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Archives de Catégorie: femmes

Geneviève Legay

Notre ami Gilbert rémond nous envoie cette vidéo et quelques commentaires : Comme celui du policier sanctionné, dont ont été rapportés dans ce blog les positions courageuses et aussitôt sanctionnées , ce témoignage est édifiant des méthodes employées par ce gouvernement. La manière dont par exemple fonctionne le déni des responsables politiques ou administratifs dans cette situation , le recrutement de vigiles pour isoler la victime et l’empêcher de communiquer, ne cesse d’étonner. Nous sommes dans des ambiances quasiment kafkaïennes qui surprennent et font craindre pour l’avenir de nos libertés. Geneviève manifeste une belle sérénité après ce qu’elle vient de vivre . Sa conscience politique exemplaire la soutient et lui permet de comprendre la situation qui est la sienne. Elle nous communique a tous quelque chose sur la résistance nécessaire.

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GENEVIÈVE LEGAY : SURVIVANTE AUX COUPS ET MENSONGES DE LA MACRONIE

« Si Macron vient à mon chevet, je lui fous deux gifles. […] Alors que mon pronostic vital était engagé, deux policiers ont tenté de me faire dire à l’hôpital que c’était un journaliste qui m’avait renversé et non un policier. »

Entretien de Denis Robert avec Geneviève Legay, 73 ans, gilet jaune et résistante « jusqu’à sa mort ».

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Travail, nom féminin

Travail, nom féminin
Ou la vie sauvage

monika karbowska nous offre ce très beau texte qui est l’histoire de Konstantína Koúneva, greco-bulgare,  militante syndicale défigurée fin décembre 2008 dans un quartier d’Athènes à la suite d’une attaque à l’acide, cette histoire  est traversée par l’histoire grecque de ces dix dernières années et la traverse en retour d’une façon oblique, singulière et sensible.

Publié le 28/07/2019 par dimitris alexakis

« Cet événement m’a marquée à vie. Il a mutilé mon visage, mon corps et a fait de moi quelqu’un d’autre. Il a plongé ma famille dans la peine ; pour mon fils, il a marqué la fin de l’enfance. Mais je ne me suis pas arrêtée là, je n’ai pas été neutralisée, je vis en en portant les conséquences et j’avance. » [1]

L’histoire de Konstantína Koúneva, militante syndicale défigurée fin décembre 2008 dans un quartier d’Athènes à la suite d’une attaque à l’acide, est traversée par l’histoire grecque de ces dix dernières années et la traverse en retour d’une façon oblique, singulière et sensible.

Elle invite à repenser cette séquence de dix ans à partir de l’expérience de celles et ceux qui sont en apparence sans pouvoir et relègue au second plan le vocabulaire économique ou financier qui en a dominé la lecture.

Elle lie la question de la violence à celle du travail précaire. Malgré sa gravité, l’acte dont elle a été victime n’est pas un cas à part. Sous des formes multiples (insultes sexistes, racistes, chantage au licenciement, au non-renouvellement de la carte de séjour et à l’expulsion, pressions diffuses, menaces, passages à l’acte…), la violence est le mode par lequel les entrepreneurs du nettoyage ont cherché à imposer en Grèce une précarité proprement invivable.

La violence était présente avant le début officiel de la crise de la dette et a été chaque fois une réponse opposée à des pratiques de résistance — dans les secteurs du nettoyage, du bâtiment ou de l’agriculture saisonnière, sur des quais de métro, des chantiers ou dans les champs de fraises de la région d’Ilía, à l’ouest du Péloponnèse.

Elle jette un jour cru sur la collusion entre entreprises privées d’une part, services étatiques et personnes morales de droit public de l’autre : avant d’être portés par un « projet » politique, la flexibilité, la précarisation, le démantèlement du cadre législatif et des autorités de contrôle sont d’abord apparus sous une forme presque nue, sans oripeaux ou apparats idéologiques, et ne se sont développés que parce que certains, à l’intersection des secteurs privé et public, y trouvaient intérêt.

les mobilisations du prolétariat largement féminin et immigré auquel elle appartient ont joué un rôle essentiel dans la dynamique qui a porté la « gauche radicale » au pouvoir en janvier 2015

Elle invite à penser le contournement et l’évidement des garanties légales à partir des pratiques de sous-traitance et d’externalisation. L’expérience de Konstantína Koúneva, employée immigrée en Grèce dans le secteur du nettoyage, est solidaire de celle des couturières de Dacca, Bengladesh, qui peuvent apparaître comme des « travailleuses immigrées employées à domicile » : il s’agit toujours de découvrir ou de créer des zones de non-droit, d’externaliser la production là où un certain état du droit n’a pas ou n’a plus cours.

Elle rappelle que les mobilisations du prolétariat largement féminin et immigré auquel elle appartient ont joué un rôle essentiel dans la dynamique qui a porté la « gauche radicale » au pouvoir en janvier 2015 et signale que le courage et l’initiative politiques ont à des moments-clefs été le fait de celles et ceux qui étaient le plus vulnérables ; elle marque une autre dette.

Le parcours de Konstantína, passée en 2014 du terrain syndical à une action politique plus institutionnelle, éclaire aussi l’histoire de la gauche radicale grecque, marquée coup sur coup par le succès d’un référendum d’opposition aux plans d’austérité (5 juillet 2015) puis par la ratification de ces plans (13 juillet 2015). Elle invite ainsi à interroger, sous l’angle de la sous-traitance et du travail précaire, la stratégie et les actes du gouvernement d’Alèxis Tsípras dont le mandat, avec la tenue d’élections législatives anticipées, le 7 juillet 2019, arrive aujourd’hui à son terme.

« Tu n’es pas seule »

Autour de 2012, mon cousin, Yánnis, s’est trouvé à quelques pas d’elle dans un wagon de métro et l’a reconnue avec une sorte d’effroi et de respect silencieux ; le terme qu’il emploie pour décrire la rencontre, δέος, traduit le sentiment éprouvé face à ce qui relève du sacré. Sans l’avoir jamais vue, il a immédiatement mis un nom sur ce visage séparé des autres par ses lunettes noires et sa peau abîmée. Il l’a regardée descendre du train avec l’aide d’une femme plus âgée, se mêler à la foule sur le quai de Sýntagma et l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il était à deux doigts de lui parler ou de lui adresser un geste de sympathie mais est resté immobile. La femme qui, 4 ans auparavant, avait suscité un élan de solidarité sans pareil et cette silhouette anonyme étaient la même personne. Il s’est remémoré la phrase qui était apparue sur les murs et avait été criée par des dizaines d’inconnus sous les fenêtres de l’hôpital où elle a été conduite dans la nuit du 22 au 23 décembre : « Konstantína, tu n’es pas seule. »

En grec, le travail, η εργασία, est un mot féminin. Travail précaire se dit : επισφαλής εργασία, et le travail en alternance : εκ περιτροπής εργασία. Le mot μετανάστευση, « immigration », est féminin dans les deux langues. Le mot « enfant », lui, est du genre neutre, το παιδί.

Tous les mots qui concernent le visage sont neutres, eux aussi : το μάτι, l’œil, το στόμα, la bouche, το πρόσωπο, le visage, το δέρμα, la peau.

Le liquide qu’on lui a lancé au visage et qu’on lui a fait ingérer de force porte le nom d’acide sulfurique concentré, θειικό οξύ, et est le plus souvent désigné sous son nom archaïque, vitriol.

L’infinitif ayant à peu près disparu de la grammaire grecque, le nom des verbes se formule à la première personne : « lutter » se dit « je lutte » (αγωνίζομαι), « survivre » « je survis » (επιβιώνω).

Son prénom, Костадинка, est toujours prononcé ici à la manière grecque. Elle choisit, elle — sur son compte Twitter, sur la page du Parlement européen qui lui est consacrée — de restituer la prononciation bulgare en l’écrivant Kostadinka.

Son nom est parfois associé dans la presse au mot « affaire », υπόθεση, qui ravale l’événement au rang d’une procédure. Quelque chose pourtant résiste. On ne se débarrasse pas comme ça de la violence, du désir de vivre, des mots, des sujets, des histoires, des corps et des visages et des blessures qu’ils portent.

La phrase « Konstantína, tu n’es pas seule » avait, à l’hiver 2008, plusieurs sens. Elle suggérait que la violence dont elle avait été victime n’était pas un cas isolé ni un accident ; qu’elle était en passe de se généraliser sous une forme ou une autre à l’ensemble de ce « monde du travail » qui n’est justement plus un monde mais une multitude de trajectoires diffractées. Elle signifiait à rebours que Konstantína faisait partie d’une société qui pouvait sortir de l’ombre pour la défendre — et se défendre elle-même — en affirmant un « nous ». C’était aussi une phrase qui venait après-coup : il est probable que l’attaque n’aurait pas eu lieu si Konstantína n’avait pas été laissée seule face aux menaces et à la violence patronales. « Tu n’es pas seule » était l’expression d’un monde qui se ressaisissait, prenait ou reprenait conscience de lui-même à partir d’un défaut, d’un manque (de solidarité, de présence, d’attention, de réflexes ou d’humanité, de temps à consacrer à l’autre), d’un vide qui se serait ouvert à la surface du monde et à travers lequel on aurait aperçu, un bref instant, l’horreur.

Cette phrase renfermait ainsi, comme en creux, un « nous » ; c’est singulièrement à partir de la mort d’un adolescent de 15 ans tué par la police le 6 décembre de la même année et de la tentative de meurtre perpétrée contre elle que ce « nous », en Grèce, a commencé à prendre forme. Le collectif est apparu pour s’adresser à celui et à celle qui en avaient été séparés ; ce « nous » n’a pas commencé par dire « nous », mais « tu » : un « nous » sous-entendu, à la deuxième personne.

Comme l’a pressenti Yánnis quelques années plus tard, cette phrase était aussi un slogan qui, 4 ans après avoir été scandé, semblait être retourné à l’indifférence initiale.

