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Archives de Catégorie: textes importants

Nazim Hikmet, je suis communiste

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Jairo Aja Garcia

· Nazim Hikmet passa près de 15 années de sa vie dans les geôles turques. « Qu’importe être arrêté, ce qui compte c’est de ne pas capituler », écrivait-il. (note de DB)

Je suis communiste.

Je suis communiste.
Parce que je ne vois pas une meilleure économie au monde que le communisme.

Je suis communiste.
Parce que je souffre de voir les gens souffrir.

Je suis communiste.
Parce que je crois en l’utopie d’une société juste.

Je suis communiste.
Parce que chacun doit avoir ce dont il a besoin et donner ce qu’il peut.

Je suis communiste.
Parce que je pense que le bonheur est la solidarité humaine.

Je suis communiste.
Parce que je pense que toutes les personnes ont droit au logement, à la santé, à l’éducation, à l’emploi décent, à la retraite.

Je suis communiste.
Parce que je ne crois en aucun Dieu.

Je suis communiste.
Parce que personne n’a encore trouvé une meilleure idée.

Je suis communiste.
Parce que je crois aux êtres humains.

Je suis communiste.
Parce que j’espère qu’un jour toute l’humanité sera communiste.

Je suis communiste.
Parce que bon nombre des meilleures personnes dans le monde ont été et sont communistes.

Je suis communiste.
Parce que je déteste l’hypocrisie et que j’aime la vérité.

Je suis communiste.
Parce qu’il n’y a pas de distinction entre moi et les autres.

Je suis communiste.
Parce que je suis contre le marché libre.

Je suis communiste.
Parce que je veux me battre toute ma vie pour le bien de l’humanité.

Je suis communiste.
Parce que le peuple uni ne sera jamais vaincu.

Je suis communiste.
Parce que vous pouvez faire des erreurs, mais pas au point d’être un capitaliste.

Je suis communiste.
Parce que j’aime la vie et je me bats à tes côtés.

Je suis communiste.
Parce que très peu de gens sont communistes.

Je suis communiste.
Parce que certains disent être communiste et ne le sont pas.

Je suis communiste.
Parce que l’exploitation de l’homme par l’homme existe parce qu’il n’y a pas de communisme.

Je suis communiste.
Parce que mon esprit et mon cœur sont communistes.

Je suis communiste.
Parce que je suis important tous les jours.

Je suis communiste.
Parce que la coopération entre les peuples est la seule voie vers la paix entre les hommes.

Je suis communiste.
Parce que la responsabilité de tant de misère de l’humanité est celle de tous ceux qui ne sont pas communistes.

Je suis communiste.
Parce que je ne veux pas le pouvoir personnel, mais le pouvoir du peuple.

Je suis communiste.
Parce que personne n’a réussi à me convaincre que ce n’est pas le cas. Nazim Hikmet, poète turc.

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Noam Chomsky explique ce que « l’aide humanitaire » cache

 en provenance de Cubadete… Là aussi un bilan s’impose, quelle a été dans tous ces cas de figure, la position de la France, de la gauche et qu’elle a été celle des directions successives du PCF depuis Robert hue du PCF ?

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Le linguiste, philosophe, politologue et activiste américain Noam Chomsky. Photo: Reuters.

Le concept d’aide humanitaire est presque toujours un  acte agressif mené par un pouvoir qui, du point de vue de l’agresseur, se présente comme  une aide humanitaire, mais pas du point de vue des victimes , explique le philosophe Noam Chomsky . Selon le linguiste et politologue, les Etats-Unis le reconnaissent publiquement et ses actes participent  du domaine de l’empire traditionnel.

Premier exemple d’aide humanitaire: le bombardement de la Serbie en 1999

Les forces de l’ Albanie ont perpétré des attaques terroristes sur le territoire serbe pour obtenir une réponse de son gouvernement ce qui  servirait de justification à l’ OTAN (alliance militaire intergouvernementale Organisation du Traité de l’ Atlantique Nord), pour entrer dans le pays, à savoir, une intervention du États-Unis . Les pertes estimées étaient élevées des deux côtés: deux mille victimes.

Quand ils ont repris l’invasion, le général américain en charge, Wesley Clark , a informé Washington du résultat de l’attaque américaine. Cela intensifierait les atrocités, car la Serbie n’étant pas capable de répondre militairement en bombardant les États-Unis,  a répondu par la terre, en expulsant les terroristes albanais du Kosovo , juste après les bombardements américains.

Mais la grande couverture médiatique fut celle de la criminalisation de Slobodan Milošević (ancien président serbe) envoyé devant la Cour pénale internationale pour une accusation de crimes de masse, qui couvrirent  les bombardements  perpétrés par les États-Unis contre sa population.

Tout ceci a déjà été décrit et fut présenté  comme une intervention humanitaire, dit Chomsky.

L’intervention militaire des États-Unis en Serbie a causé des milliers de morts. Photo: Archive

Les interventions pour l’aide humanitaire sont-elles légales?

L’ Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution sur la responsabilité de protéger les populations civiles, qui stipule explicitement qu’un acte militaire ne peut être exécuté sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ ONU .cette disposition est destinée à  s’assurer que les gouvernements ne répriment pas leurs propres populations.

Cependant, l’activiste américaine explique qu’il y avait une autre commission, présidée par l’ancien Premier ministre australien, Garreth Evans , qui a discuté de la « responsabilité de protéger », tout comme la version de l’ONU, mais avec une différence, « le Conseil de sécurité n’est  pas d’accord pour autoriser une intervention, les groupements régionaux peuvent intervenir par eux-mêmes, quel groupement régional est capable d’intervenir? Il n’y en a qu’un seul et il s’appelle l’OTAN.  »

La «responsabilité de protéger» est légale parce que l’Assemblée générale des Nations Unies l’a autorisée, mais ce qui gouverne actuellement, c’est la version autorisée d’Evans, un bon exemple de la façon dont la propagande fonctionne dans un système puissant, ajoute Chomsky. voir dans les médias.

Un autre exemple d’aide humanitaire: le bombardement de la Libye en 2011

Image d’un bombardement des États-Unis en Libye. Photo prise de Diario El Día.

Une résolution de l’ ONU en 2011 a appelé à la création d’un e zone d’exclusion aérienne en Libye, à l’ exception des vols  dont les buts sont « humanitaire », cette autorisation est devenue diplomatiquement la manière de  résoudre le problème et  Mouammar Kadhafi al’ accepté, en déclarant un cessez-le-feu contre les forces opposées à son gouvernement.

Finalement, Washington a choisi de soutenir une résolution beaucoup plus large que la simple zone d’exclusion aérienne, et a opté pour une occupation militaire du pays.

« Le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis sont devenus la force aérienne de l’opposition. L’une de ses attaques a fini par enterrer Kadhafi et tuer 10 000 personnes, laissant la Libye dans ce qui est aujourd’hui entre les mains des milices », se souvient Noam Chomsky.

A partir de ce moment, il y eut un grand flux de djihadistes armés en Asie occidentale et en Afrique de l’Ouest, qui devint la principale source de terrorisme radical dans le monde, « conséquence de la soi-disant intervention humanitaire en Libye » .

La puissance des Etats-Unis maintenant, avec Donald Trump en tant que président

Noam Chomsky lors d’une visite au Chili. Photo: EFE.

Chomsky a également expliqué que la société doit repenser ce que signifie le pouvoir. Les Etats-Unis, à son avis, restent l’impérialisme. Leur pouvoir est nuisible, mais du point de vue de l’oligarchie, ce pouvoir leur donne tout ce qu’ils demandent, affirme le philosophe. Seulement en termes militaires, cette nation gère 25% de l’économie mondiale, et elle est aussi beaucoup plus avancée dans la technologie que le reste du monde.

Il ajoute que même si, en économie, ils sont en déclin, ce serait une erreur de penser qu’ils ont perdu leur domination.

« Les multinationales américaines possèdent la moitié du monde, elles sont intégrées à l’Etat, elles ont tous les secteurs: industrie, vente, commerce, finance ».

Il explique que depuis son élection en tant que président, est non seulement Trump qui représente le danger, mais l’ensemble de la direction républicaine, qui nient le phénomène du réchauffement climatique, pour ne citer que problème.

« Le Parti républicain est l’ une des organisations les plus dangereuses de l’histoire de l’ humanité, cela  semble scandaleux, mais si on les compare à Hitler , celui-ci ne voulait pas de détruire l’avenir de l’ existence humaine » Ce ne sont pas des ignorants ou des fondamentalistes religieux, mais les mieux éduqués et les mieux soutenus dans le monde, qui mettent la société en danger.

Selon Chomsky, les politiques les plus dangereuses, nous venons de parler sont des menaces existentielles auxquelles nous sommes confrontés, cette génération doit décider si l’existence humaine continuera, ce n’est pas une blague, il est le réchauffement climatique ou la guerre nucléaire et les actions de Trump aggrave les deux.

 

 

Gaston Bachelard – Apprendre de ses erreurs par Thomas Lepeltier

  • j’ai toujours plaidé pour cette démarche et en tous domaines, encore faut-il avoir le courage d’organiser cette rupture avec ses propres préjugés ou encore l’illusion d’un savoir immédiat..C’est en ce sens que voyager dans le vaste monde, écouter ce qu’il a à dire est l’acceptation d’une déstabilisation totalement étrangère à l’esprit français marqué par tant de siècles de colonialisme.  Apprendre de ses erreurs mais encore faut-il les reconnaître, mais ce n’est pas la démarche habituelle, on peut le regretter aujourd’hui plus que jamais et pas seulement dans l’apprentissage scolaire. je dois avouer que ce qui me rend le plus pessimiste sur les actuels résultats du Congrès du PCF, c’est cette incapacité non seulement à assumer ses erreurs mais à en tirer leçon pour avancer. les dirigeants communistes trouveront toujours quel que soit leur bilan et celui-ci est calamiteux, des gens prêts à les conforter sous prétexte de préserver l’unité du parti. C’est mortifère. J’en suis à me demander s’il est même utile que je me rende à la réunion fédérale de mardi sur « le bilan », je sais déjà comment ils vont tenter de prendre le virage pour que tout reste en place.   (note de Danielle Bleitrach)

Article issu du numéro

Philosophe des sciences épris de poésie, Gaston Bachelard affirme que la connaissance progresse par rupture. Du coup, apprendre consiste à bien identifier ses erreurs pour mieux les dépasser.

Avec sa barbe fournie, son œil rieur et son accent provincial, Gaston Bachelard (1884-1962) incarne la figure du professeur chaleureux et affable. Mais derrière son air bonhomme se cache un philosophe qui peut être très critique envers l’éducation. De sa conception des grands bouleversements de la physique et de la chimie au cours des siècles, il tire en effet des principes éducatifs qui peuvent entrer en conflit avec les pratiques classiques d’enseignement. Par exemple, il se dit « frappé du fait que les professeurs de science, plus encore que les autres si c’est possible, ne comprennent pas qu’on ne comprenne pas ». La raison de cette incompréhension pédagogique est que les professeurs sont peu nombreux à avoir « creusé la psychologie de l’erreur, de l’ignorance et de l’irréflexion. (…) Les professeurs de science imaginent que l’esprit commence comme une leçon, qu’on peut toujours refaire une culture nonchalante en redoublant une classe, qu’on peut faire comprendre une démonstration en la répétant point par point (1) ». Cette erreur pédagogique des professeurs est, selon Bachelard, liée à une mauvaise conception de l’activité scientifique.

L’obstacle pédagogique

De fait, pour Bachelard, la recherche scientifique ne consiste pas à approfondir ce que l’on sait déjà, mais à rejeter le savoir acquis pour laisser place à une nouvelle façon d’appréhender la réalité. Cette recherche incite ainsi à se déprendre de ce que l’on connaît, ou croit connaître ; elle pousse à dépasser les façons de réfléchir associées au sens commun ou aux anciens modes de pensée ; elle apprend à dire non aux idées spontanées. Autrement dit, la science progresse par rupture. Comme l’écrit Bachelard, « on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites ». Ces dernières sont ce que Bachelard appelle des « obstacles épistémologiques ». Par exemple, avec son analyse du mouvement, Galilée s’en prend aux représentations issues de la physique d’Aristote. Ou encore, avec ses travaux sur la pression atmosphérique, Pascal marque une rupture avec toute la tradition qui estime que la nature a horreur du vide.

Or Bachelard considère que ce qui est vrai de la démarche scientifique l’est aussi de l’enseignement des sciences, au sens où la notion « d’obstacle épistémologique » renvoie directement à celle « d’obstacle pédagogique ». Dans cet enseignement, il faut aller contre l’opinion des élèves pour la simple raison qu’ils ne sont pas des esprits vierges. Bachelard écrit ainsi : « Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. » Autrement dit, les élèves sont imprégnés d’idées fausses ; ils sont porteurs de représentations et de préjugés formés au cours de leur vie quotidienne. La nature spontanée et familière de ces images et conceptions rend ces dernières bien souvent attachantes ; elles deviennent donc autant d’obstacles pédagogiques pour la compréhension des idées nouvelles que l’enseignant veut transmettre. Comme personne ne rompt facilement avec ses habitudes de pensée, il faut que les professeurs réfléchissent sérieusement à ces obstacles pour mieux les surmonter. Inversement, s’ils méconnaissent les préjugés des élèves, il leur est difficile de leur apprendre à les dépasser. Ils pourront répéter leurs leçons, le contenu de leur enseignement ne passera pas. Bref, pour Bachelard, la formation de l’esprit scientifique ne s’apparente pas à une accumulation de connaissances, mais à une mutation, à une transformation fondamentale qui encourage l’élève à rompre avec le passé et à réfléchir autrement.

Se confronter à l’erreur

Pour Bachelard, le dépassement des obstacles pédagogiques doit donc être au cœur de l’enseignement des sciences. Mais dépassement ne veut pas dire délaissement ou mépris. Bachelard estime en effet qu’on ne peut pas connaître sans passer par l’erreur. Il faut s’y confronter pour la dépasser. L’obstacle est ainsi une étape de la connaissance, un passage obligé. D’où la nécessité de bien connaître ces obstacles pour ne pas en être prisonnier. Cela explique l’intérêt que Bachelard porte, en tant que philosophe, à l’histoire des sciences et aux idées fausses, allant jusqu’à développer une philosophie historique des sciences qui se concentre sur les erreurs passées et les décrit avec considération. Toutefois, si la pédagogie scientifique de Bachelard consiste ainsi à combattre un imaginaire poétique, notamment celui qui s’est formé dans l’enfance et qui nourrit ces erreurs, toute son œuvre sur le monde onirique qu’il a développée en parallèle à celle sur les sciences consiste à retrouver et à revivifier ces séductions de l’enfance. Cette tension dans l’œuvre de Bachelard n’a pas été sans dérouter certains lecteurs. Elle est aussi un signe de sa richesse…

Bref, par l’attention bienveillante qu’il porte à tout ce qui égare la pensée scientifique, Bachelard apparaît finalement comme un professeur qui n’est jamais hautain à l’égard de ce qu’il critique. Pas étonnant qu’il incarne encore de nos jours cette figure du professeur chaleureux et affable.

