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Archives de Catégorie: compte-rendu de livre

Mort sur le Dniestr par Jérôme Skalski

Voici l’article de l’humanité, ce qui me réconcilie avec lui ce sont les interventions auxquelles il donne lieu sur la page de l’Huma et qui toutes reflètent mes excessives exigences concernant ce qui doit intéresser les communistes, c’est-à-dire ce qui va les aider dans leur action pour la paix et la justice. Sans ces combats, les communistes perdent toute utilité pour les victimes de l’exploitation, les opprimés, de leur pays et du monde. Outre le fait qu’en Ukraine, les communistes meurent, sont criminalisés et les nazis réhabilités. Mais je suis probablement la pire des enquiquineuses.  (Danielle Bleitrach)

Mort sur le Dniestr

Jérôme Skalski
Vendredi, 22 Mai, 2015
L’Humanité
Dans leur récit de voyage, Marianne Dunlop et l’historienne et sociologue Danielle Bleitrach rapportent une série de témoignages sur l’Ukraine et la Crimée qui tranchent avec la version médiatique dominante sur les récents événements. URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop. Éditions Delga, 243 pages, 19 euros.

Il fut un temps où les récits de voyages faisaient partie des documents de premier ordre dans la connaissance des événements  lointains. Le siècle de l’esprit positif et de la presse écrite lui donna ses lettres de noblesse en lui associant le souci de l’exactitude et de l’actualité. En France, c’était la Revue des deux mondes crée en 1829 qui en donnaient les relations les plus appréciées. Elle était même un modèle du genre avant que le grand récit qu’elle rapportait ne se découvre sous de précieuses reliures de cuir. Les grandes et petites signatures qui se rencontrent à la fréquentation de ces chroniques sont souvent celles que l’historien aborde avec le plus de plaisir et d’intérêt dans son travail de critique rongeuse à la recherche de la « vérité historique ».

C’était l’époque où l’avidité de savoir rencontrait la rareté des informations et le délai propice à la réflexion. La notre est celle de leur surabondance – du moins apparente –  et d’un temps qui, désespérément, ne nous laisse quelque fois que le délai de faire entendre un cri de canari du fond de mine à l’affût d’un danger mortel plus ou moins fantasmé. 
 
Dans L’Urss, vingt ans après publié aux éditions Delga, on appréciera donc tout d’abord l’usage de du temps et de la méthode. Une méthode faite de rencontres lentement pétries au cours de leur voyage par deux Dames avouant un âge avancé – c’est ainsi qu’elles se présentent – qui nous font découvrir des voix venues de Crimée, d’Odessa ou de Moldavie. Des voix inouïes sinon plus que rares. Des voix « d’en bas », rapportées par deux Dames à l’écoute d’une version de l’histoire des récents événements d’Ukraine et de Crimée qui tranchent violemment avec le « storytelling » médiatique convenu. Vous connaissez l’histoire… Il était une fois, en Ukraine, de gentils démocrates amis des gentils occidentaux et de vilains ogres moscovites et de méchants urss russes – pardon ! de méchants « ours » russes… 
On appréciera aussi le sens de l’enquête et – paradoxalement – le fouillis fiévreux des deux Dames détectives. Mais n’en dévoilons pas trop.

Imaginez-vous au détour d’un chemin un peu austère de la côte crénelée du Devon. Vous faites une halte au pub anglais pour vous réchauffer auprès d’un thé à la Bergamote. Le lieu est décoré de dentelles et de porcelaines chinoises. Deux Dames assises à côté de votre table vous parlent de leur récent voyage au pays des soviets et des milles péripéties et événements qu’elles ont vécus. La lande se couvre d’un voile menaçant que fait vibrer leur récit. Il y est question de crimes et de sang, de mensonges et de trahisons. Il y est question de meurtres sur lesquels les yeux de juges, de prêtres et de policiers se sont complaisamment fermés. Bien sûr, en sortant de l’Old Swan, votre voisin de table goguenard ne manquera pas de vous suivre, de vous tirer par la manche et de vous rappeler que ces vénérables Dames semblent avoir oublié que l’Urss n’existe plus depuis belle lurette.

Profitez en pour lui rappeler ce bon mot de la créatrice de Miss Marple et de Miss Lemon sur la presse : « les journaux brillent rarement – si toutefois ils le font jamais – par l’exactitude de leurs renseignements.» – L’occasion de faire fonctionner ses petites cellules grises. Entre les muffins, le thé noir Darjeeling, un récit de voyage entièrement recopié  à la plume sergent majorjouant cartes sur table.

Commentaires

Hervé Fuyet

URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop. Éditions Delga, 243 pages, 19 euros. Jérôme Skalski fait d’une plume alerte une critique un peu ironique et très légère du livre dans L’Humanité du 21 mai 2015. Le livre de Danielle et Marianne soulève pourtant des questions lourdes et profondes sur l’Ukraine, la Russie, et la Chine. Curieusement, le journal catholique La Croix nous informe souvent mieux de la nostalgie russe pour l’Union Soviétique et de l’ intérêt pour un retour du socialisme en Russie que notre journal L’Humanité!!! Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop ont fait courageusement du journalisme de terrain. Ces deux camarades sont âgées peut-être, mais très en phase avec la jeunesse russe si on en croit le sondage publié par La Croix ( http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/La-nostalgie-russe-vingt-cinq-ans-apres-la-chute-de-l-URSS-2015-05-15-1312640). Elles font aussi preuve d’un profond internationalisme vis-à-vis du Parti communiste de la Fédération de Russie ,du Parti communiste de l’Ukraine du Parti communiste chinois et autres « partis communistes de nouvelle génération » en pleine croissance. . Vous citez, avec ce qui peut passer pour une ironie un peu condescendante, dans votre critique du livre de Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop « ce bon mot de la créatrice de Miss Marple et de Miss Lemon sur la presse : « Les journaux brillent rarement – si toutefois ils le font jamais – par l’exactitude de leurs renseignements. » Est-ce que c’est un début d’autocritique, Jérôme Skalski? Si c’est le cas, bravo!

