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TRIBUNE DE ROLAND GORI | « COMMENT EN SOMMES-NOUS ARRIVÉS AUX PEURS SOCIALES D’AUJOURD’HUI ? »

 une intervention  dont je ne partage pas tous les atrtendus mais qui donne du grain à moudre (note de danielle Bleitrach)

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Mouvements sociaux, terrorisme, crise de civilisation, Macron …
Roland Gori¹, psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Aix-Marseille et auteur, entre autres, du livre Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes donne sa vision de la société dans une tribune argumentée.

COMMENT EN SOMMES-NOUS ARRIVES AUX PEURS SOCIALES D’AUJOURD’HUI ?

« Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent […] contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par-dessus tout, au travail.² »

DES SPECTRES HANTENT L’EUROPE

Aujourd’hui, le retour des extrémismes xénophobes au coeur de l’Europe Centrale, la victoire des populistes aux élections italiennes, le vote en faveur du Brexit, l’élection de Trump aux Etats-Unis, et bien d’autres symptômes comme le racisme et l’antisémitisme, montrent que les pays occidentaux ont peur. Ils n’ont pas seulement peur du terrorisme islamiste qui vient les frapper de l’extérieur, ils ont peur de l’intérieur même de leur culture, de leur pays, de leur démocratie libérale. Le « siècle de la peur³ », dont parlait Camus en 1946, ne cesse d’étendre son ombre en ce début du XXIe siècle, et rien ne dit que le siècle qui vient ne sera pas celui de la « terreur » dont les meurtres de masse barbares fomentés par l’ Etat Islamiste ne seraient que les prototypes artisanaux.

Nos peurs proviennent d’un mal profond. Plus personne ne se sent à l’abri du terrorisme, c’est-à-dire du surgissement de l’horreur dans l’ordinaire de la vie quotidienne. Le terrorisme surgit de la niche écologique d’une civilisation en crise auquel les mouvements révolutionnaires et anti-révolutionnaires donnent un ornement politico-moral. Dans le « clair-obscur » des crises de civilisation naissent les « monstres », disait Gramsci⁴. Mais, le terrorisme « exogène », d’une certaine façon, ne doit pas nous cacher les facteurs politiques intérieurs qui facilitent son émergence. Il est un des symptômes de notre maladie de civilisation, de la pathologie de nos sociétés, de leur incapacité à (re)trouver un projet culturel, un rêve et un espoir qui leur permettraient de se rétablir. Que le trans-humanisme puisse tenir lieu de nos jours d’utopie en dit long sur la désespérance de notre civilisation. Que l’on puisse envisager de retrouver un Paradis perdu en se transformant ontologiquement en machine, en algorithmes, en dit long sur notre perte d’expérience sensible ramenée à des artefacts. Mais comment en sommes-nous arrivés-là ? Comment en sommes-nous arrivés à ce « siècle de la peur » ? Tout ce que nous vivons aujourd’hui, jour après jour, est politique et toute solution politique s’est pour l’heure révélée, à terme, impraticable.

Face à cette crise, et comme en Allemagne en 1933, les mouvements sociaux tentent de prendre le relais du politique. Ils prennent le relais du politique pour mettre à nu l’hypocrisie éthique et sociale de la démocratie libérale en tension permanente entre ses idéaux de liberté et ceux d’égalité, en tension constante entre le message d’émancipation du libéralisme philosophique et les dispositifs de contrainte, d’humiliation, de soumission et d’asservissement des pratiques sociales exigées par l’ « économisme », son pragmatisme cynique, son utilitarisme odieux. Lorsque les Etats et les Nations n’ont plus les moyens de garantir une fraternité qui, selon Bergson, est la seule valeur éthique à même de réconcilier l’égalité et la liberté, le système explose. C’est de nouveau le cas aujourd’hui.

Une fois encore, nos démocraties libérales se trouvent confrontées à leur contradiction structurelle. Contradiction structurelle dont elles ne parviennent pas à guérir, et ce depuis la fin du XIXe siècle⁵. Une contradiction structurelle qui les mine et qui les discrédite au point de féconder la « bête immonde », le « fascisme primitif⁶ » qui conduit aux totalitarismes, et trouve de multiples masques sous lesquels apparaitre. Comme le remarquait Simone Weil, à propos de l’Allemagne en 1932/1933, la crise n’a d’autres effets que de pousser à des sentiments révolutionnaires qui ne trouvant pas dans les partis politiques existants un débouché⁷ , poussent à accepter le pire. Ce chaos mental de la crise de civilisation produit « un ensemble de sentiments confus, appuyés par une propagande incohérente⁸ » qui trouve dans le fanatisme nationaliste et raciste une certaine unité de surface, une certaine cohérence paralogique. Le divorce entre les organisations politiques et les citoyens en souffrance sociale, désolés⁹ au sens d’Hannah Arendt, les livre comme des proies faciles à toutes sortes de prédateurs fascistes et terroristes, théofascistes ¹⁰ ou nationalistes.

D’où provient, à notre époque, ce nouveau divorce entre les citoyens et leurs représentants politiques ? Quelle est la responsabilité du social-libéralisme dans ce discrédit de l’espoir réformiste en politique ? Comment notre culture démocratique at- elle pu se laisser corrompre par le néo-libéralisme ? Comment en sommes-nous arrivés à devenir « américains¹¹ » ?

Les travaux de Dostena Lavergne¹² ont notamment montré que, sous prétexte de démocratie et/ou de modernité, les think-tanks européens ont tenté de convertir les peuples et leurs institutions à la « religion du marché » nord-américain. Et, ce faisant ces groupes de pression et de propagande ont contribué à installer un individualisme de masse qui tend à ruiner le champ politique. Ces « experts » furent, et sont, les scribes de nos nouvelles servitudes sociales¹³. Au nom du pragmatisme et du cynisme le plus obscène, ils ont promis la démocratie pour mieux imposer les lois du profit des multinationales. Ces think tanks européens, nés pour la plupart dans les années 1990/2000, sont en totale subordination économique, culturelle, linguistique, éthique et politique aux réseaux anglo-saxons. Ils sont les nouveaux conquérants des espaces publics et médiatiques qu’ils participent à privatiser symboliquement et économiquement. Ils le font avec d’autant plus de facilité qu’ils sont les « héritiers » de la Nomenklatura des anciens « partis » qu’ils dénoncent.

Par le jeu d’influence des médias, des évaluations académiques, des lobbies de gouvernance des affaires et des institutions, des « élites » de la connaissance et du conseil, ces scribes et leurs castes endogènes, prescrivent une « nouvelle » manière de vivre, de penser et d’éprouver le monde. Les formes de savoir elles-mêmes sont évaluées, normalisées et calibrées, selon les nouvelles exigences du pouvoir, alignées sur les formes et les logiques des nouvelles dominations sociales transnationales¹⁴.

Camus aimait dire qu’il y a toujours des métaphysiques derrière les méthodes, Walter Benjamin ironisait sur le « petit bossu » de la théologie qui active les mécanismes des automates de l’économie et du politique. La théologie néolibérale s’est imposée comme croyance dans un univers culturel prédisant « la fin de l’histoire¹⁵ ». C’est bien d’une révolution symbolique dont il s’agit dont le principe fondateur est qu’il n’y a pas de solution aux problèmes économiques et écologiques que rencontre l’Europe qui ne soit soluble dans un universel néolibéral aujourd’hui en voie de mondialisation. Contester ce postulat ou le méconnaitre revient, comme l’a montré Dostena Lavergne, à reconnaitre sa dissidence, à se voir accusé d’être un « has been », attardé aux civilisations du passé. Au risque d’être lourdement pénalisé financièrement et symboliquement par les réseaux anglo-saxons hégémoniques. Les politiques et les Etats ayant fait faillite, le pouvoir se trouve transféré aux think tanks : « les hommes politiques seraient des marins naufragés, l’Etat un radeau emporté par la vague de la mondialisation¹⁶ ». C’est cette technocratie néolibérale que les peuples européens rejettent aujourd’hui, non sans parvenir à faire du politique un champ de ruines. Le succès d’un slogan des plus douteux¹⁷, « ni gauche, ni droite », en porte témoignage.

Cette inhibition du politique aujourd’hui se manifeste de multiple manières, mais toutes s’accompagnent d’une profonde désillusion quant aux vertus du néolibéralisme. La croyance dans un avenir meilleur grâce aux bienfaits de la mondialisation fait de moins en moins recette, du moins dans la culture européenne. En ce sens, j’ai l’habitude de dire que le néolibéralisme, en tant que vision politico-morale du monde, est définitivement mort… même s’il feint encore de l’ignorer, et s’il parvient à se maintenir par des institutions juridiques, technicofinancières et économico-sécuritaires.

Le risque populiste et le rejet d’une Europe technocratique émergent de cette crise de croyance dans la civilisation néolibérale des moeurs. L’avenir de notre modèle de démocratie perd, jour après jour, son lendemain. Et l’élection d’Emmanuel Macron appartient à cette crise.

Le paradoxe veut que ce soit un « pur produit » du système qui soit parvenu à se faire élire Président de la République française grâce à ce rejet… du système. Le risque « populiste » anti-européen porté par l’extrême-droite et reproché, la plupart du temps indûment, à la Gauche radicale, était inévitable. De ce point de vue Emmanuel Macron a raison de dire qu’il est le dernier recours face aux risques populistes de Droite comme de Gauche. Tout en oubliant qu’il est à lui tout seul, sans parti et sans ancrage local, un « populiste » de l’extrême centre¹⁸. Premier Consul du néolibéralisme à la française Emmanuel Macron aligne la France sur les standards mis en oeuvre depuis une trentaine d’années dans d’autres pays occidentaux, comme le Royaume Uni (avec Thatcher « brisant » la grève des mineurs) ou les Etats-Unis (avec Ronald Reagan et sa lutte contre les syndicats).

Bien sûr le risque d’ubérisation des métiers et de prolétarisation des professionnels ne date pas de l’élection d’Emmanuel Macron. Depuis une vingtaine d’années les gouvernements successifs se sont essayés à une mise au pas des services publics en « singeant » le modèle des entreprises privées¹⁹. La cause est entendue. Elle a nourri un fort ressentiment à l’égard d’un Parti Socialiste qui a manqué à ses promesses en poursuivant de manière pluslight la politique de Nicolas Sarkozy.

La liberté dans les conditions d’exercice des métiers est remise constamment et férocement en cause depuis deux décennies par la logique gestionnaire, la financiarisation généralisée des actes professionnels, les évaluations quantitatives, formelles et procédurales. Ces manières d’évaluer et de « normer » les actes professionnels ont constitué le cheval de Troie des logiques de marché dans des secteurs qui en été jusque-là exempté. Elles sont parvenues à « endommager » la culture des services publics. L’efficacité de ces procédures est plus que douteuse, mais leur pouvoir de soumission sociale fût réel et profond.

Cette contre-révolution symbolique qui a façonné tous les métiers, notamment tous les métiers qui prennent en charge la vulnérabilité humaine comme le soin, l’éducation ou le travail social, a produit une nouvelle culture du travail, a fabriqué de nouvelles normes qui ont fini par être intégrées dans de nouvelles lois modifiant la culture des services publics ad nauseum.

Pour parvenir à cette nouvelle civilisation néolibérale des moeurs, il a fallu faire en sorte que les professionnels qui assurent ces missions d’intérêt public soient court-circuités dans la mise en oeuvre de ces changements affectant leurs services transformés en « entreprises publiques ». Et, qu’ils soient contraints, ces professionnels, non seulement par les lois qui modifient leurs institutions publiques, mais aussi par de nouvelles normes. Cette normalisation professionnelle des services publics procédant par une colonisation des valeurs et des pratiques sociales importées des marchés financiers.

Cette normalisation des professionnels s’est accouplée à une taylorisation des tâches qui permet une fragmentation, une rationalisation, un contrôle plus serré des conduites professionnelles. Tous les professionnels, même au plus haut degré de qualification, pâtissent de cette prolétarisation des métiers. Dans les hôpitaux, les universités, les tribunaux, les écoles, le secteur social, la culture, c’est la même colère, le même chagrin, parfois la même honte. Même ceux qui naguère se tenaient à distance des mouvements sociaux, comme les Professeurs d’Université-Praticiens Hospitaliers, protestent vivement aujourd’hui contre ce système.

Le système technicien d’organisation tayloriste et gestionnaire s’est généralisé à l’ensemble des métiers. Il a impulsé l’Appel des appels²⁰, mouvement initié début 2009 : médecins, psy, infirmiers, travailleurs sociaux, chercheurs, enseignants, magistrats, journalistes, acteurs de la culture etc., s’insurgeaient contre cette prolétarisation de leurs métiers, prolongeant le management tayloriste qu’avaient connu les ouvriers et les employés. C’est cette conversion des professionnels – conversion comme on le dit d’une religion – aux croyances du taylorisme, qui a préparé la révolution symbolique que nous avons connue, en particulier avec la RGPP et la LOLF.

Le « changement de mentalité et d’habitudes », auquel aspirait Taylor, oeuvre de manière totalitaire dans nos sociétés. Le projet politique du taylorisme, c’est l’individualisation des résultats et de leur évaluation, la pulvérisation – à tous les niveaux – du collectif. Le préfacier de la traduction française de l’ouvrage de Taylor l’avoue naïvement : la « science économique » établit des « lois inéluctables » que les Républiques (celle de 1789, comme celle de 1848²¹) auraient voulu à tort « transgresser » ! Le taylorisme c’est la servitude reconnue comme un fait de nature, l’éloge énamouré du darwinisme social.

Le système de domination sociale en oeuvre aujourd’hui dans tous les secteurs professionnels résulte en partie de leur libéralisation, jusque et y compris dans le travail social auprès des plus démunis, à l’université, dans les hôpitaux, dans l’éducation, dans la justice, à l’école, dans l’information et dans la culture. De nouveaux dispositifs d’intervention et d’évaluation ont été mis en place depuis deux décennies pour assurer l’hybridation de la culture du secteur privé avec les institutions du secteur public. J’insiste, il ne s’agit pas d’une simple hybridation des moyens matériels de financement, mais bien plus profondément d’une hybridation culturelle, je dirais à la manière de Walter Benjamin, d’une théologie. Théologie dont Emmanuel Macron est le grand prêtre aujourd’hui.

Cette nouvelle théologie n’est pas si nouvelle que ça dans ses référentiels et dans ses valeurs : elle propose d’allier compassion et efficacité. Elle oublie bien souvent cette phrase de Jaurès : « les hommes n’ont pas besoin de charité, mais de justice. » Les humains ont besoin de retrouver leur dignité, leur fierté, leur liberté d’êtres humains, à commencer par celles que procurent le travail et l’oeuvre. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il n’y aura pas de liberté politique aujourd’hui, de renouveau de la Démocratie, qui ne passe par la restitution de la liberté dans le travail, une liberté dans l’exercice des métiers. Le politique ne peut renaitre de ses ruines qu’à partir du champ social. C’est ce qui donne aux mouvements sociaux actuels toute son importance politique face à la théologie néolibérale « liftée » par Emmanuel Macron.

Cette théologie « entrepreneuriale », exemplaire du macronisme et de son « en même temps », juxtapose une belle rhétorique humaniste à des pratiques sociales ultralibérales. C’est ainsi que pour soit disant moderniser la France, les nouvelles politiques s’alignent sur les coutumes, les moeurs et les normes des modèles des années 1980, ceux de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Il fallait bien des hommes nouveaux et habiles pour administrer ces vieilles recettes thérapeutiques.

C’est parce que la Gauche européenne n’est pas parvenue à déconstruire cette réification de l’homme au travail qu’elle a, jusqu’à maintenant, perdu la bataille contre le nouveau capitalisme globalisé, et qu’elle a fini par se discréditer auprès des peuples. La Gauche européenne a participé à cette construction d’un humain-automatequi expulse de l’imaginaire collectif le projet d’un travail au cours duquel l’humain se réalise pleinement, s’accomplit dans le processus d’une oeuvre. Le capitalisme d’Etat des régimes socialistes a poussé à l’extrême cette aliénation tayloriste de l’humain dans le processus de fabrication.

Jaurès disait que la Démocratie ne devait pas s’arrêter aux « portes des usines ». L’émancipation des servitudes sociales passe par une nouvelle politique des métiers, une politique restituant une dimension « oeuvrière » au travail. La confiscation de la capacité de se diriger et de décider par soi-même, cette perte de liberté dans les métiers, passe par le truchement du modèle entrepreneurial dans leur exercice, et par là affecte la manière de penser et de vivre des « usagers » qu’ils prennent en charge. La colère des usagers est détournée par les gouvernements contre les « statuts privilégiés » des professionnels. Mais, elle doit être analysée pour ce qu’elle est : une impitoyable transformation des humains en « vaches à lait » et en serviteurs de la technocratie. C’est à ce pitoyable management des humains par une « curatelle technico-financière » auquel il nous faut mettre un terme.

Je pense qu’Emmanuel Macron a, aujourd’hui, les moyens politiques d’imposer un point de non-retour s’il parvenait à casser le front syndical comme Margaret Thatcher a réussi à briser la puissance des syndicats anglais. Je sais bien qu’en histoire il faut se méfier du « démon de l’analogie », comme disait Marc Bloch, mais il convient de tirer les leçons des signaux que son exemple fournit lorsque dans le présent un événement nous fait signe. Comme l’écrit Walter Benjamin : « Décrire le passé tel qu’il a été », voilà, d’après Ranke, la tâche de l’historien. C’est une définition toute chimérique. La connaissance du passé ressemblerait plutôt à l’acte par lequel à l’homme au moment d’un danger soudain se présentera un souvenir qui le sauve²² ».

Les mouvements sociaux du printemps défendent notre liberté

J’apporte mon soutien à tous ceux qui luttent contre « la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et pardessus tout au travail ». On reconnait sans peine l’origine de ces paroles citées en exergue de cette tribune. Pierre Bourdieu les a prononcées en décembre 1995 à l’occasion des grandes grèves contre la Réforme des retraites. Nous pouvons aujourd’hui les reprendre mot pour mot à notre propre compte afin de nous mobiliser contre le déclin de la démocratie.

De nouveau aujourd’hui, et peut-être en pire, la « noblesse d’Etat », la technocratie néolibérale remet en cause l’existence de ce patrimoine commun, de ces biens communs que sont les services publics, plus radicalement que ne l’ont fait les deux quinquennats précédents. La SNCF, mais aussi l’hôpital et l’Université, sont aux avants postes de la défense de la Démocratie, de la défense de cette « propriété » des communs que sont nos services publics et qui permettent à tout citoyen, quel que soit son lieu de résidence, son âge, sa profession, son origine, d’avoir le sentiment d’appartenir à une même Nation. Si la Nation est un plébiscite de tous les jours, selon les paroles d’Ernest Renan, en retour la communauté qu’elle constitue apporte à chacun de ses membres la conviction de son droit d’égalité d’accès au soin, à l’éducation, à la culture, à l’information, à l’accompagnement social et aux transports.

Ces services publics doivent à tout prix être préservés de la corruption de la Finance et du Commerce globalisé. Nous savons ce que sont devenus les services qui ont subi la corruption des logiques gestionnaires et la pollution des évaluations financiarisant les actes professionnels et prolétarisant les métiers. Les pays européens qui ont cédé au chantage de la technocratie libérale mondialisée l’ont payé cher, politiquement et socialement. Dans ces pays de timides mesures tentent aujourd’hui de reprendre la voie des « nationalisations », ou contribuent au fonds de commerce des extrêmes droites nationalistes et populistes.

Le coût humain n’est jamais pris en compte dans la tyrannie des évaluations budgétaires. Il est temps d’exiger, face à la taylorisation des métiers et à la prolétarisation des professionnels et des usagers, d’exiger la prise en compte de l’humain dans l’économie des services rendus. Le renouveau d’une politique démocratique passera par là ou ne sera pas. Il n’y aura pas de liberté politique nouvelle sans liberté dans le travail. Et, il n’y aura pas de liberté dans le travail sans une profonde transformation des dispositifs d’évaluation.