 

Parti et classe. Introduction (La répartition des forces de classe dans le Donbass, partie 3) par Stanislas Retinsky

http://wpered.su/2018/02/14/partiya-i-klass-vvedenie-rasklad-klassovyx-sil-na-donbasse-chast-3/

cet article poursuit les deux précédents sur l’origine des événements dans le Donbass. L’article envoyé directement par les communistes du Donbass, dont l’auteur est le dirigeant du Kprf du Donbass qui fait un important travail théorique tout en participant activement à l’expérience de cette république nous l’a envoyé directement en exclusivité, en prolongement des contacts pris à Vénissieux.  Il explique aujourd’hui la manière dont le parti des régions, parti des oligarques sous couvert de revendication régionaliste, séparatiste a toujours passé des compromis mutuellement avantageux avec les oligarques de Kiev. Les événements de 2014, le refus du coup d’Etat du maïdan et donc la création de républiques indépendantes a été précédé d’événements en 2004, entre les deux les oligarques ont perdu leur toute puissance mais un mouvement dans lesquels les masses sont intervenues sur la base du patriotisme et non de classe s’est développé, l’auteur de l’article en analyse les forces et les limites et pose la question du parti communiste. Une réflexion tout à fait fondamentale y compris dans le cadre de la montée des mouvements régionalistes en Europe (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Essence de classe des « anti-Maidan » dans le Donbass

Jusqu’en 2014, dans le Donbass, la question de la sécession ou, du moins, de l’accession de la région à un statut autonome en Ukraine a été soulevée à plusieurs reprises. Il a fait l’objet de négociations avec les grandes capitales locales et à Kiev. En 1994, un référendum a eu lieu dans les oblasts de Donetsk et de Lougansk, au cours duquel la majorité des électeurs ont demandé un arrangement fédéral. La question du fédéralisme a été soulevée déjà en 2004 lors du congrès de Severodonetsk. Ensuite, les représentants des régions du sud-est de l’Ukraine ont décidé d’organiser un référendum et d’annoncer l’autonomie du Donbass, à moins que Viktor Ianoukovitch ne soit reconnu comme le président de l’Ukraine. Après le « troisième tour » de vote, Viktor Iouchtchenko est devenu le président, à la suite de quoi la fédéralisation du pays a commencé à être mise sur le tapis  beaucoup plus souvent.

Tout d’abord, par le Parti des régions, qui a défendu les intérêts du plus grand capital de l’Ukraine, a parlé plus haut que tout le reste du fédéralisme. Ce capital, après la domination économique, a cherché la domination politique. Pour cela, il était prêt à partager le pays. En 2005, des accusations de séparatisme ont été portées contre un certain nombre de députés ukrainiens et d’anciens gouverneurs des régions de Kharkov et Lougansk. Mais l’événement le plus marquant a été la détention par le  bureau du procureur général du président du conseil régional de Donetsk Boris Kolesnikov. Certes, il a été convoqué sur le cas du séparatisme, mais détenu sur des accusations d’extorsion. Curieusement, l’arrestation de Boris Kolesnikov convenait aux deux côtés. Viktor Iouchtchenko s’est attribué le slogan  » les bandits – en  prison », et le Parti des Régions a démontré de façon efficace dans les médias comment le pouvoir orange punit brutalement les « combattants d’opinion ».

Alors que l’attention de l’électorat était centrée sur la détention du président du conseil régional de Donetsk, les négociations entre le président et les «régionaux» se sont, d’ailleurs, déroulées avec beaucoup de succès. Un mois après la libération de Boris Kolesnikov, Viktor Iouchtchenko a limogé le Premier ministre Ioulia Timochenko et, en septembre 2005, avec le soutien actif des députés de la faction du Parti des régions, Yury Ekhanourov est devenu le nouveau Premier ministre. Plus les électeurs étaient convaincus du manque de scrupules du Parti des Régions, plus sa cote devenait basse. Comme la lutte pour la langue russe en tant que deuxième langue s’est arrêtée avec la campagne électorale, le référendum pour la fédération a été oublié immédiatement par les « régionalistes »après la conclusion des accords avec Viktor Iouchtchenko.

Le 22 février 2014, une réunion des députés du sud-est de l’Ukraine s’est tenue à Kharkov, où ils ont annoncé qu’ils étaient prêts à assumer pleinement leurs fonctions dans le cadre du coup d’État de Kiev. Cependant, la suite de cet  appel d’offres s’est faite attendre. Par exemple, à Donetsk le 1er mars, les autorités locales, qui avaient spéculé   sur la désobéissance de Kiev, ont tenté d’organiser un rassemblement en faveur du gouvernement central. Des dizaines de milliers de manifestants n’ont pas soutenu de telles actions, exigé la démission des responsables qui avaient reconnu le gouvernement central, ainsi que la tenue d’un référendum sur le statut de la région. Après que le président de l’administration régionale de l’Etat de Donetsk, Andrei Shishatsky, le protégé de l’oligarque Donetsk Rinat Akhmetov, ait ignoré les demandes des manifestants, une tentative a été faite pour prendre d’assaut le bâtiment administratif.

La différence entre ce qui s’est passé en 2004 et en 2014 dans le sud-est,  a été que dans le premier cas, ces événements ont été complètement sous le contrôle des oligarques locaux et utilisés dans la lutte contre d’autres groupes oligarchiques, tandis que le second événement – a eu lieu contre leur gré. Le fait est que pendant dix ans, l’équilibre du pouvoir avait changé à l’intérieur du pays et à l’extérieur. Les Oligarques, entretenant des relations entre eux, s’appuyaient sur la petite-bourgeoisie et le prolétariat, mais en 2014 dans le sud-est, les éléments petits-bourgeois ont perdu le contrôle et ont commencé à revendiquer un rôle indépendant. Les dirigeants d’« antimaydan » et du « printemps russe » dans le Donbass, en commençant par l’ancien « gouverneur du peuple » Paul Goubarev et se terminant par le Président actuel du Conseil national de la DNI Dennis Pushilin, sont issus de la petite bourgeoisie.

En 2004, les oligarques de Donetsk ont ​​également entièrement contrôlé le «séparatisme» local. Sur la vague des événements bien connus, un certain nombre d’organisations publiques ont émergé, y compris la « République de Donetsk ». Par exemple, Alexandre Turcan, en ce temps là directeur et l’un des fondateurs de l’organisation, lors des élections présidentielles de 2004, avait travaillé au siège de Viktor Ianoukovitch, ce qui indique l’existence d’un lien entre les activités du Parti des régions et l’avènement de la « République de Donetsk ». Le grand capital, au service de leurs intérêts a cherché à passer pour les intérêts de tout le Donbass, et même du Sud-Est de l’Ukraine. Il était donc important pour les «régionalistes» de montrer que les appels à la création de la fédération ne reposaient pas tant sur eux que sur le «peuple». Même si des organisations telles que la « République de Donetsk » ne naîtraient qu’à l’initiative de leurs fondateurs, les activités publiques ne devaient pas outrepasser le cadre qu’ils avaient fixé.

En 2014, la situation dans le Donbass a changé. À l’heure actuelle, la «République de Donetsk» est la principale force du MRN, mais parmi les figures de l’État non reconnu, il n’y a pas d’oligarques. L' »Anti-Maidan » dans le Donbass dès le début a été  un mouvement démocratique, c’est-à-dire un mouvement indépendant de la petite bourgeoisie. Les oligarques, au contraire, ont constitué un front uni, oubliant pour un moment la lutte entre eux. La DNR a déclaré la guerre contre « le propriétaire du Donbass » Rinat Akhmetov, et son plus proche concurrent Sergey Taruta. Mais les actions de la petite bourgeoisie la plus radicale n’ont jamais cessé d’être timorées. Jusqu’au dernier moment, elle a essayé de négocier avec les oligarques locaux, en leur assurant qu’il n’y aurait pas de nationalisation. Même l’introduction en mars 2017 de l’administration publique externe dans les entreprises anciennement détenues par la grande bourgeoisie, ne devrait pas être contre eux. Cela ne rapprochait pas le Donbass du socialisme. Friedrich Engels dans Anti-Duhring a écrit que dans la société capitaliste il y a des cas où l’état est forcé de prendre le contrôle de quelques branches de l’économie.

La situation actuelle dans le Donbass incarne l’idée petite-bourgeoise de préserver les relations de marché, mais sans l’oligarchie. Le problème est qu’une telle société ne peut pas survivre longtemps. La logique des relations marchandise-argent est qu’elles sont soit surmontées, c’est-à-dire que le capitalisme est remplacé par le socialisme, soit elles reviennent à l’origine. Dès que le MRN a essayé de se soustraire à l’influence de certains oligarques, il y avait une menace de la part des autres. Selon certaines sources, Sergey Kurchenko, un oligarque ukrainien, proche de la famille Ianoukovitch, tente d’influencer l’économie de la République. Après le coup d’Etat à Kiev, il a fui le pays, comme le président, et réside actuellement en Russie.

Et quel est le rôle du prolétariat dans les événements du Donbass? Il y a certainement participé, mais pas en tant que force indépendante, mais dans le cadre d’un mouvement démocratique. À quelques exceptions près, les travailleurs ont agi de manière organisée et ont agi selon leurs propres exigences. Dans certaines villes, entreprises et places centrales, ils ont organisé plusieurs rassemblements à l’appui du MRN. La plus grande manifestation a eu lieu à Donetsk le 28 mai 2014. Environ un millier de mineurs ont pris part à la marche pour protester contre «l’opération antiterroriste» dans le Donbass. Il est passé deux jours après le bombardement de la ville par l’aviation de Kiev. Les combats ont considérablement accru la menace d’une situation d’urgence dans les entreprises. Les bombardements dans les sous-stations signifient pour les mineurs la mort inévitable, alors ils sont sortis en protestation dans les rues.

Dans le Donbass, la plupart des travailleurs s’opposaient au coup d’Etat de Kiev et, par conséquent, ils sympathisaient avec le DNR. Le fait est que les participants de l’ ‘ »euromaydan » ont traité le prolétariat du Donbass avec dédain, l’ont appelé « bétail » et avant que le coup d’Etat ne fasse irruption dans le sud-est, espérant y exporter une « révolution ». En relation avec le fait que les oligarques de Donetsk, soutenaient «l’EuroMaidan», le prolétariat s’y opposait également. Des slogans anti-oligarchiques ont résonné dans le Donbass, mais ils n’ont pas été provoqués par une protestation contre l’exploitation en tant que telle, mais contre les capitalistes en tant que partisans et participants à un coup d’État. Ici, nous ne traitons pas d’une position de classe, mais du patriotisme local. Et ce n’est pas surprenant, car l’introduction de la conscience de classe est la tâche des communistes.

La conclusion suivante peut être tirée des événements dans le Donbass. Dans certaines circonstances, les masses émergent d’un état indifférent et sont prêtes non seulement à participer passivement aux événements, c’est-à-dire à participer à des rassemblements et à voter lors d’un référendum, mais aussi à prendre des mesures actives. Ils sont prêts non seulement à sympathiser avec l’idée, mais aussi à se battre pour cela. Ceci s’applique aux travailleurs. Ainsi, avec le déclenchement des hostilités, la «Division minière» a été créée, qui comprenait notamment les mineurs de la mine Skochinsky. Un des commandants d’unité est aussi un mineur. Actuellement, il dirige une organisation syndicale. La division a pris part à de nombreuses batailles, y compris des batailles pour Shakhtersk. L’expérience militaire des travailleurs du Donbass, bien sûr, ne passera pas sans laisser de traces. La condition nécessaire pour la victoire de la révolution socialiste est le prolétariat, durci dans les batailles, dirigé par le Parti communiste révolutionnaire. Mais le rôle du parti dans le mouvement ouvrier est déjà dans les parties suivantes de l’article, qui seront basées sur les travaux de Lénine, Lukacs et Gramsci.

Stanislav Retinsky, secrétaire du Comité central du CPDPR

 

De la production à la productivité par Pierre Macherey

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Communication présentée le 17 janvier 2018 à la journée d’études organisée à l’Université de Lille, Département de philosophie sur le thème : « Travail, Techniques, Production  »

par Pierre Macherey

La productivité étant un caractère attribué à la production, la question se pose aussitôt de savoir si ce caractère lui est inhérent ou bien est adventice. Dans le premier cas, toute production serait en droit et naturellement assignée à une exigence de productivité ; dans le second cas, c’est seulement dans les conditions propres à une société historique donnée et au mode spécifique de production instauré par celle-ci que la production y serait soumise à des règles et à des critères de productivité, faits de culture relevant d’une « seconde nature ». Si la seconde hypothèse est retenue, est soulevée une nouvelle question : celle de savoir si cette « seconde nature » a besoin, pour faire prévaloir ses critères et ses règles de productivité, d’effacer les traits de l’activité naturelle de production à laquelle elle se substitue alors entièrement, ou bien si elle vient se surajouter à eux au titre d’une dérivation ou d’un supplément en les laissant subsister. Autrement dit, la rupture entre nature et culture est-elle en cette affaire totale ou partielle ? Jusqu’à quel point laisse-t-elle subsister un résidu de continuité, ce qui la fait consister en un infléchissement davantage qu’en un renversement du pour au contre, ou, comme on dit, une « révolution » ?1.

Pour avancer dans l’élucidation de ces questions, il faut d’abord préciser ce qu’on entend par « produire », en mettant provisoirement entre parenthèses la considération de la productivité, notion dont, par ailleurs, on ne voit pas comment elle pourrait être abordée indépendamment du rapport qu’elle entretient avec celle de production à laquelle elle est nécessairement rattachée et dans le prolongement de laquelle elle se situe. Qu’est-ce que produire ? En soulevant cette interrogation, on se trouve à nouveau confronté à des alternatives, comme par exemple celle de la praxis, activité qui a sa fin en elle-même, et de la poiésis, activité qui a sa fin hors d’elle-même, telle qu’elle est évoquée par Aristote. Bien qu’ils en tirent des conclusions différentes, car ils n’interprètent pas de la même façon le rapport de la puissance à l’acte, les Stoïciens rejouent cette distinction à travers celle de la fin comme télos et du but comme skopos : pour l’archer, le fait de chercher à atteindre sa cible constitue le télos de son effort, alors que celui d’obtenir en s’y livrant une récompense ou de gagner un prix dans le cadre d’une compétition n’est qu’un but extérieur à la nature de l’effort en question. Dans un sens voisin, Fernand Deligny distingue une logique de l’agir, qui concerne une activité se dirigeant librement, et témérairement, vers l’avant d’elle-même en traçant au fur et à mesure son parcours qu’elle invente plutôt qu’elle ne le découvre, et une logique du faire, qui concerne une activité de fabrication formatée par des modèles fixés au départ, à partir desquels elle est comme tirée davantage qu’elle ne va vers eux par son élan propre. On peut dire que le premier type d’activité est intentionnel dans la mesure où il est production effective de « sens », non pré-informée ou pré-dirigée en vue d’être mieux sécurisée, d’où la conséquence que ce genre de tentative, tournée vers son telos et non commandée par la considération d’un skopos, se prête forcément à des risques de ratage ou d’écart ; alors que le second est représentationnel dans la mesure où il suppose la reconnaissance préalable du but recherché, posé idéalement et assurément avant même que la recherche effective en vue de l’atteindre ne soit engagée, selon une perspective réflexive qui installe les conditions d’une rétroaction du sens, celui-ci étant supposé donné au départ et non à trouver à mesure qu’on suit la direction qu’il impulse2.

