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Ballast : Sartre est mort par Daniel mermet

je pense à lui mais aussi à Bourdieu, des gens qui ont tenté jusqu’au bout de résister même si ce fut avec des fortunes diverses… Une autre conception de l’intellectuel qui eut ses errances mais aussi sa dignité… Memoire d’un temps où les intellectuels étaient autre chose que des médiacrates avec des photos qui le lient à la banlieue rouge. (note de danielle Bleitrach)

Sartre est mort — par Daniel Mermet

Sartre est mort le 15 avril 1980 ; cela fait donc 39 ans, aujourd’hui. C’est un chiffre comme un autre, mais c’est surtout l’occasion, pour nous, de redonner une seconde vie à ce texte écrit par Daniel Mermet, à vif, dans les colonnes du numéro 2 des Cahiers obliques. Un hommage littéraire du fils d’ouvriers au fils de bourgeois, à l’écrivain qui n’a pas trahi, sinon sa classe, et « nous a dit qu’il y a un autre monde mais qu’il est dans celui-ci ». 


Il y a du soleil plein le jardin. Le chat dort sur une chaise blanche. Ce matin, les tulipes sont enfin ouvertes, j’ai eu raison d’arroser hier soir.
Il fait beau.
Un vent très léger fait bouger les journaux.
Jean-Paul Sartre est mort.
Les tulipes sont rouges, certaines sont ouvertes, d’autres pas encore. Ce matin, à six heures et demi à la gare de Mantes, j’ai acheté tous les journaux. Il y avait foule autour du kiosque, tous les gens d’ici vont travailler à Paris.
Je n’ai pas envie de travailler aujourd’hui.
Je sais, c’est dérisoire, un animateur de radio raconte ses états d’âme, c’est comme un clown qui entre à Notre-Dame, mais il y a des jours où on a plus envie de jouer, mettre son faux-nez, jouer de la trompinette. Il y a des jours où on voudrait tout simplement trouver les mots, les mots les plus simples pour dire qu’on est tout simplement ému…

« Et on savait pas que quelque part, quelqu’un s’acharnait à comprendre, à expliquer les raisons de la colère, les raisons de se révolter. »

J’ai appris la nouvelle hier soir, mardi 15 avril. Vers minuit un ami m’a téléphoné. Sartre est mort. Et nous étions muets, nous qui étions sûrs de n’avoir aucun père, aucun repère.
J’ai téléphoné à d’autres amis et d’autres voix m’ont appelé dans la nuit. Et nous avons parlé longtemps, comme nous parlions autrefois, des heures devant un café, à St-Michel, à St-Germain des prés.
Nous qui n’osons plus, même en paroles, refaire le monde qui nous a refait.
Dans la nuit la voix des vieux amis me parvenait d’une ferme en Bretagne, d’une boîte en Provence, et tandis qu’on se parlait dans ce bistrot grand comme la France, à un moment j’imaginais dans la nuit nos lampes de chevet éclairant vaguement nos bibliothèques,
nos maigres signes intérieurs de richesse,
les vieux livres de poches trouées,
les Mains sales, la Nausée,
que nous lisions dans le métro
en tuant (du regard !)
les bourgeois dans le dos…

Et petit à petit ces voix qui se parlaient dans le noir
esquissaient vaguement la photo de la classe. La photo d’une classe.
La nôtre.
Une photo qui représente une banlieue idiote
entre l’usine à gaz et le Canal de l’Ourcq
un lieu où il n’y a pas lieu d’espérer.
On devait avoir huit ans en 1950.
Dans le quartier il y avait des Italiens, des Arméniens, des Arabes, des Juifs, des Espagnols, des Portugais,
et des Français,
et tout autour la pluie, le crachin et l’étrange chaleur
de toute la petite sueur des pauvres
et on ne savait pas du tout ce qu’était un gigot
pas plus qu’un philosophe.
On se cachait derrière les platanes de la route nationale et on attendait que passent une belle bagnole, une grande traction noire, une américaine brillante et on leur lançait des pierres.
On savait même pas que ça s’appelait la haine, ce truc dur comme un caillou, que si tu te casses la gueule ça fait très mal aux genoux.
On avait juste appris la leçon « les pauvres sont des cons ».
Et on savait pas que quelque part, quelqu’un s’acharnait à comprendre, à expliquer les raisons de la colère, les raisons de se révolter.

Image extraite du documentaire Ivry ou l’histoire de la Banlieue rouge

Jean-Paul Sartre est mort.
Il nous ressemblait si peu ce vieux, cet enfant de bourgeois cultivé, cet intellectuel-né, nous qui apprenions à lire dans Le Parisien Libéré, nous qui n’avons jamais réussi à lire aucun de ses livres de philosophie, nous savons, que de tous les grands intellectuels qui se sont comme on disait naguère « engagés » auprès de la classe ouvrière, auprès des damnés de la terre,
Sartre a été le seul à n’avoir pas usurpé
jamais il ne s’est déguisé en nègre ou en ouvrier.
Il n’a pas trahi « ces gens-là »
dont je fus
dont je suis
et pour des milliers, pour des millions de gens aujourd’hui
l’émotion c’est
la mort d’un homme qui n’a pas trahi.
Avec son œil qui dit merde à l’autre
il a dit merde à la connerie
merde à toutes les oppressions, à toutes les pressions
même celles de ses amis
il nous a dit qu’il y a un autre monde mais qu’il est
dans celui-ci
et il nous a appris la contradiction, tout au long de sa vie
il s’est contredit
jusqu’au bout, celui que les vieux cons appellent le philosophe du désespoir a dit les raisons de l’espoir
aujourd’hui

« J’ai ramené des livres à la maison dans un sac à provision des fois qu’on trouve la solution dans ces mots écrits si petit entre deux morceaux de carton. »

En 56 nous avions grandi.
Il fallait s’en sortir à tout prix (c’est si loin la banlieue, Paris).
S’en sortir, devenir n’importe quoi, chaudronnier, dessinateur, avoir une chemise en nylon.
Des types sur le marché vendaient L’Humanité.
La nuit ma mère faisait de la confection.
« C’est pas bien de se dire qu’on est des prolétaires. »
Mon vieux, avec un crayon bleu, entourait les petites annonces dans un journal où il était écrit : « Les chars soviétiques écrasent Budapest ».
Un samedi, par hasard je suis allé à la Bibliothèque municipale. La bibliothécaire était une vieille anarchiste. Elle disait : « Chers petits, vous n’êtes que des peigne-culs, il vous faut apprendre le langage de l’ennemi. » J’ai ramené des livres à la maison dans un sac à provision des fois qu’on trouve la solution dans ces mots écrits si petit entre deux morceaux de carton.
Les Chemins de la liberté c’était vachement coton.
On recopiait des passages sur des pages de cahier qu’on accrochait au mur, au-dessus du cosy-corner1 :
« J’étais un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. » Ça faisait de la peine à ma mère et c’était l’Algérie.
On torturait allègrement, on appelait ça des « événements ». Et tout devenait clair. On envoyait le contingent. Pendant quatre ans, Gérard, Maxime, Jean et mon frère on se disait on va y aller. On avait peur. On en a profité pour apprendre un gros mot : Déserteur.

