Le 28 mai 2019, le nouveau président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky a rendu sa citoyenneté ukrainienne à l’ex-chef de l’Etat géorgien Mikhaïl Saakachvili, qui en avait été déchu en 2017 avant d’être expulsé du pays par l’ex-président ukrainien Petro Porochenko [Source]. L’occasion pour Les-Crises de revenir sur le parcours du despote géorgien devenu apatride…

De New York à la Révolution des Roses

Après ses études secondaires, Mikhaïl Saakachvili poursuit ses études à l’Institut des relations internationales de Kiev, avant de recevoir une bourse qui lui permet de passer trois ans aux États-Unis [Source]. Diplômé des Écoles de Droit de Columbia et de l’université George Washington au milieu des années 1990, il commence à travailler à New York dans un cabinet d’avocats [Source]. Début 1995, Saakachvili est approché par Zourab Jvania, qui le convainc de rejoindre le parti du président géorgien Chevardnadze et de se présenter aux législatives de décembre 1995 [Source]. Élu au Parlement de Géorgie, il devient président du comité parlementaire chargé de restaurer et de moderniser le système judiciaire [Source].

Le 12 octobre 2000, il devient ministre de la Justice du président Chevardnadze et lance une réforme des systèmes judiciaire et pénitentiaire géorgiens. Cependant, à l’été 2001, il accuse le ministre de Économie, le ministre de la Sécurité de l’État et le chef de la police de Tbilissi de bénéficier de trafics et de corruption. Le 5 septembre 2001, Saakachvili démissionne de son poste, considérant « comme immoral [le fait] de rester membre du gouvernement » [Source]. Saakachvili fonde alors le Mouvement national uni (MNU) en octobre 2001, et parvient à se faire élire président de l’Assemblée de Tbilissi en juin 2002 [Source].

Le 2 novembre 2003, les résultats des élections législatives géorgiennes sont contestés par l’opposition. Le MNU de Saakachvili proclame alors sa victoire et appelle les Géorgiens à manifester contre le gouvernement Chevardnadze et à initier un mouvement de désobéissance civile pour l’organisation de nouvelles élections [Source]. C’est le début de la révolution des Roses, l’une des révolutions de couleur ayant eu lieu dans les ex-Républiques soviétiques. Après deux semaines de protestations massives dans un climat de tension croissante, Chevardnadze démissionne de la présidence le 23 novembre 2003, laissant l’intérim à la présidente du Parlement, Nino Burdjanadze [Source].

Ancien ministre de la Justice de Chevardnadze, Saakachvili parvient néanmoins à se poser en réformateur. Le 4 janvier 2004, il remporte l’élection présidentielle géorgienne avec plus de 96% des suffrages exprimés [Source]. Sa campagne fut centrée autour de la lutte anti-corruption et de l’amélioration des salaires et des retraites. Farouchement pro-occidental, il défend l’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne, qu’il considère comme une simple étape vers l’adhésion à l’OTAN [Source].

En politique étrangère, Saakachvili se veut proche des intérêts américains. Il fut ainsi à l’initiative du doublement des troupes géorgiennes en Irak, faisant de son pays l’un des plus grands contributeurs à la coalition militaire contre le régime de Saddam Hussein [Source]. En septembre 2005, Tbilissi fut par ailleurs la première capitale des anciennes républiques soviétiques à baptiser une de ses rues au nom de George W. Bush [Source].