« Τu n’es pas seule » se dit en grec δεν είσαι μόνη. La deuxième personne est fréquemment employée pour s’adresser aux inconnus comme si la langue grecque incitait à briser la glace. « Où vas-tu ? » demande volontiers le conducteur du taxi ou le chauffeur du bus à celle ou celui qui vient d’y monter. L’oralité prime en grec jusque dans l’écriture romanesque — chez Kavvadías, Tachtsís, Tsírkas, Míssios. Les luttes de ces dernières années ont partie liée à cette manière de se défaire des formules et clivages faits pour tenir l’autre à distance ; il y a dans la langue une résistance à la ville où personne ne se parle. L’assemblée de la place Sýntagma, en 2011, a été par excellence un lieu de parole, de rupture de l’anonymat. « Tu n’es pas seule » vient aussi de là : même écrite sur les murs, c’est une phrase parlée, qui convoque l’autre de manière physique, où le tutoiement marque un rapport au corps.

Le souvenir de la petite foule rassemblée en décembre 2008 sous les fenêtres de sa chambre évoque d’autres rassemblements, comme cette veillée sur le parvis d’un hôpital aux fenêtres grillagées organisée à la fin de l’année 2014 en soutien à Níkos Romanós, emprisonné à la suite d’une tentative de braquage, arbitrairement privé de son droit aux études et en grève de la faim. « Tu n’es pas seule » est une injonction à tenir, à ne pas basculer de l’autre côté. Il s’en faut parfois d’un message ou d’un geste.

Les deux slogans les plus marquants de cette période de violence patronale, de violence policière et d’émeutes — Αυτές οι μέρες είναι του Αλέξη (« Ces journées sont celles d’Alèxis »), Κωνσταντίνα, δεν είσαι μόνη (« Konstantína, tu n’es pas seule ») — sont ainsi liés par deux prénoms.

« Location d’ouvrières »

Le début remonte à 1989 et à l’effondrement du Mur ; à l’entrée de la Grèce, pays de quelque 11 millions d’habitants, moins industrialisé que ses voisins du Nord et à la monnaie infiniment moins forte, dans le concert des pays de l’euro (2002) puis dans le cercle restreint des nations olympiques.

À la veille de 2004, le pays est à la fois censé renouer avec son héritage antique (« Les Jeux reviennent à la maison ») et être reconnu comme une nation du XXIe siècle — en se pliant aux méthodes de management contemporaines, en lançant une politique de grands travaux dispendieux et sans utilité sociale, en faisant des termes de croissance et d’investissements le fin mot de toute politique, en favorisant la collusion entre responsables politiques locaux et dirigeants de grandes multinationales et en démultipliant sa dette.

Pour soutenir sa « modernisation », le pays fait appel en masse à une main-d’œuvre venue en particulier de l’ancien bloc de l’Est (Albanie, Bulgarie, Géorgie, Pologne, Russie, Ukraine, Moldavie, Roumanie…). Konstantína, qui est née en 1964 dans la ville bulgare de Silístra, entre en Grèce en 2001.

Elle a fait des études d’histoire et d’archéologie à l’université Cyrille et Méthode de Velíko Tírnovo et travaillé dans une boutique de vêtements et une usine de papier. Les problèmes de santé de son fils, qui doit depuis l’âge de deux ans subir une opération de cœur indéfiniment reportée, ont joué un rôle déterminant dans sa décision de partir s’installer en Grèce.

L’enfant a 4 ans, et elle 37, lorsqu’ils arrivent à Athènes.

Elle intègre OIKOMET, une société de nettoyage et de « location d’ouvriers », autrement dit de sous-traitance, qui a décroché l’appel d’offres pour l’entretien de la ligne de métro reliant Kifissiá au Pirée, la plus ancienne de la capitale.

Les services de nettoyage d’hôpitaux, de tribunaux, d’aéroports, d’installations portuaires, d’universités et d’écoles, de dépôts de bus ou de trains sont depuis le début des années 90 confiés par des administrations étatiques, des collectivités territoriales ou des entreprises d’intérêt public à des sociétés privées employant tantôt une petite dizaine, tantôt plus d’un millier de personnes. Cette tendance à l’externalisation (outsourcing) s’accélère au tournant des années 2000. La société anonyme OIKOMET, qui compte plusieurs centaines de personnes, est alors une des plus importantes du secteur.

Konstantína travaille beaucoup plus que les huit heures légales et est fréquemment appelée, dans la même journée, sur 2 ou 3 sites.

« Elle avait encore du mal à parler le grec, au début, se souvient une collègue, mais elle lisait beaucoup. »

Dans un texte publié quelques années plus tard, elle se souvient qu’elle conduisait son fils sur la colline de Philopáppou qui fait face à l’Acropole ; ils pique-niquaient, l’enfant faisait ses devoirs, l’enfant et la mère discutaient au retour avec des inconnus qui promenaient leurs chiens, « c’était comme un conte ».

Syndiquée depuis 2002, elle est deux ans plus tard élue secrétaire de l’Union des employées de maison et de nettoyage de la région d’Attique — une de ces unions professionnelles qui se développent alors dans le monde du travail précaire et dont le nombre, quelques années plus tard, s’élèvera à plus de 60.

Le secteur du nettoyage compte des employé·e·s de deuxième, de troisième voire de quatrième catégorie. Une femme seule avec enfants est plus susceptible d’y être soumise à la pression patronale, un homme parlant mal le grec plus souvent pressé de signer un contrat dont il ne comprend pas les termes ; dans certains dépôts de bus, les femmes de ménage immigrées sont systématiquement harcelées. Il est quelquefois demandé à celle ou celui qui ne parle pas ou ne sait pas lire le grec de signer un contrat en blanc. En conditionnant le droit au séjour à l’emploi, les textes qui régissent le séjour des étrangers en Grèce accroissent leur vulnérabilité.

Konstantína est bien placée pour le savoir : dépendante du renouvellement de ses titres de séjour, elle a débuté son activité syndicale à l’insu de ses employeurs, de manière quasi-clandestine, par crainte des représailles.

Elle étudie les pratiques et les textes, repère la façon dont les employeurs enfreignent la loi ou mettent à profit ses lacunes et ses imprécisions — en maintenant notamment les heures de travail déclarées en-dessous du taux obligeant au versement des cotisations liées à l’exercice d’un « métier pénible et à risque ».

Elle recense les heures supplémentaires impayées, les omissions et négligences en matière de sécurité, le non-acquittement des cotisations de Sécurité sociale, les accidents du travail camouflés, dénonce le manque de contrôles, pointe les risques que fait peser sur la santé la manipulation de certains produits et les cas d’agressions sexuelles dont les employées femmes, dispersées dans la ville et souvent isolées, font l’objet. Elle dénonce l’existence de « listes noires » visant à exclure de la branche tout·e employé·e récalcitrant·e. Elle documente la pratique du « clonage » : sur un chantier donné, une entreprise déclare employer 20 personnes alors qu’elle n’en emploie que 10 ; en cas de contrôle de la Sécurité sociale ou de l’Inspection du travail, les 10 employé·e·s manquant·e·s sont réquisitionné·e·s et transféré·e·s sur place depuis un autre site. La pratique a pour effet de gonfler artificiellement la facture des appels d’offres ; des milliers d’euros s’évaporent ainsi dans une zone grise, à l’intersection des secteurs privé et public.

Konstantína réagit, écrit, interroge : son travail constituera la base de l’enquête publiée en 2009 [2] par l’Institut du travail sous l’égide du syndicat GSEE [3] et qui lui est dédiée.

Identifiée comme déléguée syndicale à la suite d’une tentative de licenciement, elle est consignée aux horaires de nuit alors qu’elle a un jeune garçon entièrement à sa charge. Elle touche un peu moins de 600 euros par mois.

« Nous ne sommes pas en Colombie »

Sa mère déclare lors d’un entretien : « Parce que j’étais malade, Konstantína me cachait ses soucis, mais je n’étais pas dupe. De temps en temps, elle sortait pour un travail et revenait très angoissée. »

Son activité syndicale a une incidence directe sur le quotidien de son fils et les conditions de travail de sa mère :

« Lorsqu’ils ont appris son activité syndicale, ils m’ont déplacée jusqu’à la gare de Rèndi. Nettoyer simultanément les trains, les toilettes, les bureaux : j’ai eu droit à tout. Lorsque je faisais mine de protester, c’étaient immédiatement des mises en demeure. Les courriers prétendaient que je n’avais pas fait du bon travail, que j’avais par exemple oublié de nettoyer un WC. Je refusais de signer. La responsable me disait : “Je te virerai et tu ne trouveras de travail nulle part.” Je lui répondais : “Je le sais, je suis une femme âgée.” »

À la station de Maroússi, un chef d’équipe tire un jour Konstantína par les cheveux en gueulant :

« Tu n’as pas de papiers, tu n’as rien à faire ici, retourne dans ton pays. »

L’Union des employées de maison et de nettoyage contraint le gouvernement grec à prendre position. Le ministre du Travail publie en mai 2006 une circulaire rendant tout organisme public comptable de la légalité des sociétés de nettoyage avec lesquelles une convention de sous-traitance est signée.

Face à la pression syndicale, les employeurs de l’OIKOMET déposent en mai 2007 les statuts d’un syndicat d’employé·e·s devant le Tribunal de première instance d’Athènes ; « contre-syndicat » dont les membres fondateurs sont des cadres, des chefs de service et des surveillants — certains liés à la direction par des liens de parenté.

Le 20 novembre 2008, une rencontre tripartite réunit au ministère de l’Emploi le syndicat, l’État et la société sous-traitante. À l’extérieur du bâtiment, plusieurs de ses confrères conspuent les syndicalistes femmes : « Elles vont fermer l’entreprise et nous faire perdre notre emploi. » Dans la foule se trouve un immigré, qui hue avec les autres ; il sera pourtant licencié au premier de l’An sans préavis ni prime de Noël. À la fin de la rencontre, quelques manifestants s’en prennent à elle et commencent à la malmener. Elle fuit, se réfugie dans les ruelles voisines et, quelques jours plus tard, reçoit de nouvelles menaces anonymes.

Ses alarmes ne sont pas prises au sérieux par les directions syndicales ni — moins étonnant — par la direction d’OIKOMET, qui rejette ses demandes visant à passer sur la grille du matin et à être réaffectée à la station de Thisseío, plus proche de chez elle et de son fils.