Car pour parvenir à une évaluation démocratique des services, il faut dépasser le seuil de l’utilité immédiate des économies budgétaires pour savoir ce qu’elles peuvent coûter à long terme en prix d’humanité. Donc, il nous faut reprendre toutes les analyses budgétaires et prévisionnelles pour évaluer vraiment les conséquences sociales autant qu’économiques que leurs gestions engagent. On a dit, par exemple, que si la France avait bien résisté à la crise de 2007, elle le devait en partie grâce à son modèle social. Des chercheurs d’Oxford ont aussi récemment montré que pour la seule année 2015 la surmortalité dans les hôpitaux anglais, liée aux mesures austéritaires, pouvait être estimée à 30 000 décès supplémentaires. C’est ce type de données qu’il faut réintroduire dans nos évaluations chiffrées, en dépassant le court-terme qui privilégie les calculs des politiques néolibérales. L’oubli du prix « humain » est le biais méthodologique qui fausse tous les résultats des évaluations actuelles²³ qui repose sur une logique d’évaluation gestionnaire des moyens et non sur l’efficience des services par rapport aux finalités qui les justifient.

Au-delà de la défense des droits sociaux des grévistes, il faut bien reconnaitre que ce qu’ils défendent n’est rien d’autre que la solidarité nationale, solidarité nationale qui seule peut nous préserver des nationalismes et des populismes. Camus écrivait en 1955 dans sa très belle conférence à Athènes « j’aime trop mon pays pour être nationaliste²⁴ ».

Face à cette insurrection sociale des consciences le gouvernement s’efforce de fabriquer un « parti » ou un « syndicat » de l’opinion publique contre les grévistes. Il nous faut solidairement montrer que les grévistes protègent, au-delà de la défense de leurs statuts, nos biens communs et nos libertés. Face à un modèle consulaire qui réduit les corps intermédiaires, s’appuie sur des députés sans ancrage régional ou de parti politique historique, les citoyens convoqués par les mouvements sociaux du printemps doivent défendre des droits qui sont consubstantiels à une certaine vision de la politique et du « vivre-ensemble ». Avec une rare habileté et un grand talent le nouveau président a su exploiter l’effondrement et le discrédit des partis de gouvernement, ou qui prétendaient l’être. Il installe dans ce champ de ruines une autre forme d’administration qui lui ressemble, alliant commerce, technocratie et numérique.

Une tentation numérique de gouvernement des populations tente d’enterrer les volontés politiques d’émancipation sociale et subjective, dénie le désir de démocratie en utilisant les nouvelles technologies pour administrer l’humain avec des algorithmes. Ce risque d’un nouveau totalitarisme numérique, d’une nouvelle religion du numérique à même de transcender la religion du marché dont elle deviendrait le deuxième corps²⁵ existe pour celui qui n’a que des réseaux comme parti et soutien à sa politique. Mais, ce peut être bien suffisant pour imposer, par le truchement d’une ubérisation des métiers et une prolétarisation des professionnels, de nouvelles servitudes.

Les mouvements sociaux doivent s’emparer à bras le corps de ce problème : ils doivent impulser une nouvelle politique des métiers, aider à reconquérir la liberté politique par la reconquête de la liberté dans le travail, dans l’organisation des métiers. Pour cela, il convient en premier lieu de redonner aux professionnels le goût et le courage de parler ensemble, entre eux et avec les « usagers », afin de décider des conditions de services qui les concernent. Il faut a contrario du sarkozysme et du macronisme multiplier les représentations intermédiaires des salariés et des « usagers » pour créer des réseaux de démocratie à même de faire circuler des cahiers de doléances et de propositions. Il faut une évaluation qualitative, citoyenne, responsable fondée sur les récits, les témoignages, les dialogues. Il faut mettre un terme aux évaluations quantitatives, formelles et procédurales. Il faut des chiffres, oui, pour parler, mais pas pour nous faire taire²⁶.

Comment retrouver une liberté dans le métier qui permette de penser et de décider si ce n’est en utilisant justement les nouvelles technologies, non pour nous soumettre davantage mais pour nous libérer ? Alors que le macronisme prône une dissolution de la démocratie dans le numérique, une soumission des populations aux algorithmes, il nous faut parvenir à dissoudre le numérique dans la démocratie²⁷. Il nous faut reconquérir la démocratie des territoires occupés et colonisés par la technocratie. Cela commence à l’école, à l’hôpital, à l’université, dans le travail social et dans les médias. Les nouvelles technologies, robotique et numérique, devraient libérer du temps de travail. Cette libération pourrait accroitre le chômage ou réduire les salaires selon l’usage politique qui en sera fait. Le management par la peur du déclassement ou de la précarité peut conduire à ce que ce temps du travail humain réduit par les machines numériques et robotiques serve les profits.

Il me semble que l’on pourrait utiliser autrement ce temps libéré grâce aux machines numériques pour réfléchir ensemble, réfléchir à ce que l’on fait, à partager l’expérience sensible de la démocratie pour analyser nos actes professionnels et créer les moyens de les ajuster au mieux aux finalités de nos métiers. Ce serait du temps libéré pour le politique à partir des lieux du travail.

Face à la déshumanisation du taylorisme organisant de nos jours tous les métiers, nous pourrions créer les conditions d’une démocratie émergeant sur nos lieux de travail. Nous pourrions évaluer par le débat, l’analyse, et décider, partager, en rendant vivante cette phrase d’Hannah Arendt nous rappelant que : « la liberté – la vraie liberté – requiert la présence d’autrui ». Ce qui suppose que ces biens communs, ces « propriétés sociales » que sont les services publics soient protégés de la corrosion néolibérale qu’altèrent depuis deux décennies les réformes des gouvernements successifs et auxquels les politiques actuelles veulent donner le coup de grâce. Nous ferions ainsi entrer la démocratie sur les lieux du travail grâce au temps gagné par l’usage des machines. Ce qui n’a pas été le cas jusque-là. L’enjeu politique et anthropologique est considérable.

Le déclin, et peut être l’agonie, des contre-pouvoirs politiques, parlementaires, régionaux, locaux, syndicaux, menace sérieusement le concept de liberté. Non que le Président Macron ait un goût prononcé pour la dictature, comme on se plait stupidement à le dire, mais parce qu’il incarne une volonté politique qui, paradoxalement, oeuvre à la disparition du politique, du moins du politique au sens d’Hannah Arendt²⁸. Au mieux, ce type de régime politique qui combine l’autorité d’un seul et la servitude en réseau de tous, conduira à une démocratie numérique, « sépulcre blanchi » du débat démocratique. L’économie et la propagande, par le truchement des règles numériques et formelles de la nouvelle technocratie, pourraient suffirent à suppléer à un appareil d’Etat affaibli. Nous aurions ainsi atteint l’ère des « post-démocraties ». A moins qu’avec les mouvements sociaux du printemps nous ne parvenions à restituer au monde globalisé le charme de la pluralité des humains, cette pluralité des hommes qui fait le domaine du politique et que le néolibéralisme a détruit. Ce qui suppose de redonner au politique une dimension spirituelle compromise par le désenchantement du monde.

Comment, pour finir, ne pas évoquer André Malraux invitant à donner à notre siècle la « spiritualité » qui lui manque ? Cette spiritualité qui se révèle comme la dimension spécifique de l’humain dans son rapport à l’autre que requiert le concept de liberté : « le drame de la civilisation du siècle des machines n’est pas d’avoir perdu les dieux, car elle les a moins perdus qu’on ne dit : c’est d’avoir perdu toute notion profonde de l’homme.²⁹ » Il avait eu cette intuition prophétique : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux.³⁰ » Non sans avoir souligné, précédemment, que « depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse.³¹ »

¹ Roland Gori, Président de l’Association Appel des appels, Psychanalyste, Professeur honoraire de Psychopathologie Clinique à Aix- Marseille –Université. Président de l’Association Appel des appels. Derniers ouvrages parus : La Dignité de penser, Paris : LLL, 2011 ; La Fabrique des imposteurs, Paris : LLL, 2013, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? Paris : LLL, 2014 ; L’individu ingouvernable, Paris : LLL, 2015 ; Un monde sans esprit. La Fabrique des terrorismes, Paris : LLL, 2017.
² Pierre Bourdieu, « Contre la destruction d’une civilisation », in : Contre-feux, Paris : Liber-raisons d’agir, 1998, p. 30.
³ Albert Camus, Éditorial de Combat du 19 novembre 1946.
⁴ Roland Gori, Un monde sans esprit. La Fabrique des terrorismes, Paris : LLL, 2017.
⁵ Roland Gori, 2015, L’individu ingouvernable, Arles, Actes Sud, 2016.
⁶ Umberto Ecco, Reconnaître le fascisme (2010), Paris: Grasset, 2017.
⁷ Simone Weil, Ecrits sur l’Allemagne 1932-1933, Paris: Payot & Rivages, 2015.
⁸ Simone Weil, ibid., p 41.
⁹ Hannah Arendt, Le système totalitaire (1951), Paris : Seuil, 1972.
¹⁰ Roland Gori, 2015, L’individu ingouvernable, Arles, Actes Sud, 2016.
¹¹ Régis Debray, Civilisation : Comment nous sommes devenus américains ? Paris : Gallimard, 2017.
¹² Dostena Anguelova-Lavergne, Think tanks : imposteurs de la démocratie, CS éditions Paris, 2018 (à paraître).
¹³ Roland Gori, 2009, « Les scribes de nos nouvelles servitudes ». Cités, n° 37, p. 65-76.
¹⁴ Roland Gori, 2011, op. cit. ; 2013, op. cit.
¹⁵ Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme (1992), Paris : Flammarion, 2009.
¹⁶ Dostena Anguelova-Lavergne, op. cit., page 239.
¹⁷ Ce slogan, comme l’a montré Zeev Sternhell, fût celui des mouvements fascistes de l’entre-deux-guerres. Cf. Zeev Strenhell, Ni droite ni gauche L’idéologie fasciste en France, Paris : Gallimard, 2012.
¹⁸ Roland Gori, 2017, “En même temps” ou le grand écart du nouveau présidentLibération, 23 juillet http://www.liberation.fr/debats/2017/07/23/en-meme-temps-ou-le-grand-ecart-du-nouveau-president_1585661
¹⁹ Abelhauser A., Gori R., Sauret M.J., 2011, La folie évaluation Les nouvelles fabriques de la servitude, Paris : Mille et une nuits-Fayard ; Roland Gori, Christian Védie, 2014, « A travers les mailles des grilles : le sujet », In Barbara Cassin (sous la dir. de), Derrière les grilles Sortons du tout-évaluation, Paris Mille et une nuits, p. 139-174.
²⁰ Roland Gori, Barbara Cassin, Christian Laval (dir.), L’Appel des appels. Pour une insurrection des consciences, Paris, Mille et Une Nuits, 2009.
²¹ On se demande bien pourquoi en 1927 Le Chatelier se limite à ces deux Républiques et à leurs « efforts faits pour en transgresser quelques-unes [de ces lois économiques] qui ont piteusement échoué. » (In Frederic Winslow Taylor, Principes d’organisation scientifique (1911) ; Paris, Dunod, 1927, p.7).
²² Walter Benjamin, Écrits français [1972], Paris, Gallimard, 1991, p. 435-436.
²³ Roland Gori, 2013, op. cit.
²⁴ Albert Camus, « Sur l’avenir de la tragédie (29 avril 1955) », in : Oeuvres complètes III 1949-1956, Paris : Gallimard, 2008, p. 1127
²⁵ Ernst H. Kantorowicz, “Les Deux Corps du Roi » (1957), in : Oeuvres, Paris : Gallimard, 2000, p. 643-1332.
²⁶ Roland Gori, 2011, op. cit. et 2013, op. cit.
²⁷ La démocratie est-elle soluble dans le numérique ? Conférence de Roland Gori à la Sorbonne le 28/02/2018
²⁸ Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (2005), Paris, Seuil, 2014.
²⁹ André Malraux, 1955, L’Express, 21 mai 1955.
³⁰ André Malraux, 1955, L’Express, 21 mai 1955.
³¹ André Malraux, 1955, L’Express, 21 mai 1955.

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Roland Gori , Un monde sans esprit, la fabrique des terrorismes.
240 pages, 18,50 €.

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DE QUOI LA MORT DE 76 000 FOUS AU TEMPS DU RÉGIME DE VICHY EST-ELLE LE NOM ?

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On en finit pas de découvrir ou de redécouvrir ce que le mouvement progressiste issu de la Résistance, souvent impulsé par des communistes a créé en matière de droits, de rapport nouveaux à la personne humaine autant que de dénonciation de l’exploitation capitaliste. En détruisant tout ce qui a été créé à cette époque le gouvernement Macron créé les conditions de la fascisation de la France. Quand on voit surgir partout des groupuscules fascistes au coeur des institutions, cela n’est pas l’effet du hasard, livrer les malades mentaux, les personnes agées à l’arbitraire c’est la même logique que l’exploitation, la mise en concurrence et la condamnation de tout ce qui n’est pas compétitif. (note de Danielle Bleitrach)

DE QUOI LA MORT DE 76 000 FOUS AU TEMPS DU RÉGIME DE VICHY EST-ELLE LE NOM ?

 

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POUR LES 150 ANS DE « VILLE-EVRARD », HÔPITAL PSYCHIATRIQUE SITUÉ À NEUILLY-SUR-MARNE, J’AI ÉTÉ SOLLICITÉ POUR INTERVENIR LE 22 MARS 2018 DANS LA SÉRIE DE CONFÉRENCES QUI Y SONT PROGRAMMÉES. LE THÈME ÉTAIT CE JOUR LÀ : « VILLE-EVRARD ET LES GUERRES ». VOICI DONC CI-APRÈS, À PEU PRÈS, LE TEXTE DE MON INTERVENTION.

« Le monde de l’internement paraît ainsi en pleine décomposition, l’ère pinélienne s’achève en France sur le spectacle désolant d’une organisation technique et sociale en faillite, témoignant d’une incurie scandaleuse de la part de l’appareil d’État.

L’extermination des malades et les difficultés matérielles d’entretien de hôpitaux durant la guerre ont achevé le fantôme d’assistance qui existait auparavant, le coup d’œil neuf que nous jetons sur la situation nous présente la condition absurde et tragique de l’univers concentrationnaire ». C’est Lucien Bonnafé qui écrivait cela. C’était en 1948, dans un texte demandé par Henri Ey en 1947, deux ans après la guerre. Et il avait été republié en 1977 dans un livre intitulé « dans cette nuit peuplée… ». Il faut être particulièrement de mauvaise foi pour instrumentaliser ce texte contre Lucien Bonnafé.s

Après une pétition initiée notamment par l’anthropologue Charles Gardou et intitulée « Pour un mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy », l’historien Jean-Pierre Azéma avait été chargé d’une mission par un Président de la République – François Hollande – afin de lui faire un rapport sur le sujet. Ce qui fut fait en octobre 2015.

Dans celui-ci l’historien, dès la première page, écrit à propos de ce texte de 1948 : 1 – que Lucien Bonnafé dénonçait alors une politique « fascisante d’extermination délibérément menée par Vichy »2 – que, et on le voit, si Lucien, a bien écrit « extermination », sans adjectif, il n’a pas par contre écrit qu’il s’agissait d’une « politique fascisante », « délibérément menée par Vichy ». 3 – que si Jean-Pierre Azéma a un peu rapidement interprété la pensée de Lucien Bonnafé, il n’a cependant pas totalement tort quant à ce que Lucien pensait à propos d’une « politique fascisante ».

Si par la suite Bonnafé n’a pas repris l’expression « extermination », sans adjectif, c’est par prudence à propos de l’usage qui pourrait en être fait. Par Jean-Pierre Azéma, par exemple. On peut s’étonner de ce que ce dernier n’ait pas lu dans la préface à L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy de Michaël Guyader ce passage : « Il n’est pas certain que l’utilisation du terme d’extermination n’ait eu d’autres conséquence que de priver la vérité historique d’un certain nombre de soutiens potentiels effrayés ou choqués par l’imputation au pouvoir Vichyste d’une intention de tuer là où l’oubli criminel de prendre soin aurait probablement suffi. Bonnafé lui-même n’écrit-il pas après avoir rappeler que Balvet n’était pas d’accord avec l’utilisation du mot extermination que pour lui-même « profondément d’accord avec le scrupule de Balvet sur les rigueurs de sens, le parcours attentifs de mes dossiers me fait découvrir que j’ai pris trop d’aise avec la justesse de sens, affirmant par exemple que le mot est tout à fait approprié » […] En revanche, il est certain que ce que le même Bonnafé avait appelé l’Hécatombe des aliénés ne pouvait pas, ne saurait pas ne pas poser des problèmes ».

Quant à une « politique fascisante » de Vichy, Lucien Bonnafé le pensait probablement mais ne l’avait pas dit dans ce texte-là. Il aimait à dire qu’il attribuait 51 % des responsabilités à Vichy et 49 % à l’institution dans ces morts-là. Marquant ainsi le rôle principal joué par Vichy dans la mort des fous. Ce que remarquait également un psychiatre, Francis Jan, en 2011 : « Le gouvernement de Pétain eut une attitude irresponsable, finalement criminelle. Il n’a pas examiné les conséquences du rationnement sur la population, en particulier pour les plus fragiles, qui sont morts de famine et de froid. Mais l’institution psychiatrique a également sa part de responsabilité en raison de son inertie, d’une sclérose de la pensée, d’absence de sens éthique, d’autant plus que les actions à mettre en œuvre étaient simples et auraient pu suffire (mais il lui aurait fallut un « regard différent ») ».

 

Derrière les mots et les expressions utilisés se cache toujours une idéologie. Quand Jean-Pierre Azéma utilise le mot « fascisante », ce n’est pas pour traduire une réalité mais pour donner à penser au lecteur, ici d’abord un Président de la République, que s’agissant de Pétain et d’Hitler c’est la même politique qu’ils menèrent à l’égard des fous. Alexis Carrel déplorait alors « l’effort naïf fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles ».

À propos du gazage des fous en Allemagne nazie… et des mots utilisés à ce propos, Hitler édictait qu’il s’agissait d’« accorder une mort miséricordieuse » à ceux « qui auront été jugés incurables ». Ce qui correspondait bien à une décision eugénique éliminatoire. En France, à la même période pratiquement, pareillement, une circulaire datée du 3 mars 1942 et spécifiant qu’« il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs… », répondant alors à des psychiatres réclamant les mêmes suppléments alimentaire que ceux accordé aux malades des hôpitaux généraux, prouvait bien que ce même régime de Vichy avait, à cette date, effectivement la même volonté de laisser mourir de faim les malades mentaux qu’Hitler. Par d’autres moyens qu’Hitler.

À preuve encore de cette attitude eugénique éliminatoire des autorités vichystes, ce courrier retrouvé par un historien, Samuel Odier, daté du printemps 1942 où un haut fonctionnaire du Secrétariat d’État à la Santé (23e région sanitaire) répondait ainsi à des médecins de l’hôpital de Saint-Égrève (Isère) demandant des suppléments alimentaires (matières grasses et lait notamment) : « Dites à vos médecins de faire un choix non uniquement pour départager ceux qui peuvent encore être sauvés de ceux pour qui il est déjà trop tard, mais pour privilégier ceux qui ne sont pas trop atteints mentalement, les « récupérables » pour la société ».