La naissance d’un despote

Le 25 septembre 2007, lors d’une conférence de presse diffusée en direct à la télévision, Irakli Okruachvili – ancien procureur général puis ministre de la Défense – dénonce publiquement le despotisme du président Saakachvili :

« Des tendances fascistes et des actes commis par le pouvoir contre l’État m’ont obligé à me présenter aujourd’hui devant vous. Le gouvernement de Saakachvili – qui a dépassé toutes les limites – a fait de l’immoralité, de l’injustice et de l’oppression, une règle de vie courante. Les répressions quotidiennes, les destructions de maisons et d’églises, le racket, l’homicide – je le souligne, l’homicide – sont devenus le mode de vie ordinaire du pouvoir. » 

[Irakli Okruachvili, 25 septembre 2007, Sourceici et ici]

Les Géorgiens, dit-il, « sont terrorisés » à cause de la « répression ». Ceux qui ont des opinions dissidentes sont considérés comme des « ennemis de l’État » et le gouvernement « refuse de dialoguer avec eux » [Source]. La campagne anti-corruption était selon lui « imaginaire » ; les prisons étaient pleines de petits délinquants, tandis que la corruption continuait à prospérer parmi « les hauts fonctionnaires, le cercle restreint de Saakachvili et sa famille ». « Il y a trois ans, lorsque j’étais ministre de l’Intérieur, j’ai arrêté Temur Alasania, l’oncle du président, pour extorsion de 200 000 dollars. Mais j’ai dû le relâcher sur l’insistance de Saakachvili » [Source]. Okruachvili a affirmé que la famille de Saakachvili était à la tête d’une fortune estimée à plusieurs milliards de dollars, détenue en grande partie par son oncle, Temur Alasania, dont le fils et cousin de Saakachvili, Nick Alasania, aurait été impliqué dans l’importation d’armes en provenance d’Israël [Source].

Okruachvili accuse également le président Saakachvili d’avoir ordonné des meurtres : « Saakachvili m’a ordonné à plusieurs reprises de liquider certaines personnes influentes et importantes, ce que j’ai refusé de faire » [Source]. Le lendemain, dans une interview télé, Irakli Okruachvili accuse le président Saakachvili de lui avoir personnellement ordonné de liquider Badri Patarkatsichvili, milliardaire géorgien et co-propriétaire de la première chaîne d’opposition Imedi TV. Lorsque la journaliste lui demande : « C’est donc le président qui vous a commandé la liquidation de Patarkatsichvili ? », il répond : « Je rapporte ses mots concrètement [textuellement] – « Nous devons nous en débarrasser comme on s’est débarrassé de Rafiq Hariri – Rafiq Hariri était président du Liban qui a été explosé dans sa propre voiture » [Source à 3’05’’, ici et ici].

Dans un autre entretien, en parlant de la possibilité de trouver le financement pour son éventuel retour à l’activité politique, Okruachvili déclare qu’il sera pour lui assez difficile de trouver de l’argent, car « le business est terrorisé par le pouvoir. L’an dernier Kederachvili, sur demande de Saakachvili, a collecté environ 4 millions de dollars d’argent illégal, d’argent noir, qui étaient dépensés depuis une caisse noire » [Sourceà 5’36’’ et ici]

Le 27 septembre 2007, soit deux jours à peine après ses premières déclarations, Irakli Okruachvili a été arrêté pour extorsion, blanchiment d’argent et abus de pouvoir alors qu’il était ministre de la Défense de la Géorgie [Source]. Le 8 octobre 2007, dans un aveu enregistré sur bande vidéo publié par le Bureau du Procureur général, Irakli Okruachvili plaide coupable pour les accusations de corruption et retire toutes ses accusations à l’encontre du président Saakachvili, obtenant sa libération sous caution de 10 millions de Lari géorgiens. Au même moment, plusieurs leaders de l’opposition soutiennent que les soi-disant aveux d’’Okruachvili n’ont pu être obtenus que sous la contrainte. Après avoir quitté la Géorgie début novembre – Okruachvili racontera par la suite qu’il avait été contraint à l’exil – il fait une apparition surprise sur la chaîne Imedi depuis Munich, affirmant qu’il a été forcé de retirer ses accusations contre le président Saakachvili alors qu’il était en prison [Sourceici et ici].

Le 14 novembre 2007, à la suite d’une demande du Parquet, le tribunal de Tbilissi réclame la mise en garde à vue d’Okruachvili durant le temps de l’enquête. Arrêté en Allemagne puis transféré en France, les tribunaux français rejettent la demande d’extradition [Source]. Il faudra attendre un changement de gouvernement en Géorgie pour qu’Okruachvili soit définitivement innocenté des accusations de corruption et d’extorsion de fonds, le 10 janvier 2013.