L’examen de la terminologie enseigne que « produire », du latin « producere », qui signifie littéralement « mener vers l’avant », « faire sortir », « donner naissance », a concerné originellement le premier type d’activité, celui qui porte les marques de la spontanéité et est dégagé de l’obligation de se conformer à un modèle préalable. A ce point de vue, la conception primitive du travail, celle qui est en jeu par exemple lorsqu’on dit à propos d’une femme en train d’accoucher que le « travail » a commencé, est naturelle, et même organique3 : en se référant à la fois à Darwin et à Bergson, Canguilhem explique dans cette perspective que la technique, de par ses origines, relève d’une organologie générale, et ne doit pas en conséquence être considérée comme de la connaissance appliquée ainsi que l’interprète la devise positiviste « Science d’où prévoyance, prévoyance d’où action ». En conséquence, c’est ultérieurement, dans un second temps, que le travail est devenu, suite à une évolution qui a transformé sa nature, construction d’objets calibrés et certifiés : alors, il a revêtu le caractère d’une activité se déroulant dans le contexte d’une seconde nature par définition postérieure à la première nature, pour autant que la notion de « première nature » ait un sens (car la nature qui, par définition est tout entière nature, n’est ni première ni seconde, mais uniment et simplement nature). Cette analyse tendrait donc à confirmer qu’il n’y a rien dans l’essence de l’activité productrice considérée en elle-même qui la prédestine à se conformer à des buts définis, sinon à tendre vers des fins d’utilité ayant leur source dans l’organisme qui pratique cette activité ou dans un sujet intentionnel du type de l’archer qui vise soigneusement sa cible.

L’activité productrice considérée en elle-même, c’est la « production », substantif dérivé du verbe « produire ». Ici à nouveau, l’analyse terminologique est instructive. En effet, le mot « production » a une double signification selon qu’il est rapporté à l’action de produire considérée comme étant en cours ou qu’il désigne le terme sur lequel débouche cette activité, c’est-à-dire littéralement le « produit » considéré pour lui-même, indépendamment de l’action qui l’a engendré. La « production », c’est donc à la fois le fait de produire, saisi dans son élan, et ce qui en résulte une fois que cet élan a abouti. La question est alors de savoir sous quelles conditions le produit peut être considéré à part du processus de production qui l’a engendré, donc se met proprement à exister en tant que tel lorsque ce processus est lui-même achevé, fini, terminé, comme par exemple la maison une fois qu’on a ôté les échafaudages qui ont servi à l’édifier : c’est cette question que Marx soulève lorsqu’il distingue le « travail vivant », à savoir la quantité d’énergie productrice capable d’être réactivée et mise en œuvre effectivement, du « travail mort », qui est du travail objectivé dans les produits qu’il a déjà réalisés et qu’il laisse derrière lui comme des formes réifiées, des « choses » qui ont absorbé dans leur être propre toute l’énergie dépensée pour les produire4. Les lexicologues présentent le second sens du mot « production », qui la ramène au « produit », comme « sens métonymique », en regard au premier sens, celui qui attire l’attention sur l’action de produire, qui doit alors être considéré comme sens littéral. La formule « sens métonymique » est très intéressante. La métonymie est la figure de style qui permet de représenter l’ensemble d’une chose par l’un de ses éléments. Dans le cas qui nous occupe, l’ensemble de la chose, c’est l’activité productrice considérée en son entier, y étant compris le résultat auquel elle parvient ; l’élément qui le représente métonymiquement, c’est le produit pour autant que celui-ci est censé constituer une entité à part entière, éventuellement conçue comme « pars totalis » dans laquelle la nature globale du tout auquel elle appartient se trouve engagée ; est alors ouverte la possibilité de raisonner de la partie au tout avec lequel elle entretient un rapport d’expression, en sens exactement inverse du processus qui a engendré en acte la partie, le produit, en lui donnant naissance, en l’enfantant. Raisonner ainsi, de la partie au tout, du produit à l’activité qui l’a produit, en sens inverse du déroulement effectif du processus de la production, c’est présupposer que la partie « vaut » pour le tout, donc que le produit est porteur en lui-même d’une valeur qui reflète celle du tout par anticipation ou par rétrospection, peu importe puisque le processus concerné est supposé être réversible, ce qui est l’un des postulats de la rationalité économique qu’il ne faut pas confondre avec la rationalité technique. C’est sur une présupposition de ce genre que repose ce que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise », qui est au fond une manière de pratiquer l’art de la métonymie avec maestria, sans mot dire, en faisant passer la partie (le produit, la marchandise) pour le tout (l’activité productrice humaine telle qu’elle s’exerce dans des rapports sociaux déterminés).

Or, c’est à ce niveau que la notion de productivité commence à intervenir. Ici encore, la terminologie est riche en enseignements. Du substantif « production » dérivé du verbe « produire », dérivent à leur tour deux adjectifs qui le qualifient : le travail de production peut être « producteur » ou « productif » ; et ce n’est pas du tout la même chose, ce que confirme à nouveau la terminologie, car les substantifs susceptibles d’être eux-mêmes formés à partir de ces adjectifs diffèrent en nature. De « producteur » dérive « le producteur », c’est-à-dire le travailleur engagé dans l’activité de production à laquelle il participe effectivement en lui communiquant son énergie ; de « productif » dérive « la productivité », terme générique qui exprime la possibilité de rendre compte de l’activité de production en fonction et à partir de son résultat, le produit, donc en raisonnant en sens inverse du déroulement réel du processus de travail. Il en résulte que être producteur c’est mettre en œuvre l’activité de production dont cette opération relève, et rien de plus ; alors que être productif c’est ajouter à cette mise en œuvre un caractère supplémentaire, et peut-être superfétatoire, qui n’est pas compris d’emblée dans son essence, à savoir créditer le produit d’une valeur au sens que l’économie donne à ce terme. Un travail peut être producteur sans être productif, mais l’inverse n’est pas vrai : pour qu’un travail soit productif, il faut qu’il soit également producteur, le fait qu’il le soit servant de support au supplément de valeur que lui apporte sa « productivité ».

En quoi consiste au juste cette productivité ? Pour répondre à cette question, il faut faire intervenir un vocabulaire emprunté à d’autres chaînes lexicales que celle qui a pour premier maillon le verbe « produire ». Par exemple il faut se servir de termes comme ceux de tâche, d’opération, et de rendement. Examinons pour commencer la notion de rendement. Celle-ci est prescriptive davantage que descriptive dans la mesure où elle indique une exigence, celle d’accroître la production, en qualité et en quantité, de manière à en valoriser les résultats, – encore et toujours la valeur, notion qui ne relève pas de l’ordre de la technique pure mais ne commence à jouer que lorsque la rationalité économique, fondée sur la pratique de l’échange, a effectué la capture de l’activité productrice et l’a remodelée selon ses critères propres : c’est cette capture qui a engendré la marchandise, réalité bifrons porteuse simultanément de valeur utile, c’est sa face concrète, et de valeur d’échange, c’est sa face abstraite5. Les notions de tâche et d’opération, qui sont les résultats de ce remodelage, désignent les moyens requis pour répondre à l’exigence de productivité, une fois que celle-ci a pris la forme d’un programme raisonné, soumis à des normes définies.

La notion de rendement est apparue à une certaine époque de l’histoire. Pratiquement ignorée de l’Antiquité, elle peut être considérée comme « moderne » et correspond au moment où, pour reprendre une formule de Koyré, les pratiques collectives de production, ayant pris distance avec le « monde de l’à-peu-près » et les rituels empiriques du « métier » que celui-ci cultive électivement, se sont intégrées à un « univers de la précision »6 : : dans ce dernier, les moyens techniques, détachés de la main qui les tenait auparavant de manière plus ou moins ferme et sûre, ont été soumis à un traitement rationnel, scientifique, grâce à des machines et à la forme la plus aboutie de celles-ci, la machine-outil, mécanisme complexe dont les agencements entraînent automatiquement des outils, ce qui en fait l’instrument par excellence de la production industrielle. Alors la production, au lieu d’être abandonnée à l’initiative et à l’habileté individuelles, a été ordonnée à l’élaboration d’un plan de travail systématique, global, socialisé, dont les bases sont fournies par le calcul du rendement. Bien sûr, cette modification de la forme de la production ne s’est pas opérée d’un coup : elle a été le résultat d’une lente et irrégulière évolution qui, en même temps qu’elle a changé les pratiques de production, a donné lieu à une élaboration théorique dont l’élément principal a été l’apparition, au XVIIIe siècle, de ce qui s’est appelé la « technologie »7. La technologie pourrait être définie comme étant la science du rendement, science qui emprunte ses modèles de raisonnement à la mathématique et à la physique, et dont l’étude a été réservée à un type nouveau de professionnels, apparus à l’époque de la Renaissance, les ingénieurs qui, de par leur formation, sont à la fois des théoriciens et des praticiens.

Or, ce point est important, les premiers ingénieurs ont été des ingénieurs militaires : ce sont eux qui ont servi de modèles à la formation ultérieure des ingénieurs civils. Ils ont été les premiers à se demander comment s’y prendre pour évaluer correctement l’efficacité d’un dispositif, soit défensif (Vauban et les fortifications), soit offensif (Belidor auteur dans l’Encyclopédie, de l’article « affût de canon »). Il est de fait que les arts militaires, avec lesquels a été initié le calcul du rendement, ne produisent rien de consommable au sens de l’économie : les actions qu’ils entreprennent de perfectionner ne sont pas à proprement parler productrices mais destructrices, la destruction étant le terme antonyme de la production. C’est néanmoins dans ce contexte que le fait d’être productif, pris en compte pour lui-même, a commencé à faire l’objet d’une attention spécifique. Autrement dit, au départ, la notion de rendement n’a pas répondu à une finalité productrice, ce qui amène à s’interroger sur les conditions qui ont amené à appliquer ce modèle à la production de richesses, donc de biens marchands, domaine qui a été l’affaire propre de l’économie politique, discipline apparue et développée en même temps et de façon concomitante à la technologie dans le contexte du Scottish Enlightenment8. La considération du rendement, et par le biais de celui-ci la considération de la productivité, ont donc été introduites à un certain moment dans la sphère de la production, en réponse à une demande qui n’était pas elle-même d’ordre économique ou technique : elles n’en sont pas issues par un développement naturel et continu mais elles y ont été introduites.

À cela s’ajoute une seconde remarque. La spéculation sur le thème du rendement a d’abord été ciblée sur des appareillages ou agencements, fortifications ou canons, des réalités matérielles dont les qualités spécifiques évaluées en termes d’efficience étaient susceptibles d’être mesurées exactement. Lorsque cette spéculation s’est orientée vers des opérations, non pas militaires, mais civiles, concernant la paix et non la guerre, elle s’est, dans la continuité de ces premières démarches, intéressée prioritairement à des mécanismes, donc à des choses, et c’est dans un second temps qu’elle a pris en compte l’intervention des opérateurs, les agents humains qui les font fonctionner une fois que leurs agencements ont été mis au point. Citons Diderot :

« Ce qui donnera de la supériorité à une manufacture sur une autre, ce sera surtout la bonté des matières qu’on y emploiera, jointe à la célérité du travail et à la perfection de l’ouvrage. Quant à la bonté des matières, c’est une affaire d’inspection. Pour la célérité du travail et la perfection de l’ouvrage, elles dépendent entièrement de la multitude des ouvriers rassemblés. »9

Et Condorcet :

« Nous expliquerons la théorie des machines simples, la manière dont on peut, par la disposition des différentes pièces, produire un effet donné, si l’on connaît la quantité et la direction de la force à employer ; et la méthode de calculer l’effet des différentes machines, d’abord d’une manière abstraite, ensuite en ayant égard aux frottements et aux forces perdues. Nous donnerons […] la méthode d’évaluer les différentes forces motrices employées dans les machines, telles que la force des hommes et des animaux, le poids ou le choc des corps solides, la pression de l’eau, la force du vent, celle de la vapeur. Nous enseignerons le moyen de composer ces forces motrices et de connaître celle qui doit être préférée suivant le but que l’on se propose ou les circonstances locales. »10

La manufacture, puis l’usine, exploitent la combinaison de moyens matériels et des moyens humains qu’elles font intervenir ensemble dans les opérations de production, et elles évaluent le rendement de ces opérations en mettant sur un même plan ces deux types de moyens, qu’elles finissent par subsumer tous deux sous le même concept de « force ». Cette harmonisation a été progressive : elle a d’abord respecté la primauté de l’agent sur les moyens mécaniques qu’il conduit et qu’il garde, comme on dit, « à sa main » ; mais, peu à peu, elle a renversé cette relation, et pour mieux homogénéiser les différentes « forces » intervenant dans la production, elle a donné le pas aux agencements susceptibles d’être précisément régulés, et l’ouvrier est lui-même devenu un organe incorporé à leur fonctionnement dans le cadre de la machine-usine. C’est ce que donne à voir de façon frappante, et choquante, la séquence des Temps modernes où Charlot est pris dans les rouages de mécanismes qui l’entraînent et dont il est devenu le servant au lieu que ce soit lui qui se serve d’eux : par une procédure d’inversion, ce n’est plus l’ouvrier qui commande à la machine, mais il est dirigé par son mouvement. C’est sur cette inversion que repose la notion de productivité, dont le développement est corrélatif à une croissante mécanisation des tâches de la production, mécanisation qui engendre à terme, en même temps que des produits industriels, des « corps productifs » 11. Pour qu’il y ait productivité de la production, il faut que celle-ci soit ordonnée comme un système à l’intérieur duquel corps et machines, étroitement imbriqués entre eux, font en quelque sorte pâte commune, susceptible d’être pétrie de manière à ce que sa consommation procure un maximum de valeur ajoutée, c’est-à-dire de profit, sous l’horizon de ce que les économistes appellent la croissance.

Selon l’économie politique classique, et en particulier selon Ricardo qui a exploité à fond les conséquences de cette hypothèse, la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production qui lui est incorporée. La « critique de l’économie politique » effectuée par Marx dans Le Capital12 a consisté à montrer que, derrière la notion de travail mise en avant par Ricardo, se cachent en réalité deux réalités différentes : du travail vivant et du travail mort mis sur le même plan et assimilés l’un à l’autre. Pour que le résultat de l’activité productrice, celle-ci étant du travail vivant, se présente comme étant, en tant que marchandise, porteur de valeur, ce qu’il n’est pas naturellement, il faut que cette activité productrice ait été rendue productive ; or cela n’est devenu possible que lorsque travail vivant et travail mort, travail travaillant et travail travaillé, ont été présentés en pratique comme les deux faces concomitantes d’une même entité, « le travail ». Par « le travail », il faut alors entendre une notion abstraite façonnée en vue de faire apparaître sous une façade unitaire deux réalités distinctes fusionnées, amalgamées, par le régime du salariat13.

