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Archives de Catégorie: COMPTE-RENDU de LIVRE

la jeunesse et l’engagement… De Marx aux lanceur d’alerte…

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C’est le jour du baccalauréat, le bac, l’angoisse de milliers de jeunes gens, celui aussi où aujourd’hui débute le procès d’Adlane et je publie ce texte de Snowden, qu’est-ce que la vie privée, la vie privée de quoi disait Henri Lefebvre ?

Une de ses déclarations retient mon attention, à l’ère de l’informatique celle-ci rejoint la proclamation du jeune Marx sur la « vocation » des jeunes gens:

« Si vous croyez en quelque chose, vous devez être prêt à défendre ce quelque chose ou vous n’y croyez pas vraiment du tout. Il y aura toujours des conséquences pour les opposants au pouvoir et il ne fait aucun doute que j’ai dû faire face à des représailles, comme tous les lanceurs d’alerte d’intérêt public sortant de la communauté du renseignement au cours des dernières décennies, depuis Daniel Ellsberg. Mais cela ne veut pas dire que cela ne vaut pas la peine d’être fait. Ce sont des risques qui valent la peine d’être pris. »

les premiers textes de Marx connus sont trois dissertations écrites au lycée en 1835, il a appris le grec, le latin, le français, et un peu d’hébreu et il va partir étudier le droit comme son père. Il va choisir la philosophie.  Ce parcours est celui d’un jeune homme du XIX e siècle, mais déjà Marx témoigne d’une passion proche de bien des adolescents aujourd’hui, de leur inquiétude réelle à la fois sur la possibilité d’un emploi mais aussi le besoin de s’engager.

La troisième dissertation de Karl Marx lycéen est un commentaire sur la vocation professionnelle et il explique que celle-ci doit être guidée par « le devoir, le sacrifice de soi,le bien être de l’humanité et le souci de sa propre perfection« . Ces intérêts ajoute-t-il ne sont pas contradictoires les uns des autres. Et il lie le progrès de l’humanité à toutes les angoisses qu’il a sur son propre devenir. le mauvais choix professionnel,soutient-il risque de rendre un homme malheureux toute sa vie » Mais au moment d’opérer ce choix, il note que l’on ne peut pas faire abstraction des contraintes personnelles dont les premières sont d’ordre sociales, comme physique.

je souhaiterais que les communistes aient à coeur là encore d’interpeller la jeunesse à la fois sur les conditions matérielle et sur la vocation entant qu’elle est « réalisation » personnelle mais aussi mise au service de l’humanité, les deux étant liés.

Comment parler à la jeunesse? Ernst Bloch a déjà dit des choses là-dessus dans le principe espérance que je vous recommande comme lecture de l’été (on peut rêver)… Moi j’ai envie de leur dire, à Adlane en particulier, mais aussi à ceux qui passent le bac, ce que Ernst Bloch qui avait quitté la RDA pour la RFA, expliquait néanmoins: il disait que la pire des sociétés socialistes valait mieux que le meilleur des systèmes capitalistes, parce que dans le premier il restait le principe espérance: le droit à défendre une vocation au service de l’humanité qu’autant qu’à sa propre perfection… C’est à eux de mettre en oeuvre… Ne pas renoncer à leurs ambitions et lutter contre les contraintes, les dépasser collectivement…

Danielle Bleitrach

 

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Comment Robert Hue a changé notre politique européenne sans en discuter…

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Pourquoi avons-nous tant de mal à avoir une positon claire sur l’Europe ?

Parce que la démocratie du parti n’a pas été respectée…

Parce qu’il y a eu un brutal changement de notre politique pour lequel l’assentiment des militants n’a jamais été sollicité.

Il n’y a pas eu discussion mais inflexion au jour le jour sans la moindre ligne directrice autre que de suivre le pS. Notons que la manière dont aujourd’hui, alors que les élections européennes s’approchent, notre secrétaire national affirme qu’il faut une liste qui regroupe la gauche (sauf le PS), en oubliant que sur cette question européenne, des gens comme les Verts et Benoit Hamon ont la même position que le PS de hollande et celle de Macron. On comprend que dans ce cas « les ambiguïtés », le mot est faible, de Robert Hue n’ont pas à être analysées pas plus d’ailleurs que le Congrès de Martigues et la destruction de notre parti , ce qui fait que cela vide le COngrès dit extraordinaire de son contenu. La dérive se poursuit alors qu’il faut un Congrès extraordinaire qui s’empare de cette question, comme d’autres.

L’actuelle proposition de base commune ne correspond pas à cette exigence.

Sur l’ensemble des questions internationales, le militant n’est pas plus sollicité et pour les mêmes raisons. Cette perte de souveraineté qui consiste à ne pas avoir de politique autonome du moins lisible pour ses militants a été initiée par Robert Hue.

c’est un ami Pascal Brula qui récemment reprenait dans une brève l’origine du changement à 180 ° de la politique du parti à l’égard de l’Europe. « Julian Mischi dans son livre « Le communisme désarmé(1) », écrivait-il, nous apprend que Hue a accepté de participer au gouvernement Jospin sur la base d’un changement de la politique européenne du PCF. On a vu ce que ça a donné, notamment avec Gayssot qui a mis en œuvre la directive qui ouvrait la voie à la privatisation de la SNCF. Je me souviens qu’après son arrivée à la direction du parti, Hue a changé le thème d’une manif qui avait été décidée par l’équipe Marchais et devait avoir lieu à Dunkerque, de manif contre l’euro en manif pour l’emploi ! Il faut relire les analyses de la bataille contre le traité de Maastricht (Casanova, Picard-Weyl…). Avec Hue, la seule décision sur laquelle les adhérents ont eu à se prononcer, est l’adhésion au PGE, objet d’un vote ; toutefois, l’argumentation pour voter oui, devant la résistance très forte du parti, avait été de dire  » cela ne nous engage en rien et nous permettra de toucher les subventions«  »

Il faut effectivement revoir ces questions des subventions de l’Europe et ce à quoi elles nous contraignent dans l’appréciation de notre propre passé. Là encore notons le tour de passe passe récent de Pierre Laurent et de son équipe à propos de l’exposition sur Georges Marchais, le livre confié à quelqu’un comme Gérard Streiff et la volonté de nous présenter Georges Marchais comme le chantre de l’Eurocommunisme. J’ai déjà écrit là-dessus en notant que c’est parce que nous nous opposions aux restructurations industrielles voulues par l’Europe et le plan Davignon que nous avons quitté le gouvernement. Comment Mitterrand furieux de nous voir échapper à son piège avait fait pression sur deux ministres communistes,Fitterman et Rigout avec l’aide de Berlinguer pour introduire la crise dans le parti et un assaut contre Marchais devenu en quelques jours un grotesque par ordre de Mitterrand à ses médias.

S’il existe encore un parti communiste à l’inverse de  ce qui se passe en Italie, c’est qu’il y a eu une résistance de Marchais et de la majorité du Comité central à la liquidation qui se développait en Italie. La question de l’Europe était bien sûr au centre de notre refus de nous aligner. On ne peut pas l’évviter et nouer des alliances sans avoir dégagé notre propre politique.

il y a des choses qu’il faut savoir dire: Hue a représenté une socia démocratisation accélérée du parti, une destruction de tout ce qui en faisait la capacité révolutionnaire. Il a détrut les cellules, d’entreprise en particulier. Et les deux secrétaires qui ont suivi qui ont été cooptés dans le groupe créé par Robert Hue dans un lien étroit avec le pS. Hue a , entre autres, changé notre politique vis-à-vis de l’UE à 180°, sans qu’il y ait eu de discussion, et à fortiori, de décision ; et il ne faut pas avoir peur de le dire clairement, c’est un élément de notre histoire.

Comme il faut avoir présent à la mémoire la ridicule opération « Bouge l’Europe », une liste pour les élections européennes de 1999,  composée par moitié de gens qui voulaient envoyer au sol une armée avec les Américains et les Allemands contre la Yougoslavie et la Serbie et d’autres qui refusaient l’intervention. Sous prétexte d’ouverture, nous avions mis en position d’être élus des gens envoyés par le PS. C’est de cette liste et de la confusion totale qu’elle entretenait que date mon opposition à la Politique de Robert Hue. Je me souviens lui avoir écrit après qu’il ait déclaré à propos de cette liste et de la position contradictoire de ses membres sur le soutien à l’intervention en Yougoslavie : »c’est comme une famille, les uns sont pour, les autres sont contre, et ils sont de la même famille ». Je lui avais écrit: « Ma tante Berthe est une abominable réactionnaire, j’aime bien cette femme, mais il ne me viendrait pas à l’idée de la mettre sur une liste du PCF ». J’ai écrit alors dans la Pensée un article intitulé « La troisième guerre mondiale a commencé à Sarajevo ».

J’étais tout à fait consciente que la fin de l’URSS ne signifiait pas la paix mais un nouveau type de guerre, un pillage au nom des droits de l’homme, la fin des souverainetés sous couvert de combattre des tyrans. Il est vrai que j’avais découvert Cuba, sa résistance héroïques aux USA, alors même que certains et non des moindres dénonçaient déjà la tyrannie de Castro comme Marie Georges Buffet et Patrick le Hyarec, qui lui poussera l’abandon des principes jusqu’à faire parrainer un « dissident »présenté par Rober Ménard et publiera des articles de Régine Desforges qui ne parleront que des putes cubaines. Il est vrai qu’à cette époque là si la majorité des femmes cubaines se bat avec un courage exemplaire pour survivre, la misère est telle que l’on trouve des gamines de 15 ans pour un euro. Comme dans les autres îles, mais de ce combat là aussi les Cubains sortiront vainqueurs. Il y eut encore l’article d’un Bernard Lavilliers que publia l’humanité alors que le cyclone Michelle ravageait l’île martyre, cet article décrivait Castro comme un vieillard nauséabond, un tyran, et pour cela il l’identifiait à l’automne du patriarche, le livre de Gabriel Garcia Marquez consacré à dépeindre Trujillo, le tyran pro-USA, anticommuniste de Saint Domingue dans l’île voisine. C’était d’autant plus immonde que « Gabo », l’écrivain lui restait fidèle à son ami Fidel jusqu’au bout. Que l’humanité ait accepté d’inscrire cette tâche sur  Bernard Lavilliers et sur d’autres artistes que l’on encourageait en ce sens est incroyable. J’avais honte, je me sentais coupable devant cette trahison d’un journal que je considérais comme le mien. Parce que j’ai résisté à cette débâcle morale j’ai été interdite dans l’humanité et la censure tient toujours. Pour l’article de la Pensée sur la Yougoslavie, j’ai eu droit aux interdits de jacques Fath, le même qui nous invita à participer à la guerre en Libye et qui dirigeait alors. le secteur international du PCF. La seule différence entre eux et moi, c’est que je peux dire aujourd’hui ma position de hier, celle qui m’a valu la haine dont ils me poursuivent encore aujourd’hui.