biezbojnik

Une autre citation celle du détective Sherlock Holmes à propos du travail de transfiguration des réalités auquel les médias se livrent journellement: « La difficulté consiste à distinguer la structure des faits — des faits absolument indéniables — des embellissements auxquels se livrent les esprits spéculatifs et les journalistes (from the embellishments of theorists and reporters)

biezbojnik

Certes l’URSS n’existe plus, mais ceux qui se rendent assez souvent en Russie ou dans l ‘une des 14 autres Républiques soviétiques devenues indépendantes, savent à quel point l’effort d’y construire une société libérée des tares du capitalisme a laissé ses marques toutes loin d’être négatives. On a beaucoup moqué y compris, к сожалению, dans l’Huma la fameuse évaluation de Georges Marchais, celle du « bilan globalement positif ». En vérité pour en discuter souvent avec des Russes, des Ukrainiens, des Lettons y compris de la génération de la katastroïka beaucoup continuent de penser que l’URSS avait plus de points positifs que négatifs. Même si il est vrai très peu d’entre eux rêvent d’un retour aux années d’avant la dislocation opérée par Gorbatchov. Mais il y a bien place et nécessité « 20 ans après » en Russie comme partout ailleurs à une véritable perestroïka, reconstruction du socialisme.
 
 

Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd –

 https://mondegeonumerique.wordpress.com/2015/05/19/ou-est-charlie-et-si-les-cartes-du-11-janvier-demmanuel-todd-montraient-tout-autre-chose/

Le livre d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, paru il y a quelques jours a suscité de nombreuses controverses. Todd a cartographié les tailles des manifestations du 10 et 11 janvier en réaction à l’attentat de Charlie-Hebdo et du supermarché Hypercasher. Il a ensuite analysé les corrélations entre la participation aux manifestations avec des paramètres sociologiques et religieux pour les différentes villes françaises. Il en a tiré une interprétation à contre-courant des idées reçues.

Cette manifestation massive ne serait pas l’expression de l’esprit des lumières, de la défense de la république et de la liberté d’expression ou une dénonciation de l’antisémitisme. Elle marquerait au contraire l’émergence d’un nouveau bloc hégémonique qu’il nomme MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) qui entend se dresser contre l’islam, religion portée par un groupe minoritaire et défavorisé. Les marches du 10-11 janvier seraient « la manifestation » d’une crise identitaire, une perte de sens, le creusement d’un vide métaphysique ouvert par le recul du christianisme qui déséquilibre aussi le socle égalitaire et plus anciennement déchristianisé du territoire. Ce bloc serait à la conjonction des forces qui avaient autrefois soutenu l’Église catholique et des classes sociales moyennes et supérieures, européistes et libérales, qui dominent la France depuis Maastricht.

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Cette thèse a soulevé de nombreuses critiques sur les a priori théoriques ou les raccourcis dans le raisonnement. Ma réaction a été de reprendre pas à pas le travail de constitution et d’analyse des données de E. Todd sur les manifestations du 10 et 11 janvier, de discuter ses résultats, de critiquer l’insuffisance de ses interprétations et d’en proposer d’autres. En effet,comme le dit Jacques Lévy dans Libération du 4 mai, Todd a l’honnêteté rare de fournir une partie des données qui ont servi à sa démonstration et donc de soumettre à la critique son travail. Il m’a semblé utile au débat de reprendre la balle au bond et de revenir à la base du livre, les données.

J’expose dans ce billet les principales conclusions d’un texte plus long, téléchargeable en pdf et je vais placer en ligne les données au format R et Philcarto, pour ceux qui souhaiteraient contrôler ou poursuivre l’analyse. Il s’agit en effet d’un premier travail à approfondir.

La constitution des données

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E. Todd a pris comme source principale la carte publiée dans Libération le 12 janvier qui compile les comptages du Ministère de l’Intérieur. Il a rapporté ce chiffre à la population totale de l’Aire urbaine où la manifestation a eu lieu pour obtenir un taux de manifestants. J’ai corrigé certaines erreurs de report, à Aix-Marseille par exemple. J’ai aussi remplacé les valeurs forfaitaires de 1000 participants attribuées par Todd aux manifestations dont le comptage n’avait pas été communiqué par celles que j’ai trouvées dans les articles en ligne de la Presse régionale.

J’ai aussi complété la liste des 85 villes choisis par Todd, qui me semblaient générer un biais systématique en faveur des plus grandes agglomérations, susceptible de saper la validité des calculs.Après avoir repéré 153 manifestations avec comptage, j’en ai gardé 116 comportant plus de 50 000 habitants, et dont le taux de manifestants ne dépassait pas le plus élevé admis par Todd (Cherbourg = 21,4%). La validité de ce taux est difficile à évaluer. Si les comptages de chaque manifestation sont vraisemblablement surestimés, le nombre de manifestations est, lui, sous-estimé par l’échantillon retenu. Par ailleurs, le taux de manifestants est calculé par rapport au total de la population de l’Aire urbaine, dont on suppose qu’il représente correctement l’aire d’attraction de la manifestation sans bien savoir ce qu’il en est.

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La Figure 2 présente pour ces 116 villes le nombre de manifestants et leur proportion par rapport à la population totale de l’aire urbaine de référence. Pour faciliter la lecture, j’ai produit une carte par interpolation des valeurs des 116 villes qui permet de visualiser les taux de manifestants sous forme de surface continue au lieu de points (Figure 3). Cette surface est une construction mathématique donc artificielle, mais elle donne mieux à voir les structures géographiques et la logique régionale, si elle existe, du phénomène étudié. Elle montre la répartition très différenciée de l’intensité de la participation à la manifestation dans l’espace français, avec une intensité plus forte dans quelques grandes villes, dans l’Ouest, et sur une diagonale située à l’ouest du Rhône allant de Clermont-Ferrand aux Pyrénées.