En octobre et novembre 2007, les accusations d’Irakli Okrouachvili entraînèrent la plus grande crise politique géorgienne depuis la révolution des Roses. À la suite d’une série de manifestations anti-gouvernementales violemment réprimées, l’état d’urgence fut proclamé à partir du 7 novembre et le pouvoir imposa une censure à quelques grands médias. Le lendemain, le président Saakachvili annonça la tenue d’une élection présidentielle anticipée, le 5 janvier 2008. Il sera réélu président avec 53,4% des voix, malgré les critiques de toute l’opposition sur la régularité du scrutin [Source].

L’échec de la guerre d’Ossétie du Sud

En 2006, avec plus de 90% des voix, la république d’Ossétie du Sud vote sa sécession vis-à-vis de la Géorgie par référendum. Deux ans plus tard, conforté par des positions européennes et américaines qui considéraient ce référendum comme illégitime, Mikhaïl Saakachvili décide d’attaquer l’Ossétie du Sud dans la nuit du 7 au 8 août 2008. Se fondant sur le fait que la grande majorité des Ossètes du Sud détiennent un passeport russe, le président russe, Dimitri Medvedev ordonne à l’armée d’intervenir. Le 11 août, menacé par le survol d’un hélicoptère lors de la venue du ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, il doit fuir la ville de Gori : 

Après plusieurs jours d’avancée rapide des troupes russes et de bombardements sur des villes géorgiennes, un cessez-le-feu est signé. La Russie reconnaît alors officiellement l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, et y maintient ses troupes pour « assurer la sécurité des deux États » [Source et ici].

Au cours de ce conflit, Bernard-Henri Lévy prend fait et cause pour Saakachvili et appelle Raphaël Glucksmann pour qu’il l’accompagne à Tbilissi. Ce dernier raconte :

« Tout juste revenu à Paris en provenance de Bakou, ayant vu les premières images du conflit alors que j’étais en transit à l’aéroport de Moscou (où l’on présentait l’invasion planifiée, et même annoncée depuis des mois, par Poutine comme une « agression géorgienne » évidemment)  je regarde mon téléphone qui vibre : « BHL portable » :

– Raphaël, c’est Bernard. Tu as des nouvelles de Géorgie ? Il faut faire quelque chose…
– J’ai eu Tbilissi, il y a dix minutes. Les gens sont désemparés, ils se sentent seuls, lâchés…
– Evidemment… Il faut y aller. Je sens qu’il le faut. Tu viens avec moi ?

Je ne le savais pas encore – et je ne lui ai jamais dit depuis, par pudeur, parce que nos relations, bien qu’amicales et respectueuses, ne sont pas assez intimes – mais ce coup de fil allait indirectement changer ma vie. […] Ce qui m’a toujours plu chez Bernard, comme chez mon père d’ailleurs, c’est ce refus chevillé au corps de confondre objectivité et neutralité. J’aime précisément ce qu’on lui reproche : une faculté rare à prendre parti quand c’est nécessaire. […] Ton coup de fil a donc été le facteur déclenchant d’un virage radical dans mon existence. Je ne t’en remercierai jamais assez. »

[Raphaël Glucksmann, 2008 : en Géorgie, 3 octobre 2015, Source]

Arrivé en Géorgie, Raphaël Glucksmann délaisse rapidement sa caméra pour s’engager auprès du gouvernement géorgien. Il raconte :

« La nuit du 13 août 2008, alors que j’étais en train de filmer [pour un documentaire] pendant le conflit qui a opposé la Géorgie à la Russie, j’ai décidé de poser ma caméra pour quelque temps et de m’engager auprès des pays qui voisinent la Russie pour favoriser leur intégration européenne. »

[R. Glucksmann, Conférence au Lycée Madeleine Michelis, décembre 2014, Source]

