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Archives de Catégorie: textes importants

1871 : MARX À PROPOS DE LA COMMUNE DE PARIS

Publié le 29/03/2017
Affiche de Le Dernier jour de la Commune, Paris 1871, Grand panorama, par Castellani ; 1883 – source Gallica BnF

 

DANS UNE INTERVIEW PARUE PEU APRÈS LES ÉVÉNEMENTS, LE PENSEUR DU MOUVEMENT OUVRIER DONNE SON SENTIMENT SUR L’INSURRECTION PARISIENNE.

En 1871, quelques mois après l’insurrection de la Commune, Karl Marx est interrogé par le New York HeraldL’interview est reprise dans Le Gaulois du 22 août [Voir l’archive]. On lui demandequels étaient les liens entre l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), dont il est le chef, et le mouvement parisien, que Marx a célébré dans le pamphlet La Guerre civile en France, paru en mai :

« On a dit et écrit, a répondu Karl Marx, beaucoup d’absurdités sur les grands projets de révolte tramés par l’Internationale. Il n’y a pas là un mot de vrai. La vérité est que l’Internationale et la Commune ont fonctionné ensemble pendant une certaine période, parce qu’elles combattaient le même ennemi ; mais il est tout à fait faux de dire que les chefs de l’insurrection agissaient en vertu des ordres reçus du Comité central de l’Internationale de Londres. »

https://www.retronews.fr/embed-journal/le-gaulois/22-aout-1871/37/661607/3?fit=494.1090.984.630

Marx, qui depuis Londres a suivi attentivement l’évolution de la situation à Paris, dit ensuite avoir conseillé aux insurgés, dès le début du mouvement, de marcher sur Versailles :

« S’ils avaient fait cela, le succès était certain… Ils ont perdu cette magnifique occasion par l’incapacité de leurs chefs, et à partir de ce moment je prévis le résultat et j’en fis la prédiction à nos comités. »

« L’incapacité de leurs chefs« . Tel est le message que Marx entend faire passer : il n’a rien à voir avec les leaders de l’insurrection, qu’il accable de reproches parce qu’ils n’ont pas suivi ses orientations. Ainsi Flourens, d’après lui, n’était « pas plus capable de conduire une armée qu’un enfant de dix ans« , Bergeret s’est révélé « complètement incapable« , Assi était « un idiot« , Rochefort « une espèce de bohème littéraire« , Pyat un « déclamateur » et un « lâche« … Et quant à Victor Hugo, « sans contredit un grand poète« , c’est aussi selon Marx « un de ces hommes toujours prêts à épouser une cause qui plaît à leur imagination. On ne peut compter sur lui.« 

Enfin, l’auteur du Capital réaffirme les principes de l’Internationale :

« La féodalité, l’esclavage, la monarchie, le capital, le monopole, tous doivent s’évanouir successivement de la face de la terre. La féodalité a disparu la première ; la monarchie s’en va si vite que nous la jugeons à peine digne de nos coups. Le monopole et le capital suivront bientôt. La lutte sera terrible ; mais elle est nécessaire et inévitable… […] Si notre parti arrivait au pouvoir, le premier acte du Parlement serait de déposer la reine et de proclamer la République. Ensuite nous mettrions toutes les grandes propriétés entre les mains de l’État, qui les exploiterait au profit des producteurs. Quant aux oisifs, il n’y aurait rien pour eux. »

 La même année, la défaite de la Commune et sa répression provoquera la scission de l’AIT, divisée entre la tendance marxiste et la tendance anarchiste défendue par Bakounine.

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Publié par le septembre 14, 2017 dans HISTOIRE, textes importants

 

Pier Paolo Pasolini : « Le vide du pouvoir » ou « L’article des lucioles »

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

 

Leggere in italiano in fondo pagina  :
« Il vuoto del potere » ovvero « l’articolo delle lucciole »
Corriere della Sera, 1 febbraio 1975.

La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte en fait au journal Il Politecnico, c’est-à-dire à l’immédiat après-guerre… » Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (L’Europeo, 26 décembre 1974) : intervention à laquelle, comme on dit, je souscris complètement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire à son préambule tendancieux. En effet, la distinction entre les « fascismes » établie dans le Politecnico n’est ni pertinente, ni actuelle. Elle pouvait être valable il y a encore une dizaine d’années : quand le régime démocrate-chrétien était encore la pure et simple continuité du régime fasciste. Mais, il y a une dizaine d’années, « quelque chose » est arrivé. « Quelque chose » qui n’était pas auparavant, qui n’était pas prévisible, non seulement à l’époque du Politecnico, mais un an même avant que cela n’arrive (ou carrément, comme on le verra, pendant que cela arrivait).

La confrontation réelle entre les « fascismes » ne peut donc être « chronologiquement », entre le fascisme fasciste et le fascisme démocrate-chrétien, mais entre le fascisme fasciste et celui, radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau, né de ce « quelque chose » survenu il y a une dizaine d’années.

Comme je suis écrivain, que dans mes écrits je polémique ou, tout au moins, je discute avec d’autres écrivains, que l’on me permette de définir d’une manière poético-littéraire ce phénomène survenu en Italie, il y a environ dix ans. Cela servira à simplifier et à abréger notre propos (à mieux le comprendre aussi, probablement).

Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution des eaux (fleuves d’azur et canaux transparents), les lucioles ont commencé à disparaître. Le phénomène a été fulminant, foudroyant. Au bout de quelques années, c’en était fini des lucioles. (Elles sont aujourd’hui un souvenir quelque peu poignant du passé : qu’un vieil homme s’en souvienne, il ne peut se retrouver tel qu’en sa jeunesse dans les jeunes d’aujourd’hui, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois).

Ce « quelque chose » survenu il y a une dizaine d’années, je l’appellerai donc « disparition des lucioles ».

Le régime démocrate-chrétien a eu deux phases tout à fait distinctes, qui, non seulement, ne peuvent être confrontées, ce qui impliquerait une certaine continuité entre elles, mais qui sont devenues franchement incommensurables sur le plan historique. La première phase de ce régime (comme, à juste titre, les radicaux ont toujours tenu à l’appeler) est celle qui va de la fin de la guerre à la disparition des lucioles, la seconde, de la disparition des lucioles à aujourd’hui. Observons-les l’une après l’autre.

Avant la disparition des lucioles.

La continuité entre le fascisme fasciste et le fascisme démocrate-chrétien est totale et absolue. Je ne parlerai pas de ce qui pouvait se dire, alors, à ce sujet, peut-être même justement dans le Politecnico : l’épuration manquée, la continuité des codes, la violence policière, le mépris pour la Constitution. Et je m’arrête sur ce qui, en définitive, a compté pour une conscience historique rétrospective. La démocratie que les antifascistes démocrates-chrétiens opposaient à la dictature fasciste était, en toute impudeur, formelle.

Elle se fondait sur une majorité absolue obtenue par les votes d’énormes couches des classes moyennes et d’énormes masses paysannes, gérées par le Vatican. Cette gestion du Vatican n’était possible que si elle se fondait sur un régime totalement répressif. Dans cet univers, les « valeurs » qui comptaient étaient les mêmes que pour le fascisme : l’Église, la patrie, la famille, l’obéissance, la discipline, l’ordre, l’épargne, la moralité. Ces « valeurs » (comme d’ailleurs durant le fascisme) étaient « aussi réelles » : elles appartenaient aux cultures particulières et concrètes qui constituaient l’Italie archaïquement agricole et paléoindustrielle. Mais du moment qu’elles étaient promues en tant que « valeurs » nationales, elles ne pouvaient que perdre toute réalité, et devenir un atroce, stupide et répressif conformisme d’État : le conformisme du pouvoir fasciste et démocrate-chrétien. Provincialisme, grossièreté et ignorance, que ce soit des élites comme, à un niveau différent, des masses, étaient les mêmes pendant le fascisme comme pendant la première phase du régime démocrate-chrétien. Les paradigmes de cette ignorance étaient le pragmatisme et le formalisme vaticans.

Tout cela semble clair et sans équivoque aujourd’hui, alors qu’à l’époque, on nourrissait, du côté des intellectuels et des opposants des espérances insensées. On espérait que tout cela ne fût pas complètement vrai et que la démocratie formelle comptât au fond pour quelque chose. Maintenant, avant de passer à la seconde phase, je dois consacrer quelques lignes au moment de transition.

Pendant la disparition des lucioles.

Au cours de cette période, la distinction entre fascisme et fascisme élaborée dans Il Politecnico pouvait même fonctionner. En effet, aussi bien ce grand pays qui était en train de se former à l’intérieur du pays (c’est-à-dire la masse ouvrière et paysanne organisée par le P.C.I.), aussi bien les intellectuels, même les plus avancés et les plus critiques, ne s’étaient aperçus que « les lucioles étaient en train de disparaître ». Ils étaient assez bien informés par la sociologie (qui, dans ces années-là, avait mis en crise la méthode d’analyse marxiste) : mais il s’agissait d’informations non encore vécues, formalistes, en somme. Personne ne pouvait mettre en doute la réalité historique qu’aurait été le futur Immédiat ; ni identifier ce que l’on appelait alors le « bien-être » avec le « développement » qui aurait dû réaliser en Italie pour la première fois totalement le « génocide » dont parlait Marx dans Le Manifeste.

Après la disparition des lucioles.

Les « valeurs » nationalisées, et donc falsifiées, du vieil univers agricole et paléocapitaliste, d’un seul coup, ne comptent plus. Église, patrie, famille, obéissance, ordre, épargne, moralité, ne comptent plus. Elles ne servent même plus en tant que fausses valeurs. Elles survivent dans le clérico-fascisme marginalisé (même le M.S.I., en somme, les répudie). Les remplacent, les « valeurs » d’un nouveau type de civilisation, totalement « autre » par rapport à la civilisation paysanne et paléoindustrielle. Cette expérience a déjà été faite par d’autres États. Mais, en Italie, elle est tout à fait particulière car il s’agit de la première « unification » réelle subie par notre pays, alors que dans les autres pays elle se superpose, avec une certaine logique, à l’unification monarchique et aux unifications ultérieures de la révolution bourgeoise et industrielle. Le traumatisme italien du contact entre l’« archaïcité » pluraliste et le nivellement industriel n’a peut-être qu’un seul précédent : l’Allemagne d’avant Hitler. Là aussi, les valeurs des différentes cultures particularistes ont été détruites par la violente homologation de l’industrialisation : d’où la formation en conséquence de ces énormes masses qui ne sont déjà plus anciennes (paysannes, artisanes) mais pas encore modernes (bourgeoises), et qui ont constitué le sauvage, l’aberrant, l’imprévisible corps des troupes nazies.

En Italie, il est en train de se passer quelque chose de semblable : avec une violence d’autant plus grande que l’industrialisation des années 60/70 constitue une « mutation » décisive même par rapport à celle de l’Allemagne d’il y a cinquante ans. Nous ne faisons plus face, comme tout le monde le sait maintenant, à des « temps nouveaux », mais à une nouvelle époque de l’histoire humaine, de cette histoire humaine dont les échéances sont millénaristes. Il était impossible que les Italiens réagissent de pire manière à ce traumatisme historique. Ils sont devenus (surtout dans le Centre-Sud), en quelques années, un peuple dégénéré, ridicule, monstrueux, criminel — il suffit de descendre dans la rue pour le comprendre. Mais, naturellement, pour comprendre les changements des hommes, il faut les aimer. Moi, malheureusement, ce peuple italien, je l’avais aimé, aussi bien en dehors des modèles du pouvoir (au contraire d’ailleurs, en opposition désespérée avec eux), que des modèles populistes et humanitaires. Il s’agissait d’un amour réel, enraciné dans ma façon d’être. J’ai donc vu avec « mes sens » le comportement forcé du pouvoir de la société de consommation remodeler et déformer la conscience du peuple italien, jusqu’à une irréversible dégradation. Quelque chose qui n’était pas arrivé durant le fascisme fasciste, période au cours de laquelle le comportement était totalement dissocié de la conscience. En vain, le pouvoir « totalitaire » réitérait, réitérait sans cesse ses impositions comportementales : la conscience n’y était pas impliquée. Les « modèles » fascistes n’étaient que des masques à mettre et à retirer. Quand le fascisme fasciste est tombé, tout est redevenu comme avant. On l’a vu aussi au Portugal : après quarante années de fascisme, le peuple portugais a célébré le 1er mai comme si le dernier l’avait été l’année d’avant.