« Elle avait en permanence un surveillant sur les talons, se souvient une militante syndicale. Ça devenait de plus en plus pénible. On ne savait pas qu’elle recevait des menaces de mort, seulement qu’un homme avec une petite moustache la suivait lorsqu’elle prenait le train pour rentrer : il lui arrivait de changer de wagon. Elle n’allait pas bien, était à bout, faisait de l’hypertension ; ça se voyait. On se dit aujourd’hui qu’elle nous dissimulait, pour nous protéger, une partie de la vérité. Beaucoup, à son travail — surtout des surveillants — disaient qu’elle était folle. Ils étaient parvenus à la culpabiliser. Elle pensait peut-être que personne ne la croirait. »

Le 26 novembre 2008, elle rencontre le journaliste belge Jacky Delorme, missionné par le Bureau international du travail. Sur l’enregistrement, la voix de Konstantína déclare distinctement : « Ils me disent qu’ils vont me tuer. »

L’interview, se souvient Delorme, n’a pas été réalisée sans mal car « elle pensait être surveillée ». Il termine l’entretien, prend discrètement une photographie d’elle à la station de Maroússi avant de partir poursuivre son enquête dans d’autres pays. La référence aux menaces ne retient pas davantage l’attention du traducteur de l’entretien, spécialiste du droit du travail :

« Je n’y ai pas fait plus attention que ça car c’était quelque chose qu’elle répétait souvent. Je n’ai pas cru qu’ils oseraient s’attaquer à une syndicaliste. Nous ne sommes pas en Colombie, me disais-je. »

Le 6 décembre 2008, Alèxandros Grigorópoulos, 15 ans, est tué sous les yeux de son meilleur ami, Níkos Romanós, qui l’avait invité pour sa fête à boire un coup dans le quartier d’Exárcheia. Alèxandros est assis sur un plot au moment où la balle tirée par un policier l’atteint à la poitrine. Une foule où on note pour la première fois la présence de très jeunes adolescents se déverse dans le centre d’Athènes, prenant pour cibles les vitrines, les guichets bancaires et les commissariats, enflammant voitures et poubelles. L’émeute durera un mois et marque un moment de cassure.

Le 23 décembre, Konstantína revient chez elle de nuit, comme à son habitude, dans le quartier d’Àno Pètrálona. Aux pieds de son immeuble, elle aperçoit un homme appuyé à un mur et qui semble être pris d’un malaise. Elle s’approche de lui pour lui venir en aide. L’homme se retourne, projette en direction de son visage le contenu d’une bouteille, l’immobilise, l’oblige à avaler le reste du liquide puis prend la fuite. La scène, se souviendra-t-elle dix ans plus tard, dure « deux ou trois secondes ». Elle tente de poursuivre l’agresseur, d’apercevoir son visage, de noter le numéro de la mobylette sur laquelle il s’éloigne. Les premiers témoins rapportent qu’elle parle encore mais que des lambeaux entiers se détachent de sa peau. Des voisins balancent un tuyau par-dessus un balcon, descendent, l’aspergent d’eau, l’entourent d’une couverture. On attend l’ambulance.

Sa mère, Èlèna, est confrontée en arrivant à l’hôpital au milieu de la nuit à un visage détruit.

Dans les jours qui suivent, elle décline la demande des journalistes qui souhaitent publier des photographies de sa fille : « Cela ne fera qu’attiser la haine. »

Lors de la manifestation organisée aux Propylées par les syndicats de base, le jeudi 22 janvier 2009, Èlèna marche en tête de cortège derrière une banderole qui réclame la fermeture des « entreprises esclavagistes ».

Delorme, bouleversé, envoie ses enregistrements aux médias grecs en leur enjoignant de les publier : « Je pensais qu’elle exagérait. » La police, de son côté, s’évertue à présenter l’attaque comme un crime passionnel, passe au crible sa vie personnelle à la recherche de l’amant éconduit qui aurait cherché à attenter à ses jours — pratique comparable à celle qui suivra l’assassinat de Zak, activiste LGBTQI, en septembre 2018 [4].

Amnesty International dénonce le caractère lacunaire et partial de l’enquête. Selon son avocate, plusieurs témoins cruciaux n’ont pas été interrogés ou l’ont été à la va-vite. Dans un entretien accordé 9 ans après les faits, Konstantína dira :

« L’enquête a été close précipitamment. Les enregistrements des caméras de surveillance n’ont pas été examinés, aucun prélèvement biologique n’a été effectué, les appels téléphoniques et les comptes bancaires de suspects n’ont pas été contrôlés. »

Le propriétaire d’OIKOMET, qui dirige également une société de surveillance, se tait.

Konstantína est hospitalisée au neuvième étage de l’hôpital Evanguèlismos et communique avec le monde extérieur par l’intermédiaire de notes manuscrites, souvent destinées aux femmes du syndicat, qu’elle transmet à sa mère. Sur un bout de papier qu’elle griffonne alors qu’elle est encore en soins intensifs, elle indique la couleur du vêtement d’hiver que portait son agresseur : gris. Une note à l’intention de journalistes porte simplement les mots : « J’ai vu. »

Elle ne disparaît pas.

Elle a presque perdu la vue — aucune vision d’un œil, moins de 30% de l’autre.

Plusieurs opérations lui permettent peu à peu d’améliorer son état, mais son œsophage est détruit et elle respire difficilement. Les cordes vocales ont été atteintes ; sa voix porte jusqu’à aujourd’hui les marques de l’attaque.

Les premières interventions de chirurgie plastique donnent forme à un semblant de visage ; les médecins l’invitent à ne pas en espérer plus. Le fait qu’elle ait survécu et que les fonctions corporelles essentielles aient pu être rétablies tient déjà du miracle. En dépit de la reconnaissance qu’elle voue aux membres de l’équipe soignante de l’hôpital Èvanguèlismos, elle décide de poursuivre ailleurs sa lutte pour la réappropriation du visage.

« Amis inconnus » et collègues se relaient pour garder l’enfant et permettre à Èlèna de rendre visite à sa fille. L’enfant « sait presque tout », rapporte sa grand-mère. « Il reste silencieux et réfléchit. Il essaye de comprendre. »

Elle est soutenue au long de cette période par un immense mouvement de solidarité ; les fonds collectés lui permettront, en 2012, de s’installer en France, où une chirurgienne esthétique a accepté de poursuivre les soins.

Après la tentative d’assassinat dont elle a été victime, le gouvernement de l’époque précise en 2010 le cahier des charges auquel devront se tenir les sous-traitants [5] et annonce la création d’un registre des sociétés en infraction.

Mais les services de l’Inspection du travail ne sont pas renforcés et les entrepreneurs continuent de contourner la loi en intimidant les employé·e·s. D’autres mesures prises un peu plus tard leur seront par ailleurs favorables : la durée maximale d’emploi en continu d’une personne « prêtée » par une société de location de main-d’œuvre au même « employeur indirect » sera bientôt étendue de 12 à 36 mois.

Mémorandums

Les années 2010 – 2014 sont marquées par l’adoption de deux mémorandums qui, à la faveur de la crise de la dette, généralisent le démantèlement du droit du travail — et par une série de mobilisations et de scandales dans le secteur du nettoyage. Un dimanche de décembre 2010, Aziz Emad, ouvrier égyptien, perd la vie à la suite d’une chute dans l’enceinte du ministère du Travail, alors qu’il nettoyait des vitres. Les femmes de ménage d’un hôpital athénien découvrent que l’entreprise qui les employait ne leur doit pas d’indemnités de licenciement et qu’elles ne peuvent s’inscrire au chômage : l’employeur a fait d’elles, à leur insu, des actionnaires de la société. La nouvelle secrétaire de l’Union des employées de maison et de nettoyage dénonce la pression à laquelle sont soumises les femmes de service des hôpitaux sommées, pour pallier le manque de personnel, de passer « des toilettes aux cuisines puis aux salles d’opération ».

Suite à la publication d’un appel d’offres par le ministère de la Santé, la question de la transparence des appels d’offre, du clientélisme et de l’influence des « cartels » (groupements illicites d’intérêts entre grandes entreprises du secteur) est posée en septembre 2012. Loin d’être périphérique, la question de la sous-traitance met en cause le fonctionnement même des services de l’État, des municipalités et des collectivités locales, comme celui des partis : le personnel d’une société de sous-traitance est réquisitionné, un soir, pour faire la claque et remplir la salle d’un meeting où une personnalité de droite s’exprime.

Konstantína refait une apparition publique à Athènes au mois de mai 2014 pour soutenir l’occupation symbolique du ministère des Finances par les 595 femmes de ménage licenciées un an plus tôt [6].

On apprend qu’elle a porté plainte contre la société OIKOMET au titre des articles sur les accidents du travail, signifiant ainsi que son agression est indissociable des violences moins visibles ou de plus basse intensité qui caractérisent le secteur.

Elle se présente peu après aux élections européennes en tant que candidate indépendante associée au parti Syriza, et est élue — première femme immigrée d’un pays de l’Union à accéder à cette fonction. De 2014 jusqu’aux élections récentes, elle siège à Strasbourg au sein du groupe de la Gauche unitaire (GUE/NGL).

Les dossiers qu’elle défend sont liés à son expérience de femme, d’immigrée, d’employée du nettoyage, de mère et de personne handicapée. Rapporteuse devant la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres, elle porte un projet de résolution sur « les femmes employées de maison, auxiliaires de vie et gardes d’enfants » et est associée au rapport « pour une meilleure égalité des genres » dans le cadre des services de soins. Elle formule des propositions visant à rétablir l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, défend la création d’une plateforme européenne de lutte contre le travail non déclaré, promeut l’application au niveau européen de la Convention de l’ONU sur les droits des personnes handicapées et fait campagne en faveur d’une extension du congé maternité. Ses responsabilités lui permettent aussi de promouvoir l’interdiction de la vente libre d’acide sulfurique. [7]

Elle est confrontée aux limites de son mandat et à celles du Parlement qui, malgré une préséance toute protocolaire, dispose de pouvoirs législatifs moins importants que le Conseil de l’Union. Elle se conforme aussi à la discipline de parti — comme lors du vote de la directive européenne sur le droit d’auteur (mars 2019), ratifiée à Strasbourg en l’absence des députés grecs de Syriza, au grand dam de celles et ceux pour qui elle demeure une référence éthique, la seule figure peut-être de la « gauche radicale » ayant échappé au désaveu qui a suivi le revirement de juillet 2015.

