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Les frères jumeaux: islamophobie et judéophobie, l’effet miroir par Alain Grech

http://blog.mondediplo.net/2015-06-13-Les-freres-jumeaux

samedi 13 juin 2015, par Alain Gresh

Les éditions Syllepse publient un texte posthume d’Ilan Halevi, « Islamophobie et judéophobie. L’effet miroir ». Cette réflexion stimulante aide, notamment dans la période de l’après-Charlie, à comprendre les ennemis qu’il est nécessaire de combattre aujourd’hui et les parallèles entre l’antisémitisme des années 1930 et l’islamophobie aujourd’hui. J’en ai rédigé la préface que je publie ci-dessous.

Ayant fait des choix improbables tout au long de sa vie, ayant assumé des ruptures avec ses attaches «  tribales  », ayant choisi la cause palestinienne et rejoint le Fatah, l’organisation de Yasser Arafat, lui qui était né juif, Ilan Halevi peut encore nous surprendre. Dans les derniers mois de sa vie, il s’est aventuré à écrire un texte sur l’islamophobie et les discriminations qui frappent les musulmans. Ilan ne dénonce pas seulement les guerres impériales menées au nom de la «  civilisation  » et du «  progrès  », voire parfois du christianisme, contre les Barbares. Il ose, ce qui lui vaudra, nul n’en doute, dans l’au-delà auquel il ne croyait pas, la haine de tous les éditocrates d’aujourd’hui, dresser un parallèle entre l’antisémitisme, dont il avait eu personnellement à souffrir à sa naissance sous l’Occupation, et l’islamophobie dont le cancer s’étend au sein de la classe politique, des journalistes, des intellectuels, qu’ils soient de gauche comme de droite. Car, pour reprendre la jolie formule de l’historien Michel Dreyfus sur l’antisémitisme, s’il n’y a pas d’islamophobie de gauche, car les deux termes sont contradictoires, il y a bien une islamophobie à gauche, peut-être la plus dangereuse [1].

Ilan le fait avec un sentiment d’urgence qui transparaît dans son écriture, inquiet face à la montée des périls, aux dérives qui nous entraînent tout droit à une «  guerre de civilisation  ». D’entrée de jeu, il confesse «  à quel point [son] propos est peu abstrait, et dépourvu du détachement que la rigueur scientifique requiert de l’historien, et du chercheur en général. Mais la reconnaissance de cette urgence est également source de légitimité pour ce propos, car il y va de la guerre, de la mort et de la souffrance, et de l’absolue nécessité de leur résister  ». Mais s’il écrit ce livre en militant, il le fait aussi avec sa formidable culture, avec sa profonde connaissance de l’histoire, celle des Juifs, celle de la Palestine, mais aussi celle du monde dont il s’est toujours senti citoyen, quelles que soient ses attaches (ou plutôt à cause de ses attaches) avec la Palestine.

L’ouvrage se déploie sur deux axes, celui de l’analyse de «  la guerre contre le terrorisme  » et celui du parallèle entre islamophobie et antisémitisme. Depuis la présidence de George W. Bush, la «  guerre contre le terrorisme  » se situe au cœur de la stratégie mondiale des Etats-Unis et de celle de nombre de ses alliés. Il est vrai que Barack Obama a légèrement infléchi les orientations de son prédécesseur, pour tenir compte des défaites militaires américaines, des réticences de son opinion publique, mais il continue à bombarder l’Irak et la Syrie et à envoyer ses drones tuer aux confins du Pakistan comme au Yémen ou en Somalie, mêlant, dans ses «  assassinats ciblés  », des «  terroristes recherchés  » et des civils innocents [2].

Au discours sur le terrorisme, largement dominant aussi en France, notamment depuis les attaques contre Charlie-Hebdo et l’hyper casher de janvier  2015 [3], Ilan réplique ironiquement  : «  La guerre à l’ombre de laquelle croît aujourd’hui le nouveau “chauvinisme de guerre” est officiellement définie comme une confrontation aux dimensions planétaires contre “le” terrorisme. Stricto sensu, le terrorisme est une technique de guerre parfaitement criminelle, mais tristement universelle, qui consiste à prendre des civils pour cibles d’opérations militaires à des fins politiques. Le nouvel ennemi global ne serait donc pas un Etat ou un groupe d’Etats, un pays, un régime ou un parti, ou même une idéologie, mais une technique  ! Une guerre globale contre les marteaux-piqueurs  ? Contre les embrayages automatiques  ? Peut-on concevoir une guerre contre une méthode sans se préoccuper de savoir qui y a recours et pourquoi  ? Il paraîtrait que poser de telles questions est en soi une démarche suspecte, car le “terrorisme”, comme le claironnait José Aznar alors qu’il dirigeait le gouvernement espagnol, “ne doit pas être compris, ou expliqué, mais combattu  !”. »

Aussi condamnable soit-il, le terrorisme fait partie de la panoplie militaire et, comme on l’a souvent répété, il est l’arme des faibles. Figure brillante de la révolution algérienne, arrêté par l’armée française en 1957, Larbi Ben Mhidi, chef de la région autonome d’Alger, fut interrogé sur la raison pour laquelle le Front de libération nationale (FLN) déposait des bombes camouflées au fond de couffins dans les cafés ou dans les lieux publics. «  Donnez-nous vos avions, nous vous donnerons nos couffins  », rétorqua-t-il à ses tortionnaires, qui l’assassineront froidement quelques jours plus tard. La disproportion des moyens entre une guérilla et une armée régulière entraîne une disproportion du nombre des victimes. Si le Hamas et ses alliés doivent être considérés comme des «  terroristes  » pour avoir tué trois civils pendant la guerre de Gaza de l’été 2014, comment faut-il qualifier l’Etat d’Israël, qui en a massacré, selon les estimations les plus basses, celles de l’armée israélienne elle-même, entre 800 et 1 000, dont plusieurs centaines d’enfants  ? Qui osera désigner un Etat qui détruit l’Irak ou qui massacre en Palestine comme «  terroriste  »  ? Qui traînera George W. Bush ou Benyamin Nétanyahou devant la Cour pénale internationale  ?

Lire aussi « Pour en finir (vraiment) avec le terrorisme », Le Monde diplomatique, avril 2015.Même du point de vue des objectifs de ses promoteurs, la «  guerre contre le terrorisme  » se révèle un désastre. Selon la Global Terrorism Database de l’université du Maryland, Al-Qaida et ses filiales ont commis environ deux-cents attentats par an entre  2007 et 2010. Ce nombre a augmenté de 300 % en 2013, avec six-cents actes. Et nul doute que les chiffres de 2014 battront tous les records avec la proclamation du «  califat  » par Abou Bakr Al-Baghdadi. Qu’en est-il du nombre de terroristes  ? Selon les estimations occidentales, 20 000 combattants étrangers ont rejoint l’organisation de l’Etat islamique (OEI) et les organisations extrémistes en Irak et en Syrie, dont 3 400 Européens. Rappelons qu’Al-Qaida n’existait pas en Irak avant l’invasion de ce pays par les Etats-Unis en mars  2003.

Ce bilan serait bien fragmentaire s’il ne prenait en compte les désastres géopolitiques et humains. Depuis 2001, les Etats-Unis, parfois avec l’aide de leurs alliés, ont mené des guerres en Afghanistan, en Irak, en Libye et, de manière aérienne, au Pakistan, au Yémen et en Somalie. Bilan  : l’Etat libyen a disparu [4], l’Etat irakien sombre dans le confessionnalisme et la guerre civile, le pouvoir afghan vacille, les talibans n’ont jamais été aussi puissants au Pakistan. Condoleezza Rice, ancienne secrétaire d’Etat américaine, évoquait un «  chaos constructif  » en 2005 pour justifier la politique de l’administration Bush dans la région, annonçant des lendemains qui chanteraient l’hymne (américain) de la démocratie. Dix ans plus tard, le chaos s’est étendu à tout ce que les Etats-Unis appellent le «  Grand Moyen-Orient  », du Pakistan au Sahel. Et les populations comptent parmi les premières victimes de cette utopie «  constructive  ».

Mais il existe une autre victime de cette guerre, note Ilan, l’ensemble des musulmans qui se voient désignés à la vindicte publique. Oubliées les alliances d’antan qui soudaient le président Ronald Reagan aux «  combattants de la liberté  » afghans  ; effacé le soutien à tous les groupes islamistes, du moment qu’ils affrontaient l’empire du Mal soviétique ou combattaient le nationalisme ou la gauche arabes. Désormais, l’islam est devenu l’ennemi public numéro  1, même si, explique Ilan, «  le langage est piégé. Car selon les principaux chefs d’orchestre de cette bataille planétaire, l’ennemi ne serait pas l’islam, mais l’islamisme. Or, cet islamisme, assimilé au terrorisme, est un ennemi sans visage, à l’image de ces hommes posant et paradant en cagoule devant les caméras des médias de leurs présumés adversaires. De la même façon qu’aucun criminel de guerre ne se revendique “terroriste”, puisque tous prétendent perpétrer leurs forfaits au nom des idéaux les plus nobles, aucun encagoulé de l’audiovisuel ne se revendique “islamiste”, puisque précisément tous prétendent incarner l’islam tout court, rejetant tous les autres islams dans les ténèbres extérieures de la jahiliyyah (l’“ignorance” préislamique) ou de l’usurpation, et fondant ainsi le dérapage conceptuel évoqué plus haut  ».

