils se tirent une balle dans le pied (note de Danielle Bleitrach)

Quiconque s’emploie à critiquer la mondialisation libérale se voit souvent opposer le « bilan du communisme » – sous-entendu : le goulag, la répression policière, les pénuries alimentaires… Cet argument, qui permet de disqualifier l’idée même de solution de rechange au marché capitaliste, montre combien il reste difficile de tirer les enseignements de la période soviétique.

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Bal sur une place de Yalta en Ukraine. Photographie de Davide Monteleone, 2007.
© Davide Monteleone/VII.

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis la chute du mur de Berlin. Pourtant, la propagande visant à réduire le « communisme réel » au goulag reste plus prégnante que jamais. Un spécialiste en la matière, l’historien Stéphane Courtois, répète même que « la dimension génocidaire des régimes communistes apparaît en toute clarté ». L’enjeu de cette bataille d’idées concerne moins le passé que le présent et l’avenir : il s’agit de bétonner dans l’opinion la conviction qu’il n’y a « pas d’alternative » à la loi des marchés.

Que le socialisme soviétique et ses variantes aient mis en œuvre – en la pervertissant – l’idéologie marxiste ou qu’ils lui aient été, dès l’origine, étrangers, peu importe en définitive : plus de soixante-dix ans durant, ce modèle a été, pour la majorité de l’humanité, identifié à l’idée même de socialisme. Et l’échec du premier a donc profondément entaché la seconde.

Les conséquences de la disparition de l’Union soviétique et de ses alliés européens auraient déjà dû semer le doute sur ces jugements à l’emporte-pièce. Pour les peuples concernés, il s’est agi d’un basculement dans le capitalisme sauvage, ouvrant une période de grave régression sociale et morale. Entre 1991 et 1994, l’espérance de vie à la naissance des hommes russes a diminué de sept ans ; en 2010, elle n’avait toujours pas retrouvé son niveau des années 1980.

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« Sans titre », photomontage d’Ion Barladeanu, 2006.
© Ion Barladeanu/2006/Coll. Emmanuel Rioufol.

Depuis 1991, d’un bout à l’autre de la planète, des mouvements de libération nationale ont également vu disparaître leur principal point d’appui : ayant perdu son statut d’enjeu dans le combat entre l’Est et l’Ouest, leur cause a quitté le devant de la scène internationale, perdant ainsi ses moyens d’action et d’influence. Palestiniens, Nicaraguayens, Angolais, Mozambicains, voire Sahraouis peuvent en témoigner douloureusement. A l’échelle mondiale, l’Occident, avec à sa tête les Etats-Unis, débarrassé de son ennemi principal et de la pression qu’il exerçait sur lui, a même pu se croire, un temps, seul maître du monde…

Le manichéisme de cette campagne fait aussi l’impasse sur le contexte historique de l’expérience communiste. La révolution d’octobre 1917 a mis en chantier la première société échappant au système capitaliste qui, depuis son apparition, régnait sans partage sur la planète. Cette « première » s’est déroulée dans un pays peu avancé, puis dans des Etats à peine libérés du joug colonial. Enfin, elle a dû faire face à l’hostilité du monde occidental (boycotts de tous ordres, ruineuse course aux armements et aux interventions étrangères, etc.).

Avant sa sanglante décomposition, la yougoslavie a expérimenté des formes audacieuses d’autogestion.

Reste que le passage, si courant qu’on pourrait le penser obligé, des expériences communistes par des phases de répression massive, parfois monstrueuse, impose à quiconque croit en un changement radical de nos sociétés un devoir de réflexion. Il importe de mettre au jour les racines et les mécanismes de cette dégénérescence comme les raisons de la faillite des tentatives de réforme démocratique de ces régimes. Dernière en date, le « printemps de Prague » de 1968, que Moscou et ses alliés écrasèrent militairement, sans mesurer que cette ultime aventure équivalait, à terme, à un suicide collectif.

Mais les leçons à tirer de sept décennies de communisme ne sont pas que négatives. Quiconque visitait l’Union soviétique ne pouvait manquer d’être frappé par le niveau culturel exceptionnel de sa population, par la gratuité de l’éducation supérieure, le prix très bas du logement. La Chine, malgré le terrible gâchis de la période maoïste, est devenue la deuxième puissance mondiale par son produit intérieur brut (PIB). La Yougoslavie, avant sa sanglante décomposition, avait expérimenté des formes audacieuses d’autogestion. Cuba a construit un système de santé sans égal en Amérique latine. Le Vietnam est parvenu à surmonter des décennies de guerres, française puis américaine…

Bref, rien ne serait plus absurde que de répondre à la campagne de disqualification du communisme par le silence, en dissimulant ses expériences sous le tapis. Analyser ces dernières, en comprendre les ombres comme les lumières, constitue un moment nécessaire de la reconstruction d’un projet de transformation sociale.

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la jeunesse et l’engagement… De Marx aux lanceur d’alerte…

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C’est le jour du baccalauréat, le bac, l’angoisse de milliers de jeunes gens, celui aussi où aujourd’hui débute le procès d’Adlane et je publie ce texte de Snowden, qu’est-ce que la vie privée, la vie privée de quoi disait Henri Lefebvre ?

Une de ses déclarations retient mon attention, à l’ère de l’informatique celle-ci rejoint la proclamation du jeune Marx sur la « vocation » des jeunes gens:

« Si vous croyez en quelque chose, vous devez être prêt à défendre ce quelque chose ou vous n’y croyez pas vraiment du tout. Il y aura toujours des conséquences pour les opposants au pouvoir et il ne fait aucun doute que j’ai dû faire face à des représailles, comme tous les lanceurs d’alerte d’intérêt public sortant de la communauté du renseignement au cours des dernières décennies, depuis Daniel Ellsberg. Mais cela ne veut pas dire que cela ne vaut pas la peine d’être fait. Ce sont des risques qui valent la peine d’être pris. »

les premiers textes de Marx connus sont trois dissertations écrites au lycée en 1835, il a appris le grec, le latin, le français, et un peu d’hébreu et il va partir étudier le droit comme son père. Il va choisir la philosophie.  Ce parcours est celui d’un jeune homme du XIX e siècle, mais déjà Marx témoigne d’une passion proche de bien des adolescents aujourd’hui, de leur inquiétude réelle à la fois sur la possibilité d’un emploi mais aussi le besoin de s’engager.

La troisième dissertation de Karl Marx lycéen est un commentaire sur la vocation professionnelle et il explique que celle-ci doit être guidée par « le devoir, le sacrifice de soi,le bien être de l’humanité et le souci de sa propre perfection« . Ces intérêts ajoute-t-il ne sont pas contradictoires les uns des autres. Et il lie le progrès de l’humanité à toutes les angoisses qu’il a sur son propre devenir. le mauvais choix professionnel,soutient-il risque de rendre un homme malheureux toute sa vie » Mais au moment d’opérer ce choix, il note que l’on ne peut pas faire abstraction des contraintes personnelles dont les premières sont d’ordre sociales, comme physique.

je souhaiterais que les communistes aient à coeur là encore d’interpeller la jeunesse à la fois sur les conditions matérielle et sur la vocation entant qu’elle est « réalisation » personnelle mais aussi mise au service de l’humanité, les deux étant liés.

Comment parler à la jeunesse? Ernst Bloch a déjà dit des choses là-dessus dans le principe espérance que je vous recommande comme lecture de l’été (on peut rêver)… Moi j’ai envie de leur dire, à Adlane en particulier, mais aussi à ceux qui passent le bac, ce que Ernst Bloch qui avait quitté la RDA pour la RFA, expliquait néanmoins: il disait que la pire des sociétés socialistes valait mieux que le meilleur des systèmes capitalistes, parce que dans le premier il restait le principe espérance: le droit à défendre une vocation au service de l’humanité qu’autant qu’à sa propre perfection… C’est à eux de mettre en oeuvre… Ne pas renoncer à leurs ambitions et lutter contre les contraintes, les dépasser collectivement…

Danielle Bleitrach

 

 

QU’en pensez vous?

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Soviet Visuals

Soviet Visuals x World Cup

Entre-nous, au point où en sont les commentaires sportifs, à la télé et sur les réseaux sociaux, vu l’enthousiasme des Français qui se souviennent (enfin) qu’ils ont jadis participé à un camp dans lequel la Russie de Lénine a joué un rôle essentiel,  il ne reste plus qu’à constater que « les Allemands ont été arrêtés devant Moscou, « comme d’habitude! ».

Mais puisque nous en sommes aux références historiques au service du chauvinisme, je vous signale qu’après avoir pris de justesse Moscou, ce fut la Berezina pour les Français, la débâcle…

Que Staline affirmait que les Allemands d’Hitler ne pouvait pas prendre Moscou, il ajoutait : « Napoléon a pu le faire, mais c’était parce que tout en étant un envahisseur, il représentait les forces progressistes de son temps alors qu’Hitler c’est la réaction »

Après ces remises à jour historique, qu’est-ce que le football par rapport à Lénine, le sport le plus populaire de la planète ou le fric, la corruption, la fifa ? Très caractéristiques des contradictions de la période dans laquelle nous sommes.

Lénine qui reste debout en Russie surveille tout ça, peut-être se demande-t-il quand est-ce qu’il va devoir reprendre du service.

Danielle Bleitrach

Once again Germany leaves empty handed in Moscow 👀

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toujours la très précieuse Annie Lacroix-Riz : l’Ukraine dans l’Histoire

 

Le sommet Trump-Kim montre que le pouvoir américain a décliné Par Dmitry Shlapentokh

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Source: Global Times Publié le: 2018/6/7 20:53:40 http://www.globaltimes.cn/content/1106038.shtml# Global Times est un site en anglais qui émane directement du pouvoir chinois. Ses publications ont donc un sens dans le contexte de la rencontre entre TRump et le leader de la COrée du Nord. L’analyse qui est faite ici du déclin de l’empire américain reprend certains thèmes chers au pouvoir chinois, à savoir qu’il y a eu une erreur d’interprétation par les Etats-Unis de la chute de l’URSS et de leur toute puissance. Le caractère irrationnel de la politique non pas de TRump, mais des élites capitalistes américaines, témoigne de leur absence de moyens à maintenir un leadership mondial, le traitement réservé à leurs alliés alors même que ce pouvoir américain exige qu’ils en assume frais et conséquences est le signe de leur déclin. A méditer non seulement pour le Japon et la Corée du sud, mais pour le récent G7 et notre médiocre « jupiter ». (note et traduction de Danielle Bleitrach)

 

Les médias sont remplis  d’articles sur la rencontre très probable entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un . Pourtant, l’un des aspects du rapprochement est souvent ignoré : à savoir comment Trump traite les alliés des États-Unis et comment il a informé les observateurs sur la nature générale de la politique étrangère des États-Unis.

Dans une de ses récentes déclarations, Trump a noté que si les négociations échouaient, les Etats-Unis s’engageraient dans une guerre à grande échelle avec la Corée du Nord et, a-t-il assuré à l’électorat américain, la Corée du Sud paierait pour la confrontation. Les partisans de Trump acceptent ses déclarations et le félicitent comme un gestionnaire perspicace qui économise l’argent des contribuables.

Pourtant, une analyse plus détaillée de la déclaration de Trump indique non seulement le manque de logique, mais un élément de folie. Ce n’est pas seulement le fait que la Corée du Sud et le Japon seraient complètement dévastés en cas de guerre, mais que de ce fait leur désir de couvrir les dépenses américaines et, d’une manière générale, de soutenir les entreprises américaines, est discutable. Si l’on s’en souvient, il y a quelques mois, Trump a publiquement déclaré qu’il préférait commencer une guerre en Corée du Nord avant d’avoir des missiles qui pourraient frapper les Etats-Unis et a déclaré qu’il comprenait qu’une guerre entraînerait des milliers de morts. Il a ajouté qu’il préférerait voir ces morts en Corée du Sud et au Japon plutôt qu’aux États-Unis. Ainsi, Trump est prêt à sacrifier la Corée du Sud et le Japon et dans le même temps  attend d’eux un soutien plein et entier de  sa politique envers la Corée du Nord.

Beaucoup de commentateurs américains, ceux des médias libéraux et de gauche, conviennent volontiers que Trump est un militariste fou, un tyran affreux et lubrique qui a fait un faux pas après l’autre, et par conséquent, sa destitution et son remplacement par un chef plus approprié conduirait à une politique étrangère américaine plus saine. Ainsi, tout le problème est réduit à Trump en tant que personne.

Ce n’est pas vraiment le problème. La politique de Trump représente les vues d’une grande partie   de l’élite américaine. Incapable de mesurer la capacité dévastatrice des Etats-Unis pour maintenir leur hégémonie mondiale et enclin à mal interpréter la fin de la guerre froide, cette politique s’est engagée dans des actions imprudentes et, à l’occasion, dans une verbalisation presque insensée.