Les gants jaunes

La fin de l’externalisation et l’embauche des employé·e·s de service par des contrats à durée indéterminée constitue un des engagements du gouvernement de « gauche radicale » élu en janvier 2015. Face au vide juridique dans lequel se déploient les pratiques du secteur, Pános Skourlètis, nouveau ministre de l’Emploi, déclare en avril 2015 que son administration s’apprête à « mettre en place des règles strictes, à interdire les pratiques illégales, à introduire une législation rétablissant les conventions collectives et à renforcer les mécanismes de contrôle, indépendamment des négociations en cours » — quelques mois avant que son gouvernement ne revienne sur le résultat sans appel du référendum de juillet et ne ratifie le troisième mémorandum.

Le 7 mai 2015, l’Union des employées de maison et de nettoyage adresse au gouvernement grec un ensemble de revendications articulées autour de l’intégration des personnels de nettoyage à la fonction publique. Ces revendications, qui se heurtent à une disposition centrale des mémorandums (le gel des embauches par l’État, les collectivités locales ou les organismes de droit public), sont en phase avec les efforts alors déployés par ce gouvernement pour libérer le marché du travail local du carcan des politiques d’austérité (négociations à l’Eurogroupe) et seront reprises par l’ensemble des collectifs de la période.

Les mobilisations de « gants jaunes » ne sont pas freinées par le tournant « réaliste » du gouvernement Tsípras : lutte des employées de nettoyage du ministère du Travail, grève et fondation du syndicat des employées chargées de l’entretien des bus, mobilisation dans les hôpitaux Sismanógleio, Metaxás et Dromokaïteio, soutien des enseignants et des agents administratifs de l’Université Capodistrienne au personnel de la société MyServices, lutte des employées de ménage des écoles publiques et de l’école Polytechnique, campagne en faveur de la libération d’une femme de ménage condamnée à 10 ans de prison pour avoir déclaré un niveau scolaire supérieur d’une année au sien.

Les employées de nettoyage, souvent impayées depuis des mois, dénoncent les ponctions arbitraires de salaire, l’obligation qui leur est faite de nettoyer toujours plus de véhicules ou de mètres carrés, l’absence de gants, de masques, de blouses et de chaussures de travail et même de sacs poubelle pour collecter les déchets, l’insuffisance des contrôles, l’absence de droits au chômage, le manque de formation et de prévention, l’indifférence et l’inaction des donneurs d’ordre. Elles constatent qu’un abîme les sépare de ces derniers (« Comment ce responsable pourrait-il comprendre ce que signifie de ne pas être payée pendant 4 mois ? Son salaire à lui n’est pas de 450 euros. Nous vivons dans des mondes entièrement différents… ») et témoignent de l’invisibilisation particulière qui découle de la sous-traitance :

« Tandis que les sociétés auxquelles l’ouvrage est sous-traité changent, les travailleuses qui nettoient les bus restent les mêmes. Nous sommes nombreuses ici à nettoyer depuis 15 ans les bus d’une entreprise de transports dont nous ne faisons pas partie. »

Cette invisibilisation se traduit fréquemment par la non-reconnaissance des années travaillées.

Leurs actions sont à plusieurs reprises réprimées par les forces de l’ordre mais enregistrent aussi quelques victoires. Depuis l’attaque de décembre 2008, aucun gouvernement — a fortiori de « gauche radicale » — ne peut sans risques réprimer les luttes des employées du nettoyage. En 2016, le financement de l’entretien des écoles publiques est rehaussé de 18%. Les employées du nettoyage du ministère du Travail sont réembauchées par l’État à l’issue de la convention de sous-traitance. La femme de ménage de Vólos est libérée au bout de quelques jours et la décision à son encontre finalement annulée par la Cour de cassation.

La loi 4430/2016, qui autorise l’État et les personnes morales de droit public à conclure des contrats individuels à durée déterminée dans « des circonstances exceptionnelles, imprévues et urgentes » et en présence « de dysfonctionnements graves affectant l’attribution et l’exécution des marchés publics » est la première mesure prise par le gouvernement Syriza en matière de sous-traitance. Son application est aussitôt bloquée par les entrepreneurs du secteur, qui contestent en justice les embauches décidées par les conseils d’administration de deux hôpitaux publics.

L’affaire est portée devant le Conseil d’État grec puis devant la Cour de justice européenne, qui conclut le 25 octobre 2018 que ces contrats peuvent être « exclus du champ d’application » de la directive européenne en vigueur sur la passation des marchés publics. L’arrêt rappelle cependant que ces contrats ne pourront être transformés en contrats à durée indéterminée et que cette exclusion ne constitue donc pas une entorse au cadre mémorandaire (« l’impossibilité de créer des postes statutaires conformément à l’article 103, paragraphe 2, de la Constitution, en raison de la crise économique en Grèce et des engagements internationaux de celle-ci »). L’affaire est indicative des biais que le gouvernement en exercice doit emprunter pour contourner l’esprit et la lettre des mémorandums et de l’étroitesse de sa marge de manœuvre.

la singularité de Konstantína est de se trouver, tout au long de cette période, des deux côtés, au plus près de la faille qui traverse la gauche

En 2018, 260 femmes de ménage — dont la plupart travaillaient jusqu’alors pour la société de sous-traitance locale — intègrent l’hôpital Evanguèlismos, le plus grand du pays. Le changement de statut marque une amélioration nette de leurs salaires et de leurs conditions de travail.

Si elles obtiennent l’assurance orale que leur contrat sera renouvelé au bout de 12 mois, le gouvernement renvoie à plus tard la création de postes à durée indéterminée tout en faisant de leur embauche un cas emblématique de sa capacité à changer les choses et à rester fidèle à ses promesses initiales : l’heure est venue, pour le gouvernement Tsípras, d’envoyer des signes à la « majorité sociale ». Mais ce nouveau cadre, circonscrit au secteur public, n’est appliqué que partiellement, essentiellement dans des unités dépendant du ministère de la Santé, et dépend largement de décisions prises par les conseils d’administration de chaque établissement ; précaire, il est à la merci d’un changement de majorité. Les mémorandums, eux, sont sanctuarisés par des lois-cadres et des articles constitutionnels.

La question de la fin de la sous-traitance se pose dans de nombreux autres domaines liés à l’administration publique ou relevant du privé : dans les transports, l’université, la construction routière, le tourisme — qui ne réunit pas moins, selon une organisation syndicale du secteur, de 14 formes d’emploi précaire —, l’énergie, les banques — où les exemples de travail dissimulé sont légion —, la téléphonie, les compagnies pétrolières mais aussi les ports, comme celui du Pirée, dont la privatisation a été parachevée par le gouvernement en place, ou les aéroports : l’énorme majorité des employé·e·s présent·e·s à l’aéroport d’Athènes travaillent eux aussi pour des sous-traitants. Si la fin du mandat de la « gauche radicale » est marquée par une baisse des chiffres du chômage, elle voit aussi une recrudescence de l’emploi précaire [8], une augmentation du nombre de travailleurs pauvres et une augmentation des accidents du travail. [9]

Le projet de loi soumis à l’Assemblée en mai 2019 a pour ambition proclamée de corriger certaines des mesures austéritaires les plus injustes en matière de droit du travail et de réaffirmer l’existence d’une ligne de démarcation — entre « droite et « gauche » — devenue indiscernable sur la question de la dette, du modèle de développement ou en matière de politique étrangère. [10] Comme l’affirme la ministre en charge du projet, la question des droits du travail est celle qui, à l’approche des élections, pourrait permettre au gouvernement Tsípras de rappeler sa différence. Trop tard : la loi est votée à quelques jours des scrutins européens, régionaux et municipaux de mai 2019 qui voient le parti au pouvoir subir une défaite écrasante.

Malgré quelques dispositions positives (mesures techniques en faveur des livreurs-coursiers, mesures plus substantielles sur les salaires impayés [11] et les heures supplémentaires, « coresponsabilité » du donneur d’ordre et du sous-traitant, renforcement des services de l’Inspection du travail [12]), la stratégie du gouvernement qui, au bout de quatre ans d’exercice, prétend que « tout commence aujourd’hui » suscite plus de perplexité, d’incrédulité ou de colère que de reconnaissance ; difficile d’oublier que ce même gouvernement a, un peu plus d’un an auparavant, fait voter des mesures restreignant drastiquement le droit de grève au niveau des syndicats d’entreprise et vient de refuser que les employé·e·s de la sous-traitance puissent être couvert.e.s par la convention collective de branche à laquelle leur activité devrait les rattacher.

La démarche consistant à articuler l’action gouvernementale en deux temps contradictoires, dissociés ou désaccordés (un premier consacré à la signature et l’application des plans d’austérité, un second consacré à la « défense du monde du travail » et des plus précaires) ne convainc pas. Ce qui manque, entre le premier et le deuxième temps du gouvernement Tsipras, ce qui a disparu, c’est la dimension même de la rupture — comme si le gouvernement grec feignait de se persuader que la « défense du monde du travail » pouvait se passer du conflit, voire résulter de l’application des « programmes d’aide » européens.

La singularité de Konstantína est de se trouver, tout au long de cette période, des deux côtés, au plus près de la faille qui traverse la gauche ; députée européenne associée au parti Syriza, elle continue de se définir comme une syndicaliste immigrée et confie qu’elle souhaite maintenir le lien entre « ceux qui sont restés » et « ceux qui sont partis » — réparer les blessures.

Strasbourg, Bruxelles, Athènes, Paris

Entre Strasbourg, Bruxelles, Athènes et Paris, son action se développe désormais sur trois plans : celui d’une politique de parti et de groupes, avec ses concessions, ses alliances, sa bureaucratie et son isolement singulier, à l’échelle supranationale et dans le contexte inédit créé par la capitulation de l’été 2015 ; celui du procès en cours et d’une exigence de réparation symbolique ; celui de la réhabilitation au point le plus intime de l’identité et du corps : le visage à restaurer, à récupérer, à soigner, opération après opération — plus de 30.

