RSS

Archives de Catégorie: COMPTE-RENDU de LIVRE

cela ne vous rappelle rien? A voté de isaac Azimov

Résultat de recherche d'images pour "Isaac Asimov"

 En 1955, Isaac Asimov imagine le nec plus ultra de la démocratie sondagière.

En 2008, les États-Unis s’apprêtent à voter pour leur prochain président. Dans l’État de l’Indiana, dans le comté de Monroe, dans la petite ville de Bloomington, la rumeur enfle et semble se confirmer peu à peu… Et si c’était ici qu’allait se décider le résultat du scrutin ? Depuis que le pays s’est converti à la « démocratie électronique », le puissant ordinateur Multivac sélectionne LE citoyen qui décidera du nom du prochain leader du monde libre. L’omnisciente machine est en effet capable d’analyser ses réponses à un questionnaire qu’elle a elle-même savamment établi, les recoupant avec les tendances observées dans le reste de la société, pour déterminer le résultat de l’élection… qui, désormais, n’a plus de raison d’être.

Chez les Muller de Bloomington, l’effervescence est à son comble. La petite Linda, dix ans, dont la conscience politique est maintenue en alerte par les précieux conseils de son grand-père en est persuadée, c’est papa qui sera L’électeur de l’année. Mais lorsque les agents du gouvernement envahissent la maison pour assurer le plus grand secret au déroulement du processus, Norman Muller se montre plus que récalcitrant…

À l’heure où les systèmes démocratiques de la planète vacillent sur leur base, et à la veille de scrutins étatsuniens et français que leur contexte social et international plus que leurs résultats probables annonce déjà comme historiques, il peut être intéressant de se rappeler le point de vue d’Isaac Asimov sur les dérives d’une société politique ivre de technologie, d’efficacité et de rendement.

http://lepassagerclandestin.fr/catalogue/dyschroniques/a-vote.html

Editions le passager clandestin

Les prédictions d’Azimov, sur  2014, le début de l’ère des robots sont absolument incroyables mais le cycle Fondation demeure parmi  mes livres favoris. . je signale à mon ami Leca toujours attentif à ce genre de choses qu’il s’agit également d’un juif mais que le texte qu’il a écrit sur Elie Wisel est totalement décapant… J’ai moi-même ressenti quelque chose du même ordre quand j’ai appris que le dit Elie Wiesel avait été escroqué par un autre coreligionnaire tristement célébré Madoff, ça et le fait que ce dernier ait monté dans sa prison une affaire de monopole du chocolat atténue un peu ma réprobation. Ce qui prouve bien à quel point notre pseudo fraternité ne résiste jamais au plaisir d’un bon mot ou à la cocasserie d’une situation, face à quelqu’un qui nous la joue trop pleurnichard. Si non seulement on est juif mais en plus on croit réellement que c’est une catastrophe,  trop c’est trop… Il vaut mieux décelopper la créativité liée à la survie, ce conseil est encore plus nécessaire à l’ère des robots.

Publicités
 
 

Méditation sur la difficulté à comprendre ce qui s’est passé en URSS

Au début de l’été 2017, en Russie alors que l’hiver s’incruste, est publiée cette caricature, un matou, ce n’est même plus un ours, s’interroge: ils ont vendu notre gaz, notre pétrole, nos forêts, comment s’y sont-ils pris pour vendre l’été ?

Je suis en train de lire un livre (de 1993) de Boris Kagarlitsky, rencontré au séminaire de Saint-Pétersbourg, les intellectuels et l’Etat soviétique de 1917 à nos jours (1). Il confirme ce que je disais à propos de Marx et la révolution russe sur 2 points :

1) Il dit « Marx prit très au sérieux les vues théoriques des narodniks russes, il y reconnut une hypothèse intéressante, se refusant tout à la fois à les approuver ou à les rejeter « sans autre forme de procès » (p.21).  Les narodniks pensaient que la voie russe vers le socialisme passait non par l’industrie moderne mais par la commune villageoise, le mir.

2) Trotsky avait une conception de la dictature du prolétariat d’une grande fermeté, il écrivait « dans son essence, la dictature du prolétariat n’est pas une organisation vouée à la production de la culture d’une nouvelle société, mais un système révolutionnaire et militaire qui lutte pour elle » (p.38). En fait, pour Lénine comme pour lui si la victoire de la révolution exige de l’Etat qu’il se transforme en armée en campagne, liberté et démocratie ne seront pas à l’ordre du jour. En ce sens-là on peut toujours s’interroger sur la manière dont Karl Marx voyait ou non la dictature du prolétariat comme un mouvement de modernisation militarisé. Cela dit il est clair que la référence chez Marx est la Révolution française comme dictature de la bourgeoisie et à la terreur de Robespierre qui pousse le refus du compromis avec l’ordre féodal existant le plus loin possible.

Oui mais comment imaginer répondre à la guerre permanente qui a été livrée à la jeune Union soviétique un autre choix que par celui d’un système révolutionnaire et militaire, de la guerre civile soutenue par 14 puissances étrangères, avec ses 11 millions de morts dont 9 de civils à la guerre froide inaugurée par Hiroshima, en passant par la guerre contre le nazisme et ses 26 millions de morts ? Quelle a été l’influence sur l’état du parti de ces saignées permanentes qui ont touché les meilleurs révolutionnaires?

Ce qui est sûr c’est que néanmoins Lénine pensait que la Révolution russe déclencherait la révolution en Allemagne, l’échec spartakiste a été un coup terrible, il a mis en œuvre la Révolution dans un seul pays et Trotski s’est obstiné à penser que celle-ci dépendait de la Révolution permanente. Staline a véritablement donné corps au choix léniniste et tout subordonné à la réussite de la planification modernisant à un rythme accéléré l’URSS. Si 1927 consacre l’échec de la NEP et la fuite de Trotsky, nous avons vu que les dirigeants chinois attribuent la chute du socialisme d’abord à l’incapacité à corriger le conservatisme des dernières années de Joseph Staline (effectivement la guerre froide a entraîné le fait que 40% du PIB était consacré à l’armement), mais surtout  au fait que cette stagnation a été entretenue par un parti corrompu et puis a prétendu être corrigé par le recours à la violation du marxisme léninisme, le retour au capitalisme, l’œuvre de Gorbatchev.  La cause pour eux de la chute c’est la trahison de Gorbatchev mais celle-ci a été précédée par la difficulté de réformer et ensuite parallèlement le développement de la corruption au sein des 20 millions de membres du PCUS.

Il y a beaucoup à prendre dans ces premières réflexions qui nous viennent du parti communiste chinois, tout en sachant que leur publication dépend aussi de ce dans quoi ce parti est engagé en priorité qui est la lutte contre la corruption, tout en poursuivant les « réformes » du socialisme de marché dont on peut penser qu’elles engendrent cette corruption.