Place de la République, en sortant de l’école, on balançait des boulons sur la gueule des flics. Jean-Pierre s’est fait ouvrir la tête. Le sang coulait sur son blouson, devant le magasin « À la toile d’avion ».
Nous avons eu 20 ans en 1962.
Nous avons vu les charognes de Charonne.
Et je me fous éperdument de parler comme un ancien combattant.
Nous avions simplement 20 ans
l’année de l’indépendance de l’Algérie
20 ans.
Bien plus tard j’ai lu Paul NizanAden Arabie qui commence avec cette phrase :
« J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Et il y a eu 68. Nous avions fini de grandir et nous nous sommes beaucoup aimés.
Je ne sais pas si vous vous rappelez on avait appelé ça le printemps.
Mes enfants jouaient dans l’herbe à côté du transistor.
Nous avons entendu la voix de Sartre sur un poste périphérique.
Il disait que sa génération avait fait faillite et il nous parlait d’un stupéfiant, d’un enfantin, d’un incroyable espoir.

Mai 1968 | AFP

Sur nos lignes de téléphone nous avons parlé toute la nuit.
Séparés par des milliers de kilomètres, nous avions envie de nous toucher, de nous serrer. Je sais, j’ai l’air de parler de nous, mais nous parlions de lui.
Vers six heures et demi ce matin je suis allé à la gare chercher les journaux. Sur la place du village devant chez moi, des types mal réveillés, des ouvriers, des immigrés attendaient l’autocar qui fait le ramassage pour les usines Renault à Flins. Ils n’étaient pas au courant.
J’ai lu les journaux, vous aussi. Des pages entières sur la mort de Sartre. Des journalistes font leur boulot, certains très bien. Il faut des événements comme ça pour que la France se rappelle Voltaire, Victor Hugo, la Révolution, la Commune et la Résistance.
Et il y a les autres, les asticots, les hyènes, « l’indécrottable cheptel des profiteurs d’abîme » dont parlait Antonin Artaud, les putains pas respectueuses qui écrivent toujours putain avec un P et trois petits points. Mais ceux-là, pas la peine de s’en rappeler, ils sont là tous les jours, vigilants, morts-vivants, les hardis militants de la médiocrité.
Mais trop tard, il y a les mots. Les mots imprimés.
Et nous sommes tous les auteurs, et nous sommes tous les héritiers.

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Recul des droits humains en France: La République en Marche arrière par Rémy Herrera

 

 

Rémy Herrera 

 

Article (écrit par l’auteur en janvier 2019) ayant servi de base à un rapport sur les violations des droits humains en France déposé par le Centre Europe – Tiers Monde de Genève (CETIM, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général) au Conseil des Droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies pour sa quarantième session des 25 février – 22 mars 2019, point 4 de l’ordre du jour « Situations relatives aux droits de l’homme qui requièrent l’attention du Conseil ». Distribution le 15 février 2019 par le Secrétariat général conformément à la résolution 1996/31 [rapport final disponible sur le site de l’ONU sous la cote : A/HRC/40/NGO/56

1. Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure et marquante de la vie politique de ce pays, une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789, sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquis sociaux de 1936, 1945 ou 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quels qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 années que la France – et avec elle les autres économies capitalistes du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la servilité de l’État devant les puissances de l’argent.
Ils sont de surcroît aggravés par l’aliénation de la souveraineté nationale et une sujétion à l’Union européenne dont les citoyens français ont pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur est imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire, à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières années : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-2007, manifestations des décennies 2000 et 2010… À l’heure présente, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée dès la fin du mois octobre 2018, la mobilisation des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade répressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement indentifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de cette extrême-droite que constitue l’islam politique – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection et pratique de la « nasse », assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. De là, en France, un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception dans le but de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, mais également les droits syndicaux, et jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.
3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénoncent depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), les services de la santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), de l’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, laquelle affecta spectaculairement les étudiants (évacuations de campus), les militants écologistes occupants des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.
5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années. Les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, fusion des instances représentatives du personnel et réduction de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branches et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale)…

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des classes travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenades. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?
7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre 2018, par exemple, ont été tirés 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’engins lanceurs d’eau. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôts (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audiences correctionnelles… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… À La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

La légitimité des revendications populaires

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations sociales…), le renforcement des services publics, la participation directe du peuple aux décisions concernant son devenir collectif… En réclamant davantage de justice sociale et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leurs familles en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Si tout être sensé et raisonnable s’y oppose, les violences ne se valent pas toutes pour autant : vandaliser une vitrine de banque ou de supermarché est grave, mais réparable, à peu de frais ; ne pas permettre à des honnêtes gens de vivre dignement brise des vies, par millions, et à jamais.

 

Ce que « Le Capital » apporte à la psychanalyse sociale par hervé Hubert

Ce texte est celui de la conférence faite à l’Université Lomonosov à Moscou le 20 mai 2017 pour travailler les 150 ans du Capital., entre Congrès du PCF, révolte des « gueux » manifestation du 1 er décembre, si vous avez le temps, voici une réflexion, une de plus sur l’actualité de Marx et son apport aux sciences dittes humaines. (note de danielle Bleitrach)

Il a été publié le 5 mai 2018 sur le webmagazine Marximum pour les 200 ans de la naissance de Marx afin de souligner l’importance de ce dernier pour un travail psychanalytique novateur et nécessaire.

150 ans après sa publication,  je souhaite faire une proposition concernant la lecture du Capital qui pourrait apparaître dans un premier temps, insolite. Je soutiens en effet que l’oeuvre majeure de Marx est d’un apport fondamental et crucial pour la psychanalyse . En allant plus loin je soutiens que « Das Kapital » est même le point de fondation de ce que nous avons nommé « psychanalyse sociale »

La psychanalyse sociale telle que je l’ai définie se distingue de la psychanalyse classique en prenant pour objet premier le social. Son concept fondamental est le transfert social (1). Le champ d’intervention de la psychanalyse sociale est bien sûr l’analyse des processus sociaux et politiques mais, considérant l’individu comme un être social, il serait une erreur de croire que la psychanalyse individuelle ne soit dans son champ.

Au contraire il s’agit  de pouvoir transformer les pratiques et les théories qui règnent actuellement  sur le domaine de la psychanalyse dite individuelle pour pouvoir répondre aux besoins actuels. Cette référence au social est basée sur l’apport fondamental de Marx : l’être humain est un être social. L’enjeu est dès lors de faire Révolution dans le monde psychanalytique aujourd’hui.

1. L’importance de la première section du Livre I du Capital pour la psychanalyse sociale

La première section du Livre I a incontestablement une spécificité dans le Capital et dans l’oeuvre de Marx : elle est difficile, et Marx indique clairement ce caractère dans sa Préface. Il en est résulté pendant longtemps une tendance à éviter son analyse. Il y a eu une tendance philosophique à aller directement à la section II qui aborde de façon plus directe l’exploitation capitaliste et ses mécanismes. Telle a été par exemple la position de Louis Althusser.

Je pense au contraire très important de tenir compte du voeu initial de Marx qui met en premier cette Section « Marchandise et monnaie » et indique dans sa Préface qu’elle seule permet de comprendre ce qu’est l’économique. J’ajouterai que son étude permet de saisir comment Marx dans sa démarche scientifique procède pour analyser l’économie, les processus sociaux et plus encore les rapports sociaux entre individus. Il y a une méthode Marx qui se dévoile dans son analyse du réel social. Dans sa préface il écrit  «  La forme de la valeur réalisée dans la forme monnaie est quelque chose de très simple. Cependant, l’esprit humain a vainement cherché depuis plus de deux mille ans à en pénétrer le secret…». Il s’agit bien de percer un secret, le secret du mode de production : produire, consommer, échanger ce qui est produit. Marx parlera dans la Section II de transfert de valeurs, Wertübertragung et cela est en étroite relation avec la méthode qui permet d’analyser le secret, et ce terme de transfert n’est pas « sans valeur »  par rapport à la question psychanalytique.