La même année, Glucksmann et Saakachvili publient ensemble un livre entretien intitulé « Je vous parle de liberté » (Hachette, 2008). Passé « en mode partisan » [Source], Raphaël Glucksmann devient alors le conseiller politique du président géorgien de 2009 à 2013 : «  À 3 heures du matin, j’entrai dans le bureau du président géorgien : je reste tant que ces maniaques [les Russes] sont là et je veux aider. Quitte à nettoyer les chiottes s’il le faut » [Source et ici]. À cette période de son mandat, la situation est extrêmement tendue pour le président Saakachvili. L’opposition manifeste depuis plusieurs semaines dans le centre de Tbilissi et exige sa démission. 

La dérive autoritaire du régime Saakachvili

Durant les mois qui suivirent la défaite de la Géorgie contre la Russie lors de la Guerre d’Ossétie du Sud, Saakachvili multiplia les annonces de complots et de conspirations pour asseoir davantage son autorité. Le 7 mai 2009, l’annonce d’une mutinerie au sein de l’armée avait ainsi été dénoncée comme une « mise en scène» par Salomé Zourabichvili, diplomate française, ancienne ministre des Affaires étrangères de Géorgie et actuelle présidente géorgienne [Source]. Plus que jamais, l’opposition géorgienne réclamait un changement de régime. Pour Nino Burjanadze, ancienne figure de la Révolution des Roses et membre de l’opposition, Saakachvili était alors « une menace pour la stabilité du pays. C’est un gouvernement qui abuse des provocations, qui fomente des provocations pour protéger ses positions et rester au pouvoir » [Source].

En mars 2009, une émission de télé-réalité intitulée « La Cellule n°5 » met en scène un célèbre chanteur géorgien, Géorgi Gatchetchiladze, qui dénonce le manque de pluralisme sur la télévision d’État et promet de vivre comme un prisonnier aussi longtemps que le président n’aura pas quitté son poste : « La Géorgie tout entière est une prison. Qu’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur, cela ne fait aucune différence. Tout le monde est sous les verrous parce que c’est un gouvernement criminel » [Source].

Le 12 juillet 2011, suite à l’arrestation de trois photographes accusés d’espionnage au profit de la Russie, une centaine de journalistes et de militants ont manifesté devant le Parlement de Tbilissi pour défendre la liberté d’expression [Source].

En septembre 2012, moins d’un mois avant les élections législatives, la police géorgienne fut éclaboussée par un scandale concernant des sévices infligés à des prisonniers par les forces de l’ordre. Dans une vidéo diffusée sur deux chaînes proches de l’opposition, on pouvait voir des détenus violés à l’aide de balais ou de bâtons de policiers [Source]. Selon la rédactrice en chef du magazine indépendant Liberali, « ce n’était pas le premier cas de torture en prison. Rien que l’année dernière [2011], il y a eu 140 cas identifiés de tortures ou de mauvais traitements sur des prisonniers. C’est donc la poursuite d’une tendance effroyable » [Source]. Au même moment, la diplomate française ancienne ministre des Affaires étrangères de Géorgie et actuelle présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili, publia une tribune dans Le Monde pour dénoncer « le despotisme » de Saakachvili [Source].

« Ses opposants sont tous encore une fois des “agents de Moscou”, des partisans du retour au soviétisme, des traîtres en puissance. Mais cette “complotomanie” devenue coutumière, ne fonctionne plus. […] Depuis la guerre, l’image de Mikhaïl Saakachvili n’a plus jamais retrouvé son éclat en dépit de la propagande schizophrène sur le thème “on a gagné la guerre” ! […] Lors du conflit armé de 2008, nous étions un certain nombre à avertir la communauté internationale que la rhétorique musclée du régime, les slogans militaristes et la stratégie de la tension avec Moscou étaient la fuite en avant d’un régime qui cherchait à renouveler sa légitimité en mobilisant contre la menace extérieure. Cette fois, nous voyons à nouveau les clips militaristes à la télévision, les déclarations fougueuses, y compris celle du 29 août de M. Saakachvili : “Nous ne céderons à personne.”. »