Tous ceux qui comme moi ont prétendu résister à cette déchéance programmée ont été écartés, humiliés, diffamés, certains ne sont plus au parti, mais tous sont restés communistes. Si j’écris mes mémoires ce sera un hommage que je leur consacrerai, l’histoire d’une résistance au coeur même d’un parti qui avait pris l’habitude de croire en ses dirigeants quels qu’ils soient.

Danielle Bleitrach

(1) Julian Mischi, Le Communisme désarmé, Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone 2014
Julian Mischi,dans  « le communisme désarmé »(1),  explique comment le communisme a certes été attaqué sans ménagement par ses adversaires de droite, et autant et plus par ses partenaires socialistes, mais qu’il s’est surtout désarmé lui-même en renonçant à représenter prioritairement les classes populaires. Cela commence avec Robert Hue et cela s’amplifie encore aujourd’hui avec Pierre Laurent qui est hanté par l’idée d’être entouré d’intellectuels, enfin de gens connus dans les médias qui arrivent aisément à le convaincre que son destin , son aura, est liée à sa capacité à reconstruire la gauche à défaut de se préoccuper de son parti et chercher à construire une élite issue des couches populaires comme cela a toujours été la force du pCF. mais il s’agit bien d’une dérive collective.

 

Karl MARX: le Capital, livre premier : Chapitre XXVIII : La législation sanguinaire contre les expropriés à partir de la fin du XV° siècle. – Les lois sur les salaires.

Macron vient de déclarer : « Des aides sociales qui coûtent un « pognon de dingue » sans résoudre la pauvreté.. » et d’ajouter que la seule solution est de « responsabiliser les pauvres. » Ce qui nous laisse imaginer ce que cet homme prépare dans ce domaine comme dans d’autres.

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parce qu’avec macron sitôt dit, sitôt fait… Il accélère, le sprint perpétuel, et en un an, il a assommé es vieux, les hospices, les étudiants, la SNCF,Air France, il passe cette semaine aux privatisations, et ce n’est que la première année…
Pourtant il ‘a pas tout à fait tort, on ne peut pas compter sur la charité, la philanthropie pour résoudre la pauvreté… Tout ce qui a réellement fonctionné a été fait en mettant en cause le Capital, comme la sécurité sociale, c’est pour cela d’ailleurs qu’ils s’y attaquent.

Quand j’ai écris avec Mustapha El Miri un livre sur l’exclusion ou la défaite ouvrière, j’avais récusé la notion d’exclusion alors très à la mode en sciences humaines, je lui avais préféré celle de Marx qui parlait des invalides du Capital, en montrant comment à chaque phase de transformation de la production et d’accumulation du capital, celui ci produisait ses « invalides » J’avais parlé d’une double défaite: l’effondrement de l’uRSS et la transformation donc du rapport de forces mondial entre le capital et le travail. Transformation qui se déployait dans une nouvelle phase de mutation des forces productives, les tentatives d’arracher toujours plus le profit, à une classe ouvrière « défaite » par la mutation mondialisée de son existence en tant que classe sociale. Pour cela la référence qui s’était imposée à moi était double, celle du jeune Marx, celui qui se moque de la manière charitable dont certains socialistes utopiques (comme Eugène Sue dans les Mystères de Paris) voient dans la charité la solution au drame de la pauvreté. Surtout celle du Marx de la  maturité du Capital, qui comme ici relie la pauvreté aux conditions de l’accumulation du capital.

Le fait est que Macron voudrait nous faire retourner aux conditions de l’accumulation primitive, le capital à son stade sénile aspire à une nouvelle jeunesse, une assez bonne représentation du « cas Macron ».

Mais justement si nous sommes bien à un nouveau stade des forces productives, celles-ci ne sont pas obligatoirement en train de produire leurs invalides, ceci est un choix du capital et pas une nécessité (de ce point de vue les analyses de Boccara sur l’originalité de l’informationnel sont très intéressantes. Non seulement à cause de la spécificité des fonctions humaines remplacées par la machine et le partage potentiel de l’information, mais aussi le stade de la surraccumulation du capital avec le poids du capital financier sur la productivité… A écouter…

https://histoireetsociete.wordpress.com/wp-admin/post-new.php

Ce que je regrette c’est que cette démonstration ne soit pas assez articulé sur les expériences socialistes existantes.  (note de Danielle Bleitrach

Le Capital – Livre premier 

Le développement de la production capitaliste

VIII° section : L’accumulation primitive

La création du prolétariat sans feu ni lieu – licenciés des grands seigneurs féodaux et cultivateurs victimes d’expropriations violentes et répétées – allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. D’autre part, ces hommes brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelles ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. De là, vers la fin du XV° siècle et pendant tout le XVI°, dans l’ouest de l’Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d’avoir été réduits à l’état de vagabonds et de pauvres. La législation les traita en criminels volontaires; elle supposa qu’il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s’il n’était survenu aucun changement dans leur condition.

En Angleterre, cette législation commence sous le règne de Henri VII.

Henri VIII, 1530. – Les mendiants âgés et incapables de travail obtiennent des licences pour demander la charité. Les vagabonds robustes sont condamnés au fouet et à l’emprisonnement. Attachés derrière une charrette, ils doivent subir la fustigation jusqu’à ce que le sang ruisselle de leur corps; puis ils ont à s’engager par serment à retourner soit au lieu de leur naissance, soit à l’endroit qu’ils ont habité dans les trois dernières années, et à « se remettre au travail » (to put themselves to labour). Cruelle ironie ! Ce même statut fut encore trouvé trop doux dans la vingt-septième année du règne d’Henri VIII. Le Parlement aggrava les peines par des clauses additionnelles. En cas de première récidive, le vagabond doit être fouetté de nouveau et avoir la moitié de l’oreille coupée; à la deuxième récidive, il devra être traité en félon et exécuté comme ennemi de l’État.

Dans son Utopie, le chancelier Thomas More dépeint vivement la situation des malheureux qu’atteignaient ces lois atroces. « Ainsi il arrive », dit-il, « qu’un glouton avide et insatiable, un vrai fléau pour son pays natal, peut s’emparer de milliers d’arpents de terre en les entourant de pieux ou de haies, ou en tourmentant leurs propriétaires par des injustices qui les contraignent à tout vendre. » De façon ou d’autre, de gré ou de force, « il faut qu’ils déguerpissent tous, pauvres gens, cœurs simples, hommes, femmes, époux,. orphelins, veuves, mères avec leurs nourrissons et tout leur avoir; peu de ressources, mais beaucoup de têtes, car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras. Il faut, dis-je, qu’ils traînent leurs pas loin de leurs anciens foyers, sans trouver un lieu de repos. Dans d’autres circonstances, la vente de leur mobilier et de leurs ustensiles domestiques eût pu les aider, si peu qu’ils vaillent; mais, jetés subitement dans le vide, ils sont forcés de les donner pour une bagatelle. Et, quand ils ont erré çà et là et mangé jusqu’au dernier liard, que peuvent-ils faire autre chose que de voler, et alors, mon Dieu ! d’être pendus avec toutes les formes légales, ou d’aller mendier ? Et alors encore on les jette en prison comme des vagabonds, parce qu’ils mènent une vie errante et ne travaillent pas, eux auxquels personne au monde ne veut donner du travail, si empressés qu’ils soient à s’offrir pour tout genre de besogne. » De ces malheureux fugitifs dont Thomas More, leur contemporain, dit qu’on les força à vagabonder et à voler, « soixante-douze mille furent exécutés sous le règne de Henri VIIII [1] ».

Edouard VI. – Un statut de la première année de son règne (1547) ordonne que tout individu réfractaire au travail sera adjugé pour esclave à la personne qui l’aura dénoncé comme truand. (Ainsi, pour avoir à son profit le travail d’un pauvre diable, on n’avait qu’à le dénoncer comme réfractaire au travail.)

Le maître doit nourrir cet esclave au pain et à l’eau, et lui donner de temps en temps quelque boisson faible et les restes de viande qu’il jugera convenable. Il a le droit de l’astreindre aux besognes les plus dégoûtantes à l’aide du fouet et de la chaîne. Si l’esclave s’absente une quinzaine de jours, il est condamné à l’esclavage à perpétuité et sera marqué au fer rouge de la lettre S [2] sur la joue et le front; s’il a fui pour la troisième fois, il sera exécuté comme félon. Le maître peut le vendre, le léguer par testament, le louer à autrui à l’instar de tout autre bien meuble ou du bétail. Si les esclaves machinent quelque chose contre les maîtres, ils doivent être punis de mort. Les juges de paix ayant reçu information sont tenus de suivre les mauvais garnements à la piste. Quand on attrape un de ces va-nu-pieds, il faut le marquer au fer rouge du signe V sur la poitrine et le ramener à son lieu de naissance où, chargé de fers, il aura à travailler sur les places publiques. Si le vagabond a indiqué un faux lieu de naissance, il doit devenir, pour punition, l’esclave à vie de ce lieu, de ses habitants ou de sa corporation; on le marquera d’un S. Le premier venu a le droit de s’emparer des enfants des vagabonds et de les retenir comme apprentis, les garçons jusqu’à vingt-quatre ans, les filles jusqu’à vingt. S’ils prennent la fuite, ils deviennent jusqu’à cet âge les esclaves des patrons, qui ont le droit de les mettre aux fers, de leur faire subir le fouet, etc., à volonté. Chaque maître peut passer un anneau de fer autour du cou, des bras ou des jambes de son esclave, afin de mieux le reconnaître et d’être plus sûr de lui [3]. La dernière partie de ce statut prévoit le cas où certains pauvres seraient occupés par des gens ou des localités (lui veuillent bien leur donner à boire et à manger et les mettre au travail. Ce genre d’esclaves de paroisse s’est conservé en Angleterre jusqu’au milieu du XIX° siècle sous le nom de roundsmen (hommes qui font les rondes).