En juillet 2013, le tribunal de première instance du Pirée condamne les responsables de l’ancienne OIKOMET à lui verser une indemnité de 250 000 euros. La tentative de meurtre est reconnue comme un accident du travail et la société sous-traitante taxée de « négligence » pour avoir refusé de prendre en compte ses cris d’alarme répétés. Le jugement de première instance est annulé en février 2016 par la Cour d’appel du Pirée qui la somme de rembourser les sommes déjà perçues. Elle porte l’arrêt devant la Cour de Cassation qui confirme le jugement d’appel ; elle décide alors de saisir la Cour européenne des droits de l’homme.

« Je me bats, déclare-t-elle neuf ans après les faits, pour qu’aucun patron ne puisse plus menacer ses employées en leur disant : Souvenez-vous de ce qui est arrivé à Koúneva. »

Le fait est que ces menaces, proférées à l’hôpital psychiatrique Dromokaïteio en juillet 2014 ou, autour de 2016, dans l’enceinte de la Cité universitaire, sont devenues monnaie courante.

Dix ans après les faits, elle confie qu’elle commémore chaque année le 23 décembre comme « le jour où j’ai survécu ; j’aurais pu ne jamais atteindre 55 ans, j’aurais pu perdre la vie il y a 10 ans. »

L’auteur de l’agression n’a pas été identifié. « Le mal dont je souffre est visible, dit-elle, celui dont il souffre est invisible. Je suis certaine que cette histoire le tourmente plus que moi ». Elle note : « Ce qui m’est arrivé aurait pu se produire dans n’importe quel pays. » Elle se souvient de la mobylette et « des vêtements du jeune homme », en employant une expression typiquement grecque et étrangement tendre. [13] Elle s’efforce de décrire ses difficultés sensorielles : ayant perdu l’essentiel de sa vision, il lui faut faire effort pour comprendre son environnement ; elle ne sait pas toujours d’où viennent les sons. Son sens du goût et son sens du toucher ont été considérablement réduits. Elle ne peut avaler qu’un petit nombre d’aliments, et toujours avec peine. Elle dort assise dans un fauteuil ou sur une chaise pour éviter que les sucs gastriques ne l’étouffent. Elle se sent plus forte quand elle marche. Elle doit encore, dit-elle, « s’apprendre elle-même » : « J’observe mon corps, j’apprends à le diriger. »

La musique l’accompagne. Elle écoute du disco, de la musique classique, des chorales et du jazz dans le train qui la conduit à Strasbourg. Elle danse un peu le matin en guise de gymnastique. Elle déclare élever son fils « avec humour, comme j’ai grandi moi-même. » Elle ne croit pas en Dieu mais « en la nature ». « Nous faisons tous partie d’elle ; nous y avons tous la même part. »

« Konstantína, tu n’es pas seule » : la phrase de décembre 2008 réapparaît ces jours-ci, au lendemain du scrutin qui voit le parti au pouvoir perdre une grande partie de ses sièges à la tête des régions et des villes et subir un net recul au Parlement européen. Konstantína n’est pas reconduite. Dans un tweet publié le 28 mai dernier, un responsable du parti de droite Nouvelle Démocratie déclare après l’annonce de sa défaite que cette nouvelle tombe à pic, qu’il cherchait justement une boniche — les mots « je cherche une femme », Ψάχνω γυναίκα, sont en grec d’une violence presque invisible, tant elle est quotidienne ; « une femme », dans ce contexte, c’est « une femme de ménage » — inutile de le préciser.

en Grèce, les luttes des employé·e·s de la sous-traitance continuent

Le fait que cette agression verbale intervienne au lendemain de sa défaite, à un moment où Konstantína peut doublement apparaître comme une « femme battue », ne doit rien au hasard.

Un ami écrit peu après :

« Hier soir, dans le centre d’Athènes, j’ai dépassé Konstantína Koúneva. Elle était seule et marchait tout près de l’endroit où l’agression contre elle a eu lieu. Il y avait de la solitude dans cette image. Le fait que quelqu’un ait pu tenir sur elle aujourd’hui des propos orduriers n’a aucune importance ; ce qui compte, c’est qu’elle était debout. »

La citoyenneté grecque lui a été accordée par décret en décembre 2018. La cérémonie a lieu à Athènes le 31 mai 2019, quelques jours après les élections, dans un petit bureau : « Les événements les plus importants ont parfois lieu dans les lieux les plus humbles », note-t-elle. Au moment de prononcer les 24 mots du serment, les personnes présentes se touchent l’une l’autre à l’épaule.

De 2008 jusqu’à ces derniers jours, elle s’est constamment efforcée de contourner le statut d’héroïne, d’icône, de femme exemplaire, de mère courage ou de victime médiatisée auquel beaucoup ont voulu l’assigner et de déjouer les pièges d’une visibilité et d’une exposition imposées. Cette position émerge dès ses premières prises de paroles, quelques semaines après l’attaque : l’attention du public ne doit pas se concentrer sur elle ni sur la cruauté inédite de l’attaque mais sur le sort commun des femmes qu’elle représente. Elle ne veut pas plus, selon ses propres mots, devenir un emblème qu’un repoussoir ; elle cherche à définir elle-même sa propre place. La lutte consiste toujours à « reprendre le contrôle de sa vie ». Inutile d’être d’accord en tous points avec elle et avec son action pour percevoir qu’elle a ainsi donné à la représentation politique une vérité et une consistance singulières.

En juillet 2018, Danièla Prèlorèntzou, 62 ans, qui travaillait pour la municipalité de Zográfou, à l’Est d’Athènes, « une municipalité de gauche », a perdu connaissance au lendemain de la grève des éboueurs, dans le local réservé au personnel de nettoyage, et n’est pas revenue à elle.

En Grèce, les luttes des employé·e·s de la sous-traitance continuent.

Dimitris Alexakis, 5 juillet 2019 // première publication: Vacarme, édition en ligne, 6 juillet 2019

Notes
[1] Konstantína Koúneva, Dix ans après

[2] https://www.inegsee.gr/ekdosi/OiErgasiakesSxeseisstonKladotoyKatharismoy/

[3] Confédération générale des travailleurs de Grèce (secteur privé).

[4] https://vacarme.org/article3181.html

[5] Nombre d’employé·e affecté·e·s sur chaque chantier, jours et heures de travail, montant des salaires et des cotisations sociales, surface dévolue à chaque employé·e, bénéfice escompté.

[6] Leur réintégration sera une des mesures-phares du gouvernement Syriza élu en janvier 2015.

[7] Lire aussi la Pétition n° 0368/2015, présentée par Patricia Lefranc, de nationalité belge, sur l’interdiction de la vente d’acide sulfurique (vitriol) aux particuliers.

[8] L’emploi à temps partiel, de 5% avant la crise, dépasse aujourd’hui les 25%.

[9] L’année 2017 constitue une année record pour les accidents du travail ; 7 357 — chiffre le plus élevé depuis 2000 —, dont 76 mortels.

[10] Accords de « coopération stratégique » avec le gouvernement d’extrême-droite de Benyamin Netanyahou.

[11] Mais qui ne s’appliquent qu’aux petites et moyennes entreprises et laissent hors champ les grandes entreprises anonymes et leurs actionnaires.

[12] Conséquent si on se réfère à la destruction de l’Inspection du travail opérée par les gouvernements précédents, insuffisant eu égard à la situation du marché du travail après 8 ans de crise et de programmes d’austérité…

[13] Τα ρούχα του παιδιού signifie, littéralement, « les vêtements de l’enfant ».

 

The guardian : Décès de Toni Morrison, auteur et lauréat du Pulitzer, à l’âge de 88 ans

Un jour par hasard dans une émission littéraire de télévision j’ai découvert cette femme et j’ai été frappée par notre ressemblance physique, paradoxalement cette ressemblance venait de ma grand mère juive née en Galicie polonaise. J’étais pourtant encore jeune, mince, blonde, mais c’était à travers elle comme si je voyais se réaliser mon âge définitif, celui où je rejoindrais l’afrique tellurique;  c’étaient ses mots ce qu’elle disait de l’écriture, si incisif, si précis sur la langue afro-américaine qui m’incitaient à m’identifier physiquement à elle, à entrer dans son propre corps comme dans ses  livres (note et traduction de danielle Bleitrach)

Avec des romans comme Beloved et The Bluest Eye, le lauréat du prix Nobel dramatise l’expérience afro-américaine avec une passion féroce.

Toni Morrison, dans son appartement à New York.  Photo par Tim Knox Commandé pour SAT REVIEW
 Plus que littéraire… Toni Morrison. Photographie: Tim Knox

Toni Morrison , qui a raconté l’histoire de la fiction afro-américaine pendant plus de cinq décennies, est décédé à l’âge de 88 ans.

Dans une déclaration publiée mardi, son éditeur Knopf a confirmé la nouvelle selon laquelle l’auteur serait décédé lundi soir au centre médical Montefiore de New York.

Né dans une ville d’acier de l’Ohio dans les profondeurs de la Grande Dépression, Morrison s’est taillé une terre littéraire pour les voix des Afro-Américains, d’abord en tant que rédacteur en chef réputé, puis avec des romans tels que The Bluest Eye, The Song of Solomon et Beloved. Au cours d’une carrière qui lui a valu des honneurs, notamment le prix Pulitzer , le prix Nobel, la Légion d’Honneur et une médaille présidentielle de la liberté qui lui a étéofferte  en 2012 par son ami Barack Obama, son travail est devenu une partie intégrante de la vie américaine. comme il a été tissé dans les programmes de lycée à travers le pays.

La maison où Morrison est né en 1931 se trouve à environ un kilomètre des portes de l’aciérie Lorain dans l’Ohio – le premier d’une série d’appartements dans lesquels la famille vivait alors que son père ajoutait de petits boulots à son travail à l’usine pour payer le loyer. . Il a défié son supérieur hiérarchique et a pris un deuxième emploi syndiqué pour pouvoir envoyer sa fille à l’université. Après avoir étudié l’anglais à l’Université Howard et à Cornell, elle est retournée à Washington pour y enseigner, épousant l’architecte Howard Morrison et donnant naissance à deux fils.

En 1965, après six ans de mariage, elle déménage dans le nord de l’État de New York et commence à travailler comme rédactrice. C’est à Syracuse qu’elle a compris que le roman qu’elle voulait lire n’existait pas et a commencé à l’écrire elle-même.