Il est donc ridicule que Fortini antidate la distinction entre fascisme et fascisme à l’immédiat après-guerre : la distinction entre le fascisme fasciste et le fascisme de la deuxième phase du pouvoir démocrate-chrétien ne connaît rien de comparable non seulement dans notre histoire, mais probablement aussi dans l’histoire toute entière.

Mais je n’écris pas le présent article dans le seul but de polémiquer sur ce sujet, même s’il me tient très à cœur. J’écris cet article, en réalité, pour une raison bien différente. La voici :

Tous mes lecteurs se seront certainement aperçus du changement des notables démocrates-chrétiens : en quelques mois, ils sont devenus des masques mortuaires. C’est vrai : ils continuent à étaler des sourires radieux, d’une incroyable sincérité. Dans leurs pupilles grumelle la véritable et bienheureuse lumière de la bonne humeur. Quand il ne s’agit pas de la lumière sous-entendue du bon mot ou de la fourberie. Une chose qui plaît, paraît-il, aux électeurs, tout autant que le plein bonheur. Par ailleurs, nos notables poursuivent, imperturbables, leurs palabres incompréhensibles où flottent les flatus vocis de leurs habituelles promesses stéréotypées. Mais ce sont bel et bien, en réalité, des masques. Je suis certain que si on ôtait ces masques, on ne trouverait même pas un tas d’os ou de cendres : il y aurait le néant, le vide. L’explication est simple : Il y a, en réalité, aujourd’hui en Italie un dramatique vide du pouvoir. Mais nous y voilà : pas un vide de pouvoir législatif ou exécutif, pas un vide de pouvoir dirigeant, ni, pour finir, un vide de pouvoir politique, qu’il soit pris dans n’importe quel sens traditionnel. Mais un vide de pouvoir en soi.

Comment en sommes-nous arrivés à ce vide ? Ou, mieux, « comment les hommes du pouvoir en sont-ils arrivés là » ?

L’explication, encore une fois, est simple : les hommes de pouvoir, démocrate-chrétiens, sont passés de la « phase des lucioles » à celle de la « disparition des lucioles » sans s’en apercevoir. Si proche de la criminalité que cela puisse paraître, leur inconscience sur ce point a été absolue : ils n’ont pas soupçonné le moins du monde que le pouvoir, qu’ils détenaient et qu’ils géraient, ne subissait pas simplement une évolution « normale », mais qu’il était en train de changer radicalement de nature.

Ils se sont illusionnés que sous leur régime tout serait resté, en substance, pareil : que, par exemple, ils auraient pu compter éternellement sur le Vatican : sans se rendre compte que le pouvoir, qu’eux-mêmes continuaient à détenir et à gérer, ne savait plus que faire du Vatican en tant que centre de vie paysanne, rétrograde, et pauvre. Ils s’étaient illusionnés pouvoir compter éternellement sur une armée nationaliste (tout comme leurs prédécesseurs fascistes) : et ils ne voyaient pas que le pouvoir, qu’eux-mêmes continuaient à détenir et à gérer, manœuvrait déjà pour jeter les bases d’armées, nouvelles d’être transnationales, c’est-à-dire presque des polices technocratiques. Et l’on peut dire la même chose pour la famille, contrainte, sans solution de continuité depuis l’époque du fascisme, à l’épargne et à la moralité : à présent, le pouvoir de la société de consommation lui imposait des changements radicaux, jusqu’à l’acceptation du divorce et dorénavant, potentiellement, de tout le reste, sans plus de limites (ou tout au moins dans les limites autorisées par la permissivité du nouveau pouvoir, bien pire que totalitaire, car violemment totalisant).

Les hommes du pouvoir, démocrate-chrétiens, ont subi tout cela, croyant administrer et surtout manipuler. Ils ne se sont pas aperçus que ce nouveau pouvoir était « autre » : sans commune mesure non seulement avec eux mais encore avec toute une forme de civilisation. Comme toujours (cf. Gramsci), il n’y eut de symptômes que dans la langue. Dans la phase de transition — soit « durant la disparition des lucioles » — les hommes de pouvoir, démocrate-chrétiens, ont changé presque brusquement leur façon de s’exprimer, adoptant un langage complètement nouveau (aussi incompréhensible que le latin, du reste) : tout spécialement Aldo Moro : c’est-à-dire (en une corrélation énigmatique) celui qui apparaît comme le moins impliqué de tous dans les horreurs organisées de 1969 à aujourd’hui, dans la tentative, jusqu’à présent formellement réussie, de conserver, de toute façon, le pouvoir.

Je dis « formellement » parce que, je le répète, dans la réalité, les notables démocrates-chrétiens recouvrent, par leurs manœuvres d’automates et leurs sourires, le vide. Le pouvoir réel avance sans eux : il ne leur reste entre les mains que ces appareils inutiles ne livrant plus d’eux que la réalité de leurs funestes complets vestons.

Toutefois, dans l’histoire, le « vide » ne peut perdurer : on ne peut l’invoquer que dans l’abstrait ou par l’absurde. Il est probable qu’effectivement le « vide » dont je parle soit déjà en train de se remplir, par le biais d’une crise et d’une reprise qui ne peuvent pas ne pas bouleverser la nation tout entière. On peut y voir un indice, par exemple, dans l’attente « morbide » de coup d’État. Comme s’il s’agissait seulement de « remplacer » le groupe d’hommes qui nous a si épouvantablement gouvernés pendant trente ans en menant l’Italie au désastre économique, écologique, urbaniste, anthropologique !

En réalité, le faux remplacement de ces « marionnettes » par d’autres « marionnettes » [teste di legno] (pas moins, mais plus encore funèbrement carnavalesques), réalisé par le renforcement artificiel des vieux appareils du pouvoir fasciste, ne servirait à rien (et qu’il soit bien clair que, dans pareil cas, la « troupe » serait, de par sa composition même, nazie). Le pouvoir réel, que depuis une dizaine d’années les « marionnettes » ont servi sans se rendre compte de sa réalité : voilà quelque chose qui pourrait avoir déjà rempli le « vide » (rendant également vaine une possible participation au gouvernement du grand pays communiste né dans la débâcle de l’Italie : car il ne s’agit pas de « gouverner »). De ce « pouvoir réel », nous nous faisons des images abstraites et, au fond, apocalyptiques : nous ne savons pas nous figurer « quelles formes » il emprunterait en se substituant directement aux domestiques qui l’ont pris pour une simple « modernisation » de techniques. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne (si cela représente quelque intérêt pour le lecteur), soyons clair : moi, et même si c’est une multinationale, je donnerai toute la Montedison pour une luciole.

Pier Paolo Pasolini

Corriere della sera, sous le titre « Le vide du pouvoir en Italie », 1er février 1975.

« Scritti corsari », Garzanti Libri. 1976 – ISBN 978881169705-3
« Écrits corsaires » Pier Paolo Pasolini, Flammarion – EAN
9782080815057
« Survivance des lucioles » de Georges Didi-Huberman, Les Éditions de Minuit – ISBN : 9782707320988 pour mieux comprendre le sens des mots et les concepts évoqués à l’époque.

***

Corriere della Sera, 1 febbraio 1975. « Il vuoto del potere » ovvero « l’articolo delle lucciole »di Pier Paolo Pasolini

La distinzione tra fascismo aggettivo e fascismo sostantivo risale niente meno che al giornale « Il Politecnico », cioè all’immediato dopoguerra… » Così comincia un intervento di Franco Fortini sul fascismo (« L’Europeo, 26-12-1974) : intervento che, come si dice, io sottoscrivo tutto, e pienamente. Non posso però sottoscrivere il tendenzioso esordio. Infatti la distinzione tra « fascismi » fatta sul « Politecnico » non è né pertinente né attuale. Essa poteva valere ancora fino a circa una decina di anni fa : quando il regime democristiano era ancora la pura e semplice continuazione del regime fascista. Ma una decina di anni fa, è successo « qualcosa ». « Qualcosa » che non c’era e non era prevedibile non solo ai tempi del « Politecnico », ma nemmeno un anno prima che accadesse (o addirittura, come vedremo, mentre accadeva).

Il confronto reale tra« fascismi » non può essere dunque « cronologicamente », tra il fascismo fascista e il fascismo democristiano : ma tra il fascismo fascista e il fascismo radicalmente, totalmente, imprevedibilmente nuovo che è nato da quel « qualcosa » che è successo una decina di anni fa.

Poiché sono uno scrittore, e scrivo in polemica, o almeno discuto, con altri scrittori, mi si lasci dare una definizione di carattere poetico-letterario di quel fenomeno che è successo in Italia una decina di anni fa. Ciò servirà a semplificare e ad abbreviare il nostro discorso (e probabilmente a capirlo anche meglio).

Nei primi anni sessanta, a causa dell’inquinamento dell’aria, e, soprattutto, in campagna, a causa dell’inquinamento dell’acqua (gli azzurri fiumi e le rogge trasparenti) sono cominciate a scomparire le lucciole. Il fenomeno è stato fulmineo e folgorante. Dopo pochi anni le lucciole non c’erano più. (Sono ora un ricordo, abbastanza straziante, del passato : e un uomo anziano che abbia un tale ricordo, non può riconoscere nei nuovi giovani se stesso giovane, e dunque non può più avere i bei rimpianti di una volta).

Quel « qualcosa » che è accaduto una decina di anni fa lo chiamerò dunque « scomparsa delle lucciole ».

Il regime democristiano ha avuto due fasi assolutamente distinte, che non solo non si possono confrontare tra loro, implicandone una certa continuità, ma sono diventate addirittura storicamente incommensurabili. La prima fase di tale regime (come giustamente hanno sempre insistito a chiamarlo i radicali) è quella che va dalla fine della guerra alla scomparsa delle lucciole, la seconda fase è quella che va dalla scomparsa delle lucciole a oggi. Osserviamole una alla volta.

Prima della scomparsa delle lucciole

La continuità tra fascismo fascista e fascismo democristiano è completa e assoluta. Taccio su ciò, che a questo proposito, si diceva anche allora, magari appunto nel « Politecnico » : la mancata epurazione, la continuità dei codici, la violenza poliziesca, il disprezzo per la Costituzione. E mi soffermo su ciò che ha poi contato in una coscienza storica retrospettiva. La democrazia che gli antifascisti democristiani opponevano alla dittatura fascista, era spudoratamente formale.

Si fondava su una maggioranza assoluta ottenuta attraverso i voti di enormi strati di ceti medi e di enormi masse contadine, gestiti dal Vaticano. Tale gestione del Vaticano era possibile solo se fondata su un regime totalmente repressivo. In tale universo i « valori » che contavano erano gli stessi che per il fascismo : la Chiesa, la Patria, la famiglia, l’obbedienza, la disciplina, l’ordine, il risparmio, la moralità. Tali « valori » (come del resto durante il fascismo) erano « anche reali » : appartenevano cioè alle culture particolari e concrete che costituivano l’Italia arcaicamente agricola e paleoindustriale. Ma nel momento in cui venivano assunti a « valori » nazionali non potevano che perdere ogni realtà, e divenire atroce, stupido, repressivo conformismo di Stato : il conformismo del potere fascista e democristiano. Provincialità, rozzezza e ignoranza sia delle « élites » che, a livello diverso, delle masse, erano uguali sia durante il fascismo sia durante la prima fase del regime democristiano. Paradigmi di questa ignoranza erano il pragmatismo e il formalismo vaticani.

Tutto ciò che risulta chiaro e inequivocabilmente oggi, perché allora si nutrivano, da parte degli intellettuali e degli oppositori, insensate speranze. Si sperava che tutto ciò non fosse completamente vero, e che la democrazia formale contasse in fondo qualcosa. Ora, prima di passare alla seconda fase, dovrò dedicare qualche riga al momento di transizione.