Elisabeth, 1572. – Les mendiants sans permis et âgés de plus de quatorze ans devront être sévèrement fouettés et marqués au fer rouge à l’oreille gauche, si personne ne veut les prendre en service pendant deux ans. En cas de récidive, ceux âgés de plus de dix-huit ans doivent être exécutés si personne ne veut les employer pendant deux années. Mais, pris une troisième fois, ils doivent être mis a mort sans miséricorde comme félons. On trouve d’autres statuts semblables : 18 Elisabeth, 13 ch. et loi de 1597. Sous le règne aussi maternel que virginal de « Queen Bess », on pendit les vagabonds par fournées, rangés en longues files. Il ne se passait pas d’année qu’il n’y en eût trois ou quatre cents d’accrochés à la potence dans un endroit ou dans l’autre, dit Strype dans ses Annales; d’après lui, le Somersetshire seul en compta en une année quarante d’exécutés, trente-cinq de marqués au fer rouge, trente-sept de fouettés et cent quatre-vingt-trois – « vauriens incor­rigibles » – de relâchés. Cependant, ajoute ce philanthrope, « ce grand nombre d’accusés ne comprend pas le cinquième des crimes commis, grâce à la nonchalance des juges de paix et à la sotte compassion du peuple… Dans les autres comtés de l’Angleterre, la situation n’était pas meilleure, et, dans plusieurs, elle était pire [4]. »

Jacques I°. – Tous les individus qui courent le pays et vont mendier sont déclarés vagabonds, gens sans aveu. Les juges de paix (tous, bien entendu, propriétaires fonciers, manufacturiers, pasteurs, etc., investis de la juridiction criminelle), à leurs sessions ordinaires, sont autorisés à les faire fouetter publiquement et à leur infliger six mois de prison à la première récidive, et deux ans à la seconde. Pendant toute la durée de l’emprisonnement, ils peuvent être fouettés aussi souvent et aussi fort que les juges de paix le trouveront à propos… Les coureurs de pays rétifs et dangereux doivent être marqués d’un R [5] sur l’épaule gauche et, si on les reprend à mendier, exécutés sans miséricorde et privés de l’assistance du prêtre. Ces statuts ne, furent abolis qu’en 1714.

En France, où vers la moitié du XVII° siècle les truands avaient établi leur royaume et fait de Paris leur capitale, on trouve dei% lois semblables. Jusqu’au commencement du règne de Louis XVI (ordonnance (lu 13 juillet 1777), tout homme sain et bien constitué, âgé de seize à soixante ans et trouvé sans moyens d’existence et sans profession, devait être envoyé aux galères. Il en est de même du statut de Charles-Quint pour les Pays-Bas, du mois d’octobre 1537, du premier édit des états et des villes de Hollande, du 19 mars 1614, de celui des Provinces- Unies, du 25 juin 1649, etc.

C’est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu’exige le système du salariat par des lois d’un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l’esclavage.

Ce n’est pas assez que d’un côté se présentent les conditions matérielles du travail, sous forme de capital, et de l’autre des hommes qui n’ont rien à vendre, sauf leur puissance de travail. Il ne suffit pas non plus qu’on les contraigne par la force à se vendre volontairement. Dans le progrès de la production capitaliste, il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs, qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance; la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et la demande du travail et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capitaliste sur le travailleur. Parfois on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des « lois naturelles » de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. Il en est autrement pendant la genèse historique de la production capitaliste. La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention constante de l’État; elle s’en sert pour « régler » le salaire, c’est-à-dire pour le déprimer an niveau convenable, pour prolonger la journée de travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu. C’est là un moment essentiel de l’accumulation primitive.

La classe salariée, qui surgit dans la dernière moitié du XIV° siècle, ne formait alors, ainsi que dans le siècle suivant, qu’une très faible portion de la population. Sa position était fortement protégée, à la campagne, par les paysans indépendants, à la ville, par le régime corporatif des métiers; à la campagne comme à la ville, maîtres et ouvriers étaient socialement rapprochés. Le mode de production technique ne possédant encore aucun caractère spécifiquement capitaliste, la subordination du travail au capital n’était que dans la forme. L’élément variable du capital l’emportait de beaucoup sur son élément constant. La demande de travail salarié grandissait donc rapidement avec chaque nouvelle accumulation du capital, tandis que l’offre de travailleurs ne suivait que lentement. Une grande partie du produit national, transformée plus tard en fonds d’accumulation capitaliste, entrait alors encore dans le fonds de consommation du travailleur.

La législation sur le travail salarié, marquée dès l’origine au coin de l’exploitation du travailleur et désormais toujours dirigée contre lui [6], fut inaugurée en Angleterre en 1349 par le Statute of Labourers [7] d’Edouard III. Ce statut a pour pendant en France l’ordonnance de 1350, promulguée au nom du roi Jean. La législation anglaise et la législation française suivent une marche parallèle, et leur contenu est identique. Je n’ai pas à revenir sur ces statuts en tant qu’ils concernent la prolongation forcée de la journée de travail, ce point ayant été traité précédemment (voir chap. X, § V de cet ouvrage).

Le Statute of Labourers fut promulgué sur les instances pressantes de la Chambre des Communes, c’est-à-dire des acheteurs de travail. Autrefois, dit naïvement un tory, les pauvres demandaient un salaire si élevé, que c’était une menace pour l’industrie et la richesse. Aujourd’hui leur salaire est si bas qu’il menace également l’industrie et la richesse, et peut-être plus dangereusement que par le passé [8]. Un tarif légal des salaires fut établi pour la ville et la campagne, pour le travail à la tâche et le travail à la journée, Les ouvriers agricoles durent se louer à l’année, ceux des villes faire leurs conditions « sur le marché public ». Il fut interdit sous peine d’emprisonnement de payer au delà du salaire légalement fixé; mais celui qui touche le salaire supérieur encourt une punition plus sévère que celui qui le donne. De plus, les sections 18 et 19 du statut d’apprentissage d’Elisabeth punissent de dix jours de prison le patron qui paye un trop fort salaire et de vingt et un jours l’ouvrier qui l’accepte. Non content de n’imposer aux patrons individuellement que des restrictions qui tournent à leur avantage collectif, on traite en cas de contravention le patron en compère et l’ouvrier en rebelle. Un statut de 1360 établit des peines encore plus dures et autorisa même le maître à extorquer du travail au tarif légal, à l’aide de la contrainte corporelle. Tous contrats, serments, etc., par lesquels les maçons et les charpentiers s’engageaient réciproquement furent déclarés nuls et non avenus. Les coalitions ouvrières furent mises au rang des plus grands crimes, et y restèrent depuis le XIV° siècle jusqu’en 1824.

L’esprit du statut de 1349, et de ceux auxquels il servit de modèle, éclate surtout en ceci que l’on y fixe un maximum légal au-dessus duquel le. salaire ne doit point monter, mais que l’on se garde bien de prescrire un minimum légal au-dessous duquel il ne devrait pas tomber.

Au XIV° siècle, la situation des travailleurs s’était, on le sait, fort empirée. Le salaire nominal s’était élevé, mais point en proportion de la dépréciation de l’argent et de la hausse correspondante du prix des marchandises. En réalité il avait donc baissé. Toutefois les lois sanctionnées en vue de sa réduction n’en restèrent pas moins en vigueur, en même temps que l’on continuait à couper l’oreille et à marquer au fer rouge ceux que « personne ne voulait prendre à son service ». Par le statut d’apprentissage d’Élisabeth (5 Elis. 3), les juges de paix – et, il faut toujours y revenir, ce ne sont pas des juges dans le sens propre du mot, mais des landlords, des manufacturiers, des pasteurs et autres membres de la classe nantie, faisant fonction de juges – furent autorisés à fixer certains salaires et à les modifier suivant les saisons et le prix des marchandises. Jacques I° étendit cette réglementation du travail aux tisserands, aux fileurs et à une foule d’autres catégories de travailleurs [9] >. George Il étendit les lois contre les coalitions ouvrières à toutes les manufactures.

Pendant la période manufacturière proprement dite, le mode de production capitaliste avait assez grandi pour rendre la réglementation légale du salaire aussi impraticable que superflue; mais on était bien aise d’avoir sous la main, pour des cas imprévus, le vieil arsenal d’oukases. Sous George II, le Parlement adopte un bill défendant aux compagnons tailleurs de Londres et des environs de recevoir aucun salaire quotidien supérieur à 2 sh. 7 ½ d., sauf les cas de deuil général; sous George III (13 Geo. III, c. 68), les juges de paix sont autorisés à régler le salaire des tisseurs en soie. En 1796, il faut même deux arrêts de cours supérieures pour décider si les ordon­nances des juges de paix sur le salaire s’appliquent également aux travailleurs non agricoles; en 1799, un acte du Parlement déclare encore que le salaire des mineurs d’Écosse devra être réglé d’après un statut du temps d’Élisabeth et deux actes écossais de 1661 et de1671. Mais, sur ces entrefaites, les circonstances économiques avaient subi une révolution si radicale qu’il se produisit un fait inouï dans la Chambre des Communes. Dans cette enceinte où depuis plus de quatre cents ans on ne cessait de fabriquer des lois pour fixer au mouvement des salaires le maximum qu’il ne devait en aucun cas dépasser, Whitbread vint proposer, en 1796, d’établir un minimum légal pour les ouvriers agricoles. Tout en combattant la mesure, Pitt convint cependant que « les pauvres étaient dans une situation cruelle ». Enfin, en 1813, on abolit les lois sur la fixation des salaires; elles n’étaient plus, en effet, qu’une anomalie ridicule, à une époque où le fabricant régissait de son autorité privée ses ouvriers par des édits qualifiés de règlements de fabrique, où le fermier complétait à l’aide de la taxe des pauvres le minimum de salaire nécessaire à l’entretien de ses hommes de peine. Les dispositions des statuts sur les contrats entre patrons et salariés, d’après lesquelles, en cas de rupture, l’action civile est seule recevable contre les premiers, tandis que l’action criminelle est admise contre les seconds, sont encore aujourd’hui en vigueur.