Plus important encore pour notre propos, cette Section I concerne l’analyse fondamentale de la civilisation, celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui, la civilisation capitaliste. Je citerai dans ce contexte précis l’historien de la philosophie François Châtelet : « La Section I est une théorie de la civilisation ( comme en ont élaboré Rousseau et Freud ) », cette Section I pose aussi « les fondements d’une théorie révolutionnaire de la civilisation » (2).

 Marx en effet insiste sur la forme de la valeur et son rapport au fonctionnement de la société, le fonctionnement économique et les rapports sociaux, les rapports entre humains. Dans cette première Section nombreux points d’analyse sont mis en position d’homologie entre les « rapports d’échange entre les marchandises » et les « rapports humains ». Marx l’explicite clairement dans une note de bas de page du paragraphe sur la teneur de la forme valeur relative : « A certains égards, il en va de l’homme comme de la marchandise »

L’objet de l’analyse de Marx dans cette première partie du Capital est clairement l’analyse des relations que tissent les individus dans le social, les ressorts qui permettent de les rendre intelligibles et cela est un élément crucial à prendre en compte aujourd’hui pour une psychanalyse qui ne soit engoncée dans une psychopathologie.

2. Apports et apories de la psychanalyse classique.

Freud a établi une pratique de rencontres humaines spécifiques instituant d’après François Châtelet une révolution dans les rapports sociaux, un nouveau rapport entre théorie et pratique. Son outil a consisté en une pratique humaine de « Dire sur le divan ce qui vient à l’esprit et d’associer librement les mots ». Cette pratique a été nommée par Freud, transfert, Ubertragung . Ce terme est souvent réduit à la question de l’amour, amour de transfert, amour adressé au savoir et sa supposition. J’insiste à partir de ma pratique que ce transfert est aussi transfert de mots, d’images, de sensations corporelles qui surviennent dans ce que produit la répétition des rencontres : l’amour et la haine. J’insiste sur ce point car il y a effectivement au départ une analyse freudienne qui fait révolution par rapport à l’approche psychologique ou psychiatrique. Le philosophe Georges Politzer le souligne dans son ouvrage fondamental   » Critique des fondements de la psychologie »en 1928 : la psychanalyse freudienne porte une inspiration nouvelle, celle du concret.

Politzer qui reste aujourd’hui  le critique inégalé de la psychanalyse freudienne fait dès cette étape une remarque cruciale :  les démarches classiques seules permettent de donner un sens à l’inconscient. L’inconscient freudien ne peut prendre sens qu’à partir de la psychologie abstraite classique, tel est l’obstacle qui nourrit l’aporie freudienne.

Lacan critiquera l’inconscient des profondeurs de Freud, métaphysique, et donnera une définition matérialiste orientée sur la question du rapport entre le savoir et sa négation, l’insu. L’inconscient devient un savoir insu.

Lacan dit avoir lu Le Capital dans le métro à l’âge de 20 ans. Il a souligné combien l’oeuvre de Marx avait anticipé Freud et lui-même sur différentes questions : le symptôme, le fétichisme, le stade du miroir, la valeur. Il se servira du concept de plus-value pour bâtir son concept fondamental de plus-de-jouir, en position d’homologie indique-t-il.

L’importance de Lacan en psychanalyse sociale est certaine :  il met Marx dans le champ de la psychanalyse, c’est-à-dire dans le champ de la pratique psychanalytique. Je pense que Lacan restera célèbre pour cette raison et nulle autre : avoir introduit Marx ! La raison de l’aporie de Jacques Lacan est simple : il reste dans une approche philosophique de la psychanalyse, dans la transcendance, comme Hegel reste dans une philosophie de l’Histoire transcendantale. Il sera hégélien jusqu’à la fin de son enseignement et rate  dans son élaboration, le renversement fait par Marx concernant Hegel. Cela en fait donc sa limite et il convient de mesurer la dangerosité de mettre comme primat la transformation de la vie des être humains en concepts.

3. L’importance du concept de Wertübertagung

Freud à partir du transfert Ubertragung travaille la question de ce que nous ne voulons pas savoir dans ce qui fait fonctionner notre vie mentale. Marx à partir du transfert de valeurs Wertübertragung travaille la question de ce que nous ne voulons pas savoir dans ce qui fait fonctionner notre vie sociale.

Cette homologie que je mets en avant lie directement la pratique psychanalytique à la pratique sociale. Elle ne vient nullement rajouter Marx à la psychanalyse ou Freud au marxisme. Elle n’est pas freudo-marxiste.

La psychanalyse sociale met en avant la base sociale au fondement de la psychanalyse, prenant pour base la proposition avancée par Marx :l’être humain est un être social.

Cet être social est pris dans des rapports sociaux et ces rapports sont analysés de façon très subtile dans la Section I.

J’extraie du travail de Marx le fait que lorsqu’il parle du rapport des marchandises entre elles, dans le cadre du mode de production capitaliste, il parle aussi des rapports entre les êtres sociaux. Je souligne que cela se fait avec l’outil conceptuel spécifique de cette section sur la marchandise : le concept de forme-valeur. Ainsi lorsqu’il évoque dans le chapitre sur la forme-valeur relative que « Grâce au rapport de valeur, la forme naturelle de la marchandise B devient donc la forme valeur de la marchandise A, ou encore, le corps de la marchandise B devient le miroir de valeur de la marchandise A », il spécifie bien : «  A certains égards, il en va de l’homme comme de la marchandise. Comme il ne vient pas au monde muni d’un miroir, ni de la formule du Moi fichtéen, l’homme se regarde d’abord dans le miroir d’un autre homme » (3)

Les exemples foisonnent permettant de faire des homologies applicables à la pratique psychanalytique.

Ainsi dans le transfert de valeurs entre les marchandises A et B, Marx glisse vers les rapports humains : « Derrière son âme bien boutonnée, la toile a reconnu sa belle parente, l’âme valeur. L’habit pourtant ne peut représenter de valeur face à la toile, sans que pour cette dernière la valeur ne prenne en même temps la forme d’un habit. C’est ainsi que l’individu A ne peut se rapporter à l’individu B comme à une Majesté, sans que la Majesté prenne en même temps pour A la forme corporelle de B, et change donc de forme de visage, de chevelure et de bien d’autres choses encore, chaque fois qu’on change de bon père du peuple » (4)

L’apport de Marx est crucial pour la pratique psychanalytique individuelle ou collective. L’analyse du rapport entre marchandises appliqué aux êtres sociaux concerne le rapport d’égalité fondé sur le rapport de valeur, et donc les différences sociales.

Le transfert psychanalytique concerne ce qui trompe, ce qui est caché. Le transfert de valeur sur un produit dans la logique capitaliste passe également par la duperie : ce qui trompe, ce qui se cache dans le rapport de valeur entre les êtres humains. Là encore Marx est précurseur de cette conception du transfert qui sera déployée par Lacan.

4. Le primat de la valeur d’échange et ses conséquences dans le transfert de valeurs

La relation logique entre les marchandises implique d’étudier le rapports entre l’échange et la valeur. L’échange implique le principe d’égalité entre des produits, alors que ces produits sont produits de différents travaux. L’échange induit la valeur.

Dans le chapitre «  Le caractère fétiche de la marchandise et son secret » Marx multiplie les positions homologues avec la psychanalyse. Il parle de secret, de fantasmagorie, de transformation.

