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Meurtre de Pasolini, dernières lueurs sur un cas irrésolu

http://www.les-lettres-francaises.fr/2015/12/meurtre-de-pasolini-dernieres-lueurs-sur-un-cas-irresolu/


Pasolini 0Dès que le corps de Pier Paolo Pasolini a été identifié, au matin du 2 novembre 1975, les hypothèses sur les circonstances de son meurtre se sont multipliées. Voilà quarante ans qu’elles s’affrontent et se contredisent. Mais il semble à présent établi que celle qui avait été lancée par Oriana Fallaci, qui n’était pas une grande amie politique de l’écrivain cinéaste, soit la bonne. La journaliste avait, en effet, immédiatement, avec l’aide de Mauro Volterra, procédé à une enquête qui lui avait permis d’obtenir les confidences d’un témoin direct, qui avait exigé l’anonymat et qui affirmait la présence de plusieurs complices, de deux autres voitures (une Alfa Romeo jumelle de celle de la victime et une Fiat) et d’une moto. Il donnait le nom de ces autres suspects, qui, quarante ans plus tard, réapparaissent. Sa version, Oriana Fallaci l’avait publiée dans l’hebdomadaire Europeo par une série d’articles, les 14 et 21 novembre 1975 (repris dans Pasolini, un uomo scomodo, Rizzoli, 2015). Sommée de donner ses sources (téléphoniques), Oriana Fallaci refusa d’obtempérer et se vit condamnée à quatre mois de prison avec sursis. Cette grande reporter, connue pour des positions assez réactionnaires (notamment sur la question arabe), avait des liens cependant cordiaux, malgré leurs dissensions, avec Pasolini qu’elle avait notamment interviewé à New York en 1966 et à qui elle avait demandé de préfacer les poèmes de son ami grec Alexandros Panagoulis, incarcéré. Elle ne manquait ni de courage ni de lucidité ni de probité.

On sait que le juge Alfredo Carlo Moro (frère d’Aldo Moro qui sera lui-même assassiné deux ans plus tard, lors de son enlèvement par des terroristes) estima le 26 avril 1976, au terme du procès de première instance, les preuves de complicité insuffisantes, pour poursuivre l’investigation et condamna l’unique suspect, le très jeune Giuseppe Pelosi dit « Pino la rana », « Pino la grenouille », qui s’était hâté d’avouer son crime, à neuf années sept mois et dix jours,   « pour homicide volontaire avec le concours d’inconnus et attentat à la pudeur ». Six mois plus tard, la Cour d’appel confirme la condamnation, mais fait disparaître toute allusion à un éventuelle complicité et à l’obscénité : Pelosi est seul coupable. La cour de cassation confirme cette sentence trois ans plus tard, en 1979. Et Pelosi est libéré le 18 juillet 1983. Sa liberté (conditionnelle) sera de courte durée : il se retrouvera régulièrement sous les verrous pour différents délits (vols et trafic de drogue).

Pasolini 5Pelosi tiendra des propos contradictoires : après s’être accusé ouvertement, tant dans ses interrogatoires préliminaires qu’au tribunal, en prison avec ses codétenus et les différents gardiens ou experts venus l’interroger, dans plusieurs interviews, dans des lettres et dans un premier livre, intitulé Io, Angelo Nero (Moi, Ange Noir), Sinnos, 1995, il revient spectaculairement sur cette version officielle le 7 mai 2005, trente ans après la mort du poète, lorsqu’il est interviewé par Franca Leosini, dans une émission télévisée de la RAI, intitulée Ombre sul giallo (Ombres sur le polar). Il sera encore plus précis, six ans plus tard, dans une deuxième autobiographie, écrite avec l’aide d’un avocat et d’un journaliste, Alessandro Olivieri et Federico Bruno, Io so… come hanno ucciso Pasolini (Je sais… comment ils ont tué Pasolini), Vertigo, 2011Là, il nomme ceux qui l’ont entouré : notamment les frères néo-fascistes Borsellino. Il indique d’autres présences (six en tout), mais demeure vague sur la responsabilité des uns et des autres. Il avoue clairement qu’il avait fait la connaissance de Pasolini au début de l’été 1975. Il avait été abordé par lui dans un bar, l’avait régulièrement fréquenté pendant plusieurs semaines et, ce soir-là du samedi 1er novembre 1975, ils avaient rendez-vous, comme souvent. Il lui avait avoué que des voyous lui ordonnaient de le conduire au bord de la mer, pour qu’il récupère, contre une rançon, des bobines de Salò dérobées dans le studio de la production. Bien que le film ait été achevé et monté et que Pasolini n’ait nul besoin de ces chutes qui n’avaient aucune valeur pour lui ni pour personne et ne représentaient aucun danger pour sa réputation, il a accepté peut-être par simple générosité, sachant que Pelosi aurait son pourcentage sur la rançon (au départ phénoménale, puis diminuée à un niveau plus raisonnable).

L’histoire du vol des bobines de Salò n’était pas une nouveauté. Le cinéaste et collaborateur de Pasolini, Sergio Citti, en effet, avait depuis longtemps avancé cet élément, convaincu depuis toujours, comme la comédienne Laura Betti, que le meurtre de Pasolini était lié à une bande de crapules, probablement manipulées par des hommes politiques affiliés à la fois à la mafia sicilienne et à Ordine Nero, le mouvement d’extrême-droite.

Pasolini 1Ni le peintre Giuseppe Zigaina (auteur d’un essai exalté sur les pulsions suicidaires de Pasolini, intitulé Hostia, Marsilio, 1995) ni le poète Nico Naldini, cousin germain et proche collaborateur de Pasolini, dont il a été surtout le biographe (Pasolini, biographie, Gallimard, 1991, et Breve vita di Pasolini, Guanda, 2009), n’accordaient le moindre crédit à la thèse du complot politique ou même du crime crapuleux organisé par une bande de malfrats. Pour des raisons différentes, tous deux étaient intimement persuadés qu’il fallait s’en tenir à un crime privé perpétré dans des conditions sexuelles. Que le meurtre ait été prémédité ou accidentel, il n’était pour eux que le fait d’un individu, ramassé ce soir-là. Pasolini se mettait en danger depuis toujours : ses amis le savaient. Ses pratiques sexuelles, régulières et même obsessionnelles, anonymes, diurnes et nocturnes, en plein air, le mettaient en contact avec des prostitués occasionnels, se prétendant en général hétérosexuels, que, selon certains témoignages comme celui de la comédienne Adriana Asti qui voyageait souvent avec lui dans les années 1960, il payait peu, de crainte de les corrompre. Cela ne faisait qu’augmenter le danger qu’il courait. Dans son roman inspiré du destin de Pasolini (Dans la main de l’ange, Grasset, 1982, Prix Goncourt), Dominique Fernandez soutient également cette thèse d’un meurtre privé et peut-être suicidaire. Et le premier biographe, Enzo Siciliano (Vita di Pasolini, Rizzoli, 1978, La Différence, 1982), se contente de donner les différentes versions possibles, car le procès était encore en cours quand son livre parut.

Mais si les caractéristiques de la vie privée de Pasolini étaient, en effet, largement connues de son cercle d’amis, de nombreux éléments dans les circonstances du meurtre demeuraient inexpliqués. Toutes ces dernières années, les avocats Guido Calvi et Nino Marazzita (défenseurs de la famille Pasolini), les cinéastes Marco Tullio Giordana et Mario Martone, le musicien de jazz Guido Mazzon, petit-cousin de Pasolini, et Gianni Borgna, longtemps adjoint à la culture à la Mairie de Rome, ont demandé avec insistance la réouverture de l’enquête. Les éléments nouveaux ne manquaient pas : ou plutôt, les éléments qui ont été négligés par l’instruction. Car demeurent incompréhensibles d’innombrables faits. La présence dans la voiture de Pasolini d’une semelle orthopédique et d’un pull n’appartenant ni à la victime ni au meurtrier présumé fut abondamment commentée dans la presse. En décembre 2014 encore, des traces de trois ADN différents ont été retrouvées sur les vêtements de Pasolini, n’appartenant pas à Pelosi, mais encore non identifiées.

Pasolini-Abel-FerraraDans son beau film récent, Pasolini, dont le scénario, d’un troublant réalisme teinté d’onirisme, a été rédigé par Maurizio Braucci, avec les conseils de Graziella Chiarcossi (petite-cousine et héritière de Pasolini), de Ninetto Davoli (ancien compagnon du cinéaste et son acteur fétiche) et de Giuseppe Pelosi lui-même, Abel Ferrara présente le meurtre comme une ordalie collective à laquelle Giuseppe Pelosi ne prend pas une part active. Ferrara semble même lui donner raison quand, à présent, l’assassin présumé et condamné prétend qu’il a tenté de défendre le cinéaste, roué de coups par une bande armée. Un autre film, La macchinazione, se prépare dont le réalisateur, David Grieco, ancien acteur, journaliste et scénariste, qui a été proche de Pasolini, publie également un essai sous le même titre (Rizzoli, 2015). Il y expose sa conviction que le meurtre a bel et bien été prémédité par une bande armée commanditée par l’extrême droite et la pègre sicilienne. Lui-même a vécu avec la fille du médecin légiste, Faustino Durante, qui a pratiqué l’autopsie du cinéaste. Durante fut, du reste, de ceux qui contestèrent les conclusions du procès, tant il était évident que le meurtre n’avait pu être l’œuvre d’un seul homme. Le corps avait été massacré.

Parmi les nombreux points restés inintelligibles, on a immédiatement souligné le fait que les premiers témoins, interrogés par les carabiniers survenus sur les lieux dès l’aube, n’ont jamais été convoqués par le tribunal et n’ont jamais déposé officiellement. Or la plupart des habitants de la zone avaient entendu et pour certains vu de leurs yeux plusieurs individus dans la nuit. L’un de ces témoins, alors enfant, Olimpio Marocchi, deviendra d’ailleurs l’un des meilleurs amis de Pino Pelosi qui le tuera accidentellement le 21 juillet 2010 en conduisant en état d’ébriété.