Eugénisme éliminatoire qui est même confirmé dans le rapport de Jean-Pierre Azéma. Qui écrit (pages 19 et 20 de ce rapport) : « les sanatoriums furent fort bien traités, comme le furent tous les tuberculeux que les médecins diagnostiquaient guérissables… ».Où Jean-Pierre Azéma ne se rend même pas compte du contenu eugéniste, et éliminatoire, de ce qu’il écrit à propos de telles mesures. Non, écrit-il, cela « tend à démontrer l’absence de politique éliminatrice. Une absence dont témoignent également un certain nombre de faits évoqués plus haut : le régime de suralimentation accordé aux aliénés tuberculeux ». Il ne se rend pas compte de ce que son propos sur « les tuberculeux que les médecins diagnostiquaient guérissables » rejoint celui de ce courrier retrouvé par Samuel Odier, « privilégier ceux qui ne sont pas trop atteints mentalement, les « récupérables » pour la société », et témoigne ainsi de ce que le régime de Vichy avait bien alors une politique eugéniste éliminatrice.

Selon une source, il s’agit de Willy Dressen, procureur public au service central d’enquêtes sur les crimes nationaux-socialistes et historien allemand, il y aurait eu en Allemagne, 100 000 malades mentaux morts par gazage. Ce qui donne 1,54 mort pour 10 000 habitants.

En France, pour 76 000 malades mentaux mort par dénutrition cela donne 1,84 morts pour 10 000 habitants. S’il s’était agit d’un match, la France alors aurait gagné aux points.

Non, pour Jean-Pierre Azéma le régime de Pétain, Laval, Darlan… et les autres n’était pas un régime fasciste mais seulement un régime autoritaire (comme celui d’Erdogan aujourd’hui), ce qui est quand même moins mal. Affirmation un peu gratuite et non prouvée, et cependant soutenue par nombre d’historiens français du « temps présent ».

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Ce qui anime Jean-Pierre Azéma dans la fabrication de son rapport c’est précisément l’idéologie qui le gouverne. Celle-ci peut être résumée par l’article d’un journaliste du Figaro, du 27 novembre 2004, Eric Roussel. C’était à propos de la sortie d’un livre collectif intitulé Fascisme français ? La controverse où était mené une contre offensive à propos des thèses de Zeev Sternhell. Le journaliste écrivait : « Pour les auteurs ici rassemblés, la vision de l’auteur de « Ni droite, ni gauche » est fausse. Non, clament-ils d’un seul cœur, la France ne fut pas la terre d’élection du fascisme. Vichy qui attira évidemment d’authentiques admirateurs des « expériences » italiennes, voire allemandes, ne saurait être assimilés, aux yeux de Jean-Pierre Azéma, à la doctrine de Mussolini. Régime certes autoritaire et responsable d’actes indéfendables, le système mis en place par le maréchal Pétain s’apparentait davantage à celui de Salazar au Portugal. Avec malheureusement une connotation antisémite plus marquée ».

Où la manière de qualifier aujourd’hui ce régime d’hier, dirigé par Pétain, Darlan et Laval… et les autres, est bien révélatrice d’une idéologie gouvernant certains historiens : le régime pétainiste, fasciste ou seulement autoritaire ? Il y a d’un côté les historiens témoins à charge contre ce régime, et de l’autre ceux se faisant les avocats à décharge de celui-ci.

Dans le premier camp, celui des témoins à charge, pour qui le régime de Vichy était bien fasciste. D’abord l’historien israélien Zeev Sternhell. Pour lui, en France, existaient avant guerre des forces fascistes. Celles-ci ayant ensuite été installées au pouvoir à la faveur de la défaite et de l’occupation de la France par les nazis.

Pour l’historien américain Robert O. Paxton « Le régime de Vichy n’est certainement pas fasciste au début, car il ne possède ni parti unique ni institutions parallèles. Mais au fur et à mesure qu’il se transforme en État policier, sous les pressions de la guerre, des institutions parallèles apparaissent : la milice, les cours martiales, la police aux questions juives »… et il devient fasciste. » (Les fascismes, 1994, article mis en ligne le 30.05.2006).

Dans le second camp, celui des historiens se faisant avocats à décharge du régime pétainiste et estimant que celui-ci n’était pas un régime fasciste mais seulement autoritaire. Cette dernière désignation étant une manière et de relativiser la nature de ce régime et les responsabilités pouvant lui être imputé. Parmi ces historiens, d’abord Robert Aron pour qui « Pétain » n’était qu’un « bouclier » face à l’Allemagne. Analyse tellement caricaturale qu’elle n’est pratiquement plus reprise par aucun autre historien. D’autres encore qualifient le régime de Vichy comme ayant été seulement « autoritaire » : André Sigfried, René Rémond, Serge Berstein, Alain-Gérard Slama, Philippe Burrin… et évidemment Jean-Pierre Azéma, pour qui « les enjeux historiographiques ont été pour partie obscurcis par une certaine focalisation des débats sur l’existence d’un fascisme vichyssois ».

Robert O. Paxton, dans le texte déjà signalé, constate que « d’énormes difficultés surgissent dès que l’on s’engage à définir le fascisme. Ses frontières sont floues ». Et il ajoute un peu plus loin : « Disparates dans leurs symboles, dans leur décor, et même dans leurs slogans, les mouvements fascistes se ressemblent plutôt par leurs fonctions ». Par État fasciste, on entend généralement, aujourd’hui, État totalitaire dont un Chef détient le pouvoir absolu.

« Les mouvements fascistes se ressemblent plutôt par leurs fonctions » nous dit Robert O. Paxton. En effet ils se ressemblent, et se rassemblent aussi par leur solidarité. Faut-il rappeler que le portugais Salazar apporta son soutien à Franco et envoya une Légion portugaise, évaluée entre 12 000 et 20 000 hommes, pour participer aux combats contre les républicains. Qu’il ouvre aussi les ports portugais au transit d’armes, en provenance de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, et destinés aux forces franquistes. Que l’aide de Salazar, dans les six premiers mois de la guerre d’Espagne se révélera décisive pour la victoire du fasciste Franco en 1939. Qu’ensuite, la Seconde Guerre mondiale terminée, que Salazar, à la faveur de la guerre froide, se mit du côté des Occidentaux et put reconquérir ainsi leurs faveurs est une autre histoire.

Salazar et Pétain, chefs d’États simplement autoritaires, et non fascistes ? C’est le point de vue de Jean-Pierre Azéma. Assurément, pour lui le gouvernement siégeant à Vichy ne doit avoir aucune responsabilité quant à l’abandon à la mort des malades mentaux, ce qui aggraverait le cas de ce régime.

Les images les plus abouties des régimes fascistes ayant existé sont celles de l’Italie de Mussolini et celle de l’Allemagne d’Hitler, qu’on préfère qualifier avec raison de nazi. L’image actuelle la plus aboutie d’un régime autoritaire est celle de la Turquie d’Erdogan. On s’explique alors un peu mieux la volonté de Jean-Pierre Azéma de dédouaner le régime de Vichy des fous morts de faim.

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De quoi la mort de 76 000 fous au temps du régime de Vichy est-elle le nom ?

On a vu que Lucien Bonnafé avait utilisé le terme d’« extermination », sans adjectif, en 1948 et qu’ensuite, pour ne pas donner prise à ceux qui comme Jean-Pierre Azéma voudraient en changer la signification en l’assimilant avec ce qui s’est passé avec la shoah, il a utilisé d’autres formulations, avec adjectif. Par exemple, avec Max Lafont « extermination douce ».

Michel Caire, psychiatre et historien de la psychiatrie, après son analyse de L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, a répertorié les diverses formules utilisées à ce propos. Il écrit, s’agissant des expressions utilisés, après 1948, par Lucien Bonnafé et moi-même :

« Voici, sans aucune prétention d’exhaustivité, quelques-uns des termes que nous avons nous-mêmes relevés dans divers ouvrages consacrés au sujet, et qui montrent que les affirmations citées ci-dessus méritent d’être nuancées :

  • Hécatombe

« Hécatombe par carence » (Bonnafé),
 « Hécatombe » (pétition « Pour que douleur s’achève », « Hécatombe des fous » (titre de l’ouvrage d’Isabelle von B.)

[…]

  • Non assistance à personne en danger de mort

Dans le titre du Chapitre 1 et à diverses reprises dans le livre d’Ajzenberg

– Abandon à la mort

Max Lafont

Pétition « Pour que douleur s’achève »

Armand Ajzenberg

« Abandon délibéré » pour Maxime Gremetz, député communiste, dans une question écrite à M. le Premier Ministre, citée dans le Courrier de la pétition « Pour que douleur s’achève ») »

Mais encore :

« Indifférence criminelle collective » par Max Lafont, « Mauvais traitements et négligences coupables » par Santé mentale No 38, « Abandon délibéré » par Maxime Gremetz, « Extermination douce » par Max Lafont, « Extermination » par Pierre Durand et Patrick Lemoine, mais aussi par Alain Vernet et Michel Henin dans Libération, et encore par André Vanomme (maire de Clermont d’Oise), « Génocide » par Pierre Durand, Max Lafont, Patrick Lemoine, Pierre Deniker, Alain Vernet et Michel Henin, « Crime contre l’humanité » par Pierre Durand, « Éradication des malades mentaux » par Patrick Lemoine, « Élimination » par Pierre Durand, Philippe Fontanaud (site Serpsy), pétition « Pour que douleur s’achève », « Épuration » dans la pétition « Pour que douleur s’achève », « Mise à mort » par Jean-Yves Nau (Le Monde), « Assassinat » par le Dr Escoffier-Lambotte (Le Monde), « Holocauste » par Le Monde (dans un compte-rendu de la thèse de M. Lafont, 1979, « Traitement final »par Lucien Sève, « Solution finale » dans Santé mentale No 38.

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Dans une pétition initiée par Lucien Bonnafé, Patrick Tort et moi-même – Pour que douleur s’achève… – nous avions utilisés l’expression Abandon à la mort. Expression entendue comme non-assistance à personnes en danger de mort. C’est celle que j’ai utilisée dans un livre publié en 2012 : L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy.

Jean-Pierre Azéma, à propos de ce livre et de moi, écrit dans son rapport : « Il n’apporte pas la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant « l’hécatombe » des malades mentaux… ». Affirmation mensongère, parce que ça n’a jamais été ma thèse. J’ai toujours affirmé que l’hécatombe des fous sous le régime de Vichy résultait d’une non assistance à personnes en danger, et ceci en connaissance de cause. Le psychiatre et historien, Michel Caire, que Jean-Pierre Azéma cite pourtant dans son rapport, l’atteste dans l’analyse qu’il a fait de L’abandon à la mort.

S’il y avait eu une directive officialisant l’hécatombe des malades mentaux, il n’aurait pas s’agit alors de non-assistance à personnes en danger de mort mais de volonté affirmé du régime de Vichy d’exterminer les malades mentaux. Ce que, je le répète, je n’ai jamais dit ou écrit. Cette affirmation mensongère est même la raison principale du renvoi de Jean-Pierre Azéma, sur le banc des prévenus, devant la 17e chambre correctionnelle du TGI de Paris, le 23 novembre à 13h30.

« … le plus grossier oubli des responsabilités du pouvoir de Vichy sur l’hécatombe est d’ignorer que le pouvoir n’a donné aucune réponse à la prestigieuse Société médico-psychologique demandant que les hospitalisés en psychiatrie aient les mêmes suppléments sur les rations que ceux des hôpitaux généraux. D’où résulte une « absence » de preuve qui permet d’afficher comme conclusion d’un travail d’«historien » qu’on ne peut pas conclure à une politique, même inavouée, d’«extermination douce ». Ce n’est pas moi qui ai écrit cela. C’est Lucien Bonnafé, dans sa préface au Train des fous de Pierre Durand, en 2001. Ce n’était pas Jean-Pierre Azéma qui était alors visé, mais un autre de ses confrères. Mais Lucien avait déjà analysé ce qu’écrit en 2015 l’historien aujourd’hui poursuivi.

Dans sa préface, Lucien Bonnafé écrivait aussi : « L’homme de science qui vous parle fut témoin de l’hécatombe d’environ 40 000 internés de plus que n’en condamnait la mortalité ordinaire, en France, sous le pouvoir de l’occupation-collaboration, et répliqua en militant pour changer le système inhumain qui gérait l’exclusion des fous, et pour le remplacer par son contraire : après le règne d’un système borné à la gestion des lieux de rejet, il s’agissait de créer dans tout secteur de population évalué à l’échelle humaine, un ensemble de moyens pour aider les citoyens souffrant de difficultés de relation à mieux faire face à leurs problèmes ».

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De quoi la mort de 76 000 fous au temps du régime de Vichy est-elle le nom ?

En Italie, paraît-t-il pour parler du même abandon à la mort des fous, une autre expression est utilisée : l’« extermination passive ». L’expression me plait bien. Elle correspond exactement à la définition juridique de cette incrimination : « Par « extermination », on entend notamment le fait d’imposer intentionnellement des conditions de vie, telles que la privation d’accès à la nourriture et aux médicaments, calculées pour entraîner la destruction d’une partie de la population » dit en effet la loi (art. 7 du traité de Rome de la Cour internationale, repris dans le code pénal français par l’article 212-1 de la loi voté le 5 août 2013). Cette non-assistance à personnes en danger, correspondait donc bien à un « crime contre l’humanité ». En effet, l’État français de Vichy, complice de la déportation vers les camps de la mort des 76 000 juifs de France, complice donc du « crime contre l’humanité » qu’a été la shoah, ce même régime, s’agissant des malades mentaux n’a pas ici été complice mais acteur passif d’un autre « crime contre l’humanité », celui des 76 000 fous morts de faim.

Si la non-assistance à personnes en danger de mort correspond bien à un crime contre l’humanité, elle ne figure pas comme telle – une extermination passive – dans le droit français. L’actualité récente, la mise en examen de Nicolas Sarkozy, nous rappelle que dans le droit français existe bien la notion de corruption passive. Concernant les personnes exerçant une fonction publique, l’article 432-11 du code pénal spécifie qu’il s’agit-là de « s’abstenir d’accomplir un acte de sa fonction, de sa mission ou de son mandat ». L’extermination passive ne figure pas dans le droit français. Pourtant « s’abstenir » d’accorder à des personnes, en période de crise, des suppléments alimentaires correspond bien à cette expression, et cela a été le cas sous le régime de Vichy. Il n’est pas interdit de penser que cela pourrait se renouveler. Si l’extermination passive ne figure pas dans le droit français, pas encore, peut-être serait-il judicieux de l’y introduire ?


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Patrick Chemla

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la necessité franquiste d’extirper le « gène rouge »

C’est ainsi que le fascisme et le terrorisme d’état a perpetué le capitalisme dans le monde entier. Voici quelques extraits des aberrations de l’un des artisans de la torture et de l’extermination contre les communistes, plus particulièrement contre les « femmes rouges », de ceux  qui  voulaient, et continuent de vouloir éradiquer le communisme,  ceux qui se profitent de l’exploitation et de la soumission : voici les capitalistes et leur outil fasciste.explique l’auteur de l’article. On apprend effectivement à la fin du texte que ce fou furieux a fait une brillante carrière sous le franquisme et qu’il a présidé en 1950 un colloque de psychiatres à Paris en 1950. L’Espagne en ce moment se réveille de l’amnistie des crimes franquistes imposée en 1978 avec l’accord des socialistes et des communistes sous la férule de Santiago Carillo le leader de l’eurocommunisme et dénonce la permanence au sein même de l’appareil d’Etat, des médias, de toutes les institutions de ces individus et de leur idéologie (note et traduction de Danielle Bleitrach)

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Esteban Zúñiga

8 h · 

25 de febrero de 1960.
LA NECESIDAD FRANQUISTA DE EXTIRPAR EL « GEN ROJO ».
 » A la mujer se le atrofia la inteligencia como las alas a las mariposas de la isla de

25 février 1960.
Le besoin franquiste d’extirper  le « gène rouge ».
 » la femme s’atrophie l’intelligence comme les ailes aux papillons de l’île de Kerguelen, car sa mission dans le monde n’est pas celle de se battre , mais de fournir  la descendance de celui qui doit se battre pour elle. » (Antonio Vallejo-Nájera) « Psychologie des sexes ». 1944).

Le 25 février 1960, mourait à Madrid, à l’âge de 71 ans, Antonio Vallejo-Nájera Lobón, un médecin et psychiatre réputé sous le régime franquiste. L’un des pseudos  idéologues du franquisme, qui a causé des dégâts considérables , en particulier aux femmes. Et qui a affirmé et constaté, selon lui, que le marxisme était une maladie, pratiquement incurable.

Parmi ses nombreuses affirmations, nous pouvons souligner son pari sur l’eugénisme, la pureté de la race d’inspiration nazie, la recherche du gène rouge et la démonstration que les femmes marxistes sont des infidèles irrémédiables, possédées par la lubricité et incapables d’éduquer leurs enfants.

Psychiatre, dimplomé de l’université de valladolis, où il a terminé ses études en 1909, il s’est consacré à la santé militaire de l’armée.

En 1917, il a été nommé attaché à l’ambassade espagnole de Berlin, où il entre en contact direct avec le nazisme et avec différents psychiatres nazis ce qui détermine son fanatisme face aux théories eugéniques nazies et ce jusqu’ à devenir un fervent admirateur du nazisme et de sa stratégie de l’élimination des  plus faibles.

En 1930, il est retourné en Espagne pour travailler à la clinique psychiatrique viesville. Mais il n’a pas trouvé  de Juifs en Espagne. Il a tourné les yeux vers cette partie de la société espagnole de couleur rouge qui demandait : « Liberté, égalité et fraternité » et qui, en outre, osait rompre avec le sacro-Saint ordre établi en demandant la réforme agraire et la nationalisation des moyens de production.
 »

« L’imbécile social inclut cette foule d’êtres incultes, maladroits, influençables, dépourvus de spontanéité et d’initiative, qui contribuent à faire partie de la masse grégaire des gens anonymes. » ( » la folie de la guerre. » Psychopathologie de la guerre espagnole « . 1939).

Au début de la guerre civile, le Colonel Vallejo-Nájera était professeur de psychiatrie à L’Académie de la santé militaire, il est devenu le plus gradé des services psychiatriques de l’armée franquiste et il a écrit abondamment sur sa théorie suprématistes et eugéniques, créant le cabinet de recherche Psychologie de l’armée, une copie de l’institut allemand qui diffusait les idées eugéniques nazies, et sur la dégénérescence de la race espagnole pendant la République, demandant comme une solution nécessaire de reprendre L’Inquisition, comme moyen de défendre la « Race hispanique ». ainsi dans son Livre « Eugénisme de l’ hispanité et régénération de la race » (1937), il exposait le canon de la race hispanique :
 » le phénotype amojamado, anguleux, sobre, austère, se transformait en un autre arrondi, ventru, sensuel, vénale et parvenu, aujourd’hui prédominant. le rapport de la figure corporelle avec la psychologie de l’individu est si étroit que nous devons considérer comme nécessaire de lutter contre la nébuleuse de Sanchos et la pénurie de don Quchotte . »

C’est pourquoi il a préconisé la résurgence d’une inquisition nécessaire contre ceux qu’il considérait comme des déprogrammé, des anticatóliques et des antimilitaristes qui corrompaient la race espagnole. Il affirmait  :
 » Remercions Nietzsche la résurrection des idées spartiates sur l’extermination des inférieurs organiques et psychiques, qui sont les parasites de la société. La société moderne n’admet pas d’aussi cruel postulats dans l’ordre matériel, mais dans le moral, il ‘y a lieu de mettre en pratique des mesures, qui placent les tarés biologiques dans des conditions qui rendent  impossible leur reproduction et leur transmission à la descendance des tares qui les affectent. .

Le moyen le plus simple et le plus facile de ségrégation consiste à placer dans les prisons, les asiles et les colonies les tarés, avec séparation des sexes. » (Antonio Vallejo-Nájera. « L’ eugénisme de la hispanité et la régénération de la race ». 1937).