Ce qui nourrit ce que j’ai appelé le transfert social mais aussi bien le transfert psychanalytique est clairement décrit : jeu de supposition et d’attribution, rapport au caché, au trompeur, au jouisseur, à l’insu, au ne pas vouloir savoir.

J’extrairai simplement cette phrase :

« Ce n’est donc pas parce que les produits de leur travail ne vaudraient pour eux que comme enveloppes matérielles d’un travail humain différencié que les hommes établissent des relations mutuelles de valeur entre les choses. c’est l’inverse. C’est en posant dans l’échange leurs divers produits comme égaux à titre de valeurs qu’ils posent leurs travaux différents comme égaux entre eux à titre de travail humain. Ils ne le savent pas mais ils le font pratiquement. La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est. la valeur transforme au contraire tout produit du travail en hiéroglyphe social. Par la suite, les hommes cherchent à déchiffrer le sens de l’hiéroglyphe social, à percer le secret de leur propre produit social, car la détermination des objets d’usage comme valeurs est leur propre production sociale, au même titre que le langage » (5)

C’est donc l’analyse de ce rapport entre l’échange, la valeur et l’égalité qui concerne le travail et donc le rapport d’exploitation, de meurtre que s’analyse la duperie dans laquelle se produisent les rapports humains et leur violence.

Il s’agit d’insister sur la portion suivante de la phrase précédemment citée pour  trouver une clé d’interprétation :

« C’est en posant dans l’échange leurs divers produits comme égaux à titre de valeurs qu’ils posent leurs travaux différents comme égaux entre eux à titre de travail humain. Ils ne le savent pas mais ils le font pratiquement. »

C’est le rapport de l’échange et de l’égalité via la valeur et son rapport qui produit le hiéroglyphe social et le rapport au travail d’interprétation. La forme valeur  a un rôle crucial dans cette logique. Point révolutionnaire pour la question psychanalytique : l’inconscient, l’insu est du côté du faire : « Ils ne le savent pas mais ils le font pratiquement »

L’inconscient est du côté de ce que nous faisons, produisons dans la vie sociale et le travail psychanalytique doit d’abord partir de cette donne. Marx part ainsi du concret de la jouissance dans les rapports sociaux, de ce qu’ils produisent et de leurs effets dans le relations entre les êtres humains. Il donne l’orientation cruciale pour analyser les transferts singuliers dans ce qui noue le rapport d’échange et l’égalité d’où il peut être tiré un enseignement révolutionnaire dans la pratique d’interprétation.

5. Les conséquences de l’apport de Marx pour la psychanalyse sociale.

Marx dans la première section du Capital fournit donc avec l’analyse des faits sociaux via la forme valeur un apport décisif pour la théorie et la pratique de la psychanalyse. Ce que nous venons de mettre en évidence est la forme logique de la matière en jeu dans la logique du Wertübertragung.

Marx met en place un procès d’objectivation du fait social. Le transfert psychanalytique est un fait social. En travaillant les rapports entre échange, égalité, travail, valeur et forme nous arrivons à séparer l’objectivation sociale du fantasmagorique où vient se loger le phénomène religieux. Cela est un repère essentiel dans la pratique psychanalytique. Cela est également une boussole importante pour éclairer ce qu’il y a de phénomène religieux dans la pratique psychanalytique classique et donc modifier cette dernière.

Avec le concept de transfert de valeurs, de formes valeurs, il est possible de proposer une analyse des formes valeurs contenues dans les mots, les images et les sensations de corps chez les êtres sociaux. Cela peut s’appliquer aussi bien dans le collectif que dans l’individuel.

A partir du travail effectué par le philosophe marxiste Georges Politzer sur le nazisme j’ai pu analyser la duperie portée par les valeurs du nazisme pendant la seconde guerre mondiale et leur fonctionnement : valeur « sang » contre valeur « or ».

J’ai pu également fournir une logique de fonctionnement du phénomène transidentitaire. En remplaçant « habit » par « habit de femme » et « toile » par « peau » dans le texte déjà cité de Marx dans le Capital, on obtient la logique du phénomène transidentitaire « L’habit pourtant ne peut représenter de valeur face à la toile, sans que pour cette dernière la valeur ne prenne en même temps la forme d’un habit » (6) se transforme en « L’habit de femme pourtant ne peut représenter de valeur face à la peau, sans que pour cette dernière la valeur ne prenne en même temps la forme d’un habit de femme »

Cette logique permet d’expliquer et rendre intelligible le phénomène transidentitaire au contraire de la psychanalyse classique qui parle de maladie mentale dans un cadre très rétrograde à ce sujet et entrave le traitement de transformation hormono-chirurgicale qui pousse vers la vie.

Avec le Capital apparaît donc évident le rôle émancipateur de Marx là aussi. Ce qui est ignoré  chez Lacan dans ses constructions  homologues concerne toutes les conséquences de la prise en considération du meurtre du prolétaire au fondement de la plus-value ainsi que le concept de sous-homme qui s’y raccorde. Cela obture les perspectives les plus créatrices et les plus libératoires.

Les perspectives d’émancipation sociale sont grandes avec la psychanalyse sociale, qui bâtit un nouveau rapport anthropologique au meurtre et qui contre le concept d’aliénation mentale déclare : «  Il n’y a pas de maladie mentale mais une souffrance du social dans le mental », en prenant  par rapport à la question de la souffrance humaine l’orientation donnée par Marx  dans ses Manuscrits de 1844 : « (…) comprise d’une manière humaine, la souffrance est une jouissance que l’homme a de soi » (6)

Docteur Hervé Hubert

Psychiatre, Psychanalyste

Moscou le 20 mai 2017

(1) http://cocowikipedia.org/index.php?title=Transfert_social

(2)  François Châtelet, Profil d’une oeuvre Le Capital Marx, Hatier, Paris, 1975, p. 31 et 38

(3) Karl Marx, Le Capital, PUF, Paris, 1993, p. 60

(4) idem, p. 57

(5) idem, p. 84-85

(6) idem, p 59

(7) Karl Marx, Les Manuscrits de 1844, Troisième manuscrit, propriété privée et communisme, in Marx, Le monde de la philosophie, Flammarion, Paris, 2008, p.119

J’ai le plaisir de joindre en annexe l’argument préliminaire à cette conférence « Ce que « Le Capital » apporte à la psychanalyse sociale ». Ce texte a été traduit en langue russe par Maria Karzanova.

 

D.G. Novikov a pris la parole au neuvième Forum mondial du socialisme à Pékin

après un premier travail sur les amendements de ma conférence de section dont je vous parlerai ultérieurement, il me semble que les esprits sont en train de s’oxygéner, on sort les idées reçues qui sont le plus souvent des produits récents d’origine de l’UE que l’on a interprété comme la pensée des pères fondateurs du PCF, en violation de toute réalité, donc on sort ces idées reçues, qui sentent la naphtaline avec leur envol de mites… et les militants sont presque prêts à se lancer dans des débats sans rivage sur la situation mondiale. D’où l’importance de ce texte traduit par Marianne et qui montre comment les communistes russes apprécient les innovations théoriques et pratiques du parti communiste chinois. Voilà pour ceux qui savent encore lire autre chose que des posts et s’envoyer des selfies donc une occasion de penser la réalité qui accompagne la mise en mouvement du parti communiste français, un processus qui n’en est qu’à ses débuts mais auquel certains devraient se rendre compte à quel point il est vain de prétendre l’enrayer.

09-11-2018

 

Le Forum mondial du socialisme était organisé par l’Académie chinoise des sciences sociales pour la neuvième année. Des scientifiques de différentes provinces de Chine, mais aussi des chercheurs étrangers y ont pris part.