Et, de fait, ce qui frappe et ce sur quoi Ilan insiste, c’est cet engrenage qui entraîne à faire de la religion un tout homogène, l’associant à la violence et à l’intolérance, à travers la réification des concepts, qu’il s’agisse de celui de chahid ou de hijab, mots réduits à une seule interprétation qui ramènent l’islam à une religion monolithique, sans débats, sans nuances, sans histoire. L’auteur revient ainsi sur la notion de jihad et ce qu’elle signifie pour les croyants et non sa lecture réductrice par les médias. «  Il est généralement traduit par guerre sainte, et cette notion sous-entend une guerre obligatoire contre les non musulmans pour les convertir de force ou les exterminer. Laissons de côté l’usage métaphorique du mot, qui, comme “croisade” en français, peut s’appliquer à toute lutte pour une cause juste, sans inférer du contenu idéologique ou religieux de la démarche. Même littéralement, le jihad reste un effort sur la voie de Dieu qu’il soit interne ou externe, individuel ou collectif, comme son sens radical le suggère (en arabe, la racine j-h-d traduit la notion d’effort), et le mot lui-même n’a intrinsèquement aucune connotation a priori militaire ou violente, comme le mot français “mobilisation”. On peut parfaitement parler de jihad pacifique.  »

Mais ce ne sont pas seulement les concepts qui sont réduits à des slogans rabâchés au journal de TF1, ce sont aussi les forces identifiées à l’islam politique qui sont caricaturées, alors même qu’elles poursuivent des stratégies différentes, voire contradictoires et que, comme tous les partis à travers le monde, elles évoluent plus en fonction des réalités de terrain que d’une idéologie monolithique. On se souvient comment les Frères musulmans égyptiens, sous la présidence de Mohammed Morsi, avaient justifié «  religieusement  » le prêt à intérêt pour défendre l’accord signé par leur leader avec le Fonds monétaire international (FMI).

L’auteur analyse la stratégie du Hezbollah et réserve de longues pages au Hamas, pour lequel il n’a pourtant aucune sympathie idéologique, Ilan étant un membre du Fatah, le rival du Hamas, mais dont il suit les évolutions, évolutions que les Occidentaux et le gouvernement israélien refusent de voir, tandis que Benyamin Netanyahou identifie le Hamas à Al-Qaida. Le Hamas, «  vient de loin et ira sans doute loin, résume Ilan. La démocratie musulmane, qui serait à l’islam ce que la démocratie-chrétienne est au christianisme, est l’alternative immédiate au fanatisme, à l’intolérance et à la violence politique. Aujourd’hui, en Palestine, c’est parce que le Hamas et le Jihad islamique palestinien occupent l’ensemble du terrain islamique, qu’il n’y a pas d’espace pour les sectes d’assassins de type Al-Qaida. Cela, cependant, suppose aussi de préserver l’espace dans lequel, tout en reconnaissant leur droit de cité dans le débat, on peut continuer à les combattre, ou au moins à leur opposer un projet autre que le leur.  » Pour reprendre une boutade d’un ami journaliste israélien, «  nos dirigeants n’ont pas voulu le Fatah, ils ont eu le Hamas  ; ils ne veulent pas le Hamas ils auront Al-Qaida  ».

Cette haine de l’islam qui porte et nourrit même les responsables et les médias occidentaux, dépasse le cadre politique ou géopolitique  ; elle rappelle, et c’est un des apports majeurs de cet ouvrage, l’antisémitisme des années 1930. « Dans ce dispositif de guerre des civilisations, on entend souvent parler d’une rive “judéo-chrétienne”, d’un “camp”, d’une “civilisation” judéo-chrétienne, qu’on pourrait opposer au monde musulman. Paradoxal renversement des termes d’une équation historique bien différente, où des Croisades à la Reconquista espagnole et jusqu’à l’antisémitisme européen moderne c’est bien l’Occident chrétien, et non l’Orient musulman, qui a le plus haï et persécuté les Juifs.  »

Cette opération idéologique suppose d’identifier les Juifs des années 1930 à l’Europe (et donc d’expliquer qu’ils n’ont rien de commun avec ces immigrés qui débarquent aujourd’hui sur nos côtes) [5]. L’entreprise ne manque pas de piquant si l’on se rappelle que cette expression de «  civilisation judéo-chrétienne  » est née dans les années 1930, précisément pour contrer le discours hitlérien de défense de l’Occident et de la civilisation chrétienne contre les Juifs. Le philosophe français catholique Jacques Maritain écrivait ainsi en 1942 que la tradition «  judéo-chrétienne  » était la source des valeurs occidentales. Cette vision, fondée sur de louables intentions, continua d’être utilisée, notamment aux Etats-Unis, pour affirmer la supériorité du «  monde libre  » sur l’Union soviétique athée. Pourtant, dès les années 1960, elle tomba en désuétude, les guerres de libération anticoloniales mettant à bas l’idée d’une lutte de civilisation dans laquelle le Nord représenterait le Bien. Paradoxalement, c’est avec la chute du Mur de Berlin que la notion de «  civilisation judéo-chrétienne  » a connu une nouvelle jeunesse, dans une acception inédite puisque les Juifs étaient inclus dans un Occident ressuscité et mythique destiné à rejeter les nouveaux parias, les musulmans. Ils n’étaient plus des «  Juifs  », mais des «  Blancs  » aux avant-postes de la lutte contre la Barbarie.

Nul mieux que l’écrivain israélien Amos Oz n’a exprimé, à son corps défendant, cette posture historique d’identification des Juifs à l’Europe et aux «  Blancs  ». Dans un discours sur les années 1930 prononcé à Francfort en 2005, il expliquait  : «  À l’époque, les trois quarts de l’Europe n’aspiraient qu’à se débarrasser définitivement de tous ces paneuropéens fervents, polyglottes, férus de poésie, convaincus de la supériorité morale de l’Europe, amateurs de danse et d’opéra, amoureux du patrimoine paneuropéen, rêvant d’une unité européenne post-nationale, prisant la courtoisie, les toilettes et les modes européennes, admirateurs inconditionnels d’une Europe que depuis des années […] ils s’étaient évertués à amadouer, à enrichir dans tous les domaines et par tous les moyens, s’efforçant de s’intégrer, de l’attendrir en lui faisant une cour effrénée, de se faire aimer, accepter, de la satisfaire, d’en faire partie, d’être aimé.  »

À cette invraisemblable distorsion des faits, le poète et écrivain israélien Yitzhak Laor rétorque  : «  Les Juifs assassinés en Europe n’étaient pas une nation d’“europhiles”. […] Ils n’étaient pas “polyglottes, férus de poésie, convaincus de la supériorité morale de l’Europe, amateurs de danse et d’opéra”, etc. Un tel propos est une offense aux victimes du génocide, dont la majorité n’allait jamais à l’opéra ni ne lisait de poésie européenne.  » Amos Oz nie tout simplement l’altérité des victimes juives, qui ressemblaient bien plus aux travailleurs immigrés d’aujourd’hui qu’à des Européens «  bien élevés  », comme le révèlent les photos des ghettos est-européens, mais aussi les mesures de restriction de l’immigration juive imposées par les gouvernements européens et par celui des Etats-Unis dans le premier tiers du XXe siècle, qui les dénonçaient en termes aussi violents que ceux utilisés aujourd’hui comme les musulmans.