L’effondrement de l’URSS a été considéré par l’élite américaine non pas comme un ticket de loterie gagnant délivré par Gorbatchev, mais comme une affirmation de la supériorité socio-économique et militaire des Etats-Unis. Des guerres «préventives», en réalité des guerres d’agression, ont été lancées par le président démocrate Bill Clinton contre la Serbie / Yougoslavie (1999) et plus tard par le président républicain George W. Bush (2001 et 2003) contre l’Afghanistan et l’Irak. Le pouvoir « néo-conservateur »  n’a même pas pris la peine de justifier moralement   les actions américaines.

Robert KoganKagan, l’un des principaux idéologues de l’administration Bush, a analysé que les Européens venaient de Vénus. Ce qui l’oppose  à croire que les Américains viennent de Mars; ils comprennent que ce n’est que la force qui domine en politique étrangère, et puisque les États-Unis sont la nation la plus puissante de la terre, ils peuvent faire ce qu’ils veulent sans être dérangés par des justifications morales. Le président Barack Obama a critiqué la politique étrangère de ses prédécesseurs. Pourtant, comme Bush, il n’a pas compris la raison de l’effondrement de l’URSS, le déclin continu de la capacité industrielle et de l’économie des États-Unis en général et les limites de la puissance impériale américaine.

Obama n’a pas compris que les Etats-Unis n’avaient tout simplement pas assez de ressources pour une domination mondiale. Selon lui, le problème était simplement que les responsables n’étaient pas assez « intelligents ». Par conséquent, lorsque hillary Clinton est devenue  secrétaire d’État , elle croyait qu’une stratégie sophistiquée résoudrait tous les problèmes. Les Etats-Unis ne seraient pas directement impliqués: ils « mèneraient par derrière ». En conséquence, Clinton a soutenu les islamistes pendant la guerre civile en Libye, en supposant qu’ils pourraient facilement être apprivoisés après avoir accompli leur tâche. Ils ont en effet renversé Mouammar Kadhafi et l’ont assassiné. Pourtant, ils n’ont pas été apprivoisés et ont rapidement « récompensé » l’ « intelligente » Clinton en tuant l’ambassadeur américain et plusieurs employés de l’ambassade.

Par conséquent, au lieu de l’expansion de la présence impériale américaine, celle-ci a en réalité diminué, comme l’a montré la débâcle au Moyen-Orient. Comme Trump l’a lui-même reconnu plus tard, cela a coûté 7 billions de dollars américains et  la vie à des milliers de soldats américains. En même temps, il n’y avait pas de fin en vue.

Le fardeau économique de maintenir l’empire a conduit à se retirer du Moyen-Orient, où les États-Unis ne conservent qu’une force squelettique. Trump a de nouveau ignoré les faits – l’incapacité de maintenir l’empire – et a tout réduit à l’hypothèse qu’Obama et ses conseillers n’étaient «pas intelligents» et ont permis aux alliés et aux ennemis américains de profiter du pays. Pourtant, Trump a suivi les traces d’Obama.

Trump a proclamé que rien ne serait changé dans les arrangements socio-économiques des États-Unis en plus d’avoir des réductions d’impôt pour les riches qui ne seraient guère disposés à réinvestir de l’argent dans les usines et les routes américaines. Selon Trump, le problème était que toutes les présidences précédentes, à commencer par Bush, n’étaient pas à la hauteur de la tâche, et maintenant, lui, « intelligent et coriace », réaliserait tout ce à quoi ils avaient échoué.

Pourtant, ses déclarations, par exemple, sa demande de paiement des alliés qu’il voulait sacrifier, indiquait non seulement l’irrationalité mais la faiblesse implicite. En effet, la transition rapide vers une guerre nucléaire imminente face à Kim indiquait le sentiment subconscient d’insécurité et de faiblesse. Kim pouvait difficilement prendre au sérieux la menace de guerre de Trump et son «scénario de Kadhafi». Trump aurait frappé la Corée du Nord depuis longtemps, si ce n’est selon la note sobre du général Mattis qu’un conflit à part entière aurait des conséquences catastrophiques, non seulement pour la Corée du Nord, la Corée du Sud et le Japon, mais pour les États-Unis. Il a également compris que ni la Corée du Sud ni le Japon ne seraient entièrement du côté des États-Unis. La négociation est la seule option qui, indépendamment de ses résultats, soulignerait implicitement capacité décroissante d’imposer son pouvoir au reste du monde. En effet, aucun président américain ne traiterait d’égal à égal le chef d’un petit pays qui a été surnommé «Etat voyou» et que des générations de présidents ont rejeté comme ne méritant pas de siéger avec le chef d’une superpuissance.

Le fait même que Kim discutera de ces questions avec Trump indique non seulement son statut de leader d’un Etat nucléaire, mais serait implicitement un signe du statut décroissant des Etats-Unis sur la scène mondiale, indépendamment de l’orgueil de Trump.

L’auteur est un professeur agrégé de l’Université de l’Indiana, South Bend, Indiana. opinion@globaltimes.com.cn

 

2ème partie du Texte d’Annie Lacroix Riz sur la célébration de Charles Maurras

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras [2e partie] Une commémoration-célébration par un biographe faisant l’unanimité des « historiens du consensus »

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2e partie de cet article détaillé sur la commémoration de Charles Maurras – afin de faire vivre le débat historique. Nous publierons les réponses d’historiens à cet article.

I. Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras

II. Une commémoration-célébration par un biographe faisant l’unanimité des « historiens du consensus »

III. – De l’urgence de la réédition des « collabos » au rôle du Haut comité aux commémorations nationales de 2011 à 2018

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras, par Annie Lacroix-Riz [2e partie]

Par Annie Lacroix-Riz, professeur émérite université Paris 7

II. – Une commémoration-célébration par un biographe faisant l’unanimité des « historiens du consensus »

« On se demande ce qui a traversé l’esprit des auteurs du registre [des Commémorations nationales] lorsqu’ils ont proposé une commémoration nationale de cet ami des nazis et soutien au régime de Vichy », a observé le journaliste Thomas Hanke le 29 janvier 2018. « On se demande [aussi] ce qui [leur] a traversé l’esprit » en sélectionnant à cet effet un historien si entiché du « maître ». Et ce alors que Jean-Noël Jeanneney, interviewé le 23 mars 2018 par Emmanuel Laurentin à la Fabrique de l’histoire, sur France Culture, deux jours après l’annonce de la démission de dix des douze membres du Haut comité aux commémorations nationales, a tenu à disculper une fois de plus son collègue Pascal Ory et lui-même – décideurs de cette commémoration contemporanéiste – de toute admiration ou « approbation » de Maurras, et reproché à Mme Nyssen d’avoir « laissé penser » qu’il en allait autrement. L’« émotion » soulevée serait illégitime, et il n’y aurait aucune ambiguïté sur le caractère « anti-républicain » du « personnage », qui avait dit souhaiter « fusiller Léon Blum dans le dos ».1

  • A- Olivier Dard et l’Institut d’études politiques : « les historiens du consensus » croisés contre le « fascisme français » de droite

Si la « désapprobation » de Jean-Noël Jeanneney et de Pascal Ory est sincère, ils n’ont pas lu la biographie de Maurras, supposée avoir qualifié Olivier Dard comme commémorateur. On peut même se demander s’ils l’ont ouverte : son sous-titre, Le maître et l’action, explicite sur l’admiration de l’auteur pour son héros, ne figure pas sur la première de couverture. Dans la même hypothèse d’antipathie contre Maurras, ils n’ont pas lu la fameuse « notice » qui a évacué son antisémitisme au-delà de l’Affaire Dreyfus. S’ils ont lu tout ou partie des deux écrits, ils n’en ont pas été choqués. Ils ont estimé, comme le « Haut comité aux célébrations nationales » de 2011 (dont ils faisaient déjà partie, j’y reviendrai), non seulement que Maurras méritait comme Céline l’hommage national mais que leur pair Olivier Dard était apte à fournir à la population française dans un « recueil » officiel la connaissance de base sur le nouveau commémoré. Sans parler de leur respect pour la liberté d’expression historique contre la « censure » insupportable qu’aurait constituée le brutal retrait de la notice.

Notons que l’historien avait beaucoup pour plaire à ces juges et arbitres.

Olivier Dard a fait ses études d’histoire à l’Institut d’études politiques de Paris, y a préparé sous la direction de Serge Berstein et soutenu en 1993 sa thèse « Les Novations intellectuelles des années trente : l’exemple de Jean Coutrot »2 , publiée sous le titre de Jean Coutrot : de l’ingénieur au prophète. Il a amorcé là une série de travaux sur des chefs du fascisme français, tous passés par l’Action française et « le maître » Maurras, tel Bertrand de Jouvenel, hitlérien d’avant-guerre et d’Occupation. Sans négliger « l’Action française, Charles Maurras et Jacques Bainville », objet de diverses codirections d’ouvrages et colloques publiés. « Il s’inscrit dans la tradition de l’histoire politique renouvelée au sein de cette institution par René Rémond et ses successeurs, dont son directeur de thèse Serge Berstein », allusion de sa fiche Wikipédia3 méritant précision.

Il perpétue en effet « la tradition » née dans les années 1950 à l’Institut d’études politiques sous l’égide de René Rémond, Raoul Girardet et Maurice Duverger, qui ont nié bec et ongles l’existence d’un fascisme français né de l’Action française au début des années 1920, antisémitisme obsessionnel compris. Cette équipe fondatrice a largement contribué des années 1950 jusqu’à une date récente à la formation des élites politiques. Son influence et celle de ses successeurs ont grandi au fil de la droitisation des dernières décennies, qui a institué une tutelle de fait de l’IEP sur l’histoire contemporaine4 : cet héritier direct de l’École libre [privée] des Sciences politiques d’avant-Libération, où Jean-Noël Jeanneney a longtemps enseigné bien qu’il ait préféré depuis 2011, en tant que membre du Haut comité, son titre d’« ancien ministre » à celui de professeur émérite , y a imposé les méthodes et problématiques de son « histoire politique ».

Et ceux qui ont un temps accompagné l’équipe fondatrice, à partir des années 1970, puis lui ont succédé, parmi lesquels Serge Berstein et Michel Winock, ont animé une campagne aussi féroce qu’elle contre l’idée même d’un « fascisme français » de droite et contre ceux qui osaient soutenir, archives originales à l’appui : que l’Action française était bien « la matrice » stricto sensu de ce « fascisme français » ; que ses éléments issus de l’extrême gauche, tels Marcel Déat et Jacques Doriot, transfuges respectifs de la SFIO et du PCF, extrêmement minoritaires, s’étaient contentés de déserter leur camp initial sans avoir forgé ce fascisme ; que ses bailleurs de fonds patronaux l’avaient dans les années 1920 porté sur les fonts baptismaux, aux côtés de la droite classique, dite aujourd’hui « républicaine », avec une ardeur fouettée en 1924 par le programme d’« impôt sur le capital » du Cartel des Gauches d’Herriot, programme pourtant strictement électoral et tôt remisé ; que ces mêmes tuteurs patronaux avaient, pendant la Crise, œuvré à l’unification des fameuses « trois droites » respectivement libérale (orléaniste), bonapartiste et conservatrice (légitimiste). La « typologie », forgée par René Rémond d’une subdivision en « trois familles héritées des conflits du 19e siècle [, qui] a fait date », note sa fiche Wikipédia5 , avait perdu toute pertinence dans la « radicalisation » droitière des années 1930, avant que leur fusion n’éclatât aux yeux de tous à l’été 1940.6.

L’historien américain Robert Soucy avait présenté cette thèse sur le « fascisme français » en deux ouvrages, respectivement consacrés à sa « première vague », en 1986 (French Fascism, the first wave, 1924-1933), puis à sa « deuxième vague », en 1995 (French Fascism, the second wave, 1933-1939). Ils ont été traduits, pour le premier, au bout de six ans, pour le second, au bout de neuf : un des signes du veto de l’IEP contre tout débat sur « le fascisme français », que confirmèrent les attaques qui suivirent contre Soucy. Le premier livre avait reçu un titre partiel mais honnête, « Le Fascisme français, 1924-1933 », le second, un titre trois fois fallacieux, Fascismes français ? 1933-1939 : mouvements antidémocratiques : l’affirmation d’un fascisme unifié et de droite y était remplacée par deux absurdités, un pluriel suivi d’un point d’interrogation; un sous-titre postiche complétait l’escroquerie7. Soucy avait osé imputer le fascisme aux décideurs économiques; nier « l’autonomie du politique »; enjoindre les « historiens du consensus », que le qualificatif mit en rage, de recourir non seulement à la presse, aux textes idéologiques publiés, aux « témoignages » a posteriori et à la seconde main, mais aussi aux archives originales, notamment policières (base de l’histoire politique, précisément), qui ruinaient leur thèse. Ce crime de lèse-majesté exigeait représailles.