[Salomé Zourabichvili, 3 septembre 2012, Le Monde]

Dans un article de Marianne publié le 2 novembre 2012, Salomé Zourabichvili dénonça le fait que Raphaël Glucksmann n’ait « jamais souhaité [la] rencontrer [elle] la seule Française de l’opposition géorgienne ». Et l’actuelle présidente de Géorgie s’étonnait : « Marié à celle qui a été vice-ministre de l’Intérieur, puis ministre, ignorait-il vraiment tout des excès de la police, des tortures dans les prisons et de la situation des droits de l’homme dans le pays? » [Source].

En effet, à cette époque, la ministre de l’Intérieur était Eka Zguladze, ancienne vice-ministre de l’Intérieur (de 2005 à 2012) et épouse de Raphaël Glucksmann. Eka Zguladze fut notamment responsable de la réforme générale de la police géorgienne. Selon Artchil Tchkoïdze, président du parti Géorgie eurasienne et neutre, « cette police est devenue une vraie armée de Mikhaïl Saakachvili qui rackettait les entreprises, dépossédait les gens de leur argent, exerçait la pression sur les partis d’opposition, assassinait les gens dans la rue et torturait les gens en prison» [Source]. Par ailleurs, une note destinée au Secrétariat d’État du gouvernement américain, intitulée « Qui dirige la Géorgie : ce sont les Eka », rendue publique par Wikileaks, révèle que le rôle d’Eka Zguladze fut en réalité bien plus important puisque cette dernière voyagea régulièrement entre Bruxelles et Tbilissi pour négocier l’intégration de la Géorgie au sein de l’OTAN [Source].

Ne pouvant briguer un troisième mandat, Saakachvili fut contraint de céder le pouvoir lors des élections présidentielles d’octobre 2013. Au cours de la campagne présidentielle géorgienne, la candidate d’opposition Nino Burjanadze déclara que « toutes les activités de Saakachvili [devaient] être l’objet d’enquêtes, non seulement sur ce qui s’est passé lors de la guerre en août 2008, mais aussi sur les cas de tortures en prison et sur la pression exercée contre les opposants politiques » [Source]. Publié dans L’Obs le 30 octobre 2013, l’entretien de Charles Urjewicz, professeur à l’Inalco spécialiste de la Géorgie, acclamait la fin d’un «système brutal et répressif» — «un énorme soulagement pour 80% des Géorgiens» [Source].

« L’agriculture est dans un état lamentable […]. L’économie géorgienne est […] minée par le chômage et des conditions sociales extrêmement dures. Saakachvili a provoqué une terrible régression sociale dans le pays. […] On imagine mal le ressenti des Géorgiens vis-à-vis de Saakachvili et son équipe et leur volonté de les voir payer pour les crimes commis. Beaucoup de gens ont été touchés par ce système brutal et répressif qui s’était abattu sur les Géorgiens durant ces dernières années. »

Charles Urjewicz, 30 octobre 2013, L’Obs

Le 15 août 2017, dans une interview avec l’édition ukrainienne de The Observer, Nana Kakabadze, militante géorgienne des droits de l’homme et chef de file de l’ONG « Prisonniers politiques pour les droits de l’homme », a déclaré que « la période de Saakachvili a été la plus horrible de l’histoire de la Géorgie » [Source]. Sous le mandat de Saakachvili, « la Géorgie occupait la première place en termes de nombre de prisonniers dans le monde ». « Lorsque Saakachvili est arrivé au pouvoir, il y avait 5 700 prisonniers en Géorgie; un an plus tard, il y en avait 12 000 et à la fin il y en avait entre 25 000 et 30 000 ». Ces prisonniers « ont subi des tortures et des traitements inhumains », « cela peut être comparé au fascisme », a-t-elle raconté [Source].