En tant que chef des services psychiatriques de l’armée de franco, pendant la guerre civile et les premières années d’après-guerre, il a réalisé des études qui avaient pour mission de répondre à des questions de l’ordre de : est-ce que le rouge naît comme ça ou il le devient ?  Et quelle malformation amène un individu à adhérer au marxsime ?
 »

L’infériorité mentale des partisans de l’égalité sociale et politique ou des mécontents. La perversité des régimes démocratiques partisans du ressentiment assure la promotion des perdants avec des politiques publiques, contrairement à ce qui se passe avec les régimes aristocrates où seuls triomphent les meilleurs. » ( » Psychisme du fanatisme marxiste « ) dans la revue semaine médicale espagnole . 1939).

Ainsi entre décembre 1938 et octobre 1939, il a fait plusieurs études pour démontrer que les personnes d’idéologie marxiste avaient une tare mentale qui les rendait vulnérables. Le soi-disant  » gène rouge  » ou marxiste empoisonnait l’idéal de la race hispanique, considérant que la race hispanique avait remplacé là son fronton :  » Dieu, patrie et famille  » par les idées marxistes de la lutte des classes et le sentiment intérieur d’appartenance À la classe ouvrière, qui se sont reflétés dans son œuvre « L’ eugénisme de la hispanité et la régénération de la race ou psychisme du fanatisme maxriste », en analysant un groupe de brigadistes  internationaux prisonniers à San Pedro de cardeña (Burgos).

De sa recherche dans le camp de concentration de Saint-Pierre de cardeña, il a tiré plusieurs postulats s sur l’infériorité de l’idéologie marxiste exposée dans son travail  » Psychisme du fanatisme marxiste. Des recherches psychologiques sur des marxistes féminins criminelels « :
 » le candeur de l’idéologie marxiste et de l’égalité sociale qu’il préconise favorise son assimilation par des inférieurs mentaux et déficients culturels, incapables d’idéaux spirituels, qui trouvent dans les biens matériels offerts par le communisme et la démocratie la satisfaction de leurs soif animale. Le bas niveau mental et l’inculte trouvaient dans la politique marxiste les moyens de faciliter la lutte pour la vie, contrairement à tout autre régime social, en particulier les aristocrates qui encouragent le au des meilleurs. »

Ses idées scientifiques l’ont amené à affirmer que les marxistes étaient possédés par des complexes psychoaffectifs comme l’ambition, le arrivisme, l’envie, la rancune et la soif de vengeance face aux nationalistes chez lesquels  régnait le patriotisme, la religion et la responsabilité morale :
 » les marxistes aspirent au communisme et à l’égalité des classes en raison de leur infériorité, dont ils ont sans doute conscience, et c’est pourquoi ils peuvent être  considérés comme incapables de prospérer par le travail et l’effort personnel, s’ils veulent l’égalité des classes  Il  ne s’agit d’une volonté de s’lélever, mais de faire baisser à leur  niveau ceux qui possèdent un poste social important, acquis ou hérité. »

En mai 1939, Antonio Vallejo-Nájera S’est rendu à la prison de Malaga avec l’objectif  de soumettre à une expérience raciale 50 brigadistes marxistes d’âges différents et dont 33 étaient condamnées à mort, 10 À la réclusion à perpétuité et 7 à des peines de 10 à 20 ans. En diagnostiquant  les  » 13 sujets  » Qu’il définit comme :  » libertaires congénitales, révolutionnaires nées, qui sont inspirés par leurs tendances biopsychiques constitutionnelles qui   ont déployé une intense activité avec la race rouge masculine. »

Pour conclure que  » la femme rouge et la femme en général avaient des traits physiques d’une extraordinaire infériorité par rapport à l’homme  » et que  » le marxisme et la révolution unis à la femme devaient être traités médicalement, et non politiquement. »

Ce psychiatre franquiste affirmait que devant l’existence d’un gène rouge, les femmes avaient un virus qu’il fallait enlever et qu’être de gauche était lié à la perversion humaine. Sa misogynie absurde l’a amèné à affirmer que :
 » Rappelez-vous pour comprendre la participation du sexe féminin à la révolution marxiste il faut partir de sa caractéristique faiblesse d’équilibre mental, sa moindre résistance aux influences environnementales, l’insécurité du contrôle sur la personnalité (…) alors se réveillent l’instinct du  le sexe féminin  Il est de cruauté et il dépasse tout ce que l’on peut imaginer, précisément parce qu’il y manque les inhibitions intelligentes et logiques, par rapport à  la cruauté féminine qui n’est pas satisfaite par l’exécution du crime, mais augmente au cours de sa réalisation (…) en plus, dans les révoltes politiques elles ont l’occasion de satisfaire leurs soif sexuelles latentes. »

La haine qu’il éprouvait envers les femmes marxistes ou les tendances gauchistes, l’a conduit à publier diverses études qui l’ont conduit à affirmer qu’il était pertinent de voler les enfants en bas âge des femmes marxistes, pour aussi détruire leurs esprits et annuler leurs volontés ; ou que Le mieux, c’est que les rouges n’aient pas d’enfants :
 » L’idée des relations intimes entre le marxisme et l’infériorité mentale nous l’avions  déjà exposée dans d’autres travaux. La vérification de nos hypothèses a une énorme incidence politique sociale, car  militent dans le marxisme de préférences des  psychopathes antisociales, selon nous , la ségrégation de ces sujets dès l’enfance pourrait libérer la société d’une terrible peste. »

De cette idéologie et de tous ces postulats, après la fin de la guerre civile, et avec le soutien résolu du régime franquiste, il a lancé sa campagne pour psychiatriser la dissidence et vaincre les dangers qui menaçaient  l’Espagne,  par son Influence au sein du nouveau régime fasciste , il a eu une carrière jalonnée  « succès », qui l’a conduit à présider le 1950. ème congrès international de psychiatrie, tenu à Paris en 1950.

 

Le génie est-il voisin de la folie ? un texte de Jean-Philippe Catonné

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ce texte  pris sur le blog d’Olivier  douvielle ne fait pas référence à Aby Waburg, mais on ne peut s’empêcher d’y penser en le lisant… Cet apaisement de l’extrême tension d’un état inconstant et fragile par la discipline artistique qui est moins un résultat de « la folie » qu’un soulagement. tel qu’il fait sortir de l’incapacité à être par une reconstruction . Une fois de plus les approximations de Michel Foucault ont conduit la réflexion dans une impasse, quel que soit la sympathie que l’on peut avoir pour Michel Foucault, il a accompagne tous les mouvements issus de 1968 vers des aspects « rétro » et souvent réactionnaires. cette analyse par ailleurs complète également notre réflexion sur ce qu’on peut attendre de la littérature, du cinéma comme éclairage d’un époque, il faut savoir qu’à aucun moment « le génie » ne dit la vérité », mais il dit quelque chose qui doit être sans cesse recréé entre ce qu’il choisit comme matériau pour reconstruire sa propre subjectivité. L’art n’est pas simple « reflet » d’une époque, il doit être analysé selon ses propres objectifs mais aussi en lien avec la dite époque comme fait politique, agissant…  (note de danielle Bleitrach)

Le génie est-il voisin de la folie ?

Jean-Philippe Catonné[1]

http://olivierdouville.blogspot.com/2017/08/le-genie-est-il-voisin-de-la-folie-un.html

Résumé

Nous considérons la parenté entre génie et folie comme une idée reçue, un rapprochement hâtif qui n’avait pas échappé à la finesse ironique de Proust. Dans son Histoire de la folie, Michel Foucault associe justement la folie et l’absence d’œuvre. Reprenant, à la lumière des travaux actuels, l’examen des troubles ayant affecté Nietzsche, Van Gogh et Artaud, il apparaît cependant que la brillante analyse de Foucault manque de rigueur. Or, dès l’Antiquité, Platon et un élève d’Aristote avaient utilement éclairé cette relation entre le génie et la folie.

Mots clés

Génie ; folie ; créativité ; troubles de l’humeur ; Proust ; Foucault ; Nietzsche ; Van Gogh ; Artaud ; mélancolie antique.

Summary

We regard the link between genius and madness as a stereotyped idea, a hasty connection that hadn’t escaped Proust’s ironical sharpness. In his History of Madness, Michel Foucault associates properly madness and the lack of works. According to contempory studies, the disorders affecting Nietzsche, Van Gogh and Artaud, it appears, however, that Foucault’s brilliant analysis lacks rigour. And yet, as early as the Antiquity, Plato and a disciple of Aristotle’s had cast an interesting light on this relationship between genius and madness.

Key words

Genius ; madness ; creativity ; mood disorders ; Proust ; Foucault ; Nietzsche ; Van Gogh ; Artaud ; ancient melancholia.

Dans À la recherche du temps perdu, Proust met en scène des médecins aux propos savoureux. La fascination du docteur du Boulbon pour le « nervosisme » semble indéniable. Charcot aurait prédit qu’un jour ce confrère régnerait sur la neurologie et la psychiatrie. Il le leur rend bien si l’on en juge par ses déclarations : « Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux… sans maladie nerveuse, il n’est pas de grand artiste… il n’y a pas de grand savant ». Le docteur Cottard franchit un pas de plus. Ce médecin, familier de Mme Verdurin, n’hésite pas à affirmer : « Le génie peut être proche de la folie »[2]. Une telle affirmation mérite une discussion et, en premier lieu, un bref rappel historique. À la fin du XIX° siècle, paraissaient plusieurs ouvrages sur la parenté entre le génie et la folie, dont le célèbre Genio e follia du psychiatre Lombroso. Issu d’une tradition d’esthètes romantiques, ce thème n’est pas inconnu des salons alors fréquentés par Marcel Proust. Aujourd’hui, et depuis la deuxième partie du XX° siècle, certains associent plus spontanément, dans cette même veine, la folie à la « créativité ». Notons que cette évolution sémantique actuelle du terme de génie apparaît adéquate à un de ses deux sens fondamentaux, à savoir une « aptitude créatrice, portée à un degré supérieur », tout en précisant que la notion de génie reste un concept majeur de l’esthétique contemporaine[3]. Son acception moderne date du XVIII° siècle, théorie lisible, par exemple, dans l’esthétique d’Emmanuel Kant, lequel conçoit le génie comme un talent, don de la nature pour produire des œuvres d’art originales, exemplaires[4]. Or, il semble que Michel Foucault, sans pourtant reprendre à son compte des affirmations semblables à celles des médecins imaginés par Proust, ait lui-même succombé à une certaine esthétisation de la folie. Ni son exceptionnelle intelligence, ni la lucidité de nombre de ses analyses, sans parler de son style fulgurant ne l’ont mis à l’abri de ce rapprochement ambigu, comme nous allons le montrer. Voyons son Histoire de la folie : trois figures exemplaires apparaissent, celles du philosophe, du peintre et du poète, une trilogie de fous. « La folie de Nietzsche, la folie de Van Gogh ou celle d’Artaud appartiennent à leur œuvre, ni plus ni moins profondément peut-être, mais sur un tout autre monde »[5]. Certes, Foucault admet un « affrontement » entre la folie et l’œuvre. Ainsi « le dernier cri de Nietzsche… c’est bien l’anéantissement même de l’œuvre… où il lui faut se taire ; le marteau vient de tomber des mains du philosophe ». Après l’effondrement final du philosophe vient le drame du peintre automutilé : « Van Gogh savait bien que son œuvre et sa folie étaient incompatibles ». Même chose pour le poète puisque « la folie d’Artaud est précisément absence d’œuvre ». Cependant, la folie contraindrait à s’interroger et le monde serait requis à s’ordonner à son langage. La folie inaugurerait le temps de la vérité de notre monde, puisqu’il « se mesure à la démesure d’œuvres comme celle de Nietzsche, de Van Gogh, d’Artaud. Et rien en lui, surtout pas ce qu’il peut connaître de la folie ne l’assure que ces œuvres de folie le justifient ». Il nous reste donc à évaluer la « folie » de ces trois modèles et la relation qu’ils entretiennent avec leurs œuvres en recourant à leurs dossiers médicaux.

L’ambiguïté de Foucault

Nietzsche s’effondre le 3 janvier 1889 et entre alors dans un processus déficitaire sans retour, au sujet duquel on peut avancer le diagnostic de démence syphilitique comme le plus vraisemblable. Dans une étude récente, Fernandez-Zoïla reprend toute la documentation médicale disponible[6]. Il considère le diagnostic de syphilis avec méningo-encéphalo-vascularite inflammatoire comme certain, rendant compte de la paralysie générale progressive qui se développe chez Nietzsche jusqu’à sa mort, survenue en août 1900. L’entrée dans la démence fut contemporaine d’une moria, joie morbide qui, chez Nietzsche, se manifesta par un état d’excitation, entrecoupé par des moments de prostration, tableau clinique qui, déjà, inaugurait l’évolution déficitaire. L’A. écarte donc la simulation, une comédie d’emprunt de masques de la folie. Surtout, il exclut la folie elle-même et rappelle que Foucault aurait gagné à distinguer plus rigoureusement la folie et la démence. Alors que la première peut s’accompagner d’une capacité productrice, psychopathologique ou autre, la seconde se traduit bien par une absence d’œuvre, en raison d’un déficit progressif et irréversible. L’analyse mériterait d’être nuancée, puisque certaines formes de folie ont pu évoluer vers la démence et, qu’à l’inverse, une démence peut être précédée par une période pré-moriatique, productive et expansive. Pour Nietzsche, elle fut contemporaine de la composition de Ecce Homo et de Nietzsche contre Wagner. L’excitation euphorique ne s’est alors accompagnée d’aucun signe d’affaiblissement intellectuel. L’A. ne relève aucune incorrection manifeste et conclut à bon droit en acceptant ces deux dernières œuvres comme authentiquement philosophiques.

Voyons maintenant le peintre : Van Gogh n’était certainement pas dément, mais peut-on parler pour autant de « sa folie » ? À l’asile de Saint Rémy, les médecins diagnostiquent une épilepsie, plus exactement un état dit de « petit mal », lié à un foyer épileptogène du lobe temporal du cerveau, lésion qui donne des accès de désorientation appelés « absences ». Mais avant tout, Van Gogh serait affecté de mélancolie avec sentiments d’indignité et de culpabilité, état pouvant alterner avec des phases d’agitation maniaque accompagnées d’hallucinations visuelles, en particulier lors de l’épisode où il se tranche l’oreille. Sa peinture devient une acte créateur s’opposant aux accès mélancoliques, relation à la création dont Van Gogh est manifestement conscient. Karl Jaspers, non seulement remarquable philosophe mais aussi savant psychiatre, avait l’impression de se trouver en face d’un schizophrène, en contemplant les toiles de Van Gogh. À l’inverse, tout récemment, François-Bernard Michel réfute l’hypothèse de la folie, sachant qu’il vise à exclure chez le peintre une psychose dissociative. L’A. regrette que Van Gogh soit une référence obligée sur le thème « folie et créativité » ; il déplore que « les livres sur le folie utilisent sans scrupule en couverture ses autoportraits »[7]. Comme Artaud, il dénonce donc la thèse de la folie de Van Gogh, en exaltant cependant sa face humaine plus que son génie. Soumettons Artaud lui-même à cet examen. Quand il subit un internement psychiatrique à la fin des années trente, son délire mystique avec hallucinations et persécutions empêche toute forme de création, incapacité qui durera quatre à cinq ans. À partir de 1943, à l’asile de Rodez, il se remet à écrire, encouragé par le docteur Ferdière, et recommence à dessiner avec l’aide de Frédéric Delanglade, logé chez Ferdière[8]. Artaud quitte Rodez en 1946, départ qui sera suivi par deux types de mythe autour de sa personnalité. Les uns s’emparent de sa folie comme le symbole de la révolte et de l’inspiration créatrice. Les autres la nient purement et simplement : tel fut le cas de Henri Parisot, l’artisan de la publication des Lettres de Rodez. La position d’André Breton semble plus clairvoyante : il admet la folie et, pourtant, l’envisage comme compatible avec le processus de création, dès lors que la période aiguë est dépassée.

En conséquence, revenons à Foucault : nous ne saurions partager ni son analyse sur Nietzsche, ni sur Van Gogh, ni même sur Artaud, puisque, le plus probablement, si les travaux scientifiques sur lesquels nous nous appuyons s’avèrent exacts, les deux premiers n’étaient pas fous et que la folie du dernier lui a permis d’accéder à une certaine vérité qu’après avoir été traitée, apaisée. Et pourtant une liaison entre le génie et le trouble mental pourrait bien être mise en évidence. Quelle est-elle ?

La juste intuition des Anciens

Elle concerne les variabilités de l’humeur que les psychiatres actuels désignent sous le nom de troubles bipolaires de l’humeur de type II, associant une dépression majeure et des phases d’hyperactivité, dites hypomaniaques. Ainsi, on a pu calculer que 10 % de ceux affectés par cet état étaient des artistes, proportion de dysfonctionnement thymique d’ailleurs plus élevée parmi les écrivains, car 17 % d’entre eux présentaient des épisodes maniaques et 33 % des épisodes dépressifs[9]. Or une telle corrélation avait été déjà observée, dès l’Antiquité, en particulier par un élève d’Aristote, probablement Théophraste[10]. Selon l’auteur péripatéticien, les hommes d’exception, qu’ils soient philosophes, politiciens ou artistes sont des mélancoliques. Précisons qu’« être d’exception » traduit le grec per-ittos ou per-issos, c’est-à-dire en excès, qui dépasse la mesure. En effet, tout un chacun aurait une humeur inconstante (que les Anciens rapportaient à la bile noire ou melagcholia, c’est-à-dire la mélancolie), mais les êtres d’exception en auraient plus que la moyenne. Pour l’A., de ce fait, ils sont particulièrement créatifs et en même temps fragiles. Car, si le bon mélange de cette humeur inconstante vient à se rompre, ils basculent, soit dans des phases de ralentissement avec risque suicidaire, ce qui correspond à notre moderne mélancolie, dépression majeure, soit, au contraire, dans des états d’excessive confiance en soi, ce qui correspond à notre actuel état maniaque. Le créateur sera donc hors norme, tout en présentant un équilibre lui-même fragile. Cette intuition de l’auteur antique apparaît d’autant plus remarquable qu’il a la finesse de n’établir qu’une liaison contingente entre génie et mélancolie ainsi définie. Qui plus est, le pseudo-Aristote n’ignorait sans doute pas la pensée de Platon sur la création.

Les poètes sont inspirés par les Muses, par conséquent possédés par une force divine qui échappe à la raison. « La poésie composée de sang-froid est éclipsée par la poésie de ceux qui délirent »[11], écrit Platon dans le Phèdre, après avoir exposé la même idée dans l’Ion. Ainsi, pour expliquer le génie, à la gratuité platonicienne d’un don divin conférant un délire créateur, l’élève d’Aristote a substitué le hasard d’un mélange réussi dans une humeur variable. Pourtant l’un comme l’autre ont assez de lucidité et de bon sens pour distinguer le génie et la folie, au sens moderne de processus pathologique. L’aristotélicien considère le génie comme une personne dotée d’un mélange inné, envisage une bonne santé du mélancolique et sépare cet état d’un accident qui fait sombrer dans la folie. Quant à Platon, il distingue deux types de délires : ceux causés par impulsion divine, créateurs, et ceux causés par les maladies humaines[12].

Depuis au moins vingt-quatre siècles, par conséquent, on a su identifier un état de santé créateur, quoique inconstant et fragile ; on a su le distinguer d’un état pathologique. Le pseudo-Aristote savait reconnaître une mélancolie inadéquate à la création, tout comme Platon excluait de l’inspiration féconde certaines affections morbides. Les Anciens savaient bien que le la folie en tant qu’état pathologique aigu se caractérisait par une souffrance invalidante pour le génie créateur. Qu’en est-il alors de notre moderne « art des fous » ? Pensons à Aloïse Corbaz, découverte par Jean Dubuffet ou encore à Guillaume Pujolle, pour lequel Gaston Ferdière avait incité un de ses élèves à écrire une thèse. Chez ces êtres inspirés, dotés d’un authentique génie, la création accompagne le processus de reconstruction psychique, phase favorable à laquelle l’œuvre participe intensivement. Dans ces conditions, elle s’avère compatible avec un délire chronique, tel que celui d’Artaud. La stabilisation a mis à distance la folie en tant que crise. Ainsi donc, docteur Cottard, si le génie peut être voisin de la folie, il en est le plus souvent éloigné. Voilà qui n’avait sans doute pas échappé à l’ironie de Marcel Proust.