En 2006-2007, Michel Winock et Serge Berstein lui livrèrent un assaut furieux, ciblant aussi d’autres historiens anglophones, entêtés sur le « fascisme français », sa composition et sa « matrice », l’Action française, tel Brian Jenkins8. Serge Berstein se déchaîna en 2007 contre Soucy, un « des historiens étrangers, acharnés à vouloir démontrer l’existence d’un fascisme français », et contre l’ouvrage Le mythe de l’allergie française au fascisme, accusé d’user du « terrorisme intellectuel appliqué par les staliniens zélés en une époque qu’on voulait croire révolue ». Le summum fut atteint par la revendication de la compétence exclusive des « historiens du consensus » : « la plupart des historiens français qui s’intéressent à la question ne voient guère l’utilité de continuer la discussion avec des partenaires qui refusent les termes normaux d’un débat scientifique », eux qui pratiquent « le croisement des sources multiples » [à l’exception des archives]. D’ailleurs, « si les arguments de Robert Soucy et de ses amis paraissaient historiquement fondés, ils auraient fait autorité depuis longtemps chez les historiens français ».9 La guerre d’usure inexpiable conduite contre lui par cet aréopage a abouti en France à son effacement historiographique, d’autant plus radical que la traduction française des deux ouvrages du malheureux « historien étranger » a été rayée de la carte éditoriale : ils sont désormais introuvables, sauf d’occasion, à un prix prohibitif.10https://www.chasse-aux-livres.fr/prix/2130419828/le-fascisme-francais-1924-1933-robert-soucy?query=Robert%20Soucy

Ainsi avait-il été confirmé que toute relique d’analyse « de classe » était strictement bannie de l’IEP ; et que la hargne des équipes fondatrices contre la thèse d’un « fascisme français » non issu de la gauche demeurait intacte. Ce postulat vieux de plus de soixante ans n’avait probablement pas eu des fondements exclusivement scientifiques.

  • B- Le passé bonifié des contemporains de l’Occupation

Le trio initial Rémond, Girardet, Duverger de l’IEP, successeur de l’École libre des Sciences politiques au remarquable palmarès vichyste, a été largement présenté comme lié à la Résistance, qualité couramment considérée après-guerre comme valant adhésion à la démocratie et à la République. Raoul Girardet, dont le cheminement de l’Action française à l’OAS relève de la logique, aurait cependant, assure sa notice Wikipédia, comporté un glorieux passage à « la Résistance », récompensé d’une « Croix de Guerre 1939-1945 ». Mais, outre que cette haute récompense n’a pas toujours été attribuée à d’incontestables résistants, cette action résistante n’est étayée par aucune source historique. Tout au plus pourrait-on évoquer ici la « vichysto-résistance », concept dont l’IEP a fait depuis les années 1990 un usage immodéré, à la suite de Jean-Pierre Azéma11. Les sources originales font des présumés « vichysto-résistants » de simples « vichysto-américains », qui ne rejoignirent au mieux de Gaulle qu’après un stage giraudiste : ladite fiche le concède12. La fiche de René Rémond est lapidaire sur 1940-1944, à l’exception d’une recension des marques d’un catholicisme sis du côté de Vichy plus que de l’adhésion à la Résistance ou à « Témoignage chrétien ». L’hommage nécrologique de Raphaël Spina au « participant actif de l’aumônerie et de la Résistance normalienne », quoique vibrant, n’est pas plus étayé.13

On dispose en revanche sur Maurice Duverger, d’archives stricto sensu, de nature à rectifier les notices officielles enflammées que son passé fasciste (le mot manque toujours), henriotiste et PPF, reconnu, n’a pas troublé. La nécrologie du « “pape” de la science politique française » rédigée par Le Monde, dont il avait été « une des grandes signatures […]. Huit cents articles entre 1946 et 1994, souvent publiés à la “une” du quotidien », est, concernant sa biographie d’avant-guerre et d’Occupation, un chef-d’œuvre d’omissions ou de contrevérités dignes de la biographie de Maurras. J’en signale en italique les passages concernés, commentés plus loin. Le très jeune homme d’origine bourgeoise, passé par le « collège catholique Grand-Lebrun, où l’a précédé François Mauriac », « adhère » à 16 ans, « fin 1933, […] à l’Union populaire républicaine, dont la figure de proue est un jeune professeur de l’enseignement libre en Gironde, Philippe Henriot, le futur ministre de la propagande de Vichy. En décembre 1936, Maurice Duverger rompt avec Henriot dont l’art oratoire, dira-t-il plus tard, le fascinait, pour rejoindre le Parti populaire français de Jacques Doriot. Le Parti populaire français (PPF) n’est pas encore le mouvement fasciste qu’il deviendra. Mais c’est déjà une formation populiste, antiparlementaire, où les antisémites donnent de la voix. Maurice Duverger est promu secrétaire de la Fédération du Sud-Ouest des jeunes doriotistes, l’Union populaire de la jeunesse française. “Tout cela, écrira-t-il dans un livre de souvenirs, était idéaliste et irréaliste. J’avais vingt ans” (L’Autre côté des choses, Albin Michel, 1977). » Il aurait d’ailleurs, « à partir de 1938, […] quitté le PPF parce “qu’il a dévié vers la droite ”», puis « se consacr[e] à sa formation de juriste [,…] voie […] choisi[e]un peu par hasard. […] En 1942, il est reçu à l’agrégation de droit public après avoir soutenu sa thèse sur L’Affectation des immeubles domaniaux aux services publics. Professeur de droit à Poitiers (1942-1943), puis à Bordeaux (1943-1955), il est nommé dans la capitale en 1955 où il enseignera jusqu’à l’âge de la retraite, en 1985. […]

Périodiquement, Maurice Duverger était sommé de s’expliquer sur ses engagements politiques d’avant-guerre et ses écrits de jeunesse sous l’Occupation. L’article qui lui a été le plus reproché figure dans les numéros de juin et décembre 1941 de la Revue de droit public et de la science politique. Intitulée “La situation des fonctionnaires depuis la révolution de 1940”, cette étude en deux parties porte sur les lois de Vichy qui excluent les juifs et les femmes mariées de la fonction publique. Cet article, répétait Maurice Duverger lorsqu’on lui en faisait grief, se voulait purement scientifique, c’est-à-dire descriptif et neutre. Selon l’usage, l’auteur n’avait pas à juger du bien-fondé de ces mesures. ».14

La notice passait rapidement sur le premier héros de Duverger, Henriot, un des chefs incontestés du fascisme français issu de l’Action française, catholique ultra, déchaîné contre la Révolution française, la République, son « école unique et gratuite » et ses lois, frénétique antisémite, anti-métèques, anti-maçonnique, anti-rouge, putschiste avéré depuis le 6 février 1934, associé à toutes les phases du complot contre la République, lié à Doriot de 1937 dans le cadre du « Front de la Liberté » qu’il dirigeait, pronazi de moins en moins discret et Munichois proclamé, etc. Ce qui ne l’empêchait pas, comme la plupart des ligueurs, tel Xavier Vallat, d’être membre et orateur privilégié de la droite classique, en l’occurrence de la la Fédération républicaine de Louis Marin et François de Wendel, séduite par l’efficacité de son « art oratoire ».

Le Parti populaire français (PPF), fondé par la banque Worms à l’été 1936, puis richement subventionné par tout le grand capital (Comité des Forges et son président François de Wendel inclus) fut d’emblée un « mouvement fasciste ». Et d’autant plus fondamentalement antisémite que ses vrais maîtres, hauts cadres de la banque Worms (tels Pierre Pucheu, éminent membre de son bureau politique et François Lehideux, par ailleurs directeur général de la Société anonyme des Usines Renault (SAUR) de son oncle), avaient un passé Action française. Les transfuges du PCF, apparents dirigeants du PPF, tels Doriot et Marschall, affectés à la propagande de conquête des « masses » au-delà de leur Saint-Denis d’origine s’adaptèrent d’emblée à l’antisémitisme de rigueur. Mais ce parti n’eut pas à « “dévi[er] vers la droite ”». Sa chute d’avant-guerre ne résulta pas d’une « droitisation », mais des aléas consécutifs à la défaite ouvrière du 30 novembre 1938 : celle-ci en rendit l’usage et le financement du grand patronat momentanément inutiles, et ce brutal retrait l’obligea à quitter son siège début 1939.

S’il avait alors abandonné le PPF, Duverger n’aurait fait que s’aligner sur les chefs de son bureau politique, salariés de la banque Worms, qui désertèrent en invoquant leur brusque découverte du versement de fonds étrangers et anti-patriotiques : ils s’étaient aperçus, sidérés, que Doriot avait « été “arrosé” par le gouvernement de Rome » (mais ils omirent de parler des fonds allemands)15. Quant à la « voie […] choisi[e]un peu par hasard » par le jeune chef PPF de Bordeaux, elle n’était, pour le moins, pas antagonique avec son activisme politique, dans cette ville que « les Allemands […] considéraient eux-mêmes […] comme la ville la plus collaborationniste de France »16. Ses magistrats, conformes à ceux que Virginie Sansico a décrits, pour Lyon, font office de modèles de « la magistrature déshonorée » tant sous l’Occupation qu’après la Libération, où, presque tous maintenus en poste, ils battirent des records dans le sabotage général de « l’épuration »17. On peut juger du caractère « purement scientifique, […] descriptif et neutre » de l’article de 1941 de Duverger par le minuscule extrait qu’en reproduit la brève « discussion » de sa fiche Wikipédia : : « L’élimination des fonctionnaires juifs des administrations publiques ne constitue nullement une sanction disciplinaire prise à leur égard. Ils ne sont point révoqués à cause d’une faute qu’ils auraient commis dans l’exercice de leurs fonctions, mais parce qu’on a estimé que l’intérêt public exigeait ce renvoi. La mesure qui les frappe a donc le caractère d’une mesure de nécessité publique »18. Toutes les notices officielles, nécrologiques ou non, consacrées à Duverger, sont de la même eau que celle du Monde, telle ladite fiche. Elle cite non un extrait de l’article de 1941, mais le témoignage de novembre 1988 du doyen Georges Vedel, autre gloire de l’IEP, en défense de Duverger au procès que ce dernier intenta et gagna alors contre Actuel, hebdomadaire (du très bien informé Jean-François Bizot, héritier, pour le coup réellement anticonformiste, des Gillet de Rhône-Poulenc, précision absente de la fiche) qui avait rappelé ce lourd passé. Car, avait certifié Vedel, « loin d’approuver le principe des mesures frappant les fonctionnaires juifs et encore moins d’en favoriser l’application, Maurice Duverger en a proposé une interprétation totalement restrictive de nature à en paralyser l’effet, ce qui, dans les circonstances du moment, constituait la contribution la plus efficace qu’un juriste pût apporter à l’opposition aux textes qu’il commentait.»19

Duverger, admet Wikipédia, a dès l’âge de quinze ans […] milit[é] dans des groupes d’extrême droite bordelais » et, membre à Bordeaux du PPF, dirigé cinq ans plus tard son « organisation de jeunesse ». Puis, professeur de droit, il a accepté « durant l’occupation […] d’enseigner à l’Institut d’études corporatives et sociales, fondé sous l’égide20 du maréchal Pétain pour y former les cadres de la Révolution nationale. » Mais, l’agrégé de droit, à 25 ans, et toujours chef du PPF bordelais, n’aurait été « proche du régime de Vichy [que] pendant sa première période » et se serait « rapproché de la Résistance », affirmation ayant pour seule référence son énorme écho médiatique « après la Libération ».

C’est en effet seulement d’alors que date ce présumé rapprochement, pas amorcé dans « la [dernière] période » de Vichy, pas même, à la connaissance de l’occupant, après le débarquement du 6 juin 1944. Une « note » du 16 juin « sur l’institut d’études corporatives et sociale », incluse dans un « dossier 5 » des 16-30 juin 1944 rédigé pour Abetz par deux de ses collaborateurs, dont le Dr Karl Epting champion de la collaboration intellectuelle d’avant-guerre et d’Occupation à l’Institut allemand de Paris, qui disposait d’une puissante antenne à Bordeaux , atteste:

1° que ledit institut était sous direction effective allemande : ses « dirigeants […] sont tous des hommes très sûrs, très éprouvés et parfaitement conscients de leur tâche. La politique sociale qu’ils propagent selon les directives de l’administration centrale de l’institut est parfaitement conforme aux conclusions du Congrès de Bad Salzbrunn » congrès nazi de mars 1944 auquel avaient assisté « les économistes et théoriciens pronazis venus de toute l’Europe [occupée] »21 « et [elle] souligne la nécessité de la mise en œuvre d’une entente européenne en matière sociale, basée sur les principes de la communauté, de la personnalité et du rendement [Leistungsprinzip] ».

2° que l’IECF avait des activités et des effectifs impressionnants justifiant une sérieuse étude contemporaine : « un corps professoral et administratif de 470 personnes dont 84 à titre permanent », 1 823 étudiants à Paris et dans la région parisienne, 2 782 en province, « près de 5 000 […] associés aux centres créés dans les services extérieurs [,…] plus de 18 000 personnes » participant à ses séances régulièrement organisées en province); et que Bordeaux y était représenté par deux « délégués départementaux », dont « M. Duverger [Maurice], 21, rue Goya, Bordeaux ».22.