«J’ai eu deux petits enfants dans un coin perdu, a-t-elle déclaré au New York Times en 1979, «et j’étais très seul. Ecrire était quelque chose que je devais faire le soir, après le sommeil des enfants. ”

Le livre qui lui manquait ramena Morrison à Lorain et une conversation qu’elle avait eue à l’école primaire. En 1993, lorsqu’elle écrivait, elle s’était souvenue de la façon dont elle s’était «mise en colère» lorsque son amie lui avait dit qu’elle voulait des yeux bleus.

« Implicite dans son désir était une haine de soi raciale », a écrit Morrison. «Et 20 ans plus tard, je me demandais toujours comment on pouvait apprendre cela. Qui lui a dit? Qui lui a fait sentir qu’il valait mieux être un monstre que ce qu’elle était? Qui l’avait regardée et l’avait trouvée si désirante, si légère sur la balance beauté? Le roman s’éloigne du regard qui la condamne. « 

Au cours des cinq années qu’elle a passées à écrire The Bluest Eye, elle s’est installée à New York et a commencé à publier des livres d’Angela Davis, Henry Dumas et Muhammad Ali, mais elle n’a pas parlé à ses collègues de sa propre fiction. S’adressant à la Paris Review en 1993, Morrison a expliqué que l’écriture était une «affaire privée».

«Je voulais la posséder moi-même», a-t-elle déclaré. « Parce qu’une fois que vous en parler , alors d’autres personnes s’impliquent. »

Publié en 1970 avec un tirage initial de 2 000 exemplaires, The Bluest Eye ne cache pas son accouchement  difficile en enveloppant l’ouverture percutante du roman autour de la couverture : «Calme comme il est resté, il n’y avait pas de soucis à l’automne 1941. Je pensais à l’époque que c’était parce que Pecola avait le bébé de son père que les soucis ne poussaient pas.

Le New York Times a salué la manière dont Morrison a décrit le fonctionnement d’un «moteur culturel qui semble avoir été conçu spécifiquement pour assassiner», dans une prose «si précise, si fidèle à la parole et si chargée de douleur et d’émerveillement que le roman devient poésie» – une description qui a marqué  l’écrivain pour le reste de sa carrière.

S’adressant à New Republic en 1981, elle a expliqué qu’elle souhaitait écrire des livres qui n’étaient «pas… seulement, même simplement littéraires», sinon elle «vaincrait ses objectifs, vaincrait son auditoire».

«C’est pourquoi je n’aime pas que quelqu’un appelle mes livres« poétiques », dit-elle,« car ils ont la connotation de richesse luxuriante. Je voulais restaurer la langue que les Noirs parlaient avec son pouvoir original. Cela appelle une langue riche mais non ornée. ”

La réputation de Morrison s’est construite peu à peu, à mesure qu’elle transposait la langue de sa famille et de ses voisins en trois romans supplémentaires, quittant Random House en 1983 pour se consacrer à l’écriture à plein temps. La publication en 1987 de Beloved, une puissante histoire qui se déroulait au milieu du XIXe siècle, mettant en scène une esclave qui tue son propre bébé, a renforcé son statut de figure nationale. Lorsque le roman n’a pas réussi à être selectionnée  pour le National Book Award, 48 écrivains ont signé une lettre de protestation accusant le secteur de l’édition de « surveillance et d’incompétence  nuisible ».

«Malgré la stature internationale de Toni Morrison, elle n’a toujours pas reçu la reconnaissance nationale que ses cinq œuvres de fiction majeures méritent pleinement», ont-ils écrit. « Elle n’a pas encore reçu les honneurs du prix national du livre ou du prix Pulitzer. »

Cinq mois plus tard, Beloved remportait le Pulitzer, décernant de nombreux prix, dont le prix Nobel de littérature en 1993, une médaille de la Fondation nationale du livre en 1996 et une médaille nationale des sciences humaines quatre ans plus tard.

Morrison a continué d’explorer l’expérience afro-américaine – un projet qu’elle a décrit au New York Times en 2015 comme « écrivant sans le regard blanc » – dans des romans s’étendant du XVIIe siècle à nos jours. Elle n’a jamais eu peur de parler des problèmes auxquels les États-Unis étaient confrontés, défendant le président Bill Clinton contre les critiques en 1998 en l’ appelant le « premier président noir » du pays , ou en réagissant à la fusillade de Travyon Martin en décrivant les « deux choses que je veux voir dans la vie. L’un est un gamin blanc abattu dans le dos par un flic. N’est jamais arrivé. La deuxième chose que je veux voir: un disque de n’importe quel homme blanc dans toute l’histoire du monde qui a été condamné pour avoir violé une femme noire. Juste un. »

Après avoir remporté son prix Nobel en 1993 , Morrison a expliqué les dangers d’un «langage oppressif [qui] fait plus que représenter la violence; c’est de la violence; fait plus que représenter les limites de la connaissance; elle limite la connaissance »et propose à la place une vision positive du« travail des mots »qui« donne un sens qui assure notre différence, notre différence humaine – la manière dont nous sommes comme aucune autre vie ».

«Nous mourons», dit-elle. «C’est peut-être le sens de la vie. Mais nous faisons la langue. Cela peut être la mesure de nos vies. « 

 

Afrique: Cette femme devenue chef a annulé 850 mariages d’enfants et renvoyé les filles à l’école

dredi, 24 mai 2019

Les héros ne portent pas toujours une cape de superhéros et n’obtiennent pas toujours l’attention qu’ils méritent. Theresa Kachindamoto est l’un de ces héros.

Theresa est la cadette d’une famille de 12 enfants et descend des chefs de village de la région de Monkey Bay au Malawi. Quand ce fut son tour de devenir chef après 27 ans passés en tant que secrétaire de collège, elle s’est consacrée à l’interdiction des mariages d’enfants par leurs parents.

Le Malawi est l’un des pays les plus pauvres du monde et une enquête réalisée en 2012 a montré que plus de la moitié des femmes du pays étaient mariées avant l’âge de 18 ans. Les organisations tentent d’avertir les parents du danger des mariages et des grossesses précoces. Cependant, les parents sont souvent trop pauvres pour prendre soin de leurs filles et pensent donc qu’ils n’ont pas d’autre choix.

La femme ne s’attendait jamais à être élue. Elle vivait dans une ville différente, avait de nombreux frères et sœurs aînés et avait elle-même cinq enfants à sa charge. Mais sa réputation d’être ‘bonne avec les gens’ l’a conduite à son élection surprenante. Son peuple lui a dit qu’elle obtiendrait le poste ‘qu’elle le veuille ou non’, se souvient Theresa.

Le mariage des enfants est une pratique culturellement acceptée dans la région et résulte souvent de difficultés financières. Cependant, il est illégal depuis 2015, bien que cela puisse être évité tant que les parents donnent leur consentement.

Theresa était déterminée à mettre fin à cela. En voyageant dans la région, elle a rencontré des filles de 12 ans seulement avec un mari et des enfants. « Je leur ai dit : ‘que vous le vouliez ou non, je veux que ces mariages soient annulés’ ».

En tant que chef de plus de 900 000 personnes, elle a annulé 850 mariages d’enfants et envoyé toutes les filles à l’école.

Au moment où les parents ont commencé à protester contre ses actions, Theresa ne l’a pas accepté. Parce que la mentalité des gens est souvent difficile à changer, elle a changé la loi.

Ses 50 sous-chefs ont signé un accord pour abolir les mariages d’enfants et annuler les mariages d’enfants existants.

Comme on pouvait s’y attendre, certaines personnes ont continué cette pratique.

Pour montrer qu’elle le pensait sincèrement, Theresa a limogé quatre dirigeants masculins dans des endroits où des mariages d’enfants avaient encore lieu. Ils ne pourraient pas revenir avant d’avoir respecté l’accord, annulé les mariages et envoyé les filles à l’école.

Même si elle avait reçu des menaces de mort, Theresa n’avait peur de rien. « Je m’en fiche, ça ne me dérange pas. Je l’ai dit, on peut en parler, mais ces filles retournent à l’école », a-t-elle déclaré.

Theresa veille également à trouver le moyen de payer l’école pour les filles dont les parents n’ont pas les moyens.

« Éduquez une fille et vous éduquez toute la région… vous éduquez le monde »a-t-elle expliqué.

Ci-dessous vous pouvez voir une interview de Theresa Kachindamoto. Si vous la trouvez si inspirante et impressionnante, n’oubliez pas de partager cet article afin que davantage de gens la connaissent !

 
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Publié par le juillet 9, 2019 dans Afrique, femmes, INTERNATIONAL

 

Immigration : le capitalisme n’a pas de leçon d’humanité à donner.même si la charité n’est qu’un soin palliatif au meurtre de masse qUI EST SON FAIT

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Oui je suis pour une politique de l’immigration et pas « le laissez faire actuel » qui s’assortit comme d’habitude d’une mise en concurrence entre les exploités et de la main d’oeuvre taillable et corvéable pour les exploiteurs.

Une politique de l’immigration soucieuse du dveloppement des pays dorigine, alors que souvent on leur enlève des gens formés à grand frais.

Une politique donc de paix et de respects des souverainetés qui ne crée pas les conditions du pillage des hommes et de l’environnement. Si les multinationales payaient à l’Afrique les produits à leur juste prix, il n’y aurai pas besoin de faire la charité.

une politique de l’immigration qui maîtrise les condittions d’accueil et ne traite pas les immigrés comme même pas du bétail, les traite avec décence et sans en faire de la chair à répression. je n’accepte plus de voir des gens entassés dans des tentes, dans des conditions d’hygiène et de misère abominables.

Une politique qui ne table pas sur la méditerranée comme un gigantesque tombeau et qUI réprime les passeurs et pas les pauvres gens.

Ybe politique qui n’utilise pas la question de l’immigration pour faire oublier ou prétendre faire oublier toutes les autres, donner de la force au fascisme qui a toujoursq été le deuxième fer au feu du capital.

Mais tant que la situation est ce qu’elle est et que nos dirigeants, les capitalistes en usent ainsi avec des être humains je ne renoncerai pas à les secourir. et je respecte les deux femmes capitaines qui ont agi dans ce sens même si je suis consciente que c’est n’est qu’un palliatif.