Le tour de force, ou de passe-passe, effectué par le système capitaliste tel que Marx l’analyse a consisté dans l’opération suivante : il a commencé par scinder le processus de la production en séparant son résultat, le produit qui est du travail travaillé, de l’activité effective dont il est issu, la production en tant que travail travaillant, donc en isolant l’effet par rapport à la cause ; puis, en suivant la procédure métonymique dont il a été question précédemment, il a réuni ce qu’il avait séparé en posant entre cet effet et cette cause une équivalence, précisément par le jeu de la valeur marchande qu’il a imputée à l’un comme à l’autre. Il s’agit d’une mystification, du type du jeu de bonneteau, qui a produit ses effets, non dans le ciel des idées, mais sur le terrain bien réel de l’organisation de l’industrie, sous la forme de la production, non de valeur, mais de survaleur (Mehrwert), ce qui a été rendu possible par l’introduction dans le processus effectif de la production de l’extorsion d’un surtravail (Mehrarbeit). Et ça marche ! ça marche, au sens justement où on dit d’une machine qu’elle marche. Or, l’agencement de la machine en question, l’usine, comprend comme l’un de ses organes la dite « force de travail » de l’opérateur, c’est-à-dire de l’ouvrier, son Arbeitskraft, élevée, à côté des moyens matériels de la production, au rang de force productive commercialisable.

Cela veut dire que le travailleur, entraîné dans le mécanisme de la production industrielle (Charlot devenu organe de la machine qu’il sert, et qui l’enserre), est passé du statut de producteur à celui de produit, lui-même calibré et évalué de façon à remplir la fonction qui lui est impartie par le système dont il est devenu l’instrument. Ce que l’ouvrier vend au patron, en passant avec lui dans des formes tout à fait légales, et du même coup contraignantes (la loi, c’est la loi !), un « contrat de travail », ce n’est pas du tout son travail, c’est-à-dire le travail qu’il réalise effectivement en tant que producteur, mais sa force de travail, son corps productif traité en tant que marchandise comme porteur de valeur, ce qui le rend échangeable au même titre que n’importe quel produit : plus précisément, il faudrait dire qu’il vend son travail, c’est-à-dire le droit de consommer sa force de travail, et est payé pour l’entretien de sa force de travail, alors que l’un et l’autre ne sont pas du tout la même chose : le premier est une valeur d’usage et le second une valeur d’échange. Une fois qu’il est entré sur le marché du travail, le producteur est lui-même devenu produit ou du moins est traité comme tel, et du même coup est devenu, lorsque sa force de travail est consommée, source de profit, créateur de survaleur, une survaleur sur laquelle il a, de son propre consentement, un consentement qui lui a été extorqué par la force des choses, perdu tout droit de propriété à titre personnel : son travail n’est plus à proprement parler son travail, mais du travail, du travail humain en général ou travail social dont la valeur est fixée par le marché du travail qui fait monter et baisser le salaire en fonction de ses nécessités propres, sans bien évidemment demander son avis au travailleur, au producteur effectif qui est livré de plein fouet à ces fluctuations.

Si cette analyse est juste, on commence à y voir plus clair sur les conditions du passage de la production à la productivité. Ce passage a nécessité l’intervention de toutes sortes d’éléments complexes qu’il faudrait aller étudier sur le terrain, sur place, là où ils ont été profilés et mis en œuvre : c’est le domaine d’études imparti à la sociologie du travail, discipline dont Engels a été l’un des initiateurs lorsqu’il a composé et publié, en 1845, son étude sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Au nombre de ces éléments, et sans doute le plus important d’entre eux, se trouve la division du travail manuel et du travail intellectuel, une procédure dont les origines sont très anciennes, mais à laquelle le machinisme et la grande industrie ont fourni un terrain d’exercice privilégié, en particulier à la fin du XIXe siècle, en Amérique, lorsque Frédéric Winslow Taylor a mis au point le système de l’organisation scientifique du travail dans lequel les notions de tâche et d’opération jouent un rôle essentiel : c’est l’aménagement du travail en tâches, elles-mêmes combinaisons d’opérations simples, qui, dans ce contexte, a permis d’accroître le rendement en soumettant le régime de la production à l’exigence de productivité.

Taylor, avant de devenir le théoricien de la productivité, était un acteur de la production industrielle dont il avait occupé successivement tous les postes, depuis celui d’apprenti dans un atelier de fonderie, après quoi il était devenu chef d’équipe, contremaître, ingénieur, puis directeur d’usine, ce qui lui a permis d’avoir une vue concrète sur l’ensemble des problèmes de la fabrication de produits usinés. Sa réflexion a suivi simultanément deux voies : il s’est intéressé de très près aux moyens d’améliorer le rendement des machines proprement dites, et a inventé des méthodes nouvelles d’usinage des matériaux14 ; parallèlement à cela, il a entrepris d’analyser les modalités du travail des opérateurs en vue d’en accroître la productivité 15. Le fait qu’il ait cumulé ces deux démarches confirme que, dans la perspective de la production industrielle et de son souci d’améliorer le rendement, la mise en forme de la notion de productivité a eu pour présupposé l’imbrication totale et réciproque des forces matérielles et humaines entraînées ensemble dans un même processus dont l’organisation scientifique du travail devait garantir la parfaite cohésion.

Le système mis au point par Taylor est complexe. L’idée de base sur laquelle il repose est ainsi résumée par Canguilhem :

« Selon Taylor, un ensemble de mécanismes étant donné, il est possible par assimilation du travail humain à un jeu de mécanismes inanimés, de faire dépendre entièrement et uniquement les mouvements de l’ouvrier du mouvement de la machine, réglé selon les exigences du plus grand rendement économique dans une branche de l’industrie donnée à un moment donné de la conjoncture. Dans ses rapports avec le milieu physique et le milieu social au sein de l’entreprise, l’ouvrier réagit – ou plutôt est conçu par Taylor comme devant réagir – sans initiative personnelle à une somme de stimulations, mouvements mécaniques, ordres sociaux dont il ne peut choisir ni la qualité, ni l’intensité, ni la figure. Le chronométrage des temps opératoires, l’élimination des temps morts, des mouvements inutiles, sont les conséquences d’une conception mécaniste et mécanicienne de la physiologie, province sans autonomie d’une science énergétique totalitaire. »16

La première innovation apportée par Taylor au fonctionnement de l’unité productrice dans laquelle matières premières, machines et hommes sont étroitement réunis, comme s’ils étaient soudés les uns aux autres, a en effet consisté à y introduire un nouvel instrument : le chronomètre, destiné à fournir un décomptage précis des temps de travail. Or, pour que ce décomptage soit fiable, il faut selon Taylor que le travail cesse d’être appréhendé en bloc, et ait été décomposé en un certain nombre d’opérations élémentaires dont chacune soit susceptible d’être examinée et mesurée pour elle-même avec exactitude. Selon Marx, la première révolution industrielle, celle qui au XVIIIe siècle a donné naissance en Angleterre à la manufacture, avait déjà donné la priorité au travail partiel sur le travail global tel qu’il est pratiqué par les gens de métier que sont les artisans ordinaires dont chacun parcourt l’ensemble du cycle de la production d’un objet d’usage17. La seconde révolution industrielle, celle qui au XIXe siècle a donné naissance à l’usine, n’a fait que perfectionner cette démarche dont le taylorisme a constitué l’accomplissement : il a fait de l’étude des temps opératoires, ciblée donc sur les opérations, le moyen privilégié d’une régulation destinée à écarter ou à limiter l’imprécision et le ralentissement de l’activité productrice dues à ce que Taylor appelle de « mauvaises méthodes de travail », que ces méthodes concernent le fonctionnement des machines ou le comportement des ouvriers qui, spontanément, répugnent à l’idée d’avoir à s’adapter au rythme de fonctionnement des machines, ce qui les conduit à s’opposer à la demande d’accroissement de la productivité18.

En même temps qu’un nouvel instrument, le chronomètre, Taylor a introduit dans l’usine le corps professionnel spécialisé dans son utilisation : le chronométreur, naturellement redouté et haï des ouvriers qui ont tout de suite vu en lui un adversaire19. Cette profession, indispensable au contrôle de la productivité, n’intervient pas elle-même dans le déroulement de l’activité productrice qu’elle se contente d’accompagner, d’observer, et même au point de vue des ouvriers d’espionner, de manière à préparer le contrôle de son déroulement. En cela réside le principe matriciel à partir duquel Taylor a élaboré son système : il a posé la nécessité de séparer complètement, dans l’unité de production, les fonctions d’encadrement, dévolues à un personnel spécialisé qui n’intervient pas directement dans le processus de la fabrication des produits, des fonctions d’exécution, qui, elles, ont matériellement en charge le déroulement effectif de ce processus. C’est sous cette forme très particulière que l’organisation scientifique du travail a mis en œuvre concrètement la division du travail manuel et du travail intellectuel : elle a instauré dans le plan d’ensemble de l’entreprise un poste spécial tenu à distance des ateliers, dévolu au « management ». Ce mot qui, après Taylor, a connu une fortune considérable et s’est répandu dans le monde entier est devenu le paradigme de base d’une « technocratie » qui, ramenée à ses réquisits élémentaires, n’est au fond rien d’autre qu’une « bureaucratie » : le management est une bureaucratie d’entreprise. Concrètement, dans l’usine telle qu’elle est conçue par Taylor, les personnes qui s’occupent du management de l’entreprise sont parquées dans des bureaux à part ; elles ne participent pas directement au travail de la production dont a été isolé par analyse, et concrètement enfermé à l’intérieur du plan des locaux, un aspect unique concernant le travail abstrait, celui auquel peut être rattachée la considération de la productivité20.

À quoi s’occupe-t-on dans ces bureaux ? A organiser le travail sous forme de tâches. Le mot « tâche » est dérivé du latin taxare, qui signifie estimer, évaluer : selon le dictionnaire, il désigne un « travail déterminé qu’on a l’obligation de faire, qu’il soit imposé par soi-même ou par autrui ». L’idée de détermination remplit ici une fonction essentielle : elle qualifie une activité dont le déroulement a été strictement délimité, fixé, proprement encadré. Procéder à cet encadrement est précisément le rôle imparti aux personnels de management dont la « tâche » consiste à aménager des « tâches » à l’exécution desquelles ils ne participent pas, de même que le cadre qui entoure un tableau n’en fait pas partie le plus souvent. C’est cette procédure tordue que Foucault a entrepris de théoriser à l’aide du concept de « gouvernementalité », qui désigne l’art de diriger le travail des autres sans y participer, ce en quoi consiste précisément le « management ». Que faut-il entendre ici par « diriger » ? Non pas simplement le fait de donner des ordres, une pratique qui existait certainement dès la préhistoire, mais celui de mettre en forme, proprement comme on dit dans la langue administrative d’aujourd’hui d’acter le contenu de ces ordres, en en précisant minutieusement à l’avance le détail par écrit21. L’un des rôles du management d’entreprise est d’établir des protocoles de travail qui ont ensuite à être appliqués à la lettre, sans discussion, sans marge d’écart. Citons Taylor :

« Peut-être l’élément le plus important de la direction scientifique est-il l’idée de tâche. Le travail de chaque ouvrier est prévu dans son entier par la direction au moins un jour à l’avance et chaque ouvrier reçoit dans la plupart des cas, des instructions écrites complètes, décrivant dans le détail la tâche qu’il doit accomplir et lui indiquant les moyens qu’il doit employer pour exécuter son travail. Le travail préparé ainsi à l’avance constitue une tâche qui est accomplie par l’action conjuguée de l’ouvrier et de la direction. Les instructions spécifient non seulement ce qui doit être fait, mais aussi comment il faut le faire et le temps alloué pour le faire. »22

Le management précise le contenu des tâches à accomplir en composant quelque chose qui ressemble à une partition musicale dans laquelle tous les détails seraient soigneusement notés, y compris ceux concernant le tempo de l’exécution, son rythme, sa « cadence » : la direction scientifique du travail fixe précisément aux ouvriers les « cadences » que doit suivre l’accomplissement de leur activité productrice dont le cours est ainsi régulé, et en fait accéléré dans la mesure où les causes éventuelles de ralentissement, en particulier celles liées à l’improvisation, ont été éliminées ou tout au moins réduites au minimum23.

Pour que cette procédure fonctionne, il faut que les opérateurs jouent leur partition sans mot dire, ce qui leur épargne la peine de réfléchir à ce qu’ils font. Copley, le biographe officiel de Taylor, rapporte cette apostrophe de celui-ci à un ouvrier qui était venu lui présenter ses réflexions personnelles concernant l’organisation de son travail :

« On ne vous paie pas pour penser, il y en a d’autres ici qui sont payés pour cela. »

Les ouvriers sont payés pour effectuer les tâches qui leur ont été allouées une fois que le détail des opérations dont elles sont composées a été soigneusement dosé par des spécialistes de la chose, rien de plus : non seulement on ne leur demande pas de penser, mais on les prie instamment de s’en abstenir, et même on les en empêche. La séparation du travail manuel et du travail intellectuel, convertis en tâches d’exécution et tâches de conception destinées à être rétribuées à la valeur qui leur est reconnue, – et le taux de cette évaluation, bien sûr, n’est pas le même dans les deux cas – est alors poussée à son degré ultime de perfection.

Les analyses qui viennent d‘être proposées, en référence principalement à Marx et à Taylor qui sont des théoriciens de la seconde révolution industrielle dont ils révèlent les faces alternatives, sont elles encore valides aujourd’hui ? Il est clair que, dans les faits, à l’époque de la troisième révolution industrielle et de la mondialisation qui en est le corrélat, le travail a changé de nature. A une phase, celle de la modernité, où le travail productif de biens matériels, modelé sur la forme de la production industrielle, était tendanciellement l’affaire exclusive de la classe ouvrière, a succédé ainsi une nouvelle phase où le travail, devenu en grande partie immatériel, est axé sur la création d’informations, de savoirs, d’idées, d’images, de figures relationnelles, de services, et même d’affects et de subjectivités24. La représentation du travail, que Marx, en son temps, avait eu des raisons sérieuses de renfermer dans des bornes strictement définies, sur le modèle de la production industrielle, ce qui avait eu entre autres pour conséquence de l’amener à refuser aux employés le statut de travailleurs créateurs de valeur, se trouve du même coup élargie : il devient travail biopolitique, qui engendre de nouvelles formes de vie sociale où certains des clivages propres à la phase antérieure sont dilués 25. Les spéculations sur la fin du travail et la disparition de la classe ouvrière ont là leur source. Cette évolution, qui est en train de s’accomplir plus ou moins silencieusement ou bruyamment sous nos yeux n’a sans doute pas produit tous ses effets, et il serait aventuré d’en systématiser définitivement les manifestations, ou plutôt les tendances. Il est discutable, en particulier, de renvoyer dos à dos les deux figures exclusives, et en conséquence essentialisées, d’un travail matériel propre à la modernité et d’un travail immatériel propre à la postmodernité, comme si la seconde figure avait complètement évacué la première en prenant sa place. Que l’analyse du travail doive être actualisée, en prenant en compte les transformations en cours de ses modalités d’exécution, de ses objectifs et de ses résultats, est une évidence : mais cela signifie-t-il que cette analyse doive s’aligner sur les discours qui accompagnent ces transformations, discours incontestablement idéologiques, dont les arrière-plans devraient être sondés et discutés, et non simplement reproduits ? Ne faudrait-il pas, à contre-courant de l’évolution en cours, ou plutôt à contre-courant de la manière dont celle-ci se donne à représenter, rematérialiser la conception que l’on a du travail ? Ce travail qu’on dit immatériel du fait qu’il ne s’exécute plus nécessairement à heures fixes entre les murs de l’atelier n’est-il pas encore, quoique sous d’autres formes, du travail matériel et du travail exploité ? Pour conclure cet exposé forcément lacunaire, on se contentera de soulever ces questions dont l’élucidation appellerait des analyses très complexes qu’on n’a pas les moyens de fournir ici.