Mikhaïl Saakachvili, président géorgien de 2004 à 2013, quitte alors la Géorgie peu avant la fin de son mandat. Devenu persona non grata en Géorgie, où le nouveau pouvoir cherche à le traduire en justice, il s’exile aux États-Unis afin d’échapper aux poursuites judiciaires.

Saakachvili, opposant ukrainien

Comme lors de la révolution Orange de 2004, Mikhaïl Saakachvili s’est montré un soutien actif de l’Euro-maïdan ukrainien de 2013, n’hésitant pas haranguer la foule sur la place de l’Indépendance. [Source]

Source 1 — Source 2

Ce fut également la destination de Raphaël Glucksmann qui — au lendemain du sommet de Vilnius, le 29 novembre 2013, où le président déchu Viktor Ianoukovitch a refusé de signer le rapprochement entre l’Ukraine et l’Union européenne — a rejoint Kiev, huit jours après le début des manifestations. Sans contrat et gratuitement, il contribua pendant un temps à la stratégie de Vitali Klitschko, l’ex-boxeur devenu leader du Maïdan, écrivit ses discours et développa ses contacts en Europe et aux États-Unis [Source]. Raphaël Glucksmann raconte : « En arrivant à Kiev, j’ai envoyé un SMS à Dany [Cohn-Bendit] : “C’est bon tu peux aller au musée. Ils ont fait cent fois mieux que toi ici. Et en hiver, ce qui est un peu plus sport» » [Source].

[Source]

Bien que parti en Ukraine, Saakachvili fut rapidement rattrapé par son passé géorgien. Le 13 août 2014, l’ex-président de la Géorgie fut ainsi inculpé pour détournement de fonds publics. Ses comptes bancaires personnels en Géorgie furent gelés et les biens de sa famille saisis [Source]. Les autorités géorgiennes mettent alors tout en œuvre pour que Saakachvili soit extradé en Géorgie et traduit en justice.

En mai 2015, le nouveau président de l’Ukraine, Petro Porochenko accorde à Mikhaïl Saakachvili la nationalité ukrainienne afin qu’il puisse devenir le gouverneur de la région d’Odessa. La Géorgie n’acceptant pas la double nationalité, ce dernier perdit donc sa nationalité géorgienne, en décembre de la même année [Source]. Lors des élections législatives géorgiennes d’octobre 2016, Saakachvili tenta cependant de revenir en Géorgie, dans l’hypothèse d’une victoire de son parti. Il évoqua même un « scénario révolutionnaire » pour la Géorgie dans des enregistrements rendus publics par ses opposants du Rêve géorgien. Ces derniers firent campagne sur la peur d’un retour de Saakachvili à Tbilissi… et remportèrent largement les élections [Source].

En novembre 2016, alors que sa relation avec Petro Porochenko est au plus bas, Mikhaïl Saakachvili décide de démissionner de son poste de gouverneur d’Odessa, accusant le président ukrainien de « piller » son propre peuple [Source]. Il fonde alors un nouveau parti, le Mouvement des forces nouvelles, en février 2017. La réplique des autorités tombe quelques mois plus tard, le 27 juillet 2017, alors qu’il se trouve en déplacement aux États-Unis. Saakachvili est déchu de sa nationalité ukrainienne et se retrouve alors apatride [Source].

Pour Anton Guerachtchenko, conseiller du ministre de l’Intérieur ukrainien, cette décision a été motivée par le fait que « le parquet géorgien a[vait] récemment informé l’Ukraine de faits qui lui étaient inconnus lorsque la décision d’accorder à Mikhaïl Saakachvili la citoyenneté ukrainienne a été prise et que ce dernier a cachés intentionnellement » [Source]. Pour les partisans de Saakachvili, il s’agissait alors d’une décision politique. 

Le 18 août 2017, la Géorgie demande aux autorités de Kiev d’arrêter et d’extrader l’ancien président géorgien [Source et ici].

Après être retourné à New York, Mikhaïl Saakachvili annonce depuis la Pologne son prochain retour en Ukraine [Source]. Le 10 septembre 2017, il entre ainsi illégalement en Ukraine en franchissant de force un poste-frontière grâce à ses partisans [Source].