L’année dernière, le forum était consacré au 100e anniversaire de la Grande Révolution d’Octobre. Cette année, les participants ont mis l’accent sur la mise en œuvre de la stratégie «Une ceinture – Une route» proposée par la Chine et sur l’idée du destin commun de l’humanité.

 

Extraits du discours de Novikov:

 

– La stratégie chinoise « Une ceinture – Une route » fête son premier jubilée. Il y a exactement cinq ans, à l’automne 2013, le président de la République populaire de Chine et secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois, Xi Jinping, a présenté pour la première fois l’initiative de relier des dizaines de pays à travers le monde en utilisant les corridors de transport et économiques. Cela s’est produit lors des voyages à l’étranger du dirigeant chinois dans les républiques d’Asie centrale et en Indonésie. C’est assez symbolique, car le projet «Une ceinture – Une route» vise à établir des relations à long terme et mutuellement bénéfiques non seulement entre la Chine et les autres États, mais également entre ces pays. En d’autres termes, il s’agit d’une intégration à plusieurs niveaux dans les relations bilatérales et multilatérales.

À cette date, Pékin a conclu 149 documents de coopération intergouvernementale avec 105 pays du monde. Tous ces accords portent sur certains aspects du fonctionnement de la «ceinture et du chemin». Dans le même temps, la Chine et ses partenaires accordent la plus grande attention à la création d’itinéraires de transport transfrontaliers. Cela est tout à fait justifié, car les artères routières, ferroviaires et de navigation sont ces liens qui relient les économies nationales auparavant séparées en un organisme intégré et interconnecté.

 

 

Citons au moins certains des projets déjà terminés ou en cours de réalisation : le corridor économique sino-pakistanais, avec la construction du port océanique de Gwadar, dix centrales électriques, des autoroutes modernes et lignes de chemin de fer à grande vitesse, voies de communication modernes par fibre optique, etc. En Afrique, le chemin de fer Addis-Abeba – Djibouti, construit avec le soutien de la République populaire de Chine, a été mis en service et est devenu la première ligne électrifiée du continent. Une autre ligne de chemin de fer sur le «continent noir» est la ligne Mombasa-Nairobi. En cours – Nairobi-Malaba, qui renforcera l’interconnexion des États de l’Afrique de l’Est et leur permettra de pénétrer les marchés mondiaux.

 

Les relations avec le Moyen-Orient se renforcent avec pour cet été, la cérémonie d’ouverture du nouveau corridor de transport entre la Chine et l’Iran. Par le train, une cargaison traversant le Kazakhstan en provenance de Chine a d’abord été livrée au port d’Aktau, sur la Caspienne, puis par voie maritime au port d’Enzeli, en Iran. Le voyage a duré 12 jours, soit 18 jours de moins que la route traditionnelle reliant Shanghai au port de Bandar Abbas.

 

En Europe de l’Est, les sociétés chinoises ont commencé la construction d’une ligne à grande vitesse Budapest-Belgrade l’année dernière. Par la suite, il est prévu de l’étendre au port grec du Pirée en Méditerranée. Le volume de marchandises en provenance de Chine et à destination d’Europe augmente constamment. Un « noeud » de la Nouvelle Route de la Soie est le centre de fret à Urumqi. Plus d’un millier de trains de marchandises empruntant la route Chine-Europe ont déjà été expédiés d’ici. En moyenne, trois trains de marchandises diverses, allant des textiles aux produits d’ingénierie, vont tous les jours d’Urumqi vers l’ouest.

 

À l’avenir, tous ces itinéraires devraient fusionner en un seul réseau de transport, qui deviendra le «squelette» de l’intégration économique, culturelle et politique profonde.

 

L’interdépendance financière entre les participants au projet s’approfondit également. Cela est particulièrement important lorsque les États-Unis utilisent le dollar et leur propre système bancaire pour faire pression sur des pays indésirables. Avec sept pays de «Une ceinture – Une route», la Chine a conclu des accords de clearing en yuan. La Banque asiatique d’investissement en infrastructures (AIIB) se sent de plus en plus confiante. Créée en 2014 pour financer les projets OBOR, elle est devenue une institution financière internationale à part entière. Le nombre de membres de l’AIIB est passé de 57 à 87, et des fonds ont été approuvés pour des projets d’une valeur supérieure à 5,3 milliards de dollars.

 

Le fait que le 19ème congrès du Parti communiste chinois, en octobre dernier, ait inclus sa promotion dans le Statut du PCC témoigne de l’importance de la stratégie «La ceinture et la route». Un département spécial a été créé au sein du gouvernement de la République populaire de Chine pour superviser la mise en œuvre de ce projet.

 

Mais ce n’est qu’une partie du nouveau système de relations internationales que la Chine s’efforce de créer. Ce système est désigné par l’expression « Communauté du destin unique de l’humanité ». Comme Xi Jinp l’a récemment déclaré: « En pensant à l’avenir, nous devrions encourager le dialogue et partager les responsabilités, coopérer afin d’obtenir des résultats mutuellement bénéfiques pour tous, rechercher l’harmonie sans homogénéité et traiter la nature avec respect et chérir notre planète.

 

En décembre dernier, j’ai participé à un forum de haut niveau sur les partis politiques dans le monde organisé par le Parti communiste chinois. 600 délégués de 300 partis du monde entier ont pris part au dialogue. Le forum a confirmé l’intérêt croissant pour l’idée d’une « communauté d’un seul destin de l’humanité ».

 

Le concept de «communauté de destin unique» prévoit de surmonter les problèmes mondiaux de l’humanité – une division croissante entre pays riches et pays pauvres, la pauvreté et la faim, la menace de catastrophe environnementale, l’extrémisme religieux et le terrorisme. La solution de ces problèmes deviendra possible si la base du système de relations internationales ne repose pas sur la concurrence et le «droit du plus fort», mais sur la solidarité, la coopération et l’assistance mutuelle.

 

Il est très important que la dernière session du Congrès national du peuple ait approuvé les amendements à la Constitution de la République populaire de Chine. En accord avec eux, la Chine travaille «à édifier une communauté du destin commun de l’humanité».

 

Nous notons également un certain nombre de principes importants sur lesquels repose le concept. Premièrement, il rejette la structure hiérarchique des relations internationales – cette pyramide géopolitique, au sommet de laquelle se trouve une seule superpuissance, qui dicte sa volonté au monde et applique un large éventail de mesures punitives – des sanctions au blocus économique aux révolutions « colorées » et aux interventions ouvertes.  » Aucun pays seul ne peut résoudre les nombreux problèmes auxquels l’humanité est confrontée « , a déclaré Xi Jinping dans son discours au 19e Congrès du PCC. « … Quel que soit le niveau de développement atteint par la Chine, elle ne prétendra jamais être un hégémon, ne poursuivra jamais une politique d’expansion.»

 

Deuxièmement, la Chine pense que le socialisme à caractéristiques chinoises peut devenir un modèle pour le nouveau système. Ce concept a été initié par le « père des réformes chinoises », Deng Xiaoping. Il prévoit le développement créatif des idées marxistes-léninistes à la lumière des nouvelles réalités. Le 19e Congrès a réaffirmé « l’importance constante accordée à l’incarnation des valeurs clés du socialisme ». Conformément aux «objectifs de deux siècles», un puissant État socialiste devrait être construit en Chine d’ici le milieu du siècle.

