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Le vent se lève: le populisme fleurit là où on masque la lutte des classes – Entretien avec Guillaume Roubaud-Quashie

Le populisme fleurit là où on masque la lutte des classes – Entretien avec Guillaume Roubaud-Quashie

 voici un texte intéressant d’un individu cultivé politiquement, c’est un projet qui peut mérite qu’on en « cause », cela faisait longtemps que je n’avais pas lu en provenance du PCF un tniveau de réflexion qui effectivement donne envie d’ouvrir le dialogue. ca et le texte sur la Chine paru dans l’humanité me donnent un peu d’espoir en l’avenir de ce parti. Mais attendons de voir s’il y a vraiment possibilité de dialogue, en tous les cas il a beaucoup de choses sur lesquelle je suis d’accord y compris sur la nature des populaistes russes, la manière dont ils ont introduit le marxisme en Russie à côté d’un marxisme trop lié au dogmatisme de la II e internationale. Le refus de tout classer sous le terme « populisme »., Chavez et l’extrême-droite. (note de danielle Bleitrach)

Directeur de la revue Cause Commune, Guillaume Roubaud-Quashie est membre de la direction du PCF. A ce titre, il a dirigé l’organisation de la dernière université d’été du parti, lors de laquelle le populisme est entré au coeur des débats.

Vous êtes directeur de la revue Cause Commune, éditée par le PCF et auparavant intitulée La Revue du projet. Pourquoi ce changement de nom ? S’agit-il, aussi, d’un changement de projet ?

Plus que d’un changement de nom, il s’agit d’un changement de perspective. La Revue du Projet, comme son nom l’indique, portait essentiellement sur la question du projet du Parti communiste. Mais ce dont le Parti communiste a besoin va au-delà : c’est de faire davantage parti, c’est-à-dire, de mettre davantage en coordination les différentes forces, les différences expériences pratiques, théoriques et politiques. Et pour mettre en coordination ce qui reste sans doute la première force militante du pays, cela demande un peu d’organisation. De ce point de vue, la revue a un objectif de convergence. Pourquoi une revue pour le Parti communiste ? Pour offrir aux communistes la possibilité de savoir ce qui se fait, ce qui se travaille, ce qui se cherche. Pour permettre aux communistes de participer mieux et davantage. C’est pourquoi nous considérons que Cause Commune est une revue d’action politique. Nous traitons aussi des problématiques plus immédiates. Par exemple, dans notre premier numéro, nous nous sommes intéressés à la façon de constituer un collectif de défense de La Poste.

Il y a donc un changement de perspective important. Il s’agit plus d’une nouvelle revue que d’une simple version 2.0 de la précédente. Nous abordons les questions d’organisation, les questions électorales et la vie politique en général. On y ajoute donc une dimension plus concrète. Vous savez, le Parti communiste produit beaucoup de choses – et c’est une de ses forces –, mais le niveau de lecture peut parfois être faible. La raison en est que les communistes, confrontés à un temps limité et à une pléiade de possibilités de lectures, finissent parfois par faire le choix de l’abstention. L’idée, ici, est de leur dire qu’en dehors de l’Humanité qui a une autre fonction et une autre périodicité, Cause Commune entend traiter le large spectre des sujets communistes. À cela, s’ajoute un objectif de mise en mouvement et de formation des militants, tout en conservant à la revue un caractère très ouvert.

Le nom, Cause commune, vient du fait que nous affirmons qu’il faut plus de parti et non moins de parti, qu’il faut plus de mise en commun. Notre rôle est d’être un des acteurs de cette mise en commun. C’est une perspective qui est, en un sens, opposée à celles qui prennent acte de la vie en lignes parallèles des luttes émancipatrices voire la théorisent. Nous croyons qu’il faut au contraire faire cause commune.

Votre revue a pour but explicite de s’adresser aux adhérents du PCF et d’animer la vie démocratique et intellectuelle du parti. Comment expliquez-vous ce choix spécifiquement interne ? N’avez-vous pas peur de négliger l’extérieur et que cela implique un cloisonnement intellectuel ? On reproche souvent aux partis d’être repliés sur eux-mêmes…

Le Parti communiste est évidemment celui qui est le plus accusé d’être une espèce de secte absolument repliée sur elle-même. C’est une légende bien connue. Il suffit pourtant de lire l’Humanité, « le journal de Jean Jaurès », qui n’est pas l’organe du Parti communiste, même s’il y a des liens et des proximités. S’il y a un journal qui est largement ouvert au-delà des communistes, c’est bien celui-ci. Donc il n’y avait pas de raison de fond de faire une espèce de version mensuelle de l’Humanité. Il faut soutenir et développer ce journal et, en même temps, ce qui manquait, c’était justement cet outil qui permet d’utiliser la richesse de ce parti. C’est là la mission propre de Cause commune, sans esprit de secte : la revue reste pleinement ouverte à tous les lecteurs !

Vous avez organisé l’Université d’été du PCF dont nous avons rendu compte dans nos colonnes. Parmi les thèmes qui ont suscité le débat, il y a eu la question du populisme, à laquelle nous ne sommes pas insensibles à LVSL comme l’illustre notre dossier sur les gauches espagnoles. Le populisme, comme méthode politique, est largement critiqué au PCF. Pouvez-vous revenir sur ces critiques et leurs fondements ?

Le débat est en cours au PCF et je ne veux pas fermer des portes à l’heure où notre congrès entend les ouvrir en grand, donnant pleinement la parole et la main aux dizaines de milliers d’adhérents communistes. Je n’exprime donc ici qu’un point de vue personnel, tel qu’il est pour l’instant stabilisé avant le large débat collectif qui s’annonce. Je sais les réflexions plurielles et mon camarade Alain Hayot qui a beaucoup écrit sur le sujet, a sans doute un autre regard, par exemple. Pour moi, il y a deux questionsLe populisme est présenté comme la grande forme de proposition alternative importante. Et il ne faut pas prendre ça de haut puisque la force qui présente cette option politique comme une alternative – la France insoumise – est la principale force progressiste du moment.

La première question, c’est celle du populisme tout court. C’est un mot très employé et dont le contenu n’est pas toujours très clairement défini. En réalité, ce mot a une étrange histoire qui renvoie à des moments très différents. Le premier moment lexical du populisme renvoie au socialisme agraire russe, les Narodniki, qui n’a rien à voir du tout avec ce qu’on appelle « populisme » aujourd’hui : c’est eux qui ont introduit les textes de Marx en Russie ; c’est avec eux que Lénine polémique… Le second moment renvoie à une expression progressiste plus vague : le populiste est celui qui est favorable au peuple. Après tout, c’est ce que dit le mot, étymologiquement parlant, et tout le monde est à même de l’entendre ainsi sans être un éminent latiniste. C’est pourquoi il y avait le prix populiste, ce prix littéraire qui était remis à des auteurs progressistes qui parlaient du peuple et pas uniquement de héros de la bourgeoisie.

Et puis, il y a le moment qui commence dans les dernières décennies du XXe siècle. C’est le moment Pierre-André Taguieff qui vient relancer cette espèce de conception du populisme qui consiste à dire qu’il n’y a plus de lecture gauche-droite, mais une lecture de type cercle de la raison, au centre (libéraux de gauche, libéraux de droite, etc.), versus les fous à lier, de part et d’autre de cet axe central. Il s’agit, en quelque sorte, du décalque, en politique, de la lecture sociale insiders versus outsiders. Ce dernier modèle sociologique dont l’essor est d’ailleurs contemporain de celui du « populisme » façon Taguieff prétend ainsi qu’il n’y a plus de classes car la société a été confrontée à une gigantesque « moyennisation » ; ne reste plus que les insiders(ouvriers, cadres, patrons…) d’une part et les outsiders, vrais miséreux qui, seuls, ont droit à quelque (maigre…) charitable intervention. Je ne développe pas, mais la simultanéité n’est jamais fortuite aimait à rappeler le grand historien Ernest Labrousse… Bref, avec le populisme de Taguieff, c’est-à-dire le populisme, tel qu’il est repris par la grande masse des journalistes et des hommes politiques : soit vous êtes au milieu, entre personnes raisonnables qui acceptent l’économie de marché, soit vous êtes dans la catégorie des déments indifférenciés, celle des populistes.