Souhaitant se présenter aux prochaines élections, il installe alors un camp paramilitaire en face de la Rada et y organise des manifestations pour réclamer la destitution du président Petro Porochenko [Source].

Le 5 décembre 2017, une perquisition a lieu dans son domicile dans le cadre d’une enquête pour « participation à une entreprise criminelle» [Source]. Le procureur général ukrainien indique, sur la base d’écoutes, que « Saakachvili a établi des contacts avec l’entourage de Ianoukovitch pour prendre le pouvoir en Ukraine » [Source]. L’ancien président géorgien s’est alors réfugié sur le toit de son immeuble, menaçant de sauter du haut des huit étages, tandis que les forces spéciales perquisitionnaient son appartement [Source]. 

Arrêté, il est rapidement libéré par ses partisans qui avaient érigé des barricades pour bloquer le fourgon de la police en bas de son immeuble [Source et ici].

Il a été finalement interpellé le 8 décembre 2017 et emmené afin d’être interrogé, accusé d’avoir voulu «prendre le pouvoir par la force» au cours de récentes manifestations qui, selon le parquet ukrainien, ont été financées par l’entourage de l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Mikhaïl Saakachvili débute alors une grève de la faim le 10 décembre, mais il est libéré dès le lendemain après le rejet de la demande du parquet de le placer en résidence surveillée [Source].

Le 12 février 2018, Saakachvili est arrêté par des hommes cagoulés dans un restaurant de la capitale ukrainienne, et immédiatement conduit à l’aéroport de Kiev pour être expulsé vers la Pologne [Source et ici]. Il se rend aux Pays-Bas deux jours plus tard et annonce vouloir y résider de manière permanente [Source]. Le 21 février 2018, les gardes-frontières ukrainiens lui ont interdit l’entrée dans le pays pour trois ans, soit jusqu’au 13 février 2021 [Source].

Poursuites et condamnations

Le 5 janvier 2018, le tribunal de Tbilissi condamne Mikhaïl Saakachvili à trois de prison par contumace pour abus de pouvoir, ayant gracié les anciens fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur condamnés dans l’affaire Sandro Girgvliani en 2006 [Source]. L’ancien président géorgien avait alors tenté d’étouffer le meurtre de ce jeune banquier de Tbilissi, dont le corps avait été retrouvé le lendemain de sa dispute avec quatre hauts fonctionnaires. 

Le 14 mars 2018, appelé à témoigner devant le procureur, Irakli Okruachvili a accusé Saakachvili de lui avoir ordonné le passage à tabac d’un député de l’opposition, Valeri Gelachvili, le 14 juillet 2005, ce qu’il a refusé. « Deux mois plus tard, Saakachvili et moi nous sommes revus et il m’a dit que ce que je n’avais pas réussi à faire avait été bien fait par Vano Merabichvili (ancien premier ministre)», a-t-il déclaré devant la cour [Source]. Le 28 juin 2018, le tribunal de Tbilissi a déclaré Saakachvili coupable d’avoir abusé de son autorité en tant que président en essayant de dissimuler des éléments de preuve liés au passage à tabac de Valery Gelachvili, et l’a condamné à six ans de prison par contumace [Source et ici].

En juin 2018, lors d’une émission diffusée sur Rustavi 2, Mikhaïl Saakachvili décrivit Shota Shalelachvili, membre de la majorité parlementaire géorgienne, comme un « escroc juif » [Source]. Dans sa réponse, Shota Shalelachvili dénonça une « agression antisémite contre toute la communauté juive de Géorgie » [Source]. La plate-forme associative « No To Phobia ! » publia une déclaration condamnant « le discours de haine » de l’ex-président [Source]. Le 18 novembre, à nouveau sur Rustavi 2, Saakachvili qualifia « d’escroc juif » le spécialiste des relations publiques israélien Moshe Klughaft, engagé par le parti alors au pouvoir [Source]. L’Union des Juifs de Géorgie condamna « la déclaration antisémite et discriminatoire » de Saakachvili — « des paroles qui insultent […] tout le peuple juif » [Source]. Alors candidat à la présidence, Salomé Zourabichvili, condamna publiquement ces déclarations jugées « antisémites sans équivoque » :