  • C-Olivier Dard plébiscité par l’historiographie dominante

La contestation par Olivier Dard de la pertinence des archives policières et judiciaires pour l’étude d’hommes politiques, publicistes, idéologues étroitement liés au capital financier ne pouvait choquer le vivier intellectuel qui l’a nourri, puis agréé et promu. Sa méthodologie n’a pas troublé davantage l’historiographie dominante extérieure à l’IEP, qui a de longue date abdiqué la problématique socio-économique en général, le marxisme en particulier, et a apprécié la contribution du refrain de « l’autonomie du politique » à la démolition de l’histoire « de classe », si vulgaire. Une partie de ce milieu n’est classée ni à droite ni à l’extrême droite, bien que la seule étiquette de « communiste » lui suffise pour disqualifier un enseignant-chercheur ou un chercheur comme « historien communiste » et à le bannir de toute session académique, de toute revue universitaire, etc. Or, la communauté académique était, au moins en histoire contemporaine, informée de l’intérêt que suscitait Olivier Dard chez l’extrême droite en général et l’Action française en particulier, et pas seulement à l’IEP et dans toutes les universités où Olivier Dard a été recruté. Ils étaient notoires bien avant que ne les eussent rendus publics : 1° la notice sur Maurras et ses suites; 2° l’annonce de sa participation au colloque « européen » blanc-aryen de l’institut Iliade du 7 avril 2018, au titre explicite « Repentance, ahurissement, avachissement… Stop ou encore? “Fiers d’être Européens!”23. Cette communauté ne s’est jamais émue d’attaches qui posent un problème dans la mesure où elles entraînent un rejet sans légitimité scientifique de sources incontestables (mais compromettantes) sur « le fascisme français ».

L’unanimité s’est donc faite sur la pertinence de la croisade de l’historien contre les « conspirationnistes », communistes et fascistes mêlés, les premiers étant la cible plus que les seconds. Elle se s’est jamais démentie depuis l’ouvrage de 1998 La synarchie ou le mythe du complot permanent qui lui a valu l’assentiment académique général24. Ce brûlot s’inspire explicitement de la problématique exposée douze ans auparavant dans Mythes et mythologies par son prédécesseur Raoul Girardet25, ancien militant de l’Action française passé au soutien de l’OAS, et un des chefs du combat contre la thèse subversive d’un « fascisme français » de droite. Olivier Dard y tape à bras raccourcis sur « le mythe de la synarchie », fondée par douze grands banquiers et/ou industriels, eux-mêmes puissants membres et infatigables financiers de l’Action française, renforcés ensuite par des dizaines puis centaines de leurs pairs issus du même moule politique. Leurs idéologues en étaient eux-mêmes adhérents, sauf ceux que « la synarchie-qui-n’existe-pas » avait, dans les années 1930 de la Crise, recrutés dans la gauche anticommuniste, syndicale, politique franc-maçonne. Il fallait désormais conquérir les masses au-delà des inspecteurs des Finances, des polytechniciens, des centraliens et des normaliens : on ne pouvait avec des hauts fonctionnaires et des membres de conseils d’administration séduire les prolétaires, les employés, les enseignants, voire les cadres de l’industrie, dont les « gens très bien » (Alexandre Jardin) redoutaient alors la radicalisation.

La synarchie ou le mythe du complot permanent est un livre essentiellement fondé sur l’écrit officiel et la seconde main, selon l’usage de l’IEP. La méthode, qui eût naguère scandalisé, ne fit pas ciller des historiens méprisant les « positivistes » empilant les annotations d’archives qui n’ont rien à apprendre aux esprits supérieurs, voire perturbent leur problématique. Nul ne trouva donc à redire dans le veto d’Olivier Dard contre les milliers de documents originaux, de toutes origines, auxquels il contestait toute valeur, au motif que, des années 1930 à l’après-Deuxième Guerre mondiale, ils seraient « de basse police ». On trouvera ci-joint un minuscule échantillon d’une « synarchie-qui-n’existe-pas » mais qui a fait l’objet d’enquêtes policières et d’instructions judiciaires depuis 1937 (après l’assassinat de Navachine)26. L’historien du « mythe de la synarchie » avait vraisemblable motif personnel à nier l’existence du « Mouvement synarchique d’empire » (MSE) : les principaux héros de ses biographies, disciples du « maître », étaient issus de l’Action française, qu’il fréquente assidûment ; les recrutés « à gauche », qui n’y avaient pas appartenu, étaient synarques, tel le leader SFIO Charles Spinasse, grand ami et ministre de Léon Blum, embauché par la banque Worms dès le début des années 192027.

L’appui unanime qu’a reçu Olivier Dard des historiens issus d’une institution universitaire naguère respectueuse des archives ne peut s’expliquer que par la droitisation générale du corps, l’expiation d’un passé parfois progressiste, la dépendance grandissante à l’égard des financements extérieurs, notamment patronaux et européens, tous facteurs qui ont aboli l’étude scientifique des élites de l’argent. Comment désormais agréer la seule idée que celles-ci aient fomenté un « complot contre la République », sous la houlette de leur fraction financière la plus concentrée, regroupée en « synarchie »28?

Qu’on écoute l’échange distingué, sur le thème « Être député sous la Troisième République » du 21 juillet 2012, entre Jean-Noël Jeanneney, responsable de l’émission « Concordance des temps » sur France Culture et héraut, comme tout l’IEP, de « l’autonomie du politique », et Jean Garrigues, professeur à l’université d’Orléans et président du Comité d’histoire parlementaire et politique, pour mesurer l’interdit académique qui pèse sur l’arrosage politique patronal : « la collusion » ou « la proximité des députés avec le monde des affaires », qui eût dû, au vu des archives, constituer l’essentiel du sujet, ne fut qu’effleurée. L’auditeur fut rassuré au surplus par l’affirmation de l’invité que, si la question s’était –à peine – posée alors, il y avait en revanche aujourd’hui des « garde-fous »29. « Garde-fous » que contredit le dossier, un moment émergé, bientôt enterré, de la corruption de syndicats, d’universitaires, publicistes, hommes politiques, etc., pour un montant « 16,5 millions d’euros, retirés en liquide du compte de l’UIMM entre 2000 et 2007 » par Denis-Gautier Sauvagnac, délégué par le syndicat patronal à « la fluidification des relations sociales »30).

Le « complot contre la République », ses décideurs synarchiques et ses exécutants cagoulards meublent une gigantesque correspondance administrative, policière et judiciaire entre 1935-1937 et les décennies d’après-guerre. C’est ce crime de « trahison » (« atteinte à la sûreté intérieure et/ou extérieure de l’État », etc.), « infraction punie de la peine de mort en vertu des articles 75 et suivants du Code Pénal »31 et non pas la Collaboration qui constitua le fondement juridique, certes vite abandonné, des poursuites des ministres de Vichy par la Haute Cour de Justice32. Mais « le complot contre la République » de l’entre-deux-guerres est désormais assimilé au « complotisme ou au conspirationnisme », concept qui a envahi le champ académique autant que le médiatique et ligote désormais tout esprit critique.

Olivier Dard entretient l’intimidation, par exemple en 2012, via la réédition de sa Synarchieet via Vingtième Siècle, revue qui a répandu la pensée congrue de l’IEP et mené la danse du scalp contre Soucy et sa problématique du « fascisme français »33. L’historiographie bien-pensante l’a donc érigé en pionnier ou référence scientifique unique et bloqué tout débat sur la question. L’avis, en 2009, de Michel Margairaz, professeur d’histoire économique contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, second temple de l’Alma Mater, est significatif de cette unanimité : « parmi les responsables politiques, le mythe d’une “synarchie” ourdie par Jean Coutrot [non, par ses patrons de la banque Worms] a bien été déconstruit », par Olivier Dard, précise-t-il34.

Ce dernier a trouvé le même appui sur tous les thèmes de ses travaux, Maurras inclus, et sur sa sélection arbitraire des « sources » vu l’évolution ultra droitière de l’histoire de l’Occupation, de Vichy, de la Résistance et de l’épuration. Parmi les acquis de la mise à l’écart des fonds originaux figurent les concepts creux de « vichysto-résistance » et d’« antisémitisme d’État », « français », pas « racialiste », pas exterminateur, débonnaire, présumé être celui du brave Maurras.

Peu importe que ce fameux « antisémitisme d’État » ou « français » ou « catholique », leitmotiv de l’historiographie cléricale35 ait aboli les frontières avec le « racialiste » ou « ethnique » au moins depuis la première grande crise systémique du capitalisme (1873-1914). Celle-ci a unifié l’antisémitisme et l’antijudaïsme supposé s’en distinguer, et assuré en France, après la débâcle de 1882 de l’Union générale, fugace banque « catholique », le triomphe de La France juive d’Édouard Drumont (1886) puis de son quotidien (1892), La Libre Parole36Jean Bouvier, Le Krach de l’Union générale (1878-1885), Paris, PUF, 1960..Qui lit la prose de La Croix, organe assomptionniste vatican, de la Civiltà Cattolicadu RP Rosa, vraie voix officieuse du Vatican, et de Maurras et consorts sur l’Affaire Dreyfus, comprend qu’il n’y a qu’un « antisémitisme moderne ». Mais le distinguo clérical a balayé les travaux scientifiques antérieurs37.

Comment être choqué, sur pareil terreau, par l’affirmation qu’« pétainiste convaincu [est] demeuré » de 1940 à 1944 parfaitement « antiallemand et antinazi ». Depuis des décennies, à partir du postulat IEP que Vichy n’a rien d’un « fascisme français » avant sa « dérive » lavalienne de 1942 voire avant la nomination de Darnand au « secrétariat du maintien de l’ordre » (janvier 1944), se sont accumulés les travaux dépréciant la Résistance active et glorifiant la « vichysto-résistance ».

Peu avant que n’éclatât le scandale de la notice d’Olivier Dard, Pascal Ory avait apporté sa caution à la transcription télévisuelle de l’ouvrage de 2008 de Simon Epstein, « économiste et historien israélien » d’origine française, Un paradoxe français: antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance38Paris, Albin Michel, 2008, sans sources originales, et39. Après avoir bénéficié dès 2008 d’une ample campagne médiatique validant le « paradoxe » de vichystes résistants et de collabos de gauche, M. Epstein a dirigé deux « documentaires » diffusés les 3 et 10 décembre 2017 sur France 3, secondé par deux historiens approbateurs : Olivier Wieviorka, qui centre ses travaux et ceux de ses doctorants sur la résistance intérieure active – à écrasante majorité communiste, au vu des archives – militairement inutile, voire ridicule, et sur la libération de la France et de l’Europe occidentale par les seules armées américaines40 ; Pascal Ory, pionnier de « l’histoire culturelle », qui s’est dans les années 1970 intéressé aux textes publics des collaborateurs41. Epstein s’est concentré sur les grands « vichysto-résistants » issus de l’Action française ou le subtil distinguo entre « antisémitisme d’État [français] » et antisémitisme hitlérien.

Ses deux adjoints se sont réservé le cas, 1° de « la gauche » devenue brusquement « collabo » en 1940, sous l’effet du traumatisme de la Grande Guerre et du pacifisme consécutif qui l’auraient frappée comme toute la population française, dirigeants politiques compris. Ainsi s’expliquerait en dernière analyse la Débâcle du printemps et de l’été 1940; 2° des communistes trahissant le camp de l’antifascisme entre le 23 août 1939 de la signature du pacte germano-soviétique et le 22 juin 1941 de l’attaque allemande de l’URSS.

Les trois intervenants ont pareillement négligé les fonds originaux de la période 1919-1944, pourtant largement ouverts à la consultation depuis les années 199042.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Notes