 

Selon les dirigeants de la RPC, les principes du socialisme à la chinoise ont offert de nouvelles alternatives aux nations cherchant à accélérer leur développement et à préserver leur indépendance. En d’autres termes, le système socialiste, enrichi des valeurs traditionnelles d’un peuple donné, peut devenir la base idéologique et économique de la «communauté d’un seul destin de l’humanité».

 

La Chine offre aujourd’hui une alternative à la mondialisation capitaliste, qui se déroule sous les auspices des États-Unis d’Amérique. La nature de la mondialisation à l’américaine réside dans les inégalités et l’exploitation. Le capital occidental a construit un système sophistiqué qui permet de pomper des ressources en provenance des pays du tiers monde. Ceci est réalisé en imposant des traités inégaux aux pays, asservissant des « monstres » financiers tels que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Quand ce n’est pas une ingérence directe dans les affaires intérieures des pays souverains.

 

Le concept de «communauté d’un seul destin d’humanité» suggère que le monde n’a pas d’autre moyen que de se réunir et de s’intégrer. Cependant, ce rapprochement doit être effectué sur un pied d’égalité, sans les diktats d’un pays ou d’un groupe de pays.

 

C’est la raison principale des attaques que la Chine a subies ces derniers temps. Les États-Unis ont déclaré une guerre commerciale contre Beijing et tentent de supprimer l’accès aux technologies de pointe. Les médias occidentaux ont lancé une offensive d’information contre la Chine. La RPC est accusée d ‘«expansion» et de violations massives des droits de l’homme.

 

Les autorités américaines déclarent ouvertement que la Chine est le principal adversaire de la domination américaine et de la mondialisation à la manière américaine. À cela s’ajoute la « croisade contre le communisme » relancée par Donald Trump. Washington craint de mettre en place un système de relations internationales fondé sur des principes égaux. Sur les principes dont parlait déjà V.I. Lénine après l’accomplissement de la grande révolution socialiste d’octobre. C’est pourquoi Trump opère un tournant remarquable dans la propagande américaine. Longtemps après la destruction de l’URSS, des spéculations ont eu lieu aux États-Unis sur le thème de «l’effondrement historique du communisme». Maintenant, ils parlent à nouveau de la menace communiste. Lors de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre de cette année, Trump a déclaré que «le socialisme et le communisme portent partout la corruption et le délabrement. La soif du pouvoir des socialistes mène à l’expansion, à l’invasion et à la répression. « 

 

L’anticommunisme est associé aux pressions américaines sur la Chine et la Russie. Tous ces processus sont soigneusement analysés dans le dernier livre du docteur en philosophie G.A.Zyuganov, président du Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie. La pression sur la Russie n’est également pas accidentelle. En tant que successeur de l’Union soviétique, avec une longue histoire de réalisations, un potentiel de développement énorme et des ressources énormes, la Russie peut, sous certaines conditions, devenir l’un des piliers de la « communauté de destin de l’humanité ».

 

Les liens économiques, politiques et culturels entre la Russie et la Chine se renforcent. Le commerce bilatéral se développe. En 2016, il s’élevait à 69,5 milliards de dollars et, en 2017, à 84 milliards. Au cours des neuf premiers mois de cette année, le commerce a déjà dépassé 77 milliards de dollars. Dans le même temps, les exportations de produits russes vers la Chine ont augmenté de 39,2%, tandis que les importations chinoises vers la Russie ont augmenté de 12,7%. Selon les prévisions, les échanges commerciaux entre la Russie et la Chine pourraient dépasser les 100 milliards de dollars pour la première fois d’ici la fin de l’année.

 

Les projets communs contribuent à la montée des relations à un nouveau niveau. En 2014, la construction du gazoduc SilaSibiri [puissance de la Sibérie] d’une longueur de près de 4 000 kilomètres a commencé. Jusqu’à 60 milliards de mètres cubes de gaz naturel seront pompés chaque année.

 

Un accord-cadre a été signé pour la construction du gazoduc Altai (ou SilaSibiri-2), qui livrera du gaz russe à la RPC par la voie occidentale traversant les montagnes de l’Altaï.

 

La Russie participe à la mise en œuvre de la stratégie «Une ceinture-une route». En 2015, la plus longue ligne ferroviaire de fret au monde Harbin-Hambourg via la Russie a été lancée. Le transport de marchandises y est deux fois plus rapide que les routes et les voies maritimes.

 

Le chemin de fer à grande vitesse Moscou-Beijing pourrait revêtir une grande importance pour l’avenir des deux pays. La construction de son premier segment (Moscou – Kazan) fait l’objet de discussions entre la Russie et la RPC depuis plusieurs années. En 2015, les parties russe et chinoise, en présence des chefs d’État, ont signé un mémorandum sur sa construction avec les technologies chinoises et la participation de sociétés russes. Selon les dernières données, tous les problèmes technologiques liés à la construction et à l’exploitation du premier tronçon de la route ont été résolus.

 

En outre, des accords sur la construction de plusieurs chemins de fer ont été signés. La ligneBelkomur (mer Blanche – Komi – Oural) d’une longueur supérieure à 1 000 kilomètres doit relier Arkhangelsk à Solikamsk (territoire de Perm). Le projet prévoit également de construire un nouveau port en eau profonde au nord d’Arkhangelsk. Il devrait y avoir un chemin de fer qui reliera la Sibérie orientale et la province de Jilin au nord-est de la Chine. Deux ponts sont en construction sur le fleuve Amour: un pont de chemin de fer Tongjiang – Nizhneleninskoe et un pont routierHeihe – Blagoveshchensk.

 

Les relations entre la Russie et la Chine sont intégrées dans un format multilatéral. Il existe une interaction dans le cadre de l’OCS et du BRICS. En outre, les négociations se poursuivent sur l’interface de la stratégie «Une ceinture – Une route» et de l’Union économique eurasienne (UEE). Dans une déclaration commune de V.V. Poutine et Xi Jinping en mai 2015, il a été déclaré que les domaines de coopération les plus prometteurs entre l’UEE et OBORportent sur la modernisation des infrastructures de transport, la haute technologie, la construction, l’énergie et l’extraction des ressources.

 

Reconnaissant les réalisations dans les relations entre les deux pays, il est nécessaire de voir les problèmes. D’une part, comme souligné au niveau officiel, les relations entre la RPC et la Russie se situent à un niveau sans précédent. D’autre part, certains libéraux russes ne sont pas satisfaits de l’idée d’un «tournant vers l’est» dans la politique russe. Ils continuent de considérer le rapprochement avec l’Occident comme la «voie principale» du développement du pays. Par exemple, le célèbre libéral russe AlexeiUlyukayev, ancien ministre du Développement économique, s’est prononcé contre la construction du chemin de fer Moscou-Kazan avec la participation de la Chine.

 

En résumé, nous pouvons dire que l’idée avancée par la Chine «une communauté d’un destin unique de l’humanité» et le projet associé «La ceinture et la route» constituent une véritable alternative à la mondialisation impérialiste injuste dictée par le capital américain. Le rapprochement entre la Russie et la Chine devrait apporter une contribution importante dans la création d’un nouveau système de relations internationales, dans lequel la dictature militaro-politique et le chantage économique n’auront pas leur place.

Traduction MD pour H&S

 
 

Bernie Sanders lance un appel salutaire (discours intégralement traduit)

Quoi que l’on pense de la perspective offerte aujourd’hui par Bernie Sanders, ce qui est clair c’est qu’une partie grandissante des américains et les jeunes en particulier ne voient plus dans le socialisme le diable incarné, ils s’intéressent au contraire à ce système alternatif du capitalisme, qu’ils dénoncent (note de Danielle Bleitrach).