Analysant le discours de nombre d’intellectuels médiatiques français, de Bernard-Henri Lévy à Alexandre Adler, de Pierre-André Taguieff à Alain Finkielkraut, Ivan Segré, un philosophe juif religieux, a dénoncé la dissolution du judaïsme et de sa singularité dans le christianisme et l’Occident. Car, pour lui, elle constitue une partie de l’«  opération idéologique d’envergure  » visant à imposer le mot d’ordre de «  défense de l’Occident  ». Ce mensonge est d’autant plus dangereux que, dans les faits, les parallèles entre l’antisémitisme et l’islamophobie sont nombreux. «  Nous avons fermement l’intention de montrer ici, écrit Ilan, au-delà de toute provocation, que l’islamophobie, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à sa tante maternelle la judéophobie, communément appelée antisémitisme, fonctionne de la même façon, joue un rôle comparable, et qu’elle en est, en fait, une excroissance et un développement. Mieux, que toute tentative de se mesurer à l’une sans prendre l’autre à bras-le-corps est par définition futile, car l’islamophobie, sous-catégorie du racisme en général, apparaît dans la nature sociale comme une métastase de l’antisémitisme. Nous nous attacherons à suivre à la trace ce cheminement.  »

Et il précise  : «  Les islamophobes ressemblent comme des frères jumeaux à des antisémites. Qu’ils raisonnent, ou plutôt qu’ils déraisonnent, comme des antisémites. Avec la même mauvaise foi et avec la même bonne conscience. Mieux, qu’il crève les yeux de tout observateur dépassionné, un cas de figure, il faut l’admettre, rarissime dès qu’il s’agit des uns (les juifs) comme des autres (les musulmans), que l’islamophobie joue dans la société actuelle un rôle comparable à celui que l’antisémitisme a joué en Europe avant la seconde guerre mondiale. Elle fournit le terreau idéologique, le ciment discursif interclassiste sur lequel peuvent croître les nouvelles formes de fascisme.  »

Certains opposent la violence de l’islamisme pour nier le parallèle. Dans son livre posthume, le rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, Charb s’interroge [6]  : «  En 1931, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe  ? Des djihadistes juifs menaçaient-ils d’instaurer l’équivalent de la charia en Libye, en Tunisie, en Syrie, en Irak  ? Un rabbin Ben Laden avait-il envoyé un biplan s’écraser contre l’Empire State Building  ? […] En 1931, l’intégrisme juif n’était pas ce qu’est au XXIe siècle l’intégrisme musulman.  » À quoi, par avance, Ilan rétorque  : «  Cette apparente réalité, criante, bruyante, sanglante, de l’islamisme bête et méchant d’Al-Qaida est bien sûr l’ultime argument opposable au parallèle entre la judéophobie et l’islamophobie. Car les crimes des “islamistes”, le massacre systématique des innocents, sont bel et bien réels, alors qu’aucun juif en tant que tel n’a jamais revendiqué le moindre crime transformant les antisémites en victimes ou leur permettant de se présenter comme tels. Il convient de replacer cette apparente différence dans le contexte de l’antisémitisme lui-même  : certes, les Juifs “en tant que tels”, en Europe, avant la seconde guerre mondiale, ne posent pas de bombes dans les lieux publics. Les “terroristes” d’alors, anarchistes, sociaux-révolutionnaires ou indépendantistes, pratiquent au pire l’assassinat politique, avec ou sans “dommages collatéraux”, dans des proportions que l’horreur contemporaine fait apparaître comme bénignes. Mais le discours antisémite, culminant dans le narratif nazi, attribuait aux Juifs, sans nul besoin pour ces derniers de revendiquer quoi que ce soit “en tant que tels”, toutes les violences sociales et politiques qui secouent la société bourgeoise, à commencer par le communisme lui-même, accusé de fomenter partout le désordre et la terreur.  » Les Juifs, continue Ilan, «  étaient également accusés d’être coupables de tous les méfaits du capitalisme. Ils étaient par ailleurs censés être les fauteurs de la guerre et donc redevables de toutes ses horreurs, des destructions, de la mort et des souffrances de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Conjugué à la vieille accusation théologique chrétienne de déicide, ça fait, dans le fantasme populaire, un impressionnant palmarès de charges criminelles.  »

Un débat a surgi, notamment en France, sur le philosémitisme des Etats occidentaux [7]. Il mérite d’être mené, loin des réactions caricaturales et des accusations d’antisémitisme qui, à force d’être rabâchées, perdent toute force [8] Car ce philosémitisme n’est qu’une nouvelle forme de mise à l’écart des Juifs qui ne sont toujours pas considérés par les gouvernants comme des citoyens «  ordinaires  », comme des Français, des Allemands, ou des Américains «  à part entière  ». C’est d’ailleurs au nom de ce philosémitisme que l’on peut, comme l’écrit Ilan, «  impunément prétendre et écrire que le peuple palestinien n’existe pas, insulter l’islam et nier l’histoire des peuples autochtones des trois quarts de la planète, du moment qu’on confesse l’Holocauste et qu’on le reconnaît comme objet historique par les tribunaux, qui s’érigent en gardiens de la vérité historique, et qu’ils protègent tout à la fois de la recherche et de la comparaison  ». On pardonnera à Jean-Marie Le Pen tous ses excès sur l’islam, son islamophobie radicale, sa dénonciation des «  invasions musulmanes  », mais aucun dérapage sur la Shoah.

L’urgence est là. La crise économique et sociale, le chômage de masse, la montée de l’extrême droite en Europe évoquent les signes inquiétants des années 1930. Que faire dans ce contexte où s’affrontent un bloc dit occidental et des mouvements comme Al-Qaida et l’Organisation de l’Etat islamique  [9] ? Choisir le non-alignement, comme les Etats indépendants l’avaient fait lors de la conférence de Bandung en avril  1955, il y a soixante ans, refusant les choix binaires entre le communisme et le «  monde libre  », répond Ilan en conclusion de son livre. «  Il y a la nécessité pour les peuples, les gouvernements, les Etats, mais aussi pour les sociétés dites civiles, et donc pour les individus aussi, d’un nouveau non-alignement. Certes, comme nous l’avons vu tout au long de cette réflexion, la structure de la guerre globale actuelle diffère amplement de l’affrontement des blocs qui a marqué le XXe  siècle. L’Ennemi, ici, est invisible. Guerre mondiale et globale, mais contre un phantasme, contre l’hologramme incessamment projeté d’un épouvantail assisté par ordinateur. Pourtant, ses effets sur la société contemporaine sont parfaitement comparables, et la nécessité de refuser la logique de la guerre est absolument identique. Tout d’abord parce que l’identification avec l’un ou l’autre des “camps” en présence est impossible. Il s’agirait de choisir entre la peste et le choléra.  » Cette voie est bien sûr la plus difficile à choisir, la plus périlleuse, celle où l’on recevra des coups de tous les côtés, des partisans de chacun des deux camps, mais aussi la seule qui permet d’entrevoir un meilleur avenir pour l’humanité. Et personne ne s’étonnera qu’Ilan nous incite à l’emprunter.

Après Charlie. La France, les musulmans et l’islamophobie

Débat autour d’Emmanuel Todd, animé par Alain Gresh, Avec Ismahane Chouder, vice-présidente d’Islam & laïcité

Vendredi 26 juin, Bourse du travail de Saint-Denis 9-11 Rue Génin, 93200 Saint-Denis. Métro Saint-Denis Porte de Paris De 18h30 à 21h

Après l’attaque contre Charlie-Hebdo et l’hyper-Cacher et la mobilisation du 11 janvier 2015, le débat sur les musulmans et leur place dans la société française a été relancé. On sent monter un discours de haine qui n’est plus le seul fait de l’extrême droite ou même de la droite. Cette islamophobie se traduit par des agressions plus nombreuses et une politique de l’Etat qui favorise, voire organise, les discriminations à travers les politiques publiques. Le livre publié par Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? a soulevé une levée de boucliers, des polémiques et des questions que nous vous appelons à discuter.

Notes

[1] Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche, La Découverte, 2010.

[2] Lire « “Guerre contre le terrorisme”, acte III », Le Monde diplomatique, octobre 2014.

[3] Voir le dossier du Monde diplomatique de février 2015, « Attentats de Paris, l’onde de choc ».

[4] Lire Patrick Haimzadeh, « En Libye, ce n’est pas le chaos, c’est la guerre », Le Monde diplomatique, avril 2015.

[5] La partie qui suit et les citations sont tirées de Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les liens qui libèrent, 2009.

[6] Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Echappés, 2015.

[7] Lire Houria Bouteldja, « Racisme(s) et philosémitisme d’Etat ou comment politiser l’antiracisme en France ? », Parti des indigènes de la République, 11 mars 2015.

[8] Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), « “Non au philosémitisme d’Etat” : un slogan indigne ! », 7 avril 2015.

[9] Lire Julien Théron, « Funeste rivalité entre Al-Qaida et l’Organisation de l’Etat islamique », Le Monde diplomatique, février 2015.

 

Pas les intellectuels, leurs intellectuels, les autres sont condamnés au silence… et nous revendiquons le droit à la parole malgré eux…

VOILA POURQUOI MARIANNE ET MOI AVONS DECIDE DE RENONCER A NOS DROITS D’AUTEUR

Photo de Gawell Stars.

Photo de Gawell Stars.

La boucle est bouclée, après avoir assuré une censure d’autant plus totale des intellectuels qui ne sont pas dans leurs lignes… Ils s’étonnent… Aucun de ces individus n’a un talent qui expliquerait une telle hégémonie, pour aucun d’entre eux ne se pose même le dilemme qui nous hante à propos d’un Céline ou d’un Heidegger, francs salauds et incontestable talent… L’un excuserait-il l’autre? Là pas le moindre problème de ce style ce sont de modestes tâcherons comme il y en a tant… Leur domination n’a aucune autre excuse que celle d’un choix médiatique, c’est-à-dire capitaliste… Un dévoiement permanent des débats vers l’inessentiel et le banal. Donc la censure, l’étouffoir, comme il y en a eu peu d’exemple en France même sous la royauté…

Censure d’autant plus totale que désormais ce qui fut le parti communiste et son journal l’Humanité a renoncé à se battre, interdit à la fête de l’humanité les auteurs qui dérangent. Il n’y a plus de lecteurs exigeants, on se contente le survol d’un livre, les pages piquées au hasard, dans un style emprunté à Libération, là aussi l’uniformisation est totale… Les communistes se considèrent au meilleur des cas comme des chefs d’œuvres en péril dont il ne faudrait pas oublier le passé. Ce dont ils ne se rendent pas compte et rien n’est fait en ce sens, c’est leur utilité aujourd’hui. Combien on a besoin d’eux pour les luttes sociales, pour la paix, mais aussi pour l’affrontement des idées qui est aussi une matière de paix sociale.