1. https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/lactualite-en-histoire-8, et infra.
2. Original, Atelier national de reproduction des thèses (ANRT), université Lille III, 1994.
3. Jean Coutrot, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 1999; Jouvenel, Paris, Perrin, 2008; https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Dard, bibliographie. Sur son intérêt pour l’OAS, infra.
4. Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2012.
5. Formule de https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_R%C3%A9mond
6. Robert Paxton l’avait d’ailleurs dit avec humour à Rémond, au cours du colloque sur Les ouvriers en France pendant la Seconde Guerre mondiale, octobre 1992, Actes, Paris.
7. Éditions américaines, New Haven and London, Yale University Press, 1986 et 1995 ; françaises Paris, PUF, 1992; Éditions Autrement, 2004.
8. Jenkins, « L’Action française à l’ère du fascisme : une perspective contextuelle », Michel Dobry, éd., Le mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003, p. 107-154; et Jenkins (dir.), France in the era of Fascism. Essays on the French Authoritarian Right, New York, Berghan Books, 2005, surtout « Introduction : contextualising the immunity thesis », p. 1-21 et Soucy, chap. 3, « Fascism in France: problematising in the era of Fascism », p. 65-104.
9. Berstein, « Pour en finir avec un dialogue de sourds. À propos du fascisme français »? Vingtième siècle, n° 95, p. 243-246, cit., p. 244-245, souligné par moi; et Lacroix-Riz, « Remarques sur la bibliographie de la question d’histoire contemporaine 2007-2009 “Penser et construire l’Europe, 1919-1992” », La Pensée, n° 351, juillet-septembre 2007, p. 145-159.
10. https://www.chasse-aux-livres.fr/prix/2130419828/le-fascisme-francais-1924-1933-robert-soucy?query=Robert%20Soucy
11. Lui disent toute leur dette Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Vichysto-Résistants de 1940 à nos jours, Paris, Perrin, 2008, p. 447, 479-480, dont les sources tardives ne révèlent que des vichysto-américains; et Barasz Johanna, « De Vichy à la Résistance : les vichysto-résistants, 1940-1944 », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2011/2, n° 242 : elle admet que pour étayer ce vocable créé très a posteriori, 1° les archives font défaut (« Les références aux “pétainistes”, “pétinistes” » et vichystes antiallemands et/ou patriotes ne sont pas abondantes, mais elles existent », mais celles mentionnées, de 1942 et surtout 1943-1944, à sa n. 21, ne sont pas citées), et 2° le concept se confond avec le « giraudisme » ne fut jamais une Résistance à l’occupant, mais un ralliement au futur vainqueur américain (Élites, passim, dont index Giraud).
12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Raoul_Girardet, aucune trace de Résistance dans la « discussion », https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Raoul_Girardet
13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_R%C3%A9mondhttps://www.eleves.ens.fr/aumonerie/en_ligne/paques07/seneve011.html: Spina, dans Histoire du STO, Perrin, Paris, 2017, sur des catholiques vichystes érigés en résistants, remplace les sources par des « témoins ».
14. http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/12/22/maurice-duverger-professeur-de-droit-et-de-sciences-politiques-journaliste-et-editeur_4544800_3382.html#g1oYAWGwv9vm7bm2.99
15. Le choix, index de tous les noms cités, surtout chap. 6, dont p. 266-269, et 306.
16. Rapport de mission d’inspection de la magistrature dans le ressort de la cour d’appel Bordeaux 1er-7 octobre 1944 remis à de Menthon, sous le couvert de l’inspecteur général des Services de la magistrature, Maurice Rolland, Paris, 11 octobre 1944, BB 18, 7114, 8 BL, 493 R, Giraud, avocat général près la cour d’appel de Bordeaux, collaborateur, AN.
17. Sansico, La justice déshonorée 1940-1944, Paris, Tallandier, 2015, et mon prochain livre sur la non-épuration.
18. https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Maurice_Duverger
19. https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Duverger
20. Non, « à la fin de 1934, création qui avait exigé “de ses promoteurs beaucoup de courage et une longue persévérance” car le corporatisme ne bénéficiait pas à l’époque “des appuis solides et des hautes sympathies” qu’il devait s’attirer après 1940 », écrit Steven Kaplan, qui n’a jamais traité des années 1930 avant son article « Un laboratoire de la doctrine corporatiste sous le régime de Vichy : l’Institut d’études corporatives et sociales », Le mouvement social, n° 195, 2001/2, p. 35-77, citation p. 40. Cette création fascisto-synarchique (réalité esquivée ici), assurée d’emblée d’« appuis solides et [de] hautes sympathies », s’inséra dans le plan de liquidation de la république, et Vichy, né de ces hauts « appuis » accrut logiquement le budget de l’IECP.
21. « Quisling economists and social theorists », dépêche Associated Press d’avril 1944 citée par Dan Plesch, America, Hitler and the UN, Wartime Origins and the future UN, London, I.B.Tauris, 2010, p. 150-151 et n. 21.
22. Note citée, « Dossier 5 » cité, W3, 355, archives de Berlin, bordereau 3004, Berlin 12 mai 1948, reçu à Paris le 18 mai 1948, AN. W3, 347-359, correspondance interallemande Paris-Berlin 1940-1944 dite « archives de Berlin », transférée à Paris en 1947-1948, exceptionnelle source sur Vichy, voir Industriels et Élites (index Epting).
23. https://metamag.fr/2018/01/10/5eme-colloque-de-linstitut-iliade-le-7-avril-2018/https://humanite.fr/sites/default/files/files/documents/du_dossier_maurras-olivier_dard_a_la_chasse_aux_sorcieres_wikipedia_france_0.pdf ; infra sur le colloque lui-même
24. La synarchie, Paris, Perrin.
25. Mythes et mythologies, Paris, Seuil, 1986.
26. Outre tous mes op. cit. à la note 21, présentation synthétique dans mes deux articles « La synarchie de l’entre-deux-guerres à l’après-Libération » : 1e partie, « La direction de la synarchie (1922-années 1930) », La Raison, n° 562, juin 2011, p. 17-21; 2e partie, « La stratégie putschiste de la synarchie (1933-1939) », La Raison, n° 568, février 2012, p. 17-20, articles ci-joints (PDF). Le premier article fournit, sources à l’appui, des éléments essentiels sur Henri Chavin, présenté par Olivier Dard comme un loufoque manipulé par des cagoulards fous. Fasciste, antisémite, collaborationniste, assurément, Chavin l’était, ce qui habilita ce haut fonctionnaire de l’Intérieur (préfet sous la République) à une remarquable promotion sous Vichy : nommé « directeur général de la Sûreté nationale » 21 août 1940, et, en sus, le 16 février 1941, « secrétaire général à la police » (titre que porterait aussi Bousquet), « c’est à dire chef supérieur des Renseignements généraux […], des services de Police criminelle […et ] du service de renseignements politiques et locaux ». Cette triple fonction fait du « rapport Chavin » un document essentiel, et une des bases de l’instruction des procès des ministres de Vichy. Voir note 53 sur la liste des documents présentés.
27. On comparera la présentation de ce sous-héros de la thèse de Dard sur Coutrot, objet de nombre de ses travaux, dont « Charles Spinasse, du socialisme à la collaboration », L’Information historique, volume 58, mai 1996, p. 49-64 », avec outre Choix et Munich, index Spinasse, « Léon Blum haïssait-il la finance? 1936 et avant », http://www.historiographie.info/documents/partie1finance.pdf et /partie2finance.pdf
28. Quelques copies d’archives sur « la synarchie-qui-n’existe-pas ». Noms cités, pour la plupart des personnages de premier plan Abetz, (hauts magistrats de la Haute Cour de Justice ; hauts fonctionnaires de la police ; Raymond Brugère, ambassadeur de France et secrétaire général du Quai d’Orsay (deuxième personnage du ministère des Affaires étrangères) en septembre-octobre 1944, cf. index de mes op. cit. à la note 21.1. Traduction télégramme 674 Abetz sur synarques, Paris, 27 février 1941, 3 p., 3W, 222-2. Original télégramme 674 Abetz sur synarques, Paris, 27 février 1941, 3 p., 3W, 222-3. Rapport Chavin, mai 1941, 18 p., 3W, 192-4. Guérard, chef synarque, 28 février 1942, 2 p., 3W, 192-5. Perquisition Boudet, synthèse sur 95 fiches synarques, 19 septembre 1944, 2 p., 3W, 192-6. 95 fiches synarques, 19 septembre 1944, 5 p., 3W, 192-7. Audition Pétain sur synarchie par Béteille, 3 p., 19 mai 1945, 3W, 192-8 (1,2). Brugère, extrait Veni, vidi, Vichy sur synarchie, 1945, 4 p., 3W, 192-9. Audition Pierre Vallé sur synarchie, 14 décembre 1945, 1 p., 3W, 192-10. Présentation couverture 5 auditions diverses sur synarchie, 1945, 1 p., 3W, 192
29. https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/etre-depute-sous-la-troisieme-republique, vers 48 minutes.
30. Benoît Collombat et David Servenay, dir., Histoire; Guillaume Delacroix, Enquête sur le patronat. Dans les coulisses du scandale Medef-UIMM, Paris, Plon, 2e édition, 2012; Lacroix-Riz, Histoire contemporaine, p. 74-75, 78; mine en ligne (taper UIMM fluidification, etc.
31. « Ordre d’informer » du ministre de la Guerre (André Diethelm) contre les soixante ministres et secrétaires d’État de Vichy encore vivants « coupables de trahison, infraction punie de la peine de mort en vertu des articles 75 et suivants du Code Pénal », Paris, 13 septembre 1944, souligné et en majuscule dans le texte, F1a, 3309, correspondance générale, octobre 1944-mai 1945 et dossiers individuels de ces ministres, AN.
32. Outre mes op. cit., « Mise en perspective du procès Pétain », postface aux Minutes du procès Pétain, Paris, Les Balustres-MRN, 2015, p. 389-398; « La défaite de 1940 : l’interprétation de Marc Bloch et ses suites », in Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants, 1939-1949, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015, p. 9-46; et livre annoncé.
33. Dard, « Mythologies conspirationnistes et figures du discours antipatronal », Vingtième Siècle, n° 114, avril-juin 2012, p. 137-151.
34. En note infra-paginale, se référant à « La synarchie […] et du même, Jean Coutrot […] », « Les politiques économiques sous et de Vichy », http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=09&rub=dossier&item=92#_ftn39 »
35. Exposé-débat sur « la face cachée du Vatican », 19 décembre 2017 et 25 janvier 2018, https://vimeo.com/247929150 et https://vimeo.com/253161897
36. Jean Bouvier, Le Krach de l’Union générale (1878-1885), Paris, PUF, 1960.
37. Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe (tiré d’une thèse achevée en 1954), dont chap. 2 (« Les précédents ») sur l’histoire antisémite de l’Église romaine et la comparaison entre « Droit canonique » et « mesures nazies », Paris, Gallimard, 1991, vol. 1, p. 13-33; Paxton et Michael Marrus, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981, dont chap. II, « Les origines de l’antisémitisme de Vichy »; David Kertzer, Le Vatican contre les Juifs. Le rôle de la papauté dans l’émergence de l’antisémitisme moderne, Robert Laffont, Paris, 2002; Lacroix-Riz, Vatican, passim.
38. Paris, Albin Michel, 2008, sans sources originales, et((https://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Epstein.
39. https://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Epstein.. Après avoir bénéficié dès 2008 d’une ample campagne médiatique validant le « paradoxe » de vichystes résistants et de collabos de gauche, M. Epstein a dirigé deux « documentaires » diffusés les 3 et 10 décembre 2017 sur France 3, secondé par deux historiens approbateurs : Olivier Wieviorka, qui centre ses travaux et ceux de ses doctorants sur la résistance intérieure active – à écrasante majorité communiste, au vu des archives – militairement inutile, voire ridicule, et sur la libération de la France et de l’Europe occidentale par les seules armées américaines((Voir, outre ses propres travaux, mentionnés par https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Wieviorka, la thèse de Claude Barbier, son disciple, qu’il a publiée dans la collection qu’il dirige chez Perrin (Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Paris, Perrin, 2014) : l’affirmation aussi provocatrice que fantaisiste résumant l’ouvrage « la bataille des Glières n’a pas eu lieu » a valu à l’intéressé un grand écho médiatique : Jean-Marie Guillon, « De l’histoire de la Résistance » à l’histoire des Glières, un enjeu symbolique et scientifique », postface à la réédition Vivre libre ou mourir. Plateau des Glières, Haute-Savoie 1944, Annecy, Association des Glières/La Fontaine de Siloé, 2014, p. 209-237. https://blogs.mediapart.fr/edition/les-controverses-d-un-village-francais/article/081116/la-resistance-sous-loccupation-oubliee-ou-mythifiee.
40. Voir, outre ses propres travaux, mentionnés par https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Wieviorka, la thèse de Claude Barbier, son disciple, qu’il a publiée dans la collection qu’il dirige chez Perrin (Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Paris, Perrin, 2014) : l’affirmation aussi provocatrice que fantaisiste résumant l’ouvrage « la bataille des Glières n’a pas eu lieu » a valu à l’intéressé un grand écho médiatique : Jean-Marie Guillon, « De l’histoire de la Résistance » à l’histoire des Glières, un enjeu symbolique et scientifique », postface à la réédition Vivre libre ou mourir. Plateau des Glières, Haute-Savoie 1944, Annecy, Association des Glières/La Fontaine de Siloé, 2014, p. 209-237. https://blogs.mediapart.fr/edition/les-controverses-d-un-village-francais/article/081116/la-resistance-sous-loccupation-oubliee-ou-mythifiee. ; Pascal Ory, pionnier de « l’histoire culturelle », qui s’est dans les années 1970 intéressé aux textes publics des collaborateurs((Ory, Les Collaborateurs. 1940-1945, Paris, Éditions du Seuil, 1976 (réédition 1997), que Thomas Fontaine et Denis Peschanski, auteurs de La Collaboration Vichy Paris Berlin 1940-1945, Paris, Tallandier, 2014, phare de la Doxa historiographique sur la question, célébré par les Archives nationales à l’occasion de la grande exposition parisienne de 2014-2015, selon eux « l’ouvrage de référence » (bibliographie « Pour en savoir plus », p. 307), et La France allemande. 1933-1945. Paroles du collaborationnisme français, Paris, Éditions Gallimard, 1995 (1977). Vision partielle et partiale de « la Collaboration », Élites, passim.
41. Ory, Les Collaborateurs. 1940-1945, Paris, Éditions du Seuil, 1976 (réédition 1997), que Thomas Fontaine et Denis Peschanski, auteurs de La Collaboration Vichy Paris Berlin 1940-1945, Paris, Tallandier, 2014, phare de la Doxa historiographique sur la question, célébré par les Archives nationales à l’occasion de la grande exposition parisienne de 2014-2015, selon eux « l’ouvrage de référence » (bibliographie « Pour en savoir plus », p. 307), et La France allemande. 1933-1945. Paroles du collaborationnisme français, Paris, Éditions Gallimard, 1995 (1977). Vision partielle et partiale de « la Collaboration », Élites, passim.. Epstein s’est concentré sur les grands « vichysto-résistants » issus de l’Action française ou le subtil distinguo entre « antisémitisme d’État [français] » et antisémitisme hitlérien.Ses deux adjoints se sont réservé le cas, 1° de « la gauche » devenue brusquement « collabo » en 1940, sous l’effet du traumatisme de la Grande Guerre et du pacifisme consécutif qui l’auraient frappée comme toute la population française, dirigeants politiques compris. Ainsi s’expliquerait en dernière analyse la Débâcle du printemps et de l’été 1940; 2° des communistes trahissant le camp de l’antifascisme entre le 23 août 1939 de la signature du pacte germano-soviétique et le 22 juin 1941 de l’attaque allemande de l’URSS.