Durante la scomparsa delle lucciole

In questo periodo la distinzione tra fascismo e fascismo operata sul « Politecnico » poteva anche funzionare. Infatti sia il grande paese che si stava formando dentro il paese – cioè la massa operaia e contadina organizzata dal PCI – sia gli intellettuali anche più avanzati e critici, non si erano accorti che « le lucciole stavano scomparendo ». Essi erano informati abbastanza bene dalla sociologia (che in quegli anni aveva messo in crisi il metodo dell’analisi marxista) : ma erano informazioni ancora non vissute, in sostanza formalistiche. Nessuno poteva sospettare la realtà storica che sarebbe stato l’immediato futuro ; né identificare quello che allora si chiamava « benessere » con lo « sviluppo » che avrebbe dovuto realizzare in Italia per la prima volta pienamente il « genocidio » di cui nel « Manifesto » parlava Marx.

Dopo la scomparsa delle lucciole

I « valori » nazionalizzati e quindi falsificati del vecchio universo agricolo e paleocapitalistico, di colpo non contano più. Chiesa, patria, famiglia, obbedienza, ordine, risparmio, moralità non contano più. E non servono neanche più in quanto falsi. Essi sopravvivono nel clerico-fascismo emarginato (anche il MSI in sostanza li ripudia). A sostituirli sono i « valori » di un nuovo tipo di civiltà, totalmente « altra » rispetto alla civiltà contadina e paleoindustriale. Questa esperienza è stata fatta già da altri Stati. Ma in Italia essa è del tutto particolare, perché si tratta della prima « unificazione » reale subita dal nostro paese ; mentre negli altri paesi essa si sovrappone con una certa logica alla unificazione monarchica e alla ulteriore unificazione della rivoluzione borghese e industriale. Il trauma italiano del contatto tra l’« arcaicità » pluralistica e il livellamento industriale ha forse un solo precedente : la Germania prima di Hitler. Anche qui i valori delle diverse culture particolaristiche sono stati distrutti dalla violenta omologazione dell’industrializzazione : con la conseguente formazione di quelle enormi masse, non più antiche (contadine, artigiane) e non ancor moderne (borghesi), che hanno costituito il selvaggio, aberrante, imponderabile corpo delle truppe naziste.

In Italia sta succedendo qualcosa di simile : e con ancora maggiore violenza, poiché l’industrializzazione degli anni Settanta costituisce una « mutazione » decisiva anche rispetto a quella tedesca di cinquant’anni fa. Non siamo più di fronte, come tutti ormai sanno, a « tempi nuovi », ma a una nuova epoca della storia umana, di quella storia umana le cui scadenze sono millenaristiche. Era impossibile che gli italiani reagissero peggio di così a tale trauma storico. Essi sono diventati in pochi anni (specie nel centro-sud) un popolo degenerato, ridicolo, mostruoso, criminale. Basta soltanto uscire per strada per capirlo. Ma, naturalmente, per capire i cambiamenti della gente, bisogna amarla. Io, purtroppo, questa gente italiana, l’avevo amata : sia al di fuori degli schemi del potere (anzi, in opposizione disperata a essi), sia al di fuori degli schemi populisti e umanitari. Si trattava di un amore reale, radicato nel mio modo di essere. Ho visto dunque « coi miei sensi » il comportamento coatto del potere dei consumi ricreare e deformare la coscienza del popolo italiani, fino a una irreversibile degradazione. Cosa che non era accaduta durante il fascismo fascista, periodo in cui il comportamento era completamente dissociato dalla coscienza. Vanamente il potere « totalitario » iterava e reiterava le sue imposizioni comportamentistiche : la coscienza non ne era implicata. I « modelli » fascisti non erano che maschere, da mettere e levare. Quando il fascismo fascista è caduto, tutto è tornato come prima. Lo si è visto anche in Portogallo : dopo quarant’anni di fascismo, il popolo portoghese ha celebrato il primo maggio come se l’ultimo lo avesse celebrato l’anno prima.

È ridicolo dunque che Fortini retrodati la distinzione tra fascismo e fascismo al primo dopoguerra : la distinzione tra il fascismo fascista e il fascismo di questa seconda fase del potere democristiano non solo non ha confronti nella nostra storia, ma probabilmente nell’intera storia.

Io tuttavia non scrivo il presente articolo solo per polemizzare su questo punto, benché esso mi stia molto a cuore. Scrivo il presente articolo in realtà per una ragione molto diversa. Eccola.

Tutti i miei lettori si saranno certamente accorti del cambiamento dei potenti democristiani : in pochi mesi, essi sono diventati delle maschere funebri. È vero : essi continuano a sfoderare radiosi sorrisi, di una sincerità incredibile. Nelle loro pupille si raggruma della vera, beata luce di buon umore. Quando non si tratti dell’ammiccante luce dell’arguzia e della furberia. Cosa che agli elettori piace, pare, quanto la piena felicità. Inoltre, i nostri potenti continuano imperterriti i loro sproloqui incomprensibili ; in cui galleggiano i « flatus vocis » delle solite promesse stereotipe. In realtà essi sono appunto delle maschere. Son certo che, a sollevare quelle maschere, non si troverebbe nemmeno un mucchio d’ossa o di cenere : ci sarebbe il nulla, il vuoto. La spiegazione è semplice : oggi in realtà in Italia c’è un drammatico vuoto di potere. Ma questo è il punto : non un vuoto di potere legislativo o esecutivo, non un vuoto di potere dirigenziale, né, infine, un vuoto di potere politico in un qualsiasi senso tradizionale. Ma un vuoto di potere in sé.

Come siamo giunti, a questo vuoto ? O, meglio, « come ci sono giunti gli uomini di potere ? ».

La spiegazione, ancora, è semplice : gli uomini di potere democristiani sono passati dalla « fase delle lucciole » alla « fase della scomparsa delle lucciole » senza accorgersene. Per quanto ciò possa sembrare prossimo alla criminalità la loro inconsapevolezza su questo punto è stata assoluta ; non hanno sospettato minimamente che il potere, che essi detenevano e gestivano, non stava semplicemente subendo una « normale » evoluzione, ma sta cambiando radicalmente natura.

Essi si sono illusi che nel loro regime tutto sostanzialmente sarebbe stato uguale : che, per esempio, avrebbero potuto contare in eterno sul Vaticano : senza accorgersi che il potere, che essi stessi continuavano a detenere e a gestire, non sapeva più che farsene del Vaticano quale centro di vita contadina, retrograda, povera. Essi si erano illusi di poter contare in eterno su un esercito nazionalista (come appunto i loro predecessori fascisti) : e non vedevano che il potere, che essi stessi continuavano a detenere e a gestire, già manovrava per gettare la base di eserciti nuovi in quanto transnazionali, quasi polizie tecnocratiche. E lo stesso si dica per la famiglia, costretta, senza soluzione di continuità dai tempi del fascismo, al risparmio, alla moralità : ora il potere dei consumi imponeva a essa cambiamenti radicali nel senso della modernità, fino ad accettare il divorzio, e ormai, potenzialmente, tutto il resto, senza più limiti (o almeno fino ai limiti consentiti dalla permissività del nuovo potere, peggio che totalitario in quanto violentemente totalizzante).

Gli uomini del potere democristiani hanno subito tutto questo, credendo di amministrarselo e soprattutto di manipolarselo. Non si sono accorti che esso era « altro » : incommensurabile non solo a loro ma a tutta una forma di civiltà. Come sempre (cfr. Gramsci) solo nella lingua si sono avuti dei sintomi. Nella fase di transizione – ossia « durante » la scomparsa delle lucciole – gli uomini di potere democristiani hanno quasi bruscamente cambiato il loro modo di esprimersi, adottando un linguaggio completamente nuovo (del resto incomprensibile come il latino) : specialmente Aldo Moro : cioè (per una enigmatica correlazione) colui che appare come il meno implicato di tutti nelle cose orribili che sono state, organizzate dal ’69 ad oggi, nel tentativo, finora formalmente riuscito, di conservare comunque il potere.

Dico formalmente perché, ripeto, nella realtà, i potenti democristiani coprono con la loro manovra da automi e i loro sorrisi, il vuoto. Il potere reale procede senza di loro : ed essi non hanno più nelle mani che quegli inutili apparati che, di essi, rendono reale nient’altro che il luttuoso doppiopetto.

Tuttavia nella storia il « vuoto » non può sussistere : esso può essere predicato solo in astratto e per assurdo. È probabile che in effetti il « vuoto » di cui parlo stia già riempiendosi, attraverso una crisi e un riassestamento che non può non sconvolgere l’intera nazione. Ne è un indice ad esempio l’attesa « morbosa » del colpo di Stato. Quasi che si trattasse soltanto di « sostituire » il gruppo di uomini che ci ha tanto spaventosamente governati per trenta anni, portando l’Italia al disastro economico, ecologico, urbanistico, antropologico.

In realtà la falsa sostituzione di queste « teste di legno » (non meno, anzi più funereamente carnevalesche), attuata attraverso l’artificiale rinforzamento dei vecchi apparati del potere fascista, non servirebbe a niente (e sia chiaro che, in tal caso, la « truppa » sarebbe, già per sua costituzione, nazista). Il potere reale che da una decina di anni le « teste di legno » hanno servito senza accorgersi della sua realtà : ecco qualcosa che potrebbe aver già riempito il « vuoto » (vanificando anche la possibile partecipazione al governo del grande paese comunista che è nato nello sfacelo dell’Italia : perché non si tratta di « governare »). Di tale « potere reale » noi abbiamo immagini astratte e in fondo apocalittiche : non sappiamo raffigurarci quali « forme » esso assumerebbe sostituendosi direttamente ai servi che l’hanno preso per una semplice « modernizzazione » di tecniche. Ad ogni modo, quanto a me (se ciò ha qualche interesse per il lettore) sia chiaro : io, ancorché multinazionale, darei l’intera Montedison per una lucciola.

Pier Paolo Pasolini

 

Lettre de Karl Marx à Abraham Lincoln: Mort à l’esclavage

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Mort à l’esclavage.

L’esclavage a été aboli en France le 27 avril 1848. Ailleurs dans le monde, les autres puissances occidentales tardèrent à proscrire cette pratique honteuse, symbole de l’impérialisme et du colonialisme. Ce crime contre l’humanité (comme le définit depuis mai 2012 la loi Taubira), a fédéré la lutte de nombreux esprits, courants et idéologies opposés. Exemple majeur, Karl Marx se range aux côtés d’Abraham Lincoln dans une lettre historique.

30 décembre 1864

Nous complimentons le peuple américain à l’occasion de votre réélection à une forte majorité. Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d’ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est : mort à l’esclavage.

Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. La lutte pour les territoires qui inaugura la terrible épopée, ne devait-elle pas décider si la terre vierge de zones immenses devait être fécondée par le travail de l’émigrant, ou souillée par le fouet du gardien d’esclaves ?

Lorsque l’oligarchie des trois cent mille esclavagistes osa, pour la première fois dans les annales du monde, inscrire le mot esclavage sur le drapeau de la rébellion armée ; lorsque à l’endroit même où, un siècle plus tôt, l’idée d’une grande république démocratique naquit en même temps que la première déclaration des droits de l’homme qui ensemble donnèrent la première impulsion à la révolution européenne du 18ème siècle, alors les classes ouvrières d’Europe comprirent aussitôt, et avant même que l’adhésion fanatique des classes supérieures à la cause des confédérés ne les en eût prévenues, que la rébellion des esclavagistes sonnait le tocsin pour une croisade générale de la propriété contre le travail et que, pour les hommes du travail, le combat de géant livré outre-Atlantique ne mettait pas seulement en jeu leurs espérances en l’avenir, mais encore leurs conquêtes passées. C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et « cultivées », et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause.

Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord permirent à l’esclavage de souiller leur propre République ; tant qu’ils glorifièrent de jouir du privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d’appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens.

Les ouvriers d’Europe sont persuadés que si la guerre d’indépendance américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l’annonce de l’ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l’énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l’affranchissement d’une race enchaînée et pour la reconstruction d’un monde social.