Alors oui ce combat à quelques-uns nous avons décidé de le mener avec votre aide à vous tous, non seulement pour ceux qui continuent à porter certaines exigences mais pour offrir à d’autres un cadre qui permettra à de jeunes rebelles l’épanouissement, le choix de leur propre voie.

NOUS CONSIDERONS APPARTENIR A UN COLLECTIF QUI A CHOISI DE FAIRE ENTENDRE D’AUTRES VOIX.

Marianne et moi après une discussion avons décidé de renoncer à nos droits d’auteur sur notre livre URSS, vingt ans après, retour d’Ukraine en guerre. Pourquoi?
1) Parce que nous sommes convaincues que ce livre est important pour l’idéal de notre vie et que nous voulons nous battre pour sa diffusion sans que cette bataille puisse prêter à confusion sur nos intérêts réels. Nous pensons que sans un peuple dont la langue est le génie, il n’y a pas d’intellectuels, pas d’écrivains, pas d’artistes, l’art s’étouffe de cet absence de contact, il court après les transgressions stupides. Mais il y a aussi la réciproque, quand un peuple souffre qu’est-ce qu’un intellectuel qui ignore cette souffrance? Ce combat entre petits et grands intellectuels et la classe ouvrière, ce que jadis on appelait l’alliance est la nôtre, il ne souffre aucune ambiguïté.
2) Pourquoi donc notre livre est-il important à ce titre ?  parce qu’il rétablit un certain nombre de faits qui ont été tronqués sur la manière dont les petites gens ont vécu l’Union soviétique. Et il le fait loin de toute hagiographie, en exposant les contradictions et les problèmes qui encore aujourd’hui travaillent l’espace post-soviétique. Le lecteur est convié à se faire une opinion par lui-même sur ce qui reste de la première expérience socialiste mais aussi sur le fascisme, la guerre toutes ces plaies qui s’abattent sur le continent européen. Il ouvre le dialogue avec ces communistes, ces petites gens en état de survie non à la recherche d’un modèle mais en confrontant des expériences pour faire face ensemble à ce qui nous menace. Le capitalisme n’a plus d’issue, c’est le socialisme ou la barbarie alors que chacun se confronte avec l’expérience réelle, les avancées actuelles et témoigne d’autre chose que de son ego, son enflure individuelle et de tribu bobo. Oui nous voulons comprendre pas par nostalgie mais pour qu’il existe une perspective.
3) Mais peut-être le plus important n’est pas dans nos scrupules d’auteur à confondre militantisme et rentabilité, nous ne pouvons le faire que parce que nous avons de modestes pensions d’enseignantes à la retraite et ceux qui n’ont rien d’autre sont parfaitement habilités à vouloir de ces droits. D’ailleurs nous envisageons pour nos futurs témoignages dans le Donbass, en Asie centrale et en Sibérie de proposer que l’on se cotise pour nous aider.
4) Le plus important est pour nous le projet porté par les éditions Delga, il reste le seul qui a le courage d’affronter les mensonges, les préjugés et à le faire avec des livres et des auteurs d’une grande qualité. C’est une entreprise qui peu à peu s’articule avec d’autres formes de réflexions exigeantes, des librairies, des municipalités et leurs politiques culturelles, des séminaires de recherche…
Nous pensons en particulier, mais il faudrait citer tout le catalogue, à ce livre d’une grande importance, un livre d’un chercheur américain qu’il faut absolument aider à percer le mur du silence et qui s’intitule « Khrouchtchev a menti ».

Voilà c’est pour toutes ces raisons que Marianne et moi renonçons à percevoir des droits d’auteur éventuels. Si notre livre marche bien comme cela s’annonce, il aidera cet éditeur courageux à publier d’autres titres utiles jouissant d’une moindre audience pour le moment. Nous voulons marquer par ce choix notre appartenance à la nouvelle bataille du livre.

Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop

 

Mort sur le Dniestr par Jérôme Skalski

Voici l’article de l’humanité, ce qui me réconcilie avec lui ce sont les interventions auxquelles il donne lieu sur la page de l’Huma et qui toutes reflètent mes excessives exigences concernant ce qui doit intéresser les communistes, c’est-à-dire ce qui va les aider dans leur action pour la paix et la justice. Sans ces combats, les communistes perdent toute utilité pour les victimes de l’exploitation, les opprimés, de leur pays et du monde. Outre le fait qu’en Ukraine, les communistes meurent, sont criminalisés et les nazis réhabilités. Mais je suis probablement la pire des enquiquineuses. En tous les cas,je ne suis pas d’accord pour mettre en cause le journaliste, c’est quelqu’un de courageux et qui subit une pression visiblement, il répond à une situation interne et il tente de nous faire passer en contrebande en nous déguisant avec des références culturelles qui sont faites pour la rédaction de l’Huma et pas pour le public auquel il devrait s’adresser… C’est ça le tragique un type courageux et intelligent obligé de maquiller ses propos à cause de ce qu’est l’Humanité aujourd’hui…  (Danielle Bleitrach)

Mort sur le Dniestr

Jérôme Skalski
Vendredi, 22 Mai, 2015
L’Humanité
Dans leur récit de voyage, Marianne Dunlop et l’historienne et sociologue Danielle Bleitrach rapportent une série de témoignages sur l’Ukraine et la Crimée qui tranchent avec la version médiatique dominante sur les récents événements. URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop. Éditions Delga, 243 pages, 19 euros.

Il fut un temps où les récits de voyages faisaient partie des documents de premier ordre dans la connaissance des événements  lointains. Le siècle de l’esprit positif et de la presse écrite lui donna ses lettres de noblesse en lui associant le souci de l’exactitude et de l’actualité. En France, c’était la Revue des deux mondes crée en 1829 qui en donnaient les relations les plus appréciées. Elle était même un modèle du genre avant que le grand récit qu’elle rapportait ne se découvre sous de précieuses reliures de cuir. Les grandes et petites signatures qui se rencontrent à la fréquentation de ces chroniques sont souvent celles que l’historien aborde avec le plus de plaisir et d’intérêt dans son travail de critique rongeuse à la recherche de la « vérité historique ».

C’était l’époque où l’avidité de savoir rencontrait la rareté des informations et le délai propice à la réflexion. La notre est celle de leur surabondance – du moins apparente –  et d’un temps qui, désespérément, ne nous laisse quelque fois que le délai de faire entendre un cri de canari du fond de mine à l’affût d’un danger mortel plus ou moins fantasmé. 
 
Dans L’Urss, vingt ans après publié aux éditions Delga, on appréciera donc tout d’abord l’usage de du temps et de la méthode. Une méthode faite de rencontres lentement pétries au cours de leur voyage par deux Dames avouant un âge avancé – c’est ainsi qu’elles se présentent – qui nous font découvrir des voix venues de Crimée, d’Odessa ou de Moldavie. Des voix inouïes sinon plus que rares. Des voix « d’en bas », rapportées par deux Dames à l’écoute d’une version de l’histoire des récents événements d’Ukraine et de Crimée qui tranchent violemment avec le « storytelling » médiatique convenu. Vous connaissez l’histoire… Il était une fois, en Ukraine, de gentils démocrates amis des gentils occidentaux et de vilains ogres moscovites et de méchants urss russes – pardon ! de méchants « ours » russes… 
On appréciera aussi le sens de l’enquête et – paradoxalement – le fouillis fiévreux des deux Dames détectives. Mais n’en dévoilons pas trop.

Imaginez-vous au détour d’un chemin un peu austère de la côte crénelée du Devon. Vous faites une halte au pub anglais pour vous réchauffer auprès d’un thé à la Bergamote. Le lieu est décoré de dentelles et de porcelaines chinoises. Deux Dames assises à côté de votre table vous parlent de leur récent voyage au pays des soviets et des milles péripéties et événements qu’elles ont vécus. La lande se couvre d’un voile menaçant que fait vibrer leur récit. Il y est question de crimes et de sang, de mensonges et de trahisons. Il y est question de meurtres sur lesquels les yeux de juges, de prêtres et de policiers se sont complaisamment fermés. Bien sûr, en sortant de l’Old Swan, votre voisin de table goguenard ne manquera pas de vous suivre, de vous tirer par la manche et de vous rappeler que ces vénérables Dames semblent avoir oublié que l’Urss n’existe plus depuis belle lurette.