[1]Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2]Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1954, pp. 305, 306 et 1041.

[3]Cf. art. « génie » in Etienne Souriau, Vocabulaire de l’esthétique, Paris, PUF, 1990, pp. 785-788.

[4]E. Kant, Critique de la faculté de juger, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1989, § 46, pp. 138-139.

[5]Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p.555 et pour la suite des citations, passim, pp.554-557. Il est bien entendu que, dans mon esprit, la présente critique adressée à l’Histoire de la folie de Foucault ne prétend pas remettre en cause l’ensemble de l’ouvrage, à savoir une originale et admirable réflexion pour relativiser le concept de folie et l’inscrire dans une historicité, faite de périodes successives et singulières.

[6]Adolfo Fernandez-Zoïla, « Nietzsche et ses maladies », in Didier Raymond (sous le dir. de), Nietzsche ou la grande santé, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 97-131. Ajoutons que Bertrand de Toffol va dans le même sens que Fernandez-Zoïla. Au terme d’une magistrale leçon de neurologie, il retient le diagnostic de syphilis comme « hautement vraisemblable », in « Les yeux de Friedrich Nietzsche », op. cit., pp. 85-96.

[7]François-Bernard Michel, la face humaine de Van Gogh, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 1999, p. 46.

[8]Sur cette question, je renvoie à l’étude du dossier médical d’Artaud par André Roumieux et de l’analyse de la correspondance de Ferdière par Laurent Danchin, suivies d’entretiens recueillis en particulier par Jean-Claude Fosse, in Artaud et l’asile, Paris, Séguier, 1996, 2 vols.

[9]Philippe Brenot, Le génie et la folie, en peinture, musique et littérature, Paris, Plon, 1997, pp. 181 et 196.

[10]Aristote, L’homme de génie et la mélancolie, Paris, Editions Rivages, 1988, présentation de J. Pigeaud, p.56.

[11]Platon, Phèdre, 245a, trad. Paul Vicaire, Paris, Société d’édition « Les Belles Lettres », 1985.

[12]Ibid., 265a.

 

François Tosquelles sur la psychanalyse [vidéo]

«La qualité essentielle de l’Homme c’est d’être fou (…). Tout le problème c’est de savoir comment il soigne sa folie». François Tosquelles

«Tosquelles parle le tosquellan – une langue privée faite de castillan, de catalan et de français». Gaston Ferdière dans Les Mauvaises fréquentations.

François Tosquelles, psychiatre catalan ou plutôt « psychiste », comme il aimait à le dire, ne fut pas seulement révolutionnaire politiquement parlant, il le fut aussi dans le champ de la psychiatrie, étant à l’origine d’un mouvement, dit de « psychothérapie institutionnelle», dont la caractéristique essentielle pourrait être justement celle d’être un mouvement. Créer un déséquilibre comme mode d’expression d’une volonté de voir la vie l’emporter sur les tendances mortifères que sécrètent les institutions et la pathologie, tel pourrait être le sens de son combat comme il le fut et l’est encore pour nombre de ceux qui, à un moment ou à un autre, devinrent ses compagnons de route.

Pour aller plus loin: 
https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/03/17/une-politique-de-la-folie-par-francois-tosquelles/

La série en 5 articles de l’historien Philippe Artières et d’Eric Favereau sur Libération:

1/ 1940, quand le Dr Tosquelles arrive à Saint-Alban

2/ Quand le Dr Tosquelles combat la faim à Saint-Alban

3/ Quand le Dr Tosquelles rencontre Eluard à Saint-Alban

4/ Quand le Dr Tosquelles fonde la Société du Gévaudan

5/ Quand Saint-Alban pleure le Dr Tosquelles

 
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Publié par le février 14, 2018 dans psychanalyse, SOCIETE, THEORIE

 

Nature et enjeux des trajets chinois de la psychanalyse en Chine, du temps de Freud. Des questions pour aujourd’hui ? 

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françois Jullien je crois a tenté d’établir des convergences , des points de capiton entre l’attitude recommandée par Freud à l’analyste (« une attention flottante », une opposition qui n’en est pas une pour un chinois dans sa dialectique) et celle si culturellement naturelle au Chinois, Nous sommes devant un monde si énigmatique que personnellement j’ai été tentée de l’aborder par les pratiques divinatoires origine de l’écriture sur les carapaces des tortues… J’avais le sentiment sans doute abusif qu’il y avait là une clé que l’on aurait dû me laisser explorer à mon goût au lieu de m’imposer l’impossible prononciation en prétendant que la langue devait être parlée… C’est un univers dont Olivier Douville nous donne une autre porte mais peut-être n’était-elle que pour lui, à moi qui ne suis que vision il manque l’oreille musicale qui est la sienne pour entendre l’autre mais nous sommes d’accord, il faut refuser l’exotisme, l’orientalisme comme dirait le plus juif des palestiniens E.Said.. (note de danielle Bleitrach)

 

 

Olivier Douville 

(Maître de conférences hors classe des Universités, Laboratoire CRPMS Université Paris Diderot, Association française des anthropologues)

Préambule

Les six séjours que je passa en Chine, dont deux à Taipei, furent le plus souvent consacrés à de l’enseignement, de temps à  autre je menai des supervisions, à Chengdu ou à Shangai d’équipe soignantes en psychiatrie ou de collègues se risquant à la pratique psychanalytique.  Ce fut le professuer Huo Datong, analysant de Michel Guibal puis « passeur » de ce dernier qui m’accueillit en Chine, nou s étions en 2004, et je faisais partie  de toute une palanquée de psychanalystes européens, tous avides de rencontrer un collègue de l’empire du milieu et ses disciples et élèves.

Il y avait de quoi être ému, excité aussi tant la Chine fascine ou  fait peur à l’opinion, tant elle distrait ou occupe un certain nombre  de psychanalystes français. Huo Datong est un personnage obstiné, intelligent, qui est continûment attelé à la tâche de diffuser la psychanalyse en Chine, à partir de l’œuvre lacanienne. Il y parvient.  Psychanalyste et enseignant en philosophie à l’Université du Sichuan, dans la bonne ville de Chengdu, il forme des étudiants  qui, très vite, se mettent à la tâche d’écouter enfants et adolescents en difficultés scolaires graves, le plus souvent,  de plus on les voit fréquenter assidûment les locaux de l’Alliance française où ils apprennent le français pour décrypter Lacan ou Dolto. Ils viennent parfois faire des thèses en France. En retour des psychanalystes français se rendent à Chengdu où ils assurent à chaque fois deux semaines d’enseignement et font quelques supervisions de pratiques aidés par des interprètes dévoués et habiles. Je me suis rendu à l’invitation de Huo Datong en décembre 2006 pour exposer deux semaines durant mes travaux sur l’adolescence des mondes contemporains. Ce fut l’occasion de discussions amples, denses, urgentes qui galopaient à  travers les jeunes terres de la psychanalyse là-bas naissante. J’étais chez eux, ils étaient chez moi. On avait le sentiment que tout commençait. Nous avions besoin de cette solide naïveté pour nous considérer comme des pionniers, ce qui d

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 1/ Des prémisses jusqu’aux mouvementx d’émancipation

Mais avant nous, bien avant nous et avant ce centre de Chengdu courageux et un peu marginal, les intellectuels chinois n’étaient pas restés indifférents à la Chine, loin de là. Et c’est une part de cette histoire que j’ambitionne de tracer pour vous. Autant le dire en un mot : du vivant de Freud la psychanalyse s’est rapidement diffusée dans le monde entier et tout particulièrement en Asie. Ce sont surtout les éclosions de mouvements intellectuels voulant s’affranchir des tutelles coloniales ou des servitudes archaïques qui se tournèrent vers le freudisme, tenu pour un mouvement émancipateur du sujet individuel et social ; nuançons, cette réception ne s’est pas toujours accompagnée d’un développement de la pratique psychanalytique ou de la fondation d’institutions. La Chine fut plus réfractaire que ne le fut l’Inde (région du Bengale) ou le Japon, où les principaux théoriciens et praticiens réinterprétèrent la notion de « complexe d’Œdipe » en fonction de leurs cultures, apportant à la controverse sur l’universalité de l’œdipe un matériel original qui fut méconnu en retour par les psychanalystes européens.

L’intérêt de l’intelligentsia chinoise pour le freudisme provient du fait qu’elle y voit une discipline émancipatrice. C’était surtout à la langue japonaise qu’étaient empruntés toutes les notions qui parlent de psychisme et d’inconscient jusque dans les années 1920, Ainsi, en 1912, La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) qui a publié l’année précédente un article sur la notion d’inconscient sans le référer au sens qu’il prend en psychanalyse (dans un article « Prospérité et ruine de l’Europe et de l’Amérique »), mentionne cette fois-ci le  nom de Freud dans un texte « L’interprétation psychologique de Roosevelt » qui est la traduction d’un article américain.

Deux années plus tard, Qian Zhixiu (1883- 1948), essayiste et auteur d’ouvrages de vulgarisation sur des grands philosophes occidentaux dont Socrate et des hommes politiques dont O. Cromwell et A. Lincoln, publie dans la Revue Orientale une Etude des rêves. Cet article, tout en confondant les thèses de Freud avec les conceptions traditionnelles des rêves où reviennent les fantômes, dégage toutefois l’intérêt de la thèse selon quoi le  rêve est  réalisation de désir.

La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) reconduti sonintérêt pour le freudisme et elle mentionne dans un de ses articles la technique de l’association libre, mais il ne s’agit que d’une traduction d’un texte en anglais du Mc Clure’s Magazine portant sur L’ « Interprétation des rêves ».

Un an après La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) mentionne le nom de Carl G. Jung dans un article traduit du Japonais par Paochang et qui porte sur le rêve.

Quelques lettrés bénéficient ainsi de maigres lueurs sur la psychanalyse par le truchement de quelques notations disséminées dans des revues qui se veulent au goût du jour, par quelques de traductions embarrassées et marquées de cela que la langue chinoise qui parle de psychologie ne fait qu’importer à sa sauce  des mots que trouve la langue japonaise pour décrire les processus psychiques.

C’est bien en 1921, et nullement avant, que la présence du freudisme va prendre une importance et elle est liée aux mouvements politiques qui coalisent la colère des jeunes intellectuels encore trop assujettis à une stricte bureaucratie d’allure confucéenne. Cette année-là, Zhang Dongsun (1886-1973) publie, en février, dans la revue Minduo (Le tocsin du peuple) un article, « De la psychanalyse », s’il mentionne Freud et Breuer, il ne dit rien de la collaboration entre eux deux, et repère bien ce qu’est le trauma psychique (qu’il traduit par l’expression « blessure du cœur ») la cure de parole, la théorie du refoulement et la censure ; d’autres psychanalystes sont mentionnés dans la bibliographie de ce texte riche de 17 auteurs, dont Ferenczi, Adler, Jung, et Pfister. Zhang Dongsun sera lié aux  réformateurs sociaux à partir des années trente, et l’onp eut voir en lui  le seul philosophe chinois à avoir créer son propre système de pensée épistémologique puissamment bâti aux confluents du bouddhisme et de la philosophie occidentale, notamment celle de Kant et celle de Bergson. Lors d’une cérémonie qui se tint en la Cité Interdite en 1921, il fut nommé par l’empereur Xuan Tong à l’Académie Chinoise. Zhang Dongsun n’est pas trop égaré devant les textes rédigés en allemand ;  bien que non engagé dans une pratique de soin, il repère finement certaines thèses de Freud. Il souligne que, pour le psychanalyste, il n’y a pas une grande  différence entre le normal et le pathologique, aussi écrit-il que «  Freud est parti de la psychiatrie et des traitements pour s’avancer jusqu’à une science  psychologique pour gens normaux ». L’article qui connaît un grand succès est, en revanche, très critique par rapport aux thèses concernant la sexualité infantile. Zhang Dongsun est lié à l’un des inspirateurs du mouvement du 4 mai 1919, Liang Qichao (1873-1929), le plus important chef de file des lettrés réformistes de son époque à qui le philosophe Zhang Junmai (1886-1969) le présenta. Les deux Zhang avaient suivi les enseignements d’un Maître Bouddhiste, Di Xian, à Tokyo, en 1907. Ensuite, et de retour en Chine ils fondent dès 1912 avec Liang Qichao plusieurs revues dont Jiefang Yu Gaizao (Libération et réforme). Ils fondent, au cours de l’automne 1918, l’Association des Nouvelles Etudes qui a pour objectif d’étudier les expériences politiques et idéologiques avancées de l’Europe. Zhang Junmai et Liang Qichao partent en Europe en 1918, après la défaite électorale du  candidat de son parti à l’élection présidentielle. Lors de cet exil, ils étudient les formes politiques de l’état, et projettent d’inviter en Chine des intellectuels, dont B. Russel, H. Bergson, Keynes, Tagore (qui se rendra en Chine en 1924). Le mouvement de mai, initié par des intellectuels progressistes avides de connaissances modernes, met fin à la dynastie mandchoue, prône une forme de patriotisme éclairé pour une Chine moderne tout en se montrant réceptif et même  avide des savoirs occidentaux. La jeunesse chinoise qui s’y implique est également prise par un sentiment d’indignation nationaliste, le traité de Versailles ayant, en 1919, accordé aux Japon les anciens territoires allemands du Shandong et de la Mandchourie au lieu de les restituer à la Chine.

C’est toujours en 1921, à Shanghaï, que 12 intellectuels forment le parti communiste chinois et scellent une alliance avec le Guomindang, parti nationaliste de Sun Yat Sen qui fut, en 1912, un éphémère premier président d’une non moins éphémère République chinoise.

Zhang Dongsun accompagne Bertrand Russel (1872-1970) dans un cycle de conférences données à Shanghai,  à Pékin et, surtout dans la province de Hunan entre octobre 1920 et juillet 1921. S’il s’agit pour Russel de s’interroger sur la modernisation de la Chine, il lui est demandé de prononcer des conférences devant un public éclairé de développer ses idées et d’apporter des connaissances à propos du développement contemporain des sciences occidentales. Sa venue fait écho au mouvement de mai 1919 mais elle a été préparée bien avant par l’Association des Nouvelles Etudes, rebaptisée Etudes communes  et est par elle financée. Fu Sinian (1896-1950) l’un des leaders de ce mouvement rend un hommage appuyé aux principes de la   logique formelle « fondement de la philosophie pratique que nous avons besoin d’emprunter et d’adopter en Chine », il écrit lui aussi une Introduction à la  psychanalyse mais ne va  pas au-delà de cinq chapitres qu’on ne verra édité à Taiwan qu’en 1952.  Russel, quant à lui,  évoque l’inconscient dans la conférence donnée à propos de son livre L’Analyse de l’esprit et qui est intitulée « L’instinct et l’inconscient ». Elle paraîtra en novembre 1922 dans The New Leader (n° 5). Les conférences de Russel étaient intégralement traduites dans les journaux chinois. Russel, fin lecteur de Rivers, voit dans la psychanalyse une technique de la révélation de la vérité et de la vie instinctuelle de l’humain. Sa théorie du refoulement  fait se confondre ce concept avec la notion de répression, mécaniste, elle classe les instincts avec des valeurs positives ou négatives suivant les circonstances. Ainsi, les guerres donnent le plus d’extension au mécanisme de la répression de la peur, etc. Russel qui a étudié l’article de Dongsun dénie également toute valeur à la théorie de la sexualité infantile.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 2/ Des esthètes et des poètes

De son côté, Zhu Guangqian (1897-1966) qui a fondé les études modernes d’esthétique en Chine écrit dans la revue Dong Fang Za Chi L’inconscient et la psychanalyse de Freud.

L’année suivante Pan Guangdan (1899-1967)   étudie le narcissisme d’une femme, poétesse de l’époque Ming, Feng Xiaoqing, au moyen de ses œuvres littéraires et de sa biographie. Pan Guangdan est un sociologue, spécialiste des questions de sexualité.

Le rêve chinois, l’écriture chinoise fait rêver Freud et quelques-uns de ses élèves

Faisons un saut en retour en Europe, la Chine fait signe aux psychanalystes regroupés autour de Freud. En 1916 Freud de son  côté , lors des années de guerre, rêve à cette immense civilisation chinoise, qui, bien qu’ayant connu de rudes secousses militaires et de virulentes guerres intestines, lui semble un pays immémorial, loin des conflits. Comme bon nombre d’entre nous, il rêve le Chine en sépcualtnsur son système d’écriture. Ainsi écrit-il, en 1916, dans L’introduction à la psychanalyse : « La langue et l’écriture chinoises, très anciennes, sont aujourd’hui encore employées par 400 millions d’hommes. Ne croyez pas que j’y comprenne quoi que ce soit. Je me suis seulement documenté, dans l’espoir d’y trouver des analogies avec les indéterminations des rêves, et mon attente n’a pas été déçue. » Nous n’en saurons guère plus, plus tard Freud eut le bonheure d’entretenir une correspondance avec un chinois et à peu près au même moment un linguiste français, féru de psychanalyse s’inbéressa à l’écriture chinois. J’y reviendrai

Six années plus tard, Karl Abraham apprend au Comité secret qu’un professeur de Pékin envisage de traduire les œuvres de Freud , qu’il connaît dans leurs versions allemandes et anglaises, mais devrait pour cela créer de nouveaux idéogrammes. Ainsi, les idéogrammes chinois qui symbolisent le « cœur » et la « puissance » devraient se combiner pour traduire « l’inconscient ». Ernest Jones écrit, le 15 février : « De ce que nous savons ici de la renaissance de la pensée dans la Chine moderne, j’inclinerais à penser que la psychanalyse pourrait se propager rapidement dans l’ensemble du pays ; le Verlag doit être ouvert à ce genre d’éventualités, bien que nous ne puissions guère nous attendre à ce que Rank ajoute une section de chinois à toutes les autres tâches dont il s’occupe en ce moment. A ce propos, le sens du mot Herz-Kraft (“puissance du cœur ») ne serait-il pas plus proche de celui de la Libido plutôt que de celui de l’Inconscient ? ».