 
 

Sophia Hocini, écrivaine, féministe, engagée au côté de Ian Brossat. « Etre communiste, c’est être féministe et écologiste : je suis fière d’être communiste »

 

Entretien avec Sophia Hocini, écrivaine, féministe, militante, communiste et engagée au côté de Ian Brossat. Sophia raconte son engagement, ses luttes, son histoire, et son implication dans les élections du 26 mai.
Elle a 26 ans, est née en Algérie et est écrivaine. Son implication auprès de la jeunesse populaire, des sans-papier et des sans-abri, teinté d’un combat féministe fort lui a permis d’intégrer la liste menée par Ian Brossat et Marie-Hélène Bourlard, aux côtés de 78 personnes issues d’horizons très différents. Elle profite de sa formation de professeure de français pour participer à la création de la ZEP, Zone d’Expression Prioritaire, association promouvant l’accès à l’écriture à des jeunes de classe populaire.

De l’immigration à l’engagement communiste

En 2002, Sophia Hocini, alors adolescente, subit de plein fouet en tant que sans papier, la violence du résultat du premier tour des présidentielles. Elle se rappelle :

« Dans mon espèce d’inconscient d’enfant, j’avais peur parce qu’on avait pas de papier ni rien et j’avais peur qu’on me remette dans un bateau et qu’on me renvoie au bled. ».

C’est à cette période qu’elle tombe sur un exemplaire du Manifeste du Parti Communiste au CDI de son collège. C’est une révélation et la jeune femme cherche alors un lieu où rencontrer des gens qui partagent les mêmes valeurs, et c’est par hasard qu’elle tombe sur les communistes de Marseille, où elle vit avec sa famille. Elle raconte :

« j’avais l’habitude tous les 15 jours, d’aller chercher des vêtements à la paroisse pour ma famille, et donc j’allais avec mes frères et sœurs récupérer les cartons. Et il faut savoir que boulevard Ricard à Marseille, il y a cette paroisse du boulevard Ricard, et en face, il y a la section du dixième. ».

C’est grâce à cette section, ainsi qu’à une de ses enseignantes, très à gauche, que Sophia se crée une culture politique et idéologique, lisant Rosa Luxemburg, Albert Camus ou Emma Goldman. Elle évoque, en parlant de ces moments, la création d’un véritable héritage culturel dans sa tête d’adolescente.

Le féminisme comme continuité logique du communisme

« Si tu es communiste, tu es forcément féministe »

Pour Sophia Hocini, le féminisme est une forme de lutte des classes. Elle développe une envie forte de participer à cette lutte, alors qu’elle même explique avoir vécu le sexisme et le mépris. Si la société a progressé depuis le début de son militantisme, la volonté de lutte de Sophia se développe aujourd’hui sur d’autres plans, sur d’autres terrains.

Ainsi, elle est sensibilisée, via la fréquentation de femmes sans abri, à la précarité menstruelle. C’est un fléau qui touche les femmes les plus précaires, puisque avoir ses règles coûtent environ 10 000€ dans une vie (protections périodiques, anti-douleurs, rendez-vous médicaux etc). Sophia Hocini s’insurge :

« Le seul pays qui a commencé à réfléchir un peu à la question, c’est l’Écosse, et ils l’ont fait en août 2018. Août 2018 ! Et ils ont mis en place la gratuité pour les étudiants. Sauf que moi, mon combat c’est de dire que non, en fait, tous les pays, du moins le plus possible, doivent mettre en place la gratuité des protections hygiéniques, dans le milieu scolaire, dans les universités, dans les lieux publics et les entreprise  »

Elle évoque cette question aussi sous l’angle de la santé, rappelant que les protections périodiques contiennent des produits chimiques comme du glyphosate ou du chlore, faisant peser un risque sur les concerné·e·s. Sophia, comme la plupart des féministes veut, en finir avec ce tabou des règles car c’est un danger pour les personnes les ayant.

Au cours de l’entretien, est vite évoquée la question de l’endométriose, cette maladie qui touche plus d’une personne sur 10, et qui est difficilement diagnostiquée. Le tabou mis autour des règles empêchent les femmes de consulter, notamment par honte ou intériorisant la douleur, subissant des remarques du type « c’est normal d’avoir mal ».

Sophia analyse la situation :

« elles acceptent plus facilement la douleur, et donc elles vont moins chez le médecin, elles mettent plus de temps à être soignées. »

Le féminisme est une lutte structurante et transversale, et Sophia est aussi engagée pour les droits LGBTI et notamment pour l’accès à la PMA pour les couples de femmes ou les femmes seules. La candidate est aussi active sur l’aspect de la violence patriarcale subie quotidiennement par les femmes, ayant des conséquences dramatiques. Elle développe :

« Je lisais un papier dans Libé , c’est même pas une  mais quasiment deux femmes sur dix qui ont été victimes de viols. Et ça, ça doit être reconnu, j’espère un jour qu’on pourra faire une commémoration ou organiser un mouvement de résilience vis à vis de ce que ces femmes ont vécu. »

Elle s’engage aussi dans la lutte écologique, et elle ne manque pas d’insister sur le fait qu’être communiste, c’est aussi être écologiste. Elle rappelle :

« Karl Marx disait que le capitalisme, assoiffé, il détruit à la fois la force de la Terre et la force des humains. Si ça c’est pas une réflexion putain d’écolo quoi, je vois pas ce que c’est ! Donc ça c’est aussi inscrit dans notre ADN, et c’est faux quand on nous taxe de parti qui est à fond pour l’industrialisation, c’est faux en fait. »

Le combat de Sophia, c’est la lutte contre la précarité, contre l’injustice envers les femmes et les classes populaires. C’est pourquoi elle s’investit avec force pour le féminisme, l’écologie et le communisme, les portant avec conviction au sein de la liste “L’Europe des gens”.

Une volonté d’action au niveau européen, notamment en matière de droits des femmes

Son engagement au sein de la liste PCF est donc axé sur ces questions. Si le programme mentionne la précarité menstruelle, Sophia souligne également deux points pour aller plus loin en termes de droits des femmes et d’égalité : le SMIC européen et la clause de l’européenne la plus favorisée.

Le premier, sur un plan économique, est un premier pas vers la fin du plafond de verre et de l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes.

La seconde, conçue par l’avocate Gisèle Halimi, est plus précise sur cette volonté d’action féministe à l’échelle européenne. Il s’agit, après études, de déterminer les points forts de chaque pays sur ces questions de droits des femmes, afin d’opérer un nivellement par le haut de toute l’Union Européenne. Et cela pose la question d’un service public de qualité et accessible à toutes et tous.

Comme le souligne Sophia,

« si on arrive à un service public de telle sorte que ne se pose plus la question de « je vais me soigner ou pas », de « je vais chez le médecin ou pas », on aura des femmes qui pourront enfin prendre la place qu’elles méritent au sein de notre société », et de continuer « on se bat pour un service public européen qui soit à la hauteur de nos ambitions et de ce dont ont besoin les gens, et une égalité femmes-hommes concrète. ».

Sophia s’inscrit dans ce que la liste communiste a de plus riche : elle se démarque par son intransigeance sur son combat féministe et contre la précarité. Son engagement est dicté par son vécu et ses expériences. Elle note, à son arrivée en France, des méthodes d’invisibilisation des femmes, et évoque le fait qu’elles portent des couleurs sombres, des vêtements amples. C’est bien une oppression d’un genre qui se trouve dans l’obligation de se cacher. Rapidement, elle s’oppose à cela :

« Très tôt, j’ai décidé aussi que ma coquetterie allait être une forme de résistance. Je me suis dit que j’allais porter des couleurs, que j’allais porter des paillettes, que j’allais mettre du rouge à lèvres, des talons, et voilà. »

C’est avec cette conviction qu’elle crée le blog La Robe Rouge – la robe pour le féminisme, le rouge pour le communisme -, dont les contenus sont rapidement relayés par l’Humanité. Sophia se bat pour les femmes et prône aujourd’hui la solidarité entre elles. C’est d’ailleurs sur ses mots que cet article peut être conclu :

« On peut pas se passer de ça parce que c’est déjà très compliqué quand on parle féminisme, d’éduquer les hommes à comprendre le pourquoi et le comment de ces luttes. Et donc c’est important de faire de l’éducation entre nous, de façon bienveillante, d’expliquer les choses simplement, de raconter, de transmettre les émotions vis à vis de ça, nos expériences personnelles. C’est important de centraliser ces questions là entre femmes, et c’est pour ça que c’est important d’avoir des cercles non mixtes pour pouvoir d’abord réparer entre nous avant de transmettre aux hommes parce que c’est déjà pas évident entre nous. ».

Sources Avant Garde

 

« Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Yeux crevés, mains arrachées, journalistes matraqués : c’est le bilan, en à peine deux ans, d’un président élu pour « faire barrage à l’extrême droite ». Et quand le pouvoir ne cogne pas, il ment. Il ment par la voix de son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Lorsqu’un auditeur l’interpelle un jour de mars 2019, sur France Inter, et lui demande ce qu’il en est de Zineb Redouane — morte à Marseille le 1er décembre 2018 des suites d’un tir de grenade lacrymogène en plein visage —, le ministre répond : « Je ne voudrais pas qu’on laisse penser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux. Elle est morte d’un choc opératoire après […] avoir, semble-t-il, reçu une bombe lacrymogène qui avait été envoyée, qui arrivait sur son balcon. » Puis il conclut : « Il faut arrêter de parler des violences policières. » À Marseille, nous rencontrons sa fille, Milfet Redouane. Elle se bat pour que toute la lumière soit faite sur le décès de sa mère, qui fermait les volets de sa fenêtre pour se préserver des gaz que la police répandait sur les habitants, rejoints par des gilets jaunes et des syndicalistes, révoltés par la mort de huit personnes dans l’écroulement de deux immeubles de la rue d’Aubagne.