Pasolini 3Silvio Parrello, peintre et poète, qui fut un des modèles des Ragazzi di vita, quand il était adolescent, sous le surnom de « Er Pecetto », depuis plusieurs années insiste également sur sa conviction que parmi les complices se trouvait un certain Antonio Pinna qui conduisait, lui aussi, une Alfa Romeo, la même que celle de Pasolini, et aurait fait partie du véritable convoi (trois voitures, une moto) qui alla du centre de Rome à Ostie. Cet Antonio Pinna disparut en février 1976, moins de trois mois après l’assassinat de Pasolini. Et son Alfa Romeo, qu’il apporta dans un garage pour la réparer, portait justement les marques de choc que celle du cinéaste n’avait pas, alors qu’elle était censée avoir écrasé violemment son corps. Parrello est interrogé sur ce sujet dans un très beau film de la cinéaste corse Marie-Jeanne Tomasi, intitulé Lungotevere, où paraissent les ragazzi de Pasolini, amis, acteurs, modèles, maintenant vieillis et pour certains morts depuis peu (comme Ettore Garofolo, l’acteur d’Accattone).

Pelosi, lorsqu’il fut arrêté par les carabiniers, au volant de l’Alfa Giulietta de Pasolini, roulant à contresens, s’inquiéta spontanément d’avoir perdu une bague qu’il demanda de chercher près du corps du cinéaste, comme s’il avait voulu montrer à la police sa signature. Une bague de l’armée américaine qu’il avait achetée depuis peu. Cette auto-accusation insistante intrigua beaucoup plus les observateurs que la police et la justice. Plus étonnant encore est le fait que Vincenzo Panzironi, le propriétaire du Biondo Tevere, où Pelosi dit avoir dîné avec Pasolini, peu avant le meurtre, l’avait décrit comme un garçon blond et avait reconnu la photo que la police lui avait montrée du prétendu Pelosi. Mais, au moment du procès, confronté à Pelosi, Panzironi ne le reconnaît pas : il est brun et ne ressemble ni au garçon de son souvenir ni à la photo qui lui avait été montrée peu après les faits. Avec qui Pasolini était-il attablé au Biondo Tevere ? Après avoir quitté le restaurant, Pasolini aurait pris de l’essence dans une station service où fut aperçue, derrière lui, une voiture immatriculée à Catane. Mais cette information ne fut donnée que très tardivement.

Commence alors à se dessiner la thèse selon laquelle Pelosi pourrait n’être que la « doublure » du véritable assassin. Ce qui expliquerait la multiplicité incohérente des versions qu’il a données pendant quarante ans de cette fameuse nuit sanglante. Pour quelle raison aurait-il accepté de jouer le bouc émissaire ? Se soumettant à quel chantage ? Cachant quelle vérité ? Se sacrifiant pour quelle raison ? Quel pouvoir était assez fort pour contraindre un adolescent à mentir en s’accusant ? Il dit, à présent, que ses parents étaient menacés et qu’il avait menti pour leur sauver la vie.

pasolini pétroleDurant ces quarante années, la publication posthume de Pétrole (en 1992) a révélé que Pasolini avait approfondi une enquête sur le meurtre d’Enrico Mattei, le patron de l’ENI (la société nationale d’hydrocarbures) déguisé en accident d’avion. Mais cette enquête, faite par le journaliste d’agence de presse, Giorgio Steimetz, avait été rendue publique, dans des magazines d’actualité et un ouvrage de faible diffusion mais disponible. A vrai dire, Pasolini n’avait rien découvert lui-même. Lorsque le sénateur d’extrême droite et collectionneur sicilien Marcello Dell’Utri prétendit avoir acquis un chapitre volé de Pétrole (il s’agit de la note 21 intitulée « Eclairs sur l’ENI » qui est vide, comme de nombreuses pages blanches du manuscrit inachevé), s’ouvrir une autre piste de chantage. Mais il s’agissait probablement d’un coup publicitaire, car ce chapitre ne fut jamais présenté matériellement par son prétendu acquéreur.

On a pensé également que certains articles parus dans Il Corriere della Sera et dans Il Mondo et repris dans les Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes avaient pu valoir à Pasolini la haine d’hommes politiques menacés par des révélations que pouvait apporter le poète, qui pourtant précisait « qu’il n’avait pas les preuves » : il n’avait qu’une conviction. Est-ce que la conviction d’un intellectuel, même aussi influent et visible que Pasolini suffit à faire de lui la cible de meurtriers affiliés au pouvoir ou à la pègre ? On a du mal à l’admettre. Car la figure de Pasolini ne se réduit pas à celles d’un détracteur de la corruption et d’un pourfendeur de la pègre. Sa place dans l’histoire de la culture, il la doit ni à sa vie privée, ni à son activité journalistique, ni à sa mort. Mais à son œuvre poétique (des Cendres de Gramsci à Transhumaniser et organiser), à ses romans, à son esthétique cinématographique, à l’invention de ses différents langages qui renouent avec l’image prométhéenne de l’artiste de la Renaissance. Et pourtant c’est à ses interventions de poète civil, à son rôle dérangeant dans le paysage social italien, que l’on revient toujours quand on interroge sa mort.

Un livre très récent, Pasolini, Massacro di un poeta, de Simona Zecchi (« Ponte Alle Grazie », Adriano Salani Editore, 318 p., 16 €) va plus loin dans les hypothèses que toutes les précédentes publications qui optaient pour la thèse du meurtre collectif, lié plus ou moins aux activités d’investigation politique de Pasolini (comme les livres de Marco Tullio Giordana, Pasolini, Mort d’un poète, un crime italien, Seuil, 2005, de Giuseppe Lo Bianco et Sandra Rizza, Profondo Nero, Chiarelettere, 2009, et de Gianni D’Elia, Il petrolio delle stragi, Effigie, 2006). La journaliste met à plat tout ce qui incite à penser que l’instruction a été délibérément faussée et que les toutes premières informations publiques ont été biaisées. Si le meurtre s’est produit vers 1H30 du matin, et que la voiture de Pasolini a été retrouvée vers 3h comment expliquer que la famille de Pasolini n’ait été informée de la mort du cinéaste que plus de trois heures plus tard, alors que la police l’a appelée pour signaler seulement le vol probable du véhicule. Ninetto Davoli, en effet, a été averti par Graziella Chiarcossi à l’aube et s’est rendu au commissariat d’où il a été conduit sur les lieux du crime pour reconnaître le corps. Mais c’est également à l’aube qu’une voisine nommée Maria Teresa Lollobrigida a déclaré avoir découvert le corps. Et c’est à l’aube aussi que la nouvelle a été rendue publique. Comment a-t-on autant attendu pour la reconnaissance du corps et comment la nouvelle s’est-elle aussi vite diffusée, une fois que la reconnaissance a eu lieu ? Que s’est-il passé entre 1h30 et l’aube, alors que de nombreux témoins ont affirmé aux carabiniers qu’ils avaient entendu les hurlements de Pasolini au moment où on le tuait ?

Pasolini machinationDavid Grieco souligne, lui, dans La macchinazione, que le psychiatre qui a fait l’expertise de l’état mental de Pelosi, peu après son arrestation, est celui-là même qui, quatorze années auparavant, avait examiné Pasolini, accusé d’avoir commis un hold-up, le 18 novembre 1961, dans une station-service de San Felice Circeo ! Cet épisode rocambolesque, s’ajoutant aux innombrables persécutions dont Pasolini a été victime au cours de sa vie artistique et privée, avait abouti bien entendu à un non-lieu. Mais l’accusateur et soi-disant victime, Bernardino De Santis, avait été cependant assez convaincant pour susciter le procès. Aldo Semerari, sans rencontrer Pasolini, avait fait alors une expertise psychiatrique à la fois accablante et atténuante, fondée sur son « anomalie sexuelle », ce qui diminuait sa responsabilité, dans la mesure où l’accusé n’aurait pas été maître de ses pulsions. L’expertise qu’il produisit sur l’immaturité de Pelosi et ses limites intellectuelles reprenait les mêmes termes que pour Pasolini, en relevant « son incapacité à comprendre et à vouloir ». Elle ne fut pas validée par le juge Moro qui conclut à la pleine responsabilité juridique de l’accusé. Ce même Semerari devait mourir assassiné en 1982, victime de la guerre de deux factions de la Camorra napolitaine. Impliqué dans des mouvements d’extrême droite et affilié à la célèbre loge maçonnique P2, il était un des gourous de la « bande de la Magliana » qui sévit au début des années 1980. Il était également un membre des services de renseignement de l’armée.

Cet imbroglio politico-mafieux est au cœur de l’enquête de David Grieco et de Simona Zecchi qui, tous deux, tentent de prouver l’existence d’une préméditation complexe du meurtre, dépassant de loin les capacités d’un petit prostitué de dix-sept ans isolé. La première difficulté consiste à identifier les « inconnus » qui se trouvaient dans les différents véhicules autour de celui de Pasolini et qui probablement ont participé au massacre. Avec qui Pasolini a-t-il effectivement été vu au Biondo Tevere, cette trattoria dont il était un client régulier, après avoir dîné au Pommidoro avec Ninetto Davoli et sa famille, dans le quartier San Lorenzo, près de la gare ? Le Biondo Tevere est sur la route d’Ostie, à la sortie de Rome. Est-ce que ce « biondino », petit blond, tel que l’a défini Vincenzo Panzironi, le restaurateur, est le malfrat Gianni Mastini, surnommé Johnny lo Zingaro, Johnny le Gitan, qui est blond ? Est-ce qu’il s’agit de quelqu’un d’autre encore : peut-être un certain Mauro Giorgi, que connaissait Mastini. L’absence de boue et de toute marque de choc sur les chaussures de Pelosi semble contredire le fait qu’il ait pu se battre sur le terrain imprégné de pluie de l’hydrobase. Pelosi n’avait aucune tache de sang sur lui quand il a été arrêté, alors qu’il était censé avoir massacré Pasolini, avoir lutté physiquement avec lui, l’avoir roué de coups de battes. Pas plus que, comme on l’a vu, la voiture de Pasolini n’avait le moindre accroc, contrairement à celle du fameux Antonio Pinna que pour cette raison, inquiet, le garagiste refusa de réparer.