Les analyses

On trouvera dans le texte à télécharger le détail des calculs effectués à partir des deux échantillons : les 85 aires urbaines de Todd et les 116 que j’ai constituées. Je ne reprend dans ce billet que les seconds. D’une manière générale, mes calculs confirment ceux de Todd en atténuant les niveau des corrélations. Une corrélation signifie que les deux séries de chiffres peuvent être associées, qu’elles varient dans le même sens (corrélation positive) ou en sens inverse (corrélation négative). Elle s’évalue entre deux variables quantitatives par un taux de corrélation r situé entre -1 et 1 et un coefficient de détermination , qui exprime en pourcentage la part de la variation d’une variable qui serait déterminée par l’autre. Quand une des variables est qualitative, l’analyse de variance est utilisée pour valider que les écarts de moyenne entre les groupes qualitatifs sont statistiquement significatifs.

Les chiffres montrent un effet indéniable des deux indicateurs sociaux dans la participation  aux manifestations, plus liée au faible taux d’ouvriers (r = -0,44) qu’à un fort taux de cadres et professions intellectuelles (r = 0.25 avec une significativité plus faible). Même s’ils sont significatifs, ces coefficients expriment des effets assez faibles : de 20 % pour la part d’ouvrier et 8% pour la part de cadres et professions intellectuelles.

Il n’est pas facile de reproduire les calculs de E. Todd sur « l’empreinte catholique » des manifestations. Il utilise pour ses 85 villes deux variables très proches: le caractère catholique de la ville et son « empreinte catholique » évaluée selon trois modalités : faible, forte et insignifiante, qu’il semble tirer d’une interprétation personnelle de ses cartes et de ses travaux antérieurs. Une adaptation aux 116 villes à partir de la carte de la pratique religieuse en 2009 (page 40) confirme les différences repérées par Todd, encore une fois dans un mode atténué. Les villes classées comme catholiques ont un taux de manifestants plus élevé que les autres: 11,2 % en moyenne contre 7,7 %. Cet écart de moyenne est statistiquement significatif, même s’il est faible (F = 12,8 %). Une légère sur-participation à la manifestation dans les villes de tradition catholique semble confirmée mais il est moins justifié par un traitement statistique que par une typologie du recul du christianisme que Todd sort un peu de son chapeau. Par ailleurs, attribuer un type de prégnance du catholicisme à une aire urbaine aussi vaste et composite que celle de Lyon est aller vite en besogne. La carte des taux de manifestants montre d’ailleurs bien que les trois grandes zones d’obédience catholique (Bretagne et Vendée, frange sud-sud-est du massif central et Alsace plus Est) ont manifesté les 10-11 janvier dans des proportions très variables.

Il est aventureux de cumuler statistiquement ces trois effets, car les indicateurs sont eux-mêmes corrélés. Le modèle statistique global reste assez peu déterminant, même s’il est validé statistiquement : moins de 30 % de la variation du taux de manifestants peut être expliqué par ces trois variables ensemble. Et comme le remarque E. Todd lui-même, l’effet de la part des cadres n’est pas significatif dans cet ensemble.

Critique

Après correction de certaines valeurs et augmentation du nombre d’observations, les corrélations calculées par E. Todd sont atténuées mais validées. Elles permettent d’affirmer que dans cette manifestation d’une ampleur historique, la mobilisation a été un peu plus intense dans certains territoires à forte tradition historique catholique, mais pas dans tous, dans les agglomérations plutôt faiblement ouvrières et, dans une moindre mesure, là où les cadres et professions intellectuelles sont les plus présents.

Peut-on en conclure de ces données qu’elles constituent la preuve (ou le symptôme ?) de la formation de ce nouveau bloc hégémonique MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) ? Non, sauf à tomber dans ce qu’on appelle l’erreur écologique qui consiste à prêter aux individus des corrélations mesurées sur des agrégats d’individus. Notre analyse statistique ne porte pas sur des personnes, mais sur des entités géographiques, les aires urbaines, qui sont socialement composites. De la corrélation entre un plus grand taux de cadres dans l’aire urbaine et un plus grand taux de manifestants, on ne peut en déduire que les cadres sont les plus nombreux parmi les manifestants. C’est possible mais rien ne le prouve. Dans les villes où vivent un grand nombre de cadres, il est aussi possible que toutes les couches sociales manifestent plus. Rien ne permet de trancher. Tout ce qu’il est raisonnablement possible d’affirmer est qu’il y a une association géographique ou spatiale entre le taux de manifestants et la part de telle ou telle catégorie sociale.

En tirer des conclusions définitives sur la composition sociale de la manifestation est une erreur de raisonnement que Todd commet assez régulièrement. Ainsi, il juge inutile un calcul de corrélation du taux de manifestants avec la part de personnes âgées, car ceux-ci ne seraient pas en état physique de manifester (p. 82). Or le même raisonnement que pour les cadres s’applique. On peut plus manifester dans les zones démographiquement âgées  sans que ce soit les personnes âgées qui manifestent. Le cas des catholiques zombies est aussi très discutable. Nulle part dans les statistiques, cette catégorie ne décrit des individus. Todd construit ce mystérieux indicateur de zombitude catholique pour décrire les villes marquées par un recul du christianisme, puis transfère l’étiquette aux manifestants qui parcourent les rues.