 

« Vous dénoncez les exilés fiscaux ? Populiste ! Vous attaquez les grands média ? Populiste ! Vous notez les proximités entre le monde de la finance et celui des dirigeants politiques des grandes formations ? Populiste ! Accepter la notion, c’est accepter de voir invalidé tout discours de classe. »

 

Pour ma part, je trouve cette conception dangereuse et inopérante. D’un simple point de vue descriptif, mettre Marine Le Pen et Hugo Chavez dans la même catégorie politique, ce n’est pas un progrès de la pensée politique.. Il s’agit de pensées profondément différentes, donc forger un mot qui explique qu’il s’agit de la même chose, c’est une régression au plan intellectuel. Cela ne permet pas de mieux nommer et comprendre les choses ; au contraire, cela crée de la confusion. Plus profondément, cette dernière est dangereuse puisque cela consiste à dire que tout ce qui est une alternative à la situation actuelle, tout ce qui conteste le dogme libéral relève de ce terme qu’est le populisme. Pire, si le populisme est cette catégorie infâmante désignée à caractériser ceux qui opposent « le peuple » aux « élites » alors qu’il n’y aurait, bien sûr, que des individus dans la grande compétition libre, comment ne pas voir combien cette notion forgée par des libéraux invalide immédiatement toute option de lutte des classes ? Comment penser que ce n’est pas aussi un des objectifs de cette théorisation ? Vous dénoncez les exilés fiscaux ? Populiste ! Vous attaquez les grands média ? Populiste ! Vous notez les proximités entre le monde de la finance et celui des dirigeants politiques des grandes formations ? Populiste ! Accepter la notion, c’est accepter de voir invalidé tout discours de classe.

Gérard Mauger a raison selon moi quand il dit dans son intervention, que le populisme, c’est une forme d’« insulte polie », une façon de discréditer. Par ailleurs, lisez Taguieff, pour lui, le populisme, c’est d’abord un « style ». Personnellement, je ne classe pas les forces politiques en fonction de leur style, mais en fonction des objectifs qu’ils nourrissent. Le style est secondaire. J’ajoute que c’est faire un beau cadeau à la droite et à son extrême. Puisque l’extrême droiteen n’étant pas qualifiée comme telle, devenant « populisme »n’est plus le prolongement de la droite, c’est mettre des digues absolues entre Eric Ciotti et Marine Le Pen ; le premier étant censé appartenir au monde raisonnable central et la seconde relever de la catégorie distincte et sans rapport du « populisme ». Beau cadeau de respectabilité à la droite au moment même où elle court après son extrême… Ensuite, renoncer à qualifier l’extrême droite en usant du mot de droite et du mot d’extrême pour lui privilégier la notion de « populisme », c’est lui retirer deux fardeaux (personne n’est « extrême » ; le discrédit de la droite parmi les couches populaires reste large) et lui offrir le peuple (tout le monde entend bien « peuple » dans « populisme », sans agrégation de lettres classiques !). Bref, je sais que ce point de vue n’est pas celui de tous mais, à mes yeux, cette notion est une régression et un danger. Le débat se poursuivra car il n’est pas question de le trancher ici !

Jean-Luc Mélenchon a rompu avec ses anciens partenaires au profit d’une stratégie populiste

La seconde question renvoie évidemment aux conceptions de Chantal Mouffe autour du « populisme de gauche ». Au départ, Mélenchon expliquait aux journalistes qui lui collaient cette étiquette populiste : si le populisme, c’est dénoncer les collusions, etc., etc., alors qu’on me taxe de populiste. Néanmoins, il le faisait sur le mode de la récusation et de la provocation. Aujourd’hui, sa position a changé puisqu’il assume cette stratégie « populiste de gauche » théorisée au départ par la philosophe belge. La tâche se complique ainsi et il faut faire la différence entre le populisme taguieffien des journalistes quand ils parlent de Marine Le Pen (… et de Mélenchon) et le populisme de Mouffe. Pour ce qui est de Chantal Mouffe, il s’agit d’un projet théorique qui est plus solide que ce que fait Taguieff. Annie Collovald refuse d’ailleurs de parler de concept pour le populisme de Taguieff, et considère que c’est à peine une notion qui frise l’inconsistance. C’est ce qu’elle explique dans un ouvrage qui selon moi reste fondamental, Le populisme du FN, un dangereux contresens[2004].

 

« Le populisme nait donc d’une recherche de renouveau de la pensée social-démocrate, quand d’autres vont inventer, avec Giddens et Blair, la « troisième voie ». »

 

Chez Mouffe, et en réalité chez Laclau, on est face à une réponse, dans le domaine de la social-démocratie, élaborée dans la panade des années 1980. Période au cours de laquelle toutes les grandes conceptions social-démocrates traditionnelles sont mises en difficulté, sans parler bien évidemment de la situation des socialismes réels qui étaient par ailleurs combattus par la social-démocratie. Les amis de Mouffe et de Laclau, depuis longtemps en opposition aux communistes, ne vont bien sûr pas se rapprocher des communistes soviétiques dans les années 1980, au moment même où triomphe la grasse gérontocratie brejnévienne et post-brejnévienne où le système soviétique montre toutes ses limites et son inefficience. Le populisme nait donc d’une recherche de renouveau de la pensée social-démocrate, quand d’autres vont inventer, avec Giddens et Blair, la « troisième voie ».

Quels problèmes cela pose pour nous ? D’abord, la question de classe est complètement explosée. Dans la pensée de Chantal Mouffe, c’est clair, net, et précis : il n’y a pas de classe en soi, mais des discours des acteurs. Il s’agit d’un postmodernisme caractéristique de la pensée des années 1980, pensée d’ailleurs très datée : il n’y a pas de réalité mais d’indépassables discours. Il n’y a pas d’intérêt objectif de classe ; d’où l’importance accordée au mot plus vague de « peuple ». Est-ce un progrès ou une régression ? Nous considérons que la question de classe est une question centrale ; elle l’est même nettement plus aujourd’hui qu’hier. Il suffit d’ouvrir les yeux sur les évolutions du capitalisme contemporain. On est ramenés aux socialismes utopiques que Karl Marx combattait. C’est amusant de voir aujourd’hui le beau film de Raoul Peck, Le Jeune Karl Marx, qui évoque ces débats avec tous ces socialistes rêvant en dehors du monde de classe…

Deuxièmement, l’horizon des communistes reste un horizon universaliste qui pose le communisme comme objectif. Cet horizon est complètement absent chez Mouffe pour qui il faut trouver une manière de gérer les dérives du capitalisme et les antagonismes dans ce qu’elle appelle un cadre « agonistique » (un cadre de combats, de tensions, de conflits – agôn, en grec). Puisque pour elle, les conflits sont inépuisables et penser les abolir serait contraire à l’anthropologie profonde, selon sa lecture de la « nature humaine » qui se revendique de Freud. Tout cela me semble poser plus de problèmes que cela n’en résout… Dire qu’on renonce à l’objectif de dépassement des conflits de classe, au moment où le capitalisme est de plus en plus inefficient et criminel, me paraît être inopérant et négatif. Donc même si la proposition de théorique de Mouffe est intéressante – au sein de la social-démocratie, elle refuse la capitulation pure et simple façon Blair et Schröder et permet ainsi que se mènent bien des combats communs –, elle débouche sur un horizon limité. Il s’agirait de renoncer au communisme au moment même où le capitalisme ne parvient clairement plus à répondre aux possibilités de développement de l’humanité. L’humanité a les ressources et les savoirs pour répondre aux grands défis (faim, santé, logement, culture, développement durable…) mais le capitalisme, parce qu’il vise le profit étroit et maximal de quelques-uns, tourne le dos à ces perspectives et approche le monde de l’abîme.

Pourtant, lorsque Pierre Laurent écrit un ouvrage intitulé 99%, il oppose un « eux » et un « nous », qui va plus loin que la simple classe traditionnellement révolutionnaire aux yeux des marxistes – le prolétariat. Bref, il fait lui aussi du populisme, non ?

Absolument pas, ici, on est dans la logique qui est celle de l’alliance de classe, qui est une logique que le PCF a souvent adoptée. Thorez faisait déjà cela dans les années 1930 ; ce n’est pas du populisme. D’ailleurs, une des lectures bien connues des communistes de ces années là est Ce que sont les amis du peuple de Lénine dans lequel il détruit les populistes russes. Donc non, ce n’est pas du populisme, c’est l’idée, déjà développée par Lénine, selon laquelle il est possible de faire des alliances avec d’autres classes, loin du « solo funèbre » de la classe ouvrière.

Pierre Laurent part d’une analyse du capitalisme contemporain qui ne profite plus qu’à une toute petite minorité. Il ne profite même pas aux petits entrepreneurs. Donc certes, il y a les salariés tout court, qui représentent une très large majorité des travailleurs, mais il y a aussi les petits patrons, qui sont insérés dans des chaînes de donneurs d’ordre qui font d’eux des quasi-salariés, puisqu’ils sont dominés par de grandes entreprises. Ils pâtissent donc aussi du système capitaliste. Ajoutons l’ubérisation et sa masse d’auto-entrepreneurs et on comprend pourquoi Pierre Laurent a raison d’élargir l’horizon au-delà de la seule classe définie par la place dans les rapports de production.

Mais en termes de méthode il y a une convergence, sur l’idée d’opposer le « eux » de la petite minorité et le « nous » du reste de la population…

Sur le « eux » et le « nous », entendonsnous bien. C’est une expression largement utilisée avant Mouffe, par exemple chez le chercheur britannique Richard Hoggart dans La Culture du pauvre. Pierre Bourdieu diffuse cet essai qui popularise cette dichotomie entre un « eux » et un « nous » dans les sciences sociales. Hoggart ne se définissait pas pour autant comme populiste, donc cette idée du « eux » et du « nous » n’est pas une marque déposée du populisme.