Les lois atroces contre les coalitions tombèrent en 1825 devant l’attitude menaçante du prolétariat; cependant on n’en fit point table rase. Quelques beaux restes des statuts ne disparurent qu’en 1859. Enfin, par la loi du 29 juin 1871, on prétendit effacer les derniers vestiges de cette législation de classe en reconnaissant l’existence légale des trade-unions (sociétés ouvrières de résistance) mais par une loi supplémentaire de la même date (An Act to amend the criminal Law relating to violence, threats and molestation [10]), les lois contre la coalition se trouvèrent de fait rétablies sous une nouvelle forme. Les moyens auxquels en cas de, grève ou de lock-out (on appelle ainsi la grève des patrons qui se coalisent pour fermer tous à la fois leurs fabriques) les ouvriers peuvent recourir dans l’entraînement de la lutte, furent soustraits par cet escamotage parlementaire au droit commun, et tombèrent sous le coup d’une législation pénale d’exception, interprétée par les patrons en leur qualité de juges de paix. Deux ans auparavant, cette même Chambre des Communes et ce même M. Gladstone qui, par l’édit supplémentaire de 1871, ont inventé de nouveaux délits propres aux travailleurs, avaient honnêtement fait passer en seconde lecture un bill pour mettre fin, en matière criminelle, à toutes lois d’exception contre la classe ouvrière. Pendant deux ans, nos fins compères s’en tinrent à la seconde lecture; on traîna l’affaire en longueur jusqu’à ce que le a grand Parti libéral » eût trouvé dans une alliance avec les tories le courage de faire volte-face contre le prolétariat qui l’avait porté au pouvoir. Et, non content de cet acte de trahison, le grand parti libéral, toujours sous les auspices de son onctueux chef, permit aux juges anglais, toujours empressés à servir les classes régnantes, d’exhumer les lois surannées sur la conspiration pour les appliquer à des faits de coalition. Ce n’est, on le voit, qu’à contre-cœur et sous la pression menaçante des masses que le Parlement anglais renonce aux lois contre les coalitions et les trade-unions, après avoir lui-même, avec un cynisme effronté, fait pendant cinq siècles l’office d’une trade-union permanente des capitalistes contre les travailleurs.

Dès le début de la tourmente révolutionnaire, la bourgeoisie française osa dépouiller la classe ouvrière du droit d’association que celle-ci venait à peine de conquérir. Par une loi organique du 14 juin 1791, tout concert entre les travailleurs pour la défense de leurs intérêts communs fut stigmatisé d’attentat « contre la liberté et la déclaration des droits de l’homme », punissable d’une amende de 500 livres, jointe à la privation pendant un an des droits de citoyen actif [11].

Ce décret qui, à l’aide du code pénal et de la police, trace à la concurrence entre le capital et le travail des limites agréables aux capitalistes, a survécu aux révolutions et aux changements de dynasties. Le régime de la Terreur lui-même n’y a pas touché. Ce n’est que tout récemment qu’Il a été effacé du code pénal, et encore avec quel luxe de ménagements ! Rien qui caractérise ce coup d’Etat bourgeois comme le prétexte allégué. Le rapporteur de la loi Chapelier, que Camille Desmoulins qualifie de « misérable ergoteur [12] », veut bien avouer que le salaire de la journée de travail devrait être un peu plus considérable qu’il l’est à présent… car dans une nation libre, les salaires doivent être assez considérables pour que celui qui les reçoit, soit hors de cette dépendance absolue que produit la privation des besoins de première nécessité, et qui est presque celle de l’esclavage. Néanmoins il est, d’après lui, « instant de prévenir le progrès de ce désordre », à savoir « les coalitions que formeraient les ouvriers pour faire augmenter… le prix de la journée de travail », et pour mitiger celle dépendance absolue qui est presque celle de l’esclavage. Il faut absolument le réprimer, et pourquoi ? Parce que les ouvriers portent ainsi atteinte à la liberté « des entrepreneurs de travaux, les ci-devant maîtres », et qu’en empiétant sur le despotisme de ces ci-devant maîtres de corporation – on ne l’aurait jamais deviné – ils cherchent à recréer les corporations anéanties « par la révolution [13] ».


Notes

[1] Hollingshed : Description of England, Londres, 1578, vol. 1, p. 186.

[2] S pour « slave » : esclave (N.R.)

[3] Sous le règne d’Édouard VI, remarque un champion des capitalistes, l’auteur de An Essay on Trade and Commerce, 1770, les Anglais semblent avoir pris à cœur l’encouragement des manufactures et l’occupation des pauvres, comme le prouve un statut remarquable où il est dit que tous les vagabonds doivent être marqués du fer rouge, etc. – (L. c., p. 5.)

[4] John Strype M. A. « Annals of the Reformation and Establishment of Religion, and other various occurences in the Church of England during Queen Etisabeth’s Happy Reign. », 2° éd., 1725, t. Il. La seconde édition de 1725 fut encore publiée par l’auteur lui-même.

[5] R pour « rogue » : voyou (N.R.)

[6] « Toutes les fois que la législature essaie de régler les démêlés entre les maîtres et les ouvriers, ce sont toujours les maîtres qu’elle consulte. » (A. Smith, l. c., trad. Garnier, t. 1, p. 296.) « L’Esprit des Lois, c’est la propriété », dit Linguet.

[7] Statut des travailleurs. (N. R.)

[8] Sophisms of Free Trade, by a Barister, Lond., 1850, p. 235 et 236. « La législation était toujours prête, ajoute-t-il, à interposer son autorité au profit des patrons; est-elle impuissante dès qu’il s’agit de l’ouvrier ? »
Barister veut dire avocat. (N.R.)

[9] On voit par une clause du statut 2, de Jacques I°, c. 6, que certains fabricants de drap prirent sur eux, en leur qualité de juges de paix, de dicter dans leurs propres ateliers un tarif officiel du salaire. – En Allemagne, les statuts ayant pour but de maintenir le salaire aussi bas que possible se multiplient après la guerre de Trente ans. « Sur le sol dépeuplé les propriétaires souffraient beaucoup du manque de domestiques et de travailleurs. Il fut interdit à tous les habitants des villages de louer des chambres à des hommes ou à des femmes célibataires. Tout individu de cette catégorie qui ne voulait pas faire l’office de domestique devait être signalé à l’autorité et jeté en prison, alors même qu’il avait une autre occupation pour vivre, comme de travailler à la journée pour les paysans ou même d’acheter ou de vendre des grains. (Privilèges impériaux et sanctions pour la Silésie, 1, 125.) Pendant tout un siècle les ordonnances de tous les petits princes allemande fourmillent de plaintes amères contre la canaille impertinente qui ne veut pas se soumettre aux dures conditions qu’on lui fait ni se contenter du salaire légal. Il est défendu à chaque propriétaire isolément de dépasser le tarif établi par les États du territoire. Et avec tout cela les conditions du service étaient parfois meilleures après la guerre qu’elles ne le furent un siècle après. « En 1652, les domestiques avaient encore de la viande deux fois par semaine en Silésie; dans notre siècle, il s’y est trouvé des districts où ils n’en ont eu que trois fois par an. Le salaire aussi était après la guerre plus élevé que dans les siècles suivants. » (G. Freitag.)

[10] Décret pour amender la loi criminelle sur la violence, les menaces et la molestation. (N. R.)

[11] L’article 1 de cette loi est ainsi conçu : « L’anéantissement de toute espèce de corporations des citoyens du même état et profession étant l’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit. » L’article 4 déclare : « Si des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers prenaient des délibérations, faisaient entre eux des conventions tendant à refuser de concert ou à n’accorder qu’à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, les dites délibérations et conventions sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la déclaration des droits de l’homme, etc. », c’est-à-dire félonies, comme dans les anciens statuts. (Révolution de Paris, Paris, 1791, 3t. III, p. 253.)

[12] Révolutions de France, etc., n° LXXVII.

[13] Buchez et Roux : Histoire parlementaire de la Révolution française, X, p. 193-95, passim (édit. 1834).

 

Même défaites les révolutions annoncent la fin du vieux monde !

Je remercie mon camarade et ami gilbert Rodrigue de son compte-rendu  et de son titre particulièrement pertinent pour résumer l’esprit du livre, son éthique autant que son projet qui me semble avoir été compris des présents, une trentaine malgré qu’il n’ait au aucun relais médiatique en particulier dans la presse communiste… Mais ma cellule avait envoyé une forte délégation. merci à tous et au sympathique accueil de la librairie. (danielle Bleitrach)

Débat ce samedi 2 juin à Marseille animé par Danielle BLEITRACH à la librairie Maupetit à partir des idées, constats formulés dans son récent  ouvrage « 1917- 2017, STALINE, tyran sanguinaire ou héros national ? … »

Il suffit de s’interroger  sur STALINE  pour  déclencher l’ire des adeptes de la conception fumeuse et globalisante du totalitarisme. Ceux-ci en effet mettent un signe d’égalité entre Hitler et Staline, entre le nazisme et le communisme, renvoyés côte à côte en enfer.
Sans plus d’examen.