Notre livre ne présente pas une thèse, mais verse des pièces au dossier qui effectivement  peuvent coïncider avec cette analyse mais qui témoignent aussi à quel point ce que fut l’URSS est resté pour l’immense majorité de sa population un souvenir positif. Nous ne disons rien de plus, nous donnons à voir en quatre parties qui toutes présentent des sortes de fiches de lecture sur des faits, nous invitons à la réflexion collective, celle des chercheurs, mais aussi celle des militants.

Je dois dire qu’après m’être interrogée depuis de nombreuses années sur ces questions, j’ai beaucoup de mal à supporter les légendes qui tiennent lieu d’analyse et les procès que l’on peut faire, les accusations de « stalinisme », l’hagiographie trotskiste qui a profondément pénétré le PCF – par parenthèse comment expliquer à ces gens-là que je ne suis pas anti-trotskiste en ce qui concerne Trotski lui-même, que le problème ce sont ses disciples, comme ceux de Staline d’ailleurs.

Aujourd’hui, je viens de publier une magnifique histoire qui fait songer au film Les nuits blanches du facteur et qui illustre à sa manière un état d’esprit plus général face à un pays « qui n’existe plus » et dont nombreux sont qui s’obstinent à faire comme si, mais aussi à refuser de voter… Hier nous nous demandions avec Marianne comment faire comprendre aux Français que 68% des Russes, des anciens soviétiques regrettent l’URSS ? Comment alors que nous-mêmes n’arrivons même pas à mesurer l’intensité de ce regret, ce qu’il contient… Marianne me dit c’est difficile parce qu’on se demande alors pourquoi ils ne font pas la Révolution, ne votent pas plus encore pour les communistes. Elle ajoutait, tout ce qu’ils souhaitent c’est la stabilité, ne rien changer, ils sont profondément traumatisés, ils ne se sentent plus de revivre tout ce qu’ils ont vécu. La chute de l’URSS, la passage au capitalisme a été un profond traumatisme. Ils ont peur comme des gens blessés.

Elle a ajouté quelque chose qui me paraît vrai, totalement vrai, la manière dont le capitalisme s’est mis à faire des exemples, au Chili avec Pinochet pour freiner la montée des révolutions… Faire peur non pour engendrer l’adhésion mais pour nous faire réfugier dans un endroit où nous espérons ne pas être atteint.

Est-ce si difficile à comprendre dans une France qui depuis des années ne se bat plus pour la transformation, la fin du capitalisme, une autre société mais pour au moins conserver ce que les autres générations ont conquis par leur lutte. Le capitalisme ne cherche même plus à nous faire adhérer à son système, il provoque, nous insulte et nous convainc de notre « inutilité ».

Danielle Bleitrach

(1) Boris Kagarlitsky. Les intellectuels et l’Etat soviétique de 1917 à nos jours. Traduit de l’anglais  par Pierre Emmanuel Dauzat (édition anglaise 1988) Presse universitaire de France (1993)

 

bravo, je suis incapable de coller un format PDF sur mon blog ou sur face book, merci à ceux qui font ce travail pour moi…

 

je pense que c’est Pym qui est l’auteur de cette publicité, il est d’ailleurs également l’auteur de la photo de la couverture et comme vous le découvrirez quasiment un co-auteur de ce livre qui a suscité les collaborations les plus diverses.  Outree Marianne avec qui le dialogue est permanent… ce livre a été une chaîne de solidarité… En fait c’est ce que j’ai toujours aimé les livres collectifs, une aventure humaine autant qu’intellectuelle. . L’analyse de cette photo si j’avais le temps,(mais je suis sur le départ) peut montrer la manière dont une image,une sculpture peut renseigner sur son époque, celle-ci s’intitule « la bâtisseuse » qui célébrait la journée de la Construction, mais on en reparlera… sachez que Pym avait pris cette photo de la statue dans un parc et pour retrouver son époque, son auteur, il a fallu que Pym mobilise ses réseaux russes… par cette photo nous voulions dire à la fois que la révolution d’octobre avait aussi créé une autre conception de la femme, mais que les hommes (mâles) sont des hommes et les sculpteurs éprouvent du désir y compris pour les travailleurs du bâtiment, bref que le bolchevisme était infiniment complexe…

L’image contient peut-être : 1 personne, plein air

F

 

dans la conclusion du livre, les communistes ou la banalité du bien

Nous terminons Marianne et moi les corrections du livre : 1917-2017, Staline un tyran sanguinaire ou un héros national. Je vais vendredi assurer à Béziers une conférence sur la Révolution d’octobre, à l’annonce de ma présence et la notation du livre dont j’étais l’auteur, un militant trotskiste qui ignore tout du contenu de ce livre a piqué une véritable crise, il nous a traité de secte et autre gracieusetés. La seule différence entre lui et moi c’est que si lui demeure un disciple de Trotski, moi je ne suis pas une disciple de Staline, mais je refuse de subir la bigoterie de ceux qui se contentent de se signer à ce seul nom  pour mieux laisser entendre que communistes et nazis c’est pareil. Je veux comprendre et décrire l’épopée qui a surgi partout y compris dans mon pays et ce  le souffle de la Révolution d’Octobre et l’époque stalinienne en fait partie. En corrigeant les épreuves j’ai donc ajouté à la conclusion ces lignes, elles sont également une réponse au trotskiste du bitterois en attendant qu’il daigne lire le livre sur lequel il prétend jeter l’anathème sans l’avoir lu. (note de Danielle Bleitrach)

 

Pourtant certains lecteurs, toujours les mêmes seront convaincus que j’ai apporté pour ne pas dire imposé mes « réponses », mes convictions. Sans doute les questions les dérangent-ils. Alors, quoi de plus simple pour ne pas lire que de caricaturer : « Danielle Bleitrach est une incorrigible stalinienne ». Soit à conclure : « Vous savez donc d’avance ce qu’elle dit, inutile d’aller plus loin et de vous creuser la tête. Ainsi aujourd’hui encore, prétendre seulement parler du stalinisme en s’interrogeant sur la nature de ce moment de l’URSS, c’est s’exposer à toutes les accusations, à toutes les stigmatisations.