  1. À propos de l’invention technique, forme par excellence d’innovation culturelle qui a d’importantes conséquences dans le domaine de l’économie proprement dite, Descartes écrit : « Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose [….] Et il est certain que toutes les Règles des Mécaniques appartiennent à la Physique…, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles. » (Principes de philosophie, art. 203). C’est la raison pour laquelle il attribue à l’homme la disposition, non à devenir maître et possesseur de la nature, selon la formule qu’on lui attribue souvent, mais à devenir, pour reprendre la formule exacte qu’il utilise, « comme maître et possesseur de la nature », ce qui change tout : les innovations sophistiquées de la culture, loin de mettre la nature définitivement hors jeu, lui laissent en dernière instance le dernier mot, alors même qu’elles paraissent en détourner le cours normal. []
  2. Dans ce cas, explique Marx, « le résultat auquel aboutit le procès de travail était déjà au commencement dans l’imagination du travailleur, existait donc déjà en idée » (Le Capital, livre 1, 3e section, chap. 5, « Procès de travail et procès de valorisation », trad. fr. d’après la 4e édition allemande, PUF/Quadrige, 1993, p. 200). []
  3. Les Physiocrates ont élaboré leur théorie économique à partir de cette conception de la production comme processus naturel, du type de la germination ou de la fermentation, opérations qui, si elles peuvent être aidées et stimulées par l’intervention du travail humain, n’en dépendent pas à l’origine. C’est pourquoi l’agriculture représente à leurs yeux le type par excellence d’une activité de production : dans ce cas précis, c’est la terre qui travaille et par son travail produit des richesses, et non la main de l’homme qui la cultive. L’économie politique, dans la version qu’en ont proposée Smith et Ricardo en tournant leur attention vers la production manufacturière et industrielle, assigne au contraire au travail humain le rôle principal dans l’activité de production, pour autant que celle-ci a pour résultat des marchandises dont la valeur est mesurée par la quantité de travail humain qui y a été incorporée. []
  4. Cf. Le Capital, livre 1, section 3, chap. 5 (« Procès de travail et procès de valorisation »), trad. fr. d’après la 4eédition allemande, PUF/Quadrige, 1993, p. 203 : « Le procès s’éteint dans son produit […] Le travail a été objectivé tandis que l’objet a été travaillé. Ce qui apparaissait du côté du travailleur sous la forme de la mobilité apparaît maintenant du côté du produit comme une propriété au repos, dans la forme de l’être. » []
  5. Comme l’explique F. Vatin dans son livre Le travail – Economie et physique (1780-1830), PUF/Philosophies, 1993, « toute conception apparemment technique de l’efficience est fondée sur une norme économique de valeur ». Le rendement, qui mesure l’efficience d’une activité de production, est pris en compte lorsque cette activité est évaluée en fonction et à partir de son produit isolé du processus qui l’a engendré : c’est alors que ce produit, considéré et traité comme marchandise échangeable, est soumis aux normes de l’économie. Il n’est pas de l’essence de la technique de mettre en circulation des marchandises. []
  6. « Du monde de l’à-peu-près à l’univers de la précision », in Etudes d’histoire de la pensée philosophique, Armand-Colin, 1961. []
  7. Cf. à ce sujet le t. 12 de la revue Thalès (PUF, 1968), qui a pour thème « Les commencements de la technologie », terme finalement adopté pour nommer cette discipline nouvelle qu’on avait aussi proposé d’appeler « technonomie ». Le but de la technologie, tel qu’il s’est peu à peu dessiné, a été de soumettre l’activité de production à des lois générales en vue de la soustraire au hasard des occasions auquel restait soumis le travail artisanal. []
  8. La machine à vapeur à double effet a été inventée par Watt, au moment où Adam Smith composait son Essai sur la richesse des nations. []
  9. Article « Art » de l’Encyclopédie. []
  10. []
  11. Cf. D. Deleule et F. Guéry, Le corps productif, Paris, Repère-Mame, 1972. Cet ouvrage, associé aux analyses que Marx consacre dans le Capital à l’extraction de la plus-value relative, est cité par Foucault dans Surveiller et Punir (Œuvres, Gallimard/Pléiade, 2015, t. II, p. 504). []
  12. « Critique de l’économie politique » est le sous-titre du Capital. []
  13. Dans une note de la Dialectique de la nature (trad. fr., éd. Sociales, 1952, p. 105), Engels dénonce la confusion entre travail physique ou travail pratique (que la langue anglaise dénomme work et la langue allemande Werk) et travail au sens de l’économie (labourArbeit). Il revient sur ce point dans une lettre à Marx du 19 décembre 1882 (Marx-Engels, Lettres sur les sciences de la nature, éd. Sociales, 1973, p. 109 et sq.). []
  14. Son ouvrage On the art of cutting Metals (1907) est consacré à des questions relevant de la technologie pure. []
  15. Il a consacré à cette thématique deux ouvrages fondamentaux : Shop Management (1903) et The Principles of Scientific Management (1911). []
  16. « Machine et organisme », in La connaissance de la vie, Vrin, 1965, p. 298. []
  17. « La période manufacturière simplifie, améliore et multiplie les outils de travail en les adaptant aux fonctions spécifiques exclusives des travailleurs partiels. Ce faisant elle crée en même temps l’une des conditions matérielles de la machinerie, qui est faite de la combinaison d’instruments simples (Le Capital, livre I, chap. 12, trad. fr. d’après la quatrième édition allemande, PUF/Quadrige, 1993, p. 384). Dans ce passage qui rend compte de la transformation de l’outil en instrument, ensuite intégré au fonctionnement de machines, est insérée en note une référence au passage de L’origine des espèces dans lequel Darwin explique le processus vital, tel qu’il se déroule au niveau des organismes, a amorcé naturellement cette évolution. []
  18. Taylor, qui s’était employé à transformer de l’intérieur l’entreprise avant de devenir le théoricien de la production, « spécialiste d’organisation d’atelier et de comptabilité industrielle », titre qu’il avait fait graver sur ses cartes de visite, était tout à fait conscient de la résistance des ouvriers aux propositions ou imposition de nouvelles méthodes de travail, stratégie parfaitement rationnelle de leur part, mais qu’il faut selon lui contrer en lui opposant une autre stratégie, fondée sur une forme de rationalité élargie, « scientifique », qui, à son point de vue, doit finir par l’emporter. Dans ses Mémoires, il utilise les termes « war », « struggle », « fight », pour évoquer ce conflit. []
  19. L’introduction du chronométrage dans les entreprises américaines a déclenché d’importants mouvements de grève, comme celle qui a eu lieu en 1911 à l’arsenal de Watertower. Les syndicats ont immédiatement compris que les améliorations apportées par l’organisation scientifique du travail, si elles pouvaient complaire aux patrons d’usine dont elles multipliaient les bénéfices, allaient à l’encontre des intérêts des ouvriers, et ils ont, en sens opposé, revendiqué pour ceux-ci le droit de travailler à leur rythme. []
  20. L’apport de Taylor au principe de la division du travail manuel et du travail intellectuel a consisté à matérialiser cette division en l’inscrivant dans le plan de répartition des locaux de l’entreprise : il a ainsi donné à cette division la forme concrète d’une séparation. []
  21. En l’occurrence, l’écriture ne se réduit pas à une fonction technique d’enregistrement. Consigner le détail du dispositif d’exécution d’une tâche, c’est le faire accéder au statut d’une consigne : le verbe « consigner », dérivé du latin consignare qui signifie « sceller », comporte à l’origine l’idée d’une délimitation, et avec elle celle d’une surveillance, d’un contrôle rigoureux. Noter quelque chose par écrit, c’est en quelque sorte le comptabiliser, donc le soumettre à l’obligation d’un décompte exact. L’écriture ainsi définie joue un rôle essentiel dans le passage d’un monde de l’à-peu-près à l’univers de la précision. []
  22. F. W. Taylor, La direction scientifique des entreprises, trad. fr., Marabout/Dunod, 1967, p. 93. []
  23. Taylor était surnommé dans l’entreprise où il exerçait ses talents « Speedy-Taylor », ce qui résume bien l’esprit de sa démarche, dans laquelle l’idée de rapidité détient un rôle essentiel. []
  24. Témoigne de cette évolution l’importance revêtue par les activités de « marketing », qui font l’objet d’enseignements spécialisés comme ceux dispensés à HEC, paradigme des Grandes Écoles d’aujourd’hui sur lequel toutes les autres se sont progressivement alignées, activités qui ont investi tous les aspects de la vie courante et littéralement pris le pouvoir. []
  25. Cf. la présentation visionnaire de ces transformations dans les ouvrages de Hardt et Negri, Empire (trad. fr., Exils, 2001) et Multitude (trad. fr., La Découverte, 2004). []

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Publié par le février 12, 2018 dans textes importants, THEORIE

 

Marseille, la ville, les traces et l’état d’exception

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Pour ceux qui auront eu la patience d’écouter notre conférence sur Staline à Paris (ils sont plus d’une centaine déjà sur ce blo), vous aurez compris qu’il s’agit de « méthode » pour dégager le passé des strates d’idéologie déposées sur lui. A plusieurs reprises je fais référence aux « traces », ce terme renvoie à quelques théoriciens, Ernst Bloch, Walter benjamin et Carlo Ginzburg. Dans les trois cas, il s’agit de dépasser les discours auxquels se résume trop souvent le politique et de trouver une approche qui témoigne de cette actualité du passé comme le ferment de la lutte des classes d’aujourd’hui.

J’ai commencé mes recherches en sociologie en travaillant sur l’urbanisation et cette approche se situait dans le prolongement de mon mémoire de maîtrise sur l’évolution des mentalités du 11 e au 15e siècle à partir de l’étude des chapiteaux de cloîtres provençaux.

J’ai commencé à travailler sur Marseille, c’est aussi le cas de Walter Benjamin. Il écrit un texte sublime « Faubourgs ». Il décrit le paysage de l’arrière port, du secteur d’Arenc jusqu’à Saint Antoine, mais jugez-en plutôt:

Les murs: La discipline à laquelle ils sont soumis dans cette ville est digne d’admiration. Dans le centre, les meilleurs d’entre eux portent livrée et sont à la solde de la classe dominante.Ils sont recouverts de motifs criards, et se consacrent, plusieurs centaines de fois, sur toute leur longueur, au dernier anis, aux « dames de France », au « chocolat meunier » ou à Dolores Del Rio. Dans les quartiers les plus pauvres, ils sont mobilisés à des fins politiques et leur vastes lettres rouges sont postées, tels des avant-coureurs des gardes rouges devant les chantiers navals et les arsenaux. »

ou encore faubourgs : PLus nous nous éloignons du centre, plus l’atmosphère devient politique. Voici venir les docks, les bassins du port, les entrepots, les cantonnements de la pauvreté, les asiles dispersés de la misère: la banlieue. Les banlieues sont l’état d’exception de la ville…  »

Walter Benjamin emploie ce terme « l’état d’exception » qui n’a rien d’anodin, il l’emprunte à Carl schmitt (1). C’est quelque chose de l’ordre de la dictature. Walter Benjamin dans « sur le concept d’histoire » définit la Révolution comme le véritable état d’exception (l’équivalent de la dictature du prolétariat) et il fait par opposition à tous les « décrets d’urgence » par lesquels sous la République de Weimar, la social démocratie a ouvert le chemin au nazisme. L’Etat d’exception conforte une vision apocalyptique du monde. Dans le paysage urbain de la description des faubourgs prolétariens de Marseille devient un champ de bataille où s’affrontent Etat d’exception ouvrant la porte au nazisme par opportunisme social démocrate et dictarure du prolétariat, révolution, le paysage n’est que siège, tranchées.

Voilà ce que l’on peut attendre d’une lecture des « traces » dans un paysage urbain, mais l’invite de walter benjamin et en général de ceux qui se sont référés au marxisme va plus loin. Elle nous interdit toute nostalgie.

Ce qui va être le terreau du nazisme c’est non seulement l’aspiration à une harmonie perdue, à la célébration de la nature opposée à la décadence actuelle mais aussi une esthétisation de la guerre comme moyen de renouer avec le temps des « dieux » . L’apocalypse de 14-18 et son rejeton sanglant Hitler fut la volonté de célébrer de nouvelles noces avec la nature.

Pour conquérir Walter benjamin, pour recréer l’harmonie, impossible de retourner en arrière, il faut au contraire élargir notre conception de la nature au monde faconnée par l’industrie. La ville et la lecture de ses paysages est une seconde nature, il faut s’égarer dans la modernité, dans la ville comme dans une forêt. Il faut lire ce qui surgit à l’improviste, savoir effacer ses traces comme le recommande Bertolt Brecht, refuser de « déblayer » toutes les expériences accumulées.

(1)Carl Schmitt, théoricien de l’état d’exception rejoint le parti nazi en 1933.

 

Nature et enjeux des trajets chinois de la psychanalyse en Chine, du temps de Freud. Des questions pour aujourd’hui ? 

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françois Jullien je crois a tenté d’établir des convergences , des points de capiton entre l’attitude recommandée par Freud à l’analyste (« une attention flottante », une opposition qui n’en est pas une pour un chinois dans sa dialectique) et celle si culturellement naturelle au Chinois, Nous sommes devant un monde si énigmatique que personnellement j’ai été tentée de l’aborder par les pratiques divinatoires origine de l’écriture sur les carapaces des tortues… J’avais le sentiment sans doute abusif qu’il y avait là une clé que l’on aurait dû me laisser explorer à mon goût au lieu de m’imposer l’impossible prononciation en prétendant que la langue devait être parlée… C’est un univers dont Olivier Douville nous donne une autre porte mais peut-être n’était-elle que pour lui, à moi qui ne suis que vision il manque l’oreille musicale qui est la sienne pour entendre l’autre mais nous sommes d’accord, il faut refuser l’exotisme, l’orientalisme comme dirait le plus juif des palestiniens E.Said.. (note de danielle Bleitrach)

 

 

Olivier Douville 

(Maître de conférences hors classe des Universités, Laboratoire CRPMS Université Paris Diderot, Association française des anthropologues)

Préambule

Les six séjours que je passa en Chine, dont deux à Taipei, furent le plus souvent consacrés à de l’enseignement, de temps à  autre je menai des supervisions, à Chengdu ou à Shangai d’équipe soignantes en psychiatrie ou de collègues se risquant à la pratique psychanalytique.  Ce fut le professuer Huo Datong, analysant de Michel Guibal puis « passeur » de ce dernier qui m’accueillit en Chine, nou s étions en 2004, et je faisais partie  de toute une palanquée de psychanalystes européens, tous avides de rencontrer un collègue de l’empire du milieu et ses disciples et élèves.