« L’antisémitisme sous toutes ses formes devrait être condamné et ne jamais être toléré en Géorgie. Ils sont absolument inacceptables de la part de l’ancien président de ce pays. L’antisémitisme n’a jamais été une caractéristique de la politique géorgienne et ne devrait jamais le devenir. La Géorgie est connue dans le monde entier et en Israël pour ne pas avoir connu l’antisémitisme pendant des siècles. Je considère ces déclarations comme une insulte à la Géorgie et aux valeurs géorgiennes. »

[Salomé Zourabichvili, 18 novembre 2018, Source]

Enfin, la plate-forme « No To Phobia » exprima sa «profonde inquiétude» face aux propos «antisémites» de l’ancien président et souligna qu’il s’agissait pour lui d’une «récidive» et que son utilisation d’un discours haineux avait «acquis un caractère systématique» [Source].

Le 17 octobre 2018, le Procureur général de Géorgie a publié des enregistrements prouvant que la mort de Badri Patarkatsichvili, survenue en 2008, était un assassinat «approuvé» par Mikhaïl Saakachvili. Badri Patarkatsichvili, considéré comme l’homme le plus riche de Géorgie était le copropriétaire d’Imedi TV, ainsi que l’un des organisateurs des manifestations violemment réprimées de novembre 2007, qui avaient conduit à neuf jours d’état d’urgence et à une présidentielle anticipée le 5 janvier [Source]. Il est subitement décédé le 12 février 2008 à 52 ans, à la suite de ce qui fut alors considéré comme un arrêt cardiaque [Source]. Patarkatsichvili se disait pourtant menacé par un commando de tueurs engagés par le pouvoir géorgien et disposait de 120 gardes du corps [Source]. Le 17 octobre 2018, les autorités géorgiennes ont publié des enregistrements réalisés les 4 et 5 février 2007, dans lequel « les trois hommes inculpés parlent de scénarios sur la façon de tuer Patarkatsichvili. Ils disent recueillir des informations sur ses gardes du corps et discutent de l’empoisonnement de l’homme avec une substance qui donne l’impression d’une mort naturelle » [Source]. Dans un second enregistrement, l’ancien responsable du Département de la sécurité constitutionnelle (CSD), Giorgi Dgebuadze, déclare à un agent de sécurité de Patarkatsichvili que le meurtre a été « approuvé » par Saakachvili, car ce dernier est « l’ennemi du gouvernement géorgien » [Source et ici]. Dgebuadze demande à l’agent de sécurité de lui fournir des informations sur les cuisiniers, le système de sécurité, les caméras de surveillance ainsi que les itinéraires de déplacement de l’homme d’affaires [Source].

Fin décembre 2018, Saakachvili déclara en direct dans une vidéo que ses partisans, aidés par l’ancien chef du bureau de presse du ministère de l’Intérieur Guram Donadze et Parnaoz Chkadua, militant de l’organisation Free Zone affiliée au Mouvement national uni, avaient publié de fausses nouvelles pendant la période préélectorale sur la candidate du parti au pouvoir Salomé Zourabichvili et le fondateur du parti dirigeant Bidzina Ivanichvili [Source].

Retour de disgrâce

Le 28 mai 2019, le nouveau président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky a rendu sa citoyenneté ukrainienne à l’ex-chef de l’État géorgien Mikhaïl Saakachvili. Il a aussitôt annoncé son retour en avion de Varsovie en Ukraine. Ayant toujours insisté sur son souhait de retourner en Ukraine pour prendre part aux élections, il a cependant assuré n’avoir dans l’immédiat « aucune ambition politique personnelle » [Source].

Edouard Vuiart, 15/06/2019