 

Comme le souligne Eric Hobsbawn dans L’âge des extrême, ce parti léniniste, d’un type nouveau, encadré par des révolutionnaires professionnels,  fit qu’au moins un tiers de l’espèce humaine manifesta une foi et une loyauté sans réserve à un QG moscovite. Cette construction politique historique aboutit à ce que  les communistes ne soient jamais une secte dit Hobsbawn, mais purent dans une abnégation totale se considérer comme les membres d’un sorte d’église universelle, jusqu’en 1956 quand on les invita à douter de leur chef. Et ce à l’inverse des trotskistes, qui ne cessèrent de faire des scissions, jamais ne purent engendrer une révolution victorieuse, jamais n’obtinrent la confiance des masses y compris aujourd’hui quand leur analyse paraît avoir pénétré l’interprétation historique dans les médias et dans l’édition, dans l’espace réduit que leur laisse la droite et l’extrême-droite. On peut critiquer le fidéisme des communistes de ce temps, leur messianisme, leur sens de la discipline, mais ils furent les adversaires les plus déterminés du fascisme, donnèrent leur vie, ils menèrent les grèves les plus résolus comme en 1936, leur action est attaché à la plupart des conquêtes sociales. Dans le temps considéré comme celui du stalinisme, ils s’engageront dans les brigades internationales en Espagne, reformeront le parti interdit dans la clandestinité, imposeront le programme de la Résistance. Ils n’ont pas été des automates, mais des êtres d’une grande complexité, vivant avec passion l’histoire de leur temps et se sentant héritier de toutes les rébellions. Ils ont été déportés, internés, fusillés et pour moi qui ai vécu de la base au sommet avec ces communistes dont on dit qu’ils furent « staliniens » je peux témoigner de la force, de l’efficacité de cet engagement, de ce qu’il a apporté à mon pays la France. Une des formes de la bolchevisation du parti, l’existence de cellule, en particulier de cellules d’entreprises, représente dans mon expérience la forme la plus achevée et la plus satisfaisante d’une vie politique réellement démocratique, d’un travail collectif, d’un contact permanent avec la réalité, qu’il m’ait été donné de connaître.

Annie Kriegel, qui dans la violence de son reniement, fit des communistes,  » des hommes quelconques », a peut-être songé à Hannah Arendt parlant à propos du nazisme de la banalité du mal, leur rendit une manière d’hommage, parce que  le communisme ses militants et leur intervention représentèrent  la banalité du bien. Ils ont tout affronté la répression, les vies brisées, sans jamais rien espérer pour eux, dans l’anonymat et le désintéressement. La disparition ou l’affaiblissement de ce puissant mouvement pèse aujourd’hui non seulement parce que le capitalisme se croit tout permis, mais parce que surgissent des formes de nihilisme fasciste face à ce vide, le goût de la mort qu’ils n’eurent jamais, la haine du savoir et de la culture universelle, le contraire de leur aspiration. Oui pourtant dans le fond, le moins que l’on puisse faire est d’assumer  l’héritage de ce parti, assumer tout l’héritage de cette internationale communiste! L’histoire ne nous donne pas nécessairement les clés de l’avenir mais elle nous aide à nous débarrasser des idées dominantes, celles de la classe dominante, qui nous empêchent de prétendre transformer ce monde. C’est peut-être l’équivalent du rôle de la mémoire pour les individus, avoir un cadavre dans le placard de son histoire personnelle bloque l’action, la capacité à inventer la vie.

 

C’est pour cela qu’ici nous avons repris l’interrogation que Maurice Thorez adressait aux dirigeants soviétiques, ceux qui avaient publié le rapport Khrouchtchev au XXe congrès et avait poussé la vilenie jusqu’à le transmettre au journal le Monde: « Staline doit-il être présenté avec ou sans ses mérites? » Et nous sommes venus en Russie interroger ceux qui ont le plus donné ou leurs descendants.

Le stalinisme, nous l’avons vu, n’est pas perçu de la même manière à Kazan qu’à Paris. Que dire alors des zones du pays où les communistes demeurent fortement implantés ?

 

Pourquoi avez-vous fait un livre sur Staline?

Hier j’ai expliqué à ma cellule ce que contenait le livre qui va paraître à la fin octobre chez Delga : 1917-2017, Staline, un tyran sanguinaire ou une héros national? J’ai été pressée de questions et j’en ai après tiré un questionnaire imaginaire avec mes réponses.

– Pourquoi un livre sur Staline?

– Malgré son titre il ne s’agit pas uniquement d’un livre sur Staline mais plutôt un ensemble de questionnements appuyé sur des faits et des arguments sur la nature du pouvoir soviétique. L’approche qui caractérise l’occident dans ce domaine, ses médias, ses politiciens, considère ce qui est intervenu en 1917 sous un double aspect. Il y a ceux qui voient une révolution quasiment libertaire initiée par Lénine trahie par Staline et les promesses d’émancipation humaine entrant dans la nuit du goulag jusqu’à la chute finale qui est dans la logique de cette révolution trahie par une bureaucratie criminelle. La seconde vision ne contredit pas la première mais dans la logique initiée par Furet considère que toute révolution est criminelle et inutile puisque l’évolution allait vers l’émancipation. Et nous avons en France, de pseudo études qui sont en fait le prolongement des thèses des nouveaux philosophes qui finissent par considérer comme identiques parce que « totalitaires » le nazisme et le communisme. S’il y a dans ce livre une affirmation c’est le refus de ce terme abandonné par la plupart des chercheurs, en particulier les anglo-saxons. Donc, ce qui m’a paru intéressant c’est de partir de la vision que l’on a du stalinisme pour poser des questions sur la nature du pouvoir soviétique et sur l’image qu’en donnent nos médias à la veille de la célébration de la Révolution d’Octobre. J’ai écrit ce livre, mais il n’aurait pas existé sans Marianne qui par ailleurs a traduit un certain nombre de textes en annexe.

– Vous avez donc fait une étude historique et sociologique sur le pouvoir soviétique?

– Ce n’est pas une étude, mais plutôt une pré-enquête. Déjà je remets en question ce que l’on peut attendre de certitude d’une enquête en expliquant à mes étudiants que jamais on ne ferait partir un avion avec le degré de certitude que nous avons sur la connaissance des faits sociaux, mais dans ce cas ce serait une véritable escroquerie de prétendre que nous avons réalisé une véritable enquête. Cependant les faits que nous rapportons sont infiniment plus proches de la réalité que la plupart des productions journalistiques, reportages, analyses qui se diffusent toute la journée dans la presse. Non ce serait plutôt une fonction de déstabilisation des idées reçues, la remise en cause de l’idée d’un savoir immédiat, la tâche minimale du sociologue selon Bourdieu.