Profitez en pour lui rappeler ce bon mot de la créatrice de Miss Marple et de Miss Lemon sur la presse : « les journaux brillent rarement – si toutefois ils le font jamais – par l’exactitude de leurs renseignements.» – L’occasion de faire fonctionner ses petites cellules grises. Entre les muffins, le thé noir Darjeeling, un récit de voyage entièrement recopié  à la plume sergent majorjouant cartes sur table.

Commentaires

Hervé Fuyet

URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop. Éditions Delga, 243 pages, 19 euros. Jérôme Skalski fait d’une plume alerte une critique un peu ironique et très légère du livre dans L’Humanité du 21 mai 2015. Le livre de Danielle et Marianne soulève pourtant des questions lourdes et profondes sur l’Ukraine, la Russie, et la Chine. Curieusement, le journal catholique La Croix nous informe souvent mieux de la nostalgie russe pour l’Union Soviétique et de l’ intérêt pour un retour du socialisme en Russie que notre journal L’Humanité!!! Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop ont fait courageusement du journalisme de terrain. Ces deux camarades sont âgées peut-être, mais très en phase avec la jeunesse russe si on en croit le sondage publié par La Croix ( http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/La-nostalgie-russe-vingt-cinq-ans-apres-la-chute-de-l-URSS-2015-05-15-1312640). Elles font aussi preuve d’un profond internationalisme vis-à-vis du Parti communiste de la Fédération de Russie ,du Parti communiste de l’Ukraine du Parti communiste chinois et autres « partis communistes de nouvelle génération » en pleine croissance. . Vous citez, avec ce qui peut passer pour une ironie un peu condescendante, dans votre critique du livre de Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop « ce bon mot de la créatrice de Miss Marple et de Miss Lemon sur la presse : « Les journaux brillent rarement – si toutefois ils le font jamais – par l’exactitude de leurs renseignements. » Est-ce que c’est un début d’autocritique, Jérôme Skalski? Si c’est le cas, bravo!

biezbojnik

Une autre citation celle du détective Sherlock Holmes à propos du travail de transfiguration des réalités auquel les médias se livrent journellement: « La difficulté consiste à distinguer la structure des faits — des faits absolument indéniables — des embellissements auxquels se livrent les esprits spéculatifs et les journalistes (from the embellishments of theorists and reporters)

biezbojnik

Certes l’URSS n’existe plus, mais ceux qui se rendent assez souvent en Russie ou dans l ‘une des 14 autres Républiques soviétiques devenues indépendantes, savent à quel point l’effort d’y construire une société libérée des tares du capitalisme a laissé ses marques toutes loin d’être négatives. On a beaucoup moqué y compris, к сожалению, dans l’Huma la fameuse évaluation de Georges Marchais, celle du « bilan globalement positif ». En vérité pour en discuter souvent avec des Russes, des Ukrainiens, des Lettons y compris de la génération de la katastroïka beaucoup continuent de penser que l’URSS avait plus de points positifs que négatifs. Même si il est vrai très peu d’entre eux rêvent d’un retour aux années d’avant la dislocation opérée par Gorbatchov. Mais il y a bien place et nécessité « 20 ans après » en Russie comme partout ailleurs à une véritable perestroïka, reconstruction du socialisme.
 
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Publié par le mai 24, 2015 dans compte-rendu de livre

 

Où est Charlie ? Ce que montrent réellement les cartes d’Emmanuel Todd –

 https://mondegeonumerique.wordpress.com/2015/05/19/ou-est-charlie-et-si-les-cartes-du-11-janvier-demmanuel-todd-montraient-tout-autre-chose/

Le livre d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, paru il y a quelques jours a suscité de nombreuses controverses. Todd a cartographié les tailles des manifestations du 10 et 11 janvier en réaction à l’attentat de Charlie-Hebdo et du supermarché Hypercasher. Il a ensuite analysé les corrélations entre la participation aux manifestations avec des paramètres sociologiques et religieux pour les différentes villes françaises. Il en a tiré une interprétation à contre-courant des idées reçues.

Cette manifestation massive ne serait pas l’expression de l’esprit des lumières, de la défense de la république et de la liberté d’expression ou une dénonciation de l’antisémitisme. Elle marquerait au contraire l’émergence d’un nouveau bloc hégémonique qu’il nomme MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) qui entend se dresser contre l’islam, religion portée par un groupe minoritaire et défavorisé. Les marches du 10-11 janvier seraient « la manifestation » d’une crise identitaire, une perte de sens, le creusement d’un vide métaphysique ouvert par le recul du christianisme qui déséquilibre aussi le socle égalitaire et plus anciennement déchristianisé du territoire. Ce bloc serait à la conjonction des forces qui avaient autrefois soutenu l’Église catholique et des classes sociales moyennes et supérieures, européistes et libérales, qui dominent la France depuis Maastricht.

Cartlibe

Cette thèse a soulevé de nombreuses critiques sur les a priori théoriques ou les raccourcis dans le raisonnement. Ma réaction a été de reprendre pas à pas le travail de constitution et d’analyse des données de E. Todd sur les manifestations du 10 et 11 janvier, de discuter ses résultats, de critiquer l’insuffisance de ses interprétations et d’en proposer d’autres. En effet,comme le dit Jacques Lévy dans Libération du 4 mai, Todd a l’honnêteté rare de fournir une partie des données qui ont servi à sa démonstration et donc de soumettre à la critique son travail. Il m’a semblé utile au débat de reprendre la balle au bond et de revenir à la base du livre, les données.

J’expose dans ce billet les principales conclusions d’un texte plus long, téléchargeable en pdf et je vais placer en ligne les données au format R et Philcarto, pour ceux qui souhaiteraient contrôler ou poursuivre l’analyse. Il s’agit en effet d’un premier travail à approfondir.

La constitution des données

Cartmanif

E. Todd a pris comme source principale la carte publiée dans Libération le 12 janvier qui compile les comptages du Ministère de l’Intérieur. Il a rapporté ce chiffre à la population totale de l’Aire urbaine où la manifestation a eu lieu pour obtenir un taux de manifestants. J’ai corrigé certaines erreurs de report, à Aix-Marseille par exemple. J’ai aussi remplacé les valeurs forfaitaires de 1000 participants attribuées par Todd aux manifestations dont le comptage n’avait pas été communiqué par celles que j’ai trouvées dans les articles en ligne de la Presse régionale.

J’ai aussi complété la liste des 85 villes choisis par Todd, qui me semblaient générer un biais systématique en faveur des plus grandes agglomérations, susceptible de saper la validité des calculs.Après avoir repéré 153 manifestations avec comptage, j’en ai gardé 116 comportant plus de 50 000 habitants, et dont le taux de manifestants ne dépassait pas le plus élevé admis par Todd (Cherbourg = 21,4%). La validité de ce taux est difficile à évaluer. Si les comptages de chaque manifestation sont vraisemblablement surestimés, le nombre de manifestations est, lui, sous-estimé par l’échantillon retenu. Par ailleurs, le taux de manifestants est calculé par rapport au total de la population de l’Aire urbaine, dont on suppose qu’il représente correctement l’aire d’attraction de la manifestation sans bien savoir ce qu’il en est.

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La Figure 2 présente pour ces 116 villes le nombre de manifestants et leur proportion par rapport à la population totale de l’aire urbaine de référence. Pour faciliter la lecture, j’ai produit une carte par interpolation des valeurs des 116 villes qui permet de visualiser les taux de manifestants sous forme de surface continue au lieu de points (Figure 3). Cette surface est une construction mathématique donc artificielle, mais elle donne mieux à voir les structures géographiques et la logique régionale, si elle existe, du phénomène étudié. Elle montre la répartition très différenciée de l’intensité de la participation à la manifestation dans l’espace français, avec une intensité plus forte dans quelques grandes villes, dans l’Ouest, et sur une diagonale située à l’ouest du Rhône allant de Clermont-Ferrand aux Pyrénées.

Les analyses

On trouvera dans le texte à télécharger le détail des calculs effectués à partir des deux échantillons : les 85 aires urbaines de Todd et les 116 que j’ai constituées. Je ne reprend dans ce billet que les seconds. D’une manière générale, mes calculs confirment ceux de Todd en atténuant les niveau des corrélations. Une corrélation signifie que les deux séries de chiffres peuvent être associées, qu’elles varient dans le même sens (corrélation positive) ou en sens inverse (corrélation négative). Elle s’évalue entre deux variables quantitatives par un taux de corrélation r situé entre -1 et 1 et un coefficient de détermination , qui exprime en pourcentage la part de la variation d’une variable qui serait déterminée par l’autre. Quand une des variables est qualitative, l’analyse de variance est utilisée pour valider que les écarts de moyenne entre les groupes qualitatifs sont statistiquement significatifs.

Les chiffres montrent un effet indéniable des deux indicateurs sociaux dans la participation  aux manifestations, plus liée au faible taux d’ouvriers (r = -0,44) qu’à un fort taux de cadres et professions intellectuelles (r = 0.25 avec une significativité plus faible). Même s’ils sont significatifs, ces coefficients expriment des effets assez faibles : de 20 % pour la part d’ouvrier et 8% pour la part de cadres et professions intellectuelles.