Nous reproduisons ici, pour la première fois en France, le discours intégralement traduit de Bernie Sanders, principal opposant à Donald Trump prononçait le 9 octobre à la Johns Hopkins University school of Advanced International Studies. L’appel lancé par Bernie Sanders en faveur de la construction « d’un mouvement démocratique mondial pour contrer l’autoritarisme » met chacun et chacune de nous devant ses responsabilités : oui ou non sommes-nous disposés à unir urgemment nos forces pour nous battre contre la peste autoritaire, raciste et d’extrême droite avant qu’il ne soit trop tard ?

Bernie Sanders : Lancer un mouvement démocratique mondial pour faire front contre les régimes autoritaires.

Le Sénateur Sanders parle ici en direct à la Johns Hopkins University school of Advanced International Studies des problèmes que le nationalisme autoritaire pose aux sociétés démocratiques, et de la nécessité de lancer un mouvement progressiste mondial basé sur des principes de démocratie, d’égalité et de justice économique et environnementale.

Aux USA, nous faisons grand cas de tout ce qui a des effets sur l’économie, les services médicaux, l’éducation, l’environnement, la justice pénale, l’immigration et, tout récemment, les candidats à la Cour Suprême. Ces enjeux revêtent tous une énorme importance.

Exception faite des crises immédiates et dramatiques, la politique étrangère n’est pourtant pas ce qui suscite le plus d’attention ou de débats. En fait, certains analystes sont d’avis qu’en général, nous avons la politique étrangère d’un seul parti, dans laquelle les différents points de notre approche sont rarement débattus ou contestés.

Les dépenses militaires se montent à 700 milliards de dollars par an, plus que le total des 10 nations suivantes. Nous sommes en guerre en Afghanistan depuis 17 ans, en Irak depuis 15 ans, et engagés militairement au Yémen — qui connaît actuellement une crise humanitaire.

Fs0QQaH7Pendant ce temps, 30 millions de personnes sont privées d’assurance maladie, notre infrastructure s’effondre et, chaque année, des centaines de milliers de jeunes gens brillants n’ont pas les moyens de faire des études supérieures.

Il est grand temps, dans le contexte actuel, qu’un débat vigoureux aboutisse aux changements qui s’imposent dans notre politique étrangère.

Je veux aujourd’hui dire quelques mots de cette tendance inquiétante qui, dans les affaires mondiales, suscite trop peu d’intérêt. Une bataille lourde de conséquences est actuellement en cours aux USA et dans le monde entier.  Deux conceptions s’affrontent. Nous avons d’une part un mouvement mondial en pleine expansion en faveur de régimes autoritaires, d’oligarchies, de kleptocraties. D’autre part un mouvement visant à renforcer la démocratie, l’égalité et la justice économique, sociale, raciale et environnementale.

De l’issue de cette bataille dépend tout l’avenir de la planète — dans les domaines économique, social et environnemental.

millenium-development-goals-reussite-amelioration-vie-pauvreteSi l’on se penche sur l’économie mondiale, on constate aujourd’hui un accroissement massif de la richesse et une inégalité des revenus, où 1% des plus riches possèdent plus que les 99% restants, où un petit nombre d’énormes institutions financières exercent un impact énorme sur la vie de milliards de gens.

De plus, nombreux sont ceux qui, dans les pays industrialisés, doutent que la démocratie puisse tenir ses promesses. Ils travaillent plus pour gagner moins qu’avant. Ils voient les élections gagnées à coup de millions, une élite politique et économique s’enrichir, alors que l’avenir de leurs enfants est de plus en plus incertain.

Les dirigeants politiques de ces pays exploitent souvent ces peurs en exagérant ces mécontentements, attisant l’intolérance et les haines ethniques et raciales chez ceux qui peinent. Notre pays en est un parfait exemple. Ce phénomène émane des plus hautes sphères de notre gouvernement.

Il ne fait actuellement aucun doute que Donald Trump et le mouvement d’extrême droite qui le soutient ne concernent pas seulement les Etats Unis. Dans le monde entier, en Europe, en Russie, au Moyen Orient, en Asie, en Amérique Latine, des mouvements menés par des démagogues exploitent les peurs, les préjugés et les revendications des peuples pour accéder au pouvoir et s’y maintenir.

BRAZIL-ELECTION-CANDIDATES-BOLSONARO

Pas plus tard que le weekend dernier au Brésil, pendant l’élection présidentielle, le leader d’extrême droite Jair Bolsonaro, qu’on appelle « Le Donald Trump brésilien » a réalisé une performance en frôlant l’élection au premier tour. Bolsonaro est connu depuis longtemps pour ses attaques à l’encontre des immigrants, des minorités, des femmes, et des associations LGBT. Bolsonaro, qui a déclaré aimer Donald Trump, a fait l’éloge de la précédente dictature militaire ; il a également déclaré que, dans sa lutte contre le crime, la police devrait tout simplement avoir le droit de tuer plus de criminels. Voilà la personne qui va peut-être se trouver à la tête du cinquième pays le plus peuplé du monde, avec sa neuvième économie.

Pendant ce temps, l’homme politique le plus populaire du pays, l’ex-président Lula da Silva, emprisonné pour des motifs hautement contestables, n’a pas le droit de se représenter.

Bolsonaro n’est qu’un exemple parmi d’autres dont je parlerai. Mais je crois qu’il est important de bien comprendre que ce dont nous sommes actuellement les témoins, c’est la montée d’un nouvel axe autoritaire mondial.

Alors que les hommes politiques qui constituent cet axe présentent quelques différences, ils ont cependant certains attributs en commun : intolérance envers les minorités ethniques ou religieuses, hostilité envers les principes démocratiques, hostilité envers la liberté de la presse, adhésion à la théorie du complot qui tourne constamment à la paranoïa, et croyance que les chefs de gouvernement devraient avoir le droit de profiter de leur position pour servir leurs propres intérêts financiers.

Il n’est pas sans intérêt de noter que ces hommes politiques sont aussi totalement connectés à un réseau d’oligarques milliardaires qui voient le monde comme leur terrain de jeu économique.

Ceux d’entre nous qui croient à la démocratie, qui croient qu’un gouvernement est responsable devant son peuple et pas l’inverse, doivent comprendre l’ampleur de l’enjeu pour pouvoir l’affronter avec quelque chance de succès. Seul un mouvement mondial progressiste pourra tenir tête à l’autoritarisme oligarchique, mouvement qui répondra aux besoins des travailleurs, qui reconnaîtra que la plupart des problèmes auxquels nous sommes confrontés proviennent de la faillite de l’état actuel des choses. Il nous faut un mouvement qui fédère ceux qui, dans le monde entier, n’ont pas pour seule ambition le retour à un passé fantasmé, passé qui n’a pas fonctionné pour beaucoup, mais qui aspirent à un monde meilleur.

104630007-GettyImages-825587596-donald-trump.1910x1000Bien que Donald Trump ne soit pas à l’origine de cette tendance autoritaire, il ne fait aucun doute que d’autres hommes politiques à poigne ailleurs dans le monde se sont inspirés du fait que le président de la plus vieille et de la plus puissante démocratie bafoue les principes démocratiques, se livre à de violentes attaques contre l’indépendance des médias et de la justice, et désigne comme boucs émissaires les membres les plus faibles et les plus vulnérables de notre société.