La chine atemporelle fascine, l’actualité de la Chine indiffère.  En 1927, Marie Bonaparte demande à un sinologue, Georges Soulié de Morant (1878-1955, membre du corps diplomatique français en Chine, un des promoteurs de l’acupuncture), d’écrire deux articles concernant la Chine : un sur les Chinois et les rêves, l’autre sur la psychiatrie en Chine. Le premier de ces articles est paru dans le numéro 4 de la Revue Française de Psychanalyse que dirige alors Marie Bonaparte sous le titre : « Les Rêves étudiés par les Chinois ». L’auteur répertorie les rêves mentionnés dans Mémoires du Coffret de Jade rédigé par Siu Tchenn (né en 239 après J.-C.) Ultérieurement, Maurice Bouvet fera suivre ces rêves de notes personnelles concises. Exemple : le rêve « Un aigle vole » (page 743) : La dame Tchou, épouse de Yo Ro, étant sur le point d’accoucher, rêva qu’un aigle volait dans sa chambre et se posait sur sa tête. Elle mit au monde Ioda Fei qui fut Grand Maréchal et reçu le titre de roi. Bouvet retient la mention : « Rêve de puissance ». Autre rêve : « Arracher les cornes d’un bélier » (page 739) : Au moment où le duc de Prei était encore gardien des rues, il rêva qu’il poursuivait un bélier et lui arrachait cornes et queue.Tann-lo expliqua en se servant des idéogrammes : « Un bélier yang dont on enlève les cornes et la queue, cela fait wang, roi. » Et en effet, plus tard, il devient roi de Rann, pour accomplir ce présage. Bouvet signale : « Rêve de castration du père ». En 1932, Soulié de Morant initiera Antonin Artaud (1896-1948) à la culture chinoise et lui fera expérimenter l’acupuncture

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 3/ Traduire …, « l’événement Lu-Xun »

Le jeu des traductions commence, jeu qui n’est pas terminé loin s’en faut, quelque que soient les qualités de précision et de hardiesse que représnete la traduction du Vocabulaire de Laplanche et Pontalis à Taiwan, en 2000 par  Shen Zhizhong et Wang Weng[1]

Nus sommes maintenant en 1924 et faisons la rencontre du romancier romancier Lu-Xun. C’est d’abord en tant que traducteur qu’il se rapproche de la psychanalyse. Il  traduit et commente le texte  Kumon no shôchô (Les symboles du désespoir) du critique littéraire et romancier japonais Kuriyagawa Hakuson (de son vrai nom Kuriyagawa Tatsuo 1880-1923) qui lui fera connaître les textes de Freud. Lu Xun traduira ultérieurement un autre roman de Kuriyagawa, Hors de la tour  d’ivoire, ces deux textes traitant de la création littéraire à partir des conceptions modernes de l’Occident. politique, Kuriyagawa qui se réfère à Freud affirme que l’art prend sa racine dans la souffrance et dans ce qui contrarie l’expression immédiate de la force vitale. Dans une société qui voyait dans l’expression graphique et plastique l’expression d’un équilibre harmonieux entre l’homme et son monde, l’idée que l’art pouvait exprimer une lutte et une souffrance psychique était une affiramtion novatrice et troublante. La traduction de Lu Xun aura un impact sur la jeunesse chinoise lettrée

Lu Xun, écrivain,  cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera  grandement déçue. De son  œuvre littéraire, le moins que l‘on puisse en dire est que  les textes qui la composent fonctionnent  comme un ensemble de questions posées aux nouvelles modalités de subjectivation dans la Chine dont il est contemporain.  Lu Xun est l’exemple même (quoiqu’il soit bien appauvrissant de le réduire ainsi) du sujet en prise avec l’Histoire, avec le temps historique et traumatique des guerres et des défaites, des révolutions et des trahisons mortifères. La vie de Lu Xun est traversée par les premiers bouleversements que connaît La Chine et qui vont la transformer radicalement. Dans sa préface à deux textes de Lu Xun : « Le journal d’un fou » et « La véritable histoire de Ah Q », Jean Guiloineau nous rappelle que Lu Xun est âgé de 19 ans quand éclate la révolte des Boxers, qu’il a 30 ans quand chute l’Empire, 38 ans lors du « Mouvement du quatre mai », et 40 ans à la fondation du Parti communiste chinois[2]. En octobre 1936, il meurt, un an après la fin de la Longue Marche qui se conclut par l’arrivée de Mao Zedong à Yan’an.

Par ailleurs, il est clair que la démarche intellectuelle de Lu Xun – et sa façon même d’aller au-devant de ce que l’Occident bouleversait en son sein, en donnant jour à des savoirs nouveaux, dont la psychanalyse – ne participe pas d’une volonté d’assimiler simplement l’Occident et de le rendre inoffensif pour un chinois « classique ». Pas d’indifférence chez lui, du moins au début. Mais, au contraire, la recherche d’un possible point d’appui dans des savoirs autres et dans des modes inédits de parler de l’étranger intime et du réel pulsionnel. Lu Xun cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera, on le sait, grandement déçue. Il y aurait donc là pas mal de problèmes ou de malentendus à faire valoir et à travailler encore

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 4/ La réception des psychologues

La réception de la psychanalyse en Chine va aussi suivre des voix bien plus académiques, où elle a souvent couru le risque d’être réddutie à une technique psychothérapeutique ou à une psychologie simplifiée. En 1925, Le psychologue Gao Juefu (1886-1968) fait paraître un survol critique des thèses de Freud. Gao Jeufu, qui a enseigné à Chengdu après avoir été envoyé étudié la pédagogie à Hong Kong, travaille comme psychologue à Shanghai et Nanjing. On lui doit la première traduction d’un texte de Freud, la conférence « Origine et développement de la psychanalyse », prononcée à la  Clark University. Cette traduction sera publiée en deux fois dans Jiao

La fin des années 1920, est un temps fort, de la traduction de l’œuvre freudienne en chinois. En 1929 paraît la raduction de la Selbsdarstellung (Présentation par moi-même)  de Freud par Hsia Fu-Hsin, souvent tenue à tort pour la première traduction de Freud en chinois. La même année paraît également une traduction de Psychologie des masses et analyse du moi par Xia Fuxing, à Shanghai, ce qui s’explique aussi par  l’estime en laquelle sont tenus en Chine les travaux du sociologue Le Bon, une source importante de cet essai de Freud.

De son côté, Zhang Dongsun rédige, après celui de la philosophie européenne son ABC de Psychanalyse où il passe en revue les concepts de base des théories de Freud, de Jung et d’Adler. Les lapsus et les oublis de mots constituaient pour l’auteur des avancées qui « dépassaient le pouvoir explicatif de la psychologie générale ». Zhang Dongsu cite Freud en appui de son propre système moral qui vise à rétablir un équilibre et une harmonie traditionnelle dans le système social de la Chine de son temps, en éradiquant le meurtre et la prostitution par un entraînement à la discipline de la sublimation. Cette collection « ABC » est destinée prioritairement  aux écoles secondaires. Elle est entreprise militante afin de   généraliser et permettre à chacun d’entrer dans ces nouveaux savoirs et d’affranchir ces disciplines de l’emprise de la classe des lettrés ». Le texte de Zhang Dongsun est précis, serré et presque encyclopédique, un glossaire des notions fondamentales de la psychanalyse est proposé en chinois. L’auteur refuse toujours de souscrire aux thèses freudiennes cardinales concernant la sexualité infantile.  Ce livre est dédié à l’âme de Liang Qichao.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 5/ le politique à nouveau

Un autre contact chinois se noue avec Zhang Shizhao (1886-1973). Né à Whuhan, cet homme est un lettré et un juriste. Engagé politiquement très tôt, participant aux évènements contre la Russie, arrêté souvent, emprisonné parfois, sa vie est d’errance féconde entre la Chine, le Japon et l’Europe. C’est sur un bateau de retour vers la Chine et quittant l’Europe qu’il  découvre avec passion Totem et Tabou. Il déchiffre Freud avec passion. Nommé en 1924, Premier Ministre, chargé des questions d’éducation, il quitte son poste en 1927 Il a occupé des positions importantes dans le gouvernement chinois avant et après la révolution de 1949. Hautement représentatif de ces intellectuels chinois qui voient dans les sciences humaines occidentales des ferments d’émancipation d’une population et d’une élite enkystées dans des traditions et des modes de pensée pétrifiées,  Il fut le seul chinois à correspondre avec Freud. Il écrit à Freud une lettre enthousiaste, militante où il indique que chaque famille chinoise devrait posséder un livre du psychanalyste et demande ce que la psychanalyse pourrait faire pour la Chine. Sa fille, Zhang Hanzhi, sera le  professeur d’anglais de Mao-Zedong. Réponse de Freud à Zhang Shizhao, en mai :  « Très estimé Professeur, Quel que soit la direction que prennent vos intentions, en frayant une voie pour le développement de la psychanalyse dans votre patrie – la  Chine, ou en donnant  des contributions à notre revue Imago dans  lesquelles vous mesureriez nos hypothèses concernant les formes d’expression archaïques au matériel de votre propre langue, j’en serai fort heureux. Ce que j’ai  cité dans mes travaux sur la Chine provient d’un article de la onzième édition de l’Encyclopedia Britannica. »

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 6/   Traduire encore ……

En 1930,  Zhang Shizhao, traduit à son tour la Présentation de Freud par lui-même (1925) qui paraît à Shanghai (The commercial Press). Sa traduction s’appuie sur le texte allemand, à la différence des traductions de Gao Juefu qui en passent par les versions anglaises des textes de Freud. La lettre qu’il a reçue de Freud datée du 27 mai 1929  servira de préface à cette traduction.

Zhu Guangqian a quitté Hong Kong où il était étudiant en 1925 pour un périple européen d’études en esthétique (Edimbourg, Londres, Paris et Strasbourg où il est nommé Docteur). D’Europe il écrit deux livres qui sont publiés en Chine, à Shanghaï : Les écoles de la psychologie pathologique et La psychologie pathologique. Il y présente les théories de Janet, Freud, Jung et Adler.

Les écrivains ne sont pas en reste et Guo Moruo (1892-1978, écrivain et homme politique) écrit un livre de  souvenirs d’enfance  Wo de you nian ; mon enfance) qui sera  publié en 1931 à Shanghai  aux Editions de Wenyi. Fait rare, il mentionne la psychanalyse en rapport à son propre vécu enfantin et il parle tout particulièrement des hallucinations  acoustiques de son père, en commentant ainsi : « c’est   l’effet de l’inconscient se projettant en l’extérieur »

En 1931, Gao Juefu traducteur de L’introduction à la psychanalyse et, ultérieurement, – il traduira en 1933, des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse – rédige  une revue critique sur Freud et   en 1931, un article sur ce dernier « Critique de Freud et de la psychanalyse ». S’il adhère à l’idée d’une causalité psychique, tout comme Zhang Dongsun il critique vivement la théorie freudienne de la sexualité. Pour autant le rôle de Gao Juefu sera important dans la diffusion du freudisme en Chine tant son refus de toute psychologie trop objectiviste, et c’est ce qui lui fait tenir à la psychanalyse, rend possible la pensée de la causalité psychique et le rapprochement entre psychopathologie et vie quotidienne. De plus, sa position de vice-doyen de l’Université de Nankin donne à ce qu’il retient des thèses freudiennes une audience importante. C’est de tous les diffuseurs du nom de Freud celui qui aura la plus vaste audience et la plus ferme autorité.  1933 Gao Juefu publie sa traduction des Conférences sur la psychanalyse

Si les psychologues dont, au premier rang desquels Gao Juefu, tentent d’adapter la portée de la psychanalyse à une psychologie académique, les écrivains souvent penseurs du politique  ou militants, entendent plus finement ce que serait alors la force émancipatrice de la  psychanlyse. Penseurs du conflit politique, ils portent tout leur intérêt à  ce qui surdétermine conflit psychique et lutte politique. Sont-ils en cela des précurseurs d’un Lacan assennat que l’inconscient c’est le politique ? Ils ont en tout cas parfaitement reçus  cette base de la pensée freudienne du moi qui indique que la psychologie individeulel est aussi une psychologie sociale. Ce qu’ils ont compris, bien plus nettement et mieux que bine des doctes universitaires est que certaines des thèses « sociales » ou « anthropologiques » de Freud permettent de situer ce que serait un sujet du politique – modernité du sujet qui émerge et insiste dans l’actuel de leur temps,   et dont ils font une figure de la modernité. Ye Qing, de son vrai nom Ren Zhuoxuan (1896-1990) polémiste et ex-dirigeant des jeunesses communistes en rupture de parti – il rejoindra les rangs du Guomindang – défend les recherches de Freud contre un ensemble de procès issus des représentants de la psychologie behavioriste (dont Guo Renuyan et Huang Weirong). Depuis la création d’une société chinoise de psychologie, en 1921, et d’un Journal chinois de psychologie, où l’on ne dénombre que 4 articles traitant de la psychanalyse en 4 années de parution, et en dépit des efforts de quelques intellectuels et psychologues chinois, la psychiatrie et la psychologie en Chine sont alors étroitement marqués de behaviorisme. Ye Qing renoue avec la façon dont peu de temps avant lui des intellectuels et des figures politiques ont accueilli les thèses de Freud ou, du moins certaines d’entre elles. Il souligne l’analogie entre le rêve et la création littéraire laquelle constitue, selon lui, une suite organisée de rêve et d’hallucination écrite. Il a publié de nombreux textes sur la philosophie occidentale et sur le matérialisme. Défendant la thèse de la réconciliation dialectique de la matière et de l’esprit, il prône la réunification du PCC et du Guomindang et de leurs armées. L’éloignement géographique et intellectuel de ce grand esprit qui suscite la méfiance du pouvoir et de l’opinion ne permet pas une grande diffusion ni une grande influence des prises de positions pro-freudiennes éclairées dont il fait montre.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 7/ Des psychanalystes européens s’établissent en Chine

Dès les années trente, il se fait un tournant la Chine accueillera des psychanalystes européens, ce détour par la Chine, s’accentuera avec à la fin des années trente en raison des menaces que nazisme fait peser sur bien des psychanalystes européens

Fany Halpern (1899-1952), missionnaire et médecin allemand fut invitée en Chine en 1933 afin d’enseigner au Collège de Médecine de Chine à Shanghai. Elle fit ensuite des exposés et donna des cours à la St. John University  et au Collège Médical des Femmes Chrétiennes, toujours à Shanghai où, en 1935, elle dirige le premier hôpital psychiatrique moderne de la Chine. Elle introduit dans ses indications thérapeutiques et ses pratiques cliniques un zeste de freudisme très humaniste. Elle développe un Comité d’hygiène mentale à Sahangaï ou des bénévoles  travaillent dans divers lieux de soin psychique et de guidance infantile. Son activité de publication est intense, de loin en loin, quelques mentions sont faites à la psychanalyse.

Puis, en 1936, Richard S. Lyman (1891-1959), formé à l’Université Johns Hopkins, passe un an à travailler dans le laboratoire de Pavlov en Russie, puis une année à l’Hôpital de la Croix-Rouge de Shangai ; il devint ensuite directeur de l’Unité de neuropsychiatrie au Peking Union Medical College (Pékin), de 1931 à 1937. À Pékin comme à Duke University, il s’assura que ses étudiants lisent Pavlov et peut-être davantage encore Vladimir Mikhaïlovitch Bechterev (1857-1927). Il importa de plus au Peking Union Medical College le savoir neurologique allemand, notamment les travaux de Leo Alexander. En fait, ce savoir médical allemand, autrefois si dominant en Occident, avait déjà été importé au Peking Union Medical College car, selon Bullock en 1920, la bibliothèque de ce collège « comportait 50 000 thèses allemandes » ; mais on peut se demander combien d’étudiants chinois en médecine pouvaient réellement les lire et les utiliser. Un collègue de Lyman, Bingham Dai (1899-1996), fut influencé par la formation psychanalytique qu’il reçut aux Etats-Unis avec Harry Stack Sullivan, avant d’aller au Peking Union Medical College de 1935 à 1939 (même s’il ne devint pas un analyste accrédité) ; toutefois, il avait fait sa maîtrise et son doctorat de sociologie à l’école de Chicago et son mémoire portait sur la dépendance à l’opium à Chicago ! Dai est devenu le premier psychothérapeute chinois formé à la psychanalyse, exerçant à Pékin, il pensait comprendre les problèmes de personnalité en les situant dans leur contexte socioculturel. Il lui fallut quitter la Chine suite à l’invasion japonaise, à la fin des années trente.

En 1939, Adolf Josef Storfer, qui fait partie des dix-huit mille réfugiés germanophones à Shanghai fonde la revue die Gelbe Post, qui, trait d’union entre ces émigrés de fraîche date, donne toutes les deux semaines des nouvelles du Vieux Monde et des sciences humaines dont la psychanalyse et la linguistique et fourmille d’informations sur la vie à Shanghai, l’histoire et la culture de la Chine, la politique au Japon, la situation en Mandchourie. La Chine reste jusqu’en août de cette année le seul pays au monde qui permet aux juifs d’immigrer en ne les soumettant pas à de pénibles et longues formalités administratives  ailleurs, les délais  atteignent au moins deux mois

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud  8/Psychologies et écrivians ont un rapport différent au freudisme

Tout au long de ces années qui voient des psychanalystes ou des soignants européens férus de freudisme s’établir en Chine, l’intérêt des psychologues  et des écrivains chinois pour le corpus freudien ne faiblit pas. férusGao Juefu publie sa traduction des Nouvelles Conférences sur la psychanalyse. Cette traduction et de même l’ensemble de ses versions est indirecte et elle  s’appuie sur la traduction anglaise.

Lu-Xun,  de nouveau,  évoque Freud dans la préface des Contes anciens à notre manière  « Encore n’ai-je utilisé que les théories de Freud pour expliquer la genèse de la création (création de l’homme et création littéraire »). Il semblerait que Lu Xun ait été déçu par des vulgarisations  trop commodes de la théorie de la sublimation réduisant tout à fait celle-ci au confort adaptatif, aux félicités de l’art « bourgeois ». En  hyper-singularisant le destin de la pulsion, un tel affadissement théorique rend peu discernable, voire  incernable, ce qu’il y a de collectif dans le rapport de chacun à l’inconscient.  Lu-Xun, tout comme bien des littérateurs de son époque s’intéressera grandement à la métapsychologie des pulsions et de leur destin sans pour autant souscrire au cœur même du freudisme, soit la théorie de la sexualité infantile

La pièce de théâtre L’Orage, rédigée en 1933 par Cao Yu (de son vrai nom Wan Jia Bao, 1910-1996) et publiée en 1934 dans Wenxue Jikan  (la Revue trimestriele de Littérature), fut interdite pour outrage public à la pudeur par les autorités chinoises car il y était question d’une passion amoureuse entre le héros et sa marâtre. Le théâtre parlé, en opposition au théâtre traditionnel, chanté,  de Cao Yu a pour thème favori est le disfonctionnements de la société et de la famille chinoise. Traduite en japonais et jouée à Tokyo en 1935, L’Orage  fait l’objet d’une critique très élogieuse de l’écrivain et homme politique chinois Guo Moruo (1892 -1978): « « ce théâtre est une oeuvre excellente, précieuse…il semble que l’auteur fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle sur la psychiatrie, la psychanalyse etc… ». En avril 1936, la pièce pourra être rejouée à Shangaï où elle connaît un succès immense

Enfin, en 1939,  L’écrivain Shen Congwen  (1902-1988) qui fut secrétaire du seigneur de la guerre Chen Quzhen, et à ce titre témoin de tortures et d’exécutions,  devint une figure majeure de la littérature du 4 mai 1919, se défie de l’attrait qu’exercent certaines pensées occicdentales sur les révolutionnaires de 1919. Il rassemble flèches et acrimonies en 1928 dans Le Journal de voyage d’Alice en Chine, méchant petit livre visant à ridiculiser les intellectuels chinois séduit par l’Occident. Il n’en est pas moins perméable à tout un courant de vulgarisation des thèses de Freud (on trouve de nombreux articles dans des revues telles L’Etudiant, Le Lycéen, etc.) ce que reflète son roman  Xiangxi qui, à  partir d’une étude de la sexualité féminine, traite du suicide des femmes dans les grottes, en les expliquant à partir du refoulement des émotions et de la vie psychique au profit d’une adoration mortelle pour le Dieu des grottes. Un tel livre rend bien compte de la diffusion psychologisante du freudisme en Chine.