Avec l’avantage décisif, pour les adversaires de tout changement révolutionnaire en faveur des travailleurs, de n’avoir pas à revenir sur l’Union soviétique, le pouvoir soviétique, la nature des questions auxquelles il a été confronté, les défis colossaux  auxquels il a du faire face.

Une trentaine de participants ont suivi et participé avec beaucoup d’attention et de passion au débat accompagnant l’exposé liminaire de Danielle BLEITRACH.

La conférencière est partie d’une évidence : il existe une différence abyssale de perception sur le rôle de Staline chez  le peuple Russe et sans doute les peuples soviétiques ET les occidentaux et le peuple français notamment.

En Russie, de multiples et sérieux sondages placent Staline  largement en tête des grands hommes de tous les temps..

De quoi s’interroger sans conteste face aux descriptions dominantes d’un monstre martyrisant son propre peuple.

Cette approche préliminaire pose autant une  question sur l’appréciation de l’action réelle de Staline que sur notre propre approche de l’histoire. En effet,  sous injonction  des classes dominantes, nos sommes invités  à partager le dénigrement  de toutes les tentatives d’en finir avec le capitalisme, ainsi que la caricature des hommes et les femmes incarnant ce projet et cette tentative.

La conférencière insiste sur le caractère expérimental de l’enquête de terrain à laquelle elle s’est livré :  il s’agissait d’interviewer  des citoyens, grâce  à la collaboration de Marianne DUNLOP, médiatrice et traductrice. De cette enquête il ressort de manière majoritaire  une véritable nostalgie de l’URSS, de ses conquêtes sociales, de son rayonnement dans le monde par ses avancées scientifiques, sa capacité à faire vivre et combattre ensemble des populations pourtant si diverses. Mais aussi, le scepticisme sur la possibilité d’un retour à ce temps-là.Peut-être en relation avec le fait qu’ils reprochent aux communistes-  non pas Staline-mais à Gorbatchev et  à Eltsine d’avoir vendu et détruit le socialisme.

Sans prétendre apporter des réponses définitives, cet ouvrage et ce type de débat débordent du seul objet de l’étude concernée et s’adressent à la réflexion de tous ceux qui, conscients de l’impasse dangereuse d’un capitalisme en crise, ne veulent pas se laisser dessaisir de la compréhension en profondeur de la première et plus importante tentative internationale de RUPTURE avec le capitalisme.

Toutes les périodes révolutionnaires et les révolutionnaires œuvrant à la fin du  vieux monde ont toujours fait l’objet des pires dénonciations de la part des tenants de l’ordre établi.

A les en croire Robespierre c’est la terreur personnifiée, Staline se résume au Goulag.

Ce qu’ils ne peuvent pardonner à ces moments historiques et à ces hommes c’est qu’auprès de millions d’hommes et de femmes ils incarnent le passage à un nouvel ordre signifiant la fin de l’ordre ancien.

Marx pointe cet aspect décisif de toute véritable révolution pour Spartacus et la fin de l’esclavage.

Et cela vaut également pour Robespierre qui même s’il est exécuté signifie la fin de la féodalité.

La Révolution bolchevique a signifié elle l’ouverture de l’ère du prolétariat et donc la fin du capitalisme.

Et cela de manière irréversible.

Parce que pour ceux qui ont vécu ces ruptures et ceux qui les suivent, rien ne sera plus comme avant face à ce qui se présentait sous le signe de l’éternité !

Au fond pour nous, sur le plan intellectuel il s’agit de sortir de la dictature d’un véritable négationnisme historique qui par exemple au prix d’un déni de réalité  cache aux yeux de l’opinion, 70 ans plus tard, que c’est l’armée rouge qui a eu le rôle décisif dans la défaite du nazisme.

Terminons par une anecdote significative de l’ambiance à la fois franche et fraternelle de la soirée :

Une intervenante fait part de son étonnement : pour la première fois j’entends formulée une opinion positive sur Staline.
Et de questionner : « Que faites vous de la famine en Ukraine et de la répression ? »

A l’issue de plus de deux heures de débat la même intervenante  a  pu faire part de son intérêt pour les échanges qui ont eu lieu, du fait que ses opinions de départ avaient été ébranlées … et au final s’est porté acquéreuse du bouquin .

Sans doute pour prolonger la réflexion ?

Glbert Rodrigue

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Malgré son titre « 1917-2017, Staline tyran sanguinaire ou héros national ? » ne porte pas seulement sur Staline, mais pose des questions sur la nature du pouvoir soviétique de 1917 à la chute de l’Union soviétique. Il présente des faits, des arguments. La notion de totalitarisme qui va jusqu’à identifier ce pouvoir à celui du nazisme, doit être dénoncée.
Le livre part d’une interrogation sur la différence d’opinion entre ceux qui ont vécu l’URSS et l’image que nous en avons en France. 67 % des habitants de la Fédération de Russie en septembre 2017 regrettaient l’Union soviétique et 38 % d’entre eux plaçaient Staline et Lénine en tête des plus grands hommes de l’histoire. Pourquoi ? Ce que tous les sondages affirment, nous l’avons constaté sur le terrain. Staline est l’homme d’une époque, l’Union soviétique ne se limite pas à sa seule domination, mais incontestablement Lénine et Staline ont opéré une rupture et créé les conditions d’une autre société dans un encerclement permanent et une violence de quatorze États ligués contre elle. Un état des lieux s’impose. On ne peut pas ignorer cette extraordinaire tentative de changement de pouvoir et de société. Prétendre effacer la mémoire des peuples est aussi destructeur que d’imposer aux individus l’ignorance de leur passé et de leurs origines. Ce livre est donc une présentation des pièces du dossier en vue de l’ouverture d’une véritable analyse scientifique mais aussi politique, d’une expérience qui continue de marquer notre présent et qui conditionne notre avenir.

Prix public : 17 euros
Référence : 978-2-37607-127-3

 

Critique de notre livre à paraître en juin dans Cause Commune

Ce compte-rendu que vous pourrez lire dans Cause Commune de juin, mérite d’être salué parce que grâce à cet article la resse rompt avec 20 ans de censure me concernant et surtout l’auteur de l’article a lu le livre et l’a compris.

Danielle Bleitrach, 1917-2017 Staline, tyran sanguinaire ou héros national ? Dialogue à deux voix avec Marianne Dunlop, Editions Delga, 2017

Les russes en veulent terriblement aux communistes … pour la disparition de l’URSS. Tel est l’un des constats que ce livre iconoclaste, riche en paradoxes et en interrogations, fait éclater à la face du lecteur. Partant du constat que la réflexion historique sur le socialisme réel et notamment sur la période stalinienne a été verrouillée par la doxa libérale, l’auteure appelle à substituer au conformisme et au pret-à-penser pavlovien de l’idéologie dominante une recherche historique contextualisée et sans parti pris. L’objectif de l’ouvrage est d’ouvrir des pistes de réflexion sur Staline, mais aussi sur le bilan global de l’URSS et sur ses permanences dans l’espace post-soviétique.

L’ouvrage pose des questions fondamentales sur la nature de classe du pouvoir soviétique et les dynamiques liées. Tout d’abord, il n’y a pas d’autocratie stalinienne. Les dirigeants du PCUS sont décrits comme un collectif de militants exaltés. Une nouvelle classe de possédants ne se serait vraiment développée qu’à partir de Khrouchtchev, jusqu’à détruire le système qui l’avait fait naître sous Gorbatchev et Eltsine avec l’aide des monopoles financiarisés occidentaux.

C’est aussi l’image d’un Staline brutal, stupide et inculte qui est écornée : il est décrit comme le moins sanglant de l’organe de décision collective, il est très cultivé. La force de Staline réside dans son pragmatisme et sa capacité à voir loin. Les choix de Staline ne prennent sens que replongés dans les rapports de force et dans les enjeux concrets qui leur ont donné naissance. Ses obsessions natalistes ? Le dépeuplement massif occasionné par la Guerre Civile et par la Seconde Guerre Mondiale. La dissolution du Komintern ? Une concession pour faciliter l’ouverture d’un second front contre les nazis. Mais finalement, qui est Staline ? Staline n’est pas un homme. C’est l’allégorie du pouvoir soviétique.

Quelle est l’opinion des russes sur Staline, l’URSS et le communisme ? La plupart placent Staline en tête des grands hommes et regrettent l’URSS. Ils reconnaissent des grands succès à l’URSS : la culture, le style de vie et la politique des nationalités. Mais ils estiment que le retour au communisme n’est pas possible aujourd’hui. Ces informations tranchent radicalement avec l’opinion occidentale moyenne.

L’ouvrage montre une renaissance de la réflexion historique sur l’URSS, en Russie, en Chine mais aussi dans les pays anglo-saxons. La question du rapport entre Chine et URSS, et de l’analyse des communistes chinois sur la chute de l’URSS, sont abordées. Des ouvrages sont suggérés. Si les questions restent ouvertes et les conclusions rares, ce livre mêlant récits de voyage et réflexions historiques de fond invite les communistes à ne pas se satisfaire des poncifs anti-soviétiques et à élaborer leurs propres analyses critiques sur l’URSS. Une suggestion salutaire.

 

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : « Face à la guerre » (article 3)

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui :   « Face à la guerre » (article 3)

Dans deux premiers articles, publiés le 16 avril et le 11 mai dernier, j’ai exposé l’intérêt de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.
Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique méritait plusieurs articles (et il y aurait, au-delà des guerres, bien d’autres sujets à aborder). Dans mon premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Dans le deuxième , j’ai abordé le moment critique, les derniers jours jusqu’au déclenchement de la guerre. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage. L’arrivée de cette tempête, que tous les signes annoncent, mais qu’on refuse de voir venir, jusqu’à la minute même où elle survient.
L’objectif de ce troisième opus, c’est d’aborder la réaction face à la guerre, l’analyse qu’en fait Zweig et les conclusions que nous pouvons en tirer face aux menaces actuelles de guerre.