E. Todd ne peut pas documenter une participation différenciée des groupes sociaux ou religieux à la manifestation. Alors qu’il entend proposer une interprétation sociologique des marches du 10 et 11 janvier, ses données ne lui permettent qu’une analyse géographique. En procédant ainsi, non seulement il prête le flanc à une critique fondée, mais, en plus il ne tire pas parti de données susceptibles d’analyses très intéressantes.

Où est Charlie ?

E. Todd met en évidence et valide un fait non perçu jusqu’alors : l’intensité de la mobilisation des 10 et 11 janvier n’a pas été homogène sur l’ensemble du territoire. Comment interpréter ces différences géographiques ? L’idée est de prolonger la méthode de corrélation avec des paramètres simples que E. Todd n’a pas explorés.

D’autres corrélations

Il existe une forte corrélation positive et significative du taux de manifestants avec la part que représentent les diplômés de l’enseignement supérieur court ou long dans la population non scolarisée de plus de 15 ans des aires urbaines. Le coefficient de corrélation est de 0.40, c’est à dire qu’il se situe à un niveau à peine plus faible que celui, en sens inverse, de la part des ouvriers (-0,44). Peut-être est-ce moins la dimension sociale de l’aire urbaine qui serait importante pour l’intensité de la manifestation que la structure de ses diplômés. En effet l’association est beaucoup plus forte avec les diplômés qu’avec les cadres et professions intellectuelles (0.25), même si ces deux variables sont très fortement corrélées entre elles (0.92).

Une autre corrélation est aussi significative et assez forte mais en sens inverse, celle avec le taux de chômage de l’aire urbaine (r = -0,38). Plus le taux de chômage est élevé dans l’Aire urbaine, plus le taux de manifestants est bas. Le taux de chômage est aussi corrélé positivement mais faiblement avec le % d’ouvriers (r = 0,25). En revanche l’association inversé du taux de chômage avec la proportion de diplômés du supérieur est forte : -0.48.

Enfin la corrélation du taux de manifestants avec le score du Front National aux Européennes de 2014 (source : Observatoire des votes) est inverse et très forte (-0,48). C’est même la plus forte constatée jusqu’à présent. Le vote FN est bien associé à une plus faible participation aux manifestations. Il est aussi significativement corrélé avec la part des ouvriers dans l’aire urbaine (0,34). Mais une autre corrélation inverse, plus faible (-0.28), mais significative existe avec l’abstention au scrutin européen de 2014 (et aussi aux départementales de 2015). L’abstention est elle-même corrélée au vote FN et à la proportion d’ouvriers.

Une typologie

On peut tenter une classification ascendante hiérarchique (CAH) de manière à obtenir une typologie des 116 aires urbaines en fonction de tous les indicateurs passés en revue dans ce billet : MANIFPC (% de manifestants), OUVRIERPC (% d’ouvriers dans l’aire urbaine, CADISUP (% de cadres et professions intellectuelles), Popscolsup (% de diplômés du supérieur), ChomagePC (% de chômeurs), ABSPCEURO20 (% d’abstention aux élections européennes de 2012 et FNPCEURO20 (% de votes FN aux européennes). La classification regroupe par classes les aires urbaines en fonction de leurs « profils » selon les différents critères. Même si l’appartenance d’une aire à une classe ou à l’autre peut se jouer parfois à peu de choses et dépend du nombre de classe choisi, cette approche nous libère des corrélations globales pour distinguer les villes qui se ressemblent de celles qui se distinguent.

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Sur la Figure 4, les aires urbaines  en rouge, vert et bleu clair ont plus manifestées que la moyenne, contrairement à celles en bleu foncé, jaune et rose. Les aires de la classe 1 en rouge associent à  ce fort taux de manifestants : un faible taux d’ouvrier, un fort taux de cadres et de diplômés, un taux de chômage, un vote Front National et une abstention inférieurs à la moyenne. Il s’agit pour la plupart des grandes villes françaises, hormis Lille, Strasbourg, Marseille, Nice qui sont dans la classe 5 en rose. Celle-ci se distingue par des taux de manifestants faibles, relativement plus d’ouvriers, un peu moins de cadres et de diplômés. La classe 2, en bleu foncé offre un profil opposé à la classe 1 : faible taux de manifestants, ouvriers, chômeurs, vote FN et abstention plus nombreux, moins de cadre et de diplômés. Elle caractérise les villes du Nord, ainsi que Le Havre, Mulhouse, Belfort et, dans le Sud Bézier et Avignon. La classe 3 en vert correspond aux aires urbaines avec un très fort taux de manifestants, un fort taux de chômage et un fort vote FN, mais moins élevé en moyenne que dans la classe bleue. Les villes de cette classe ont aussi moins d’ouvriers et une abstention plus faible. La plupart  sont situées sur le littoral méditerranéen, sauf Cherbourg et Rochefort. La classe 4, en jaune, est une version atténuée de la la classe 2 (bleue) : moins de manifestants que la moyenne mais aussi un vote Front National plus faible. Elle regroupe essentiellement les plus petites villes du centre  de la France continentale, plus Bastia et Ajaccio. Enfin la classe 6, en bleu clair, caractérise les aires urbaines à fort taux de manifestants, mais qui se distinguent des rouges par leur plus faible part de cadres et de diplômés. Elles ne sont présentes que dans l’Ouest, Gap excepté.