Un des éléments qui a cristallisé les oppositions est l’utilisation du terme « gauche ». Il est évident qu’analytiquement, la gauche existe. Mais est-il nécessaire, après le quinquennat de François Hollande, et le discrédit qui porte sur cette étiquette, d’utiliser le terme « gauche » ? Ainsi que le dit Iñigo Errejon dans LVSL, la bataille politique ne devient-elle pas, dès lors, une bataille pour l’étiquette ?

C’est une question très importante et l’entretien d’I. Errejon est très intéressant. Dans les forces de gauche, beaucoup raisonnent « toutes choses égales par ailleurs » (ce qui était, est et sera, etc.). Or, il est certain, et ça tout le monde le sait, que le positionnement de la population par rapport à l’étiquette « gauche » s’est largement détérioré, même si beaucoup d’acteurs politiques se sont aveuglés là-dessus. Ces derniers sont restés attachés à ce signifiant (le mot « gauche »), alors qu’il avait un signifié (le contenu, le sens) de moins en moins clair dans le pays. D’ailleurs, « l’existence analytique » de la gauche dont vous parlez mériterait peut-être d’être interrogée. C’est un peu une manie de métaphysicien que de rattacher des contenus définitifs à ce mot « gauche » alors que ce terme recouvre des contenus très variables. Il est vrai que lorsque le PCF est la principale force de gauche, celui-ci opère une redéfinition du mot « gauche », le dotant d’un solide et indubitable contenu de classe. François Mitterrand, verbalement, laisse faire un certain temps et l’opération lexicale des communistes connait un certain succès, bien au-delà de ses rangs. Ces combats d’hier ont toujours une efficace aujourd’hui : voyez combien il a été difficile pour François Hollande d’être considéré comme « de gauche » au vu de la politique qu’il menait. Ça lui a coûté très cher.

 

« Je crois donc qu’il faut avoir un point de vue dialectique sur le sujet. Il faut toujours se référer à la gauche, puisque cela veut encore dire quelque chose de fort pour beaucoup de gens, mais il faut éviter d’utiliser ce terme seul et sans contenu explicite puisqu’il est aujourd’hui associé négativement à des expériences libérales comme celle de François Hollande. »

 

Après le LEM, j’ai proposé des éléments d’analyse de cette difficile question dans feu La Revue du projet(dossier « Quatre essais sur la gauche », La Revue du projet, n°50, octobre 2015). Sauf qu’en même temps, ce qui a moins été vu, c’est que le PCF a moins de pouvoir de définition qu’avant sur le contenu du mot « gauche », et donc que la force subversive de cette étiquette s’est érodée. Les expériences sociallibérales ont petit à petit vidé de son sens ce terme pour une partie notable de la population, sans faire disparaître son contenu passé pour une autre.

Je crois donc qu’il faut avoir un point de vue dialectique sur le sujet. Il faut toujours se référer à la gauche, puisque cela veut encore dire quelque chose de fort pour beaucoup de gens, mais il faut éviter d’utiliser ce terme seul et sans contenu explicite puisqu’il est aujourd’hui associé négativement à des expériences libérales comme celle de François Hollande. La proposition de la France insoumise, de LREM voire du FN de ne pas se situer clairement par rapport à ce terme consistait à essayer d’aller récupérer ces gens pour qui le mot gauche est un mot perdu, associé à des expériences négatives et à des conceptions politiciennes de la politique. Il s’agissait aussi de composer avec le rejet du clivage gauche-droite, qui est devenu un repoussoir pour beaucoup de monde.

Continuer à utiliser le terme « gauche » comme si de rien n’était impliquerait alors de s’adresser uniquement à ceux à qui le mot parle, mais s’aliéner le reste de ceux pour qui il ne veut plus rien dire. Je crois donc que la solution consiste à utiliser cette notion avec modération, mais surtout, insister sur les contenus. Plutôt que de dire seulement « nous sommes pour une politique de gauche », qui est un discours abstrait et qui n’est pas compris par tous, il est sans doute préférable d’expliquer que « nous sommes pour l’augmentation des salaires, les droits des salariés, les services publics, etc. » voire « Nous sommes pour une politique de gauche, c’est-à-dire pour l’augmentation des salaires… ».

L’un des reproches régulièrement adressés au populisme repose sur la place des affects en politique. Ceux qui se revendiquent du populisme affirment qu’il est nécessaire de prendre en compte les affects et l’esthétique lorsque l’on construit un discours et un programme, et de ne pas s’appuyer uniquement sur la raison, c’est-à-dire sur la véridicité des idées et des discours. Est-ce pour vous de la démagogie ? Doit-on refuser les affects en politique ?

Non, bien évidemment que non. Avec la politique, il y a forcément des dimensions affectives et esthétiques qu’il faut prendre en compte. Et il faut reconnaître, de ce point de vue, que la France insoumise a réfléchi à ces questions et a fait des choses intelligentes et plutôt fortes. Quel est le point de désaccord ? Revenons à Mouffe. Elle est dans une relation postmoderne dans lequel l’horizon rationnel se dissout. Le problème, ce n’est pas juste d’intégrer la dimension affective, c’est de renoncer à la dimension rationnelle. Personnellement, je veux bien qu’on utilise toutes les armes de communication à notre disposition, mais toujours avec une finalité rationnelle et avec un primat rationnel. Ce n’est pas le cas chez Mouffe, chez qui les discours flottent sans lien avec le réel.

 

« L’affect est une contrainte nécessaire, et non un objectif en soi, si l’on veut que le peuple soit acteur, et qu’on ne se limite pas à vouloir emporter les foules grâce à un leader charismatique… »

 

Le 9 avril 1917, Lénine et 31 autres Russes exilés embarquent dans un train à Zurich pour rallier Saint-Pétersbourg. Ce voyage changera le cours de l’histoire mondiale. © D.R.

Utiliser les affects n’est donc pas problématique en soi ; tout le monde utilise les affects. Là où les choses deviennent plus dangereuses, c’est lorsqu’on considère qu’on doit patauger dans ces affects et s’y soumettre. Il faut au contraire avoir en permanence l’objectif de les dépasser très vite. Il est primordial d’amener au maximum vers une large réflexion rationnelle. L’affect est une contrainte nécessaire, et non un objectif en soi, si l’on veut que le peuple soit acteur, et qu’on ne se limite pas à vouloir emporter les foules grâce à un leader charismatique… qui est par ailleurs mortel. L’horizon du communisme ne consiste pas à être guidé par des bergers éloquents, mais à avoir un peuple acteur et conscient. Et puisque nous sommes en plein centenaire, faut-il rappeler la perspective de Lénine ? « C’est à l’action révolutionnaire consciente que les bolchéviks appellent le prolétariat. »

Précisément, sur cette figure du leader charismatique, on peut avoir le sentiment que le PCF est un peu traumatisé par son passé stalinien et la façon dont des figures ont pu faire l’objet d’un culte. À tel point que le parti semble être dans le refus de cette fonction tribunicienne. Faut-il s’en tenir au « ni dieu, ni César, ni tribun » de l’Internationale ou faut-il être capable de penser la nécessité des médiations et la façon dont un individu est capable d’incarner quelque chose à un moment donné, et d’exercer une fonction de traduction des demandes politiques dans le champ politique ?

Le mouvement ouvrier a toujours eu des figures de proue, bien avant Staline. Il y avait des bustes de Jaurès dès son vivant. L’idée que Staline a inventé le culte de la personnalité, que celui-ci relève de la pure importation est complètement absurde et ne résiste pas à l’analyse. La figure tribunicienne est pour nous une limite, parce qu’on quitte le domaine rationnel pour renforcer le domaine affectif. Quand ce n’est plus un objectif politique qu’on soutient mais une personnalité, quand le peuple troque son esprit critique contre l’adoration d’une figure humaine (et donc faillible…), il y a toujours danger. Cette limite a bien évidemment une force puisqu’elle permet aussi d’entrainer les individus vers un but commun. Gramsci disait « Il est inévitable que la révolution, pour les grandes masses, se synthétise dans quelques noms qui semblent exprimer toutes les aspirations et le sentiment douloureux des masses opprimées […]. Pour la plus grande partie des masses […], ces noms deviennent presque un mythe religieux. Il y a là une force qu’il ne faut pas détruire. » Encore une fois, il s’agit d’une contrainte, et non d’un objectif. Reste que, la présence d’un tribun peut aider, et il n’y a pas besoin de remonter si loin que ça. Une figure comme Georges Marchais – mon ami Gérard Streiff y revient un peu dans sa belle petite biographie – a bien sûr pu, un temps, incarner et rendre visible l’option communiste.