Pasolini 4Il semble ne faire aucun doute que de nombreux agresseurs étaient présents sur le lieu du crime, que les habitants des baraques environnantes les ont entendus et pour certains observés, que Pelosi a été à la fois un hameçon et une doublure, mais qu’il n’a pas joué le premier rôle, que parmi les voyous se trouvaient des individus impliqués politiquement dans différents attentats ayant précédé le meurtre durant les années de plomb. Depuis six ans, depuis l’attentat du 12 décembre 1969, de la Banque de l’Agriculture à Milan, Pasolini avait multiplié les articles, les poèmes, les déclarations publiques sur la responsabilité de la Démocratie Chrétienne et sur le fait que les anarchistes accusés avaient été des boucs émissaires. Il avait notamment dénoncé la tentative de coup d’état (il Golpe Borghese) néo-fasciste de décembre 1970 et il avait approfondi des recherches sur la corruption des nouveaux dirigeants de l’ENI. Derrière les activités des mouvements d’extrême droite (Ordine Nero et le MSI), se trouvait la puissance de la mafia, compromise à de très nombreuses reprises dans des meurtres (de magistrats intègres ou de commissaires courageux), des attentats aveugles.

Quel rôle aurait joué la CIA dans ce meurtre est également la question que soulève aussi bien Simona Zecchi que David Grieco ? Se peut-il qu’un poète de renom ait représenté, parce qu’il était également un polémiste s’exprimant largement dans la presse et procédant à des enquêtes personnelles visant à dénoncer des pouvoirs plus ou moins occultes, un tel danger pour des organisations politiques et des services de renseignements ? Le crime, s’il était l’œuvre de services secrets, était presque parfait, dans la mesure où, obéissant à des pressions pour des raisons obscures, Pelosi, en tant que « doublure » (s’il est vrai que ce n’était pas Pelosi qui dînait au Biondo Tevere avec Pasolini, mais un autre garçon qui aurait été l’un des criminels), s’était prêté au jeu, pour endosser toute la responsabilité, et où l’homosexualité de la victime dont de nombreux poèmes n’avaient cessé de préluder, dans des visions prophétiques, une mort par lynchage (notamment dans ses poèmes « Une vitalité désespérée » et l’ « Aube méridionale », qui tous deux se trouvent dans Poésie en forme de rose, 1964, tout comme dans le Poète des cendres, 1966, et dans La Divine Mimésis, 1975) permettait de rendre très crédible la version d’un meurtre privé, dans des conditions sexuelles.

bellezza-pasoliniUne partie des proches et des admirateurs de Pasolini (entre autre, le poète Dario Bellezza, qui toutefois changera d’avis, peu avant de mourir, en publiant un essai, Il poeta assassinato, Marsilio, 1996, qui contredit ses précédentes analyses qui, dans Morte di Pasolini, Mondadori, 1981 s’en tenaient à une thèse strictement sexuelle) soutenaient que la version du complot tentait d’occulter l’homosexualité de Pasolini. Or cette réaction amicale était précisément ce que souhaitaient ses assassins : que l’homosexualité de Pasolini serve à dissimuler le caractère politique de son exécution, d’autant que certains amis de Pasolini soulignaient qu’un meurtre d’homosexuel (sur le modèle de celui de Garcia Lorca) avait déjà en soi nécessairement un caractère politique. De quoi ajouter du flou à une situation déjà considérablement confuse.

Maria Antonietta Macciocchi fut de ceux qui toujours crurent au complot. Cette amie du poète lui avait donné une rubrique hebdomadaire de « dialogues avec les lecteurs » dans Vie Nuove (repris dans Le belle bandiere, Editori Riuniti, 1977, et traduit sous le titre Dialogues en public, Sorbier, 1980). Dès le 13 novembre 1975, elle publiait en une du Monde un article intitulé : « Le crime est politique ». Elle écrivait notamment : «  La haine déchaînée contre Pasolini, à l’instigation d’une société toute entière, trouve son expression dans la mise en scène du crime : une exécution publique, effectuée au grand jour, pour que tout le monde voie et apprenne. (…) Pasolini, le plus grand intellectuel italien de ce temps, le plus avancé sur la voie d’une réelle internationalisation des problèmes idéologiques, est en effet celui qui a osé introduire dans son discours la question (insupportable) de l’impossibilité de parler ouvertement de la sexualité, de la moralité, de la violence, d’une Italie d’abord catholique, puis fasciste, et enfin démocrate chrétienne. »

Pasolini-Chronique-Judiciaire-Perscution-Excution-Livre-895766034_MLDe même Laura Betti (qui, tout en constituant le fond d’archives Pasolini, publia un bilan des différents procès faits à son ami, dans Pasolini, chronique judiciaire, persécution, exécution, Seghers, 1979 et tenta de reconstituer le procès de Pelosi dans des conditions factices bien sûr, en convoquant, à la Maison des Cultures du Monde à Paris, en 1984, tous les experts qui avaient été appelés à la barre). Alberto Moravia, lui, changea d’avis, passant de la version politique à la version privée, rejoignant le camp de Nico Naldini et de Giorgio Caproni. En dépit de ces nouvelles enquêtes journalistiques, on peut douter que le procès soit jamais rouvert. Les pièces à conviction ont pour la plupart disparu. Et le parquet ne semble pas pressé de poursuivre ses investigations sur les traces d’ADN retrouvées sur les vêtements du poète massacré. Car c’est toute l’histoire des années de plomb qu’il faudrait refaire, depuis ses origines. Tout est lié à tout. Le hasard est peut-être un des pseudonymes du diable, mais c’est aussi un mot commode pour brouiller, sous le nom de fatalité, une réalité qu’on se dispense d’analyser avec les armes de la raison.

René de Ceccatty


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« Médias: LA GUERRE FROIDE CULTURELLE: LES INTELLECTUELS AU SERVICE DE LA CIA

http://cubasifranceprovence.over-blog.com/2015/03/medias-la-guerre-froide-culturelle-les-intellectuels-au-service-de-la-cia.html

Par Ernesto Carmona

traduction Françoise Lopez

La guerre froide a repris si elle a jamais cessé et on trouve toujours les mêmes belles âmes, en général « ennemis officiels du stalinisme » pour prétendre attaquer les ennemis désignés par la CIA sous couvert de défense des droits de l’homme, que ces gens-là aient appuyé les pires expéditions néo-coloniales, celle qui ont dévasté tout le moyen orient et l’Afrique, l’Asie centrale ne leur a pas servi de leçon, ils remettent ça et se lancent dans des campagnes contre les dirigeants progressistes d’Amérique latine pour appuyer les tortionnaires du plan Condor et les Pinochet, que ces gens-là aient été la masse de manœuvre d’un Robert Ménard ne change rien à leur crétinisme droit de l’hommiste, anti-totalitarisme, stalinien… Jusqu’où pousseront-ils leur stupidité collaborationniste avec les tortionnaires de la CIA, je l’ignore, mais je commence réellement à ne plus pouvoir les supporter. Sans parler de ceux qui nous ressortent périodiquement cette fripouille intégrale d’Orwell qui a dénoncé à la CIA non seulement les communistes, mais les homosexuels surtout s’il s’agissait de « nègres ». (note de Danielle Bleitrach)

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22 mars 2015

Les 600 pages de « La CIA et la Guerre Froide Culturelle » de Frances Stonor Saunders, rapportent les millions d’efforts des Etats-Unis pour s’imposer sur la culture et sur l’art du camp socialiste.

Saunders caractérise la Guerre Froide comme la lutte pour le contrôle des esprits dans les blocs politiques – socialisme contre capitalisme – qui se sont affrontés jusqu’à la fin des années 80. L’efficacité du lavage de cerveau mis en place par la CIA expliquerait la soumission européenne d’aujourd’hui à la politique impériale de George W. Bush.

« … Et la vérité vous rendra libres (Juan 8:32)” dit-on sur les murs de la CIA à Langley, Virginia. Cependant, l’agence a élevé le mensonge au niveau d’un idéal philosophique. Elle a forgé la doctrine du « mensonge nécessaire », mis les dollars et a amené la rhétorique sur les thèmes de la « liberté » et de la « culture ».

Ce prêche libertaire a inondé l’Europe et l’Amérique Latine tandis que les Etats-Unis appliquaient encore l’apartheid et expérimentaient des médicaments de « contrôle mental » sur des patients psychiatriques. Dans ces années-là, le FBI conduisit à la chaise électrique Ethel et Julius Rosenberg, lors d’un procès truqué tandis que le maccarthysme ruinait la vie de milliers de citoyens accusés d’être pro communistes.

La CIA soutenait que l’Union Soviétique persécutait les artistes et les intellectuels dissidents, juste quand aux Etats-Unis la même chose se passait sous l’empire de la délation et de la chasse aux sorcières. Le passé qu’a abordé l’auteur est pratiquement identique au présent. Sauf que maintenant, le « communisme » est remplacé par le « terrorisme ».

Le Congrès pour la Liberté de la Culture (CLC) a été l’instrument central de l’opération idéologique de la CIA, constitué comme une organisation située à Paris avec le soutien des services de renseignement français et britanniques. Washington « a payé la musique »… sans regarder aux dépenses. Parmi les crimes et les coups d’Etat, la CIA s’est donné le temps de fonctionner aussi comme ministère de la Culture.