Les trois intervenants ont pareillement négligé les fonds originaux de la période 1919-1944, pourtant largement ouverts à la consultation depuis les années 1990((https://www.francetvpro.fr/france-5/communiques-de-presse/quand-lextreme-droite-resistait-9973879 , https://www.france.tv/documentaires/histoire/344097-quand-la-gauche-collaborait-1939-1945.html ; critique sur Radio Galère, 14 janvier 2018, Marseille https://youtu.be/_jJ7MymFOFM

42. https://www.francetvpro.fr/france-5/communiques-de-presse/quand-lextreme-droite-resistait-9973879 , https://www.france.tv/documentaires/histoire/344097-quand-la-gauche-collaborait-1939-1945.html ; critique sur Radio Galère, 14 janvier 2018, Marseille https://youtu.be/_jJ7MymFOFM.
 
 

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras [1ère partie] De Charles Maurras à son biographe Olivier Dard

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1ère partie de cet article détaillé sur la commémoration de Charles Maurras – afin de faire vivre le débat historique. Nous publierons les réponses d’historiens à cet article.

I. Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras

II. Une commémoration-célébration par un biographe faisant l’unanimité des « historiens du consensus »

III. – De l’urgence de la réédition des « collabos » au rôle du Haut comité aux commémorations nationales de 2011 à 2018

Apparences et réalités de la commémoration de Charles Maurras, par Annie Lacroix-Riz [1ère partie]

Par Annie Lacroix-Riz, professeur émérite université Paris 7

I. – De Charles Maurras à son biographe Olivier Dard

A-Du dithyrambe à la polémique

La commémoration de Charles Maurras, organisée comme ses semblables par le Haut comité aux commémorations nationales institution fondée en 1974 par Maurice Druon, ministre de la Culture, et qui, rattachée à la direction des Archives de France en 1979, était depuis lors chargée « de veiller à la commémoration des événements importants de l’histoire nationale » , se présentait sous les meilleurs auspices. Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne, temple de l’Alma Mater, et auteur d’une biographie de Maurras, Maurras. Le maître et l’action1Paris, Armand Colin 2013, pas de sous-titre en 1e de couverture, cf. infra., avait été choisi par ses pairs et par sa ministre pour rédiger la « notice » destinée au « Livre des commémorations nationales » 2018, sur le fondateur du fascisme français, qui avait été lui-même jugé digne d’y figurer pour le 150e anniversaire de sa naissance. Cette notice n’avait pas déparé le « recueil » loué en janvier 2018 par l’éditrice et ministre de la Culture Françoise Nyssen dans un « avant-propos » reproduit par le site du HCCN, ainsi commencé « L’intérêt grandissant pour l’histoire, le besoin d’explorer sa mémoire et le goût de la fête expliquent le succès des anniversaires et des commémorations. » et ainsi conclu : « À vous qui aimez l’histoire de France, à vous qui aimez la voir reprendre vie, je conseille chaleureusement la lecture du Livre des Commémorations nationales de 2018. II vous apportera, j’en suis sûre, un grand plaisir et de belles émotions! »2 Selon le journaliste allemand Thomas Hanke, auteur, le 29 janvier, d’un article sur le « problème d’antisémitisme [de…] la France » (Handelsblatt,) la laudatrice avait également déclaré : « J’espère que ce livre sera beaucoup lu. »3

Des rumeurs avaient à l’évidence en janvier couru dans les milieux bien informés, notamment la LICRA et SOS Racisme4 , sinon sur la notice, du moins sur la décision de « commémorer » Charles Maurras, symbole de la réaction cléricalo-monarchiste, de la haine contre « la Gueuse », « les métèques » et les « rouges », et de l’antisémitisme « français » : faut-il rappeler qu’il participa à la Ligue d’Action française dès sa naissance, 1898 (et à sa revue éponyme, fondée en juillet 1899) déchaînée contre Alfred Dreyfus, arcboutée contre la révision du procès du capitaine et vouée à la préservation de « l’honneur de l’armée »? Le 28 janvier 2018, deux jours après une mise en garde de Grégoire Leménager dans L’Obs(« Tiens, le théoricien antisémite de l’antiparlementarisme est inscrit au menu des “Commémorations nationales” »5) Mme Nyssen fit volte-face et publia un communiqué évoquant une « polémique » dont le commun des mortels ignorait la teneur mais assez vive pour l’inciter à extraire la notice du « Livre des Commémorations nationales 2018 » :

« Je tiens d’abord à rappeler mon rejet total des thèses et de l’engagement de Charles Maurras. Il n’y a absolument aucune ambiguïté dans ma position. La polémique autour du “Livre des commémorations nationales” n’est pas la première puisqu’en 2011, le ministère de la Culture avait décidé de renommer le “recueil des célébrations nationales” en “Livre des commémorations nationales” suite à l’émoi qu’avait suscité la “célébration de Louis-Ferdinand Céline”. Cette décision marquait la volonté de ne pas limiter ce travail d’identification par le Haut Comité des commémorations nationales aux seules heures de gloire à célébrer mais aussi aux heures sombres de l’histoire de France. Nous voyons aujourd’hui que l’ambiguïté persiste. Que la commémoration peut être vécue comme un appel à célébrer ensemble au nom de la nation. Cela conduit à des malentendus qui sont de nature à diviser la société française.

Nous devons lever cette ambiguïté. Je recevrai très prochainement les membres du Haut-comité présidé par Madame Danielle Sallenave afin de questionner, ensemble, la pertinence de cette démarche mémorielle conduite au nom de l’État par des experts. J’ai par ailleurs demandé au directeur de la publication du “Livre des Commémorations nationales 2018” de rappeler l’ouvrage et de lancer sa réimpression après retrait de la référence à Maurras. Le travail et l’expertise des membres du Haut-comité ne sont évidemment pas en cause. »6)

Toute personne s’intéressant, professionnellement ou non, à l’histoire contemporaine comprit le sens de la « polémique » quand le politiste Patrick Weil, qui, quoique non membre du Haut comité aux commémorations nationales, disposait d’un exemplaire du Grand Livre non encore expurgé, publia, par « tweet » la photographie de la « notice » de deux pages. Avec ce commentaire : « Voici la notice sur Maurras à laquelle nous avons échappé. Pas même la mention des caractères raciste et antisémite de son nationalisme. A fortiori de son rôle dans la fondation intellectuelle d’un antisémitisme d’État. À chacun d’en juger. »7. Il en fut jugé pendant la semaine suivante, où les grands médias écrits et audiovisuels stigmatisèrent, en termes plus ou moins vifs, cette fâcheuse omission du « mot antisémite ». On pourra aisément lire le déluge d’articles et consulter les « débats » (les guillemets sont expliqués plus loin) audiovisuels sur la notice et sur la commémoration. Je n’en retiens ici que l’épisode du 2 février 2018 sur France Culture, parce qu’il pose la question du fonctionnement actuel l’histoire contemporaine.

Guillaume Erner interrogea Olivier Dard avec beaucoup d’égards, tant sur le fond du questionnement que sur la forme : il se gardait de vouloir lui « faire un procès » (« j’espère bien, je ne suis pas au tribunal » répliqua l’intéressé). Au cours du présumé débat, Christophe Prochasson, compagnon de plateau catalogué à gauche, ancien recteur et président de l’EHESS aussi couvert d’honneurs que les historiens du HCCN8, servit surtout de faire-valoir au biographe de Maurras : ayant certes concédé que ce dernier incarnait l’anti-République et qu’il était antisémite, il déclara notamment qu’il avait été condamné par le Vatican comme mauvais « catholique » et souligna la différence profonde entre antisémitisme « exterminationniste » nazi et « antisémitisme français […] culturel », mettant les auditeurs en garde sur le péril d’« anachronisme » d’une confusion des deux.

Au cours de cette plaisante joute, l’insistance du journaliste sur l’absence du fameux « mot antisémite » agaça Olivier Dard. Ce fut d’abord : « je ne sais pas » pourquoi j’ai oublié d’en faire état, suivi d’un développement sur l’« antisémitisme français, ancien, quasi original » d’un Maurras formé par Édouard Drumont (auteur de La France juive pareillement aseptisé à l’occasion), tenant d’un simple « antisémite d’État », radicalement opposé au « racialisme biologique […] de son temps », et « germanophobe convaincu » que sa germanophobie avait prémuni de tout contact avec l’antisémitisme nazi. Cet « antisémitisme durable et ancien » était d’ailleurs de convenance, Maurras l’ayant surtout apprécié comme « porteur sur le plan de l’opinion » : cette thèse du caractère superficiel et démagogique de l’antisémitisme maurrassien ne fit même pas réagir ses deux interlocuteurs. Ce fut ensuite un quasi-cri du cœur excédé : « c’est un oubli, dont acte! », suivie d’un nouveau ripolinage de Maurras, qui ne mettait pas tous les juifs dans le même panier, mais concédait qu’il y en eût de bons. Nul ne songea à parler des rapports de Maurras avec les mauvais juifs depuis les années 1880, Occupation comprise. Ni à rappeler que le silence de plomb sur l’antisémitisme est une tactique antisémite éprouvée, seule possible, aujourd’hui, pour certains universitaires attachés à leur label académique. Sauf dans certaines facultés, assurées à cette date de l’impunité, dont les débordements fascistes du début 2018, de Montpellier à Tolbiac, raniment la tradition d’entre-deux-guerres des Camelots du roi et autres ligues cagoulardes.9

B-De la biographie à la notice

La notice sur Maurras constituait un scandale par ses mensonges et omissions. Elle accordait moins de six lignes (sur deux pages) à l’Occupation, d’une discrétion de violette : de 1908, date de création du journal l’Action française « jusqu’en 1944 [Maurras] passe ses soirées et ses nuits [à son siège], écrivant son article quotidien, largement lu et commenté. […] En 1940, Maurras rallie le maréchal Pétain, “divine surprise” à l’heure de la défaite. Resté aussi antiallemand et antinazi que par le passé, il n’en est pas moins un pétainiste convaincu et avalise l’ensemble de la politique conduite par l’État français. » L’historien avait donc constaté une différence notable entre cette dernière et « la politique conduite par » le Reich occupant, y compris en matière antijuive? On savait pourtant au moins depuis La France de Vichy de Robert Paxton (1973) que la formule Pétain, bien préférable à celle d’un Quisling haï d’emblée de son peuple, avait abouti à une gestion allemande directe. Et l’historiographie, dotée depuis lors de sources considérables, est allée beaucoup plus encore dans la démonstration.