– Sur quoi vous appuyez-vous?
– Il y a l’utilisation d’un matériau disparate et désormais très abondant. Les archives de l’Union soviétique ont été ouvertes et les anglosaxons ont fourni un travail important méconnu en France ou presque. Le livre débute d’ailleurs par l’exposé d’un livre anglais à charge sur Staline et nous remettons en cause sa vision en montrant que ce qu’il apporte ne va pas dans le sens de sa démonstration. Nous le faisons en relation avec les débats d’un colloque auquel nous avons assisté à saint Pétersbourg sur la révolution d’octobre et l’URSS et dont Marianne a traduit les principales interventions en annexe. Il y a bien sûr d’autres références en particulier un ouvrage remarquable de Geoffroy Roberts préfacé par Annie Lacroix-Riz publié chez Delga, les guerres de Staline, et bien d’autres travaux essentiels ou témoignages comme celui de Cerutti, à l’ombre des deux T (Thorez et Togliatti). Mais il y a surtout le constat qu’il est difficile de nier à savoir qu’aujourd’hui selon des sondages multiples et crédibles 68% des habitants de la Fédération de Russie regrettent l’Union soviétique. Ou encore que sur plusieurs années, quand on leur demande le nom des grands hommes de tous les temps, ils placent de plus en plus Staline et Lénine en tête. Et c’est là tout le travail de notre seconde partie, grâce à Marianne qui est une grande interprète et a une connaissance de l’intérieur de la Russie (et de la Chine) nous avons interviewé des habitants de Saint Pétersbourg , de Kazan et de Moscou. Mais pour que notre travail soit plus complet, il aurait réellement fallu une enquête sur les zones où le parti communiste de la Fédération de Russie a le plus d’influence comme la Sibérie et l’Altaï. Les trois zones étudiées sont celles où son influence est la plus faible, à Kazan, son score est à peine plus élevé qu’en Tchétchénie. Mais nous avons privilégié une autre dimension, celle de l’union des nationalités instaurée par le pouvoir soviétique et sa permanence ou ses problèmes aujourd’hui. Ceci en cohérence avec l’analyse que nous faisons du rôle joué par les réformes gorbatchéviennes dans la dissolution de l’URSS. De ce point, l’étude de cas de l’Azerbaïdjan est tout à fait éclairante sur la naissance de l’oligarchie aujourd’hui au pouvoir. Mais il y a là une des principales lacunes de notre travail. La Russie est le plus grand pays du monde et quand on analyse les bases du pouvoir soviétique ou de tout pouvoir dans ce pays, il est difficile de ne pas tenir compte des travaux de Moshe Lewin (encore un anglais)  qui analyse le caractère hétérogène des régions du temps où une paysannerie vivait dans des poches d’autarcie, les risques d’embrasement et la réponse apportée par Staline.

– Quelles sont vos principales conclusions?

-Il ne s’agit pas de conclusions, mais de pistes ouvertes à la recherche. D’abord le fait, comme je viens de le dire, que  ceux qui ont vécu l’Union Soviétique n’ont pas du tout la même opinion que la nôtre. Notons qu’il n’y pratiquement plus personne de l’ère stalinienne. Pour les Russes cette période appartient à leur histoire, ce qu’ils ont vécu c’est une tout autre période ou plutôt d’autres périodes. Les jours heureux de la stabilité sans la violence de l’ère de la guerre civile et de la période de Staline (qui est tout de même mort il y a soixante ans) et le grand foutoir de la fin de l’Union soviétique, la grande désillusion « démocratique » qui se poursuit et qui valorise d’autant plus le temps passé. Non seulement les conquêtes sociales, mais la culture, l’éducation, la santé, il est étonnant de voir à quel point cette nostalgie est souvent « morale ». Il m’est venu une hypothèse sociologique en observant les pratiques et en écoutant les propos: tous ceux qui me parlaient étaient issus de ce grand boulversement, la Révolution n’est pas seulement une aventure sanglante, elle est une opportunité pour les millions d’individus écrasés par un système injuste d’accéder à une autre vie, au savoir et même au pouvoir. Nous avons eu sous la révolution y compris sous Staline une immense promotion, un peuple de moujiks illettrés est devenu pratiquement une classe moyenne cultivée. Aujourd’hui nous avons au contraire une mobilité descendante et la plupart des « intellectuels », universitaires rencontrés multipliaient les travaux pour tenter d’assurer à leurs enfants un simple accès à leur statut, cela était encore plus dramatique pour les enfants de la classe ouvrière, quant à la paysannerie autrefois dans les kolkhozes, elle est face à des terres abandonnées, à un désert culturel et en matière d’éducation et de santé. Par parenthèse en France on croit que si Poutine ménage le passé communiste y compris Staline c’est parce qu’il est lui-même un dictateur. C’est plus complexe que ça, premièrement il tient compte de l’opinion de la majorité du peuple en affirmant que la Russie est l’héritière comme Etat de l’URSS. D’autre part il sait bien que cette référence à l’URSS permet de maintenir l’unité entre des peuples comme les Russes et les tatars. La Russie demeure une mosaïque. Là dessus aussi notre analyse trace des pistes mais demeure totalement insuffisante pour prolonger les travaux passionnants sur l’hétérogénéité des régions et des campagnes dans la formation du système soviétique.

– Et sur Staline?
Toujours au titre des hypothèses il y a ce que je viens de dire sur l’accélération et la transformation de l’appareil productif mais aussi des individus, le fait que les Russes ont une vision historique de cette époque. Il y a aussi leur colère contre le pillage actuel des oligarques, leurs difficultés et l’idée que Staline aurait balayé tout ça. Mais je m’interroge sur la nature de certains pouvoirs qui sont de nature à en finir avec l’ordre ancien. Marx parle de Spartacus qui est massacré mais après qui la crise du monde esclavagiste apparaît comme définitive. Il y a Robespierre après lequel même si il est décapité c’est la fin de la féodalité. Ce pouvoir se caractérise qu’il s’agisse de Lénine ou de Staline par le refus de tout compromis avec l’ordre existant, et le choix donc d’une terreur, d’une « dictature » et dans le même temps c’est le cas pour Robespierre ce pouvoir contient son propre dépassement y compris dans son échec, Robespierre pousse le plus loin possible la revendication égalitaire au-delà de la dictature de la bourgeoisie qui s’instaure de fait. Mais je le répète ce travail pose plus de questions qu’il n’apporte de réponse, il demande que s’ouvrent les débats, les confrontations, que les progressistes et les communistes ne se contentent pas de l’opinion des « vainqueurs ».

 

– Êtes vous stalinienne?
– C’est un mythe… Non seulement j’adhère après la déstalinisation, mais je rentre au comité central du PCF dans le Congrès qui condamne officiellement le stalinisme. Non mais je ne suis pas convaincue par les analyses de ce pouvoir croquemitaine, ni par les thèses du pouvoir personnel, Staline a un pouvoir collectif autour de lui, des gens compétents et convaincus. Il est remarquablement intelligent et cultivé, désincarné, qu’il soit un despote impitoyable en l’état j’aurais tendance à le croire, simplement cette dénonciation de Staline me semble avoir été mal menée, limite grotesque. Les conséquences que nous en avons tirées nous mènent à des impasses, il y a d’autres analyses, celle des Russes, des Cubains, des Chinois. Il est urgent de sortir les cadavres du placard, nous n’apportons marianne et moi que des pièces au dossier.

 

Notes de lectures sur Céline, la race et le juif.

Résultat de recherche d'images pour "Céline"

Ma télévision est en panne, j’ignore d’ailleurs pourquoi vu que le reste d’internet fonctionne… C’est une bonne chose, je rattrape des lectures, des livres achetés et laissés sur une pile parce que non liées à mon actualité de travail.