Sartre n’a pas été contaminé

La revue Encounter – Rencontre – fut le « cuirassé enseigne » de cette opération. Ou mieux, le transatlantique de luxe du Congrès nord-américain parce qu’elle a payé des voyages, des hôtels, des bourses, des articles, des éditions, des concerts et des expositions. Peu d’artistes et d’intellectuels ont résisté à apparaître dans les 50 revues « culturelles » de la CIA et du CLC, à publier leurs livres avec de grands tirages, à ce que leurs morceaux de musique soient exécutés par l’Orchestre Symphonique de Boston ou que leurs oeuvres soient montrées dans des expositions itinérantes du Musée d’Art Moderne de New York.

La CIA a dupé ou a utilisé sciemment les intellectuels européens et latino-américains pendant plus de 20 ans. Quand The New York Times dévoila le pot au rose, en mai 1967, tous ont dit: « Je ne savais pas ». Encounter fit naufrage, lentement, cette même année, comme le Titanic mais… en 1996, elle fut remise à flot en Espagne sous le nom d' »Encuentro. »

Sauf Jean Paul Sartre, Albert Camus et quelques autres, l’Europe pensante est tombée dans les rets de la façade culturelle de la CIA, ourdie par l’agent Michael Josselson. Les intellectuels se montrèrent disposés à avaler le discours de « liberté culturelle » et à repousser tout ce qui sentait l’Union Soviétique. L' »anarchiste » anglais George Orwell, qui fit office de militant actif recrutant des intellectuels qui hésitaient à intégrer cette mafia, mérite une mention spéciale dans ce livre.

Depuis le philosophe pacifiste britannique Bertrand Russell à l’idéologue démocrate chrétien Jacques Maritain, les esprits les plus brillants du Vieux Monde se sont mis au service des Etats-Unis. La croisade culturelle fut financée avec des parties secrètes du Plan Marshall et de l’argent blanchi par la CIA à travers une douzaine de fondations étasuniennes.

Bertrand Russell présida la toile d’araignée du CLC international. Il démissionna quatre fois jusqu’à ce qu’en 1956, il s’éloigne pour toujours. Le centre, à Paris, eut aussi des succursales dans d’autres pays d’Europe, d’Amérique Latine et en Inde, en plus de l’American Committee for Cultural Freedom, qui fut dissout à New York en 1957 après de grandes luttes internes entre « durs » et « doux ».

Le CLC accueillit comme directeurs, membres actifs ou sympathisants Igor Stravinsky, Benedetto Croce, T.S. Elliot, Karl Jaspers, André Malraux, Ignacio Silone, Jean Cocteau, Isaiah Berlin, Ezra Pound, Claude Debussy, Laurence Oliver, Salvador de Madariaga et beaucoup d’autres. Le leader du CLC au Chili fut Jaime Castillo Velasco, idéologue de la DC et courageux défenseur des droits de l’homme pendant la dictature.

Quand le CLC s’est constitué à Berlin, en 1950, la CIA a payé les frais de 200 délégués et de 4 000 assistants reçus par le maire Ernest Reuter, un ex communiste qui avait connu Lenine. Entre autres, accoururent Arthur Koestler, Arthur Schlesinger Jr. (ensuite conseiller de J.F. Kennedy), Sydney Hook (ex membre de la gauche radicale), James T. Farrel, Tennessee Williams, l’acteur Robert Montgomery, David Lilienthal (chef de la Commission de l’Energie Atomique des Etats-Unis), Sol Levitas (éditeur de New Leader), George Schuyler (éditeur du Pittsburg Courier) et le journaliste noir Max Yergan. La présence de « gens de couleur » arrêtait les critiques européennes sur la ségrégation raciale.

Y ont aussi participé:

– les britanniques : Hugh Trevor-Roper (qui resta critique et dès le début suspecta l’ingérence de la CIA) Julian Amery, A.J. Ayer, Herbert Read, Harold Davis, Christopher Hollis, Peter de Mendelssohn.

– les Français: Malraux, Jules Romain, Raymond Aron, David Rousset, Rémy Roure, Ander Phillip, Claude Mauriac et George Altman.

– les Italiens: Ignacio Silone, Guido Piovene, Altiero Spinelli, Franco Lombardi, Muzzio Mazzochi et Bonaventura Tecchi.

Au festival Berliner Festwochen, organisé en 1964 par le maire de Berlin, Willy Brand, le CLC a financé la participation de Günther Grass, Jorge Luis Borges, Langston Hughes, Roger Caillois, Woly Soyinka, Cleant Brooks, Robie Macauley, Robert Penn, Warren James Merrill, John Thompson, Ted Hughes, Herbert Read, Peter Russel, Stephen Spender, Pierre Emmanuel, Derek Walcott et beaucoup d’autres parmi lesquels Keith Botsford, chargé de la CIA-CLC pour l’Amérique Latine.

La Fondation Fairfield fut la principale couverture de la CIA pour couvrir les frais. Dans la rubrique « Voyages et études », il y eut une multitude de bénéficiaires, parmi lesquels Mary McCarthy, le peintre chilien Víctor Sánchez Orgaz, le poète Derek Walcott, Patricia Blake, Margerita Buber-Neumann, Lionel Trilling et Alfred Sherman, collaborateur de The Spectator.

Les leaders du Comité Americano furent Hook, Irving Kristol – ensuite fervent partisan de Reagan- et Sol Stein, un trio d’ex membres de la gauche. Parmi les « doux » ont figuré Schlesinger, Koestler, Reinhold Niebuhr, Henry Luce, patron de Time-Life, James T. Farrel, Richard Rovere, de The New Yorker, Norman Thomas, ex président du Parti Socialiste et 6 fois candidat à la Maison Blanche et Phillip Rahv, directeur de Partisan Review.

Le CLC préférait des intellectuels de gauche non communistes ou, au moins, anticommunistes modérés comme Bertrand Russell. Mais à New York se sont imposés les « durs » comme Lionel et Diana Trilling, et les relations sionistes de Jason Epstein, James Burnham, Arnold Beichmann, Peter Viereck, Clement Greenberg, Elliot Cohen, directeur de Commentary, et les membres de la gauche Mark Rothko et Adolph Gottlieb. Peu d’écrivains et d’artistes n’ont pas écouté les appels du CLC, parmi eux Arthur Miller, Norman Mailer, Erskine Caldwell, Upton Sinclair, Howard Fast, Ben Shahn, Ad Reinhart, Paul Robeson, George Padmore et John Steinbeck, qui a succombé, à la fin de sa vie, en soutenant la guerre au Vietnam.

La CIA a payé la musique

Les Etats-Unis ont estimé que la musique muselle l’esprit et la sensibilité plus rapidement que d’autres arts. C’est pourquoi le lavage de cerveaux a commencé avec de grands concerts organisés par l’agent Nicolas Nabokov, un compositeur russe médiocre et raté – cousin de l’auteur de Lolita – qui a organisé des concerts et des festivals en recrutant des musiciens allemands sans être gêné par leur passé nazi. Bien payés, l’Orchestre Symphonique de Boston et la soprano noire Leontine Pryce ont joué. Yehudi Menuhin, son maître roumain Georges Enesco et les deux ex nazis Herbert Von Karajan et Wilhelm Furtwängler ont reçu des bourses et de l’argent.

Après son premier festival musical de 1951, Nabokov a obtenu des oeuvres ou des actions de Stravinsky, Aaron Copland, Samuel Barber, du New York City Ballet, de l’orchestre Symphonique de Boston, de James T. Farell, W.H. Auden, Gertrude Stein, Virgil Thompson, Allen Tate, Glenway Westcott, la participation du Musée d’Art Moderne de New York et de beaucoup d’autres.

Eux non plus n’ont pas refusé leur collaboration: Cocteau, Malraux, De Madariaga, Oliver, William Walton, Benjamin Britten, l’Opéra de Vienne, l’Opéra de Covent Garden, la Troupe Balanchine, Czeslaw Milosz, Ignacio Silone, Denis de Rougemont et Guido Piovene. L’ensemble de 70 artistes noirs de l’opéra Porgy and Bess a été à l’affiche pendant presque 10 ans. Ont également joué Dizzy Gillespie, Marian Anderson, William Walfield et de nombreux artistes sélectionnés par un comité secret de représentations culturelles en coordination avec le Département d’Etat.

La promotion du livre et de la lecture

La CIA n’a pas détruit les livres. elle a publié des millions d’exemplaires en plus de lancer derrière le « rideau de fer » des milliers de bibles. « Les livres sont différents de tous les autres moyens de propagande – a écrit un des chefs de l’Equipe d’Actions Secrètes de la CIA – essentiellement parce qu’un seul livre peut changer de manière significative les idées et l’attitude du lecteur jusqu’à un degré qui n’est pas comparable à l’effet des autres moyens c’est pourquoi la publication de livres est l’arme de propagande stratégique (à longue portée) la plus importante. »

« Faire que soient publiés et distribués des livres à l’étranger sans qu’apparaisse l’influence des Etats-Unis en subventionnant secrètement les publications étrangères ou les libraires » fut l’un des objectifs de la CIA. « Faire que soient publiés des livres qui ne soient « contaminés » par aucun lien public avec le gouvernement des Etats-Unis, en particulier si la situation de l’auteur est « délicate ».

L’oeuvre de T.S. Elliot, « Les Quatre quatuors » a été lancée comme du riz sur les pays socialistes alors que « la Terre Vaine » est reproduite encore et encore. Il y eut des versions cinématographiques des livres de George Orwell et on a réédité « Retour d’Union Soviétique » et « Le Zéro et l’Infini »1 et le « Livre Blanc de la révolution bulgare » de Melvin Lasky, un ex marxiste qui a maraudé dans le Cominform, la contrepartie soviétique du CLC. En fin de compte, les soviétiques n’ont rien fait de plus que répondre à ce que faisait la CIA.