 

« Pourquoi est-ce que Georges Marchais, aussi, avait cette puissance d’évocation et d’entrainement ? Parce qu’il s’agissait d’un ouvrier d’une famille populaire. »

Crédits Photo
Antonio Gramsci, intellectuel communiste et fondateur du PCI.

 

Aujourd’hui, les responsables communistes sont confrontés à cette question de l’incarnation. Et Pierre Laurent, de ce point de vue, a eu raison de signaler qu’il est important de poser la question sociale et ce à quoi renvoie l’incarnation. Pourquoi est-ce que Georges Marchais, aussi, avait cette puissance d’évocation et d’entrainement ? Parce qu’il s’agissait d’un ouvrier d’une famille populaire. Cela joue beaucoup, même si ce n’est pas tout. Même chose pour Maurice Thorez, qui était au départ mineur, et qui était capable d’argumenter et de vaincre des technocrates de la bourgeoisie. C’est important, parce que cela opère en creux la démonstration que les travailleurs, si profondément méprisés, sont capables, en travaillant, d’avoir les ressources pour diriger le pays. Cela envoie un signal important, puisque l’objectif des communistes est bien de faire parvenir cette large classe laborieuse au pouvoir, ce qui implique qu’elle sente bien qu’elle en est capable et que le mépris que la bourgeoisie lui voue est infondé. C’est un objectif essentiel lorsqu’on voit à quel point les incapables qui gèrent ce monde sont en train de l’envoyer dans le mur.

Pierre Laurent a donc expliqué qu’il nous fallait davantage cet objectif jusque dans la direction du Parti, en donnant une forte place aux diverses facettes du large spectre du salariat. Je suis parfaitement d’accord avec lui : je crois que nous avons à travailler vite et fort sur cet enjeu. Aucun des autres grands partis ou « mouvements » ne semble s’en préoccuper lorsqu’on observe que leurs dirigeants sont presque tous issus de CSP+. Le problème dans le pays est qu’il y a des millions d’ouvriers et d’employés, et qu’ils sont très peu représentés en politique aux échelons de direction. C’est une situation qui nous préoccupe, nous, et qui ne peut pas durer.

Parmi la bataille de tranchée intellectuelle que se livrent marxistes orthodoxes et populistes post-marxistes, Gramsci fait figure de point nodal. Les intellectuels populistes s’appuient largement sur le concept de sens commun développé par Gramsci et sur l’idée qu’il est nécessaire de construire une hégémonie nationale-populaire. Mais les marxistes reprochent à ceux-ci de vider la pensée de Gramsci de son contenu de classe. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Gramsci a écrit beaucoup, mais assez peu en réalité, et sur de nombreux sujets. Ses réceptions sont très nombreuses, très variées et très contradictoires. Parmi les usages fréquents de Gramsci, et qui vont contre ses textes, il y a l’idée qu’il serait un marxiste… antimarxiste ! C’est-à-dire, un marxiste qui relègue les questions économiques au second plan. Ce n’est pas du tout ce que dit Gramsci, mais c’est l’usage de masse. C’est la camelote soi-disant gramscienne qu’on nous refile souvent.

Selon celle-ci, Gramsci aurait compris l’importance des questions culturelles alors que les marxistes ne les prenaient pas en compte. Ça, c’est le « gramscisme pour les nuls ». Donc effectivement, les « populistes », Alain de Benoist et d’autres, piochent dans Gramsci ce qui leur permet de se dire qu’on peut s’occuper d’autres questions que les questions de classe. C’est un usage alibi de Gramsci.

C’est une erreur profonde, puisque Gramsci réfléchit dans un cadre marxiste et qu’il prend en compte les questions économiques qui restent déterminantes en dernière instance. L’usage qui est fait de Gramsci par les populistes est donc un usage assez banal qui s’arrête à la crème du capuccino pour bazarder le café, comme le font tous les libéraux.

Par ailleurs, il est reproché à des intellectuels comme Chantal Mouffe ou Iñigo Errejon leur excès de constructivisme et la dimension postmoderne de leur analyse lorsqu’ils parlent de construire un peuple. Il s’agit pour eux de dire qu’il n’y a pas de pour soi déjà là – ni d’en soi, du moins pour Chantal Mouffe –, que c’est aux acteurs politiques, par leurs pratiques discursives, d’élaborer ce sujet politique pour soi. Marx ne faisait-il pas déjà la même analyse lorsqu’il distinguait le prolétariat en soi et le prolétariat pour soi ?

Mais justement non, parce que ce n’est pas seulement dans la « pratique discursive » que l’on construit les sujets politiques, mais par la lutte, et cela n’existe guère dans le référentiel populiste qui met en avant les discours. Comment est-ce que les gens se mettent en mouvement ? Bien sûr, les discours ont leur importance, mais cela n’est pas l’essentiel…

Mais précisément, le terme de pratique discursive ne renvoie pas uniquement aux discours, mais à toutes les actions qui ont un effet symbolique…

Historiquement, on a fait une distinction entre ce qui relève du discours et de la parole, et à l’inverse, des choses concrètes. Cette distinction est utile et pertinente, notamment en matière politique. Pourquoi ? Parce que la politique, lorsqu’elle se met en place, est d’abord une affaire de discours. Par là même, cela met à distance les couches populaires dont le métier et la formation ne tournent pas de manière centrale autour de l’usage des mots, des bons mots, des belles formules… D’où, à l’inverse, la présence de nombreux avocats en politique La grande majorité du peuple n’a évidemment pas appris la rhétorique, ce qui la place d’emblée dans une situation d’infériorité et de délégation visàvis de ceux qui « parlent bien ».

Crédits photo
La philosophe et professeur à l’Université de Westminster Chantal Mouffe.

Donc, lorsque l’on s’intéresse au salariat, il est très important de distinguer ce qui relève du discursif et ce qui relève de l’expérience concrète. Les personnes et les consciences ne se mettent pas en mouvement par une simple démonstration, comme dans les rêveries du socialisme utopique et le gauchisme où l’on vient avec son petit plan rationnel qu’il suffit d’exposer et le socialisme se fait comme deux et deux font quatre. Une des grandes leçons de Marx en la matière remet à sa place la force du verbe. En effet, c’est à travers les luttes, et notamment les luttes victorieuses, que l’on met en mouvement le grand nombre.

 

« Lisez donc les discours de Maurice Thorez ou de Jacques Duclos, ce n’est ni Sarkozy ni O’Petit ! Néanmoins, plus que le verbe, c’est l’action qui est la plus déterminante. Il faut faire la démonstration que l’action collective marche. »

 

Revenons à Cause Commune. Pourquoi fait-on un dossier sur la façon dont on peut sauver le bureau de poste proche de chez soi ? Parce que le fond du problème, et de ce qu’a été le déclin du PCF (années 1980-1990-début des années 2000), c’est lorsque vous avez une démonstration concrète de l’impuissance et de l’inutilité de l’action collective. Le déclin du PCF n’a pas eu lieu de la façon dont certains fabienologues [les spécialistes de la place du Colonel Fabien, là où siège le PCF, ndlr] le disent. Pour eux, il provient de décisions du comité central (« Le 4 avril 1983… », « le 3 avril 1987 », « le 1er août 1978, lorsque Georges rentre de la chasse… »). Ces explications sont superficielles et ne vont pas au cœur du problème. Je vais vous donner un exemple. À la fin des années 1970, il y a une grande marche des sidérurgistes, qui sont beaucoup mieux organisés que le reste du salariat. La masse des gens est moins organisée et observe l’action des sidérurgistes, très impliqués et qui bénéficient d’un fort soutien syndical et politique. Or cette action échoue malgré leur lutte acharnée. Cela entraine des conséquences immédiates, incomparables à la force des discours et des résolutions de Georges, Charles ou que sais-je. Les gens se disent « si on lutte, on perd, donc autant que je me débrouille tout seul » et « c’est inutile de monter un syndicat dans ma petite entreprise où il n’y en a pas, puisque même les sidérurgistes, si organisés, se font laminer ». Cela révèle toute la puissance de l’expérience. La vérité du déclin du PCF est celle-là : l’expérience concrète de l’inefficacité de l’action collective qui conduit au repli des individus sur leur sort personnel.

Certes, le verbe est important, et il est aussi apprécié par les couches populaires qui apprécient le bon mot et la belle phrase. D’ailleurs, c’est l’honneur du Parti communiste de n’avoir jamais été démagogue et de n’avoir jamais « parlé mal » pour « faire peuple ». Au contraire, nous avons toujours eu à cœur de nous exprimer de la façon la plus belle et la plus noble possible. Lisez donc les discours de Maurice Thorez ou de Jacques Duclos, ce n’est ni Sarkozy ni O’Petit ! Néanmoins, plus que le verbe, c’est l’action qui est la plus déterminante. Il faut faire la démonstration que l’action collective marche. Plus encore, il faut faire faire aux gens l’expérience que l’action collective est efficace. Parce que cela réamorce des pompes essentielles pour l’emporter politiquement. Je me réjouis des 19,5% obtenus par Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, mais ils ne suffisent pas, on n’ira pas au bout simplement avec ça et la puissance du verbe.