CAHcarte

Une autre piste d’explication

Elle est moins originale, moins anthropologique et fracassante, mais plus pragmatique et peut-être plus juste. Les aires urbaines qui ont le moins manifesté sont celles qui sont les plus ouvrières, les moins diplômées, où le chômage est le plus élevé et où l’on vote le plus pour le Front National, tous ces critères ayant tendance à être associés entre eux. Cela ne veut pas dire que les chômeurs, les ouvriers, les non diplômés et les électeurs du Front national n’ont pas manifesté, mais que ce cocktail d’indicateurs est associé dans les lieux avec la mobilisation dans les manifestations. Quel sens cela peut-il avoir ? Peut-on envisager que la faible participation aux manifestations du 10-11 janvier se situe en continuité directe du désintérêt envers les institutions, la vie politique traditionnelle, les élections et le débat politique classique ? La corrélation avec le taux d’abstention aux élections et le vote Front National peuvent être vus comme un signe de cette distance au système politique « classique » dans les zones marquées par une forte pauvreté, un fort chômage et une sortie rapide du système scolaire. Ce que montrent ces cartes c’est donc peut-être d’abord la variation locale de ce sentiment citoyen, de cette conscience de faire partie de la Cité, qui conduit à venir occuper la rue un jour de janvier, cet espace public concret perçu ce jour-là comme le prolongement logique de l’espace public abstrait de la délibération politique nationale.

Conclusion

Il y avait de multiples raisons de marcher ces deux jours d’hiver : l’émotion devant des meurtres de sang-froid, une solidarité avec les victimes, le refus de la barbarie, de l’horreur, du terrorisme, la conjuration d’un antisémitisme renaissant, la défense de la laïcité, de la liberté d’expression et/ou du droit au blasphème, la proximité avec des créateurs populaires exécutés lâchement, une volonté patriotique d’affirmer aux yeux du monde que la France n’avait pas peur, qu’elle était unie, et aussi peut-être, bien que non exprimée, une haine cachée des religions en général et de l’islam en particulier … Symboliquement, le slogan qui avait éclos et qui s’était diffusé en clin d’œil sur la terre entière correspondait bien à cette époque d’individus en réseau. JE SUIS, et pas NOUS SOMMES, Charlie. Symbole non d’un collectif, mais d’un rassemblement d’individus ayant chacun leur propre raison d’être là avec les autres. Affirmer qu’on était Charlie dispensait d’expliciter CE qu’était précisément Charlie, tout en laissant à chacun la liberté de décliner à l’envi le slogan en le spécifiant selon ses motivations ou ses engagements personnels.

Peut-on extraire de ce moment composite un message univoque, au-delà du moment de communion ou de symbole ? Ce rassemblement était-il autre chose que sa propre fin, aux deux sens du mot? Être là, les plus nombreux possibles, c’était l’objectif. Mais était-ce vraiment le signe d’un avenir en construction, qu’il s’agisse de ce fameux esprit du 11 janvier aux atours très politiciens du gouvernement, ou bien du projet politique sinistre et mortifère que prête Todd à un troupeau de moutons mû par un inconscient collectif funeste ?

Ces données et ces cartes compilées à la suite d’E. Todd éclairent différemment le mouvement collectif des 10-11 janvier. Elles lui donnent un caractère moins général, moins abstrait. Elles lui confèrent des contours géographiques, le dessinent différemment en fonction de lieux qui différent forcément par leur composition sociale, leur état économique, leurs tensions politiques et que distinguent d’autres facteurs que les statistiques mesurent plus difficilement : les traditions culturelles, les héritages spirituels … Si on ne sait toujours pas qui est Charlie, on a une idée un peu plus précise des lieux où il s’est trouvé ce jour là.

NB. Les traitements cartographiques ont été réalisés avec le logiciel Philcarto de Philippe Waniez.

 
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Publié par le mai 21, 2015 dans compte-rendu de livre

 

LA BATAILLE DU LIVRE

Je reçois un petit mot d’un lecteur ami qui m’avait demandé comment se procurer notre livre à Marianne et moi. Je lui avais déjà répondu de s’acharner pour le faire par un libraire de sa ville.

Il me répond : Danielle, j’ai commandé votre bouquin à la librairie Guerlin de Reims. En ai profité pour me procurer le dernier de Jean Salem qui était, je ne sais par quel miracle, exposé sur une table…

Ma réponse : formidable, c’est pour cela qu’il y a une bataille du livre à mener à partir des libraires pour les aider à publier des éditeurs courageux, pas des marchands de soupe… parce qu’il ne s’agit pas seulement de notre livre mais de tout un courant de pensée… que de fait on interdit… Comme on tente de convaincre le peuple français que le livre est réservé à une élite qu’il apprend à détester, cela va avec le mépris de l’école, avec ses propres doutes sur lui-même. Ce terme de la bataille du livre, je l’emprunte à Aragon, cette lutte inlassable de l’un de nos plus grands écrivains français pour réconcilier le livre et le prolétaire ; voici un article de l’Humanité qui parle de ce combat qui n’a jamais été pour Aragon de vendre SES livres mais bien au-delà, ce à quoi il avait voué sa vie. Et qui s’appelle la France, sa langue mais aussi son parti communiste Français… Ne jamais baisser le niveau d’exigence mais dans le même temps, comme le disait Brecht qu’Est-ce qu’une littérature, des livres qui sont étrangers au malheur des petits, de ceux qui souffrent… Chercher à recréer un espace commun entre artistes, intellectuels et le peuple c’est une manière essentielle de lutter pour la paix et contre le fascisme…

La bataille du livre chez les mineurs. Aragon 18 articles d’Aragon écrits pour la Tribune des mineurs. Samedi, 5 Janvier, 2008 L’Humanité

Aragon au pays des mines, de Lucien Wasselin. Éditions Le Temps des cerises, 242 pages, 18 euros.