Ont également été publiés des ouvrages de: Herbert Lüthy, Patricia Blake, Max Hayward, Leopoldo Labedz, Bertrand de Jouvenel, Nicolo Tucci, Luigi Berzini, Boris Pasternak, Nicolas Machiavel, André Gide, Louis Fischer, Richard Wright, et… Anton Tchekhov, traduit et publié par la Tchekhov Publishing Co., une maison d’édition secrètement subventionnée. La CIA a aussi publié des agents faisant partie de ses rangs comme John Hunt, James Michener et William Buckley, à qui l’agence commanda « d’aider un autre intellectuel, le marxiste péruvien Eudocio Ravines, à terminer son livre influent  » El camino de Yenán. »

Les éditions de la CIA-CLC éditèrent aussi « La nouvelle classe » de Milovan Djilas, une étude sur la nomenklatura et d’autres textes « significatifs » édités par Frederick A. Prager Inc. Les « intellectuels eux-mêmes » publiaient des articles dans tous les médias influencés ou contrôlés par la CIA.

Compagnons de route

La CIA appelait « compagnons de route » les amis des communistes mais aussi a recruté les siens pour la CLC, de préférence des intellectuels progressistes bien vaccinés contre le virus du communisme. William Donovan, un des fondateurs de la CIA, se lia d’amitié en Europe avec Antoine de Saint-Exupéry et Ernest Hemingway. Hemingway, cependant, ne s’intéressa jamais au CLC et a fini par être espionné par le FBI pendant 25 ans jusqu’à sa mort, en 1961. Quand le Prix Nobel fut hospitalisé dans une clinique sous un faux nom pour soigner une dépression qui le conduisit au suicide, Edgard J. Hoover le sut.

Hanna Arendt, ex amie du philosophe allemand Martin Heidegger – qui ne s’ entendait pas mal avec les nazis – et son amie intime, Mary McCarthy, furent des compagnes de route notoires.

Se sont également impliqués, ont participé ou ont bénéficié (de ses largesses), d’autres notables comme Alberto Moravia, qui a assisté à un événement « culturel » organisé par Nabokov en 1960 sur l’île vénitienne de San Giorgio, avec John Dos Passos, Julian Huxley, Mircea Eliade, Thornton Wilder, Guido Piovene, Herbert Read, Lionel Trilling, Robert Pen Warren, Stephen Spender, Isak Dinesen, Naum Gabo, Martha Graham, Robert Lowell, Robert Richman, Franco Venturi, Iris Murdoch, Daniel Bell, Armand Gaspard, Anthony Hartley, Richard Hoggart et l’ Indien Jaya Praksash Narayan, parmi beaucoup d’autres. La Fondation Ford fut l’organisation qui blanchit le plus d’argent pour les activités « culturelles » bien que la CIA ait aussi mis en place ses propres couvertures sûres comme la Fondation Farfield dont le « bâton blanc » fut “Junkie” Fleischmann, un millionnaire folklorique qui finit par se croire « mécène » aux dépends de l’argent d’autrui.

Ont également été utilisés les fondations et/ou les fonds Andrew Hamilton, Bacon, Beacon, Borden Trust, Carnegie, Colt, Chase Manhattan, Edsel, Florence, Gotham, Hobby, Hoblitzelle, Kentfield, Josephine and Winfield Baird, J.M. Kaplan, Lucious N. Littauer, M.D. Anderson, Michigan, Rockefeller, Ronthelyn Charibable Trust, Shelter Rock, Price, etc.

L’argent a circulé dans un enchevêtrement de sociétés culturelles dans les conseils desquelles revenaient les noms de directeurs de fonds, de fondations, de banques et même d’agents de la CIA. L’agence devint maître dans l’art de l’évasion fiscale pour ses « donations » secrètes et rendit difficiles les investigations que fit dans les années 60 la congressiste Wright Patman et le sénateur Frank Church dans les années 80.

Les revues

Les revues financées par le CLC-CIA ont donné du travail à une multitude de collaborateurs médiocres et inconnus. Le plan était « faire naviguer en première classe des figures de seconde » en compagnie d’intellectuels importants qui savaient ou non pour qui ils travaillaient. L’agence de presse Forum World Features et les radios Europa Libre et Liberty ont employé une multitude de journalistes et d’intellectuels. La première revue fut Der Monat, fondée à Berlin en 1949 comme « pont idéologique » avec les écrivains européens, dirigée par Lasky qui faisait partie du trio qui créa ces réseaux (avec Nabokov et Joselsson).

« Encounter » parvint à être la plus importante, aussi dirigée par Lasky, grand censeur des articles critiques envers les Etats-Unis écrits par des auteurs qui, de bonne foi, croyaient faire « du journalisme libre d’opinion ».  » Preuves » a été fondée à Paris en 1951 pour s’opposer à la revue « Les Temps Modernes » de Sartre et Simone de Beauvoir. « Paris Review » apparut en 1953, animée par George Plimpton et l’agent de la CIA Peter Matthiessen. Là, travaillait Frances Fitzgerald, la fille du chef de la CIA chargé de planifier l’assassinat de Fidel Castro.

En Italie apparurent « Liberta della Cultura » et « Tiempo Presente » (1956), animées par Silone et Nicola Chiaromonte, un défi à « Nuovi Argumenti » (1954), d’Alberto Moravia. « Nuova Italia », dirigée par Michael Goodwin, a seule reçu des subventions. « Otro grupo », dans lequel était aussi Silone, a aussi animé à Londres Censorship (1964-67), qui, en 1972, réapparut comme « Index on Censorship », financée cette fois par la Fondation Ford. Le périodique de gauche français  » Franc-Tireur » reçut des subventions du CLC quand George Altman, ainsi que « Le Figaro Littéraire ». En arabe apparut « Hiwar », en 1962. « Transition », en Uganda, 1968, « Quadrant », en Australie – existe toujours – , « Quest » en Inde, 1955; et Jiyu, au Japon. Il y en eut 4 autres qui firent partie de ce vaste écheveau : « Forum », « National Review », « Science and Freedom » et « Soviet Survey ».

Aux Etats-Unis, il y eut des publications propres et d’autres subventionnées par l’achat d’exemplaires que la CIA-CLC distribuait en Europe et dans le reste du monde:

« Partizan Review », « Daedalus », « Hudson », « Kenyon », « Poetry », « Sewanee » et « The Journal of the History of Ideas ». La CIA amenait les plumes de Kostler, Chiaromonte, Mary McCarthy, Alfred Kazin et d’autres pour le compte de l’American Committee. « New Leader », à la charge de Levitas, recevait des subventions de Times Inc. en échange « d’informations sur les tactiques et les personnalités du communisme dans le monde entier ».

Un livre à fin ouverte

« Cuadernos » fut lancé à Paris en 1953 pour pénétrer le monde intellectuel de l’Amérique Latine. Son premier directeur fut Julian Gorkin, dramaturge et romancier espagnol, co-fondateur, en 1921, du Parti Communiste de Valence (Espagne) et ex activiste du Cominform. Après que Cuba ait popularisé la revue « Casa de las Américas », « Cuadernos » devint dans les années 60 « Mundo Nuevo », sous la conduite de l’Uruguayen Emir Rodríguez Monegal. Les grands de la littérature régionale, comme l’Argentin Julio Cortázar, refusèrent de publier dans ses pages.

Le CLC n’existe plus mais la CIA n’a pas abandonné sa mission. En 1996, elle a lancé à Madrid la revue « Encuentro », dirigée par le Cubain Jesús Díaz, avec un financement de la Fondation Ford et du Fonds National pour la Démocratie, « une organisation privée sans but lucratif » créée en 1983 « pour promouvoir la démocratie à travers le monde ». Elle finance aussi au Venezuela les organisations patronales qui conspirent contre le gouvernement d’Hugo Chavez ».

« Il y a toujours la possibilité qu’un livre de fiction projette une certaine lumière sur les choses qui auparavant ont été racontées comme des faits » écrivait Hemingway dans le prologue de « Paris est une fête ». Saunders a fait le contraire: elle a relaté des faits véridiques pour démonter une fiction qui concerne aussi le présent. Une fois de plus, la réalité dépasse la fiction. Comme le sale jeu n’est pas terminé, l’histoire a une fin ouverte.

L’Espagnol Javier Ortiz se pose une question inévitable: Quels sont les professionnels espagnols de la communication qui travaillaient pour la CIA? Je ne parle pas des gens qui l’ont fait sans en avoir conscience – de ceux-là, il peut y en avoir des tonnes – mais de ceux qui le font en pleine connaissance de cause parce qu’ils sont sur la liste du personnel ». Les doutes d’Ortiz sont valables sur toute la planète et pour toutes les professions liées à la culture.

Source: La Haine

1 Naturellement, le Zéro et l’Infini n’est pas d’André Gide comme il est dit dans le texte original mais d’Arthur Koestler. J’ai rectifié dans ma traduction. C’est bien « Retour d’Union soviétique » qui est de Gide. »

 

« MARX AVAIT RAISON »

https://www.capital.fr/economie-politique/marx-avait-raison-1296777

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"Marx avait raison"
Fototeca Storica Nazionale/GettyImages

L’économiste Benoît Boussemart publie Le crépuscule du dieu capital ou l’impérialisme du XXIème siècle (Editions Estaimpuis) dans lequel il estime que le capitalisme court à sa perte. Deux cents ans après sa naissance, Karl Marx va-t-il finir par avoir raison ?

Capital : Vous annoncez que le capitalisme, tel qu’on le connaît, ne peut que s’effondrer. Ne seriez-vous pas un oiseau de mauvaise augure ?