Par ailleurs, chez Marx, ce n’est pas le verbe qui permet de passer d’un prolétariat en soi à un prolétariat pour soi. C’est justement par les luttes et les relations dialectiques que le prolétariat entretient avec les autres classes qu’il prend conscience de lui-même. Aujourd’hui, on a un problème de conscience de classe, et il est de taille. Celle-ci a reculé très fortement au profit d’autres grilles « eux/nous » comme les délirantes mais ascendantes grilles raciales. Cependant, plutôt que d’être dans la nostalgie du « c’était mieux avant », il faut se poser fermement la question de savoir comment il est possible de reconstruire une conscience de classe. Nous devons amplifier ce travail mais vous pouvez compter sur les communistes pour le mener.

 

Entretien réalisé par Lenny Benbara pour LVSL

Crédits photo :

Roger Gauvrit

http://lelab.europe1.fr/Europeennes-Olivier-Besancenot-s-invite-dans-les-negociations-entre-Jean-Luc-Melenchon-et-le-Parti-communiste-13894

Wikipédia

http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2016/12/26/chantal-mouffe-la-philosophe-qui-inspire-melenchon_5054023_823448.html

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Publié par le octobre 17, 2017 dans Congrès du parti 2018

 

cela ne vous rappelle rien? A voté de isaac Azimov

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 En 1955, Isaac Asimov imagine le nec plus ultra de la démocratie sondagière.

En 2008, les États-Unis s’apprêtent à voter pour leur prochain président. Dans l’État de l’Indiana, dans le comté de Monroe, dans la petite ville de Bloomington, la rumeur enfle et semble se confirmer peu à peu… Et si c’était ici qu’allait se décider le résultat du scrutin ? Depuis que le pays s’est converti à la « démocratie électronique », le puissant ordinateur Multivac sélectionne LE citoyen qui décidera du nom du prochain leader du monde libre. L’omnisciente machine est en effet capable d’analyser ses réponses à un questionnaire qu’elle a elle-même savamment établi, les recoupant avec les tendances observées dans le reste de la société, pour déterminer le résultat de l’élection… qui, désormais, n’a plus de raison d’être.

Chez les Muller de Bloomington, l’effervescence est à son comble. La petite Linda, dix ans, dont la conscience politique est maintenue en alerte par les précieux conseils de son grand-père en est persuadée, c’est papa qui sera L’électeur de l’année. Mais lorsque les agents du gouvernement envahissent la maison pour assurer le plus grand secret au déroulement du processus, Norman Muller se montre plus que récalcitrant…

À l’heure où les systèmes démocratiques de la planète vacillent sur leur base, et à la veille de scrutins étatsuniens et français que leur contexte social et international plus que leurs résultats probables annonce déjà comme historiques, il peut être intéressant de se rappeler le point de vue d’Isaac Asimov sur les dérives d’une société politique ivre de technologie, d’efficacité et de rendement.

http://lepassagerclandestin.fr/catalogue/dyschroniques/a-vote.html

Editions le passager clandestin

Les prédictions d’Azimov, sur  2014, le début de l’ère des robots sont absolument incroyables mais le cycle Fondation demeure parmi  mes livres favoris. . je signale à mon ami Leca toujours attentif à ce genre de choses qu’il s’agit également d’un juif mais que le texte qu’il a écrit sur Elie Wisel est totalement décapant… J’ai moi-même ressenti quelque chose du même ordre quand j’ai appris que le dit Elie Wiesel avait été escroqué par un autre coreligionnaire tristement célébré Madoff, ça et le fait que ce dernier ait monté dans sa prison une affaire de monopole du chocolat atténue un peu ma réprobation. Ce qui prouve bien à quel point notre pseudo fraternité ne résiste jamais au plaisir d’un bon mot ou à la cocasserie d’une situation, face à quelqu’un qui nous la joue trop pleurnichard. Si non seulement on est juif mais en plus on croit réellement que c’est une catastrophe,  trop c’est trop… Il vaut mieux décelopper la créativité liée à la survie, ce conseil est encore plus nécessaire à l’ère des robots.

 

Après le PS, le PCF, les syndicats…

mélenchon redoute une «victoire de Macron par KO». Jean-Luc Mélenchon s’est dit déçu lundi, sur son blog puis au 20 heures de TF1, de la manière dont les syndicats conduisent le mouvement social contre les ordonnances modifiant le Code du travail.

Après s’être donné l’objectif très mitterrandien de détruire le PCF, et celui de se mettre à la place du PS, comme son modèle s’était substitué à la SFIO déconsidérée, le leader des insoumis voudrait-il détruire les syndicats pour qu’il n’y ait plus que lui et son mouvement dont il se veut le ciment avec quelques lieutenants du même acabit?

En effet, il a rappelé avoir demandé «aux syndicats de prendre l’initiative» après avoir lui-même réuni des dizaines de milliers de partisans place de la République à Paris le 23 septembre, le chef de file de la France insoumise a jugé «la suite (…) bien décevante». «Car de ce leadership, que sort-il ? Fort peu. À vrai dire: rien», a estimé le député dans une note postée sur son blog.

C’est vraiment extraordinaire cette grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Est-ce que les acquis des routiers, des dockers et d’autres qui ont de fait créé une brèche dans le code du travail sont moins importants que le nombre de marcheurs du 23 septembre? Qu’ont-ils obtenu? je ne rentrerai même pas dans le ridicule des chiffres qui ose comparer une manif parisienne dont les médias ont pris pour une fois pour argent comptant les chiffres fournis par les organisateurs et des manifestations qui ont eu lieu partout jusque dans les petites villes moyennes. Non je sais que cela n’est pas suffisant et que toute la question est comment faire monter un mouvement à la hauteur de ceux qui effectivement pensent que Macron est le président des riches.

Si nul ne peut nier que la période soit difficile et que se battre mobilise encore les plus déterminés, en quoi vos  propos irresponsables s aident à repousser une victoire par K.O. Certes rarement on vit partis et dirigeants de ces partis dans un aussi piètre état, la médiocrité, les petites rivalités et les capacités d’autodestruction sont déchaînées, c’est sans doute cette situation comme celle de la répression systématique du monde du travail, la peur qui pèsent lourdement sur le combat. Mais vos propos, comme ceux de Macron lors de sa prestation télévisé prouve à quel point les nouveaux mouvements ont engendré de l’arrogance et peu de vision de la réalité de ce qu’affrontent « les derniers de cordée », comment il est tenté non de les convaincre mais de les apeurer. Et vous en rajoutez bêtement mais avez-vous tant de mépris ?

Voulez-vous vraiment être celui que l’on flatte et que l’on transforme en opposant officiel parce qu’il apparaît comme le destructeur des forces organisées et  le diviseur d’un monde du travail qui a besoin d’unité plus que de conseilleurs.

Franchement, je suis convaincue de la nécessité de cette unité et nous avons tous besoin de penser aux conditions de sa réalisation, personne n’a le secret mais je suis à peu près sûre que votre sortie ne la construit pas.

danielle Bleitrach

PS. je ne sais ce qu’il faut réellement en penser, mais il semble que  sans nation builder melanchon et macron qui ne pouvaient pas s’appuyer sur une organisation déjà bien implantée n’auraient pu arriver aux résultats obtenus. L’outil permettant une mise en branle direct des « cellules » locale voire des individus sans « sections » ni « Federation »… Il suffit la d’un candidat et d’une équipe de campagne réduite pour faire le boulot… On comprend mieux ainsi pourquoi cet outil intéresse tant certains dirigeants et élus de toute obédience, mais comme on peut voir celui qui est élu par ce système (trump aux Etats-Unis a également utilisé les services d’une telle officine) semble à terme manquer d’un certain contact avec la réalité…

 

Ukraine : Un militant menacé pour avoir refusé de rendre hommage à un officier nazi

Une rue a été baptisée du nom de Dmytro Paliiv, un commandant de la division SS galicienne, une unité dirigée par les Allemands constituée de volontaires ukrainiens. Cet article a été publié  dans un journal israélien  The Times of Israel, qui il est vrai à l’inverse de l’omerta qui règne en France s’est fait une spécialité de dénoncer ce qui se passait dans les pays de l’ex-bloc socialiste devenus alliés de l’OTAN et de l’UE (note de Danielle Bleitrach)

http://fr.timesofisrael.com/ukraine-un-militant-menace-pour-son-refus-de-rendre-hommage-a-un-officier-nazi/

 15 octobre 2017, 12:40
Des Juifs à Lviv, en Ukraine en 1938 (Crédit : capture d'écran YouTube)

Des Juifs à Lviv, en Ukraine en 1938 (Crédit : capture d’écran YouTube)

Un militant anti-fasciste, qui a traduit en justice une municipalité ukrainienne pour avoir donné le nom d’un officier nazi à une rue, fait l’objet d’une campagne d’intimidation, a expliqué ce dernier.