A ce propos, j’ignore toujours si je vais achever le livre entamé avec Monika sur la Pologne et les juifs, le rôle joué par l’antisémitisme dans la chute du socialisme, alors j’ai tendance à négliger les lectures qui rentrent dans ce programme… D’un côté, il est bien entamé, une centaine de pages déjà écrites, un plan qui a pris forme, le dialogue avec Monika très fructueux, de l’autre après le livre sur Staline et l’URSS, enfanté dans la douleur, et qui n’a pas encore produit ses effets polémiques de surcroît, j’ai besoin de détente… Me reposer et travailler sur le cinéma et l’architecture soviétique pour lequel j’ai déjà des collaborations et un plan de travail me tente alors que me replonger dans cette tragédie polonaise et la stupidité de l’antisémitisme sera sans doute douloureux, ça l’est déjà. Parce que tout ce que vous avez subi d’injustices a tendance malencontreusement à prendre forme et on se croît aisément prédestinée alors que c’est universel. Donc ma télévision est en panne et je lis.

je m’étais acheté, il y a six mois un énorme pavé de 1172 pages intitulé Céline, la race et le juif, les auteurs en sont Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff (1) hier j’en ai lu 300 pages, c’est un ouvrage d’une rare érudition, une sorte de thèse qui m’a fait découvrir des aspects de l’antisémitisme que j’ignorais. Les auteurs nous présentent en effet l’antisémitisme traditionnel français avec ses vedettes, Bernanos, Daudet, Maurras, Drumont et d’autres moins connus mais qui jouent un rôle déterminant comme George Montandon, George vacher de Lapouge, urbain Gohier, les plus méconnus ne sont pas les moins actifs. Et je découvre qu’il y a deux courants plus ou moins antagonistes, l’un voit dans les Juifs un peuple qui ne peut pas être français puisqu’il est avant tout juif, il faut donc lui donner un statut d’étranger et limiter ce faisant sa diabolique influence. Je me dis que je connais beaucoup de sympathisants d’Israêl qui en fait poursuivent dans cette logique. Et que le musée de la présence juive à Varsovie a tranché, la seule solution pour les Juifs polonais a été d’aller dans leur véritable patrie, la Pologne étant réservée aux Polonais catholiques. Ce courant illustré en France par Bernanos et Maurras pense néanmoins qu’il peut y avoir quelques bons juifs patriotes qui préfèrent la France et sont prêts à donner leur vie pour elle. En revanche, il y a le courant dont le chantre est Céline qui choisit la solution nazie de l’extermination, les Juifs ne forment pas un peuple mais une race impure qu’il faut éliminer parce qu’elle a déclaré la guerre au genre humain et en particulier aux purs parmi les purs les aryens. Céline s’invente une filiation celte et flamande et il est littéralement obsédé par la nécessité de nettoyer la face de la terre de cette race puante, issue d’un mélange asiate et négroïde, son délire n’est pas celui d’un écrivain isolé, il est totalement intégré à la collaboration nazie qui ne peut rien lui refuser. Ses éructations de bagatelle pour un massacre et l’Ecole des cadavres, mais pas seulement ne sont pas un simple délire, il y a dans le pamphlet un projet politique, un travail sur les thèmes qui va parfois jusqu’au plagiat. Il faut rendre immonde le Juif, provoquer la répulsion, pour justifier la solution finale. Ce n’est pas le débordement du génie par sa part maudite, c’est un choix militant poursuivi au sein de collectifs politiques de la collaboration. Il déteste les antisémites à la manière d’un Maurras qui se contentent de voir dans le juif l’étranger et qui ne vont pas jusqu’au racisme comme les nazis. Par parenthèse quand on lit ce subtil distinguo, on comprend mieux la scène dans laquelle Renoir vient le voir et comment Céline l’insulte alors que Renoir souvent proche des communistes et s’enfuyant aux Etats-Unis est vigoureusement anti-nazi mais n’est pas dénué d’antisémitisme comme le constate Brecht.

Je sais pourquoi j’ai toujours trouvé suspects ceux qui refusent aux Juifs le statut de peuple sous prétexte qu’ils seraient le produit d’un mélange comme Shlomo Sand (ce qui est la caractéristique que les racistes comme Céline attribuent aux Juifs, l’impureté)  et y voient « une invention » (rien de plus proche du complot). Un peuple est un produit historique comme la nation, un préalable en quelque sorte que la nation dépasse. Refuser le statut historique de peuple aux Juifs est une absurdité sous le prétexte qu’on a une conception de la nation fondée sur la xénophobie et non le lien contractuel et citoyen, alors on aboutit comme Shlomo Sand à devenir la référence de tous les antisémites et racistes, le juif qui dit enfin ce que l’antisémite a envie d’entendre à savoir que le complot ( l’invention) le rend inassimilable. .

je dois dire que la différence entre antisémitisme et racisme m’avait échappée mais elle est intéressante pour éclairer non seulement l’idéologie française et les transfuges d’un camp à l’autre durant la seconde guerre mondiale, mais également la manière dont les Polonais envisagent la question juive, parce qu’elle pose le problème du nationalisme et dans un pays comme la Pologne ce n’est pas rien. Bref l’antisémitisme bénéficierait si l’on peut dire d’une triple base, la religion, la violence contre un peuple considéré comme déicide, de ce point de vue Céline déteste le christianisme qu’il considère comme enjuivé, ensuite l’antisémitisme qui serait lié à une conception réactionnaire de la nation, confortée par la xénophobie et le racisme enfin qui vise à l’extermination ou à l’esclavage. Dans tous les cas l’individu est convaincu qu’il y a un complot et que celui-ci est mené par les juifs pratiquant le meurtre rituel, la destruction par le chaos révolutionnaire de la nation et enfin la contamination de la race. Le statut du métis étant pour Céline et ses pareils d’abord raciste encore plus pourri que celui du Juif. la définition du Juif pour Céline est d’ailleurs celle qu’il donne dans « les beaux draps » j’entends par Juif tout homme qui compte parmi ses grands parents un juif, un seul » (p.307) ce qui est une révision  de la Loi portant statut des Juifs du 3 octobre 1940 qui stipule: »est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands parents de race juive ou de deux grands parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif » définition très proche de celle du Troisième Reich promulguée le 14 novembre 1935. Mais le parti nazi avait proposé la même solution que Céline et se dernier  revendiquait l’assimilation totale des demi-juifs aux juifs intégraux pour cause de contamination. Le rôle d’un Céline, ses interventions répétées, ses lettres dans la presse toujours poussait à l’extermination.La période d’occupation montrent les auteurs correspond à la période d’engagement politique maximal dans la vie de Céline contre les Juifs et leur créature selon lui les bolcheviques (2)

danielle Bleitrach

 

(1)paru chez Fayard en 2017.