 

le dernier discours d’Allende…

 

L’Humanité dans les traces de Walter Benjamin : Clemens-Carl Härle : « L’acte révolutionnaire cherche à donner suite à ce qui a échoué dans le passé »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR 
JÉRÔME SKALSKI
VENDREDI, 19 JUIN, 2015
L’HUMANITÉ

Photo : Divergence-images

Professeur à l’université de Sienne, coéditeur du « Baudelaire » de Walter Benjamin publié aux éditions 
La Fabrique, Clemens-Carl Härle nous éclaire sur ce qui se présente comme le centre secret 
de l’œuvre du philosophe et critique marxiste allemand mort en exil en septembre 1940, à Portbou.

Pourquoi avoir choisi, avec Barbara Chitussi et Giorgio Agamben, de présenter le Baudelaire de Walter Benjamin sous la forme d’une œuvre en procès de remaniement constant ?

Clemens-Carl Härle Benjamin a travaillé sur son Baudelaire jusqu’en août 1939. Un des enjeux majeurs de notre travail a été de montrer son projet d’écriture tel qu’il s’est poursuivi à partir de l’automne 1937 jusqu’au mois d’octobre 1938. On a présenté dans ce recueil l’ensemble des textes qui ont survécu à ce projet d’écriture. Le livre aurait dû avoir trois sections. C’est à l’intérieur de ce cadre qu’on peut situer le texte accompli. Benjamin a décidé pendant l’été 1938, quand il était l’invité de Bertolt Brecht au Danemark, d’écrire d’abord la deuxième section portant sur le Paris du Second Empire chez Baudelaire. C’est ce texte qui a été envoyé en octobre 1938 à la rédaction de la revue de l’Institut de recherche sociale. L’Institut avait commandé le livre mais, à la suite d’une proposition de Theodor Adorno, il a tout d’abord été refusé. C’était une espèce de censure assez brutale. Elle est bien documentée avec une longue lettre d’Adorno et la réponse de Benjamin. L’effet le plus immédiat de ce rejet, c’est que Benjamin n’a pas continué à écrire le troisième chapitre comme il l’avait prévu. Benjamin a eu une manière de travailler assez curieuse. Elle s’explique surtout si on fait le lien avec le grand projet qu’il poursuivait depuis 1928 et surtout à partir de son exil à Paris, à partir de la fin de 1933. Ce projet, c’est celui du Livre des passages c’est-à-dire le projet d’écrire ce qu’on pourrait appeler une histoire originaire, une préhistoire du présent. Cette préhistoire – aujourd’hui on dirait une archéologie pour reprendre le terme de Foucault – était centrée sur Paris entre la révolution de Juillet de 1830 et la Commune de Paris de 1871. Dans cette perspective, il a créé un fichier énorme de notes en tous genres. Sur les passages évidemment, sur Haussmann, sur Fourier, sur Grandville, sur les traces, sur les foules, sur Baudelaire… Le terme de passages, dans ce contexte, est absolument essentiel. Qu’est-ce qu’un passage ? C’est quelque chose entre l’extérieur – la rue, boulevard… – et l’intérieur. C’est un espace hybride, ambigu. Un des enjeux de ce travail, c’était une interrogation, une recherche sur le genre de subjectivité qui se produit dans cette zone, entre l’intérieur – la conscience, si vous voulez, les quatre murs – et l’extérieur, les foules. La grande découverte des métropoles au XIXe siècle, c’était celle des multitudes. Les multitudes de gens, les passants mais aussi la multitude des marchandises. Cela a provoqué un fractionnement de la perception, c’est-à-dire le fait, pour le sujet, d’être jeté pour ainsi dire dans une espèce de terrain vague où on ne connaît pas vraiment les autres corps, les autres gens avec lesquels on a des rencontres fortuites, aléatoires. En même temps, c’était une polarisation entre la curiosité, la fascination, l’ivresse, pour citer les mots de Baudelaire, l’angoisse et la solitude : l’exil le plus absolu parmi les foules.

 

Comment s’est initié l’intérêt de Benjamin pour Baudelaire ?

Clemens-Carl Härle Le contact de Benjamin avec Baudelaire a commencé au début des années 1920, quand il a décidé de traduire les « Tableaux parisiens » des Fleurs du mal. Le projet d’une étude approfondie sur le XIXe siècle n’existait pas encore pour lui. Il naîtra au moment où Benjamin fera la découverte de Proust, quand il commencera à traduire quelques volumes d’À la recherche du temps perdu. Il était souvent à Paris. Une des impressions principales pour lui à cette époque, c’était les promenades dans la grande ville. La France à ce moment-là a commencé à fonctionner pour Benjamin comme une espèce de ligne de fuite, avec la découverte des surréalistes. Le projet a pris une forme plus élaborée pendant l’exil à partir de février 1933, exil qui l’a tout d’abord conduit, pour des raisons purement économiques, aux Baléares. Revenu à Paris en octobre 1933, il a commencé sérieusement à travailler à la Bibliothèque nationale pour traverser toute la sédimentation des traces et des documents de tout ordre qu’il pouvait trouver. C’est entre 1934 et 1935 qu’il a écrit un premier exposé pour donner une esquisse de ce qui allait être ce grand projet des Passages, ce projet de philosophie de l’histoire dans un sens très précis du terme : une étude verticale, en profondeur, d’un fragment, d’une constellation historique et non pas une étude longitudinale, temporelle, selon la succession chronologique des événements. Évidemment, le projet des Passages naît d’un double fait. D’un côté la Première Guerre mondiale, qui est une césure énorme. De l’autre la victoire des nazis et la défaite de la gauche, des communistes, en 1933. Le terme de préhistoire s’explique aussi à partir de ces constats. Pour Benjamin, il fallait lancer une enquête qui serait capable de rendre compte, d’une façon tout à fait nouvelle, révolutionnaire, de la double déflagration du XXe siècle mais pour comprendre cela, c’était son hypothèse de travail, il fallait étudier le centre du XIXe siècle. Par rapport à Baudelaire se pose pour Benjamin une question essentielle. Comment la poésie peut-elle rendre compte du changement total des conditions de l’expérience qui sont celles de la grande ville ? En Allemagne, la question ne se posait pas. Parce qu’il n’y avait pas de grandes villes. Berlin a connu son explosion démographique après la guerre. Les deux grandes villes, à l’époque et en Europe, c’étaient Londres et Paris.

 

Comment caractériser la méthode de Benjamin ?

Clemens-Carl Härle Il faut repartir de la dispersion totale des fragments, des traces, des bribes de notes ainsi qu’on les trouve dans l’archive des Passages. Les Passages, le résultat du travail de Benjamin à la Bibliothèque nationale entre 1933 et 1935, se présentent comme une archive classée sous une trentaine de rubriques. C’est une dispersion chaotique avec, de temps en temps, des commentaires, des observations, des tentatives d’élaboration conceptuelles. Benjamin s’est demandé comment produire un texte continu à partir de l’ensemble de ces notes. S’est posée pour lui la question du collage ou du montage. Il s’est intéressé à la question du montage dans un premier temps avec le compte rendu du roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, qui a été, dans la littérature allemande, la première grande œuvre, où des textes non littéraires sont incorporés dans la continuité narrative du roman avec un décalage de cinq ans environ avec Manhattan Transfert de Dos Passos. Deuxième point important, Benjamin s’est beaucoup intéressé à la question du montage dans le cas du cinéma. On en trouve des traces dans son ouvrage sur la reproductibilité de l’œuvre d’art où il dit, par exemple, que, par rapport au cinéma, la sculpture est la forme artistique la plus archaïque si on la comprend comme une œuvre construite à partir d’un bloc matériel unique, unitaire, continu, solide. Probablement, il ne connaissait pas le travail de la sculpture cubiste chez Picasso et Braque. D’un côté, il y avait un vrai intérêt conceptuel de Benjamin pour ces questions-là dans le cadre du cinéma et des arts plastiques. D’un autre côté, beaucoup de malentendus sont nés dans les années 1950, lancés notamment par Adorno, faisant de l’œuvre des Passages une espèce de collage de citations. Si on prend le texte du Baudelaire comme modèle en miniature de ce qu’il voulait faire avec les Passages, on se rend compte que la question est plus compliquée que cela. Pourquoi est-elle plus compliquée ? D’abord parce que Benjamin devait se mesurer à l’écart qui existe entre un texte littéraire, poétique, les poésies de Baudelaire d’un côté, et des tas de textes sur la situation politique, morale et quotidienne, autrement dit des documents historiques au sens étroit du terme. De l’autre côté, il devait se mesurer avec la distance entre les citations : soit les citations de Baudelaire, soit des citations d’autres auteurs, soit des citations de documents et son propre commentaire. Par rapport à cette double hétérogénéité, il devait trouver un modèle d’écriture capable de mettre dans une suite, dans une succession, dans un espace de coexistence, ces documents et ces fragments tout à fait hétérogènes. Tel était l’enjeu de l’écriture du texte sur Baudelaire. Un travail de critique littéraire et le projet de traversée de presque la totalité d’une époque. Il s’agit pour lui de retraverser les couches de sédimentations qui cachent le passé et qui rendent l’accès à l’expérience de l’enfance et de l’adolescence difficile, sinon inaccessible. C’est un travail de fouille. Le motif de fouille par les traces, les ruines, c’est présent chez Freud. Foucault n’a pas beaucoup insisté là-dessus. Pour Benjamin, l’archéologie, c’est la tentative de rendre présent ce qui s’est soustrait à l’actualité immédiate.

 

Quel est le rapport du Baudelaire de Benjamin et de ses Thèses sur le concept d’histoire ?

Clemens-Carl Härle Il y a d’abord une question temporelle. En septembre 1939, Benjamin a été obligé de se rendre au camp de Nevers, comme tous les immigrants allemands en France. Il est revenu du camp de Nevers en novembre. Il a su à ce moment que le deuxième texte sur Baudelaire avait été accepté avec enthousiasme par Max Horkheimer mais il a interrompu son travail sur le Baudelaire et a commencé à exposer ses Thèses. Deuxièmement, les Thèses peuvent être lues comme le traité extrêmement aphoristique de l’épistémologie du travail de Benjamin sur Baudelaire. C’est un des aspects fondamental des Thèses que de pousser une dimension du marxisme : la lutte des classes dans les organisations du mouvement ouvrier, contre le conformisme stalinien et autre. Il s’agit pour Benjamin de penser l’histoire comme interruption. L’idée de Benjamin, c’est que l’acte révolutionnaire, c’est une interruption du continuum historique. Comment cela se produit-il ? Benjamin part de l’idée qu’il peut y avoir une correspondance entre le présent et un moment, une période, une constellation du passé. Cela veut dire que, pour lui, le passé est accessible d’une manière indirecte dans le présent, mais qu’il faut, pour ainsi dire, actualiser ou réactualiser en lui son contenu secret. Et c’est cette réactualisation du passé, des traces, de ce qui est enfoui, de ce qui échappe au regard quotidien, qui met le sujet qui accomplit cet acte de connaissance dans la situation d’interrompre la continuité historique. Il y a deux moments : d’un côté, saisir le passé dans la manière où il est inaccessible, autrement dit mesurer l’inaccessibilité du passé en faveur d’une accessibilité présente. Cela se fait dans un moment de danger. Ici, le rapport de l’expérience individuelle et de l’expérience collective est assez étroit. Ensuite, il faut saisir l’image fuyante du passé pour se mettre en état de trouver la force de l’acte critique, pour couper l’histoire du monde en deux. Ceci présuppose, pour Benjamin, de mettre à l’écart l’idée d’un progrès continu de l’histoire. Sa critique du progrès est aussi une critique d’un certain marxisme du développement des forces productives qui automatiquement impliquerait un changement des formes sociales. Il y a un autre élément important. C’est la haine de classe. La haine de classe est, pour Benjamin, une condition absolument essentielle pour rendre possible un acte politique révolutionnaire. Un tel acte a deux aspects. Il y a un côté affectif et un côté noétique si vous voulez, un acte de pensée. Le problème c’est, en fin de compte, de faire le lien entre les deux dans une situation de danger. Là, c’est une référence peut-être indirecte mais c’est un héritage du judaïsme et du messianisme. Les voix mortes du passé nous convoquent pour les racheter par l’acte révolutionnaire. L’acte révolutionnaire, ce n’est pas un acte qui cherche à réaliser une utopie, une image du futur mais c’est un acte qui cherche à donner suite à ce qui a échoué dans le passé. L’injonction pour l’acte politique vient du passé et pas du désir de sauver le futur.