9/ Depuis

Puis l’histoire chinoise est entrée dans l’Histoire, à tout jamais. Le Maoïsme a bâti sa censure, il a pu nourrir de temps à autre la population, mais il a condamné la pensée, pas uniquement s’acharnant sur la psychanalyse dont le Timonier se contrefichait, mais aussi répudiant et réprimant le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme. Peine perdue. Pour Huo Datong, professeur à Chengdu, s’est joué l’appel au grand départ, le transfert sur le texte de Lacan, le voyage, enfin, à Paris et la rencontre de son psychanalyste et maintenant ami, Michel Guibal. Un psychanalyste épris de la culture chinoise, de la langue et de l’écriture de ce peuple et sur les épaules de qui a reposé, du côté français, une rencontre organisée en 2004 sous le nom de l’Inter-Associatif européen de psychanalyse entre psychanalystes chinois et européens. Histoire de transmission tout autant. Huo ne triche pas, surchargé et surmené, avec le souffle de Lacan dans ses voiles, il ramena, on pourra dire rapporta, la psychanalyse à l’Université. Un mot sur la rencontre de 2004. Différence de culture, certes, différences de génération tout autant, car si dans nos anciens pays un rassemblement de psychanalystes évoque un peu trop la maison de retraite, on voit que dans la Chine du Sichuan, cette noble discipline ressemble à un sport de jeunes. Il me revient que Huo avait désiré donner comme sous-titre à cette rencontre « L’inconscient chinois ». Cela ne se fait pas. Les Français furent contrariés. Mettez-vous à leur place, il est si simple de penser que l’inconscient parle français. Quelques personnes déclarèrent alors que l’inconscient parle toutes les langues. Un vent d’œcuménisme passa. On se rabibocha avec la notion de signifiant et un champ s’ouvrit qui fit enfin évoquer l’écriture et la lettre. J’évoquerai aussi qu’à la pause du repas de midi, on voyait nombre de nos amis chinois s’éclipser une fois englouti l’ordinaire – pas mauvais du tout – et s’en aller baguenauder dans les temples que chaque recoin des alentours recélait. De cette manière, ils passaient de la vieille Europe à la Chine ancestrale, de Lacan à Bouddha, ou plus encore Confucius – il a ses temples – ou plus encore Lao Tseu – qui a aussi ses temples, en nombre. Méfions-nous ici du terme de syncrétisme. La Chine ne trie pas, elle absorbe par endosmose et capillarité et, ce, dans un mouvement irrépressible de trouvailles et de re-trouvailles des héritages naguère, mais cela semble jadis, méprisés et bannis.

La psychanalyse est-elle pour Huo cet invraisemblable et nécessaire véhicule qui fait se parler les catégories de pensées d’hier avec celles d’aujourd’hui ? C’est comme s’il fallait non pas édifier la psychanalyse sur le socle des savoirs philosophiques acquis, et en les bousculant et les réduisant parfois comme le fit si habilement le magicien Lacan, mais créer un vaste ensemble où se réfléchissent les monuments de la pensée, sans encore les fondre en un système. À ce régime, la psychanalyse orthodoxe connaît ses résurrections là où elle a ses évanouissements. L’idée de rupture épistémologique n’est pas pour le vénérable et amical Professeur Huo à l’ordre du jour. Et pour ces élèves moins encore qui acclimatent dans le même élan les formules de la sexuation aux combinaisons du Yin et du Yang. À vue de nez, du Lacan chop-suey ou du Freud sauce aigre-douce. À vue de nez seulement car il se joue autre chose.

Freud ou Lacan, Freud et Lacan reconsidérés du haut des promontoires taoïstes, des brisants confucianistes ou des caps d’avancée bouddhistes, mais ce sont des vraies constructions. Multiformes, océaniques, peu soucieuses des contradictions frontales, elles ont l’enchevêtrement des polypiers, l’extravagance des pagodes, la majesté des temples. Une dynamique étale là ses problèmes. Ce n’est pas de la solidité, mais c’est plus. L’honorable professeur Huo donne, dans ce bon livre d’entretiens, la raison de tels affouillements et de tels raccommodages. C’est qu’il a compris, chose que nous perdons de vue, faute de souffle ou de moyens conceptuels, que la psychanalyse était vouée à jouer un rôle dans la culture. Et dans la culture chinoise précisément. Il voit alors son divan, et de même celui de ces jeunes praticiens qu’il forme, comme un lieu de libération de la parole et de la pensée. Renouant avec l’idée qu’une cure permet l’extension du pensable et du dicible, il envisage ce que vaut cette parole libre pour le monde actuel. Là où il vit, travaille et transmet. D’où des prises de position publiques dont on mesure mal le courage et dans lesquelles il avance que la Chine tout comme la psychanalyse a besoin de démocratie. Il range cette position d’intellectuel sur la partie visible et solide de son exercice de psychanalyste. La gauche freudienne retrouverait-elle en Chine ses espoirs ? Ou, face à l’inclémence muette des bureaucraties totalitaires, notre collègue plaiderait-il pour un nouvel âge d’or d’un mandarinat guidé par des Lettrés éclairés ? Reich et Fenichel ou Confucius et Mencius again ? Laissons à Huo Datong le mot de la fin : « Je pense aux intellectuels chinois qui pourraient être les premiers à s’allonger sur mon divan de bambou. Les politiciens devraient être des relais de la pensée façonnée par les intellectuels. Pour atteindre ce but, il faut d’abord pouvoir parler librement dans un espace psychanalytique. Les contradictions puissantes auxquelles tout le monde est confronté – éducation, tradition, histoire, morale, influence étrangère… – doivent être assimilées avant de choisir en conscience une voie harmonieuse ; choisir c’est renoncer, n’est-ce pas ? La Chine va devoir renoncer à certaines pesanteurs afin de choisir un glorieux destin pour les décennies à venir. »[3].

En cela Huo Datong n’est pas si éloigné des intellectuels chinois des années vingt qui firent grand cas de ce que pouvait leur apporter la psychanalyse, en illustrant une démarche d’appropriation sans la mettre en conflit avec un héritage culturel autochtone hautement revendiqué.

Offre analytique et modernité

A ne pas analyser la subtilité farouche et dialectique de la démarche, typique d’une intelligentsia chinoise, ne risque-t-on pas, trop vite, avec notre tenace analphabétisme occidental, croire rencontrer ce qui serait l’éternité d’une culture chinoise, alors que l’émergence inédite d’une demande de consultations psychanalytiques et psychothérapeutiques est un effet de la modernité chinoise et de l’entrée de la Chine dans le marché globalisé. La possibilité de se reconnaître comme sujet responsable et séparé de ses arrimages coutumiers– ce qui est à la racine même d’une demande d’écoute adressée à un psy- suppose aussi une modification du statut économique et du statut familial qui fait de l’individu un sujet en quête de ses déterminations internes. Il se produit dans l’ouverture décisive, sinon socialement assumée, de la Chine au capitalisme, un véritable marché du soin psychique ce qui fait que les Chinois sont, comme de nombreuses populations de notre globe, intéressés à des pratiques de soin psychique qui font rupture avec lesdites « thérapies traditionnelles ». Certes, ces dernières existent toujours mais à côté d’autres formes modernes de thérapies, dont la psychanalyse parfois exercée à Beijing, Xian, Shanghai ou Canton et, tout particulièrement, à Chengdu (Sichuan) autour de Huo Datong.

D’autre part, la Chine,   est aussi un marché pour la psychanalyse occidentale et de grandes caravelles et caravanes de la colonisation freudienne, jungienne ou lacanienne ne manquent pas d’appareiller pour les lointains rivages de l’« Empire du Milieu ».

Cela étant les techniques comportementales, visant à l’autonomisation de l’individu mais dans une programmatique d’adaptation des plus étroites aux exigences du bien vivre de la middle class ont aussi le vent en poupe en Chine

La question insiste : le passage de la psychanalyse par la Chine fut en bonne part loupé, et rapidement réfrigéré puis il semble maintenant trop vite consommé tant les entreprises de décervelage missionnaire ne manquent pas. Or ce passage, donc, est-il fait d’applications besogneuses de la psychanalyse académique aux réalités cliniques et aux élaborations théoriques chinoises ou a-t-il quelques chances de nous permettre de  soulever-t-il et d’affronter des défis sans doute aussi importants, sinon davantage encore, que ceux que ce livre élégant expose? On énumérerait ici, avec le Pr. Huo Datong [4] et R. Lanselle[5] la dimension politique de l’existence de la psychanalyse dans un pays fort peu démocratique encore, ou avec Huo Datong toujours, mais aussi  le Pr. Meng de Canton ou le Pr Jenyu Peng[6] de Taipei en encore R. Abibon ou M. Guibal, la question de l’écriture non alphabétique et de son lien avec les formations de l’inconscient. Il est ici à redouter que des volontés expansionnistes venant de nos institutions et/ou que la main mise de l’Etat chinois sur l’ensemble des psychothérapies n’en viennent d’un côté comme de l’autre à broyer dans l’œuf l’urgence naissante de telles questions.

Refuser l’exotisme

Aux psychanalystes occidentaux tentés par la Chine de ne pas céder à la tentation de l’exotisme. C’est un vrai défi  pour notre pensée d’aller vers une culture qui ne carbure pas au mythe œdipien et dont l’écriture se situe dans une autre rigueur et une autre structuration que celle de l’écriture alphabétique.

La transmission de la psychanalyse en Chine est une histoire qui commence, elle n’est pas sans passé, mais il est clair que c’est du moment où la psychanalyse sera réinventé en Chine par les psychanalystes chinois eux-mêmes, s’ils démurent fidèles à cette base cardinale qui voit dans la psychanalyse et le nom d’une cure et le nom d’un processus d’investigation de la vie psychique dans son expression sociale, qu’elle inventera son vocabulaire. C’est ce mouvement qui importe. Je crains ici qu’une fascination toute superficielle pour la dite « pensée chinoise » soit une façon chère à quelques psychanalystes occidentaux, à la fois spectateurs ravis d’un monde d’hier et missionnaires impétueux, de résister à la dynamique qui se joue actuellement et qui ne pourra se déplier qu’en s’éloignant d’un pragmatisme à courte vue et d’un folklorisme moribond.

De notre côté, cheminer avec nos collègues chinois ne se fera qu’en abandonnant tout paternalisme, toute gourmandise indue pour un supposé “inconscient chinois”, en laissant les débats, les confrontations et les disputatio se faire jour. Il n’est ni logique ni éthiquement probant de penser une éternité de la Chine, fermée au discours critique, indifférene à la psychanalyse et non soucieuse de produire du concept neuf.  La valeur allusive tant prônée par F. Jullien est un des styles de la pensée chinoise,  un des styles seulement, car la Chine a connu aussi des périodes de vifs débats et de vives polémiques[7] qui secouérent la Bureaucratie céleste – institution si bien nommée par E. Balazs [8]

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[1] Jingshen fenxi cihui, Taibei, éditions Xingen.

[2] Luxun, Le journal d’un fou suivi de La véritable histoire de Ah Q, Paris, Stock, dernière édition, 1998.

[3] Huo Datong, La Chine sur le divan, entretiens avec Dorian Malovic. Paris, Plon, 2008.

[4] on lira la thèse centrale du Pr,  Datong in « L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise. Le clivage de l’inconscient » in Psychologie Clinique, 15, printemps 2003 PP 221-231. Ce texte est suivi d’un commentaire de R. Abibon « Réponse à Huo Datong » pp 232-235.

[5] « Les mots chinois de la psychanalyse » Premières observations, Essaim. Revue de Psychanalyse, 13, Toulouse, Eres, 2004

[6] Responsable scientifique du groupe d’anthropologie clinique « Les Voix » Academia Sinica, Taipei.

[7] Eloge de l’anarchie par deux excentriques chinois. Polémiques du troisième siècle traduites et commentées par Paul Lévi,  Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris 2004

[8] Etienne Balazs, La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, collection « Tel » 1968.

Publié il y a 4 days ago par Olivier Douville

 

Danièle Epstein. Autour de Méduse : Regard et Création. 1993.

Danièle Epstein. Autour de Méduse : Regard et Création. 1993.

Article paru à l’origine dans la revue « Correspondances Freudiennes », n° 40/41 sur le thème « Questions d’éthique », Décembre 1993.

Danièle Epstein est psychologue clinicienne, psychanalyste, membre du Cercle Freudien et de l’Association Psychanalyse et Médecine. Elle a exercé en institution à l’hôpital de Ville Evrard, ainsi qu’à la Protection Judiciaire de la Jeunesse à Paris, où son engagement clinique auprès des mineurs délinquants a donné lieu à de nombreux articles ainsi qu’à deux ouvrages :
— Pour une éthique clinique dans le cadre judiciaire », ed Fabert
— Dérives adolescentes, de la délinquance au djihadisme », ed érès
Sa réflexion sur la violence de ces adolescents l’a amenée à développer  la question du refoulement primaire, de la jouissance,  de la Chose, de la sublimation et de la création.
Elle exerce aujourd’hui en libéral.

Nouvelle transcription de l’article original sous Word transmise par l’auteure, sous © histoiredelafolie.fr.

Autour de Méduse (1): Regard et Création

« Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter… » RILKE

 

Pourquoi, de l’Antiquité à nos jours, le mythe de Méduse a-t-il habité peintres et sculpteurs, comme en témoigne l’exposition  qui  lui fut consacrée à Vienne, en 1987, sous le titre: « Magie de la Méduse », « Zauber der Medusa » ?

Situons tout d’abord, brièvement le mythe grec (2) : Méduse, une des trois Gorgones, vit aux portes d’Hadès, à la limite du royaume des morts. Elle change en pierre celui qui croise son  regard. Aussi Persée se servit-il du bouclier poli d’Athéna, comme d’un miroir, afin de détourner son regard pour la tuer sans en mourir. Se guidant sur son regard reflété, ayant ainsi perdu de son pouvoir mortifère, il   trancha sa tête ornée de serpents, sa tête au regard pétrifiant qu’il offrit à la déesse Athéna, fille de Zeus et déesse guerrière. Vierge inviolable, Athéna exhiba Méduse décapitée comme un trophée. Elle orna son bouclier et son égide de cet emblème de la féminité qui provoque l’effroi, dans un but apotropaïque, afin de se protéger de l’ennemi ainsi repoussé ou pétrifié.

Freud, dans son commentaire sur la tête de Méduse, décrit une représentation  qui plonge celui qui la regarde dans l’effroi, l’effroi devant la castration , qui transforme le corps propre en pierre, comme un pénis érigé. Elle le pétrifie. La représentation de Méduse décapitée – en effectuant un déplacement – s’origine du regard sur le  pénis manquant de la mère, et capte le regard de l’autre, le piège , et l’entraîne dans l’effroi, au-delà de l’angoisse de castration, au-delà de ce roc sur lequel s’est édifié le Sujet. Si  l’angoisse est, pour Freud, une protection, un signal dans le Moi, qui annonce le retour du refoulé , face à la Méduse, la barrière des défenses éclate et laisse place à l’effroi, cet affect plus archaïque qui fait retour et submerge le sujet.

Nous regardons la tête de Méduse – comme nous regardons un tableau – parce qu’elle nous regarde. Reversibilité du voir / être vu  Que regarde t-elle en nous? Qu’est ce qui nous regarde en elle? Ou encore, en quoi nous regarde t-elle? En quoi consiste cet  appel qui pétrifie le sujet du regard, qui le méduse, qui le fait devenir ce qu’il regarde, alors qu’il veut s’en détourner? En quoi un tableau peut il fasciner, abolir toute distance? Pourquoi jouissons nous de ce regard, qu’une représentation nous arrache? Qu’est-ce qui fait effraction avec la tête de Méduse? Est-ce la femme phallique et castratrice, dont la puissance menaçante, mortelle, se signale des serpents en guise de chevelure? Est-ce la  femme castrée, victime, à la tête tranchée, bouche ouverte sur le réel du cri, regard ouvrant  sur l’abîme, qui appelle à la rejoindre dans la mort? Corps maternel,aspirant et interdit, surgi, ici, sur le versant de l’horreur, de l’horreur de la castration qui émerge de son voile phallique?Entre le monde des vivants et le monde des morts, Méduse est elle-même porteuse de vie et de mort. A la fois humaine et animale,à la fois homme et femme, tantôt repoussante, terrifiante ou séductrice, son ambigüité attire et révulse comme en témoignent les avatars de sa représentation, au cours des époques .

Ainsi, en s’affrontant à l’image mythique de Méduse, au travers des siècles, qu’est ce qui insiste auprès des peintres et sculpteurs pour qu’ils en fassent oeuvre? Que cherchent-ils à saisir, à maîtriser, à exorciser, à conjurer, ou à apprivoiser à travers elle? En répétant, au travers de l’art, le geste salvateur et fondateur de Persée, l’artiste ne vient-il pas mettre une limite à la puissance dévastatrice d’une Mère archaïque, signant ainsi  l’entrée dans le monde du symbolique? La représentation de Méduse, décapitée, ne ferait-elle pas figure de matrice, de paradigme* de ce  qui est en jeu dans la création plastique,  tel le mystère de la féminité, que Lacan a situé comme ombilic  de la création?

Le mystère de la féminité,  c’est le continent noir dont parlait Freud; c’est  précisément ce qui a été à l’origine de cette sublimation que fut la découverte de la psychanalyse. La cause du désir de Freud , c’est l’énigme posée par les femmes hystériques. C’est à partir  d’elles que Freud a élaboré l’idée qu’un traumatisme  réel, refoulé(séduction par un adulte ), était à l’origine des symptômes de conversion, pour évoluer vers l’idée que le traumatisme  faisait partie de la réalité psychique, qu’il s’agissait plus d’un fantasme originaire -où se fonde toute névrose- c’est à dire d’un fait de structure, d’un effet de structure, lié à la passivité obligée de l’enfant face aux soins maternels, dont il est l’objet. Parti de l’idée d’un évènement traumatique réel, Freud privilégiera le fantasme originaire comme effet de structure, en lui-même structurant.. C’est ainsi que l’enfant est d’abord  objet de la mère, objet de sa jouissance, il est son phallus imaginaire . Il faudra, selon la métaphore de Lacan, que l’infans en passe par cette question inaugurale et sans réponse, « Che Vuoï? »(3), pour qu’il s’origine comme Sujet. De cette première rencontre avec le désir de l’Autre, l’enfant découvre que le phallus manque à la mère. Ce « Que veux tu? » de la mère, se renverse alors en « Que me veut elle? » ou « Que veux je? ». Moment mythique de la sortie du narcissisme primaire, de la mise en place du fantasme, avec la perte de jouissance et l’angoisse de castration qui la remplace. Cette angoisse de castration apparaîtra à Freud comme la butée de l’analyse, le roc sur lequel le Sujet va s’édifier et dont l’en-deçà sera suturé par le refoulement originaire. S’instituent alors le Sujet et l’Autre, dans leur division, dans leur manque. Avec la perte, le Sujet naît à la parole, et au désir que le fantasme va soutenir:

Méduse décapitée n’apparait-elle pas là comme représentation de cette mère primitive du Che Vuoï, tel ce monstre que Lacan reprend de la nouvelle de Cazotte « Le diable amoureux« : Mère archaïque toute puissante, qui se montre ainsi manquante, désirante, menaçante parce qu’inassouvie? Question sans réponse du Che Vuoï, qui marquera du sceau du refoulement originaire, ce noyau de jouissance perdue, comme ombilic des représentations à venir, « ce point où toutes les associations convergent pour disparaître » et qui renvoie « à l’infini du désir »(3). Le roc de la castration suturera ce lieu originaire refoulé, qui gardera cependant toute sa vie, une force d’attraction sur les représentants psychiques des pulsions secondairement refoulées (4).

Avec le Che Vuoï, apparait la différence, l’étranger étrangement familier: Ouverture au vide, à la vie et à la mort, qui se fixera dans le symptôme, ou se déploiera dans l’espace de la pensée et de la création. Pouvoir séparateur de cette réponse, inlassablement répétée tout au long d’une vie ; acte nécessaire de désaliénation, marqué du trait unaire, toujours à renouveler. Si la sublimation,  est ce destin de la pulsion hors refoulement -à entendre comme hors refoulement secondaire, alors  le créateur n’est-il pas celui qui, traversé par l’angoisse de castration, va lui-même la traverser, au risque de s’y brûler, pour mieux l’apprivoiser. Agi par un savoir qui ne se sait pas, il va en faire oeuvre, puisant aux sources du refoulé originaire l’énergie d’un geste nécessaire. L’artiste crée et créant, il fait signe, appel à celui qui s’est construit en refoulant les signifiants de son angoisse: l’ angoisse devant cette castration structurale, comme nouage de la jouissance et de son interdit, autour de laquelle tourne la pulsion scopique.

Déjà, en 1907, Freud se posait la question de savoir par quel processus, « les lois de l’inconscient sont incarnées dans la création ».(5) Qu’est-ce qui distingue, écrivait-il, le romancier du psychanalyste, comment sait-il, d’où vient son savoir inconscient?