(2) Plus je lis ce livre sur Céline plus je suis écœurée, ce type est une ordure. Il dénonce Desnos, l' »enjuivé », le communisant » parce qu’il a osé critiquer son dernier pamphlet ordurier « Beaux draps », en disant qu’il devient aussi ennuyeux qu’henry Bordeaux, lui fait retirer ses rubriques. J’ai devant les yeux l’état dans lequel on a retrouvé Desnos dans ce camp de concentration, mort vivant, intransportable… Desnos est arrêté le 22 février 1944, puis déporté. Il passe par Ausqhwitz, Buchenwald, Flossenburg, Floha et il meurt à l’arrivée des troupes alliées à Terezin de typhoïde et de dysenterie, un squelette humain. J’ai l’impression de tenir dans mes bras ce corps transparent et qui ne peut survivre à sa descente aux enfers préparée par ce salopard et d’autre de son espèce. ?Quand je pense à tous ces gens qui ne craignent pas de vilipender Aragon et qui se tortillent d’esthétisme devant Céline, j’ai le sentiment d’une incroyable défaite dans toutes mes valeurs, mes combats … J’ai parfois l’impression de vivre la fin de Courbet qui paye son engagement auprès des communards et subit l’injustice dans l’épuisement de son être… j’ai la nausée devant mon époque…

 

Conclusion qui n’en est pas une à la question du livre »: Staline, tyran sanguinaire ou héros national

J’avais publié la conclusion, puis j’y ai fait une importante correction donc je me suis dit qu’il valait mieux ne pas publier avant que le livre soit imprimé. Trop tard, l’article avait été repris par des amis, donc voici la conclusion qui n’en est pas une puisqu’il s’agit d’un appel au débat autour des stratégies révolutionnaires… (note de Danielle Bleitrach)

Première constatation : ce dialogue entre un jeune journaliste et une sociologue moins jeune, entre deux personnes  qui n’ont pas la même histoire, qui ne parlent pas la même langue, qui a priori n’adhèrent pas aux mêmes convictions, qu’est-ce qui l’a rendu possible, mis à part le talent de Marianne qui est une virtuose de l’interprétation ? Sans doute une certaine bienveillance et une vive curiosité l’un à l’égard de l’autre.

Le fait que nous ayons pu, lui et moi avoir un dialogue, que ce dialogue ait pu être retranscrit sans contresens est un encouragement à poursuivre la réflexion. Nous posons plus de questions, le lecteur l’aura compris, que nous n’apportons de réponses. Nous avons tenté tout au long de ce texte de dégager des pistes de recherche à approfondir pour mesurer cent ans après la véritable postérité de l’Union soviétique. Y compris en l’abordant à partir de ce qui est utilisé pour la déconsidérer et pour nier son apport réel au plan international comme à celui du pays où cette expérience extraordinaire est apparue.

Après des années, voire des décennies durant lesquelles l’Histoire de l’époque dite stalinienne, celle de l’URSS, a été recouverte par un véritable négationnisme historique, j’ai tenté de retrouver l’atmosphère qui était celle de mon adhésion au parti communiste français. La « déstalinisation », la publication du rapport Khrouchtchev avait eu lieu, mais si on noircissait déjà le personnage de Staline, selon cette logique, c’était pour mieux sauver le communisme. Il suffit de relire ce qu’écrivait en 1960, Emmanuel d’Astier dans un livre intitulé Sur Staline ou l’on voit se mettre en place une noire légende : « Staline, personnage shakespearien est à la fois Bolingbroke- Richard II et Macbeth. Mais l’atrocité des rois,- du Roi Jean au Roi Richard III- ne débouche sur rien et n’a d’objet que l’exercice et la satisfaction du pouvoir. L’atrocité stalinienne garde pour objet le communisme. Elle laisse en place un système qui, débarrassé de sa cruauté et de son schématisme, de l’idolâtrie et des dogmes, de leur contrainte, pourrait élever la condition humaine plus certainement que ne l’a fait un siècle de capitalisme, marqué par les grandes guerres, le désordre économique, un accroissement de la multitude sous développée sur une terre enrichie par les progrès de la science et de la technique » (1)

Peut-être ce texte explique-t-il les raisons pour lesquelles comme la plupart des communistes de ma génération, je n’avais pas à être stalinienne, au contraire, le rapport Khrouchtchev nous avait fabriqué  un héros shakespearien qui représentait tout ce dont nous devions nous débarrasser pour aller vers l’idéal communiste.  C’était moins évident pour la génération issue de la résistance, mon mari en représentait bien les ambiguïtés. Il me racontait comment à Dachau, où il avait été déporté après avoir été torturé par la gestapo, après organisé la révolte de la centrale d’Eysses,  la manière dont les soldats soviétiques pendus par les nazis du camp se jetaient eux-mêmes dans le licol en criant « Vive Staline », alors que dans le même temps, toujours discipliné et sincèrement démocrate, il s’indignait devant la moindre répression dans le camp socialiste.

La question du stalinisme n’a commencé à me préoccuper qu’à la chute de l’Union soviétique et j’ai entamé mes pérégrinations autour du monde. Cuba fut le lieu où je retrouvais les raisons de mon adhésion. Là, l’attitude de Khrouchtchev, son fameux rapport, donnait lieu à d’autres débats et ce dès le début de la Révolution. Fidel et le Che quand ils se rencontrèrent dans l’exil mexicain ne cessaient d’en parler et de s’interroger sur le bien fondé des critiques. Je sortais de la mythologie du héros shakespearien pour aborder la complexité de l’instauration du socialisme dans un monde dominé par l’impérialisme des Etats-Unis et de ses alliés. Ici pas de plan Marshall mais la torture du blocus. Je découvrais En Amérique latine, des dictatures sanglantes imposées sous couvert de défendre la démocratie, celles qui m’avaient fait pleurer à la mort d’Allende.  Mais demeurait en moi l’idée d’un système soviétique qui n’avait pas trouvé un seul défenseur lors  de son effondrement. Quand mes amis cubains disaient de Gorbatchev : « hijo de puta », je leur rétorquais : « il est bien faible le communisme qu’un hijo de puta peut détruire ! » Ce fut tardivement, en 2008, avec la crise en Géorgie et en Ossétie que je découvris que loin d’avoir accepté l’instauration du capitalisme, les soviétiques s’étaient révoltés, avaient beaucoup souffert, en particulier dans mon cher Tadjikistan.  Ce fut à ce moment-là que je rencontrais Marianne et que celle-ci m’aida à connaître une autre réalité. Celle qui aujourd’hui me permet de dialoguer avec le jeune rédacteur en chef de cette revue, tout en n’étant pas en capacité d’aller plus loin dans mon analyse.

Pourtant certains lecteurs, toujours les mêmes seront convaincus que j’ai apporté pour ne pas dire imposé mes « réponses », mes convictions. Sans doute les questions les dérangent-ils. Alors, quoi de plus simple pour ne pas lire que de caricaturer : « Danielle Bleitrach est une incorrigible stalinienne ». Soit à conclure : « Vous savez donc d’avance ce qu’elle dit, inutile d’aller plus loin et de vous creuser la tête. Ainsi aujourd’hui encore, prétendre seulement parler du stalinisme en s’interrogeant sur la nature de ce moment de l’URSS, c’est s’exposer à toutes les accusations, à toutes les stigmatisations.