Traces et passages. Philosophe et critique rattaché à l’Institut de recherche sociale, dirigé dans les années 1920 et 1930 par Max Horkheimer et Theodor Adorno, Walter Benjamin 
est une des figures majeures du marxisme allemand de l’exil qui s’organisera 
après-guerre dans le cadre de l’École 
de Francfort. Carl-Clemens Härle, professeur à l’université de Sienne, 
est spécialiste de la littérature allemande du XXe siècle, de l’École de Francfort 
et de la philosophie française contemporaine. Un entretien réalisé 
dans le cadre de l’édition 2014 
de Citéphilo.

 

 

Des nouvelles du projet que nous vous avons annoncé et qui prend forme.

 

Le projet d’un site avance, un site qui recréerait une publication non pas pour les intellectuels communistes, mais qui offrirait à tous ce que la bourgeoisie prétendait jadis réserver à une élite intellectuelle. Aujourd’hui elle a même renoncé à une telle ambition et le médiacrate a remplacé le chercheur, l’artiste, le critique compétent… Une véritable censure s’exerce de ce fait sur tous les producteurs intellectuels, les créateurs, tandis que l’on tente de convaincre le petit peuple que tout cela n’est pas pour lui… Pas de lecture, pas d’exposition de peinture, pas de débat idéologique, pas de connaissances « inutiles », et on lui enseigne le corrollaire d’une telle dépossession : l’ouvriérisme, le mépris de l’intellectuel.

Donc nous voulons selon une expression consacrée être « élitaire pour tous » et refuser la censure, d’abord la plus impitoyable celle de l’argent, mais aussi celle du directeur de presse qui choisit, exclut comme cela se passe depuis des années y compris dans l’Humanité, ce journal auquel nous sommes tous attachés mais qui n’est plus le journal des communistes. Dans un contexte qui est celui où le parti communiste est menacé dans son existence, nous pensons que les lieux de débat sur l’actualité du communisme doivent se développer. Ici nous osons interroger notre histoire, parler de ce qui a été un véritable tabou et qui a donc subi le moule idéologique de la bourgeoisie, la fin de l’Union soviétique, la contre-révolution, ses causes et ses effets. Pour dire la vérité sur Cuba alors que la mode était à l’alignement sur un Robert Ménard, il a fallu qu’un certain nombre d’entre nous sacrifient y compris leur carrière et soient interdits de publication non seulement dans la presse bourgeoise mais dans l’Humanité. Et chaque tentative pour aller a contrario de la doxa établie a ainsi coûté à nombre d’entre nous des campagnes de diffamation, des injures qui ne venaient pas toutes de l’adversaire. Encore récemment quand nous avons dénoncé ce qui se passait réellement en Ukraine, nous nous sommes heurtées Marianne et moi aux mêmes interdits alors que désormais le voile se lève sur la réalité de la réhabilitation du nazisme dans ce pays et dans d’autres.

Heureusement ce blog et d’autres ont connu une audience telle que notre voix n’a pas été totalement étouffée, mais la stigmatisation n’a pas été levée et l’interdit s’est poursuivi. Désormais cette situation se double de graves préoccupations sur l’existence du parti communiste lui-même, son utilité pour faire face à la crise du mode de production capitaliste et quand la crise perdure à ce point ce n’est plus une crise mais la sénilité, le dépassement du système capitaliste lui-même qui est posé. Est-ce que dans un tel contexte on a encore besoin d’un parti communiste? D’une théorie marxiste, de formation idéologique? Nous le pensons comme nous croyons que la forme parti peut remplir des conditions que le « mouvement » ne peut pas affronter. Mais il est clair que plus la situation du capitalisme empirera, plus les formes du combat se durciront.

Nous voulons contribuer dans la mesure du possible à élargir le cercle de ceux qui sont prêts à mener ce combat. Notre site n’est pas n’importe quoi, l’absence de censure s’exerce entre des gens qui ont un combat et des valeurs communes. Ce qui exclut les sympathies fascistes, racistes, xénophobes et rassemble ceux qui sont convaincus que le socialisme, les luttes contre l’exploitation et pour la paix sont les conditions nécessaires à l’émancipation humaine. Le groupe de rédaction partage des valeurs et un projet.

Donc il est de plus en plus nécessaire que les communistes, les marxistes, les progressistes aient un lieu de débat. Internet nous offre des outils et déjà il y a de nombreux sites qui sont des lieux de vie idéologique, de connaissance. Plus il y en aura mieux cela vaudra. Nous relayons parfois des textes émanant de ces sites, il n’y a pas de concurrence mais des projets qui souvent méritent d’être connus et échangés.

Notre originalité est celle d’un projet qui a de nombreuses années, des lecteurs et des collaborateurs fidèles, celui de notre site Histoire et société. Nous avons proposé à un certain nombre d’entre eux de se charger de certaines rubriques et ils se sont mis au travail.

Pierre Alain Millet qui gère le site « Faire vivre le PCF » et qui est souvent présent sur celui-ci, malgré ses nombreuses charges a bien voulu répondre à mon appel et me proposera une nouvelle maquette, avec ses titres de rubrique en Une.

Déjà plusieurs auteurs ont accepté la formule existante et placent leurs articles comme nous le faisons Marianne et moi. C’est une garantie de l’absence de censure à partir du moment où nous sommes convaincus de la qualité de leur contribution. Gilbert Rodrigue, Béatrice Courraud, Frank Marsal, mais cela ne s’arrêtera pas là j’espère. J’ai sollicité d’autres contributeurs pour des compte-rendu de livres, pour une connaissance plus approfondie de ce qui se passe dans les ex-pays socialistes.

A ce propos je dois me rendre en Hongrie du 24 au 30 août pour y nouer des contacts à l’occasion d’un séminaire de communistes et de gens de gauche des ex pays de l’est. je vais y faire une contribution sur les arts de masse (architecture et cinéma) dans le « stalinisme ». Et j’ai déjà proposé à Monika, l’amie polonaise et Judith, l’amie hongroise d’alimenter notre site.

Danielle Bleitrach

 

 
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Publié par le juillet 11, 2017 dans textes importants

 

DE LA DICTATURE DEMOCRATIQUE POPULAIRE: En commémoration du 28e anniversaire du Parti communiste chinois

voici un texte qui nous rappelle que le parti communiste chinois a été fondé un 30 juin 1921. Il y a quelque paradoxe à célébrer la naissance d’un parti en espérant sa fin qui sera aussi celle espérée de l’Etat et des classes sociales. Ce qui ne paraît pas à l’ordre du jour dans l’immédiat, mais qui peut exactement savoir quelle est la véritable perspective de l’actuel parti communiste chinois. Il  est absolument évident  qu’ils la pensent sur plus de cinquante ans, c’est même la plus élémentaire nécessité pour des chefs d’etat a fortiori s’ils se prétendent communistes.  Comme le disait Aragon : la chine s’est mise en commune… Et encore aujourd’hui cette situation demeure une des inconnues et un des avenirs les plus difficilement prévisibles, donc le plus passionnant. (note de Danielle Bleitrach)

(30 juin 1949)

 

 

Ce 1er juillet 1949, le Parti communiste chinois compte déjà vingt huit ans d’existence. De même qu’un être humain, un parti politique a son enfance, sa jeunesse, sa maturité et sa vieillesse. Le parti communiste chinois n’est plus un enfant ni un adolescent, mais un adulte. Lorsqu’un homme est arrivé à la vieillesse, il va vers sa fin ; il en est de même pour un parti politique. Quand les classes auront disparu, tous les instruments de la lutte de classes, partis politiques et machine d’Etat, n’ayant plus de rôle à jouer, n’étant plus nécessaires, dépériront graduellement, achèveront leur mission historique, et la société humaine accédera à un stade supérieur. Nous sommes l’opposé des partis politiques de la bourgeoisie. Ils craignent de parler de la disparition des classes, de celle du pouvoir d’Etat et de celle des partis politiques ; nous, au contraire, nous déclarons ouvertement que c’est justement pour créer les conditions qui amèneront la disparition de tout cela que nous luttons énergiquement. La direction exercée par le Parti communiste et le pouvoir d’Etat de dictature populaire constituent de telles conditions. Qui n’admet pas cette vérité n’est pas un communiste. Les jeunes camarades qui viennent d’adhérer au Parti sans avoir étudié le marxisme-léninisme ne comprennent peut-être pas encore cette vérité. Pour avoir une  juste conception du monde il faut qu’ils la comprennent. Il faut qu’ils comprennent que la voie de la suppression des classes, de la suppression du pouvoir d’Etat et de la suppression des partis politiques est la voie que prendra toute l’humanité; ce n’est qu’une question de temps et de conditions. Les communistes dans le monde entier sont supérieurs à la bourgeoisie, ils connaissent les lois de l’existence et du développement des choses et des phénomènes, ils connaissent la dialectique et ils voient plus loin. Si la bourgeoisie n’applaudit pas à cette vérité, c’est qu’elle ne veut pas être renversée. Etre renversé ; comme la clique réactionnaire du Kuomintang vient de l’être par nous, comme l’impérialisme japonais l’a été par nous et par les peuples d’autres pays, c’est quelque chose de douloureux, d’effroyable à envisager pour ceux qui doivent l’être. Pour la classe ouvrière, le peuple travailleur et le Parti communiste, la question n’est pas de se voir renversés, mais de travailler dur pour créer les conditions auxquelles les classes, le pouvoir d’Etat et les partis politiques disparaîtront tout naturellement et l’humanité entrera dans le monde de la Grande Concorde[1]. Ces perspectives lointaines du progrès humain ne sont évoquées ici que dans le but d’expliquer clairement les problèmes que nous allons aborder.

 

Notre Parti compte donc vingt-huit années d’existence. Comme tout le monde le sait, le Parti n’a pas traversé ces années dans la paix, mais au milieu des épreuves: nous avons eu à combattre des ennemis de l’intérieur et de l’extérieur et des ennemis au sein et en dehors du Parti. Nous sommes reconnaissants à Marx, Engels, Lénine et Staline de nous avoir donné une arme. Cette arme, ce n’est pas la mitrailleuse, mais le marxisme-léninisme.

 

Dans son ouvrage La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), écrit en 1920, Lénine relate comment les Russes ont cherché une théorie révolutionnaire[2]. Ce n’est qu’après plusieurs dizaines d’années d’épreuves et de souffrances que les Russes ont découvert le marxisme. Beaucoup de choses étaient identiques ou semblables en Chine et dans la Russie d’avant la Révolution d’Octobre : même oppression féodale, semblable retard économique et culturel. Les deux pays étaient arriérés, la Chine encore plus. Autre trait commun : animés du désir de faire renaître leur pays, les hommes de progrès n’ont pas reculé devant les luttes, même les plus âpres, dans la recherche de la vérité révolutionnaire.

 

Depuis la défaite de la Chine dans la Guerre de l’Opium de 1840[3], les hommes de progrès chinois ont passé par d’innombrables épreuves alors qu’ils recherchaient la vérité auprès des pays occidentaux. Hong Sieou-tsiuan[4], Kang Yeou-wei[5], Yen Fou[6] et Sun Yat-sen représentaient ces hommes qui, avant la naissance du Parti communiste chinois, se tournaient vers l’Occident pour rechercher la vérité. A l’époque, les Chinois aspirant au progrès lisaient n’importe quel livre, pourvu qu’il contînt les idées nouvelles de l’Occident. Le nombre des étudiants envoyés au Japon, en Angleterre, aux Etats-Unis, en France et en Allemagne était impressionnant. Dans le Pays même, le système des examens impériaux[7] fut aboli et les écoles modernes surgirent comme pousses de bambou après la pluie printanière ; on faisait beaucoup d’efforts pour s’instruire auprès de l’Occident. Dans ma jeunesse, j’ai entrepris, moi aussi, de telles études. C’était la culture de la démocratie bourgeoise occidentale, ou ce qu’on appelait « science nouvelle », comprenant les doctrines sociales et les sciences de la nature de l’époque, en opposition avec la culture féodale chinoise, appelée « science ancienne ». Pendant longtemps, ceux qui avaient appris cette science nouvelle restèrent convaincus qu’elle pouvait sauver la Chine. A part les adeptes de la vieille école, la nouvelle école ne comptait guère de partisans qui en doutaient. Le seul moyen de sauver le pays était de le moderniser, et pour le moderniser il fallait se mettre à l’école des pays étrangers. Parmi les pays étrangers de l’époque, seuls les pays capitalistes occidentaux représentaient le progrès : ils avaient réussi à édifier des Etats bourgeois modernes. Les Japonais avaient obtenu de bons résultats en se mettant à l’école de l’Occident, et les Chinois souhaitaient également apprendre auprès des Japonais. Aux yeux des Chinois de cette époque, la Russie était un pays arriéré, et rares étaient ceux qui voulaient s’instruire auprès d’elle. Voilà comment les Chinois cherchèrent à se mettre à l’école des pays étrangers depuis les années 40 du XIXe siècle jusqu’au début du XXe.