Il n’est pas facile de reproduire les calculs de E. Todd sur « l’empreinte catholique » des manifestations. Il utilise pour ses 85 villes deux variables très proches: le caractère catholique de la ville et son « empreinte catholique » évaluée selon trois modalités : faible, forte et insignifiante, qu’il semble tirer d’une interprétation personnelle de ses cartes et de ses travaux antérieurs. Une adaptation aux 116 villes à partir de la carte de la pratique religieuse en 2009 (page 40) confirme les différences repérées par Todd, encore une fois dans un mode atténué. Les villes classées comme catholiques ont un taux de manifestants plus élevé que les autres: 11,2 % en moyenne contre 7,7 %. Cet écart de moyenne est statistiquement significatif, même s’il est faible (F = 12,8 %). Une légère sur-participation à la manifestation dans les villes de tradition catholique semble confirmée mais il est moins justifié par un traitement statistique que par une typologie du recul du christianisme que Todd sort un peu de son chapeau. Par ailleurs, attribuer un type de prégnance du catholicisme à une aire urbaine aussi vaste et composite que celle de Lyon est aller vite en besogne. La carte des taux de manifestants montre d’ailleurs bien que les trois grandes zones d’obédience catholique (Bretagne et Vendée, frange sud-sud-est du massif central et Alsace plus Est) ont manifesté les 10-11 janvier dans des proportions très variables.

Il est aventureux de cumuler statistiquement ces trois effets, car les indicateurs sont eux-mêmes corrélés. Le modèle statistique global reste assez peu déterminant, même s’il est validé statistiquement : moins de 30 % de la variation du taux de manifestants peut être expliqué par ces trois variables ensemble. Et comme le remarque E. Todd lui-même, l’effet de la part des cadres n’est pas significatif dans cet ensemble.

Critique

Après correction de certaines valeurs et augmentation du nombre d’observations, les corrélations calculées par E. Todd sont atténuées mais validées. Elles permettent d’affirmer que dans cette manifestation d’une ampleur historique, la mobilisation a été un peu plus intense dans certains territoires à forte tradition historique catholique, mais pas dans tous, dans les agglomérations plutôt faiblement ouvrières et, dans une moindre mesure, là où les cadres et professions intellectuelles sont les plus présents.

Peut-on en conclure de ces données qu’elles constituent la preuve (ou le symptôme ?) de la formation de ce nouveau bloc hégémonique MAZ (classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies) ? Non, sauf à tomber dans ce qu’on appelle l’erreur écologique qui consiste à prêter aux individus des corrélations mesurées sur des agrégats d’individus. Notre analyse statistique ne porte pas sur des personnes, mais sur des entités géographiques, les aires urbaines, qui sont socialement composites. De la corrélation entre un plus grand taux de cadres dans l’aire urbaine et un plus grand taux de manifestants, on ne peut en déduire que les cadres sont les plus nombreux parmi les manifestants. C’est possible mais rien ne le prouve. Dans les villes où vivent un grand nombre de cadres, il est aussi possible que toutes les couches sociales manifestent plus. Rien ne permet de trancher. Tout ce qu’il est raisonnablement possible d’affirmer est qu’il y a une association géographique ou spatiale entre le taux de manifestants et la part de telle ou telle catégorie sociale.

En tirer des conclusions définitives sur la composition sociale de la manifestation est une erreur de raisonnement que Todd commet assez régulièrement. Ainsi, il juge inutile un calcul de corrélation du taux de manifestants avec la part de personnes âgées, car ceux-ci ne seraient pas en état physique de manifester (p. 82). Or le même raisonnement que pour les cadres s’applique. On peut plus manifester dans les zones démographiquement âgées  sans que ce soit les personnes âgées qui manifestent. Le cas des catholiques zombies est aussi très discutable. Nulle part dans les statistiques, cette catégorie ne décrit des individus. Todd construit ce mystérieux indicateur de zombitude catholique pour décrire les villes marquées par un recul du christianisme, puis transfère l’étiquette aux manifestants qui parcourent les rues.

E. Todd ne peut pas documenter une participation différenciée des groupes sociaux ou religieux à la manifestation. Alors qu’il entend proposer une interprétation sociologique des marches du 10 et 11 janvier, ses données ne lui permettent qu’une analyse géographique. En procédant ainsi, non seulement il prête le flanc à une critique fondée, mais, en plus il ne tire pas parti de données susceptibles d’analyses très intéressantes.

Où est Charlie ?

E. Todd met en évidence et valide un fait non perçu jusqu’alors : l’intensité de la mobilisation des 10 et 11 janvier n’a pas été homogène sur l’ensemble du territoire. Comment interpréter ces différences géographiques ? L’idée est de prolonger la méthode de corrélation avec des paramètres simples que E. Todd n’a pas explorés.

D’autres corrélations

Il existe une forte corrélation positive et significative du taux de manifestants avec la part que représentent les diplômés de l’enseignement supérieur court ou long dans la population non scolarisée de plus de 15 ans des aires urbaines. Le coefficient de corrélation est de 0.40, c’est à dire qu’il se situe à un niveau à peine plus faible que celui, en sens inverse, de la part des ouvriers (-0,44). Peut-être est-ce moins la dimension sociale de l’aire urbaine qui serait importante pour l’intensité de la manifestation que la structure de ses diplômés. En effet l’association est beaucoup plus forte avec les diplômés qu’avec les cadres et professions intellectuelles (0.25), même si ces deux variables sont très fortement corrélées entre elles (0.92).

Une autre corrélation est aussi significative et assez forte mais en sens inverse, celle avec le taux de chômage de l’aire urbaine (r = -0,38). Plus le taux de chômage est élevé dans l’Aire urbaine, plus le taux de manifestants est bas. Le taux de chômage est aussi corrélé positivement mais faiblement avec le % d’ouvriers (r = 0,25). En revanche l’association inversé du taux de chômage avec la proportion de diplômés du supérieur est forte : -0.48.

Enfin la corrélation du taux de manifestants avec le score du Front National aux Européennes de 2014 (source : Observatoire des votes) est inverse et très forte (-0,48). C’est même la plus forte constatée jusqu’à présent. Le vote FN est bien associé à une plus faible participation aux manifestations. Il est aussi significativement corrélé avec la part des ouvriers dans l’aire urbaine (0,34). Mais une autre corrélation inverse, plus faible (-0.28), mais significative existe avec l’abstention au scrutin européen de 2014 (et aussi aux départementales de 2015). L’abstention est elle-même corrélée au vote FN et à la proportion d’ouvriers.

Une typologie

On peut tenter une classification ascendante hiérarchique (CAH) de manière à obtenir une typologie des 116 aires urbaines en fonction de tous les indicateurs passés en revue dans ce billet : MANIFPC (% de manifestants), OUVRIERPC (% d’ouvriers dans l’aire urbaine, CADISUP (% de cadres et professions intellectuelles), Popscolsup (% de diplômés du supérieur), ChomagePC (% de chômeurs), ABSPCEURO20 (% d’abstention aux élections européennes de 2012 et FNPCEURO20 (% de votes FN aux européennes). La classification regroupe par classes les aires urbaines en fonction de leurs « profils » selon les différents critères. Même si l’appartenance d’une aire à une classe ou à l’autre peut se jouer parfois à peu de choses et dépend du nombre de classe choisi, cette approche nous libère des corrélations globales pour distinguer les villes qui se ressemblent de celles qui se distinguent.

CAHprofil

Sur la Figure 4, les aires urbaines  en rouge, vert et bleu clair ont plus manifestées que la moyenne, contrairement à celles en bleu foncé, jaune et rose. Les aires de la classe 1 en rouge associent à  ce fort taux de manifestants : un faible taux d’ouvrier, un fort taux de cadres et de diplômés, un taux de chômage, un vote Front National et une abstention inférieurs à la moyenne. Il s’agit pour la plupart des grandes villes françaises, hormis Lille, Strasbourg, Marseille, Nice qui sont dans la classe 5 en rose. Celle-ci se distingue par des taux de manifestants faibles, relativement plus d’ouvriers, un peu moins de cadres et de diplômés. La classe 2, en bleu foncé offre un profil opposé à la classe 1 : faible taux de manifestants, ouvriers, chômeurs, vote FN et abstention plus nombreux, moins de cadre et de diplômés. Elle caractérise les villes du Nord, ainsi que Le Havre, Mulhouse, Belfort et, dans le Sud Bézier et Avignon. La classe 3 en vert correspond aux aires urbaines avec un très fort taux de manifestants, un fort taux de chômage et un fort vote FN, mais moins élevé en moyenne que dans la classe bleue. Les villes de cette classe ont aussi moins d’ouvriers et une abstention plus faible. La plupart  sont situées sur le littoral méditerranéen, sauf Cherbourg et Rochefort. La classe 4, en jaune, est une version atténuée de la la classe 2 (bleue) : moins de manifestants que la moyenne mais aussi un vote Front National plus faible. Elle regroupe essentiellement les plus petites villes du centre  de la France continentale, plus Bastia et Ajaccio. Enfin la classe 6, en bleu clair, caractérise les aires urbaines à fort taux de manifestants, mais qui se distinguent des rouges par leur plus faible part de cadres et de diplômés. Elles ne sont présentes que dans l’Ouest, Gap excepté.