Pourtant le stalinisme n’est pas perçu de la même manière à Kazan qu’à Paris. Que dire alors des zones du pays où les communistes demeurent fortement implantés ?

Les réponses que nous avons eues à nos questions le prouvent : les Russes, les peuples soviétiques et ceux des pays dits de l’Est n’ont pas la même opinion que nous.

Il y a un mythe un de plus à dénoncer vigoureusement, ce serait celui d’un pouvoir actuel, celui des oligarques, qui prônerait Staline, voir interdirait et emprisonnerait ceux qui veulent dénoncer ses crimes. Quand certains intellectuels subissent une répression nos médias ont tendance à mettre en avant leur dénonciation du stalinisme. Le problème est plutôt la manière dont dans ce nouvel épisode de la guerre froide ouvert avec la situation en Ukraine, les sanctions, la pression de l’OTAN,  la collaboration réelle ou supposée avec la CIA donne lieu à une surveillance accrue, du personnel d’ambassade des Etats-Unis à certaines ONG et à leurs militants. Poutine entretient une certaine ambiguïté, mais il est le seul dans un camp libéral, y compris celui de son premier ministre à donner cette image. Poutine représente un courant d’un capitalisme national qui tente d’intégrer l’Eglise orthodoxe, l’héroïsme de la guerre patriotique dans une recherche de stabilité pour la Russie. Ses références à l’Union soviétique, à son père communiste et héros à Leningrad, ne sont pas de sa part le résultat d’une volonté d’imposer l’apologie de Staline et du communisme, mais bien plutôt de la nécessité pour lui de tenir compte de son opinion publique. L’offensive des tenants du capitalisme au pouvoir est à peu près équivalente à celle que nous connaissons en Europe. La popularité dont jouissent Staline et l’Union soviétique n’est en rien entretenue par le pouvoir et les nombreuses initiatives d’installation de plaques ou mêmes statues sont le produit de décisions privées ou locales.

Ce qui fait la différence entre les Russes et plus généralement les peuples de l’ex-Union soviétique et nous c’est que cette Révolution est leur œuvre. Elle participe de leur histoire, de leur identité d’aujourd’hui. Et il est clair que la contre révolution, le retour à l’ordre capitaliste ou plutôt les désordres de l’oligarchie ont créé les conditions d’une nouvelle popularité de Lénine et surtout de Staline perçus l’un et l’autre comme des hommes capables de renverser les possédants et de mettre un terme à leurs injustices.  Mais la référence à l’Union soviétique et singulièrement à Staline est aussi référence à une continuité d’une nation multiethnique, d’hommes et de femmes qui ont combattu, ensemble pour leur survie face à l’envahisseur, gage paradoxal de stabilité. Et c’est peut-être cette aspiration à la stabilité après les désordres et les profondes déstabilisations  de la fin de l’Union soviétique qui explique la popularité de Staline, qui, essentiellement à travers la grande guerre patriotique, est le fondateur de la nation. A ce titre le contexte actuel, l’affaire de la Crimée qui a eu un grand écho parce que les Russes ont découvert l’OTAN à leur porte et la menace à nouveau de guerre mondiale, explique le fait que Staline est pour une grande partie d’entre eux le plus grand homme de tous les temps, et que sa répression soit minorée. Enfin c’est une hypothèse à approfondir.

Cette unité profonde entre les peuples soviétiques, alors unis, et Staline  a été décrite par De Gaulle dans ses Mémoires:

« Sa chance fut qu’il ait trouvé un peuple à ce point vivant et patient que la pire des servitudes ne le paralysait pas, une terre pleine de ressources que les plus affreux gaspillages ne pouvait pas les tarir, des alliés sans lesquels il n’eut pas vaincu l’adversaire mais qui, sans lui, ne l’eussent point abattu.
Pendant les quinze heures que durèrent au total mes entretiens avec Staline, j’aperçus sa politique, grandiose et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérant à l’air bonhomme, il s’appliquait à donner le change. Mais, si âpre était sa passion qu’elle transparaissait souvent, non sans une sorte de charme ténébreux
 ».

De Gaulle est un homme de droite et son combat contre Hitler ne doit pas nous faire oublier son anticommunisme foncier, fait prisonnier lors de la première guerre mondiale, puis porte plume de Pétain, son premier poste de combat fut celui d’un organisateur de soutien aux blancs dans la guerre civile. Il sait apprécier les hommes mais tout l’oppose à Staline, pourtant cet homme épris de grandeur nationale ressent la force de ce lien d’un dirigeant avec son peuple, une histoire.

Tous ceux qui à cette époque jugent Staline, certes notent à quel point il n’a pas le brillant et l’art de convaincre les masses de Trotski, mais on est loin du portrait d’un individu brutal et stupide, il a une pensée qui se traduit en actes. Chaque action renforce son influence sur tous et il sait constituer des équipes soudées, comme il parait savoir à chaque moment où en est son pays. A la fin de la guerre dont il ressort auréolé et malheureusement idolâtré, alors qu’il y a eu 26 millions de morts qui s’ajoutent aux 11 millions de la guerre civile, que le pays est aux deux tiers dévasté , la menace d’une nouvelle croisade des pays impérialistes ne peut pas être évacuée, est ce que l’Union soviétique, son peuple a la force d’accélérer encore pour reconstruire, se développer et le faire en éliminant « la contamination idéologique » ? Il faut encore écrire une page d’histoire terrible, celle de ce glacis de peuples à qui le socialisme a été imposé comme un châtiment, tandis que les Etats-Unis et leurs alliés soutiennent les trônes branlants quand ce ne sont pas les anciens alliés des nazis qui sont reconvertis en porte-voix de la liberté.  Toutes cette histoire reste à réécrire et l’on ne saurait pour conforter les manœuvres actuelles de l’OTAN se contenter de celle qui nous est contée par nos médias, jour après jour.

Les travaux des chercheurs, en particulier ceux des Anglo-saxons remettent également en cause la caricature du stalinisme qui est l’aliment ordinaire de nos médias et de notre monde politique. C’est en fait toute une conception de la Révolution qui nous a été imposée pour des raisons exclusivement politiciennes.  Nous avons montré combien un ouvrage qui instruit à charge comme  La cour du tsar rouge  de Simon Sebag Montefiore ne dit pas toujours la doxa et par exemple met à mal l’idée que le stalinisme serait le triomphe d’une nouvelle bourgeoisie, d’une « bureaucratie » contrerévolutionnaire qui aurait freiné l’élan de 1917.  La Révolution peut toujours être décrite comme une lutte de factions, transformées en une nouvelle « cour ». Il n’en demeure pas moins que sous le stalinisme, une nouvelle classe de possédants n’est pas apparue et que celle-ci pour commencer son accumulation a eu besoin de la destruction de l’appareil d’Etat soviétique entamée par Gorbatchev et surtout Eltsine son successeur et que ce gangstérisme local a pris toute son ampleur d’accumulation capitaliste par l’intervention directe des monopoles financiarisés et de leurs gouvernements occidentaux, à commencer par leurs bras armés, l’OTAN, la CIA et les Etats-Unis. Les conditions  de cette décomposition du socialisme doivent être étudiées et on sait que la Chine y consacre beaucoup de moyens.