L’agression impérialiste brisa les rêves des Chinois qui s’efforçaient de s’instruire auprès de l’Occident. Chose étonnante : pourquoi les maîtres commettaient-ils toujours des agressions contre leurs élèves ? Les Chinois avaient appris beaucoup de choses de l’Occident, mais ils se heurtaient à la pratique, leurs idéaux ne se réalisaient toujours pas. Leurs luttes répétées, y compris le mouvement à l’échelle nationale que fut la Révolution de 1911[8], aboutirent toutes à un échec. La situation du pays empira de jour en jour et la vie devint impossible. Des doutes naquirent, grandirent et se développèrent. La Première guerre mondiale ébranla tout le globe. Les Russes firent la Révolution d’Octobre et créèrent le premier Etat socialiste du monde. Sous la direction de Lénine et de Staline, l’énergie révolutionnaire du grand prolétariat et du grand peuple travailleur de Russie, énergie restée jusqu’alors latente et inaperçue des étrangers, fit soudain éruption comme un volcan, et les Chinois, comme l’humanité entière, virent les Russes avec d’autres yeux qu’auparavant.

 

Alors, et alors seulement, une ère toute nouvelle apparut dans la pensée et la vie des Chinois. Ils découvrirent cette vérité universellement valable qu’est le marxisme-léninisme, et la physionomie de la Chine se mit à changer.

 

C’est par l’intermédiaire des Russes que les Chinois découvrirent le marxisme. Avant la Révolution d’Octobre, non seulement Lénine et Staline, mais Marx et Engels étaient inconnus des Chinois. Les salves de la Révolution d’Octobre nous apportèrent le marxisme-léninisme. La Révolution d’Octobre a aidé les hommes de progrès de la Chine comme ceux du monde entier à adopter, en tant qu’instrument pour l’examen des destinées d’un pays, la conception prolétarienne du monde pour reconsidérer leurs propres problèmes. S’engager dans la voie des Russes, telle a été leur conclusion. En 1919, la Chine vécut le Mouvement du 4 Mai. En 1921, le Parti communiste chinois fut fondé. Au plus profond de son désespoir, Sun Yat-sen rencontra la Révolution d’Octobre et le Parti communiste chinois. Il salua la Révolution d’Octobre, il salua l’aide des Russes aux Chinois et il salua la coopération proposée par le Parti communiste chinois. Puis, Sun Yat-sen mourut et Tchiang Kai-chek arriva au pouvoir. Au bout d’une longue période de vingt-deux ans, Tchiang Kai-chek avait entraîné la Chine dans une situation sans issue. Pendant cette période, dans la Seconde guerre mondiale, antifasciste, où l’Union soviétique était la force principale, trois grandes puissances impérialistes ont été abattues, deux autres affaiblies, et une seule est restée intacte : les Etats-Unis d’Amérique. Mais les Etats-Unis connaissaient une crise intérieure très profonde. Ils voulaient asservir le monde entier ; ils aidaient Tchiang Kai-chek à massacrer des millions de Chinois en lui fournissant des armes. Sous la direction du Parti communiste chinois, le peuple chinois, après avoir chassé l’impérialisme japonais, a mené trois années durant une guerre de libération populaire et remporté, fondamentalement, la victoire.

 

Ainsi, la civilisation bourgeoise occidentale, de même que la démocratie bourgeoise et le projet d’une république bourgeoise ont fait faillite aux yeux du peuple chinois. La démocratie bourgeoise a fait place à la démocratie populaire dirigée par la classe ouvrière, et la république bourgeoise à la république populaire. D’où cette possibilité : passer par la république populaire pour accéder au socialisme et au communisme, pour parvenir à la suppression des classes et au monde de la Grande Concorde. Kang Yeou-wei a écrit le Livre de la Grande Concorde, mais la voie menant à la Grande Concorde, il ne l’a pas trouvée et il lui était impossible de la trouver. La république bourgeoise, qui existe à l’étranger, ne peut exister en Chine, car la Chine est un pays opprimé par l’impérialisme. Sa seule voie, c’est de passer par la république populaire dirigée par la classe ouvrière.

 

Toutes les autres voies ont été essayées et toutes ont abouti à l’échec. Parmi ceux qui s’y étaient attachés, certains sont tombés, d’autres ont pris conscience de leurs erreurs et d’autres encore sont en train de changer d’esprit. Les événements évoluent avec une rapidité telle que beaucoup en ont été surpris et éprouvent le besoin de recommencer à apprendre. Cet état d’esprit est compréhensible et nous saluons ce louable désir de se remettre à apprendre.

 

L’avant-garde du prolétariat chinois s’est initiée au marxisme-léninisme après la Révolution d’Octobre et a fondé le Parti communiste chinois. Il est entré aussitôt dans la lutte politique et ce n’est qu’après une marche de vingt-huit années sur un chemin sinueux qu’il a remporté la victoire fondamentale. De l’expérience accumulée durant vingt-huit années, comme de « l’expérience accumulée durant quarante années » dont Sun Yat-sen parle dans le testament qu’il a fait à son lit de mort, nous avons pu tirer la même conclusion : nous sommes profondément convaincus que pour remporter la victoire, « nous devons éveiller les masses populaires et nous unir, en une lutte commune, avec les nations du monde qui nous traitent sur un pied d’égalité ». Sun Yat-sen avait une conception du monde différente de la nôtre et partait d’une autre position de classe pour examiner et traiter les problèmes ; cependant, dans les années 20 de ce siècle, il parvint, sur la question de savoir comment lutter contre l’impérialisme, à une conclusion qui est pour l’essentiel identique à la nôtre.

 

Vingt-quatre années se sont écoulées depuis la mort de Sun Yat-sen, et la révolution chinoise dirigée par le Parti communiste chinois, a fait d’énormes progrès en théorie comme en pratique, et cela a changé radicalement la physionomie de la Chine. L’expérience principale et fondamentale acquise jusqu’à présent par le peuple chinois se résume en deux points:

 

1) A l’intérieur du pays, éveiller les masses populaires. Cela signifie unir la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie nationale en vue de former un front uni placé sous la direction de la classe ouvrière et, à partir de là, édifier un Etat de dictature démocratique populaire dirigé par la classe ouvrière et basé sur l’alliance des ouvriers et des paysans.

 

2) A l’extérieur, nous unir, en une lutte commune, avec les nations du monde qui nous traitent sur un pied d’égalité, ainsi qu’avec les peuples de tous les pays. Cela signifie nous unir avec l’Union soviétique, les pays de démocratie populaire ainsi qu’avec le prolétariat et les larges masses populaires de tous les autres pays en vue de former un front uni international.

 

« Vous penchez d’un côté ». C’est exactement cela. Pencher d’un côté, voilà ce que nous enseignent les quarante années d’expérience de Sun Yat-sen et les vingt-huit années d’expérience du Parti communiste chinois ; et nous sommes profondément convaincus que, pour remporter la victoire et la consolider, nous devons pencher d’un côté. L’expérience accumulée au cours de ces quarante années et de ces vingt-huit années montre que les Chinois se rangent ou du côté de l’impérialisme ou du côté du socialisme ; là, il n’y a pas d’exception. Impossible de rester à cheval sur les deux, la troisième voie n’existe pas. Nous sommes contre la clique réactionnaire de Tchiang Kai-chek qui se range du côté de l’impérialisme et nous sommes aussi contre les illusions au sujet d’une troisième voie.

 

« Vous provoquez par trop ». Nous parlons de la manière de traiter les réactionnaires de l’intérieur et de l’extérieur, C’est-à-dire les impérialistes et leurs valets, et personne d’autre. Â l’égard de tels réactionnaires, la question de les provoquer ou non ne se pose pas. Qu’on les provoque ou non, cela revient au même, puisqu’ils sont des réactionnaires. Ce n’est qu’en traçant une ligne nette entre réactionnaires et révolutionnaires, en dévoilant les intrigues et complots des réactionnaires, en éveillant la vigilance et l’attention dans les rangs de la révolution, en affermissant notre volonté de combat et en abattant l’arrogance de l’ennemi que nous pourrons isoler les réactionnaires, et les vaincre ou prendre le pouvoir à leur place. Devant une bête fauve, il faut se garder de montrer la moindre timidité. L’histoire de Wou Song[9] sur la colline de Kingyang doit nous servir d’exemple. Aux yeux de Wou Song, le tigre de la colline de Kingyang était un mangeur d’hommes, qu’on le provoquât ou non. Ou bien tuer le tigre, ou bien se laisser manger par lui, c’était tout l’un ou tout l’autre.

 

« Nous voulons faire du commerce ». C’est tout à fait exact, le commerce se fera toujours. Nous ne sommes contre personne, à l’exception des réactionnaires de l’intérieur et de l’extérieur qui nous empêchent de faire du commerce. Tout le monde doit savoir que ce sont les impérialistes et leurs valets, les réactionnaires de la clique de Tchiang Kai-chek, et personne d’autre, qui nous empêchent de faire du commerce, voire d’établir des relations diplomatiques avec les pays étrangers. Lorsque nous aurons uni toutes les forces intérieures et internationales et écrasé les réactionnaires de l’intérieur et de l’extérieur, nous pourrons faire du commerce et établir des relations diplomatiques avec tous les pays étrangers sur la base de l’égalité, de l’avantage réciproque et du respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale.

 

« On peut remporter la victoire même sans l’aide internationale ». C’est là une idée fausse. A l’époque où existe l’impérialisme, il est impossible qu’une véritable révolution populaire puisse, dans quelque pays que ce soit, remporter la victoire sans l’aide, sous différentes formes, des forces révolutionnaires internationales ; et même si la victoire était remportée, elle ne pourrait être consolidée. Cela est vrai pour la victoire et la consolidation de la grande Révolution d’Octobre, ainsi que Lénine et Staline nous l’ont dit il y a longtemps. C’est vrai également pour l’écrasement des trois puissances impérialistes pendant la Seconde guerre mondiale et pour la création des Etats de démocratie populaire. Et C’est vrai également pour le présent et l’avenir de la Chine populaire. Réfléchissez : sans l’existence de l’Union soviétique, sans la victoire sur le fascisme dans la Seconde guerre mondiale, sans la défaite de l’impérialisme japonais, sans la naissance des Etats de démocratie populaire, sans la lutte des nations opprimées d’Orient qui se lèvent, et sans la lutte des masses populaires des Etats-Unis, d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Italie, du Japon et d’autres pays capitalistes contre les réactionnaires qui les dominent, sans le concours de tous ces facteurs, les forces réactionnaires internationales qui pèsent sur nous auraient certainement été on ne sait combien de fois supérieures à ce qu’elles sont. Aurions-nous pu remporter la victoire dans de telles conditions ? Evidemment non. Et même s’il y avait eu victoire, elle n’aurait pu être consolidée. Le peuple chinois en a fait plus qu’assez l’expérience. Cette expérience s’est reflétée il y a longtemps déjà dans la déclaration que fit Sun Yat-sen à son lit de mort au sujet de la nécessité de s’unir aux forces révolutionnaires internationales.