1919, un hiver à Sarrebruck, le bataillon du jeune poète monte la garde au pied d’un puits de mine, les mineurs refusent de descendre… Cette scène banale qui se conclut sans violence est fondatrice de l’engagement politique d’Aragon. « Bien plus tard, j’ai eu l’impression que cette nuit-là avait pesé lourd dans ma destinée », écrit-il dans la Semaine sainte. La lutte des mineurs, symbolisant celle du monde ouvrier, lui fait découvrir que la résistance de ces hommes exprimait « tout ce qu’il y a de grand et de noble dans l’homme ». Il n’est pas alors surprenant que l’imaginaire aragonien soit marqué profondément par le pays des mines. Lucien Wasselin, dans une présentation qui relève de l’essai tant les informations et les interprétations sont riches et précises, met à jour cette présence dans l’œuvre de l’écrivain et comble une lacune des biographes.

Mais Aragon ne serait pas Aragon s’il ne s’impliquait pas personnellement dans son soutien aux mineurs. C’est ainsi qu’en 1946, année où il descend dans un puits de mine, il dénonce dans Ce soir la répression dont ils sont victimes, ce qui lui vaudra des poursuites judiciaires ; en 1949, avec les « Caravanes de la paix », il revient dans le bassin minier où il est ovationné et fait paraître la plaquette le Pays des mines qui rassemble plusieurs de ses écrits. En 1950, Elsa Triolet impulse « la bataille du livre » dont l’objectif est de faire prendre conscience à un large public de la nécessité de lire. Aragon souhaite que cette initiative se développe dans le Nord-Pas-de-Calais et, malgré ses responsabilités nombreuses, accepte de tenir « la charge de critique littéraire et de conseiller en lectures » dans la Tribune des mineurs. Suivront 18 articles, rassemblés par Lucien Wasselin. Cette vue d’ensemble est fort intéressante. Bien sûr on y trouve les préoccupations de l’époque : la défense de la littérature russe, minorée en France quand les publications américaines, même les plus médiocres, inondent les librairies ; le soutien à des romanciers comme Parmelin, Daix, Jouglet ou Gamarra qui, par leurs thèmes, entrent en résonance avec les préoccupations des communistes ; la hantise de la guerre… Mais au-delà de ce qui relève des circonstances, Aragon nous donne une véritable leçon de critique littéraire. Aujourd’hui, il faut l’avouer, certains articles des médias nous tombent des mains alors que le livre commenté peut être estimable. À rebours Aragon sait être passionnant. Il entre dans le vif de l’histoire en créant émotion et suspens, et quand le lecteur est imprégné de l’univers du roman, qu’il est avide d’en savoir plus, il lance des pistes de réflexion, faisant avec subtilité passer ses idées : le réalisme socialiste oui, mais pas clos sur des héros positifs car le malheur, les souffrances sont la réalité et comme tels ont droit de cité ; la moralité, pourquoi pas, mais en finesse, au cours du récit et jamais dans « le ronron final ». La vocation des romanciers selon lui ? Inventer sans cesse des chemins différents contre les « simplificateurs » de la littérature. Autant de coups de patte indirects et récurrents contre Auguste Lecoeur.

En expliquant les qualités et les défauts d’un livre, Aragon apprend aussi à former le goût de ses lecteurs, le lecteur dont le rôle est essentiel puisqu’il finit d’écrire le livre en le lisant. Le ton est vif, chaleureux, jamais condescendant. L’enthousiasme comme les restrictions sont justifiés. L’expression est directe, vivante, sans effets de manches. Connaissant son public, il choisit des livres qui lui sont accessibles mais qui ne sont pas faibles pour autant car le maître dont il fait sa référence première est Stendhal. Tout en servant une cause, Aragon manifeste sa liberté et n’est pas toujours là où on l’attend. Lucien Wasselin nous invite au travers des lectures d’Aragon au plaisir de la découverte. Pour ma part, j’ai fort envie de lire Une place au soleil, de Vera Inber. Marie-Thérèse Siméon

 
 

il faudrait beaucoup de femmes comme vous…

De la part de notre éditeur, un militant, un communiste,
Chers amis,
voici la vidéo tournée ce week-end à Avion (Pas-de-Calais) après l’intervention de Marianne Dunlop pour son livre écrit avec Danielle Bleitrach : « URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre ».
Salutations fraternelles,
Aymeric

:https://youtu.be/Er4vyfUalGI

Grâce lui soit rendue, Marianne assume la promotion de notre livre pendant le temps où je suis littéralement débordée par les problèmes familiaux, mais j’espère bien la relayer un peu à partir du 30 mai où je serai à Marseille à la fête de Rouge-midi aux Moulins Maurel…

Le 26 juin nous serons toutes les deux à Aix en Provence à la librairie de Provence à 18 heures pour une conférence signature.

Ne pas oublier toujours avec Marianne mais aussi avec Monika, notre franco-polonaise de retour d’un périple en Tunisie puis dans les Balkans et enfin d’Odessa à Moscou pour le jour de la victoire : le 28 mai à la maison des communistes du 20e 3 place des grès 74020 paris à 19h30 (métro porte de Bagnolet ou maraîcher) Dans le cadre des jeudis rouges nous recevrons en invitée principale Marianne Dunlop pour le livre URSS 20 ans après retour de l’Ukraine en guerre écrit avec Danielle Bleitrach. Aymeric Monville des éditions Delga sera présent et sous réserve Vadim de l’huma et / ou quelqu’un du secteur international ( ça peut être utile pour les contacts ;-)) la soirée tournera autour du livre puis nous finirons par donner ensemble tout en continuant le débat.