Le jour d’après :

Par un étonnant paradoxe, ce qui succéda (en seulement quelques heures) au déni, après le déclenchement de la guerre, ne fut pas l’abattement, ni la révolte. Ce furent l’enthousiasme, l’allégresse et le délire :

« Et malgré toute ma haine et toute mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours ; ces milliers et centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix ; à quel point ils étaient solidaires. Une ville de deux millions d’habitants, un pays de près de cinquante millions éprouvaient à cette heure qu’ils participaient à l’histoire universelle, qu’ils vivaient un moment qui ne reviendrait plus jamais et que chacun était appelé à jeter son moi infime dans cette masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme. Toutes les différences de rangs, de langues, de classes, de religions étaient submergées pour cet unique instant par le sentiment débordant de la fraternité. Des inconnus se parlaient dans la rue, des gens qui s’étaient évités se serraient la main, partout, on voyait des visages animés. Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens. »

Très rapidement, mais avec grande précaution, Stephen Zweig s’engagera contre la guerre. Mais la folie nationaliste qui s’est emparée de l’Europe et de l’Autriche mettra selon lui environ deux ans et demi à se dissoudre sous l’acide violent des souffrances de la guerre, et c’est seulement après ces deux ans que la problématique de la paix, de la lutte contre la guerre pourra se faire publiquement jour.

De la différence entre les deux guerres, de 14 et de 40 :

J’en viens à ce point, à mon sens un des plus profonds, de l’ouvrage de Zweig. Voici comment il présente la question, s’adressant à ses contemporains, au moment le plus noir de la seconde guerre mondiale :

« La génération actuelle, qui n’a vu éclater que la Seconde Guerre Mondiale, se demande peut-être : pourquoi n’avons nous pas vécu cela ? Pourquoi les masses ne s’enflammèrent-elles pas en 1939 du même enthousiasme qu’en 1914 ? Pourquoi n’obéirent-elles à l’appel qu’avec fermeté et résolution, silencieuses et fatalistes ? Les mêmes intérêts n’étaient-ils pas en jeu, n’y allait-il pas en fait de biens encore plus sacrés, plus élevés, dans notre guerre actuelle, qui était une guerre pour les idées et non pas seulement pour les frontières et les colonies ? »

Cette question exprime que l’histoire n’est pas qu’une simple répétition. Dans la complexité du monde qui est le nôtre, les processus historiques se déroulent sur plusieurs générations, les évolutions économiques et sociales fondamentales parcourent les continents à des époques différentes et entrent en contradictions selon des formes et des rapports qui évoluent eux-mêmes en permanence, dans un développement inégal et combiné.

La seconde guerre mondiale n’est pas la répétition de la première, elle en est, d’une certaine manière, la reprise, à un stade différent, tout en ayant un ensemble de caractères entièrement nouveaux, liés à l’évolution générale du monde. Deux éléments politiques nouveaux sont apparus entre les deux guerres : la révolution russe, et la poussée révolutionnaire qui met fin à la première guerre mondiale, et l’émergence – en réaction à cette poussée – des fascismes, en Italie, d’abord, puis en Allemagne et progressivement dans de nombreux pays européens.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, de même, la guerre froide, les conflits de décolonisation, représentent une nouvelle phase, un nouveau stade historique. Après la fin de la guerre froide, la mondialisation, qui prit sa pleine ampleur sous l’égide de la super-puissance impérialiste américaine de 1991 à nos jours, représente une nouvelle étape.

L’analyse de la situation actuelle et du danger de guerre généralisée, la formulation des mots d’ordres d’action adaptés contre ce danger doit s’appuyer sur une compréhension d’ensemble de l’accumulation des contradictions au fur et à mesure de ces périodes.
Mais voyons la réponse (aiguisée) que Zweig donne à sa propre question : pourquoi l’entrée en guerre de 1939 ne s’est pas faite, à l’instar de celle de 1914, dans l’enthousiasme et l’allégresse ? Il donne trois éléments principaux.

1. La foi naïve des masses dans leurs dirigeants politiques :

« Alors le peuple se fiait sans réserve à ses autorités. Personne en Autriche n’aurait osé risquer cette pensée que l’empereur François-Joseph, le père de la patrie universellement vénéré, aurait dans sa quatre-vingtième année appelé son peuple au combat sans y être absolument contraint, qu’il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, perfides, criminels eussent menacés la paix de l’empire. (…) C’était donc de l’autre coté de la frontière, dans l’autre camp, que devaient nécessairement se trouver les criminels, les fauteurs de guerre. »

« En 1939, cette foi presque religieuse en l’honnêteté ou, tout au moins, la capacité du gouvernement avait déjà disparu dans toute l’Europe. On méprisait la diplomatie depuis qu’on l’avait vue trahir à Versailles les espoirs d’une paix durable ; les peuples ne se rappelaient que trop bien avec quelle absence de vergogne on les avaient trompés en leur promettant le désarmement, la suppression de la diplomatie secrète. (…) On obéissait, mais on ne témoignait pas d’allégresse. On montait au front, mais on ne révait plus d’être un héros ; déjà les peuples et les individus sentaient qu’ils n’étaient que les victimes, ou de quelque folie humaine, politique, ou d’une fatalité insondable et maligne. »

Cette même analyse amènera Lénine et la future troisième internationale, dans leur critique de l’impérialisme, à formuler la stratégie de la lutte prioritaire contre son propre impérialisme, résumée par Karl Liebknecht dans la formule « l’ennemi principal est dans notre propre pays ». Dans un conflit qui oppose deux puissances impérialistes (dans ce cas simple et d’une certaine manière pur qui fut dans l’ensemble celui de la première guerre mondiale) la situation qui tend à entraîner les masses vers l’affrontement fratricide, ne peut être combattue qu’en démystifiant l’intense propagande guerrière et nationaliste spécifique à chaque pays (et opposée d’un pays à un autre).

Même si la situation actuelle est indiscutablement plus complexe, cette considération garde sa validité. La formule d’Anatole France (« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ») a gardé toute son actualité. Il est clair que la France n’est pas entrée en guerre en Côte d’Ivoire, en Libye, aujourd’hui en Syrie pour autre chose que les intérêts économiques et commerciaux de quelques grandes industries. Les récentes poursuites engagées contre Bolloré, dont on connaît les intérêts africains et le rôle dans la vie politique nationale, la possession par un marchand d’arme (Dassault) du principal quotidien national (Le Figaro), n’en sont que quelques exemples. De tels motifs de guerre ne peuvent s’avouer tranquillement. C’est pourquoi la guerre est toujours habillée de propagande, s’appuyant sur une diabolisation de l’adversaire, pour laquelle tous les arguments sont bons. Il suffira ainsi d’appeler le président Irakien, M. Saddam Hussein par son prénom, Saddam, pour évoquer immédiatement (à une lettre près) « Satan ». Avant la première guerre d’Irak, M. Saddam Hussein était au pouvoir depuis déjà plusieurs décennies. Il avait, avec le soutien des occidentaux, lancé et menée la terrible guerre contre l’Iran, qui dura près de 10 ans. Mis en difficulté, il utilisera des armes chimiques avec l’appui diplomatique et opérationnel des occidentaux. Aucun média occidental ne l’appelle encore « Saddam » à ce moment là. C’est encore « M. Saddam Hussein, président de l’Irak ». « Saddam » deviendra une sorte de figure médiatique imposée en 1991, dès les premiers préparatifs de guerre, jusqu’à la capture et l’exécution du dictateur.

Démonter les mensonges pro-guerriers de nos propres dirigeants est donc notre premier devoir pour lutter et vaincre la guerre. Bien sûr, toute tentative de démonter la propagande guerrière suscite immédiatement de virulente réaction (quand ce n’est pas l’interdiction pure et simple). La méthode la plus simple et la plus répandue est alors de soumettre purement et simplement toute tentative d’argumentation anti-guerre à la même diabolisation : Vous contestiez en 2003 l’absence de preuve de la détention d’armes de destruction massive par l’Irak ? Vous étiez donc pro-Saddam. Vous dénoncez aujourd’hui l’absence de preuves de l’usage d’armes chimiques à Douma ? Vous êtes « pro-Bachar ».

2. La méconnaissance de la guerre :

Le deuxième argument donné par Stephen Zweig pour expliquer la différence dans la réaction populaire à la guerre entre 1914 et 1939 est le souvenir concret de la terrible réalité de la guerre :

« Et puis, en 1914, après un demi-siècle de paix, que savaient de la guerre les grandes masses ? Elles ne la connaissaient pas. (…) Elle restait une légende et c’était justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. (…) « Nous serons de retour à la maison pour Noël » criaient à leur mère en riant, les recrues de 1914. (…) Une rapide excursion en pays romantique, une aventure sauvage et virile – c’est de ces couleurs que la guerre se peignait en 1914 dans l’imagination de l’homme du peuple, et les jeunes gens avaient même sérieusement peur de manquer, dans leur vie, une expérience aussi merveilleuse et excitante. »

« Mais la génération de 1939 connaissait la guerre. Elle ne s’illusionnait plus. Elle savait que la guerre n’était pas romantique mais barbare. Elle savait qu’elle durerait des années et des années, temps irremplaçable dans une vie. Elle savait qu’on ne se lançait pas à l’assaut de l’ennemi sous des ornements de feuilles de chênes et de rubans multicolores mais qu’on demeurait tapi pendant des semaines, couvert de poux et à demi mourant de soif, qu’on pouvait être déchiqueté et mutilé de loin sans jamais avoir vu l’adversaire. »

Là encore, l’analyse de Zweig trace avec une précision remarquable le danger, et donc, notre devoir. Il suffit de lire les publicités de recrutement de l’armée française pour mesurer à quel point la présentation « romantique » de la guerre est redevenue la norme aujourd’hui :

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Au dela de la photo, qui développe le registre « baroudeur » (« l’aventure sauvage et virile »), le slogan « Je veux repousser mes limites au-delà des frontières » est explicite. La guerre est ainsi supposée « au-delà des frontières ». La guerre est à nouveau, comme l’exprime Zweig, « une excursion en pays romantique ».