Il y avait de quoi être ému, excité aussi tant la Chine fascine ou  fait peur à l’opinion, tant elle distrait ou occupe un certain nombre  de psychanalystes français. Huo Datong est un personnage obstiné, intelligent, qui est continûment attelé à la tâche de diffuser la psychanalyse en Chine, à partir de l’œuvre lacanienne. Il y parvient.  Psychanalyste et enseignant en philosophie à l’Université du Sichuan, dans la bonne ville de Chengdu, il forme des étudiants  qui, très vite, se mettent à la tâche d’écouter enfants et adolescents en difficultés scolaires graves, le plus souvent,  de plus on les voit fréquenter assidûment les locaux de l’Alliance française où ils apprennent le français pour décrypter Lacan ou Dolto. Ils viennent parfois faire des thèses en France. En retour des psychanalystes français se rendent à Chengdu où ils assurent à chaque fois deux semaines d’enseignement et font quelques supervisions de pratiques aidés par des interprètes dévoués et habiles. Je me suis rendu à l’invitation de Huo Datong en décembre 2006 pour exposer deux semaines durant mes travaux sur l’adolescence des mondes contemporains. Ce fut l’occasion de discussions amples, denses, urgentes qui galopaient à  travers les jeunes terres de la psychanalyse là-bas naissante. J’étais chez eux, ils étaient chez moi. On avait le sentiment que tout commençait. Nous avions besoin de cette solide naïveté pour nous considérer comme des pionniers, ce qui d

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 1/ Des prémisses jusqu’aux mouvementx d’émancipation

Mais avant nous, bien avant nous et avant ce centre de Chengdu courageux et un peu marginal, les intellectuels chinois n’étaient pas restés indifférents à la Chine, loin de là. Et c’est une part de cette histoire que j’ambitionne de tracer pour vous. Autant le dire en un mot : du vivant de Freud la psychanalyse s’est rapidement diffusée dans le monde entier et tout particulièrement en Asie. Ce sont surtout les éclosions de mouvements intellectuels voulant s’affranchir des tutelles coloniales ou des servitudes archaïques qui se tournèrent vers le freudisme, tenu pour un mouvement émancipateur du sujet individuel et social ; nuançons, cette réception ne s’est pas toujours accompagnée d’un développement de la pratique psychanalytique ou de la fondation d’institutions. La Chine fut plus réfractaire que ne le fut l’Inde (région du Bengale) ou le Japon, où les principaux théoriciens et praticiens réinterprétèrent la notion de « complexe d’Œdipe » en fonction de leurs cultures, apportant à la controverse sur l’universalité de l’œdipe un matériel original qui fut méconnu en retour par les psychanalystes européens.

L’intérêt de l’intelligentsia chinoise pour le freudisme provient du fait qu’elle y voit une discipline émancipatrice. C’était surtout à la langue japonaise qu’étaient empruntés toutes les notions qui parlent de psychisme et d’inconscient jusque dans les années 1920, Ainsi, en 1912, La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) qui a publié l’année précédente un article sur la notion d’inconscient sans le référer au sens qu’il prend en psychanalyse (dans un article « Prospérité et ruine de l’Europe et de l’Amérique »), mentionne cette fois-ci le  nom de Freud dans un texte « L’interprétation psychologique de Roosevelt » qui est la traduction d’un article américain.

Deux années plus tard, Qian Zhixiu (1883- 1948), essayiste et auteur d’ouvrages de vulgarisation sur des grands philosophes occidentaux dont Socrate et des hommes politiques dont O. Cromwell et A. Lincoln, publie dans la Revue Orientale une Etude des rêves. Cet article, tout en confondant les thèses de Freud avec les conceptions traditionnelles des rêves où reviennent les fantômes, dégage toutefois l’intérêt de la thèse selon quoi le  rêve est  réalisation de désir.

La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) reconduti sonintérêt pour le freudisme et elle mentionne dans un de ses articles la technique de l’association libre, mais il ne s’agit que d’une traduction d’un texte en anglais du Mc Clure’s Magazine portant sur L’ « Interprétation des rêves ».

Un an après La revue Dongfanfzashi (Revue de l’Orient) mentionne le nom de Carl G. Jung dans un article traduit du Japonais par Paochang et qui porte sur le rêve.

Quelques lettrés bénéficient ainsi de maigres lueurs sur la psychanalyse par le truchement de quelques notations disséminées dans des revues qui se veulent au goût du jour, par quelques de traductions embarrassées et marquées de cela que la langue chinoise qui parle de psychologie ne fait qu’importer à sa sauce  des mots que trouve la langue japonaise pour décrire les processus psychiques.

C’est bien en 1921, et nullement avant, que la présence du freudisme va prendre une importance et elle est liée aux mouvements politiques qui coalisent la colère des jeunes intellectuels encore trop assujettis à une stricte bureaucratie d’allure confucéenne. Cette année-là, Zhang Dongsun (1886-1973) publie, en février, dans la revue Minduo (Le tocsin du peuple) un article, « De la psychanalyse », s’il mentionne Freud et Breuer, il ne dit rien de la collaboration entre eux deux, et repère bien ce qu’est le trauma psychique (qu’il traduit par l’expression « blessure du cœur ») la cure de parole, la théorie du refoulement et la censure ; d’autres psychanalystes sont mentionnés dans la bibliographie de ce texte riche de 17 auteurs, dont Ferenczi, Adler, Jung, et Pfister. Zhang Dongsun sera lié aux  réformateurs sociaux à partir des années trente, et l’onp eut voir en lui  le seul philosophe chinois à avoir créer son propre système de pensée épistémologique puissamment bâti aux confluents du bouddhisme et de la philosophie occidentale, notamment celle de Kant et celle de Bergson. Lors d’une cérémonie qui se tint en la Cité Interdite en 1921, il fut nommé par l’empereur Xuan Tong à l’Académie Chinoise. Zhang Dongsun n’est pas trop égaré devant les textes rédigés en allemand ;  bien que non engagé dans une pratique de soin, il repère finement certaines thèses de Freud. Il souligne que, pour le psychanalyste, il n’y a pas une grande  différence entre le normal et le pathologique, aussi écrit-il que «  Freud est parti de la psychiatrie et des traitements pour s’avancer jusqu’à une science  psychologique pour gens normaux ». L’article qui connaît un grand succès est, en revanche, très critique par rapport aux thèses concernant la sexualité infantile. Zhang Dongsun est lié à l’un des inspirateurs du mouvement du 4 mai 1919, Liang Qichao (1873-1929), le plus important chef de file des lettrés réformistes de son époque à qui le philosophe Zhang Junmai (1886-1969) le présenta. Les deux Zhang avaient suivi les enseignements d’un Maître Bouddhiste, Di Xian, à Tokyo, en 1907. Ensuite, et de retour en Chine ils fondent dès 1912 avec Liang Qichao plusieurs revues dont Jiefang Yu Gaizao (Libération et réforme). Ils fondent, au cours de l’automne 1918, l’Association des Nouvelles Etudes qui a pour objectif d’étudier les expériences politiques et idéologiques avancées de l’Europe. Zhang Junmai et Liang Qichao partent en Europe en 1918, après la défaite électorale du  candidat de son parti à l’élection présidentielle. Lors de cet exil, ils étudient les formes politiques de l’état, et projettent d’inviter en Chine des intellectuels, dont B. Russel, H. Bergson, Keynes, Tagore (qui se rendra en Chine en 1924). Le mouvement de mai, initié par des intellectuels progressistes avides de connaissances modernes, met fin à la dynastie mandchoue, prône une forme de patriotisme éclairé pour une Chine moderne tout en se montrant réceptif et même  avide des savoirs occidentaux. La jeunesse chinoise qui s’y implique est également prise par un sentiment d’indignation nationaliste, le traité de Versailles ayant, en 1919, accordé aux Japon les anciens territoires allemands du Shandong et de la Mandchourie au lieu de les restituer à la Chine.

C’est toujours en 1921, à Shanghaï, que 12 intellectuels forment le parti communiste chinois et scellent une alliance avec le Guomindang, parti nationaliste de Sun Yat Sen qui fut, en 1912, un éphémère premier président d’une non moins éphémère République chinoise.

Zhang Dongsun accompagne Bertrand Russel (1872-1970) dans un cycle de conférences données à Shanghai,  à Pékin et, surtout dans la province de Hunan entre octobre 1920 et juillet 1921. S’il s’agit pour Russel de s’interroger sur la modernisation de la Chine, il lui est demandé de prononcer des conférences devant un public éclairé de développer ses idées et d’apporter des connaissances à propos du développement contemporain des sciences occidentales. Sa venue fait écho au mouvement de mai 1919 mais elle a été préparée bien avant par l’Association des Nouvelles Etudes, rebaptisée Etudes communes  et est par elle financée. Fu Sinian (1896-1950) l’un des leaders de ce mouvement rend un hommage appuyé aux principes de la   logique formelle « fondement de la philosophie pratique que nous avons besoin d’emprunter et d’adopter en Chine », il écrit lui aussi une Introduction à la  psychanalyse mais ne va  pas au-delà de cinq chapitres qu’on ne verra édité à Taiwan qu’en 1952.  Russel, quant à lui,  évoque l’inconscient dans la conférence donnée à propos de son livre L’Analyse de l’esprit et qui est intitulée « L’instinct et l’inconscient ». Elle paraîtra en novembre 1922 dans The New Leader (n° 5). Les conférences de Russel étaient intégralement traduites dans les journaux chinois. Russel, fin lecteur de Rivers, voit dans la psychanalyse une technique de la révélation de la vérité et de la vie instinctuelle de l’humain. Sa théorie du refoulement  fait se confondre ce concept avec la notion de répression, mécaniste, elle classe les instincts avec des valeurs positives ou négatives suivant les circonstances. Ainsi, les guerres donnent le plus d’extension au mécanisme de la répression de la peur, etc. Russel qui a étudié l’article de Dongsun dénie également toute valeur à la théorie de la sexualité infantile.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 2/ Des esthètes et des poètes

De son côté, Zhu Guangqian (1897-1966) qui a fondé les études modernes d’esthétique en Chine écrit dans la revue Dong Fang Za Chi L’inconscient et la psychanalyse de Freud.

L’année suivante Pan Guangdan (1899-1967)   étudie le narcissisme d’une femme, poétesse de l’époque Ming, Feng Xiaoqing, au moyen de ses œuvres littéraires et de sa biographie. Pan Guangdan est un sociologue, spécialiste des questions de sexualité.

Le rêve chinois, l’écriture chinoise fait rêver Freud et quelques-uns de ses élèves

Faisons un saut en retour en Europe, la Chine fait signe aux psychanalystes regroupés autour de Freud. En 1916 Freud de son  côté , lors des années de guerre, rêve à cette immense civilisation chinoise, qui, bien qu’ayant connu de rudes secousses militaires et de virulentes guerres intestines, lui semble un pays immémorial, loin des conflits. Comme bon nombre d’entre nous, il rêve le Chine en sépcualtnsur son système d’écriture. Ainsi écrit-il, en 1916, dans L’introduction à la psychanalyse : « La langue et l’écriture chinoises, très anciennes, sont aujourd’hui encore employées par 400 millions d’hommes. Ne croyez pas que j’y comprenne quoi que ce soit. Je me suis seulement documenté, dans l’espoir d’y trouver des analogies avec les indéterminations des rêves, et mon attente n’a pas été déçue. » Nous n’en saurons guère plus, plus tard Freud eut le bonheure d’entretenir une correspondance avec un chinois et à peu près au même moment un linguiste français, féru de psychanalyse s’inbéressa à l’écriture chinois. J’y reviendrai

Six années plus tard, Karl Abraham apprend au Comité secret qu’un professeur de Pékin envisage de traduire les œuvres de Freud , qu’il connaît dans leurs versions allemandes et anglaises, mais devrait pour cela créer de nouveaux idéogrammes. Ainsi, les idéogrammes chinois qui symbolisent le « cœur » et la « puissance » devraient se combiner pour traduire « l’inconscient ». Ernest Jones écrit, le 15 février : « De ce que nous savons ici de la renaissance de la pensée dans la Chine moderne, j’inclinerais à penser que la psychanalyse pourrait se propager rapidement dans l’ensemble du pays ; le Verlag doit être ouvert à ce genre d’éventualités, bien que nous ne puissions guère nous attendre à ce que Rank ajoute une section de chinois à toutes les autres tâches dont il s’occupe en ce moment. A ce propos, le sens du mot Herz-Kraft (“puissance du cœur ») ne serait-il pas plus proche de celui de la Libido plutôt que de celui de l’Inconscient ? ».

La chine atemporelle fascine, l’actualité de la Chine indiffère.  En 1927, Marie Bonaparte demande à un sinologue, Georges Soulié de Morant (1878-1955, membre du corps diplomatique français en Chine, un des promoteurs de l’acupuncture), d’écrire deux articles concernant la Chine : un sur les Chinois et les rêves, l’autre sur la psychiatrie en Chine. Le premier de ces articles est paru dans le numéro 4 de la Revue Française de Psychanalyse que dirige alors Marie Bonaparte sous le titre : « Les Rêves étudiés par les Chinois ». L’auteur répertorie les rêves mentionnés dans Mémoires du Coffret de Jade rédigé par Siu Tchenn (né en 239 après J.-C.) Ultérieurement, Maurice Bouvet fera suivre ces rêves de notes personnelles concises. Exemple : le rêve « Un aigle vole » (page 743) : La dame Tchou, épouse de Yo Ro, étant sur le point d’accoucher, rêva qu’un aigle volait dans sa chambre et se posait sur sa tête. Elle mit au monde Ioda Fei qui fut Grand Maréchal et reçu le titre de roi. Bouvet retient la mention : « Rêve de puissance ». Autre rêve : « Arracher les cornes d’un bélier » (page 739) : Au moment où le duc de Prei était encore gardien des rues, il rêva qu’il poursuivait un bélier et lui arrachait cornes et queue.Tann-lo expliqua en se servant des idéogrammes : « Un bélier yang dont on enlève les cornes et la queue, cela fait wang, roi. » Et en effet, plus tard, il devient roi de Rann, pour accomplir ce présage. Bouvet signale : « Rêve de castration du père ». En 1932, Soulié de Morant initiera Antonin Artaud (1896-1948) à la culture chinoise et lui fera expérimenter l’acupuncture

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 3/ Traduire …, « l’événement Lu-Xun »

Le jeu des traductions commence, jeu qui n’est pas terminé loin s’en faut, quelque que soient les qualités de précision et de hardiesse que représnete la traduction du Vocabulaire de Laplanche et Pontalis à Taiwan, en 2000 par  Shen Zhizhong et Wang Weng[1]

Nus sommes maintenant en 1924 et faisons la rencontre du romancier romancier Lu-Xun. C’est d’abord en tant que traducteur qu’il se rapproche de la psychanalyse. Il  traduit et commente le texte  Kumon no shôchô (Les symboles du désespoir) du critique littéraire et romancier japonais Kuriyagawa Hakuson (de son vrai nom Kuriyagawa Tatsuo 1880-1923) qui lui fera connaître les textes de Freud. Lu Xun traduira ultérieurement un autre roman de Kuriyagawa, Hors de la tour  d’ivoire, ces deux textes traitant de la création littéraire à partir des conceptions modernes de l’Occident. politique, Kuriyagawa qui se réfère à Freud affirme que l’art prend sa racine dans la souffrance et dans ce qui contrarie l’expression immédiate de la force vitale. Dans une société qui voyait dans l’expression graphique et plastique l’expression d’un équilibre harmonieux entre l’homme et son monde, l’idée que l’art pouvait exprimer une lutte et une souffrance psychique était une affiramtion novatrice et troublante. La traduction de Lu Xun aura un impact sur la jeunesse chinoise lettrée

Lu Xun, écrivain,  cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera  grandement déçue. De son  œuvre littéraire, le moins que l‘on puisse en dire est que  les textes qui la composent fonctionnent  comme un ensemble de questions posées aux nouvelles modalités de subjectivation dans la Chine dont il est contemporain.  Lu Xun est l’exemple même (quoiqu’il soit bien appauvrissant de le réduire ainsi) du sujet en prise avec l’Histoire, avec le temps historique et traumatique des guerres et des défaites, des révolutions et des trahisons mortifères. La vie de Lu Xun est traversée par les premiers bouleversements que connaît La Chine et qui vont la transformer radicalement. Dans sa préface à deux textes de Lu Xun : « Le journal d’un fou » et « La véritable histoire de Ah Q », Jean Guiloineau nous rappelle que Lu Xun est âgé de 19 ans quand éclate la révolte des Boxers, qu’il a 30 ans quand chute l’Empire, 38 ans lors du « Mouvement du quatre mai », et 40 ans à la fondation du Parti communiste chinois[2]. En octobre 1936, il meurt, un an après la fin de la Longue Marche qui se conclut par l’arrivée de Mao Zedong à Yan’an.