Moins de six lignes pour quatre ans banals, soit pas plus que pour « l’épuration » et la « condamnation » que Maurras eut manifestement motif à récuser violemment : les chefs d’accusation ne sont pas précisés plus que les activités de 1940-1944 bornées aux soins apportés au journal. On se demande bien pourquoi « Maurras incarne pour ses adversaires la figure du “mauvais maître”. » On n’a rien lu non plus sur la contribution à la liquidation de la République de ce simple « procureur impitoyable […] du régime républicain », mais qui l’a ménagé pendant la Grande Guerre, au service de « la victoire sur une “Allemagne éternelle” détestée. Le début des années vingt marque l’apogée de l’influence culturelle de l’Action française mais la condamnation pontificale de 1926 lui porte un coup sérieux. Maurras rebondit au tournant des années trente sur fond de crises et de scandales (Stavisky) qui débouchent sur l’émeute du 6 février 1934. L’épisode met en cause la fonction de chef politique d’un maître dont de jeunes militants, attirés par le fascisme, déplorent l’écart entre la virulence des discours et l’inefficacité des actions conduites contre le régime. »

La notice est muette sur l’antisémitisme de Maurras, mêlé de fureur antibolchevique visant tout juif, même anticommuniste (ce qui est le cas des deux personnalités mentionnées ci-dessous) et de xénophobie : rien n’en est dit entre l’ère Dreyfus réduite à la célèbre dénonciation par l’« anti-dreyfusard » du «“ syndicat de la trahison », que symbolise “l’Anti-France […] des quatre États confédérés (juifs, francs-maçons, protestants et métèques“ » et son décès de 1952. La biographie de 2013, presque aussi discrète, trahit un parti-pris d’omission dont témoignent :

1° le passage unique relatif à Abraham Schrameck, ministre de l’intérieur du Cartel des Gauches, évoquant la « lettre ouverte de Charles Maurras à M. Abraham Schrameck » parue dans l’Action française le 9 juin 1925, puis publiée en tract10Lettre citée et commentée par les RG de la Sûreté générale (future Sûreté nationale, SN) depuis juin 1925, F7, 13197, Action française, dossier « Menaces de Maurras contre Schrameck, 1926-1927 », Archives nationales (AN)., double précision qu’a omise Olivier Dard. « Célèbre [notamment] pour son antisémitisme […], le propos de Maurras vaut aussi pour sa menace d’assassinat », écrit-il : il ne « vaut [pas] aussi pour sa menace », c’est l’« antisémitisme » morbide qui le motive, et que l’historien esquive, comme le prouvent les citations ici ajoutées en italique à l’extrait cité p. 149 :

« Il est vrai que, par votre personne, vous n’êtes rien. Personne ne sait, nul ne saurait dire d’où vous sortez. Pas un Français sur 500 000 ne serait capable de renseigner là-dessus ceux qui sont de chez nous et dont on connaît les pères et les mères. On sait, on sait fort bien que votre collègue Steeg, qu’une bouffonnerie du sort a mis à la Justice, est le fils d’un pasteur allemand qui n’a jamais pu produire ses pièces de naturalisation. De vous, rien n’est connu. Mais vous êtes le Juif. Vous êtes l’Étranger. Vous êtes le produit du régime et de ses mystères. Vous venez des bas-fonds de la police, des loges, et, votre nom semble l’indiquer, des ghettos rhénans. Vous nous apparaissez comme directeur des services pénitentiaires vers 1908 ou 1909. […] Vos premiers actes connus établissent votre fidélité à la consigne ethnique donnée par votre congénère Alfred Dreyfus le jour de sa dégradation : “Ma race se vengera sur la vôtre”. Votre race, une race juive dégénérée, car il y a des juifs bien nés et qui en éprouvent de la honte, la race des Trotski et des Krassine, des Kurt Eisner et des Bela Kuhn [(sic), pour Kun]11Transcription courante dans l’entre-deux-guerres des milieux antisémites, policiers inclus (au contraire de ce qu’avance le lien cité à la n. suiv.), Kuhn étant plus proche du notoire nom « juif » de Cohen : voir les fonds F7, AN, et GA, Archives de la Préfecture de police (APP)., vous a chargé maintenant d’organiser la révolution dans notre patrie.

Mais cela se voit un peu trop. C’est un peu trop clair. Vous symbolisez parmi nous, de façon un peu trop visible, l’Étranger qui s’est emparé par surprise du gouvernement et qui le fait servir à des fins anti-gouvernementales et anti-nationales. Par la force d’un rôle ingrat, et faute de vous être arrêté à temps, vous êtes ainsi devenu, monsieur [(sic), sans la majuscule qu’un juif ne mérite pas] Abraham Schrameck, l’image exacte et pure du Tyran sur lequel les peuples opprimés ont exercé en tout temps leur droit établi et vérifié, à la liberté. Vous nous appartenez aussi. Vous êtes à la lettre, notre homme. […] En d’autres termes, par position et définition, vous êtes extrêmement bon pour le châtiment.

Tel quel pourtant, vous nous rendrez cette justice : on vous a laissé tranquillement à la place qui n’est pas la vôtre, et vous n’y avez été ni inquiété, ni menacé, ni provoqué. Par amour de la paix et de l’ordre, on n’a songé à punir ni vos usurpations ni même votre domination. Oui, je le dis en rougissant, cette domination est soufferte, elle a été, elle est soufferte courageusement. Elle le sera encore. Mais jusqu’à l’acte d’oppression, je vais plus loin jusqu’à la menace, jusqu’à vos menaces de mort exclusivement. Nous ne souffrirons rien au delà. Et, comme voici vos menaces, monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous répondons que nous vous tuerons comme un chien. » La litanie se poursuit, plus spécifiquement anticommuniste, et s’achève sur un paragraphe comportant cette phrase : « C’est sans haine comme sans crainte que je donnerai l’ordre de verser votre sang de chien s’il vous arrive d’abuser de la force publique pour ouvrir les écluses de sang français sous les balles et les poignards de vos chers bandits de Moscou. »12. Quel lecteur de bonne foi peut prétendre que, par la brève citation dont il a expurgé la litanie antisémite, Olivier Dard a respecté le sens réel de « [l]a menace » de Maurras ?

Il a en outre attribué ladite menace à une nécessité défensive, « visa[n]t d’abord à rendre la police plus vigilante à assurer la sécurité des militants de l’AF et de ses dirigeants »). Il y voit, leitmotiv de la biographie, un exemple de « la violence […] canalisée, si ce n’est ritualisée [,…] de l’AF », soulignant le contraste « entre une violence verbale et ses prolongements physiques » bénins (p. 149). Il a préféré, dans sa notice, parler de « virulence des discours », jamais suivie d’effet. Devant Guillaume Erner, il a évoqué l’« aboulie » permanente de Maurras, que lui auraient reprochée ses anciens adeptes, si déçus de sa présumée inaction contre la République qu’ils auraient rompu avec lui. Rupture si sincère, que, entre autres signes de leur intimité maintenue, les RG de la Préfecture de police rappelèrent en février 1941 que Charles Maurras avait été, en juin 1940 « l’un des rares journalistes qui a[vaient] pris la défense des collaborateurs de Je suis partout », si nombreux à rejoindre le PPF13 (aboulique, aussi?)

Je conseille vivement à Olivier Dard, qui a grimé Maurras en inoffensif Oblomov, la lecture des fonds F7 des Archives nationales et GA de la Préfecture de police sur la bénignité d’entre-deux-guerres des Camelots du roi et autres ligues fascistes. Ils sont formels, d’une part, sur les trésors d’indulgence que l’appareil d’État de la République française dispensa à l’Action française, infiniment mieux traitée que les rouges, y compris par Abraham Schrameck; d’autre part, sur ce que les fondateurs de la Cagoule, créée en 1935-1936 par les membres de la 17e section d’Action française, du 16e arrondissement, devaient à leur vivier du point de vue « physique » ou pratique : c’est à l’Action française, avec la due protection de Maurras, que ces sicaires avaient expérimenté « les balles et les poignards »; uns et les autres imputèrent régulièrement leurs crimes aux « bandits de Moscou », y compris quand, devenus « cagoulards », ils en usèrent constamment à l’ère de la « tactique de la tension » (1936-1937).14

2° les rares passages où est cité Léon Blum. Ne figure qu’un épisode (de 1937) des montagnes d’injures notoires déversées, simple « provocation » (p. 195), de l’avis (habituel) d’Olivier Dard. Lequel ajoute, sans source, que Maurras fut entièrement innocent de l’assaut, qui n’était lui-même pas un « “attentat” », lancé contre Blum par des Camelots du roi, lors des obsèques de Jacques Bainville le 13 février 1936 : « présent en tête du cortège funéraire [,… il] n’a rien à voir avec cette agression qui ne résulte ni d’une provocation ni d’une préméditation » (p. 149).15

Et quid des autres agressions antisémites, alors systématiquement préconisées par l’Action française et Maurras, et fortement relancées par les élections d’avril-mai 1936 si décevantes. Je recommande vivement à Olivier Dard, entre autres ressources, le dossier d’alors des « bleus des Renseignements généraux de la Préfecture de police et de la Sûreté nationale » : les dirigeants Action française « tentent d’amorcer un mouvement antisémite. […] les Camelots du roi se montrent plus agressifs encore contre les juifs que contre les socialistes et les communistes. […] Depuis quelques jours, dans le journal l’Action française, Charles Maurras s’en prend vivement aux israélites. » La ligue « vient de faire éditer plusieurs milliers de tracts intitulés “D’où vient la révolution?”, dans lesquels les juifs sont accusés de fomenter cette dernière. »16

Qu’une notice commémorative officielle de deux pages ne comporte pas de références, soit. Mais la biographie repose elle-même sur l’imprimé, tronqué si nécessaire au point d’en perdre son sens, comme l’ont montré les exemples précédents, et sur de la seconde main riche en ouvrages pas cruels pour « le maître ». Et ce alors qu’Olivier Dard se félicite dans ses présumées « sources pour l’étude de Charles Maurras » de l’existence d’« un imposant fonds Charles Maurras (576 AP) [qui] comprend 210 cartons, couvre 29 mètres linéaires et est consultable sur dérogation »17. Notons en sus que ces « archives privées » (AP) des Archives nationales, soumises à dérogation particulière, sont complétées par des fonds publics (de libre consultation ou « en dérogation générale ») : fonds français de toute nature, pas seulement policiers et judiciaires, et fonds étrangers (dont les archives allemandes publiées). Comment est-il possible, après les avoir seulement sondés, de soutenir que Maurras n’avait pas eu d’activité politique stricto sensu discernable avant son ralliement brutal à Pétain dont l’arrivée aux affaires aurait pour lui constitué une « “divine surprise” à l’heure de la défaite » (notice); qu’il était sous l’Occupation « resté aussi antiallemand et antinazi que par le passé » (« un germanophobe impénitent et un adversaire du nazisme » qui n’éprouva pas la moindre « attraction pour le nazisme », Maurras, p. 213).

Certes, dans les années 1920, le « nationalisme intégral » avait caractérisé l’Action française. C’est ce qui lui valut la brutale excommunication pontificale d’août-septembre 1926, sans rapport avec le catholicisme défectueux de Maurras. L’Action française demeurait « anti-boche », gênant la tactique vaticane de « pacification » dont Berlin avait alors momentanément besoin pour mieux préparer la Revanche. Le pape Pie XI, aussi pro-allemand que Pacelli (son futur secrétaire d’État puis successeur) et Maglione en Suisse puis en France (et futur secrétaire d’État de Pacelli), fit donc tomber le couperet, pendant un certain temps funeste à la ligue fasciste. La lecture de L’Action française dans la période-clé de l’excommunication, 1926-1932, fournit sur le trio du Vatican, serviteur du Reich en tout point (éventuellement contre l’Italie), des informations aussi précises que les archives. Mais ce conflit (momentané) avec la Curie18) n’empêcha pas la ligue « nationaliste » d’être stricto sensu fasciste : le mot ne figure ni dans la biographie ni dans la notice, mais l’Action française servit de « matrice » unique, tant par ses membres que par sa ligne et ses pratiques, à toutes les ligues fascistes créées à partir de 1922-1924. Gauche renégate de la SFIO ou du PCF exceptée, tous les ligueurs en étaient issus, Cagoule incluse.

Mais le fascisme maurrassien d’avant-guerre ne fut que très partiellement « nationaliste intégral », même dans les années 1920. Comme toutes les ligues, l’Action française, grassement entretenue, longtemps plus que toute autre, par le très grand patronat français, toucha, d’emblée et d’abondance, des fonds de Mussolini. Dans la décennie suivante, ses liens politiques et financiers maintenus avec le fascisme italien l’incitèrent directement, d’après les archives policières, à célébrer la conquête italienne de l’Éthiopie comme l’acmé de la civilisation occidentale et chrétienne. Son « nationalisme intégral » cessa alors en outre de l’opposer à l’Allemagne, comme l’ensemble du fascisme français. Contre les judéo-bolcheviques et les Soviets, comment contester le champion de la croisade, alors même que Maurras et les siens étaient directement associés au complot contre la République secondé par les fascistes italiens et les hitlériens? L’Action française et Maurras participèrent à chaque étape dudit complot, et plus que jamais depuis 1934, année célèbre non seulement pour son 6 février mais pour le choix définitif à l’été, de l’équipage Pétain-Laval par des bailleurs de fonds de la droite « républicaine » et des ligues. Les sources originales françaises (policières et judiciaires notamment) et étrangères excluent formellement la « divine surprise » de 1940.

Ces impératifs intérieurs conduisirent Maurras et son mouvement, si germanophobes qu’ils se proclamassent encore parfois, à pactiser avec le Reich hitlérien, qui les subventionna aussi.19. Cette réconciliation s’afficha de plus à dater de 1937, publiquement motivée par la haine commune des Soviets et des juifs et l’amour pour Franco, autre héraut de la civilisation occidentale et chrétienne, dans l’Espagne duquel les chefs de l’Action française ne cessèrent de se relayer depuis le putsch aussi germano-italien qu’espagnol de juillet 1936. Elle n’est gratifiée que de deux lignes de la biographie, sur une « rencontre » culturelle Franco-Maurras de « mai 1938 ». C’est cette nazification de fait, totalement gommée par Olivier Dard, qui incita Pacelli-Pie XII au pardon solennel20 omis par la notice. Le nouveau pape prononça, avec le soutien de son secrétaire d’État Maglione, la levée de l’excommunication à la mi-juillet 1939. La date en avait été à dessein choisie pour proclamer la haine de la République et, à un mois et demi de l’assaut allemand contre la Pologne, l’alliance publique de l’Action française naguère « germanophobe » avec l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. En avril 1938, quand Paris afficha aux yeux du monde, via un article du cagoulard Joseph-Barthélémy, futur ministre de la Justice de Pétain, dans Le Temps, organe du Comité des Forges et voix officieuse notoire du Quai d’Orsay, sa décision de sacrifier la Tchécoslovaquie, l’ambassade allemande à Paris gloussa d’aise en transmettant à Ribbentrop les tombereaux d’outrages antisémites de L’Action française contre Prague. Fin août 1939, elle envoya avec la même allégresse les diatribes pacifistes du journal sur l’absurdité d’un combat contre l’Italie ou l’Allemagne, entièrement voué au fiasco.21.