Freud pressent dans « L’inquiétante étrangeté« , que l’artiste, tout comme le psychanalyste se confronte à l’angoisse de castration, qu’il y a un lien entre l’Esthétique et l’angoisse de castration. Si, dit-il,  « l’Unheimlich est une partie de l’esthétique,  celle-ci préfère s’intéresser au Beau plutôt qu’à l’effrayant  qui suscite l’angoisse »(6).  Selon que l’Esthétique la révèle ou la couvre, on est dans le domaine de l’Unheimlich ou du Beau. Sublimer serait donc une façon de traiter l’angoisse de castration, de la révéler ou de s’en déprendre, pour la couvrir, l’habiller du Beau: « c’est parce que le Vrai n’est pas bien joli à voir, que le Beau en est la couverture »(7). La sublimation a donc à voir avec l’origine, avec l’inaccessible de la préhistoire de chacun, avec le refoulé originaire , le réel en deçà de l’angoisse de castration.

Le refoulé qui fait effraction ici, avec  Méduse, à travers l’image d’une tête coupée ornée d’une chevelure de serpents phalliques, c’est l’évocation conjointe du phallus et de son manque, représentation du sexe maternel pour l’enfant, car il n’y a pour lui de sexe que phallique, marqué du signe + / – , présent / absent. Cette image, en miroir,  de la castration envisagée et du visage sexualisé, est une représentation qui provoque le retour du fantasme originaire refoulé. Ce collapsus n’est pas seulement étrangement inquiétant, mais effrayant: « l’effrayant qui remonte au particulièrement familier… l’Unheimlich est lié à l’entrée dans l’antique terre natale (Heimat) , au lieu dans lequel chacun a séjourné au moins une fois et d’abord »(6). Ce lieu de la mère, familier, « Heimat », est marqué du préfixe « Un », marque du refoulement, de l’étranger, (Heimat –> Unheimlich). L’effroi, né du face à face étranger et toutefois familier avec Méduse, tire le Sujet vers le narcissisme primaire, là où l’articulation signifiante de l’Oedipe n’avait pas encore symbolisé la castration, en-deçà de l’angoisse de castration. Ainsi, le phallus manquant se présentifie, en tant que réel, avec l’apparition de Méduse pour faire effraction dans le moi. Le Sujet du regard est alors ramené brusquement, sans défense, sans recours à cet état initial de dépendance face à l’omnipotence maternelle, face à la mère primitive: détresse absolue, désarroi que Freud nomme « Hilflosigkeit ». Le retour à cet état qui précède le Che Vuoï, est pour Freud le prototype de la situation traumatique. En-deçà de l’angoisse de castration, il ne peut émerger que dans l’après-coup de la symbolisation phallique  « Il faut, dit Nasio, la tête de Méduse, pour que le sexe de la femme devienne traumatique »(8). Il faut un signifiant pour faire émerger le réel comme traumatique. Dans ce face à face avec Méduse, l’angoisse qui aurait dû signaler le retour du refoulé et protéger contre l’effroi (9) n’a pas pu fonctionner; la violence du retour du refoulé a brisé la barrière de l’angoisse, le moi n’a pu reconnaître le danger de la castration et s’en défendre: le système secondaire avec le principe de réalité est alors court-circuité, les réactions ne sont plus adaptées et apparaissent, ce que Freud appelait, les traces non liées, anarchiques du système primaire, celui du principe de plaisir. Un surplus énergétique d’excitations fait effraction dans le moi, et l’angoisse ne joue plus son rôle protecteur, « son rôle de parexcitation »(9) Derrière l’angoisse de castration, roc, bastion, il y a l’horreur et l’effroi devant l’irruption  d’un réel non symbolisé. Le Sujet disparaît sous les excitations non liées , hors sens , du système primaire. . C’est le signal de ce réel irréductible qui approche, qui pour Lacan, est l’angoisse véritable. « C’est le seul affect qui ne trompe pas »(10). Cette angoisse n’est pas marquée du signifiant phallique comme l’est l’angoisse de castration, elle n’est pas signal du manque, mais elle est liée à l’approche de l’objet perdu, elle en est sa « seule traduction subjective »(10). C’est « le manque du manque »(10) qui provoque l’angoisse:  ici, l’Unheimlich, le retour de l’antique familier refoulé, prend le visage de Méduse, la figure de la mort. Elle apparait à la place de cette lacune, que l’angoisse de castration est venue symboliser comme manque:  Il y a alors secousse de l’Etre, effroi devant ce dévoilement du réel non sexualisé, non phallicisé, le Sujet chute dans son manque-à-Etre. Cette réapparition brutale provoque l’horreur. L’antique familier d’autrefois, c’est le retour à la jouissance, à l’inceste, à la Chose, dont la mère  occupe la place. Avec Méduse, l’amour maternel est évoqué sous sa face cachée,dévorante et aspirante; l’invisible prend figure de l’épouvante.

Avec le refoulement originaire, se met en place l’interdit de l’inceste tandis que le langage et la pensée apparaissent, concomitants de cette perte de jouissance:  Méduse nous regarde et la pensée s’arrête, se gèle. Pour penser, comme le dit D. Sibony, il faut être en paix avec l’interdit de l’inceste. Hors langage, hors symbolisation, le corps prend la relève de la pensée. L’horreur, dernière barrière avant la jouissance, investit le corps, le  surinvestit narcissiquement, le raidit d’effroi, comme un pénis en érection, dit Freud. Le « Sujet du regard » disparaît pour devenir ce qu’il regarde : cet objet qui manque à la mère, le voile du manque ( serpents phalliques en guise de cheveux). C’est la formule du fantasme –  $ ◊ a  – où le sujet disparaît derrière l’objet qu’il devient. Mais  ici, au-delà du fantasme, le corps lui-même, devient pénis manquant. Dans  une régression, il fait corps avec la mère primitive. Il la comble comme il l’a comblée, enfant, avec son Etre, dans le narcissisme primaire. Il y a effroi devant ce retour, cet engloutissement, dans la béance maternelle.

Parce que le trou béant le regarde, voilé par le regard de mort de la Méduse et par les serpents, parce que le regard du Sujet est appelé par le regard mortifère, voile de la castration, le corps, chutant dans le réel, raide d’effroi, comme un pénis érigé, fera taire le phallus signifiant -pensée, parole- pour, dans une tension maximale, se défendre,transformé en pierre, afin de ne pas disparaître, morcelé, liquéfié, dans  l’Autre, attracteur. Séduction, fascination, répulsion. Du même coup, il y disparaîtra forcément dans cette jouissance du regard fasciné, médusé, sans distance; le Sujet du regard s’évanouit pour ne faire qu’un avec ce trou, avec la mort.

Proximité de la jouissance et de la mort. Terreur, effroi, horreur. Acte de création pour se sauver de la jouissance et de la mort… Pensons à ce qu’écrivait Giacometti :   « je fais certainement de la sculpture et de la peinture , et cela depuis toujours, depuis la première fois que j’ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir, grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible »

Sublimer serait ce destin de la pulsion, qui permettrait de s’extraire de l’horreur liée à cette aspiration par la béance du corps maternel, de l’horreur liée à l’inceste. La sublimation serait une mise à distance de l’identification au phallus imaginaire de la mère, en le montrant dans l’oeuvre (11). Au lieu d’être  le phallus imaginaire , l’artiste le montre , façon de se dégager de l’aliénation à l’Autre maternel dans lequel l’enfant risque d’être englouti: « La sublimation est ce destin de la pulsion, dont le résultat est de débarrasser le corps de l’érotisation violente causée par l’amour maternel » (12). La création est un acte vital, qui s’appuie sur ce premier manque d’être né mortel, un acte de vie qui s’appuie sur la mort,  sur ce noyau de l’Etre, » ce lieu béant au centre de notre désir », hors signifié et hors signifiant, Das Ding :  mais Das Ding , « cet intérieur exclu, exclu à l’intérieur », « lieu élu de la sublimation », c’est aussi ce qui est au delà de toute Loi , au delà de l’interdit de l’inceste, au delà du principe de plaisir, « ce qui dans la vie peut préférer la mort » (7). La création est un acte de vie qui prend sa source dans la pulsion de mort. Le Beau n’est il pas pour Lacan « la vraie barrière qui arrête le Sujet devant le champ innommable du désir radical, le champ de la destruction absolue » (7). La création, qui permet de s’échapper du gouffre maternel tout en y plongeant ses racines, ne ferait-elle pas alors fonction de Nom du Père? Pommier écrit « l’acte de création détache son auteur de la prise mortelle qui l’étreint (…) la jouissance n’investit plus son corps, le moment de la création est celui de la naissance du sujet »(11).

Méduse, objet de création, pétrifie celui qui la regarde, le plonge dans la mort, cette mort dont s’est arraché, précisément, celui qui l’a créée: « L’oeuvre présente le lieu premier, creusé par la pulsion de mort »(11). Méduse exemplifie cet acte de création. L’artiste présente l’objet de son regard, et viole le moi de celui qui regarde, faisant advenir le « Sujet scopique inconscient » (13). Autour de ce mystère de la féminité, comme lacune, l’artiste traversé et agi par le refoulement originaire, en sublimant, donne à voir la castration imaginaire à celui qui en fait symptôme.

Avec le refoulement originaire, le parlêtre borde cette béance par des représentations (image) et des représentants de représentation (signifiants) qui font apparaître comme telle la lacune centrale, tout comme la création du vase créé le vide en le bordant (7). C’est parce qu’il y a l’encolure du vase, que le trou apparait, comme tel, « la sublimation donne une forme à ce qui n’avait jamais existé auparavant » (11). Si la Chose, A préhistorique, oubliée et pourtant inoubliable, « intimité exclue », est l’inaccessible de chacun, c’est pourtant à partir d’elle, du refoulement originaire puis secondaire que l’homme normal -c’est à dire névrosé- va mettre en place des symptômes, tandis que l’artiste va créer (la création n’excluant pas les symptômes). Refoulement et sublimation, symptômes et création permettent de s’édifier, autour de cette lacune centrale, autour de la Chose, tout en résistant à l’aliénation du désir de l’Autre. Le névrosé, pris entre la jouissance et son interdit, va se construire ses symptômes, pour rendre supportable l’angoisse de castration et le désir de l’Autre ; le créateur, lui, va s’approcher au plus près de ce noyau de l’Etre, là où le refoulement primaire exerce un force d’attraction sur les refoulements secondaires. Au plus près de cet ombilic, de la cause de son désir, l’artiste crée : « la sublimation vient au lieu de l’angoisse primaire qui se rapporte à ce point d’appel d’une jouissance qui dépasse nos limites »(10). Le créateur  habille ce vide, le cache pour mieux le faire apparaître : « le geste informe la substance »,  la sublimation « ouvre dans la matière qu’elle transforme des divisions nouvelles et des espaces » (14). C’est ainsi que l’artiste « révèle la Chose, au delà de l’objet… il élève un objet à la dignité de la Chose »(7). Il y a dialogue, affrontement entre le créateur et son manque-à-être, structural, qu’il montre en le voilant, car le manque ne peut apparaître  que voilé:  » Au niveau de la sublimation, l’objet est inséparable de l’élaboration imaginaire »(7). On peut alors s’interroger sur le minimal-art, les monochromes comme tentative d’accès immédiat à la vérité de l’Etre, au vide qui sous-tend la structure;  car la création n’est pas la monstration du vide, elle s’organise autour du vide. Ce qui fait, d’une création, une Oeuvre, voire un Chef d’Oeuvre, c’est ce qui apparaît au creux du semblant de l’objet, ou ce qui  en ex-cède l’image, ce qui vient en ex-cès, ce que l’artiste cède hors de lui, cet objet (a) qui , structuré par la relation narcissique, cause son désir et recouvre la Chose.

Cet objet  perdu, qui n’a pas d’image, qui échappe au spéculaire,et pourtant lui donne vie, c’est ce qui fait lien entre l’artiste et le spectateur, sous forme de voile du manque. En montrant ce qu’on ne voit pas, le tableau suggère, évoque. Le regard tourne autour de ce phallus imaginaire -qui excède ou creuse l’image- invisible et néanmoins activement  présent. Le tableau appelle le « Sujet inconscient du regard » s’il lui permet d’accéder à sa propre énigme, en brisant la barrière de son moi. Le moi laisse alors la place au « Sujet scopique inconscient », dans »ce moment où l’être voyant cesse de voir et devient aveugle », car « le regard…cette chose invisible qui se produit, lorsqu’un point de lumière scintille et vous capture…s’institue dans les failles de la vision , comme le lapsus dans les failles du langage » (13). Ce foyer de lumière qui émane du tableau devient la source du regard, il aveugle et en venant voiler le manque, il vient aussi le dévoiler. « Le moi est dissous par l’image exceptionnellement rendue visible du phallus imaginaire » (13). Cette analyse ne convient-elle pas à précisément à l’effet produit par la tête de Méduse?

De ces tableaux méduséens qui aveuglent et abolissent toute distance, j’essayais de rendre compte à propos des oeuvres du  peintre Larguier :  » Larguier veut atteindre l’impossible, le cerner, le maîtriser. Ses oeuvres nous regardent, nous attirent, nous fascinent nous renvoyant ce que nous ignorons fondamentalement de nous (…) Sa peinture échappe à l’oeil pour atteindre le regard, lorsqu’un effet d’éblouissement, de sidération fait que l’on ne voit plus. Enveloppés, happés, pris dans la toile, nous y disparaissons. Il n’y a plus alors un tableau et un spectateur, il y a dans  l’opacité  de la rencontre, un sujet renvoyé à ce noyau  incandescent qui le cause, là où justement  ça ne cause plus, là où gît l’indicible, l’innommable, l’incernable, l’inaccessible de la préhistoire de chacun » (15).

Marat-Sade, lithographie de Gérard Larguier.

Comme l’écrit Kandinski, le Beau est « ce qui jaillit d’une nécéssité intérieure de l’âme »,  mais cet acte nécessaire -bien que jaillissant d’une même source- répond à deux fonctions, selon qu’il vise l’Idéal et couvre le Vrai, ou selon qu’il vise  la Vérité qu’il révèle :

– Le Beau comme effet de l’Idéal a une fonction moïque, contenante, de masque du Vrai. La beauté idéale est non-trouée, elle a fonction de complétude, le manque est alors gommé, la place de l’objet réduite à zéro ; on est sur le versant narcissique de la plénitude et de la contemplation.

– Le Beau comme effet du Vrai, loin de viser la plénitude de l’image narcissique, la brise en s’adressant au S barré, à ce qui le divise, à ce qui le creuse, à ce qui chute. Le Beau révèle l’Unheimlichkeit de l’objet perdu, là où il vient couvrir sous sa forme imaginaire la Chose centrale. De même que l’analyste qui vise le Bien du sujet, rate la Vérité du désir, de même un artiste qui ne viserait que le Beau, ne raterait-il pas le Vrai ? Ainsi, comme la guérison dans l’analyse, le Beau surgirait là où on l’attend le moins, comme effet de surcroît, de surcroît du Vrai.

Giacometti évoquera son rapport à ces deux versants de la création: « Avant, je voyais à travers l’écran, c’est à dire à travers l’Art du passé, et puis peu à peu j’ai vu un peu sans cet écran, et le connu est devenu l’inconnu, l’inconnu absolu . Alors, ça a été l’émerveillement et en même temps l’impossibilité de le rendre….c’est comme si la réalité », que l’on peut entendre comme psychique, « était continuellement derrière les rideaux qu’on accroche, il y en a un autre et toujours un autre. Mais j’ai l’impression ou l’illusion que je fais des progrès tous les jours, c’est cela qui me fait agir, comme si on devait bel et bien arriver à comprendre le noyau de la vie, et on continue sachant que plus on approche de la chose, plus elle s’éloigne, c’est une quête sans  fin …. l’art m’intéresse beaucoup mais la vérité m’intéresse infiniment plus ». (16)

Ainsi, le créateur « témoigne de sa propre présence, mais il ne peut rien dire de ce qu’elle a d’inexplicable, il peut seulement contempler ce lieu où  l’oeuvre se trouve nécessitée et que la langue ne rejoindra jamais » (11). Oeuvrant dans l’idéalisation ou le dévoilement, selon son ouverture à ce qui le fonde -ce noyau de la vie, qui cause son désir – l’artiste s’engagera dans ses actes créateurs pour approcher l’irreprésentable, qui l’habite, sans jamais l’atteindre. Telles ces retrouvailles impossibles où s’origine le désir, la création s’enracine et se nécessite -toujours Une et toujours autre pourtant- à la frontière de ce traumatisme où Pulsion de Mort et Pulsion de Vie se nouent dans l’entrelacs du fantasme.

Danièle  EPSTEIN. 

Références

(1) Freud S. La tête de méduse. Résultats, idées, problèmes n°2. Ed. PUF (1987).

(2) Clair J. Méduse. Ed. Gallimard (1989.

(3) Lacan J. Le désir et son interprétation. Séminaire VI. Inédit (1958-59).

(4) Freud S. Le refoulement, in Métapsychologie. Ed. Gallimard (1940).

(5) Freud S. Le délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen. Ed. Gallimard. (1986).

(6) Freud S. L’inquiétante étrangeté. Ed. Gallimard (1985).

(7) Lacan J. L’Éthique de la psychanalyse. Le séminaire VII (1959-60)Ed. Seuil (1986).

(8) Nasio J. D. L’Inconscient à venir. Ed. Christian Bourgois (1980).

(9) Freud S. Au delà du principe de plaisir. Essais de psychanalyse. Ed. Payot (1981).

(10) Lacan J. L’Angoisse. Le Séminaire X (1962-63). Inédit.

(11) Pommier G. Le dénouement d’une analyse. Ed. Point hors ligne. (1987).

(12) Pommier G. L’ordre sexuel. Ed Aubier. (1989).

(13) Nasio J. D. Les formations de l’objet (a) : le regard. Séminaire inédit, 1984-86.

(14) Montrelay M. L’ombre et le nom. Ed. de Minuit. (1977).

(15) Epstein D. Un regard de psychanalyste sur l’œuvre de Gérard Larguier in Gérard Larguier « Transfigurations. » Ed. Charles Corlet. (1991).

(16) Giacometti A. Ecrits. Ed.Herman

Résumé

Dans son étude sur « La tête de méduse », Freud évoque l’effroi devant la castration. Ainsi, l’angoisse n’a pu jouer son rôle de signal protecteur, annonçant le retour du refoulé. En-deçà de l’angoisse de castration, émergent ces traces non liées du processus primaire, qui ne sont pas marquées de la dimension phallique. Quel est ce refoulé qui fait retour, dans un mouvement traumatique après coup, et qui pétrifie? Que regardons-nous en Méduse? En quoi Méduse nous regarde? Telle la mère archaïque du Che Vuoï, Méduse apparait dans sa toute puissance et sa castration, menaçante, parce qu’inassouvie et désirante. Méduse, re-présentation de l’énigme de la femme, sur le versant de l’horreur, viole le moi de celui qui regarde, pour atteindre le sujet au creux de sa division.

Le geste salvateur et fondateur de Persée -la décollation de méduse- répété sous sa fome sublimée dans l’acte créateur, va permettre à l’artiste de décoller de la mère archaïque,de se sauver de la jouissance et de la mort. Acte de désaliénation, marqué du trait unaire, qui va se répéter tout au long d’une vie.Par son acte, l’artiste va révéler le manque central ou l’habiller; il oscille entre ces deux versants de l’Esthétique que sont, d’une part  l’Unheimlich avec la révélation du Vrai, et d’autre part le Beau avec l’idéalisation qui couvre l’angoisse. La re-présentation de Méduse décapitée, répétée au fil du temps, apparaît là comme la matrice, le paradigme de ce qui est en jeu dans la création plastique.

* paradigme: est paradigme ce que l’on  montre à titre d’exemple , ce à quoi on se réfère, comme ce qui exemplifie une règle et peut donc servir de modèle.