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Mikhail Voroniak, un vétéran de l’armée rouge, a pousuivi cet été la municipalité de Kalush, située à proximité de Lviv, pour avoir décidé de nommer une rue d’après Dmytro Paliiv, un commandant de la 14ème Division des Grenadiers des Waffen SS, une unité connue également sous le nom de première Galicienne.

Voroniak a expliqué au site d’information russe Primechaniya avoir subi « des pressions agressives et des menaces de meurtre depuis son dépôt de plainte contre la ville. Un tribunal local a rejeté sa motion contre Paliiv mais Voroniak s’est depuis tourné vers la Cour administrative d’appel de Lviv, qui devait réviser ce dossier la semaine dernière.

Le tribunal a reporté ses délibérations au 30 octobre, a fait savoir Primechaniya vendredi.

L’une des menaces contre Voroniak a été publiée sur sa page Facebook, où un utilisateur a écrit : « Tu dois avoir peur même de ton ombre. Mort aux ennemis », a rapporté le site d’information.

Ce choix de Paliiv, dont les troupes ont assassiné un nombre incalculable de Juifs durant l’Holocauste, entre dans le contexte d’une série d’initiatives visant à rendre hommage à des nationalistes suite à la révolution de 2014 au cours de laquelle ces derniers ont joué un rôle majeur. Ils sont parvenus à déposer le gouvernement du président Viktor Ianoukovytch qui, selon ses critiques, était un faire-valoir corrompu de la Russie.

Avant la révolution également, Stepan Bandera, Roman Shukhevych et d’autres nationalistes qui avaient été accusés de complicité dans le meurtre de Juifs ukrainiens ont reçu les honneurs des autorités de l’Etat pour leur combat contre la Russie.

Mais le niveau et la fréquence de la glorification – parrainée par l’Etat – de leurs actions ont augmenté de manière spectaculaire après la révolution, qui avait entraîné un conflit armé avec la Russie et les séparatistes restés loyaux à Moscou.

Le directeur de l’Institut national de commémoration d’Ukraine, Vladimir Vyatrovich, qui a récemment qualifié Shukhevych de « personnalité éminente », a défendu au mois de mai l’exposition publique du symbole de la division SS galicienne, une unité dirigée par les Allemands et constituée de volontaires ukrainiens.

Déployer des symboles nazis est illégal en Ukraine mais la division SS Galicienne est « un symbole conforme à la législation actuelle de l’Ukraine », a estimé Vyatrovich à cette occasion.

 

Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ?

Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ?

Le joug de la Françafrique

Sékou Touré, président guinéen (1958-1984)

En 1983, la France ne possède officiellement plus de colonies ; mais pour bien des pays africains, l’indépendance reste une chimère. Des liens très forts subsistent entre le gouvernement français et ses ex-colonies. Les réseaux franco-africains, gérés par le gaulliste Jacques Foccart, favorisent les chefs d’Etat les plus à même de garantir les intérêts géopolitiques et économiques du gouvernement français. Le Franc CFA, issu de l’époque coloniale, maintient les pays qui l’utilisent dans une véritable servitude monétaire, puisque 50% de leurs réserves de change doivent demeurer dans la Banque de France. Les rares gouvernements qui l’ont refusé, comme celui de Sékou Touré en Guinée, ont été victimes de multiples tentatives de déstabilisation… Les Présidents africains sont pour la plupart de dociles serviteurs des grands intérêts français, qui perpétuent des structures néo-coloniales à l’aide d’un puissant appareil de répression.

Félix Houphouët-Boigny, Président de Côte d’Ivoire (1960-1993) avec Jacques Foccart, gestionnaire des réseaux françafricains.

Félix Houphouët-Boigny est emblématique de cette génération de leaders africains qui sont demeurés au pouvoir avec le soutien actif et intéressé de l’Etat français. Président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993, il plaidait pour le renforcement de la « France-Afrique« . Ce concept mélioratif a été repris par l’économiste François-Xavier Verschave qui a forgé le néologisme « Françafrique » afin de dénoncer les liens néo-coloniaux entre ces deux entités. C’est dans ce contexte que Thomas Sankara arrive au pouvoir en Haute-Volta (le nom que portait à l’époque le Burkina Faso), à la tête d’une troupe de jeunes officiers. La Haute-Volta est alors l’un des pays les plus sous-développés d’Afrique. En 1983 la mortalité infantile y est estimée à 180 pour 1000, et l’espérance de vie à 40 ans ; l’analphabétisme touche 98% des voltaïques, tandis qu’il n’y a qu’un médecin pour 50.000 habitants. Une situation qui ne laissait pas indifférent Thomas Sankara. Il devait déclarer plus tard, à la tribune de l’ONU :

« D’autres avant moi ont dit, d’autres après moi diront à quel point s’est élargi le fossé entre les peuples nantis et ceux qui n’aspirent qu’à manger à leur faim, boire à leur soif, survivre et conserver leur dignité. Mais nul n’imaginera à quel point le grain du pauvre a nourri chez nous la vache du riche »

« Malheur à qui bâillonne le peuple »

Âgé de 33 ans en 1983, Thomas Sankara est alors le plus jeune chef d’Etat au monde. Influencé par Karl Marx mais aussi par la Révolution Française, proche des courants communistes, il incarne pour beaucoup l’aile la plus radicale du spectre politique. Un an plus tôt, il avait démissionné du poste de secrétaire d’Etat à l’information en direct à la télévision, en déclarant : « malheur à qui bâillonne le peuple« . Il avait ensuite été nommé Premier Ministre après un changement de gouvernement, avant d’être arrêté et emprisonné ; sur ordre de la France, pensait-il, qui le voyait comme un dangereux agitateur. Il arrive finalement au pouvoir le 4 août 1983, à la tête d’un groupe d’officiers progressistes.

« C’est une lutte de classes sans pitié et sans merci »

Il renomme alors la Haute-Volta (patronyme hérité de l’époque coloniale) en Burkina Faso (« pays des hommes intègres » en Burkinabé) et engage son pays sur la voie d’une expérience révolutionnaire à marche forcée. Inspiré par Cuba, il entreprend la construction de grands chantiers (écoles, hôpitaux, logements, routes). Son but est de doter le Burkina Faso d’infrastructures modernes, mais aussi de concrétiser des droits qu’il considère comme élémentaires : doit au logement, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation. Il mène une grande campagne d’alphabétisation, destinée à éradiquer illettrisme (qui touche 92% des Burkinabés en 1983) ; en quatre ans, le taux de scolarisation passe de 6% à 24%. Le gouvernement parvient, en quelques années, à vacciner des millions de familles, ce qui lui a valu les compliments de l’OMS.

Cette ambitieuse politique de réforme sociale ne peut se faire qu’en rompant avec le cadre néo-colonial, féodal et tribal qui prévalait alors. Une réforme agraire est enclenchée, et des tribunaux populaires sont mis en place afin de permettre aux paysans de juger (parfois de manière arbitraire) leurs ex-propriétaires. Une partie des ressources naturelles est nationalisée. Selon Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU sur le droit à l’alimentation, le Burkina Faso était devenu autonome sur le plan alimentaire à la fin de la Présidence de Sankara.

Sankara pensait que sans souveraineté nationale et populaire, toute tentative de développement serait vouée à l’échec. Il savait que cette politique de redistribution des richesses et d’indépendance nationale multipliait ses adversaires : partisans de la Françafrique, entreprises transnationales, chefs tribaux et féodaux… « C’est une lutte de classes« , déclarait-il lui-même. « La lutte de classes est sans pitié et sans merci« . Il aimait à citer Saint-Just : « celui qui fait la Révolution à moitié creuse sa propre tombe« . 

Il cherche à promouvoir une forme de pouvoir populaire à travers les « Comités de Défense de la Révolution », des institutions locales dotées d’une forme de souveraineté. Si elles permettent effectivement l’inclusion des Burkinabés dans la vie politique, elles exercent aussi une fonction de contrôle et de répression des opinions divergentes. Sankara rejette l’autoritarisme de l’Union Soviétique et est favorable, sur le principe, au pluralisme des opinions et des pratiques politiques ; il pense cependant que dans le contexte extrêmement difficile du Burkina Faso, l’Etat (théoriquement contrôlé par le peuple) doit exercer une forme de censure et de répression. Cette posture l’a brouillé avec certains mouvements syndicaux ou libertaires qui l’avaient soutenu lors de son arrivée au pouvoir.