Par ailleurs, il est clair que la démarche intellectuelle de Lu Xun – et sa façon même d’aller au-devant de ce que l’Occident bouleversait en son sein, en donnant jour à des savoirs nouveaux, dont la psychanalyse – ne participe pas d’une volonté d’assimiler simplement l’Occident et de le rendre inoffensif pour un chinois « classique ». Pas d’indifférence chez lui, du moins au début. Mais, au contraire, la recherche d’un possible point d’appui dans des savoirs autres et dans des modes inédits de parler de l’étranger intime et du réel pulsionnel. Lu Xun cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera, on le sait, grandement déçue. Il y aurait donc là pas mal de problèmes ou de malentendus à faire valoir et à travailler encore

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 4/ La réception des psychologues

La réception de la psychanalyse en Chine va aussi suivre des voix bien plus académiques, où elle a souvent couru le risque d’être réddutie à une technique psychothérapeutique ou à une psychologie simplifiée. En 1925, Le psychologue Gao Juefu (1886-1968) fait paraître un survol critique des thèses de Freud. Gao Jeufu, qui a enseigné à Chengdu après avoir été envoyé étudié la pédagogie à Hong Kong, travaille comme psychologue à Shanghai et Nanjing. On lui doit la première traduction d’un texte de Freud, la conférence « Origine et développement de la psychanalyse », prononcée à la  Clark University. Cette traduction sera publiée en deux fois dans Jiao

La fin des années 1920, est un temps fort, de la traduction de l’œuvre freudienne en chinois. En 1929 paraît la raduction de la Selbsdarstellung (Présentation par moi-même)  de Freud par Hsia Fu-Hsin, souvent tenue à tort pour la première traduction de Freud en chinois. La même année paraît également une traduction de Psychologie des masses et analyse du moi par Xia Fuxing, à Shanghai, ce qui s’explique aussi par  l’estime en laquelle sont tenus en Chine les travaux du sociologue Le Bon, une source importante de cet essai de Freud.

De son côté, Zhang Dongsun rédige, après celui de la philosophie européenne son ABC de Psychanalyse où il passe en revue les concepts de base des théories de Freud, de Jung et d’Adler. Les lapsus et les oublis de mots constituaient pour l’auteur des avancées qui « dépassaient le pouvoir explicatif de la psychologie générale ». Zhang Dongsu cite Freud en appui de son propre système moral qui vise à rétablir un équilibre et une harmonie traditionnelle dans le système social de la Chine de son temps, en éradiquant le meurtre et la prostitution par un entraînement à la discipline de la sublimation. Cette collection « ABC » est destinée prioritairement  aux écoles secondaires. Elle est entreprise militante afin de   généraliser et permettre à chacun d’entrer dans ces nouveaux savoirs et d’affranchir ces disciplines de l’emprise de la classe des lettrés ». Le texte de Zhang Dongsun est précis, serré et presque encyclopédique, un glossaire des notions fondamentales de la psychanalyse est proposé en chinois. L’auteur refuse toujours de souscrire aux thèses freudiennes cardinales concernant la sexualité infantile.  Ce livre est dédié à l’âme de Liang Qichao.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 5/ le politique à nouveau

Un autre contact chinois se noue avec Zhang Shizhao (1886-1973). Né à Whuhan, cet homme est un lettré et un juriste. Engagé politiquement très tôt, participant aux évènements contre la Russie, arrêté souvent, emprisonné parfois, sa vie est d’errance féconde entre la Chine, le Japon et l’Europe. C’est sur un bateau de retour vers la Chine et quittant l’Europe qu’il  découvre avec passion Totem et Tabou. Il déchiffre Freud avec passion. Nommé en 1924, Premier Ministre, chargé des questions d’éducation, il quitte son poste en 1927 Il a occupé des positions importantes dans le gouvernement chinois avant et après la révolution de 1949. Hautement représentatif de ces intellectuels chinois qui voient dans les sciences humaines occidentales des ferments d’émancipation d’une population et d’une élite enkystées dans des traditions et des modes de pensée pétrifiées,  Il fut le seul chinois à correspondre avec Freud. Il écrit à Freud une lettre enthousiaste, militante où il indique que chaque famille chinoise devrait posséder un livre du psychanalyste et demande ce que la psychanalyse pourrait faire pour la Chine. Sa fille, Zhang Hanzhi, sera le  professeur d’anglais de Mao-Zedong. Réponse de Freud à Zhang Shizhao, en mai :  « Très estimé Professeur, Quel que soit la direction que prennent vos intentions, en frayant une voie pour le développement de la psychanalyse dans votre patrie – la  Chine, ou en donnant  des contributions à notre revue Imago dans  lesquelles vous mesureriez nos hypothèses concernant les formes d’expression archaïques au matériel de votre propre langue, j’en serai fort heureux. Ce que j’ai  cité dans mes travaux sur la Chine provient d’un article de la onzième édition de l’Encyclopedia Britannica. »

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 6/   Traduire encore ……

En 1930,  Zhang Shizhao, traduit à son tour la Présentation de Freud par lui-même (1925) qui paraît à Shanghai (The commercial Press). Sa traduction s’appuie sur le texte allemand, à la différence des traductions de Gao Juefu qui en passent par les versions anglaises des textes de Freud. La lettre qu’il a reçue de Freud datée du 27 mai 1929  servira de préface à cette traduction.

Zhu Guangqian a quitté Hong Kong où il était étudiant en 1925 pour un périple européen d’études en esthétique (Edimbourg, Londres, Paris et Strasbourg où il est nommé Docteur). D’Europe il écrit deux livres qui sont publiés en Chine, à Shanghaï : Les écoles de la psychologie pathologique et La psychologie pathologique. Il y présente les théories de Janet, Freud, Jung et Adler.

Les écrivains ne sont pas en reste et Guo Moruo (1892-1978, écrivain et homme politique) écrit un livre de  souvenirs d’enfance  Wo de you nian ; mon enfance) qui sera  publié en 1931 à Shanghai  aux Editions de Wenyi. Fait rare, il mentionne la psychanalyse en rapport à son propre vécu enfantin et il parle tout particulièrement des hallucinations  acoustiques de son père, en commentant ainsi : « c’est   l’effet de l’inconscient se projettant en l’extérieur »

En 1931, Gao Juefu traducteur de L’introduction à la psychanalyse et, ultérieurement, – il traduira en 1933, des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse – rédige  une revue critique sur Freud et   en 1931, un article sur ce dernier « Critique de Freud et de la psychanalyse ». S’il adhère à l’idée d’une causalité psychique, tout comme Zhang Dongsun il critique vivement la théorie freudienne de la sexualité. Pour autant le rôle de Gao Juefu sera important dans la diffusion du freudisme en Chine tant son refus de toute psychologie trop objectiviste, et c’est ce qui lui fait tenir à la psychanalyse, rend possible la pensée de la causalité psychique et le rapprochement entre psychopathologie et vie quotidienne. De plus, sa position de vice-doyen de l’Université de Nankin donne à ce qu’il retient des thèses freudiennes une audience importante. C’est de tous les diffuseurs du nom de Freud celui qui aura la plus vaste audience et la plus ferme autorité.  1933 Gao Juefu publie sa traduction des Conférences sur la psychanalyse

Si les psychologues dont, au premier rang desquels Gao Juefu, tentent d’adapter la portée de la psychanalyse à une psychologie académique, les écrivains souvent penseurs du politique  ou militants, entendent plus finement ce que serait alors la force émancipatrice de la  psychanlyse. Penseurs du conflit politique, ils portent tout leur intérêt à  ce qui surdétermine conflit psychique et lutte politique. Sont-ils en cela des précurseurs d’un Lacan assennat que l’inconscient c’est le politique ? Ils ont en tout cas parfaitement reçus  cette base de la pensée freudienne du moi qui indique que la psychologie individeulel est aussi une psychologie sociale. Ce qu’ils ont compris, bien plus nettement et mieux que bine des doctes universitaires est que certaines des thèses « sociales » ou « anthropologiques » de Freud permettent de situer ce que serait un sujet du politique – modernité du sujet qui émerge et insiste dans l’actuel de leur temps,   et dont ils font une figure de la modernité. Ye Qing, de son vrai nom Ren Zhuoxuan (1896-1990) polémiste et ex-dirigeant des jeunesses communistes en rupture de parti – il rejoindra les rangs du Guomindang – défend les recherches de Freud contre un ensemble de procès issus des représentants de la psychologie behavioriste (dont Guo Renuyan et Huang Weirong). Depuis la création d’une société chinoise de psychologie, en 1921, et d’un Journal chinois de psychologie, où l’on ne dénombre que 4 articles traitant de la psychanalyse en 4 années de parution, et en dépit des efforts de quelques intellectuels et psychologues chinois, la psychiatrie et la psychologie en Chine sont alors étroitement marqués de behaviorisme. Ye Qing renoue avec la façon dont peu de temps avant lui des intellectuels et des figures politiques ont accueilli les thèses de Freud ou, du moins certaines d’entre elles. Il souligne l’analogie entre le rêve et la création littéraire laquelle constitue, selon lui, une suite organisée de rêve et d’hallucination écrite. Il a publié de nombreux textes sur la philosophie occidentale et sur le matérialisme. Défendant la thèse de la réconciliation dialectique de la matière et de l’esprit, il prône la réunification du PCC et du Guomindang et de leurs armées. L’éloignement géographique et intellectuel de ce grand esprit qui suscite la méfiance du pouvoir et de l’opinion ne permet pas une grande diffusion ni une grande influence des prises de positions pro-freudiennes éclairées dont il fait montre.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 7/ Des psychanalystes européens s’établissent en Chine

Dès les années trente, il se fait un tournant la Chine accueillera des psychanalystes européens, ce détour par la Chine, s’accentuera avec à la fin des années trente en raison des menaces que nazisme fait peser sur bien des psychanalystes européens

Fany Halpern (1899-1952), missionnaire et médecin allemand fut invitée en Chine en 1933 afin d’enseigner au Collège de Médecine de Chine à Shanghai. Elle fit ensuite des exposés et donna des cours à la St. John University  et au Collège Médical des Femmes Chrétiennes, toujours à Shanghai où, en 1935, elle dirige le premier hôpital psychiatrique moderne de la Chine. Elle introduit dans ses indications thérapeutiques et ses pratiques cliniques un zeste de freudisme très humaniste. Elle développe un Comité d’hygiène mentale à Sahangaï ou des bénévoles  travaillent dans divers lieux de soin psychique et de guidance infantile. Son activité de publication est intense, de loin en loin, quelques mentions sont faites à la psychanalyse.

Puis, en 1936, Richard S. Lyman (1891-1959), formé à l’Université Johns Hopkins, passe un an à travailler dans le laboratoire de Pavlov en Russie, puis une année à l’Hôpital de la Croix-Rouge de Shangai ; il devint ensuite directeur de l’Unité de neuropsychiatrie au Peking Union Medical College (Pékin), de 1931 à 1937. À Pékin comme à Duke University, il s’assura que ses étudiants lisent Pavlov et peut-être davantage encore Vladimir Mikhaïlovitch Bechterev (1857-1927). Il importa de plus au Peking Union Medical College le savoir neurologique allemand, notamment les travaux de Leo Alexander. En fait, ce savoir médical allemand, autrefois si dominant en Occident, avait déjà été importé au Peking Union Medical College car, selon Bullock en 1920, la bibliothèque de ce collège « comportait 50 000 thèses allemandes » ; mais on peut se demander combien d’étudiants chinois en médecine pouvaient réellement les lire et les utiliser. Un collègue de Lyman, Bingham Dai (1899-1996), fut influencé par la formation psychanalytique qu’il reçut aux Etats-Unis avec Harry Stack Sullivan, avant d’aller au Peking Union Medical College de 1935 à 1939 (même s’il ne devint pas un analyste accrédité) ; toutefois, il avait fait sa maîtrise et son doctorat de sociologie à l’école de Chicago et son mémoire portait sur la dépendance à l’opium à Chicago ! Dai est devenu le premier psychothérapeute chinois formé à la psychanalyse, exerçant à Pékin, il pensait comprendre les problèmes de personnalité en les situant dans leur contexte socioculturel. Il lui fallut quitter la Chine suite à l’invasion japonaise, à la fin des années trente.

En 1939, Adolf Josef Storfer, qui fait partie des dix-huit mille réfugiés germanophones à Shanghai fonde la revue die Gelbe Post, qui, trait d’union entre ces émigrés de fraîche date, donne toutes les deux semaines des nouvelles du Vieux Monde et des sciences humaines dont la psychanalyse et la linguistique et fourmille d’informations sur la vie à Shanghai, l’histoire et la culture de la Chine, la politique au Japon, la situation en Mandchourie. La Chine reste jusqu’en août de cette année le seul pays au monde qui permet aux juifs d’immigrer en ne les soumettant pas à de pénibles et longues formalités administratives  ailleurs, les délais  atteignent au moins deux mois

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud  8/Psychologies et écrivians ont un rapport différent au freudisme

Tout au long de ces années qui voient des psychanalystes ou des soignants européens férus de freudisme s’établir en Chine, l’intérêt des psychologues  et des écrivains chinois pour le corpus freudien ne faiblit pas. férusGao Juefu publie sa traduction des Nouvelles Conférences sur la psychanalyse. Cette traduction et de même l’ensemble de ses versions est indirecte et elle  s’appuie sur la traduction anglaise.