Comme me disait jadis un communiste historique que je ne citerai pas parce qu’il n’y avait pas le moindre humour dans ses propos: « Il faudrait beaucoup d’hommes comme vous »… Ce que je constate c’est que quand le fascisme et la guerre menacent quelle que soit la période, certaines femmes s’engagent parce qu’elle se sentent de plus en plus concernées par la menace…

Enfin voici en russe la quatrième de couverture de notre livre 4ème de couverture Что стало с Советским Союзом, двадцать лет спустя? В целом ряде репортажей в эпоху воссоединения Крыма с Россией в мае-июне 2014 г мы решили дать слово не громким речам официальных лиц или самопиару « элит », а простым людям. Далее наше расследование привело нас в Одессу, незадолго после бойни в Доме Профсоюзов, а затем в Молдавию, Приднестровье и Гагаузию. Мы хотели знать мнение тех, чьи скупые и шаткие победы называются « хлеб » и « ночлег » каждое утро которых ставит под сомнение наступающий день, когда у твоего порога война, самая страшная из войн – гражданская… Они рассказали нам, чтó для них представляет Советский Союз, как они пережили события на Майдане, восстание в Донбассе и сегодняшнюю катастрофу. Деля с ними хлеб да соль, мы начали разглядывать другую картину, чем та, которая преподносится нашими СМИ… et toujours sur l’Ukraine :

 

La croix du nord :[Portrait] Marianne Dunlop, une Arrageoise au pays des Soviets

http://www.croixdunord.com/portrait-marianne-dunlop-ukraine-98896.html

La femme de 63 ans a collecté des témoignages, de Yalta à Odessa, regroupés dans un livre, URSS : 20 ans après, retour de l’Ukraine en guerre.
Polyglotte (elle parle 10 langues), Marianne Dunlop enseigne la linguistique chinoise à l'université d'Artois.

Polyglotte (elle parle 10 langues), Marianne Dunlop enseigne la linguistique chinoise à l’université d’Artois.

Elle rêvait de se rendre à Sotchi (Russie) en février 2014. Finalement, c’est de sa télévision que Marianne Dunlop suivra la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver. Elle en conserve un souvenir ému : « Les grands écrivains, la conquête de l’espace, les symboles soviétiques… L’histoire d’un peuple passée au crible. Les Russes y ont mis les moyens. »

 « Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’attachement à l’héritage soviétique. À leurs yeux, l’URSS incarnait l’égalité. »

Maîtrisant à la perfection la langue de Tchekhov qu’elle a enseignée dans des lycées d’Avion, Lens ou Arras, elle suit avec une acuité particulière ce qui se joue sur la scène eurasienne depuis une dizaine d’années. Les « révolutions » orange en Ukraine, les troubles en Biélorussie, la guerre en Géorgie (2008), le Tibet, les JO de Pékin… Les versions données de ces événements par les médias russes qu’elles parcourent régulièrement tranchent avec les interprétations imposées par les chaînes d’informations françaises.

À défaut de Sotchi, Yalta !

« Depuis longtemps, je rêvais d’aller sur place pour me rendre compte par moi-même. Mais ça me paraissait improbable, chimérique », souligne-t-elle. Sa rencontre avec la sociologue Danielle Bleitrach va changer le cours des choses. À partir de 2009, Marianne lui adresse des textes traduits du russe. L’intellectuelle provençale s’en sert pour alimenter le blog qu’elle dédie aux questions géopolitiques.

Quand surviennent, en décembre 2013, les événements de la place Maidan à Kiev puis le départ du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, Marianne s’inquiète : « Je ne dormais plus, me réveillant à 3 h du matin pour regarder les chaînes d’infos en continu comme Russie 24. Je pressentais la catastrophe ! » Aussi, lorsqu’en mars 2014, se produit la sécession de la Crimée démocratiquement décidée par ses habitants, la tentation est grande de se rendre sur les bords de la Mer noire. Marianne dans un rôle d’interprète et Danielle dans une posture d’enquêtrice partent, en juin, à la rencontre de la population criméene.

Sur place, elles multiplient les interviews : des ouvriers, des étudiants, des mères de familles, des musulmans, des Tatars, des communistes, des réfugiés du Donbass, des vacanciers se prêtent au jeu. Le succès était tel qu’ils « faisaient la queue comme à confesse », sourit Marianne. Sans doute le besoin de témoigner « sur ce qui se passe vraiment ici » !

Les échanges se font en russe et non en anglais pour éviter « d’être confrontée à la minorité qui se croit partie prenante de l’élite internationale ». Ces interlocuteurs leur disent la « corruption qui régnait en Ukraine du sommet d’un État failli jusqu’à sa base, la folie nationaliste ukrainienne fondée sur l’apologie du nazisme », la panique qui a gagné la population russophone de Crimée lorsqu’une « junte associée à l’extrême droite s’est emparée du pouvoir à Kiev à l’issue d’un coup d’État entériné par les États-Unis et l’Union européenne », la puissance d’oligarques détestés et leur propension à « l’humiliation des plus faibles ».

Leur crainte de subir le même sort que les populations du Donbass bombardées par le pouvoir central de Kiev. Et enfin cette sensation de sécurité qui règne dans la péninsule depuis qu’elle s’est placée sous la protection de la Russie dont la Crimée faisait partie intégrante jusqu’en 1954. « Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’attachement de la population à l’héritage soviétique. À leurs yeux, l’URSS incarnait l’égalité, la solidarité et… la Paix », poursuit Marianne. Et de rappeler qu’effectivement, « en mars 1991, la population soviétique, par référendum, s’était, à une large majorité, prononcée pour le maintien de l’URSS ».

À l’époque, ces impressions, puis les observations enregistrées en octobre-novembre 2014 lors d’un second voyage qui les a conduits de Moldavie à Odessa (Ukraine du sud), sont publiées, chaque soir, sur le blog de Danielle. Elles constituent désormais la trame d’un ouvrage passionnant sorti le 1er mai dernier. Tout un symbole !

Jacques Kmieciak

 
 

Une autre réflexion, une démarche, donner la parole à ceux qui ne l’ont pas…

Pour les Russes, l’image de la France c’est celle de l’escadre française Normandie Niemen… repartir de là, de nos alliances pour faire tomber les malentendus.