Thomas Sankara et Fidel Castro

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! « 

Thomas Sankara et Mouammar Kadhafi

Sa politique détonne de la même manière sur le plan international. Anti-impérialiste, il n’est pas pour autant aligné sur l’Union Soviétique, qu’il ne se dispense pas de critiquer. Il cherche à multiplier les alliances multilatérales avec les nations qu’il considère comme non-alignées : Cuba dirigé par Fidel Castro ; le Ghana présidé par le populiste Jerry Rawlings ; le Nicaragua de Daniel Ortega ; la Grenade sous Maurice Bishop ; ou encore la Libye de Mouammar Kadhafi ; alors « socialiste » et nassérien, le « guide suprême » Kadhafi, aussi erratique que mégalomane, finira par se retourner contre Sankara…

Sankara en appelle à chacun de ses déplacements à la solidarité internationale des peuples du monde entier en lutte contre les puissances de l’argent ; il clôture chacun de ses discours par le slogan retentissant popularisé par Fidel Castro et Che Guevara : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ! « . Il plaide à l’ONU pour un ordre mondial libéré de la domination des puissances néo-coloniales et du pouvoir croissant des multinationales ; il se fait l’avocat des Sud-Africains victimes du régime d’apartheid, des Palestiniens, du peuple sahraoui en quête d’indépendance.

Thomas Sankara à l’ONU, en 1986

« Nous affirmons, comme Jose Marti,  que nous sentons sur notre joue tout coup donné à n’importe quel homme du monde. Nous avons jusqu’ici tendu l’autre joue. Les gifles ont redoublées, et le cœur de nos maîtres ne s’est pas attendri. Alors, nos yeux se sont ouverts à la lutte des classes. » (Discours de Thomas Sankara prononcé à l’ONU, 4 octobre 1984)

C’est peut-être son aplomb et son impertinence qui ont le plus marqué ses contemporains. Il n’a pas hésité, lors d’une conférence de presse (le 17 novembre 1986) en compagnie de François Mitterrand, à prendre celui-ci à parti pour dénoncer les liens entre l’Etat français et les dictatures africaines.

Thomas Sankara et François Mitterrand

Il s’était adressé au Président français en ces termes : « Nous n’avons pas compris comment des bandits, comme Jonas Savimbi [mercenaire angolais responsable de crimes contre l’humanité], des tueurs comme Pieter Botha[premier ministre sud-africain, partisan de l’apartheid] ont eu le droit de parcourir la France, si belle. Ils l’ont tâchée de leurs mains et de leurs pieds, couverts de sang« . Il avait ajouté, visant plus qu’implicitement le Président français : « tous ceux qui leur auront permis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité, ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours« .

« La dette est une reconquête savamment orchestrée de l’Afrique »

Thomas Sankara n’entretenait pas (c’est le moins que l’on puisse dire) des relations amicales avec les Etats-clients de la France dont la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny était l’archétype. Elles se sont encore détériorées après le discours de Thomas Sankara à la conférence d’Addis-Abeba sur la dette. Sankara y dénonce le mécanisme d’exploitation que constitue le système de la dette.

« Le système de la dette fait en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave, tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer les fonds chez nous avec l’obligation de rembourser »

Il ramenait la dette à ce qu’elle était en dernière instance : un rapport de force entre débiteurs et créanciers, nations du Sud et gouvernements du Nord, ex-colonies et ex-métropoles. Il connaissait trop les sacrifices imposés par l’austérité budgétaire aux pays du Sud pour songer à honorer les obligations du Burkina Faso auprès des créanciers internationaux.

« La dette ne peut pas être remboursée parce que, d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons en sûrs également »

Il exhortait (sans espoir) les autres gouvernements africains à refuser de payer leur dette d’un même jet « ceci« , ajoutait-il, « pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner« . « Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence« , avait-il ajouté. Il ne croyait pas si bien dire.

L’héritage sankariste

Si le nom de Thomas Sankara est aussi respecté dans les pays du Sud, ce n’est pas seulement parce qu’il a été l’infatigable avocat de l’indépendance des peuples et l’acteur majeur de la révolution sociale burkinabée. C’est aussi parce qu’il a bouleversé en profondeur les mentalités de son pays. Il n’a pas hésité à défendre des réformes radicales destinées à émanciper les femmes burkinabées, dans une société extrêmement patriarcale. Il déclarait à ce propos :

« Poser la question de la femme dans le société burkinabée aujourd’hui, c’est poser la question de l’abolition du système d’esclavage auquel elle a été soumise pendant des millénaires. »

Proche de sa mère lorsqu’il était enfant, Thomas Sankara l’aidait dans ses tâches quotidiennes ; il était devenu sensible à la douleur de la condition des femmes burkinabées. Devenu Président, il avait institué la scolarisation égalitaire et mixte des filles et des garçons et encouragé la participation active des femmes au pouvoir politique via les Comités de Défense de la Révolution. Il avait mis en place des commissions spéciales chargées de réprimer les inégalités salariales entre hommes et femmes. Pour montrer la nature arbitraire de la distribution des rôles sociaux, il avait imposé une journée annuelle dans le calendrier burkinabé, où les hommes et les femmes échangeaient, pendant vingt-quatre heures, leurs rôles : les hommes allaient au marché tandis que les femmes partaient travailler.

Dans un pays fracturé par une multiplicité de clans et de tribus, de tensions ethniques et culturelles, Thomas Sankara promouvait un patriotisme républicain, destiné à faire disparaître ces distinctions au profit de la seule appartenance nationale. Il rejetait le concept de « négritude » cher à Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, ou d’African personality, qui se développait en Amérique du Nord. Il n’y voyait que la promesse de vagues revendications identitaires, qui laissaient de côté les questions essentielles de classe et de souveraineté. Partout où il se déplaçait, à Ouagadougou comme à Harlem, il insistait sur la nécessité de transcender les barrières raciales pour permettre l’union des damnés de la terre entière contre l’ennemi commun.

Qui a assassiné Thomas Sankara ? 

La réponse la plus évidente est connue : il s’agit de Blaise Compaoré. Ce jeune officier avait suivi Sankara dans toutes ses aventures politiques. Il était considéré par Sankara lui-même comme son ami le plus proche et l’un de ses seuls confidents. Il l’a assassiné à l’issu d’un coup d’Etat, le 15 octobre 1987.

Blaise Compaoré et Thomas Sankara.

Jalousie, corruption, mégalomanie : nul ne connaît les mécanismes qui ont poussé Compaoré à trahir Sankara ; il n’existe de toutes façons aucun moyen de répondre de manière certaine à cette question, et ne présente qu’un faible intérêt politique.

Une question à laquelle il serait tout à fait possible de répondre et du plus haut intérêt politique, en revanche, réside dans les forces politiques, géopolitiques et diplomatiques qui ont soutenu ou préparé ce coup d’Etat. On sait que l’Etat français était très hostile à Thomas Sankara, pour des raisons évidentes. François Mitterrand n’était pas insensible aux problèmes du Tiers-Monde ; il a régulièrement plaidé pour l’annulation des dettes des pays du Sud ; néanmoins, il n’était pas favorable à ce qu’un leader radicalement indépendantiste mette en péril les intérêts géostratégiques et économiques de l’Etat français. Il faut ajouter à cela l’élection législative de 1986 qui a vu la droite l’emporter, le gouvernement Mitterrand accepter la cohabitation et le retour de Jacques Foccart au gouvernement. Le gouvernement américain de Ronald Reagan n’appréciait pas non plus outre mesure Thomas Sankara, ce dangereux marxiste qui multipliait les rencontres avec Fidel Castro, appelait les Noirs d’Harlem à se soulever contre leurs oppresseurs et conditionnait l’entrée des capitaux étrangers au Burkina Faso à des conditions extrêmement strictes. Les Etats africains n’étaient pas en reste ; les plus liés aux réseaux françafricains, comme la Côte d’Ivoire, voulaient se débarrasser de cet homme qui exposait à chaque instant leur duplicité et leur soumission à l’ordre néo-colonial du monde. Il faut ajouter à tout cela l’inimitié de la Libye de Mouammar Kadhafi et du chef de guerre (et futur président) libérien Charles Taylor à l’égard de Sankara. Tous deux avaient sollicité Sankara pour utiliser le Burkina Faso comme base militaire ; Kadhafi, dans ses lubies expansionnistes, souhaitait mener ses troupes vers le Tchad, et Charles Taylor effectuer un coup d’Etat au Libéria. Ils ont tous deux essuyé un refus de la part du gouvernement de Sankara.

Blaise Compaoré était l’un des intermédiaires entre Thomas Sankara et ces factions hostiles. Alors qu’il le conseillait, Blaise Compaoré avait des contacts réguliers avec la hiérarchie militaire et diplomatique libyenne et ivoirienne, ainsi qu’avec des personnalités françaises et libériennes. Après avoir pris le pouvoir, il a rétabli les liens d’antan entre son pays et l’Etat français, accueilli tous les capitaux internationaux à disposition et autorisé Charles Taylor et Mouammar Kadhafi à utiliser le Burkina Faso comme base militaire.

François Hollande et Blaise Compaoré.