Le souvenir même des deux guerres mondiales et des atrocités des guerres coloniales est effacé ou copieusement distordu. Le rôle de l’Union Soviétique dans la victoire contre le nazisme, l’esprit de sacrifice de millions de combattants et de résistants héroïques ont été progressivement atténués dans les mémoires collectives.

3. Le sens politique du conflit :

« La guerre de 1939 avait une signification spirituelle, il y allait de la liberté, de la sauvegarde d’un bien moral ; et le fait de combattre pour une idée rend l’homme dur et résolu. La guerre de 1914, en revanche, ne savait rien des réalités, elle servait encore une illusion, le rêve d’un monde juste et pacifique. Et seule l’illusion rend heureux, non le savoir. C’est pourquoi les victimes d’alors poussaient dans leur ivresse des cris de joie en marchant à l’abattoir, guirlandes de fleurs et feuilles de chênes au casque, dans les rues sonores et étincelantes comme par un jour de fête. »

Les historiens tendent aujourd’hui à considérer l’ensemble de la période 1914 – 1945 dans son unité, une période de guerres et de révolutions. Les générations de 1939 sont nées dans l’expérience de la désillusion et ont grandi dans cette période de profonde instabilité, voyant la trahison des promesses de paix, les tentatives révolutionnaires, la montée du fascisme, en Italie, en Allemagne, en Espagne et progressivement dans la quasi-totalité de l’Europe. Elles se sont endurcies, ont pris la mesure des périls et des sacrifices nécessaires.

Il est important aujourd’hui plus que jamais de se souvenir de la guerre et de ses horreurs, mais également de l’esprit de sacrifice qui anima des centaines de millions de combattants, de résistants, de maquisards, tout autour de la surface du globe, pour permettre l’éradication du fascisme et l’avênement d’une ère nouvelle, de la possibilité d’une reconstruction, ou plus exactement de la construction de nouvelles sociétés.
Sans disposer complètement d’une organisation générale, chacun prit sa place dans un combat commun et fit des sacrifices qui étaient jusqu’alors inconcevables et qui, aujourd’hui encore nous dépassent. A Stalingrad, dans l’Europe occupée, en Afrique, en Chine des millions d’hommes et de femmes se levèrent, s’unirent, se sacrifièrent. Ils défiaient la mort, la torture, les camps de concentration, des bombardements d’une violence apocalyptiques, la faim, la maladie, les privations, les menaces, les camps de concentration, les chambres à gaz, l’extermination.

Soumis au plus effroyable appareil répressif que l’histoire humaine ait connu, ces générations trouvèrent au plus profond du désespoir (auquel Stephen Zweig ne survivra malheureusement pas) les ressources de la victoire. Non d’une victoire absolue et définitive, nous le voyons bien aujourd’hui ; les conquêtes fondamentales de cette période, économiques, sociales, politiques, humaines sont remises en causes les unes après les autres. Mais d’une victoire qui transforma à jamais le monde et permit des avancées inimaginables en termes de justice, de paix et de liberté. Une victoire qui inspirera, notamment dans la lutte pour la décolonisation, plusieurs générations de combattants.

Ces générations ont fait leur éducation politique dans le dégrisement de ces premières années de guerre et l’ont approfondi, durant environ 30 ans de guerres, de révolutions, de résistance.

Voici, pour conclure, comment Zweig décrit les premières prises de conscience, deux ans et demi environ après le déferlement d’illusion, d’allégresse et de délire de 1914 :

« (…) la guerre durait déjà depuis deux ans et demi. Le temps avait fait son œuvre de cruel dégrisement. Après la terrible saignée sur les champs de bataille, la fièvre commençait à tomber. Les hommes regardaient le visage de la guerre avec des yeux plus froids et plus durs que dans les premiers mois d’enthousiasme. Le sentiment de la solidarité commençait à se relâcher, car on ne percevait plus le moindre signe de la grande « purification morale » annoncée avec emphase. Une profonde fissure divisait le peuple de part en part ; le pays était en quelque sorte disloqué en deux mondes ; à l’avant celui des soldats qui combattaient et enduraient les privations ; à l’arrière, celui des gens qui étaient resté chez eux, qui continuaient à vivre sans souci, peuplaient les théâtres et même s’enrichissaient de la misère des autres. Le front et l’arrière se profilaient en un contraste de plus en plus accusé.
Par les portes des bureaux s’était introduit sous cent masques divers un odieux système de protection ; on savait que des gens, grâce à leur argent ou à leurs relations, obtenaient des commandes qui rapportaient gros, alors que des paysans et des ouvriers, déjà à moitié déchiquetés par les balles se voyaient sans cesse renvoyés dans les tranchées. Chacun chercha alors à se tirer d’affaire comme il pouvait. Les objets de première nécessité se faisaient plus chers de jour en jour en raison des pratiques éhontées des intermédiaires, les vivres plus rares, et par-dessus le marécage de la misère générale brillait comme des feux follets le luxe provocant des profiteurs de guerre. Une méfiance exaspérée commença peu à peu à s’emparer de la population – méfiance à l’égard des généraux, des officiers, des diplomates, méfiance à l’égard de tous les communiqués du gouvernement et du grand état-major, méfiance à l’égard des journaux et de leurs nouvelles, méfiance à l’égard de la guerre elle-même et de sa nécessité. »

Souvenons-nous.

 

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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Par Franck MARSAL

Dans un premier article, publié le 16 avril dernier, j’ai commencé à exposer l’intérêt dans l’époque critique que nous vivons de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite plusieurs articles. Dans un premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Je veux aborder aujourd’hui le moment critique, le déclenchement de la guerre, qui suit sa préparation. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage.

Juillet 1914 : Quand la guerre mondiale devint réalité

La montée vers la guerre dure de longues années. Elle motivera l’engagement constant de nombreux intellectuels, dirigeants politiques, dont le plus connu est évidement Jean Jaurès. Elle sera également un sujet de préoccupation constante du mouvement ouvrier. Sa principale organisation, la 2ème internationale (fondée en 1889 à l’initiative de plusieurs partis ouvriers européens et celui, particulièrement de Friedrich Engels) l’abordera dans différents congrès.

Elle progresse par étape, par crises successives :

« Il y avait dans la charpente je ne sais quel crépitement électrique, produit par des frottements. A tout moment, jaillissait une étincelle – l’affaire de Saverne, la crise en Albanie, une interview maladroite ; chaque fois, ce n’était qu’une étincelle, mais chacune aurait pu mettre le feu aux explosifs accumulés. (…) La guerre des Balkans, où Krupp et Schneider du Creusot faisaient l’essai de leurs canons respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard les allemands et les italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne, nous entraînaient de plus en plus dans le courant de cette cataracte. A tout moment, on sursautait de frayeur avant de respirer de nouveau : « Ce n’est pas encore pour cette fois. Et espérons le, ce ne sera peut-être jamais ».

L’étincelle :

Le 28 juin 1914, nouvelle étincelle : le prince héritier de l’Empire Austro-hongrois, François-Ferdinand et son épouse, sont victimes d’un attentat en Bosnie, à Sarajevo.

Stephen Zweig, relatant cette période si particulière commence par relativiser l’impact de cet assassinat.  D’abord, pour le peuple autrichien : « la nouvelle de son assassinat n’éveilla aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable ». Cet assassinat est également une péripétie pour la famille impériale, à laquelle « cette mort causa des soucis d’un autre ordre, relatif au cérémonial de l’enterrement ». François-Ferdinand avait en effet épousé la comtesse Chotek, décédée avec lui mais d’un rang inférieur : « l’orgueil de la cour se dressa même contre la morte. Quoi ? Déposer le corps d’une comtesse Chotek dans la crypte impériale des Habsbourg ? Non, cela ne saurait être permis. » Les défunts seront donc enterrés à Artstetten, une petite ville de province, « éludant doucement l’exposition du corps, le cortège funèbre et toutes les préséances qui s’y rattachaient… ».

Cet assassinat aurait pu n’être à nouveau qu’une étincelle.

D’ailleurs, selon Stephen Zweig, durant la première semaine « Vienne commençait à oublier ce tragique événement ». « Quelques semaines encore, le nom et la figure de François-Ferdinand, seraient pour toujours effacés de l’histoire. »

Or, les choses se passeront différemment :

« Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença soudain dans les journaux, tout un jeu d’escarmouches, dont le crescendo était trop bien synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel. On accusait le gouvernement serbe d’intelligence avec les assassins, et l’on insinuait à demi-mot que l’Autriche ne pouvait laisser impuni ce meurtre de l’héritier du trône – qu’on disait bien-aimé. On ne pouvait se défendre de l’impression que quelque action se préparait avec l’aide de la presse, mais personne ne pensait à la guerre. Ni les banques, ni les maisons de commerce, ni les particuliers ne modifièrent leurs dispositions. En quoi nous regardaient ces perpétuelles chamailleries avec la Serbie, qui, nous le savions bien, n’étaient nées que de certains traités de commerce relatifs à l’exportation des porcs serbes ? »

Combien ces paroles résonnent dans les crises diplomatiques actuelles ! « Jeu d’escarmouche » de presse « trop bien synchronisé » pour « être tout à fait accidentel ». La diplomatie internationale, la grande presse, les grandes télévisions sont actuellement rythmées par ces campagnes de préparation de guerre. Il n’est qu’à voir la récente affaire Skripal, où on accuse le gouvernement russe d’assassinat ou la toute récente conférence de presse à grand spectacle du 1er ministre israëlien, dévoilant théâtralement une armoire de dossiers (dont personne ne pourra évidemment vérifier qu’ils contiennent bien les fameuses preuves) et un mur de CD (support que plus personne n’utilise, mais tellement plus visuel, surtout présentés « de face »).


 

 

 

Nous nous approchons progressivement d’une extension très dangereuse de la guerre en Syrie, avec un risque de conflit direct entre Israël, l’Iran et l’Arabie, voire mondial impliquant la Russie, les USA, et probablement leurs alliés. Mais nous nous habituons à ces étincelles de plus en plus dangereuses et la vie poursuit son cours.