CAHcarte

Une autre piste d’explication

Elle est moins originale, moins anthropologique et fracassante, mais plus pragmatique et peut-être plus juste. Les aires urbaines qui ont le moins manifesté sont celles qui sont les plus ouvrières, les moins diplômées, où le chômage est le plus élevé et où l’on vote le plus pour le Front National, tous ces critères ayant tendance à être associés entre eux. Cela ne veut pas dire que les chômeurs, les ouvriers, les non diplômés et les électeurs du Front national n’ont pas manifesté, mais que ce cocktail d’indicateurs est associé dans les lieux avec la mobilisation dans les manifestations. Quel sens cela peut-il avoir ? Peut-on envisager que la faible participation aux manifestations du 10-11 janvier se situe en continuité directe du désintérêt envers les institutions, la vie politique traditionnelle, les élections et le débat politique classique ? La corrélation avec le taux d’abstention aux élections et le vote Front National peuvent être vus comme un signe de cette distance au système politique « classique » dans les zones marquées par une forte pauvreté, un fort chômage et une sortie rapide du système scolaire. Ce que montrent ces cartes c’est donc peut-être d’abord la variation locale de ce sentiment citoyen, de cette conscience de faire partie de la Cité, qui conduit à venir occuper la rue un jour de janvier, cet espace public concret perçu ce jour-là comme le prolongement logique de l’espace public abstrait de la délibération politique nationale.

Conclusion

Il y avait de multiples raisons de marcher ces deux jours d’hiver : l’émotion devant des meurtres de sang-froid, une solidarité avec les victimes, le refus de la barbarie, de l’horreur, du terrorisme, la conjuration d’un antisémitisme renaissant, la défense de la laïcité, de la liberté d’expression et/ou du droit au blasphème, la proximité avec des créateurs populaires exécutés lâchement, une volonté patriotique d’affirmer aux yeux du monde que la France n’avait pas peur, qu’elle était unie, et aussi peut-être, bien que non exprimée, une haine cachée des religions en général et de l’islam en particulier … Symboliquement, le slogan qui avait éclos et qui s’était diffusé en clin d’œil sur la terre entière correspondait bien à cette époque d’individus en réseau. JE SUIS, et pas NOUS SOMMES, Charlie. Symbole non d’un collectif, mais d’un rassemblement d’individus ayant chacun leur propre raison d’être là avec les autres. Affirmer qu’on était Charlie dispensait d’expliciter CE qu’était précisément Charlie, tout en laissant à chacun la liberté de décliner à l’envi le slogan en le spécifiant selon ses motivations ou ses engagements personnels.

Peut-on extraire de ce moment composite un message univoque, au-delà du moment de communion ou de symbole ? Ce rassemblement était-il autre chose que sa propre fin, aux deux sens du mot? Être là, les plus nombreux possibles, c’était l’objectif. Mais était-ce vraiment le signe d’un avenir en construction, qu’il s’agisse de ce fameux esprit du 11 janvier aux atours très politiciens du gouvernement, ou bien du projet politique sinistre et mortifère que prête Todd à un troupeau de moutons mû par un inconscient collectif funeste ?

Ces données et ces cartes compilées à la suite d’E. Todd éclairent différemment le mouvement collectif des 10-11 janvier. Elles lui donnent un caractère moins général, moins abstrait. Elles lui confèrent des contours géographiques, le dessinent différemment en fonction de lieux qui différent forcément par leur composition sociale, leur état économique, leurs tensions politiques et que distinguent d’autres facteurs que les statistiques mesurent plus difficilement : les traditions culturelles, les héritages spirituels … Si on ne sait toujours pas qui est Charlie, on a une idée un peu plus précise des lieux où il s’est trouvé ce jour là.

NB. Les traitements cartographiques ont été réalisés avec le logiciel Philcarto de Philippe Waniez.

 
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Publié par le mai 21, 2015 dans compte-rendu de livre

 

LA BATAILLE DU LIVRE

Je reçois un petit mot d’un lecteur ami qui m’avait demandé comment se procurer notre livre à Marianne et moi. Je lui avais déjà répondu de s’acharner pour le faire par un libraire de sa ville.

Il me répond : Danielle, j’ai commandé votre bouquin à la librairie Guerlin de Reims. En ai profité pour me procurer le dernier de Jean Salem qui était, je ne sais par quel miracle, exposé sur une table…

Ma réponse : formidable, c’est pour cela qu’il y a une bataille du livre à mener à partir des libraires pour les aider à publier des éditeurs courageux, pas des marchands de soupe… parce qu’il ne s’agit pas seulement de notre livre mais de tout un courant de pensée… que de fait on interdit… Comme on tente de convaincre le peuple français que le livre est réservé à une élite qu’il apprend à détester, cela va avec le mépris de l’école, avec ses propres doutes sur lui-même. Ce terme de la bataille du livre, je l’emprunte à Aragon, cette lutte inlassable de l’un de nos plus grands écrivains français pour réconcilier le livre et le prolétaire ; voici un article de l’Humanité qui parle de ce combat qui n’a jamais été pour Aragon de vendre SES livres mais bien au-delà, ce à quoi il avait voué sa vie. Et qui s’appelle la France, sa langue mais aussi son parti communiste Français… Ne jamais baisser le niveau d’exigence mais dans le même temps, comme le disait Brecht qu’Est-ce qu’une littérature, des livres qui sont étrangers au malheur des petits, de ceux qui souffrent… Chercher à recréer un espace commun entre artistes, intellectuels et le peuple c’est une manière essentielle de lutter pour la paix et contre le fascisme…

La bataille du livre chez les mineurs. Aragon 18 articles d’Aragon écrits pour la Tribune des mineurs. Samedi, 5 Janvier, 2008 L’Humanité

Aragon au pays des mines, de Lucien Wasselin. Éditions Le Temps des cerises, 242 pages, 18 euros.

1919, un hiver à Sarrebruck, le bataillon du jeune poète monte la garde au pied d’un puits de mine, les mineurs refusent de descendre… Cette scène banale qui se conclut sans violence est fondatrice de l’engagement politique d’Aragon. « Bien plus tard, j’ai eu l’impression que cette nuit-là avait pesé lourd dans ma destinée », écrit-il dans la Semaine sainte. La lutte des mineurs, symbolisant celle du monde ouvrier, lui fait découvrir que la résistance de ces hommes exprimait « tout ce qu’il y a de grand et de noble dans l’homme ». Il n’est pas alors surprenant que l’imaginaire aragonien soit marqué profondément par le pays des mines. Lucien Wasselin, dans une présentation qui relève de l’essai tant les informations et les interprétations sont riches et précises, met à jour cette présence dans l’œuvre de l’écrivain et comble une lacune des biographes.

Mais Aragon ne serait pas Aragon s’il ne s’impliquait pas personnellement dans son soutien aux mineurs. C’est ainsi qu’en 1946, année où il descend dans un puits de mine, il dénonce dans Ce soir la répression dont ils sont victimes, ce qui lui vaudra des poursuites judiciaires ; en 1949, avec les « Caravanes de la paix », il revient dans le bassin minier où il est ovationné et fait paraître la plaquette le Pays des mines qui rassemble plusieurs de ses écrits. En 1950, Elsa Triolet impulse « la bataille du livre » dont l’objectif est de faire prendre conscience à un large public de la nécessité de lire. Aragon souhaite que cette initiative se développe dans le Nord-Pas-de-Calais et, malgré ses responsabilités nombreuses, accepte de tenir « la charge de critique littéraire et de conseiller en lectures » dans la Tribune des mineurs. Suivront 18 articles, rassemblés par Lucien Wasselin. Cette vue d’ensemble est fort intéressante. Bien sûr on y trouve les préoccupations de l’époque : la défense de la littérature russe, minorée en France quand les publications américaines, même les plus médiocres, inondent les librairies ; le soutien à des romanciers comme Parmelin, Daix, Jouglet ou Gamarra qui, par leurs thèmes, entrent en résonance avec les préoccupations des communistes ; la hantise de la guerre… Mais au-delà de ce qui relève des circonstances, Aragon nous donne une véritable leçon de critique littéraire. Aujourd’hui, il faut l’avouer, certains articles des médias nous tombent des mains alors que le livre commenté peut être estimable. À rebours Aragon sait être passionnant. Il entre dans le vif de l’histoire en créant émotion et suspens, et quand le lecteur est imprégné de l’univers du roman, qu’il est avide d’en savoir plus, il lance des pistes de réflexion, faisant avec subtilité passer ses idées : le réalisme socialiste oui, mais pas clos sur des héros positifs car le malheur, les souffrances sont la réalité et comme tels ont droit de cité ; la moralité, pourquoi pas, mais en finesse, au cours du récit et jamais dans « le ronron final ». La vocation des romanciers selon lui ? Inventer sans cesse des chemins différents contre les « simplificateurs » de la littérature. Autant de coups de patte indirects et récurrents contre Auguste Lecoeur.