Benoît Boussemart : Pas du tout. C’est un simple constat économique. Sur quoi repose l’extraordinaire croissance que les pays occidentaux ont connu durant le XXe siècle ? Avant tout, sur une utilisation massive de la main d’œuvre et de matières premières à bas coût des pays du Tiers-Monde. Grâce à ces derniers, nous avons pu améliorer notre pouvoir d’achat en y faisant fabriquer pour pas cher tout ce dont nous avions besoin. Et dès que les salariés d’un pays-atelier avaient des velléités salariales trop élevées, hop ! Nos industriels changeaient de destination. Le problème, c’est que nous allons arriver tôt ou tard au bout de cette logique. Regardez le secteur de l’habillement. La Chine, qui a été durant des années notre fournisseur low-cost attitré de jeans et de t-shirts est devenu aujourd’hui un pays développé, donc plus coûteux. Du coup, les grandes chaînes de prêt-à-porter cherchent à se replier ailleurs, notamment en Afrique de l’Est… L’exploitation du travail humain a d’autant moins d’avenir que la robotisation grandissante des tâches va lui faire perdre une bonne partie de sa valeur marchande. Et ne parlons pas de l’épuisement accéléré des ressources naturelles. Là encore, ne serait-ce que pour maintenir notre niveau de vie, nous consommons beaucoup trop par rapport à ce que la terre peut nous fournir.

Peut-être mais le capitalisme a déjà connu de multiples crises par le passé et s’en est toujours relevé. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

Non, car la croissance mondiale de ces dernières années reste tirée par la Chine, alors que d’autres pays (de la Russie au Brésil) connaissent des situations négatives. La zone euro est à 1,8% en 2016, les USA à 1,49%, et le Japon à 0,94%. Ce n’est pas aussi glorieux que cela, alors que les vannes monétaires ont été grandes ouvertes dans toutes les économies occidentales. Et que l’économie de la dette a atteint ses limites. Même s’il est évident que le capitalisme a permis à des millions de personnes de sortir de la misère, la pauvreté reste bien présente dans de nombreux pays, et s’accroît même dans les pays « riches ». Avec des conséquences sur lesquelles on est prié de ne pas trop s’attarder, comme les problèmes de drogue, d’alcool ou de suicides qui affectent principalement les classes les plus modestes. En plus, ne confondez pas croissance et richesse. L’explosion des indépendants par exemple, ces petites mains de l’économie collaborative dont on nous rebat les oreilles, est-ce vraiment un progrès ? N’est-ce pas au contraire un retour à la bonne vieille économie à la tâche du XIXe siècle. Il n’y a donc aucune contradiction entre la thèse présentée dans mon ouvrage et la réalité économique et sociale. Marx a souvent insisté – et c’est le sens du matérialisme historique – que chaque mode de production apportait son lot de progrès. Le mode de production capitaliste est à son crépuscule. C’est tout, et c’est beaucoup. Car le passage vers un autre mode de production est l’enjeu, pour toute la planète.

Certes, l’argent pas cher coule à flot et les valeurs en bourse sont sans doute surévaluées. Mais globalement au niveau mondial, la croissance est là. N’est-ce pas contradictoire avec votre thèse ?

Non, car la croissance mondiale de ces dernières années reste tirée par la Chine, alors que d’autres pays (de la Russie au Brésil) connaissent des situations négatives. La zone euro est à 1,8% en 2016, les USA à 1,49%, et le Japon à 0,94%. Ce n’est pas aussi glorieux que cela, alors que les vannes monétaires ont été grandes ouvertes dans toutes les économies occidentales. Et que l’économie de la dette a atteint ses limites. Même s’il est évident que le capitalisme a permis à des millions de personnes de sortir de la misère, la pauvreté reste bien présente dans de nombreux pays, et s’accroît même dans les pays «riches». Avec des conséquences sur lesquelles on est prié de ne pas trop s’attarder, comme les problèmes de drogue, d’alcool ou de suicides qui affectent principalement les classes les plus modestes. En plus, ne confondez pas croissance et richesse. L’explosion des indépendants par exemple, ces petites mains de l’économie collaborative dont on nous rebat les oreilles, est-ce vraiment un progrès ? N’est-ce pas au contraire un retour à la bonne vieille économie à la tâche du XIXe siècle. Il n’y a donc aucune contradiction entre la thèse présentée dans mon ouvrage et la réalité économique et sociale. Marx a souvent insisté – et c’est le sens du matérialisme historique – que chaque mode de production apportait son lot de progrès. Le mode de production capitaliste est à son crépuscule. C’est tout, et c’est beaucoup. Car le passage vers un autre mode de production est l’enjeu, pour toute la planète.

Si Marx a raison, quelles peuvent être les réactions des entreprises aujourd’hui ? Et des États ?

Pas plus les groupes que les États ne peuvent apporter de réponses dans le cadre actuel. Les groupes n’ont d’autre choix que de poursuivre leurs luttes concurrentielles pour se maintenir. Et ils le font en éliminant les entreprises qui combattent leurs objectifs. Les États, eux, ont perdu au passage la plupart de leurs prérogatives (à part l’usage de la force) mais aussi leurs capacités économiques d’intervention, à cause de leur endettement et de l’abandon de politiques budgétaires ambitieuses. L’issue la plus probable est une nouvelle crise comme celle de 1929, dont nul ne peut prédire l’issue.

Benoît Boussemart a aussi réalisé notre classement des Français les plus riches.

 

L’art comme signe religieux, l’abstraction de l’Etat et la persécution des juifs à partir de Ginzburg

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Hier, j’ai tenté de voir le film Shoah, de le voir en tentant de comprendre. Difficile. Pourtant il y a des instants dans lesquels on peut aller au-delà de l’émotion des survivants qui disent « nous » et nous font vivre à jamais comme si nous étions nous aussi des rescapés ayant traversé l’horreur. Il y a cet homme qui explique comment il a dû charrier jusqu’au bûcher des cadavres entassés dans un fosse, il fallait les déterrer pour ne pas laisser de traces et à main nues sans le moindre outil. C’était volontaire parce qu’il était interdit d’en rappeler l’humanité, le fait qu’il s’agissait de victimes ou de morts, c’étaient des « marionnettes », des « figures ». Celui qui dans cet abominable travail prononçait le mot victime ou mort était battu impitoyablement. Pourtant, il était admis que c’étaient des « figures », des doubles donc de ce qu’il était interdit d’énoncer, quitte à créer ce faisant un aspect « sacré », celui de l’holocauste, la Shoah, une signification quasi relieuse et a-historique.

Cette chosification n’était pas toitale, elle était marionnette, un double qui sollicitait ma curiosité, il y avait là quelque chose de familier. J’ai aussitôt relu un texte sur la représentation de Carlo Ginzburg, auquel je m’étais intéressée pour comprendre l’hypostasie du pouvoir, celui des rois de France et d’Angleterre, mais aussi celui de Lénine et de Staline, momifié, le pouvoir soviétique, la revendication de sa permanence (1).

Pour expliquer ce double et son rôle, Carlo Ginzburg fait référence à un univers disparu, celui par lequel Jean Pierre Vernant explique les kolossios, les statues archaïques grecques. Vernant montre que le Kolossios dit la tension qui existe au cœur du signe religieux entre l’ambition d’établir avec l’au-delà un contact réel, la présence ici bas et dans le même temps il souligne ce que l’au-delà de la mort comporte d’inaccessible, de mystérieux, de fondamentalement autre(2).D’un côté, l’univers grec à l’origine de la statuaire, de la représentation du double est différent du notre, de l’autre, il renvoie à l’universel et peut ainsi nous permettre d’approcher des réalités historiques différentes. celle de l’abstraction de l’Etat et celle de la persécution des juifs.

La victoire du christianisme sur le monde greco-romain bouleverse un interdit, celui de ne pas mêler le monde des vivants, la ville, avec celui des morts, les cimetières et ce par le culte des martyrs.Ginzburg décrit, en référence à des textes, comment la fonction miraculeuse attribuée aux reliques des saints va modifier en profondeur l’attitude face aux images. Là aussi il s’agit de recréer un univers historique disparu, celui des reliques, leur vénération et leur discrédit..Comment cela va-t-il jouer avec la tradition judéo-chrétienne (et plus tard musulmane) contre la représentation, les icônes? Subsiste au cœur même de l’adoration des reliques, la peur et le discrédit des images. En relation avec les reliques, et en opposition, il y a le sacré du contact réel avec l’au-delà, la présence et en même temps son aspect inaccessible qui est en fait au cœur même de l’eucharistie ou l’incarnation du christ, sa présence dans l’hostie. Officiellement cette surprésence du christ devrait entraîner la disqualification de tout autre, y compris les reliques, ce n’est pas si simple. Tout le Moyen- âge est baigné par la peur de l’Idolâtrie. Ginsburg se risque à des hypothèses qui devraient donner lieu à des recherches: Après 1215, la peur de l’idolâtrie commence à faiblir, on apprivoise les images y compris celle de l’antiquité païenne. Et c’est le retour de l’illusion en sculpture et en peinture. « L’idée de l’image comme représentation au sens moderne du terme »(Gombrich) prend alors naissance.

Ce processus vers la modernité,  eut des répercussions sanglantes. »On sait le lien entre le miracle eucharistique et la persécution des juifs. On fait l’hypothèse que l’accusation de sacrifices rituel lancée contre les juifs à partir de la moitié du XII e siècle avait été la projection extérieure d’une angoisse profonde grandie avec l’idée de la présence réelle qui était attachée à l’eucharistie ».(p.87) « Le dogme de la transsubstantation, en niant les données sensibles au profit d’une réalité profonde et invisible, peut être compris, tout au moins par un observateur extérieur, comme une extraordinaire victoire de l’abstraction ». A ce moment là le double corps du roi, l’effigie ou représentation du pouvoir apparaît comme marque de l’Etat, de sa permanence et de son abstraction.