La vie suit son cours, jusqu’au dernier jour de la paix :

De même, dans ces quelques semaines qui séparent l’attentat de Sarajevo et le début du conflit mondial, la vie quotidienne de l’Europe poursuit son cours. Personne ne semble croire à l’imminence du conflit. Sweig se rend sur la côte belge, rencontrer son ami et confrère Verhaeren, pour travailler sur un projet commun.

Voici la description qu’il livre de l’été 14, à quelques 150 kilomètres des futurs premiers lieux de combat :

« Dans la petite station balnéaire près d’Ostende, Le Coq, où je voulais passer deux semaines avant de me rendre comme chaque année dans la maisonnette de campagne de Verhaeren, régnait la même insouciance. Les gens, heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées ou se baignaient ; les enfants lâchaient des cerfs-volants ; devant les cafés, les jeunes gens dansaient sur la digue. Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées en paix, on entendait beaucoup parler allemand – en particulier, car la Rhénanie, toute proche, envoyait le plus volontiers ses vacanciers d’été. Le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux, qui hurlaient, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : « L’Autriche provoque la Russie », « L’Allemagne prépare la mobilisation » . On voyait s’assombrir les visages des gens qui achetaient les journaux, mais ce n’était jamais que pour quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années ces conflits diplomatiques ; ils s’étaient heureusement toujours apaisés à temps, avant que cela devint sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? »

Est-ce sans lien avec ce que nous vivons aujourd’hui ? Les conflits diplomatiques incessants entre grandes et moyennes puissances ? A propos de la Syrie, bien sûr, autour de l’Afghanistan. Entre Israël et l’Iran ; entre l’Iran et l’Arabie des Saouds ; entre la Corée du Nord et les USA ; entre la Russie et les USA ; entre les USA et la Chine. Sans oublier le Yemen, la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée), le Soudan, le Mali, la Centrafrique, le Nigéria.

La présence de la guerre est pourtant fort différente de ce qu’elle pût être au début du 20ème siècle. Nous vivons cette particularité étrange, d’être désormais perpétuellement environnés par la guerre, qui est permanente en réalité et se répand continuellement depuis la fin de l’Union Soviétique, tout en vivant dans une forme d’insouciance qui n’est pas sans rappeler celle qui précéda la première guerre mondiale.

Stephen Zweig le reconnaît. Il n’échappa pas à cette inconscience. Échangeant avec ses amis sur le risque d’une percée allemande à travers la neutre Belgique (percée qui se produira dès le début de la guerre), il argumente avec certitude : « C’est un non-sens. Vous pouvez me pendre à cette lanterne si les allemands entrent en Belgique ! ». Il ajoute : « dans ce vieux monde d’alors, on croyait encore à la sainteté des traités ».

Des « opérations extérieures » à la guerre ?

Notre situation est différente. Non que nous ne croyons pas à la guerre. Nous la voyons chaque jour. Non que nous ayons des illusions dans les mensonges de la diplomatie. Nous avons tous vu Colin Powell, secrétaire d’état américain brandir au conseil de sécurité de l’ONU de fausses preuves de la détention d’armes de destruction massives par Saddam Hussein. Mais la guerre nous paraît extérieure. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle s’appelle officiellement, dans le budget national : « opérations extérieures ».

Lorsque le terrorisme islamiste frappe sauvagement au cœur du territoire national, l’opinion publique s’interroge : « Sommes-nous en guerre ? », « Faut-il employer ce mot face à des groupes comme l’État Islamique ? » – Etat Islamique qu’on préférera officiellement dénommer « Daesh », selon son acronyme arabe, pour éviter de lui reconnaître la dimension étatique, qui en ferait un état ennemi.

Lorsque la France mène ou participe à des opérations de guerre contre des Etats, qu’il s’agisse de l’Irak en 1992, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Côte d’Ivoire, l’affaire est toujours soigneusement enveloppée de propagande. Soudainement mis au ban des nations, les dirigeants de ces états, parfois ex-alliés, le cas le plus flagrant étant celui de Saddam Hussein, sont rapidement présentés comme des hommes à abattre. La guerre n’a ainsi pas lieu « contre un pays », mais « contre un homme », au pire « contre un régime ». C’est le cas de la Syrie, avec toutes les contorsions nécessaires pour expliquer que, bien que ce soit l’État Islamique qui tuait en France, notre principal ennemi – et le véritable « démon » – était l’État Syrien, opportunément désigné sous le terme de « régime ». Il va de soi bien sûr que l’on n’emploie jamais un tel terme pour désigner par exemple l’Arabie Saoudite ou tout autre pays allié dans la région. Non, régime s’applique à des pays que l’on ne reconnaît plus comme état, pour éviter de se reconnaître officiellement en guerre.

La disproportion des moyens militaires conforte cette présentation de la guerre en « opération extérieure », qui ne fait au fond que reprendre le vieux fond de commerce colonialiste et en un mot raciste : face à l’occident civilisé et « protégé », la guerre est un des fléaux qui ravage le monde « barbare », dans lequel « nous » sommes régulièrement « contraints » d’intervenir afin d’apporter « un peu d’humanité ». C’est le « devoir d’ingérence ». Et ces interventions sont – du fait même de notre supériorité naturelle – une peccadille qui ne saurait être qualifiée de guerre et qui ne pourrait donc constituer une menace. En général, l’armée Française n’engage que son aviation, éventuellement sa marine et des « forces spéciales » dont la définition est néanmoins de plus en plus extensive. Ainsi, tout en menant plusieurs « opérations extérieures », nous demeurons protégés de la « vraie » guerre.

Cette supériorité, la France ne la détient pas seule. Les USA, dont la puissance de feu – sur le papier du moins – est incomparable, et dont le budget militaire est supérieur à la somme des budgets militaires des 10 autres principales puissances militaires du monde sont le chef de file naturel de cette sainte alliance. Les USA possèdent 10 des 17 porte-avions en service dans le monde. Aucune autre puissance militaire n’en possède plus de deux. Ils possèdent plus de 13 000 aéronefs militaires, le deuxième pays le mieux équipés en la matière étant la Russie, avec environ 3000 appareils. Ces données datent de 2015 et proviennent de wikipedia, lui-même s’appuyant sur l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres. L’OTAN totalise environ 987 milliards de dollars de budgets militaires et 3,8 millions de militaires actifs. Les deux tiers de ce budget sont celui des USA, qui par ailleurs contrôle un certain nombre de technologies militaires clés et établit les normes techniques et tactiques utilisées par l’ensemble des pays de l’OTAN.

Cette disproportion de forces donne un caractère inédit à la situation géopolitique actuelle et à la manière dont nous devons réagir face au risque de guerre, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain article.

Néanmoins, depuis quelques années, la situation militaire mondiale prend une autre tournure. De nouveaux acteurs et de nouvelles tensions apparaissent sur le devant de la scène. Les tensions internationales ne sont plus liées à des opérations limitées concernant l’avenir de pays isolés et aux moyens militaires limités ou dépassés.

Les conflits opposent presque directement des puissances moyennes qui s’y engagent désormais ouvertement, comme l’Arabie, ou l’Iran et des puissances nucléaires, comme la Corée du Nord ou Israël. Les plus souvent, ces conflits se transforment rapidement en une combinaison de guerre internationale et de guerre civile, incluant des formes de terrorisme.

Les « grandes puissances », en particulier les cinq grandes puissances militaires nucléaires, membres du conseil de sécurité de l’ONU sont toutes – à l’exception notable de la Chine – directement engagées sur les terrains syrien et irakien avec des moyens aériens, navals, des troupes d’élites et des bases militaires.

C’est pourquoi la question émerge désormais, du risque d’une guerre totale, mondiale, massive et à nouveau industrielle, comme le fut la guerre de 14 – 18. Les crises de fièvres diplomatiques sont désormais récurrentes. Accusations, menaces diplomatiques, « frappes », bombardements, intox, négociations, ruptures … Ce ne sont plus ou plus seulement les « manchettes de presse » qui sont menaçantes, désormais, les menaces sont directement adressées via Twitter. A chaque fois, la fièvre retombe. Et à notre tour, nous pensons : « Ce ne sera pas pour cette fois-ci, et espérons-le, ce ne sera jamais ».

« Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. »

En 1914, l’attentat contre l’héritier Autrichien fut l’étincelle qui mit le feu aux explosifs accumulés depuis des décennies. Voici la description que donne Stephen Zweig de ses tous derniers jours sur la côte Flamande :

« Mais alors que vinrent les jours les plus critiques, tout à la fin de juillet, et à chaque heure une nouvelle qui contredisait la précédente, les télégrammes de l’empereur Guillaume au Tsar, les télégrammes du tsar à l’empereur Guillaume, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, l’assassinat de Jaurès. On sentait que la situation devenait sérieuse. Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. Par milliers, les gens quittèrent les hôtels ; les trains furent pris d’assaut, même les plus confiants commençaient maintenant à faire leurs malles en toute hâte. Et moi aussi, dès que j’appris la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, je retins une place, et il n’était que temps. Car cet express fut le dernier train à quitter la Belgique pour l’Allemagne. (…) On ne croyait toujours pas à la guerre et encore moins à une invasion de la Belgique ; on ne pouvait pas y croire, car on ne voulait pas admettre un tel égarement. Peu à peu, le train se rapprochait de la frontière ; nous passames Verviers, la dernière station belge. Des contrôleurs allemands montèrent dans les wagons, nous devions être en territoire allemand dix minutes plus tard.

Mais à mi-chemin de Herbesthal, la première station allemande, le train s’arrêta soudain en rase campagne. Dans les couloirs, nous nous pressâmes aux fenêtres. Qu’était-il arrivé? Et alors, dans l’obscurité, je vis venir à notre rencontre, l’un après l’autre plusieurs trains de marchandises, des wagons plats, recouverts de bâches, sous lesquelles je crus reconnaître les formes indistinctes et menaçantes de canons. Mon cœur cessa de battre. Ce ne pouvait être que l’avance de l’armée allemande. »

La suite dans un prochain article : « Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : Face à la guerre »

 

 

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