Le biographe a limité à deux lignes le constat que le « germanophobe et antinazi » était devenu fin septembre 1938, « à l’occasion de la crise de Munich », résolument pacifiste, car convaincu « que “cette guerre, [la France] la perdrait” ». Mais il n’a pas exposé au lecteur les motifs et modalités de de cette mutation radicale du « nationaliste intégral ». La notice, elle, ne disait rien de cette option sidérante du partisan forcené de « la victoire sur une “Allemagne éternelle” détestée ».

Le fameux « mot antisémite », qui aurait échappé, « dont acte », au rédacteur de la brève notice, avait aussi échappé au biographe du Maurras de l’Occupation : son chapitre 10, « Le Commandeur au crépuscule » (1940-1952) ne contient qu’une allusion à la « question juive » (sans user du terme) : le soutien de Maurras au « premier statut des juifs d’octobre 1940 […] au nom du “droit absolu de faire nos conditions aux nomades que nous recevons sous nos toits” » soit deux lignes, p. 211, des p. 199-218. Ladite question surgit enfin, avec le procès de janvier 1945, à l’occasion duquel il fallait bien aborder « l’affaire Worms », un de ses points majeurs : l’assassinat de Pierre Worms, père du célèbre résistant Roger Worms (connu sous le nom de Roger Stéphane), le 6 février 1944, date si symbolique pour le fascisme français (p. 221-223). Ce père, que l’historien appelle « Roger Worms », a fait l’objet d’un article de Maurras du 2 février 1944 intitulé « Menaces juives », « provocateur » selon son fils, le « désign[ant] à l’attention publique ».

L’article étant reproduit (et surligné) sur le site lescrises.fr, comme celui du 3 janvier précédent appelant à faire « tomber à Toulouse comme à Grenoble » (où des collaborateurs notoires venaient d’être abattus par des résistants) « des têtes de communistes et de gaullistes connus »22 on pourra lire la prose du « maître » que son biographe ne cite jamais. Quant au massacre (car c’en fut un) de Pierre Worms, au centre du procès, Olivier Dard le réduit à des allusions du président du tribunal de janvier 1945 : Maurras aurait procédé à « une dénonciation formelle », auprès de qui? dans quel but?, ce n’est pas précisé. La réponse de Maurras à cette accusation sybilline est en revanche complaisamment citée : « “Quant à dire comme vous le faites, M. le Président, qu’en février 1944, désigner un juif à l’attention publique, c’était le désigner lui ou sa famille aux représailles de l’occupant, à la spoliation et aux camps de concentration, peut-être à la torture ou à la mort, non seulement j’ignorais ces belles choses, mais je savais le contraire, qu’il y avait une foule de pays dans lesquels les colonies juives étaient florissantes, dans lesquels elles se procuraient tout au marché noir, qu’elles corrompaient profondément les populations paysannes. À ce point de vue je ne nie pas du tout la vérité partielle que vous énoncez, mais je dis qu’elle n’était pas générale. J’ai dit qu’il y avait un grand nombre d’endroits en France où le Juif était florissant, et il y en a encore en Allemagne.” » Mais, nous rassure le biographe, « les propos de Maurras sont tenus avant le retour des déportés », d’ailleurs ce dernier condamne, au tribunal, « la violence dont les Juifs seraient les victimes. » De ce salmigondis, ressort, par bonheur, l’innocence de Maurras : « l’avocat donne acte au ministère public d’avoir admis que le défunt avait été exécuté avant la publication de l’article » (p. 223-224).

Si l’historien avait consulté sur son héros, outre la collection de L’Action française de l’Occupation, le dossier de justice BB/18/7113, 8 BL 441 R, « Charles Maurras “Collaborateur” », joint à un dossier « Maurras Charles, de Susini Marc, Arnus Émile » (AN), il aurait découvert qu’il s’agissait d’un gros mensonge. Le tout lui aurait démontré 1° que Maurras, délateur inlassable des juifs, des communistes, des gaullistes, des francs-maçons, avait bien appelé au meurtre du père du résistant, lui-même gaulliste notoire comme toute cette famille Worms, par un article daté du 2 février; 2° qu’en pleine complicité avec l’Action française, six miliciens, agents de la Gestapo (Sipo-SD) de Lyon dûment mandatés par celle-ci, avaient le « 6 février 1944 » investi la « villa Méditerranée » des Worms à Saint-Jean-Cap-Ferrat; qu’ils l’avaient entièrement pillée, bijoux compris, pour « se payer largement pour leur triste besogne »; et qu’ils avaient enlevé Pierre Worms, le « condui[san]t en automobile aux Adrets de Fréjus [pour l’]abatt[re] de deux coups de revolver tirés dans la nuque à bout portant » (abandonné sur place, « son corps fut retrouvé le lendemain près de la route par un cantonnier »); 3° que « le parquet de Nice », aussi Action française, vichysto-collaborationniste et peu épuré que ses pareils de France, avait fourni à celui de Lyon de fausses dates tant de l’article de Maurras que de l’assassinat; qu’il avait même osé prétendre impossible de se procurer, en vue de vérification, les numéros quotidiens de l’Action française, édité sous l’Occupation à Lyon.

Tout ceci n’avait aucunement troublé toutes les instances judiciaires intéressées au dossier, d’Aix à Lyon. Le Procureur général près la cour d’appel de Lyon reconnut tout avec un cynisme consommé en écrivant sans inquiétude à de Menthon23, le 20 février 1945, soit moins d’un mois après le verdict du procès (le 26 janvier), que la plainte du « capitaine Stéphane Roger » irait à la corbeille : « le parquet de Nice a fourni un renseignement erroné, mais il n’y avait aucune intention frauduleuse de la part du rédacteur de cette pièce pour tromper la justice; ce dernier d’ailleurs ne déposait pas sous la foi du serment [quasi aveu que la prétendue erreur n’était qu’une mensonge?]. Il ne me paraît pas possible non plus de rouvrir les débats en l’absence de tout chef d’accusation. Maurras a dénoncé le père du capitaine Stéphane Roger, ce fait a été jugé par la cour de justice et on ne peut y revenir.

Ce qui est punissable c’est la décision et non les effets de celle-ci qui ne peuvent être que des éléments moraux d’aggravation. Il n’y a donc aucun fait nouveau contre Maurras et par conséquent aucune possibilité d’ouvrir une nouvelle information. En outre, une instance en révision ne peut en aucun cas être formée contre un condamné. J’estime dans ces conditions que la plainte du capitaine Stéphane Roger ne peut être l’objet d’aucune suite ». Magnifique symbole du sabotage généralisé de l’épuration qui ravissait le garde des Sceaux François de Menthon et les hauts fonctionnaires de son ministère.24

Last, but not least, l’« antinazi » Maurras avait, dès décembre 1942, peu après l’installation des Allemands à Lyon, reçu de la section lyonnaise de « la Gestapo », autorité de tutelle directe désormais, autorisation du « renouvellement [du] port d’arme » qu’il avait sollicité et obtenu de Bousquet (autre « germanophobe et antinazi »?) pour lui-même et toute la direction de l’Action française. Les Allemands l’appréciaient fort, non seulement pour sa délation et sa prose publique contre les rouges, les juifs, les gaullistes, les francs-maçons, etc., mais aussi pour son « attitude anti-anglaise et anti-américaine dans ses articles de journaux ». Ils lui accordèrent volontiers, en octobre 1943, « le renouvellement [annuel de ce] port d’arme ».25. Car, chacun le sait, l’occupant allemand distribuait libéralement les permis de port d’armes aux « germanophobes et antinazis », pour leur permettre de libérer leur patrie au plus tôt, à Lyon et ailleurs.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

Notes

1. Paris, Armand Colin 2013, pas de sous-titre en 1e de couverture, cf. infra.
2. https://francearchives.fr/commemo/recueil-2018/
3. « Écrits antisémites. La France a un problème d’antisémitisme », Handelsblatt, 29 janvier 2018, http://www.handelsblatt.com/politik/international/judenfeindliche-schriften-frankreich-hat-ein-antisemitismus-problem/20904384.html
4. http://www.lemonde.fr/culture/article/2018/01/27/nyssen-rappelle-son-rejet-total-des-theses-de-l-ecrivain-charles-maurras-qui-doit-etre-commemore-en-2018_5248170_3246.html
5. « La France doit-elle célébrer Charles Maurras en 2018? », https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20180125.OBS1238/la-france-doit-elle-celebrer-charles-maurras-en-2018.html
6. http://www.culturecommunication.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Declaration-Livre-des-commemorations-nationales-2018
7. https://twitter.com/PatrickWeil1 en recherchant la date, 1er février; et retwitt de Raphaëlle Bacqué, du 2 février 2018.
8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Prochasson
9. Avant la violence contre les « gauchistes » contemporains (faire une recherche en ligne), avait triomphé à « la Faculté de Droit de Paris’ » la violence contre des juristes « républicains » et les (rares) étudiants communistes et socialistes : sur le déchaînement fasciste éthiopien de 1935-1936 et les attaques Camelots du roi et autres ligues fascistes (dont les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger) contre le professeur de Droit Gaston Jèze, avocat devant la SDN du Négus d’Éthiopie contre l’agresseur italien, assailli comme franc-maçon et juif, voir « l’Affaire Jèze », gros dossier 4-15 mars 1936, F7 12964, notes journalières de la Préfecture de police concernant réunions et manifestations, 1er -15 mars 1936, AN.
10. Lettre citée et commentée par les RG de la Sûreté générale (future Sûreté nationale, SN) depuis juin 1925, F7, 13197, Action française, dossier « Menaces de Maurras contre Schrameck, 1926-1927 », Archives nationales (AN).
11. Transcription courante dans l’entre-deux-guerres des milieux antisémites, policiers inclus (au contraire de ce qu’avance le lien cité à la n. suiv.), Kuhn étant plus proche du notoire nom « juif » de Cohen : voir les fonds F7, AN, et GA, Archives de la Préfecture de police (APP).
12. Je certifie l’honnêteté de mes coupures, contrôlables : http://maurras.net/textes/249.html
13. Fiche des Renseignements généraux de la Préfecture de police (RGPP), 7 février 1941, GA, R 6, Lucien Rebatet, APP.
14. Lacroix-Riz, Le Choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2010, chap. 3, 6, passim, et index Maurras, Camelots du roi, Cagoule, Comité secret d’action révolutionnaire et CSAR.
15. Les RGPP excluent la rencontre de hasard, notamment fiche 14 février 1936 sur l’attaque des Camelots du roi, GA, B 24, Jacques Bainville, APP.
16. « Bleu » sans numéro ni référence, 20 mai 1936, F7, 13983, bleus de la PP et de la SN, 1936, dossier 6. Action française, mai, AN.
17. Maurras, p. 277, notes, p. 301-336 (même celles qui citent des lettres, anodines, des années 1880 ou 1890, sont puisées à des ouvrages antérieurs).
18. Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, 2010, chap. 1-2 et 5, dont p. 247-258
19. Le choix de la défaite, chap. 4, « Le financement allemand des ligues », p. 168-171, et chap. 6, « Les ligues et la presse », p. 319-325.
20. Quatre lignes « du début de 1937 » au « décret du Saint-Office [du] 10 juillet 1939 », p. 196, contre vingt-quatre sur l’excommunication et ses conséquences, p. 150-173, sans explication sur « un certain accord avec l’Allemagne » reproché au Vatican fin 1927, p. 171, accord au cœur du conflit.
21. Sur l’avant-guerre, toutes allusions explicitées et sourcées, Vatican, chap. 1-2, 5, 9; Choix (dont art. cit., « Conscience angoissée », du 11 avril daté du 12, p. 458, et index Joseph-Barthélémy et Le Temps), De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008; sur l’Occupation, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin, 2013; Les élites françaises, 1940-1944, Armand Colin, 2016.
22. Reproduit https://www.les-crises.fr/quand-olivier-dard-fait-preuve-dun-dangereux-laxisme-envers-maurras-antisemite-notoire/#!prettyPhoto, qui inclut mon article « Olivier Dard et Maurras, ni antisémite ni germanophile ni pronazi »; et à nouveau dans https://www.les-crises.fr/le-rond-de-serviette-d-olivier-dard-a-l-action-francaise/
23. Lettre 385 du Procureur général d’Aix à de Menthon, 10 mars 1945, BB/18/7113, 8 BL 441 R, AN
24. Lettre du Procureur général de Lyon à de Menthon, 20 février 1945, et suites, aussi effarantes, riches en correspondance centrale du ministère, BB/18/7113, 8 BL 441 R, AN.
25. Les élites, p. 70-74 (et mon prochain ouvrage sur la non-épuration en France).
 
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Publié par le juin 9, 2018 dans HISTOIRE