Nous avons donc des phénomènes parallèles et qui correspondent au triomphe du mythe de l’eucharistie, mais aussi probablement à la renaissance des villes, au « marchand »(3), la présence corporelle, réelle, du christ dans le sacrement qui permet à un objet extraordinaire, l’effigie du roi ou représentation de devenir le symbole concret de l’abstraction de l’Etat. dans le même temps, nous avons la possibilité d’un désenchantement du monde des images qui favorise le retour de l’illusion, de la peinture ou de la sculpture de la réalité. Mais nous avons également les juifs qui sont chargés d’assumer les peurs qui naissent de cette modernité, puisqu’ils sont accusés de pratiquer le meurtre rituel contre les hosties et contre les enfants(4). On les livre en quelque sorte aux masses angoissées par cette mutation qui correspond également à la renaissance du monde urbain et des échanges.

Je revois, en lisant cette démonstration, ce musée de Cracovie sur le judaïsme Polonais, les premières salles consacrées aux accusations de vampirisme, d’assassinat d’enfant, le rôle que joue l’église dans la diffusion de ce mythe et que l’on ne peut pas isoler du rôle de la dite église en tant que puissance féodale exerçant son emprise sur des paysans réduits à l’abrutissement du servage.

Je revois ces paysans de la Shoah de Lanzmann qui expliquent s’être habitués aux cris des suppliciés d’Auschwitz, ils cultivaient leur champ en baissant les yeux, à côté des barbelés. Une longue habitude du servage qui a été le meilleur allié de tous les despotismes et encore aujourd’hui. Ce n’étaient pas des être humains qui hurlaient et mouraient en masse, mais des figures, des effigies de la peur entretenue, du sacré promis par les prêtres. Et ça continue aujourd’hui, on s’attaque aux statues de l’ère soviétique. Celles-ci est à la fois fondatrice de la pologne et soupçonnée de toutes les idolâtries, enjuivée parce que bolchevisée. Symbole des peurs plus présentes que jamais. Comprendre, étudier pour calmer l’angoisse…mais aussi se demander si un tel objet d’étude n’est pas trop lourd pour moi…

Danielle Bleitrach

(1)Carlo Ginzburg: A distance, neuf essais sur le point de vue en histoire, traduit de l’italien Par Pierre Antoine Fabre, nrf, éditions Gallimard, bibliothèque des idée (traduction 2001)

(2)Quand Cézanne dit que la couleur est le lien entre la sensibilté de l’être humain et l’univers, il poursuit la vocation du signe religieux et lui donne un fondement matérialiste.

(3) J’avais travaillé cette question de la « représentation » dans le passage du rural à l’urbain dans mon mémoire de maîtrise d’Histoire à propos de l’iconographie des chapiteaux des cloîtres provençaux sous la direction de G.Duby, du non marchand au marchand, du concret à l’abstrait.

(4) dans un texte que j’ai publié dans ce blog, Gizburg précise le contexte de quasi lutte des classes dans laquelle commence la persécution des juifs, des lépreux et des musulmans, cette fois, c’est dans le midi, ils sont accusés de l’empoisonnement des puits, mais c’est également dans le cadre d’une transition et des peurs:

https://histoireetsociete.wordpress.com/2011/12/05/lepreux-juifs-musulmans-par-carlo-ginzburg/

 
 

Adlane veut devenir Makarenko, la force en lui de l’espérance pour les autres

Adlane m’a écrit une lettre superbe dans laquelle il décrit les Assises comme « un théâtre où le protagoniste principal a le mauvais rôle ». Il me dit des choses profondes sur le goût du « savoir que je lui ai transmis », il en a perçu l’essentiel, « à savoir cette soif de grandeur, être à la hauteur de ceux qu’on admire », c’est son héritage dit-il, ce qu’il doit transmettre et pour cela il a de nombreux projets dont rien ne le détournera. Au centre de ces projets, il y a l’hommage à sa mère et donc comme elle était orpheline, la volonté de fonder un orphelinat à Alger, « le plus grand et le meilleur orphelinat au monde: « Orphelinat du capricorne » « pour maman quand elle était seule et d’où il sortira des génies et des communistes pour toi ». Il ajoute ; »Remercie tous tes amis et dis leur  que nous pourrions avoir dans l’avenir des projets communs: « tous les hommes pensent que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir » Confucius et il souligne la dernière phrase.

Il veut poursuivre des études d’histoire parce que là encore il m’étonne, il affirme que le passé est la clé de l’avenir.

je suis sûre qu’Adlane ignore tout de Makarenko et pourtant Il faut absolument que je trouve le poème pédagogique de Makarenko pour le lui donner à lire.

Vous vous souvenez Anton Makarenko, instituteur de formation, prend en 1920, dans la province de Kharkov en Ukraine, la direction d’un établissement destiné à recevoir des adolescents délinquants, établissement qu’il rendra célèbre sous le nom de colonie Gorki. L’époque est rude, partagée entre la famine (les enfants ne mangent pas toujours à leur faim), le banditisme (Anton Makarenko organisera des tours de garde pour empêcher les pillages et assurer la sécurité des routes autour de la colonie), une gabegie chronique (il lui faudra constamment récupérer le matériel destiné à la colonie presque toujours « envolé »), et une pénurie généralisée (tout manque, les chaussures comme les lits). Si l’époque est rude, le travail qui se présente à Anton Makarenko ne l’est pas moins. Il fut contraint, pendant longtemps, d’avoir sur lui un revolver pour « défendre sa peau » selon ses propres termes, et, dans la colonie même qu’il dirigeait, il dut plusieurs fois faire le coup de poing pour sortir et se sortir de situations inextricables. Le Poème pédagogique  [1][1] Anton Makarenko, Poème pédagogique, OEuvres complètes…, ouvrage qu’il rédigera au fil de l’expérience entre 1925 et 1935, fourmille d’anecdotes dramatiques illustrant le quotidien pitoyable des débuts de la colonie Gorki [2][2] Voir par exemple la description qu’il donne, p. 27,….Sur l’espérance, car Anton Makarenko est convaincu que l’Union Soviétique est le pays qui, par la révolution sociale qu’il vient d’accomplir permettra l’avènement d’un homme nouveau. Il ne sera pas un homme différent (rien n’est plus éloigné de la pensée de Anton Makarenko que l’idée d’une transformation « psychologique » de l’homme) mais un homme qui, évoluant dans une collectivité organisée et juste, pourra alors contribuer à la réalisation du progrès et du développement et, ce faisant, se réaliser lui-même. Car, écrit Anton Makarenko, « je ne crois pas qu’il existe de gens moralement déficients. Il suffit de les placer dans des conditions de vie normales, de leur imposer des exigences définies, en leur donnant la possibilité de les remplir et ces gens deviennent des gens comme les autres, des hommes en tous points normaux [5][5] Anton Makarenko, Les drapeaux sur les tours, Œuvres…. » L’éducation, la rééducation des délinquants, mais au-delà l’éducation tout entière doit concourir à créer les conditions de cet avènement. Pour ce qui concerne les délinquants, il ne s’agit pas de les amender mais de les mettre en condition de devenir des hommes, de créer avec eux une collectivité « d’un charme éblouissant, d’une véritable opulence laborieuse, d’une haute culture socialiste, et ne laissant presque rien subsister de ce dérisoire problème : amender l’homme [6][6] Anton Makarenko, Poème pédagogique, op. cit., p. 6… ». Cette espérance chez Anton Makarenko n’a rien d’une utopie, n’est pas une illusion lointaine, c’est un but à atteindre, dont il rappelle constamment les difficultés, mais dont il est convaincu que la réalisation est en marche.

C’est une expérience éducative dans un contexte extrême et je crois qu’Adlane là où il est peut plus que quiconque en éprouver la richesse.  Vous voyez nous n’avons pas agi en vain… quand je lis que notre force, moi ses parents, ceux qui l’ont soutenu, est-en lui, je sais que comme pour Makarenko cette force est l’espérance du communisme,  je continue…

 

 

la jeunesse et l’engagement… De Marx aux lanceur d’alerte…

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C’est le jour du baccalauréat, le bac, l’angoisse de milliers de jeunes gens, celui aussi où aujourd’hui débute le procès d’Adlane et je publie ce texte de Snowden, qu’est-ce que la vie privée, la vie privée de quoi disait Henri Lefebvre ?

Une de ses déclarations retient mon attention, à l’ère de l’informatique celle-ci rejoint la proclamation du jeune Marx sur la « vocation » des jeunes gens:

« Si vous croyez en quelque chose, vous devez être prêt à défendre ce quelque chose ou vous n’y croyez pas vraiment du tout. Il y aura toujours des conséquences pour les opposants au pouvoir et il ne fait aucun doute que j’ai dû faire face à des représailles, comme tous les lanceurs d’alerte d’intérêt public sortant de la communauté du renseignement au cours des dernières décennies, depuis Daniel Ellsberg. Mais cela ne veut pas dire que cela ne vaut pas la peine d’être fait. Ce sont des risques qui valent la peine d’être pris. »

les premiers textes de Marx connus sont trois dissertations écrites au lycée en 1835, il a appris le grec, le latin, le français, et un peu d’hébreu et il va partir étudier le droit comme son père. Il va choisir la philosophie.  Ce parcours est celui d’un jeune homme du XIX e siècle, mais déjà Marx témoigne d’une passion proche de bien des adolescents aujourd’hui, de leur inquiétude réelle à la fois sur la possibilité d’un emploi mais aussi le besoin de s’engager.

La troisième dissertation de Karl Marx lycéen est un commentaire sur la vocation professionnelle et il explique que celle-ci doit être guidée par « le devoir, le sacrifice de soi,le bien être de l’humanité et le souci de sa propre perfection« . Ces intérêts ajoute-t-il ne sont pas contradictoires les uns des autres. Et il lie le progrès de l’humanité à toutes les angoisses qu’il a sur son propre devenir. le mauvais choix professionnel,soutient-il risque de rendre un homme malheureux toute sa vie » Mais au moment d’opérer ce choix, il note que l’on ne peut pas faire abstraction des contraintes personnelles dont les premières sont d’ordre sociales, comme physique.

je souhaiterais que les communistes aient à coeur là encore d’interpeller la jeunesse à la fois sur les conditions matérielle et sur la vocation entant qu’elle est « réalisation » personnelle mais aussi mise au service de l’humanité, les deux étant liés.