Aujourd’hui radio spoutnik, ex voix de la Russie m’interview à propos de notre livre à 13 heures, heure française. Je me suis interrogée vu mes conflits avec cet organe à propos de la présence obstinée de l’extrême-droite en tant que porte voix de la France et des articles anti-musulmans qui me sont parus intolérables. Alors j’ai décidé de dire ce que j’avais à dire, parler de notre livre, de nos rencontres, mais aussi de la France, du fait que ceux qui s’élevaient contre la guerre étaient encore et toujours des communistes, des progressistes. Que c’est grâce à eux dans leur immense majorité que nous avons pu organiser la tournée des mères d’Odessa et du secrétaire du parti communiste de cette ville, tenter de rompre le mur de mensonges que l’on avait édifié autour de la réalité de ce qui se passait en Ukraine et plus généralement dans l’espace post-soviétique..

Comme l’a dit Marianne à la Voix du nord, nous avons eu en allant en Crimée, à Odessa, en Moldavie voulu être des « passeurs ». Nous nous sommes efforcées d’être transparentes et de transcrire sans trahir les propos des petites gens. Il nous reste à dire à nos amis russes ce que sont réellement les Français et expliquer  qu’ils n’ont rien à voir avec des gens qui maintiennent l’idée raciste du bouc émissaire. Pour nous, il s’agit d’une démarche patriote sur des bases de classe, c’est-à-dire nécessairement internationaliste. Pour cela nous pensons qu’il faut donner la parole  à ceux qui ont intérêt à la paix,  donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et qui veulent sincèrement la paix, l’amitié entre les peuples comme nous communistes.

Oui l’on peut vaincre ceux qui veulent la guerre, ceux qui transforment les autres peuples en espèce étrangère pour mieux nous rendre fous de haine et de mépris contre nous-mêmes, l’évolution française face à Cuba en témoigne. Certes il se trouve toujours des gens pour venir tenter de vendre leurs mensonges sur ce peuple héroïque, mais avec l’aide de l’Amérique latine tout entière, les nouveaux rapports sud-sud, peu à peu une autre réalité se fait jour et en ce moment l’idée majoritaire en France est que ce n’est pas trop tôt que l’on arrête d’étrangler cette île… Il faut continuer, imposer la paix et pour cela ouvrir le dialogue, ne pas laisser le terrain à ceux qui en France prétendent dévoyer notre image entre l’Amérique latine et nous mais aussi .toute la planète et en particulier les Russes à qui nous devons tant.

Danielle Bleitrach

 

La voix du Nord: Après l’URSS: le retour de Crimée et d’Ukraine de l’Arrageoise Marianne Dunlop

Marianne me transmet: Il est évident que nous ne sommes pas allées en vacances et qu’il y a eu deux voyages d’étude, l’un en mai et juin 2014, l’autre en octobre novembre 2014… Je ne suis pas sûre que le journaliste ait lu le livre mais il a néanmoins été ébranlé un minimum dans ses certitudes… Que demander de plus de la presse telle qu’elle est, attendons la suite…

Publié le 10/05/2015

NICOLAS ANDRÉ

L’Arrageoise Marianne Dunlop et sa coauteur, sont allées cet été en vacances en Crimée et à Odessa (sud ouest de l’Ukraine, dans l’Oblast). Le temps de recueillir de nombreux témoignages et de pondre un livre.

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Marianne Dunlop, a cosigné cet intéressant témoignage sur l’Ukraine et la Crimée d’aujourd’hui.<br />

Marianne Dunlop, a cosigné cet intéressant témoignage sur l’Ukraine et la Crimée d’aujourd’hui.

Marianne Dunlop, polyglotte, ancienne professeur de russe (lycée Gambetta) et de chinois à la retraite, traductrice, n’a jamais renié son engagement communiste. Elle avait 14 ans. C’est aussi le cas de Danielle Bleitrach, sociologue, journaliste, ancienne dirigeante du PC. Autant dire que ces deux femmes ne peuvent obérer leurs idées dans ce livre qui vient d’être édité : URSS, vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre. Mais est-ce à dire que ce livre ne serait qu’un brûlot propagandiste ? « Nous avons essayé de nous en tenir à ce que disaient les gens interviewés sur place. Cela éclairera certainement le lecteur qui a une vision tronquée ou raccourcie de ce qui se passe là-bas. La Crimée qui aura été soviétique, république autonome, avant de devenir ukrainienne en 1954, ne compte que 20 % d’Ukrainiens et 10 % de Tatar ». Et que dire d’Odessa, ville où les gens, qui parlent assez librement, regrettent majoritairement – nous disent les auteurs – l’époque communiste ? Marianne Dunlop n’hésite pas à nous proposer sa vérité sur un pays où l’on trouve des Ukrainiens radicaux, mélancoliques de l’époque hitlérienne, des ministres de la diaspora occidentale naturalisés à la va vite avant leur prise de fonction, des citoyens qui ont trop rêvé du paradis capitaliste. Elle nous confie ses inquiétudes sur l’avenir de la Moldavie, toute proche, ses interrogations sur le peu de médiatisation (voir nos liens sur www.lavoixdnord.fr/arras) du massacre de la maison des syndicats à Odessa, le 2 mai 2014 (quarante morts). Elle doute du caractère démocratique de la révolution du Maïdan. Voilà qui nous rappelle au moins, que l’histoire est complexe et que les médias n’en donnent souvent qu’une lecture aléatoire. Même si l’on n’est pas forcé de tout prendre au pied de la lettre, on est bien obligé de s’interroger. Et c’est le but de cette somme de réflexions et d’interventions de citoyens ukrainiens, russes, de cette pérégrination chez les Slaves.

Danielle Bleitrach Marianne Dunlop, URSS vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre, Delga 2015, 19 euros

 
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Publié par le mai 11, 2015 dans compte-rendu de livre

 
 
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