 

« Nous avons besoin de l’aide des gouvernements britannique et américain ». A l’heure actuelle C’est là aussi une idée puérile. Les dirigeants actuels de l’Angleterre et des Etats-Unis sont toujours des impérialistes; vont-ils aider un Etat populaire? Pourquoi avons-nous des relations commerciales avec ces pays, et, à supposer qu’ils veuillent à l’avenir nous prêter de l’argent sur la base de l’avantage réciproque, quelle en sera la raison ? C’est que les capitalistes de ces pays veulent gagner de l’argent et leurs banquiers toucher des intérêts pour sortir de leur propre crise ; il ne s’agit pas de venir en aide au peuple chinois. Les Partis communistes ainsi que les partis et groupements progressistes de ces pays sont en train de presser leurs gouvernements d’établir avec nous des relations commerciales et même diplomatiques. Voilà de la bonne volonté, voilà de l’aide, mais les actes de bourgeoisie de ces pays ne peuvent être mis sur le même plan. Que de fois au cours de sa vie Sun Yat-sen s’est-il adressé aux pays capitalistes pour obtenir de l’aide ! Ce fut toujours en vain, et il essuya d’impitoyables rebuffades. Sun Yat-sen ne reçut d’aide étrangère qu’une fois dans sa vie et ce fut l’aide soviétique. Que les lecteurs se reportent au testament du Dr Sun Yat-sen ; ce qu’il y recommande instamment, ce n’est pas de tourner les regards vers l’aide des pays impérialistes, mais de « nous unir avec les nations du monde qui nous traitent sur un pied d’égalité ». Le Dr Sun avait de l’expérience : il avait eu des mécomptes, il avait été trompé. Retenons ses paroles et ne nous laissons pas tromper à notre tour. Sur le plan international, nous sommes du côté du front anti-impérialiste ayant à sa tête l’Union soviétique, et pour obtenir une aide vraiment amicale, nous ne pouvons nous tourner que de ce côté et non du côté du front impérialiste.

 

« Vous exercez une dictature ». Mes bons messieurs, vous avez raison, c’est exactement ce que nous faisons. Toute l’expérience accumulée par le peuple chinois au cours de plusieurs dizaines d’années nous enseigne à appliquer la dictature démocratique populaire, c’est-à-dire à priver les réactionnaires du droit à la parole et à ne réserver ce droit qu’au peuple.

 

Qu’entend-on par peuple ? En Chine, dans la phase actuelle, le peuple, c’est la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie nationale. Sous la direction de la classe ouvrière et du Parti communiste, ces classes s’unissent, forment leur propre Etat, élisent leur propre gouvernement et exercent la dictature sur les valets de l’impérialisme, c’est-à-dire sur la classe des propriétaires fonciers et sur la bourgeoisie bureaucratique, ainsi que sur ceux qui représentent ces classes, les réactionnaires du Kuomintang et leurs complices. Elles exercent sur eux leur oppression, ne leur permettant que de marcher droit, sans tolérer de leur part aucun propos ou acte contre le pouvoir établi. Tout propos ou acte de ce genre sera aussitôt réprimé et puni. C’est au sein du peuple que la démocratie est pratiquée; le peuple jouit de la liberté de parole, de réunion, d’association, etc. Le droit de vote n’appartient qu’au peuple il n’est point accordé aux réactionnaires. D’un côté, démocratie pour le peuple, de l’autre, dictature sur les réactionnaires; ces deux aspects réunis, c’est la dictature démocratique populaire.

 

Pourquoi faut-il agir de la sorte? Tout le monde en comprend bien la raison. Si I’on agissait autrement, la révolution échouerait, le peuple en souffrirait et l’Etat périrait.

 

« Ne voulez-vous donc pas supprimer le pouvoir d’Etat ? » Si, nous le voulons, mais pas pour le moment ; nous ne pouvons pas encore le faire. Pourquoi ? Parce que l’impérialisme existe toujours, parce que la réaction intérieure existe toujours, parce que les classes existent toujours dans le pays. Notre tâche actuelle est de renforcer l’appareil d’Etat du peuple, principalement l’armée populaire, la police populaire et la justice populaire, afin de consolider la défense nationale et de protéger les intérêts du peuple. A cette condition, la Chine pourra, sous la direction de la classe ouvrière et du Parti communiste, passer, d’un pas assuré, de l’état de pays agricole à celui de pays industriel, de la société de démocratie nouvelle à la société socialiste et communiste, supprimer les classes et réaliser la Grande Concorde. L’appareil d’Etat, qui comprend armée, police et justice, est l’instrument avec lequel une classe en opprime une autre. A l’égard des classes ennemies, c’est un instrument d’oppression ; c’est de la violence et non de la « bienveillance ». « Vous n’êtes pas bienveillants ». C’est parfaitement vrai. Jamais nous n’userons d’une politique de bienveillance envers les activités réactionnaires des éléments et des classes réactionnaires. Nous appliquons la politique de bienveillance uniquement au sein du peuple, et non aux activités réactionnaires des éléments et des classes réactionnaires, qui sont en dehors du peuple.

 

L’Etat populaire protège le peuple. C’est seulement lorsque le peuple dispose d’un tel Etat qu’il peut, par des méthodes démocratiques, s’éduquer et se réformer à l’échelle nationale et avec la participation de tous, se débarrasser de l’influence des réactionnaires de l’intérieur et de l’étranger (influence très grande encore à l’heure actuelle, qui subsistera longtemps et ne pourra pas être détruite rapidement), rejeter les habitudes et idées néfastes acquises dans l’ancienne société, éviter de se laisser entraîner dans une fausse direction par les réactionnaires et continuer à avancer vers la société socialiste et la société communiste.

 

La méthode employée à cet effet est une méthode démocratique, c’est la persuasion et non la contrainte. Lorsque quelqu’un du peuple viole la loi, il doit, lui aussi, être puni, emprisonné ou même condamné à mort ; mais il s’agirait tout au plus de quelques cas isolés, et-de là à la dictature sur les réactionnaires en tant que classe, il y a une différence de principe.

 

Quant aux éléments des classes réactionnaires et de la réaction, tant qu’ils ne se rebellent pas, ne sabotent pas et ne provoquent pas de troubles après le renversement de leur pouvoir politique, on leur donnera à eux aussi, de la terre et du travail, afin de leur permettre de vivre et de se réformer par le travail, de devenir des hommes nouveaux. S’ils ne veulent pas travailler l’Etat populaire les y forcera. Un travail de propagande et d’éducation sera entrepris  aussi parmi eux, et cela avec soin et dans toute la mesure nécessaire, tout comme nous l’avons fait pour les officiers prisonniers. Ceci aussi peut être appelé une « politique de bienveillance » si l’on veut ; mais cette politique est imposée par nous à ceux qui appartenaient aux classes ennemies et elle ne peut être mise sur le même plan que le travail d’auto-éducation mené au sein du peuple révolutionnaire.

 

Un tel travail de rééducation des éléments des classes réactionnaires ne peut être effectué que par un Etat de dictature démocratique populaire placé sous la direction du Parti communiste. Si ce travail est mené à bien, les principales classes exploiteuses de Chine, la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie bureaucratique (classe du capital monopoleur), seront définitivement éliminées. Reste la bourgeoisie nationale ; dans la phase  actuelle, nous pouvons déjà entreprendre un important travail d’éducation approprié auprès de beaucoup de ses membres. Quand le moment sera venu de réaliser le socialisme, c’est-à-dire di nationaliser les entreprises privées, nous pousserons plus avant ce travail d’éducation et de rééducation. Le peuple a entre ses mains un puissant appareil d’Etat et il ne craint Pa§ de voir la bourgeoisie nationale se rebeller.

Le grand problème, C’est l’éducation des paysans. L’économie paysanne est dispersée, et la socialisation de l’agriculture, à en juger par l’expérience de l’Union soviétique, exigera un temps très long et un travail minutieux. Sans socialisation de l’agriculture, il ne peut y avoir, de socialisme intégral, solide. La socialisation de l’agriculture doit s’accorder dans son processus avec le développement d’une industrie puissante dont le secteur principal est constitué par les entreprises d’Etat[10]. L’Etat, de dictature démocratique populaire doit résoudre méthodiquement les problèmes de l’industrialisation. Cet article ne se proposant pas de traiter les questions économiques en détail, je ne m’étendrai pas sur ce sujet.

 

En 1924, le 1er Congrès du Kuomintang, dirigé par Sun Yat-sen lui-même et auquel participaient les communistes, adopta un manifeste célèbre qui déclarait :

Dans les Etats modernes, le système dit démocratique est le plus souvent monopolisé par la bourgeoisie et est devenu tout simplement un instrument pour l’oppression des gens du peuple. Par contre, le principe de la démocratie du Kuomintang représente le bien commun de tous les gens du peuple, et non quelque chose qu’une minorité peut s’arroger.

 

En dehors de la question de savoir qui doit diriger, le principe de la démocratie dont il est question ici correspond, en tant que programme politique général, à ce que nous appelons démocratie populaire ou démocratie nouvelle. Un système d’Etat qui soit le bien commun des gens du peuple et non la propriété privée de la bourgeoisie, avec, en plus, la direction de la classe ouvrière, ce sera le système d’Etat de dictature démocratique populaire.

 

Tchiang Kai-chek trahit Sun Yat-scn et se servit de la dictature de la bourgeoisie bureaucratique et de la classe des propriétaires fonciers comme d’un instrument pour opprimer les gens du peuple en Chine. Cette dictature contre-révolutionnaire fut exercée pendant vingt-deux ans et a été renversée aujourd’hui seulement par les gens du peuple, sous notre direction.

 

Les réactionnaires étrangers qui nous accusent d’exercer la « dictature » ou le « totalitarisme » sont ceux-là mêmes qui l’exercent. Ils exercent sur le prolétariat et le reste du peuple la dictature d’une seule classe, le totalitarisme d’une seule classe, la bourgeoisie. Ce sont ces gens-là que Sun Yat-sen visait en parlant de la bourgeoisie qui, dans les Etats modernes, opprime les gens du peuple. Et c’est de cette canaille réactionnaire que Tchiang Kai-chek a appris la dictature contre-révolutionnaire.

 

Tchou Hsi, philosophe de la dynastie des Song, a écrit beaucoup de livres, tenu beaucoup de propos, aujourd’hui oubliés ; cependant, il nous souvient encore d’une phrase de lui : « Traite les gens comme ils te traitent »[11]. C’est exactement ce que noue faisons ; nous traitons les impérialistes et leurs valets, les réactionnaires de la clique de Tchiang Kaï-chek, exactement comme ils nous ont traités. C’est tout, et que pourrait-il y avoir d’autre!

 

La dictature révolutionnaire et la dictature contre-révolutionnaire sont de nature contraire, mais la première est sortie de l’école de la seconde. Cet enseignement est très important. Si le peuple révolutionnaire n’arrive pas à posséder la méthode permettant d’exercer la domination sur les classes contre-révolutionnaires, il ne sera pas à même de maintenir son pouvoir d’Etat, la réaction intérieure et extérieure le renversera pour restaurer sa propre domination en Chine, et le désastre s’abattra sur le peuple révolutionnaire.

 

La dictature démocratique populaire est basée sur l’alliance de la classe ouvrière, de la paysannerie et de la petite bourgeoisie urbaine, et principalement sur l’alliance des ouvriers et des paysans, parce que ces deux classes représentent 80 à 90 pour cent de la population chinoise. Le renversement de l’impérialisme et de la clique réactionnaire du Kuomintang est dû principalement à la force de ces deux classes, et le passage de la démocratie nouvelle au socialisme dépend principalement de leur alliance. La dictature démocratique populaire a besoin de la direction de la classe ouvrière, parce que la classe ouvrière est la classe la plus clairvoyante, la plus désintéressée, celle dont l’esprit révolutionnaire est le plus conséquent. Toute l’histoire de la révolution prouve que la révolution échoue sans la direction de la classe ouvrière et qu’elle triomphe avec la direction de la classe ouvrière. A l’époque de l’impérialisme, aucune autre classe, dans quelque pays que ce soit, ne peut mener une véritable révolution à la victoire. La preuve en est que les révolutions dirigées à plusieurs reprises par, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale de Chine ont toutes échoué.