L’Etat français  a témoigné sa reconnaissance à l’assassin de Sankara à de nombreuses reprises. Lorsque, en automne 2014, des centaines de milliers de Burkinabés ont contraint Blaise Compaoré à démissionner après vingt-sept ans de règne tyrannique, c’est le gouvernement de François Hollande qui a affrété un hélicoptèrepour permettre à Blaise Compaoré de fuir la colère de la foule ; il s’est réfugié en Côte d’Ivoire, dirigée par Alassane Ouattara, ex-ministre de … Félix Houphouët-Boigny. On ne laisse pas tomber un vieil allié après trente ans de bons et loyaux services.

Alassane Ouattara et Blaise Compaoré.

Bien sûr, toutes ces analyses, à elles seules, n’impliquent aucunement que toutes ces puissances géopolitiques (la France, les Etats-Unis, la Côte d’Ivoire et la Libye) aient effectivement contribué à l’assassinat de Sankara aux côtés de Compaoré. Sans éléments empiriques pour les appuyer, elles relèvent du procès d’intention. De multiples témoignages suggèrent une implication des services secrets français et américains, ainsi que de la hiérarchie militaire libyenne et ivoirienne. Le documentaire du journaliste italien Silvestro Montanaro en dévoile quelques-uns du plus haut intérêt, en caméra cachée. Un militaire libérien, ancien proche de Charles Taylor, y évoque notamment une décision coordonnée et multilatérale ; des représentants du gouvernement libyen, du gouvernement français et Charles Taylor lui-même se seraient retrouvés en Libye avec Blaise Compaoré pour planifier l’assassinat de Sankara. Il ajoute : « le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travailla en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes ».

Ces éléments mériteraient, au moins, une enquête coordonnée des gouvernements français et burkinabé. Or, l’Assemblée refuse de nommer une commission parlementaire pour enquêter sur l’assassinat de Thomas Sankara. Les groupes communistes et de gauche anti-libérale déposent régulièrement des projets de loi destinés à former une telle commission. Le groupe France Insoumise se prépare en ce moment à effectuer une nouvelle tentative ; Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la France Insoumise pour les questions de défense et de géopolitique et conseiller de Jean-Luc Mélenchon, travaille à l’élaboration d’un projet de loi qui ira en ce sens.

La parenthèse Sankara était terminée, la mafia françafricaine pouvait continuer à opérer comme au bon vieux temps. La vaccination, la scolarisation et l’accès à l’alimentation avaient cessé d’être des priorités du gouvernement burkinabé. Les indicateurs sociaux du Burkina Faso sont aujourd’hui parmi les plus faibles d’Afrique, que l’on prenne l’espérance de vie, la mortalité infantile ou le taux d’alphabétisation, l’un des plus bas du monde (27% en 2012)…

 

Pour aller plus loin :

  • Françafrique : le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave. Il s’agit du meilleur livre sur la question françafricaine ; un chapitre est dédié au Burkina Faso.
  • La victoire des vaincus, de Jean Ziegler. Ancien rapporteur pour le droit à l’alimentation de l’ONU, conseiller (et admirateur) de Thomas Sankara, Jean Ziegler replace l’épisode burkinabé dans le contexte plus global de la mondialisation néolibérale.
  • Biographie de Thomas Sankara – La patrie ou la mort, de Bruno Jaffré
  • Le documentaire de Silvestro Montenero rassemble quelques témoignages du plus haut intérêt : https://www.youtube.com/watch?v=94hBLBThVdo
  • Les textes de Sankara, des études sur le Burkina Faso et des données statistiques sont compilées sur le site thomassankara.net.
 
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Publié par le octobre 17, 2017 dans Afrique, HISTOIRE

 

Macha Brouskina, héroïne de Minsk, pendue à 17 ans le 26 octobre 1941.

L’image contient peut-être : 3 personnes, personnes debout, foule et plein air

Jeanne Malmont

Lorsque la Wehrmacht arrive en juillet 1941 à Minsk, la jeune fille de confession juive est forcée de vivre dans le ghetto de Minsk avec sa famille. Elle va s’engager dans la résistance, militante convaincue du parti communiste. Elle s’engage comme infirmière à l’hôpital de l’Institut de polytechnique, mis en place pour soigner les victimes de l’Armée rouge. En plus de son rôle d’infirmière, elle va aussi aider de nombreux soviétiques à fuir en utilisant de faux papiers d’identité. Elle est arrêtée le 14 octobre, suite à une dénonciation. Dix résistants sont condamnés à la pendaison et devront défiler en ville comme Macha sur la photo avec une pancarte : « Je suis une terroriste et j’ai tiré sur des soldats allemands ». Je n’ai pas voulu mettre les photos des pendus. Ces photos ont fait le tour du monde et ceux qui le veulent les trouveront sur le net. Les corps resteront exposés plusieurs jours pour marquer les esprits. Quelques jours avant sa mort, Macha réussit à écrire à sa mère :
« Je suis tourmentée par la pensée que je t’ai causé de grands soucis. Pardonne moi. Rien de mauvais ne m’est arrivé. Je te jure que vous n’aurez pas de désagréments supplémentaires à cause de moi. Si tu peux, fais-moi parvenir ma robe, ma blouse verte, et des chaussettes blanches. Je veux partir d’ici en uniforme scolaire…  »
A ses côtés seront pendus ses camarades Volodia Chtcherbatsevitch 16 ans et Kiril Trus, vétéran de la guerre 14-18

 

Capital: En fin de cordée, les retraités…

PLUS DE 6 MILLIONS DE RETRAITÉS PÉNALISÉS PAR LES RÉFORMES FISCALES EN 2018

Plus de 6 millions de retraités pénalisés par les réformes fiscales en 2018
Getty/Westend61

Un rapport parlementaire fournit des détails sur l’impact de la hausse de la CSG et de l’exonération de taxe d’habitation sur les retraités. En 2018, le nombre de perdants est plus élevé qu’on pouvait le penser…

Voilà des chiffrages qui devraient intéresser bon nombre de retraités… dans un rapport annexé au projet de loi de finances, le rapporteur du budget à l’Assemblée a estimé le nombre de retraités qui seront pénalisés par les réformes fiscales voulues par Emmanuel Macron en 2018. Jusque-là, l’exécutif avait communiqué sur le fait qu’il y aurait environ un tiers de perdants.Mais l’an prochain, ils seront en fait beaucoup plus… Explications.

Côté pile, la hausse de 1,7 point de la CSG va alourdir la fiscalité d’environ 7 millions d’entre eux, selon l’auteur. Il s’agira des personnes dont le revenu fiscal de référence (inscrit sur l’avis d’impôt) est trop élevé pour bénéficier du taux réduit de CSG. Ce seuil est actuellement de 14.375 euros pour une personne seule et de 22.051 euros pour un couple. Il devrait être revalorisé au 1er janvier, nous a indiqué Bercy, sans plus de détails pour le moment.

Côté face, l’exonération de taxe d’habitation, qui fera office de compensation pour certains d’entre eux puisqu’elle est censée profiter à 80% des ménages. Elle jouera, en effet, jusqu’à 27.000 euros de revenu fiscal de référence pour une personne seule (et même, partiellement, jusqu’à 28.000 euros), ou 43.000 euros pour un couple (45.000 euros avec le lissage).

>> A lire aussi : Retraités, ce que vous coûtent les reports de revalorisation des pensions

Du côté des retraités, cela devrait alléger voire annuler la note de 4,5 millions de personnes. Mais, petite subtilité : alors que la hausse de la CSG entrera en vigueur dès le 1er janvier prochain, l’exonération de taxe d’habitation n’interviendra qu’en 3 temps : pour les personnes concernées, elle sera diminuée de 30% en 2018, de 65% en 2019 puis de 100% en 2020.

Du coup, en 2018, 6,4 millions de retraités seront perdants. Parmi ceux qui subiront la hausse de la CSG, seuls 600.000 seront compensés intégralement par la baisse de la taxe d’habitation, tandis que 3,9 millions ne le seront que partiellement. En 2019, on décompterait 4,5 millions de retraités pénalisés, dont 2 millions bénéficiant d’une compensation partielle via la taxe d’habitation. En 2020, le nombre de retraités voyant globalement leur impôt augmenter atteindrait encore 3,2 millions, dont 700.000 compensés partiellement, plus les 2,5 millions qui subiront la hausse de la CSG, sans bénéficier d’aucun geste sur leur taxe d’habitation.

Attention, ces chiffrages ne prennent en compte que ces deux mesures. Or d’autres réformes auront un impact sur le pouvoir d’achat des retraités. Par exemple, la mise en place de la taxe à 30% sur les revenus du capital modifiera la donne pour ceux ayant une épargne conséquente, tandis que la limitation de l’impôt sur la fortune à l’immobilier allégera la note de certains gros contribuables. La hausse de la fiscalité écologique touchera, par ailleurs, le budget “énergie” de tous les ménages.

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Publié par le octobre 17, 2017 dans actualités, POLITIQUE, SOCIETE