En expliquant les qualités et les défauts d’un livre, Aragon apprend aussi à former le goût de ses lecteurs, le lecteur dont le rôle est essentiel puisqu’il finit d’écrire le livre en le lisant. Le ton est vif, chaleureux, jamais condescendant. L’enthousiasme comme les restrictions sont justifiés. L’expression est directe, vivante, sans effets de manches. Connaissant son public, il choisit des livres qui lui sont accessibles mais qui ne sont pas faibles pour autant car le maître dont il fait sa référence première est Stendhal. Tout en servant une cause, Aragon manifeste sa liberté et n’est pas toujours là où on l’attend. Lucien Wasselin nous invite au travers des lectures d’Aragon au plaisir de la découverte. Pour ma part, j’ai fort envie de lire Une place au soleil, de Vera Inber. Marie-Thérèse Siméon

 
 

il faudrait beaucoup de femmes comme vous…

De la part de notre éditeur, un militant, un communiste,
Chers amis,
voici la vidéo tournée ce week-end à Avion (Pas-de-Calais) après l’intervention de Marianne Dunlop pour son livre écrit avec Danielle Bleitrach : « URSS vingt ans après. Retour de l’Ukraine en guerre ».
Salutations fraternelles,
Aymeric

:https://youtu.be/Er4vyfUalGI

Grâce lui soit rendue, Marianne assume la promotion de notre livre pendant le temps où je suis littéralement débordée par les problèmes familiaux, mais j’espère bien la relayer un peu à partir du 30 mai où je serai à Marseille à la fête de Rouge-midi aux Moulins Maurel…

Le 26 juin nous serons toutes les deux à Aix en Provence à la librairie de Provence à 18 heures pour une conférence signature.

Ne pas oublier toujours avec Marianne mais aussi avec Monika, notre franco-polonaise de retour d’un périple en Tunisie puis dans les Balkans et enfin d’Odessa à Moscou pour le jour de la victoire : le 28 mai à la maison des communistes du 20e 3 place des grès 74020 paris à 19h30 (métro porte de Bagnolet ou maraîcher) Dans le cadre des jeudis rouges nous recevrons en invitée principale Marianne Dunlop pour le livre URSS 20 ans après retour de l’Ukraine en guerre écrit avec Danielle Bleitrach. Aymeric Monville des éditions Delga sera présent et sous réserve Vadim de l’huma et / ou quelqu’un du secteur international ( ça peut être utile pour les contacts ;-)) la soirée tournera autour du livre puis nous finirons par donner ensemble tout en continuant le débat.

Comme me disait jadis un communiste historique que je ne citerai pas parce qu’il n’y avait pas le moindre humour dans ses propos: « Il faudrait beaucoup d’hommes comme vous »… Ce que je constate c’est que quand le fascisme et la guerre menacent quelle que soit la période, certaines femmes s’engagent parce qu’elle se sentent de plus en plus concernées par la menace…

Enfin voici en russe la quatrième de couverture de notre livre 4ème de couverture Что стало с Советским Союзом, двадцать лет спустя? В целом ряде репортажей в эпоху воссоединения Крыма с Россией в мае-июне 2014 г мы решили дать слово не громким речам официальных лиц или самопиару « элит », а простым людям. Далее наше расследование привело нас в Одессу, незадолго после бойни в Доме Профсоюзов, а затем в Молдавию, Приднестровье и Гагаузию. Мы хотели знать мнение тех, чьи скупые и шаткие победы называются « хлеб » и « ночлег » каждое утро которых ставит под сомнение наступающий день, когда у твоего порога война, самая страшная из войн – гражданская… Они рассказали нам, чтó для них представляет Советский Союз, как они пережили события на Майдане, восстание в Донбассе и сегодняшнюю катастрофу. Деля с ними хлеб да соль, мы начали разглядывать другую картину, чем та, которая преподносится нашими СМИ… et toujours sur l’Ukraine :

 

La croix du nord :[Portrait] Marianne Dunlop, une Arrageoise au pays des Soviets

http://www.croixdunord.com/portrait-marianne-dunlop-ukraine-98896.html

La femme de 63 ans a collecté des témoignages, de Yalta à Odessa, regroupés dans un livre, URSS : 20 ans après, retour de l’Ukraine en guerre.
Polyglotte (elle parle 10 langues), Marianne Dunlop enseigne la linguistique chinoise à l'université d'Artois.

Polyglotte (elle parle 10 langues), Marianne Dunlop enseigne la linguistique chinoise à l’université d’Artois.

Elle rêvait de se rendre à Sotchi (Russie) en février 2014. Finalement, c’est de sa télévision que Marianne Dunlop suivra la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver. Elle en conserve un souvenir ému : « Les grands écrivains, la conquête de l’espace, les symboles soviétiques… L’histoire d’un peuple passée au crible. Les Russes y ont mis les moyens. »

 « Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’attachement à l’héritage soviétique. À leurs yeux, l’URSS incarnait l’égalité. »

Maîtrisant à la perfection la langue de Tchekhov qu’elle a enseignée dans des lycées d’Avion, Lens ou Arras, elle suit avec une acuité particulière ce qui se joue sur la scène eurasienne depuis une dizaine d’années. Les « révolutions » orange en Ukraine, les troubles en Biélorussie, la guerre en Géorgie (2008), le Tibet, les JO de Pékin… Les versions données de ces événements par les médias russes qu’elles parcourent régulièrement tranchent avec les interprétations imposées par les chaînes d’informations françaises.

À défaut de Sotchi, Yalta !

« Depuis longtemps, je rêvais d’aller sur place pour me rendre compte par moi-même. Mais ça me paraissait improbable, chimérique », souligne-t-elle. Sa rencontre avec la sociologue Danielle Bleitrach va changer le cours des choses. À partir de 2009, Marianne lui adresse des textes traduits du russe. L’intellectuelle provençale s’en sert pour alimenter le blog qu’elle dédie aux questions géopolitiques.

Quand surviennent, en décembre 2013, les événements de la place Maidan à Kiev puis le départ du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, Marianne s’inquiète : « Je ne dormais plus, me réveillant à 3 h du matin pour regarder les chaînes d’infos en continu comme Russie 24. Je pressentais la catastrophe ! » Aussi, lorsqu’en mars 2014, se produit la sécession de la Crimée démocratiquement décidée par ses habitants, la tentation est grande de se rendre sur les bords de la Mer noire. Marianne dans un rôle d’interprète et Danielle dans une posture d’enquêtrice partent, en juin, à la rencontre de la population criméene.

Sur place, elles multiplient les interviews : des ouvriers, des étudiants, des mères de familles, des musulmans, des Tatars, des communistes, des réfugiés du Donbass, des vacanciers se prêtent au jeu. Le succès était tel qu’ils « faisaient la queue comme à confesse », sourit Marianne. Sans doute le besoin de témoigner « sur ce qui se passe vraiment ici » !

Les échanges se font en russe et non en anglais pour éviter « d’être confrontée à la minorité qui se croit partie prenante de l’élite internationale ». Ces interlocuteurs leur disent la « corruption qui régnait en Ukraine du sommet d’un État failli jusqu’à sa base, la folie nationaliste ukrainienne fondée sur l’apologie du nazisme », la panique qui a gagné la population russophone de Crimée lorsqu’une « junte associée à l’extrême droite s’est emparée du pouvoir à Kiev à l’issue d’un coup d’État entériné par les États-Unis et l’Union européenne », la puissance d’oligarques détestés et leur propension à « l’humiliation des plus faibles ».

Leur crainte de subir le même sort que les populations du Donbass bombardées par le pouvoir central de Kiev. Et enfin cette sensation de sécurité qui règne dans la péninsule depuis qu’elle s’est placée sous la protection de la Russie dont la Crimée faisait partie intégrante jusqu’en 1954. « Ce qui m’a le plus frappée, c’est l’attachement de la population à l’héritage soviétique. À leurs yeux, l’URSS incarnait l’égalité, la solidarité et… la Paix », poursuit Marianne. Et de rappeler qu’effectivement, « en mars 1991, la population soviétique, par référendum, s’était, à une large majorité, prononcée pour le maintien de l’URSS ».

À l’époque, ces impressions, puis les observations enregistrées en octobre-novembre 2014 lors d’un second voyage qui les a conduits de Moldavie à Odessa (Ukraine du sud), sont publiées, chaque soir, sur le blog de Danielle. Elles constituent désormais la trame d’un ouvrage passionnant sorti le 1er mai dernier. Tout un symbole !

Jacques Kmieciak

 
 
 
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