La bourgeoisie nationale est d’une grande importance à l’étape actuelle. Nous avons toujours l’impérialisme en face de nous, et c’est un ennemi très féroce. L’industrie moderne de Chine ne représente encore qu’une très faible part dans l’ensemble de l’économie nationale. Pour le moment, les statistiques précises font défaut, mais à en juger par certaines données, la valeur de la production de l’industrie moderne, avant la Guerre de Résistance contre le Japon, ne représentait dans toute l’économie nationale que 10 pour cent environ de la valeur globale de la production. Pour faire face à l’oppression impérialiste et porter son économie retardataire à un niveau plus élevé, la Chine doit mettre à profit le capitalisme des villes et de la campagne et en faisant jouer tous les facteurs qui soient profitables, et non nuisibles, à l’économie nationale et à la vie du peuple ; nous devons nous unir avec la bourgeoisie nationale en vue d’une lutte commune. Notre politique actuelle consiste à limiter le capitalisme et non à le supprimer. Mais la bourgeoisie nationale ne peut jouer le rôle dirigeant dans la révolution ni ne doit occuper une place prépondérante dans le pouvoir d’Etat. La raison en est sa faiblesse, déterminée par sa position sociale et économique ; cette classe manque de clairvoyance et du courage nécessaire ; bon nombre de ses membres ont peur des masses populaires.

 

Sun Yat-sen recommandait d’« éveiller les masses populaires », d’« aider les paysans et les ouvriers ». Mais qui doit les « éveiller » et les « aider » ? Sun Yat-sen pensait à la petite bourgeoisie et à la bourgeoisie nationale. En fait, elles en sont incapables. Les quarante années de révolution de Sun Yat-sen ont abouti à l’échec. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque de l’impérialisme, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale ne peuvent mener aucune révolution véritable à la victoire.

 

Nos vingt-huit années à nous ont été tout à fait différentes. Nous avons acquis beaucoup d’expériences précieuses. Un parti discipliné, armé de la théorie marxiste-léniniste, pratiquant l’autocritique et lié aux masses populaires ; une armée dirigée par un tel parti un front uni de toutes les classes révolutionnaires et de tous les groupements révolutionnaires placés sous la direction d’un tel parti; voilà les trois armes principales avec lesquelles nous avons vaincu l’ennemi. Et c’est ce qui nous distingue de nos prédécesseurs. Nous avons remporté la victoire fondamentale en comptant sur ces trois armes. Nous avons parcouru une route sinueuse. Nous avons lutté, au sein de notre Parti, contre les déviations opportunistes tant de droite que « de gauche ». Chaque fois que nous avons commis de graves erreurs en ces trois domaines, la révolution a connu des revers. Instruits par les erreurs et les revers, nous avons grandi en sagesse et notre travail s’en trouve mieux fait. Pour n’importe quel parti politique, pour n’importe quel individu, il est difficile d’éviter les erreurs. Nous demandons qu’on en fasse moins. Dès qu’une erreur est commise, nous voulons qu’elle soit corrigée, et le plus vite, le plus complètement sera le mieux.

 

Notre expérience peut se résumer en un seul point: la dictature démocratique populaire placée sous la direction de la classe ouvrière (par l’intermédiaire du Parti communiste) et basée sur l’alliance des ouvriers et des paysans. Cette dictature doit s’unir avec les forces révolutionnaires internationales. Telle est notre formule, telle est notre expérience principale, tel est notre programme essentiel. Les vingt-huit années d’existence de notre Parti sont une longue période, et nous n’avons fait qu’une seule chose : remporter la victoire fondamentale dans la guerre révolutionnaire. Elle mérite d’être célébrée, parce que c’est la victoire du peuple, parce que c’est une victoire remportée dans un grand pays tel que la Chine. Mais nous avons encore beaucoup à faire ; à comparer avec un voyage, le travail accompli n’est que le premier pas d’une longue marche de dix mille lis. Il nous reste encore des débris de l’ennemi à liquider. La lourde tâche de l’édification économique se pose devant nous. Parmi les choses que nous connaissons bien, il en est qui seront bientôt laissées de côté; d’autres choses que nous connaissons mal nous obligent à nous occuper d’elles. C’est là la difficulté. Les impérialistes comptent que nous serons absolument incapables de gérer notre économie ; ils sont là qui nous regardent, guettant notre échec.

 

Nous devons surmonter les difficultés, nous devons apprendre ce que nous ne connaissons pas. Nous devons apprendre de tous ceux qui s’y connaissent (quels qu’ils soient) à travailler dans le domaine économique. Nous devons en faire nos maitres, apprendre auprès d’eux humblement, consciencieusement. Quand on ne sait pas, on avoue son ignorance; il ne faut pas faire l’entendu. Nous ne devons pas prendre des airs de bureaucrates. Allons au fond des choses; au bout de quelques mois, d’un an ou deux, de trois ans ou de cinq ans, nous finirons par posséder la matière. Au début, certains communistes soviétiques aussi ne savaient pas très bien gérer les affaires économiques et les impérialistes escomptaient également leur échec. Mais le Parti communiste de l’Union soviétique a triomphé et, sous la direction de Lénine et de Staline, il a su non seulement faire la révolution, mais aussi édifier. Il a bâti un grand, un magnifique Etat socialiste. Le Parti communiste de l’Union soviétique est notre meilleur professeur, nous devons nous mettre à son école. La situation, à l’intérieur comme à l’extérieur, nous est favorable, nous pouvons pleinement compter sur l’arme qu’est la dictature démocratique populaire pour unir tout le pays, hormis la réaction, et, d’un pas assuré, arriver au but.

 

 

NOTES

[1]  Allusion à une société basée sur la propriété publique, sans exploitation ni oppression de classe – noble idéal caressé depuis longtemps par le peuple chinois. Ici, le monde de la Grande Concorde désigne la société communiste.

 

[2]  Voir La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), chapitre II, où Lénine dit : « Pendant près d’un demi-siècle, de 1840 à 1890, en Russie, la pensée d’avant-garde, soumise au joug d’un tsarisme sauvage et réactionnaire sans nom, chercha avidement une théorie révolutionnaire  juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnants chaque ‘dernier mot’ de l’Europe et de l’Amérique en la matière. En vérité, le marxisme, seule théorie révolutionnaire  juste, la Russie l’a payé d’rn demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d’héroïsme révolutionnaire sans exemple, d’énergie incroyable, d’abnégation dans la recherche et l’étude, d’expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l’expérience de l’Europe ».

 

[3] Pendant plusieurs décennies, à partir de la fin du XVIIe siècle, la Grande. Bretagne fit entrer en Chine de l’opium en quantité de plus en plus importante. L’opium importé intoxiquait dangereusement le peuple chinois et drainait la monnaie argent de la Chine. Des protestations s’élevèrent dans tout le pays. En 1840, sous prétexte de protéger son commerce, la Grande-Bretagne envoya des troupes qui envahirent la Chine. Les troupes chinoises, sous la conduite de Lin Tseh-siu, résistèrent, tandis que le peuple de Canton organisait spontanément des « Corps de répression anti-anglais » qui portèrent des coups sévères aux envahisseurs. Néanmoins, en 1842, le gouvernement corrompu des Tsing conclut avec les agresseurs anglais le « Traité de Nankin » aux termes duquel la Chine dut payer des indemnités et céder Hongkong à la Grande-Bretagne, et de plus ouvrir à son commerce les ports de Changhai, de Foutcheou, d’Amoy, de Ningpo et de Canton, et fixer conjointement avec elle les tarifs douaniers pour toutes les marchandises qu’elle introduirait en Chine.

 

[4] Hong Sieou-tsiuan (1814-1864), natif du Kouangtong, dirigeant de la guerre révolutionnaire paysanne du milieu du XIXe siècle. En 1851, il dirigea un soulèvement des masses dans le Kouangsi et proclama le Royaume céleste des Taiping qui, englobant de nombreuses provinces, tint tête à la dynastie des Tsing quatorze années durant. En 1864, cette guerre révolutionnaire échoua et Hong Sieou-tsiuan s’empoisonna. Voir « La Faillite de la conception idéaliste de l’histoire », note 4, pp, 483-484 du présent tome (Tome IV des œuvres choisies).

 

[5] Kang Yeou-wei (1858-1927), originaire du district de Nanhai, province du Kouangtong, En 1895, un an après la défaite infligée à la Chine par l’impérialisme japonais, Kang Yeou-wei se mit, à Pékin, à la tête de 1300 candidats aux examens impériaux, pour présenter à l’empereur Kouangsiu une « pétition de dix mille mots », réclamant « la réforme constitutionnelle et la modernisation », la transformation de la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle. En 1898, l’empeteur Kouangsiu appela Kang Yeou-wei, Tan Se-tong, Liang Ki-tchao et d’autres à prendre part à la conduite des affaires d’Etat en vue de réaliser des réformes. Plus tard, le retour au pouvoir de l’impératrice douairière Tseuhsi qui représentait les irréductibles mit le mouvement réformiste en échec. Kang Yeou-wei et Liang Ki-tchao s’enfuirent à l’étranger ct organisèrent pour la défense de l’Empereur un parti, qui devint une faction politique réactionnaire du fait qu’il s’opposait au groupe révolutionnaire de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie représenté par Sun Yat-sen, Parmi les œuvres de Kang Yeou-wei figurent : Falsifications apportées par l’école Sin aux classiques du canon confucéen, Confucius réformateur et Livre de la Grande Concorde.

 

[6] Yen Fou (1853-1921, de Foutcheou, province du Foukien, fit ses études dans une école navale d’Angleterre. Après la Guerre sino-japonaise de 1894, il préconisa la monarchie constitutionnelle et des réformes en vue de moderniser la Chine. Il traduisit des ouvrages tels que Evolution et éthique de T. H. Huxley, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith, Logique inductive et déductive de J. S. Mill, Esprit des lois de Montesquieu, contribuant ainsi à  propager la pensée bourgeoise européenne en Chine.

[7] Système des examens en vigueur sous les dynasties autocratiques de Chine. C’était aussi un moyen utilisé par la classe féodale régnante pour sélectionner le personnel destiné à gouverner le pays et, en même temps, un procédé pour s’attacher les intellectuels. Inauguré au VIIe siècle de notre ère, ce système subsista  jusqu’au début du XXe.

 

[8]  Il s’agit de la Révolution de 1911 qui renversa la monarchie absolue des Tsing. Le 10 octobre de cette année-là,

une partie de la Nouvelle Armée se souleva à Woutchang à l’instigation des sociétés révolutionnaires de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie de l’époque ; des soulèvements se succédèrent par la suite dans d’autres provinces et bientôt la dynastie des Tsing croula. Le 1er janvier 1912, le Gouvernement provisoire de la République chinoise fut proclamé Â Nankin et Sun Yat-sen fut élu président provisoire de la République. Grâce à l’alliance de la bourgeoisie, des paysans, des ouvriers et de la petite bourgeoisie urbaine, la révolution aboutit à la victoire. Mais comme le groupe dirigeant de la révolution était, de par sa nature même, enclin aux compromis, qu’il n’apportait pas des avantages réels aux paysans et qu’il pliait sous la pression de l’impérialisme et des forces féodales, le pouvoir tomba entre les mains d’un seigneur de guerre du Peiyang nommé yuan Che-kai, et la révolution échoua.

 

[9] Héros du roman Chouei hou tchouan (Au bord de l’eau). Les mains nues, Wou Song tua un tigre sur la colline de Kingyang. Cet épisode est l’un des plus populaires de cette œuvre célèbre.

 

[10] Pour les relations entre la socialisation de l’agriculture et l’industrialisation du pays, voir les parties VII et VIII du rapport Sur le problème de la coopération agricole, présenté le 31 juillet 1955, par le camarade Mao Tsé-toung à la Conférence des secrétaires des comités provinciaux, municipaux et des régions autonomes du parti communiste chinois. Dans ce rapport, le camarade Mao Tsé-toung, sur la base de l’expérience de l’Union soviétique et de la pratique de notre propre pays, a largement développé la thèse selon laquelle les étapes de la socialisation de l’agriculture doivent s’accorder avec celles de l’industrialisation socialiste.

[11] Citation tirée des annotations faites par Tchou Hsi à l’ouvrage de Confucius Le Milieu invariable, chapitre XIII.

 
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Publié par le juillet 2, 2017 dans Asie, textes importants