Lu-Xun,  de nouveau,  évoque Freud dans la préface des Contes anciens à notre manière  « Encore n’ai-je utilisé que les théories de Freud pour expliquer la genèse de la création (création de l’homme et création littéraire »). Il semblerait que Lu Xun ait été déçu par des vulgarisations  trop commodes de la théorie de la sublimation réduisant tout à fait celle-ci au confort adaptatif, aux félicités de l’art « bourgeois ». En  hyper-singularisant le destin de la pulsion, un tel affadissement théorique rend peu discernable, voire  incernable, ce qu’il y a de collectif dans le rapport de chacun à l’inconscient.  Lu-Xun, tout comme bien des littérateurs de son époque s’intéressera grandement à la métapsychologie des pulsions et de leur destin sans pour autant souscrire au cœur même du freudisme, soit la théorie de la sexualité infantile

La pièce de théâtre L’Orage, rédigée en 1933 par Cao Yu (de son vrai nom Wan Jia Bao, 1910-1996) et publiée en 1934 dans Wenxue Jikan  (la Revue trimestriele de Littérature), fut interdite pour outrage public à la pudeur par les autorités chinoises car il y était question d’une passion amoureuse entre le héros et sa marâtre. Le théâtre parlé, en opposition au théâtre traditionnel, chanté,  de Cao Yu a pour thème favori est le disfonctionnements de la société et de la famille chinoise. Traduite en japonais et jouée à Tokyo en 1935, L’Orage  fait l’objet d’une critique très élogieuse de l’écrivain et homme politique chinois Guo Moruo (1892 -1978): « « ce théâtre est une oeuvre excellente, précieuse…il semble que l’auteur fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle sur la psychiatrie, la psychanalyse etc… ». En avril 1936, la pièce pourra être rejouée à Shangaï où elle connaît un succès immense

Enfin, en 1939,  L’écrivain Shen Congwen  (1902-1988) qui fut secrétaire du seigneur de la guerre Chen Quzhen, et à ce titre témoin de tortures et d’exécutions,  devint une figure majeure de la littérature du 4 mai 1919, se défie de l’attrait qu’exercent certaines pensées occicdentales sur les révolutionnaires de 1919. Il rassemble flèches et acrimonies en 1928 dans Le Journal de voyage d’Alice en Chine, méchant petit livre visant à ridiculiser les intellectuels chinois séduit par l’Occident. Il n’en est pas moins perméable à tout un courant de vulgarisation des thèses de Freud (on trouve de nombreux articles dans des revues telles L’Etudiant, Le Lycéen, etc.) ce que reflète son roman  Xiangxi qui, à  partir d’une étude de la sexualité féminine, traite du suicide des femmes dans les grottes, en les expliquant à partir du refoulement des émotions et de la vie psychique au profit d’une adoration mortelle pour le Dieu des grottes. Un tel livre rend bien compte de la diffusion psychologisante du freudisme en Chine.

9/ Depuis

Puis l’histoire chinoise est entrée dans l’Histoire, à tout jamais. Le Maoïsme a bâti sa censure, il a pu nourrir de temps à autre la population, mais il a condamné la pensée, pas uniquement s’acharnant sur la psychanalyse dont le Timonier se contrefichait, mais aussi répudiant et réprimant le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme. Peine perdue. Pour Huo Datong, professeur à Chengdu, s’est joué l’appel au grand départ, le transfert sur le texte de Lacan, le voyage, enfin, à Paris et la rencontre de son psychanalyste et maintenant ami, Michel Guibal. Un psychanalyste épris de la culture chinoise, de la langue et de l’écriture de ce peuple et sur les épaules de qui a reposé, du côté français, une rencontre organisée en 2004 sous le nom de l’Inter-Associatif européen de psychanalyse entre psychanalystes chinois et européens. Histoire de transmission tout autant. Huo ne triche pas, surchargé et surmené, avec le souffle de Lacan dans ses voiles, il ramena, on pourra dire rapporta, la psychanalyse à l’Université. Un mot sur la rencontre de 2004. Différence de culture, certes, différences de génération tout autant, car si dans nos anciens pays un rassemblement de psychanalystes évoque un peu trop la maison de retraite, on voit que dans la Chine du Sichuan, cette noble discipline ressemble à un sport de jeunes. Il me revient que Huo avait désiré donner comme sous-titre à cette rencontre « L’inconscient chinois ». Cela ne se fait pas. Les Français furent contrariés. Mettez-vous à leur place, il est si simple de penser que l’inconscient parle français. Quelques personnes déclarèrent alors que l’inconscient parle toutes les langues. Un vent d’œcuménisme passa. On se rabibocha avec la notion de signifiant et un champ s’ouvrit qui fit enfin évoquer l’écriture et la lettre. J’évoquerai aussi qu’à la pause du repas de midi, on voyait nombre de nos amis chinois s’éclipser une fois englouti l’ordinaire – pas mauvais du tout – et s’en aller baguenauder dans les temples que chaque recoin des alentours recélait. De cette manière, ils passaient de la vieille Europe à la Chine ancestrale, de Lacan à Bouddha, ou plus encore Confucius – il a ses temples – ou plus encore Lao Tseu – qui a aussi ses temples, en nombre. Méfions-nous ici du terme de syncrétisme. La Chine ne trie pas, elle absorbe par endosmose et capillarité et, ce, dans un mouvement irrépressible de trouvailles et de re-trouvailles des héritages naguère, mais cela semble jadis, méprisés et bannis.

La psychanalyse est-elle pour Huo cet invraisemblable et nécessaire véhicule qui fait se parler les catégories de pensées d’hier avec celles d’aujourd’hui ? C’est comme s’il fallait non pas édifier la psychanalyse sur le socle des savoirs philosophiques acquis, et en les bousculant et les réduisant parfois comme le fit si habilement le magicien Lacan, mais créer un vaste ensemble où se réfléchissent les monuments de la pensée, sans encore les fondre en un système. À ce régime, la psychanalyse orthodoxe connaît ses résurrections là où elle a ses évanouissements. L’idée de rupture épistémologique n’est pas pour le vénérable et amical Professeur Huo à l’ordre du jour. Et pour ces élèves moins encore qui acclimatent dans le même élan les formules de la sexuation aux combinaisons du Yin et du Yang. À vue de nez, du Lacan chop-suey ou du Freud sauce aigre-douce. À vue de nez seulement car il se joue autre chose.

Freud ou Lacan, Freud et Lacan reconsidérés du haut des promontoires taoïstes, des brisants confucianistes ou des caps d’avancée bouddhistes, mais ce sont des vraies constructions. Multiformes, océaniques, peu soucieuses des contradictions frontales, elles ont l’enchevêtrement des polypiers, l’extravagance des pagodes, la majesté des temples. Une dynamique étale là ses problèmes. Ce n’est pas de la solidité, mais c’est plus. L’honorable professeur Huo donne, dans ce bon livre d’entretiens, la raison de tels affouillements et de tels raccommodages. C’est qu’il a compris, chose que nous perdons de vue, faute de souffle ou de moyens conceptuels, que la psychanalyse était vouée à jouer un rôle dans la culture. Et dans la culture chinoise précisément. Il voit alors son divan, et de même celui de ces jeunes praticiens qu’il forme, comme un lieu de libération de la parole et de la pensée. Renouant avec l’idée qu’une cure permet l’extension du pensable et du dicible, il envisage ce que vaut cette parole libre pour le monde actuel. Là où il vit, travaille et transmet. D’où des prises de position publiques dont on mesure mal le courage et dans lesquelles il avance que la Chine tout comme la psychanalyse a besoin de démocratie. Il range cette position d’intellectuel sur la partie visible et solide de son exercice de psychanalyste. La gauche freudienne retrouverait-elle en Chine ses espoirs ? Ou, face à l’inclémence muette des bureaucraties totalitaires, notre collègue plaiderait-il pour un nouvel âge d’or d’un mandarinat guidé par des Lettrés éclairés ? Reich et Fenichel ou Confucius et Mencius again ? Laissons à Huo Datong le mot de la fin : « Je pense aux intellectuels chinois qui pourraient être les premiers à s’allonger sur mon divan de bambou. Les politiciens devraient être des relais de la pensée façonnée par les intellectuels. Pour atteindre ce but, il faut d’abord pouvoir parler librement dans un espace psychanalytique. Les contradictions puissantes auxquelles tout le monde est confronté – éducation, tradition, histoire, morale, influence étrangère… – doivent être assimilées avant de choisir en conscience une voie harmonieuse ; choisir c’est renoncer, n’est-ce pas ? La Chine va devoir renoncer à certaines pesanteurs afin de choisir un glorieux destin pour les décennies à venir. »[3].

En cela Huo Datong n’est pas si éloigné des intellectuels chinois des années vingt qui firent grand cas de ce que pouvait leur apporter la psychanalyse, en illustrant une démarche d’appropriation sans la mettre en conflit avec un héritage culturel autochtone hautement revendiqué.

Offre analytique et modernité

A ne pas analyser la subtilité farouche et dialectique de la démarche, typique d’une intelligentsia chinoise, ne risque-t-on pas, trop vite, avec notre tenace analphabétisme occidental, croire rencontrer ce qui serait l’éternité d’une culture chinoise, alors que l’émergence inédite d’une demande de consultations psychanalytiques et psychothérapeutiques est un effet de la modernité chinoise et de l’entrée de la Chine dans le marché globalisé. La possibilité de se reconnaître comme sujet responsable et séparé de ses arrimages coutumiers– ce qui est à la racine même d’une demande d’écoute adressée à un psy- suppose aussi une modification du statut économique et du statut familial qui fait de l’individu un sujet en quête de ses déterminations internes. Il se produit dans l’ouverture décisive, sinon socialement assumée, de la Chine au capitalisme, un véritable marché du soin psychique ce qui fait que les Chinois sont, comme de nombreuses populations de notre globe, intéressés à des pratiques de soin psychique qui font rupture avec lesdites « thérapies traditionnelles ». Certes, ces dernières existent toujours mais à côté d’autres formes modernes de thérapies, dont la psychanalyse parfois exercée à Beijing, Xian, Shanghai ou Canton et, tout particulièrement, à Chengdu (Sichuan) autour de Huo Datong.

D’autre part, la Chine,   est aussi un marché pour la psychanalyse occidentale et de grandes caravelles et caravanes de la colonisation freudienne, jungienne ou lacanienne ne manquent pas d’appareiller pour les lointains rivages de l’« Empire du Milieu ».

Cela étant les techniques comportementales, visant à l’autonomisation de l’individu mais dans une programmatique d’adaptation des plus étroites aux exigences du bien vivre de la middle class ont aussi le vent en poupe en Chine

La question insiste : le passage de la psychanalyse par la Chine fut en bonne part loupé, et rapidement réfrigéré puis il semble maintenant trop vite consommé tant les entreprises de décervelage missionnaire ne manquent pas. Or ce passage, donc, est-il fait d’applications besogneuses de la psychanalyse académique aux réalités cliniques et aux élaborations théoriques chinoises ou a-t-il quelques chances de nous permettre de  soulever-t-il et d’affronter des défis sans doute aussi importants, sinon davantage encore, que ceux que ce livre élégant expose? On énumérerait ici, avec le Pr. Huo Datong [4] et R. Lanselle[5] la dimension politique de l’existence de la psychanalyse dans un pays fort peu démocratique encore, ou avec Huo Datong toujours, mais aussi  le Pr. Meng de Canton ou le Pr Jenyu Peng[6] de Taipei en encore R. Abibon ou M. Guibal, la question de l’écriture non alphabétique et de son lien avec les formations de l’inconscient. Il est ici à redouter que des volontés expansionnistes venant de nos institutions et/ou que la main mise de l’Etat chinois sur l’ensemble des psychothérapies n’en viennent d’un côté comme de l’autre à broyer dans l’œuf l’urgence naissante de telles questions.

Refuser l’exotisme

Aux psychanalystes occidentaux tentés par la Chine de ne pas céder à la tentation de l’exotisme. C’est un vrai défi  pour notre pensée d’aller vers une culture qui ne carbure pas au mythe œdipien et dont l’écriture se situe dans une autre rigueur et une autre structuration que celle de l’écriture alphabétique.

La transmission de la psychanalyse en Chine est une histoire qui commence, elle n’est pas sans passé, mais il est clair que c’est du moment où la psychanalyse sera réinventé en Chine par les psychanalystes chinois eux-mêmes, s’ils démurent fidèles à cette base cardinale qui voit dans la psychanalyse et le nom d’une cure et le nom d’un processus d’investigation de la vie psychique dans son expression sociale, qu’elle inventera son vocabulaire. C’est ce mouvement qui importe. Je crains ici qu’une fascination toute superficielle pour la dite « pensée chinoise » soit une façon chère à quelques psychanalystes occidentaux, à la fois spectateurs ravis d’un monde d’hier et missionnaires impétueux, de résister à la dynamique qui se joue actuellement et qui ne pourra se déplier qu’en s’éloignant d’un pragmatisme à courte vue et d’un folklorisme moribond.

De notre côté, cheminer avec nos collègues chinois ne se fera qu’en abandonnant tout paternalisme, toute gourmandise indue pour un supposé “inconscient chinois”, en laissant les débats, les confrontations et les disputatio se faire jour. Il n’est ni logique ni éthiquement probant de penser une éternité de la Chine, fermée au discours critique, indifférene à la psychanalyse et non soucieuse de produire du concept neuf.  La valeur allusive tant prônée par F. Jullien est un des styles de la pensée chinoise,  un des styles seulement, car la Chine a connu aussi des périodes de vifs débats et de vives polémiques[7] qui secouérent la Bureaucratie céleste – institution si bien nommée par E. Balazs [8]

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[1] Jingshen fenxi cihui, Taibei, éditions Xingen.

[2] Luxun, Le journal d’un fou suivi de La véritable histoire de Ah Q, Paris, Stock, dernière édition, 1998.

[3] Huo Datong, La Chine sur le divan, entretiens avec Dorian Malovic. Paris, Plon, 2008.

[4] on lira la thèse centrale du Pr,  Datong in « L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise. Le clivage de l’inconscient » in Psychologie Clinique, 15, printemps 2003 PP 221-231. Ce texte est suivi d’un commentaire de R. Abibon « Réponse à Huo Datong » pp 232-235.

[5] « Les mots chinois de la psychanalyse » Premières observations, Essaim. Revue de Psychanalyse, 13, Toulouse, Eres, 2004

[6] Responsable scientifique du groupe d’anthropologie clinique « Les Voix » Academia Sinica, Taipei.

[7] Eloge de l’anarchie par deux excentriques chinois. Polémiques du troisième siècle traduites et commentées par Paul Lévi,  Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris 2004

[8] Etienne Balazs, La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, collection « Tel » 1968.

Publié il y a 4 days ago par Olivier Douville