Comment parler à la jeunesse? Ernst Bloch a déjà dit des choses là-dessus dans le principe espérance que je vous recommande comme lecture de l’été (on peut rêver)… Moi j’ai envie de leur dire, à Adlane en particulier, mais aussi à ceux qui passent le bac, ce que Ernst Bloch qui avait quitté la RDA pour la RFA, expliquait néanmoins: il disait que la pire des sociétés socialistes valait mieux que le meilleur des systèmes capitalistes, parce que dans le premier il restait le principe espérance: le droit à défendre une vocation au service de l’humanité qu’autant qu’à sa propre perfection… C’est à eux de mettre en oeuvre… Ne pas renoncer à leurs ambitions et lutter contre les contraintes, les dépasser collectivement…

Danielle Bleitrach

 

 

Comment Robert Hue a changé notre politique européenne sans en discuter…

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Pourquoi avons-nous tant de mal à avoir une positon claire sur l’Europe ?

Parce que la démocratie du parti n’a pas été respectée…

Parce qu’il y a eu un brutal changement de notre politique pour lequel l’assentiment des militants n’a jamais été sollicité.

Il n’y a pas eu discussion mais inflexion au jour le jour sans la moindre ligne directrice autre que de suivre le pS. Notons que la manière dont aujourd’hui, alors que les élections européennes s’approchent, notre secrétaire national affirme qu’il faut une liste qui regroupe la gauche (sauf le PS), en oubliant que sur cette question européenne, des gens comme les Verts et Benoit Hamon ont la même position que le PS de hollande et celle de Macron. On comprend que dans ce cas « les ambiguïtés », le mot est faible, de Robert Hue n’ont pas à être analysées pas plus d’ailleurs que le Congrès de Martigues et la destruction de notre parti , ce qui fait que cela vide le COngrès dit extraordinaire de son contenu. La dérive se poursuit alors qu’il faut un Congrès extraordinaire qui s’empare de cette question, comme d’autres.

L’actuelle proposition de base commune ne correspond pas à cette exigence.

Sur l’ensemble des questions internationales, le militant n’est pas plus sollicité et pour les mêmes raisons. Cette perte de souveraineté qui consiste à ne pas avoir de politique autonome du moins lisible pour ses militants a été initiée par Robert Hue.

c’est un ami Pascal Brula qui récemment reprenait dans une brève l’origine du changement à 180 ° de la politique du parti à l’égard de l’Europe. « Julian Mischi dans son livre « Le communisme désarmé(1) », écrivait-il, nous apprend que Hue a accepté de participer au gouvernement Jospin sur la base d’un changement de la politique européenne du PCF. On a vu ce que ça a donné, notamment avec Gayssot qui a mis en œuvre la directive qui ouvrait la voie à la privatisation de la SNCF. Je me souviens qu’après son arrivée à la direction du parti, Hue a changé le thème d’une manif qui avait été décidée par l’équipe Marchais et devait avoir lieu à Dunkerque, de manif contre l’euro en manif pour l’emploi ! Il faut relire les analyses de la bataille contre le traité de Maastricht (Casanova, Picard-Weyl…). Avec Hue, la seule décision sur laquelle les adhérents ont eu à se prononcer, est l’adhésion au PGE, objet d’un vote ; toutefois, l’argumentation pour voter oui, devant la résistance très forte du parti, avait été de dire  » cela ne nous engage en rien et nous permettra de toucher les subventions«  »

Il faut effectivement revoir ces questions des subventions de l’Europe et ce à quoi elles nous contraignent dans l’appréciation de notre propre passé. Là encore notons le tour de passe passe récent de Pierre Laurent et de son équipe à propos de l’exposition sur Georges Marchais, le livre confié à quelqu’un comme Gérard Streiff et la volonté de nous présenter Georges Marchais comme le chantre de l’Eurocommunisme. J’ai déjà écrit là-dessus en notant que c’est parce que nous nous opposions aux restructurations industrielles voulues par l’Europe et le plan Davignon que nous avons quitté le gouvernement. Comment Mitterrand furieux de nous voir échapper à son piège avait fait pression sur deux ministres communistes,Fitterman et Rigout avec l’aide de Berlinguer pour introduire la crise dans le parti et un assaut contre Marchais devenu en quelques jours un grotesque par ordre de Mitterrand à ses médias.

S’il existe encore un parti communiste à l’inverse de  ce qui se passe en Italie, c’est qu’il y a eu une résistance de Marchais et de la majorité du Comité central à la liquidation qui se développait en Italie. La question de l’Europe était bien sûr au centre de notre refus de nous aligner. On ne peut pas l’évviter et nouer des alliances sans avoir dégagé notre propre politique.

il y a des choses qu’il faut savoir dire: Hue a représenté une socia démocratisation accélérée du parti, une destruction de tout ce qui en faisait la capacité révolutionnaire. Il a détrut les cellules, d’entreprise en particulier. Et les deux secrétaires qui ont suivi qui ont été cooptés dans le groupe créé par Robert Hue dans un lien étroit avec le pS. Hue a , entre autres, changé notre politique vis-à-vis de l’UE à 180°, sans qu’il y ait eu de discussion, et à fortiori, de décision ; et il ne faut pas avoir peur de le dire clairement, c’est un élément de notre histoire.

Comme il faut avoir présent à la mémoire la ridicule opération « Bouge l’Europe », une liste pour les élections européennes de 1999,  composée par moitié de gens qui voulaient envoyer au sol une armée avec les Américains et les Allemands contre la Yougoslavie et la Serbie et d’autres qui refusaient l’intervention. Sous prétexte d’ouverture, nous avions mis en position d’être élus des gens envoyés par le PS. C’est de cette liste et de la confusion totale qu’elle entretenait que date mon opposition à la Politique de Robert Hue. Je me souviens lui avoir écrit après qu’il ait déclaré à propos de cette liste et de la position contradictoire de ses membres sur le soutien à l’intervention en Yougoslavie : »c’est comme une famille, les uns sont pour, les autres sont contre, et ils sont de la même famille ». Je lui avais écrit: « Ma tante Berthe est une abominable réactionnaire, j’aime bien cette femme, mais il ne me viendrait pas à l’idée de la mettre sur une liste du PCF ». J’ai écrit alors dans la Pensée un article intitulé « La troisième guerre mondiale a commencé à Sarajevo ».

J’étais tout à fait consciente que la fin de l’URSS ne signifiait pas la paix mais un nouveau type de guerre, un pillage au nom des droits de l’homme, la fin des souverainetés sous couvert de combattre des tyrans. Il est vrai que j’avais découvert Cuba, sa résistance héroïques aux USA, alors même que certains et non des moindres dénonçaient déjà la tyrannie de Castro comme Marie Georges Buffet et Patrick le Hyarec, qui lui poussera l’abandon des principes jusqu’à faire parrainer un « dissident »présenté par Rober Ménard et publiera des articles de Régine Desforges qui ne parleront que des putes cubaines. Il est vrai qu’à cette époque là si la majorité des femmes cubaines se bat avec un courage exemplaire pour survivre, la misère est telle que l’on trouve des gamines de 15 ans pour un euro. Comme dans les autres îles, mais de ce combat là aussi les Cubains sortiront vainqueurs. Il y eut encore l’article d’un Bernard Lavilliers que publia l’humanité alors que le cyclone Michelle ravageait l’île martyre, cet article décrivait Castro comme un vieillard nauséabond, un tyran, et pour cela il l’identifiait à l’automne du patriarche, le livre de Gabriel Garcia Marquez consacré à dépeindre Trujillo, le tyran pro-USA, anticommuniste de Saint Domingue dans l’île voisine. C’était d’autant plus immonde que « Gabo », l’écrivain lui restait fidèle à son ami Fidel jusqu’au bout. Que l’humanité ait accepté d’inscrire cette tâche sur  Bernard Lavilliers et sur d’autres artistes que l’on encourageait en ce sens est incroyable. J’avais honte, je me sentais coupable devant cette trahison d’un journal que je considérais comme le mien. Parce que j’ai résisté à cette débâcle morale j’ai été interdite dans l’humanité et la censure tient toujours. Pour l’article de la Pensée sur la Yougoslavie, j’ai eu droit aux interdits de jacques Fath, le même qui nous invita à participer à la guerre en Libye et qui dirigeait alors. le secteur international du PCF. La seule différence entre eux et moi, c’est que je peux dire aujourd’hui ma position de hier, celle qui m’a valu la haine dont ils me poursuivent encore aujourd’hui.

Tous ceux qui comme moi ont prétendu résister à cette déchéance programmée ont été écartés, humiliés, diffamés, certains ne sont plus au parti, mais tous sont restés communistes. Si j’écris mes mémoires ce sera un hommage que je leur consacrerai, l’histoire d’une résistance au coeur même d’un parti qui avait pris l’habitude de croire en ses dirigeants quels qu’ils soient.

Danielle Bleitrach

(1) Julian Mischi, Le Communisme désarmé, Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone 2014
Julian Mischi,dans  « le communisme désarmé »(1),  explique comment le communisme a certes été attaqué sans ménagement par ses adversaires de droite, et autant et plus par ses partenaires socialistes, mais qu’il s’est surtout désarmé lui-même en renonçant à représenter prioritairement les classes populaires. Cela commence avec Robert Hue et cela s’amplifie encore aujourd’hui avec Pierre Laurent qui est hanté par l’idée d’être entouré d’intellectuels, enfin de gens connus dans les médias qui arrivent aisément à le convaincre que son destin , son aura, est liée à sa capacité à reconstruire la gauche à défaut de se préoccuper de son parti et chercher à construire une élite issue des couches populaires comme cela a toujours été la force du pCF. mais il s’agit bien d’une dérive collective.