Vous étiez au téléphone avec votre mère lorsqu’elle a reçu la grenade en plein visage…

J’ai assisté en direct à tout ça. On se parlait, on riait ensemble au téléphone ; elle m’a dit : « Attends, je vais fermer les fenêtres, il y a trop de gaz. » En tendant sa main vers la fenêtre, elle a croisé le regard de deux policiers armés — ça, elle me l’a raconté après. Et un d’eux a tiré vers elle. Le tir l’a atteint en plein visage, la grenade a explosé, ça l’a défigurée et fait saigner abondamment. Par voie de conséquence, ça a causé sa mort. Elle a vu le policier partir avec son collègue. Moi, j’étais au téléphone sans pouvoir rien faire, sans pouvoir lui porter secours. J’ai entendu ses cris… Heureusement, son amie Imen a pu l’aider par téléphone en appelant les pompiers, et la voisine est montée. Les pompiers ne sont pas intervenus tout de suite à cause de la manifestation — il a fallu les rappeler plusieurs fois pour leur dire que ma mère perdait du sang, que c’était urgent, qu’ils devaient venir à pied. Ils sont arrivés plus d’une heure après. Imen a attendu à l’hôpital de la Timone jusque 22 heures, avant qu’on lui permette de la voir, des points de suture à la mâchoire, tuméfiée de partout.

Elle parlait encore ?

« La manière dont elle est décédée, tout le silence qui règne autour de cette histoire, ce n’est pas normal. Ce silence est complice à mes yeux. »

Oui. Sans la voir de face, il n’était pas possible, d’après Imen, de s’imaginer la violence reçue : elle avait le visage déformé, je l’ai vu en photo. Les infirmières ont expliqué à Imen qu’ils étaient en attente d’un verdict du chirurgien pour une opération. À 4 heures du matin, elle a été transférée à l’hôpital de la Conception pour se faire opérer. Jusqu’au lendemain midi, elle était consciente. Imen a parlé avec le chirurgien, qui lui a expliqué la nécessité de l’opération : il y avait des risques d’étouffement, un déplacement de son maxillaire : son palais était en train de descendre. Elle est entrée au bloc à 14 heures. C’est Imen qui m’a appris son décès. Je n’ai pas pu le croire, jusqu’à ce que je la vois mise en cercueil… Ta tête n’accepte pas. Elle était consciente jusqu’à la dernière minute ! Et en colère contre les policiers. Elle se demandait quoi faire ! À son amie, elle a dit être capable de reconnaître le visage du tireur. Ma mère avait une très bonne vue. À 80 ans, elle ne portait pas de lunettes. Je suis arrivée en France en février [2019] : je veux vraiment savoir la vérité, mettre la lumière sur le décès de ma mère. Je n’ai rien contre personne, mais je crois que c’est un droit de savoir la vérité. Son décès m’a choqué, je n’arrive toujours pas à réaliser. La manière dont elle est décédée, tout le silence qui règne autour de cette histoire, ce n’est pas normal. Ce silence est complice à mes yeux.

Comment était-elle, votre mère ?

Elle ne passait pas inaperçue, tout le monde l’aimait. Elle était très généreuse, et présente pour son entourage, ses voisins. En venant à Marseille, j’ai découvert beaucoup de choses que je ne savais pas sur elle, sur ses liens, ses amitiés ici. Je ne réalisais pas qu’ici aussi, en France, elle était respectée. Ma mère était une personne très aimée, cultivée. Elle parlait volontiers de politique, de religion, de société. Elle aimait même le foot ! C’était une bonne vivante, elle aimait beaucoup rire. On avait programmé beaucoup de choses pour cette année. La façon dont elle est partie est anormale. Elle avait longtemps travaillé ici, avec mon père ; ils étaient arrivés dans les années 1980, ils avaient travaillé dans des hôtels, des librairies. Quand mon père est mort à Marseille, ma mère a géré l’Hôtel Européen plusieurs années après. Puis elle a tout vendu, et loué un appartement. Elle avait un statut de résidente en France et faisait des aller-retours entre la France et l’Algérie, pour des soins. Ça faisait cinq ans qu’elle habitait cette adresse. Elle était revenue en France en septembre 2018 pour des rendez-vous, et devait rentrer à Alger le 7 décembre : elle a dû rester à cause d’un souci d’électricité à gérer dans sa maison.

NnoMan, 29 décembre 2018

Comment êtes vous entrée en contact avec le Collectif du 5 novembre, qui lutte aux côtés des habitants délogés1 ?

Quand j’ai créé la page de soutien, Flora Carpentier — de Révolution Permanente — m’a contactée dès le premier jour. Ils ont été les premiers à parler du sujet sur leur page. Elle m’a beaucoup aidée et m’a présentée à des personnes du collectif à Marseille, qui nous soutiennent aujourd’hui inconditionnellement dans ce combat. Nous avons aussi eu beaucoup de soutien de gilets jaunes et de personnes mutilées pendant les manifestations. J’étais très émue à la Bourse du Travail de Paris2.

Un « combat », c’est désormais le mot…

Je commence à réaliser que ça va être un long chemin, pas facile. Il va falloir avoir du courage et de la force. Elle me manque : j’essaie de tenir, mais parfois je flanche.

Qu’espérez-vous, vous et ceux qui vous épaulent ?

« Si un citoyen français était touché de la même façon, et mort en Algérie dans le cadre d’une manifestation, il y aurait des réactions ! »

Nous voulons la reconnaissance du crime qui a eu lieu. Il est indigne de parler de la « santé fragile3 » de ma mère. Bavure ou tir volontaire : ce doit être reconnu. Ma mère a croisé le regard de celui qui a tiré, je le redis. Je ne vais pas la démentir. Elle n’avait aucun intérêt à mentir.

Santé ou non, ce n’est pas la question : la police doit être la seule à assumer sa mort.

C’est en effet une affaire de responsabilité à assumer. Il faut des démentis, de la lumière sur tout ça. On n’a reçu aucune excuse de personne. Aucunes condoléances pour une citoyenne de nationalité algérienne résidente à Marseille, qui a travaillé presque 40 ans ici en payant ses impôts… Si un citoyen français était touché de la même façon, et mort en Algérie dans le cadre d’une manifestation, il y aurait des réactions ! L’Europe exigerait des excuses, comme le Maroc a dû le faire dans le cadre de la mort de deux jeunes Européennes sur son sol !4 Ma mère était quelqu’un, elle avait une place dans la société. Comment fermer les yeux ? Elle n’était pas dans la manifestation mais chez elle. Personne n’a cherché à savoir ce qui était arrivé à cette dame. Mais les condoléances, nous les avons reçues de milliers de Français, de toutes les régions du pays : des messages, des témoignages.

La mort de votre mère s’inscrit, en plus, en pleine répression du mouvement des gilets jaunes. On ne compte plus les blessés, les éborgnés, les mutilés…

En Algérie, les répressions policières existent depuis des années, mais c’est peut-être la première fois que ça se passe ainsi, en France… Il n’y a aucune sagesse, aucune dignité dans les déclarations qui sortent de la bouche des responsables. Ils n’ont aucune empathie, aucune honte. Ils continuent de dire que la police ne touche personne. Quand j’entends ça, j’ai envie de monter sur la tour Eiffel et de lui dire : Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! Vous faites semblant !

NnoMan, 19 janvier 2019

Vous avez fait le choix de changer d’avocat. Quelle tournure prend l’enquête, avec Yacine Bouzrou5 à vos côtés ?

On a commencé par démentir les premières déclarations du procureur, affirmant que la mort de ma mère n’avait aucun lien avec le tir reçu au visage. L’avocate précédente n’avait rien fait : aucune plainte n’avait été déposée, aucune enquête engagée. Je l’ai su par le juge. Le corps de ma mère autopsié a été laissé pendant 22 jours à la morgue, sans aucun motif, sans formuler de demande de rapatriement. Si je n’avais pas fait une demande par lettre, elle y serait encore. L’autopsie avait été faite. C’est une négligence de notre ancienne avocate. J’ai bon espoir en ce changement d’avocat. Je voudrais que l’histoire de ma mère permette de faire avancer l’interdiction de l’usage de ces armes. Quand on se renseigne, on voit que ce sont des armes vraiment dangereuses. Les utiliser sur des personnes qui manifestent sans rien dans leurs mains… D’autres habitants ont vu les policiers tirer sur les façades, alors que le tir doit normalement former une cloche6, ne pas viser les habitations ! Ils n’ont pas le droit de tirer vers les façades et les fenêtres. Ce n’était pas un hasard.

Une dernière chose à dire ?

L’histoire de ma mère n’est pas compliquée, elle est même très claire. Celui qui veut vraiment le voir a juste à ouvrir les yeux. On va essayer de les ouvrir à ceux qui les ferment.


Photographie de bannière : NnoMan
Photographie de vignette : Les Squales


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec le collectif Désarmons-les : « 2018, année de la mutilation », janvier 2019
☰ Lire notre carnet : « Gilets jaunes : carnet d’un soulèvement », décembre 2018
☰ Lire notre témoignage « Violences policières, un élu raconte », décembre 2018
☰ Voir notre portfolio : « Jaune rage », novembre 2018
☰ Lire notre entretien avec Issa Bidard : « Un jeune de Neuilly ne va jamais courir s’il est contrôlé », mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Mathieu Rigouste : « Les violences de la police n’ont rien d’accidentel », février 2017
☰ Lire notre entretien avec Assa Traoré : « Allions nos forces », décembre 2016

1. Le Collectif du 5 novembre agit dans le but d’interpeller les pouvoirs publics : il organise des rencontres avec les habitant·e·s et les délogé·e·s de Marseille afin de les informer sur leurs droits, de dénoncer les violences policières, d’accompagner des démarches juridiques. Plus d’informations sur le site Internet du Collectif.
2. Le 9 avril 2019.
3. Le Procureur de Marseille avait déclaré que Zineb Redouane avait été « victime d’un arrêt cardiaque sur la table d’opération », et que « le décès [résultait] d’un choc opératoire et non d’un choc facial ». Aussi, il avait fait état de la « santé fragile » de l’octogénaire.
4. Louisa Vesterager Jespersen, une étudiante danoise de 24 ans, et Maren Ueland, une Norvégienne de 28 ans, ont été retrouvées mortes, assassinées par des militants de Daech, le 17 décembre 2018 : elles séjournaient en vacances au Maroc.
5. Yacine Bouzrou est également l’avocat de la famille Traoré.
6. Les grenades lacrymogènes doivent être tirées « en cloche », c’est-à-dire en tirant vers le haut pour que les projectiles se dispersent avant de retomber au sol ; ceci en opposition au « tir tendu ».
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