Ces luttes de factions peuvent être un temps dominé par un homme fort qui est aussi un incorruptible représentant la forme la plus poussée de refus de compromission avec l’ancien régime. C’est ce qui s’est produit avec la Révolution française où Robespierre, qui a su créer autour de lui un pouvoir collectif refusant tout accommodement avec la féodalité, l’incorruptible en est présenté comme l’expression tyrannique.

Mais l’important est aussi que dans la Révolution française, Robespierre marque le point de non retour. Il pourra être décapité. Les rois pourront revenir, la contre-révolution paraîtra triompher, mais dans les faits à travers lui la féodalité est morte. Metternich ne s’y trompera pas qui verra en Napoléon comme il le dit : « Robespierre plus la grande armée ». Robespierre est celui qui maîtrise le mieux les luttes de faction jusqu’à ce qu’il succombe et qu’il ait gagné parce qu’il est celui qui s’est montré le plus résolu dans son refus de l’ancien régime et dans sa manière de défendre dans l’ordre bourgeois qui s’instaure la revendication égalitaire qui en est le dépassement. Il est non seulement le symbole d’un franchissement, d’un dépassement de l’ordre ancien, mais bien du fait que celui-ci est collectif et que c’est tout un peuple, des générations qui accèdent à une dynamique sociale qui leur donne des opportunités, des droite dans un cadre national créé de toute pièce et dont nous sommes toujours les héritiers. Si l’on reprend la thèse quasi messianique de Walter Benjamin sur l’ange de l’histoire qui avance à reculons poussé par le vent qui enfle ses ailes et tentant de ramasser les vaincus, il y a là un sens de l’histoire inconnu au moins partiellement de ceux qui prétendent la faire. Alors même que l’inspiration marxiste se veut analyse scientifique. Mais il n’y a pas là y compris chez Marx une véritable opposition dont les deux références sont Spartacus, la révolte des esclaves et Kepler, l’astronome qui découvrit le mouvement des étoiles.  L’allégorie de Benjamin revient à affirmer que la révolution à venir est grosse des aspirations qui n’ont pu être réalisées. Cette remarque nous confronte avec la dernière caractéristique de ce type de pouvoir. Cet héritage des aspirations non assouvies accompagne le refus de tout accommodement avec l’ordre ancien, la fondation d’une nation, une dynamique sociale irrésistible dont la société est toujours l’héritière même en cas de contre-révolution, ce qui est stabilité alors même que le principe espérance est là, une dialectique toujours en devenir.

Staline demeure-t-il, en particulier pour les Russes, une des figures qui manifestent la fin de l’ordre tsariste et le passage nécessaire donc possible à une autre société ?  L’histoire de ces personnages paraît se dérouler dans un temps très court et dans le même temps celui de toute une génération, celui d’un paroxysme, une terreur des petits sur les possédants, et on peut à ce propos reprendre la démonstration  que le  Professeur  Luciano Canfora de l’Université de Bari a fait  dans une conférence  à propos de Spartacus tel que l’analysent Mommsen et Marx, ce dernier le comparant à Garibaldi pour lequel il a du mépris.

« Marx suit Mommsen avec beaucoup de curiosité, bien plus que ce qu’il voudrait montrer ; je crois que, malgré les critiques qu’il lui destine dans le Ier livre du Capital, il l’estimait beaucoup. Il y a une autre lettre à Engels, où il écrivait : « as-tu entendu parler de la nouvelle Histoire romaine de Mommsen ? Il paraît que c’est un excellent livre ; apporte-le moi ». Engels le lui procura, et cette lecture a évidemment influencé Marx. « Spartacus – écrit-il donc – a été vraiment un grand général (pas comme Garibaldi) ». Je crois que ce jugement est dû à l’antipathie envers Garibaldi que Marx nourrissait. Lorsque Garibaldi alla à Londres, il se passa des choses extravagantes, la reine Victoria dit que le peuple anglais était devenu fou, Marx dit qu’il y avait eu une scène de folie collective. Il n’avait aucune sympathie pour lui, cela est sûr ; mais il y a peut-être un élément en plus, à savoir la manière de conduire la campagne des Mille, qui sont eux aussi des irréguliers, qui ensuite se constituent en armée, mais à la fin ils s’offrent au pouvoir de l’Etat. C’est exactement le contraire de ce que fait Spartacus. Par conséquent pour Marx, Garibaldi est un chef de guérilla raté, tandis que Spartacus est un grand chef de guérilla. »

Les pseudos anti-staliniens et vrais censeurs de toutes obédiences  tentent d’empêcher que soit menée la réflexion collective, ils l’ont appauvrie jusqu’à la sclérose dans le conformisme. Dans le fond, ils ont agi envers ceux qui posaient la question du pouvoir révolutionnaire, avec toute la bigoterie du monde, exactement selon le programme que Mussolini définissait par rapport à Gramsci: » l’empêcher de penser. » Parce ce qui était en cause était une autre idée de la révolution, celle des formidables opportunités qu’elle offre non seulement aux classes dominées mais à des talents individuels qui ne demandent qu’à s’épanouir. C’est toujours vrai… Mais faute d’avoir défendu cette vision, ils ont produit une jeunesse sans espérance ou avec des illusions mortifère sur la nature de l’adversaire.

En outre, ils ont interdit de comprendre ce qu’avait été l’histoire de l’URSS, la manière dont le stalinisme n’en constitue qu’un moment limité dans le temps, même s’il est celui de ce dépassement, de ce non retour en arrière à marche forcée. La totalité de ceux dont nous avons recueilli les avis n’ont jamais vécu cette période révolutionnaire exceptionnelle, elle est pour eux de l’ordre de l’Histoire. Leur mémoire est marquée par les épisodes qu’ils ont connus de la vie en Union soviétique, peut-être y aurait-il dans la considération de cette périodisation  l’intérêt d’une meilleure compréhension de ceux qui ont cru voir dans la chute de l’Union soviétique, en général une jeunesse aisée, l’occasion d’une révolution qui serait la leur, une sorte de vision soixante-huitarde qui a aussi pesé sur ceux de ma génération et consacré pour un temps le triomphe de la social démocratie libérale libertaire.

Ce temps est révolu.

(1) Emmanuel D’astier, sur Staline, 10/181960

(2) Organisé par l’Istituto italiano di cultura en collaboration avec Université de Luxembourg et le CCR en juin 2017.