Il est toujours périlleux de parler d’un livre que l’on a pas lu, et plus encore de faire semblant d’en délivrer une critique argumentée. C’est pourtant l’exercice auquel s’est essayé Jean-Louis Georget à propos de mon livre le Pays disparu. Sur les traces de la RDA. Il ne l’a doublement pas lu, c’est-à-dire qu’il l’a ouvert si vite que tout ce qu’il en dit est faux ou presque, quitte à me faire dialoguer avec des morts, et que son papier répond à des questions et des problèmes qui ne sont pas les miens. Il présente ainsi mon travail: «Il brosse, en l’illustrant de ses diverses rencontres avec Johanna, Heidrun, Harry ou Olaf, un tableau vivant et désenchanté du Brandebourg». Dommage: je n’ai jamais rencontré Johanna et Harry… parce qu’ils sont morts. Et Olaf non plus, j’explique pourquoi. Je ne brosse aucun tableau du «Brandebourg» car Johanna et Heidrun sont de Saxe, et Olaf et Harry du Mecklembourg. D’ailleurs ce n’est absolument pas mon propos de «brosser un tableau» de quelque région que ce soit. Cette phrase écrite à partir du sommaire d’un seul chapitre sert simplement à essayer de rétrécir le périmètre de l’enquête pour l’affaiblir.

Même erreur à force de vouloir minimiser le travail –«notamment Bochum où est allé Nicolas Offenstadt pour visiter le musée de la RDA».Je n’y suis pas allé pour «visiter le musée de la RDA» mais cinq ans de suite pour suivre les célébrations de l’anniversaire de la fondation de la RDA. Il y a tout un chapitre à ce sujet qui, lui aussi, a dû échapper à l’auteur. De même qu’il est faux d’écrire que mes années d’enseignement à Francfort sur l’Oder sont le fondement du travail. Il suffit d’ouvrir deux pages au hasard pour voir que l’enquête a touché de nombreuses régions de l’Est et s’est étalée sur des années, bien avant que j’ai cette occasion de travailler sur place. Même sur les détails l’auteur montre n’avoir pas lu le livre, tel «ses pérégrinations dans la maison abandonnée de l’Amitié germano-soviétique à Francfort-sur-Oder et autres usines, qu’il appelle curieusement des non-lieux à l’inverse des ethnologues »; je n’ai jamais appelé aucune maison ou usine des «non-lieux», qui dans mon propos correspondent à des espaces composites, ce que j’explique en détail. Il confond les propos des acteurs avec les miens, je verrai aujourd’hui le «résultat de la « colonisation » ouest-allemande». Je n’ai jamais repris ce terme à ma charge.

Plus généralement, si pressé d’étaler sur son savoir sur la question, l’auteur ne prend pas le temps de comprendre ce que j’ai voulu faire, ni les logiques à l’œuvre dans le livre: il ne s’agit en aucun cas ni d’une histoire par le bas, ni d’un bilan de la RDA (l’introduction l’aurait renseigné là-dessus), auquel cas la dimension policière aurait évidemment toute sa place, mais d’un travail d’enquête sur les traces contemporaines de ce pays et la manière dont les acteurs se l’approprient et dont les historiens peuvent les aborder. Difficile de me reprocher de ne pas penser les objets dans le temps alors que tout le livre défend justement une approche par la «biographie» de ces objets, difficile aussi de parler d’un livre sans discuter les propositions méthodologiques nouvelles, autour de l’Urbex notamment. Encore faut-il l’avoir lu.

Quant à faire de la construction d’une «autre» Allemagne «socialiste» un couvercle superficiel sur une continuité allemande, c’est un simplisme. Que la RDA soit un Etat de surveillance, qu’il y ait pu y avoir du racisme, que l’Ouest demeura toujours très attractif, sont des évidences déjà archi-étudiées, mais ce n’est pas le sujet d’étude. J’aurai été ravi d’un vrai dialogue critique avec un germaniste qualifié à condition qu’il soit guidé par le goût de l’échange et non la soif de reconnaissance, et s’il lui arrivait un jour de signer un livre sur la question on lui souhaite une lecture plus attentive et surtout plus honnête.

A lire : Nicolas Offenstadt : «Les lieux abandonnés de la RDA montrent à quel point elle a été délégitimée»