L’Arabie Saoudite est un exemple de ces pays qui s’inspirent de Trump. Nous avons là une dictature tyrannique qui ne tolère aucune opposition, qui traite les femmes comme des citoyens de troisième classe, et qui, depuis plusieurs décennies, exporte une forme extrême de l’Islam dans le monde entier. L’Arabie Saoudite est actuellement en train de mener au Yémen une guerre dévastatrice avec l’aide des Etats-Unis.

J’aimerais maintenant consacrer quelques instants à la disparition de Jamal Khashoggi, ce journaliste critique du gouvernement saoudien, vu pour la dernière fois alors qu’il entrait au consulat de son pays à İstanbul mardi dernier. Pendant le weekend, les autorités turques annoncèrent à la presse qu’elles étaient convaincues que Khashoggi avait été assassiné à l’intérieur du consulat, et qu’on se serait débarrassé ailleurs de son corps. Nous devons savoir ce qui s’est passé. Si l’information est vérifiée, si le régime saoudien a bien assassiné dans son propre consulat un journaliste critique de sa politique, sa responsabilité est engagée et les Etats-Unis doivent le condamner sans équivoque. Mais il ne fait apparemment aucun doute que le Prince de la Couronne Mohammed Ben Salman se sent encouragé par le soutien sans réserve de l’administration Trump.

On imagine mal, d’ailleurs, qu’un pays comme l’Arabie Saoudite ait choisi l’été dernier d’entrer en conflit avec le Canada au sujet d’une critique relativement bénigne concernant les droits humains, si MBS — qui est un proche de Jared Kushner, le gendre du Président — n’avait pas été convaincu que les Etats-Unis garderaient le silence. Qui aurait imaginé il y a trois ans que les Etats-Unis refuseraient de prendre position dans un conflit entre notre voisin le Canada, qui est une démocratie, et notre deuxième partenaire commercial, et l’Arabie Saoudite pour une question de droits humains — mais c’est exactement ce qui s’est passé.

Il nous est tout aussi difficile d’imaginer qu’en Israël le gouvernement aurait pu prendre toute une série de mesures si Netanyahou n’avait pas été certain que Trump le soutiendrait. L’une de ces mesures étant le vote tout récent de la « loi de l’Etat Nation, » qui codifie en fait le statut de seconde classe des citoyens non juifs de ce pays, compromettant de ce fait de manière agressive la vieille ambition d’une solution à deux états, et oubliant la catastrophe économique de Gaza.

Nous avons également la relation chaleureuse que Trump entretient avec le Président Russe Vladimir Poutine, dont l’intervention dans notre élection présidentielle de 2016 continue à être niée par Trump. Nous sommes en présence d’une situation inédite, celle d’un président américain qui, pour une raison quelconque, refuse  de reconnaître cette attaque contre la démocratie américaine. Pourquoi ? Je ne suis pas sûr de connaître la réponse. Soit il ne sait vraiment pas ce qu’il s’est passé, ou bien les Russes ont peut-être des informations compromettantes le concernant, qui le placent sous leur influence ; ou alors il a plus de sympathie pour la forme de gouvernement de l’homme fort du Kremlin qu’il n’en a pour la démocratie américaine.

A mesure qu’il se rapproche d’hommes politiques à poigne tels que Poutine, Orban en Hongrie, Erdogan en Turquie, Duterte aux Philippines et Kim Jong Un en Corée du Nord, Trump ne fait qu’inutilement attiser les tensions avec nos alliées les démocraties européennes, sur des sujets tels que le commerce, l’OTAN, l’accord sur le nucléaire iranien. Ces questions sont importantes, c’est clair. Mais la manière dont Trump a, de façon tout à fait gratuite, manqué de respect envers ces alliés n’est pas seulement un manque d’efficacité diplomatique. Elle aura, à long terme, d’énormes conséquences négatives sur l’alliance transatlantique.

De plus, Richard Grenell, l’ambassadeur de Trump en Allemagne n’a, il y quelques mois de cela, laissé planer aucun doute sur le soutien de l’administration aux partis européens extrémistes d’extrême droite. Ce qui revient à dire que l’administration U.S. prend ouvertement parti pour ces mêmes forces qui mettent en danger les bases de la démocratie chez nos alliés de longue date.

Nous ne devons pas perdre de vue que le combat pour la démocratie est lié au combat contre la kleptocratie et la corruption. Ce qui est vrai ici aux Etats-Unis l’est aussi ailleurs. En plus de l’hostilité de Trump envers les institutions démocratiques dans notre pays, nous avons un président milliardaire qui, d’après un rapport récent publié dans le New York Times, a acquis sa fortune par des moyens frauduleux, et qui maintenant, en tant que président a, c’est inouï, fusionné sans vergogne ses propres intérêts et ceux de ses copains avec les politiques du gouvernement.

Un des thèmes récurrents des rapports sur l’enquête concernant la campagne de Trump sont les efforts déployés par les riches intérêts étrangers pour rechercher l’influence de Trump et de son organisation, ainsi que ceux des proches associés de Trump cherchant à négocier cette proximité pour la promesse d’un accroissement de leur richesse. Bien que les personnes concernées par ces rapports se comportent de façon particulièrement éhontée et maladroite, les informations contenues dans ces rapports n’ont rien d’original.

Nous n’avons jamais dans le passé aussi bien constaté le pouvoir que l’argent roi exerce sur la politique gouvernementale. Que nous parlions des frères Koch dépensant des centaines de millions de dollars pour démanteler les lois environnementales qui protègent la richesse des Américains, ou que nous parlions des monarchies autoritaires comme l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Qatar qui dépensent des millions de pétrodollars à Washington pour promouvoir les intérêts de leurs régimes non démocratiques, ou bien des sociétés géantes qui soutiennent des groupes de réflexion dont les recommandations serviront leurs intérêts financiers, le thème est récurrent. De puissants intérêts particuliers se servent de leur richesse pour influencer le gouvernement en faveur de leurs propres intérêts.

Pendant le combat au Congrès autour des réductions massives d’impôts accordées par les Républicains aux plus riches, certains de mes collègues se sont exprimés ouvertement à ce sujet. Le Sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham n’a pas mâché ses mots : il a déclaré que si les Républicains ne parvenaient pas à faire voter la loi, « ce serait la fin des contributions financières. » Ce qui « sera la fin de notre parti. » Je félicite le Sénateur Graham pour son honnêteté.

Cette corruption est si manifeste qu’on finit par s’y habituer. Il y a quelques jours, dans un article sur Sheldon Adelson, le méga donateur républicain, le New York Times titrait : « Parmi les mécènes politiques les plus importants, nombreux sont ceux dont le retour sur investissement est loin d’être impressionnant cette année. »

Je le répète : « Le retour sur investissement a été loin d’être impressionnant. » L’idée que les donateurs des partis politiques s’attendent à une politique spécifique en échange de leur contribution — la définition même de la corruption, un quiproquo — apparaît en plein jour. On ne voit même plus cela comme scandaleux.

Cette sorte de corruption est pratique courante chez les régimes autoritaires. Il est impossible en Russie de dire où finissent les décisions du gouvernement et où commencent les intérêts de Poutine et de son cercle d’oligarques  multi-milliardaires. Ils agissent de concert. De même, en Arabie Saoudite, la séparation ne se discute pas, les ressources naturelles de l’Etat, évaluées en billions de dollars, appartenant à la famille royale saoudienne.

En Hongrie, l’homme fort d’extrême droite , le leader nationaliste Victor Orban calque son action sur celle de Poutine en Russie, allant jusqu’à dire dans une interview, « Poutine a redonné sa grandeur à son pays. » Comme Poutine, Orban s’est hissé au pouvoir en exploitant la paranoïa et l’intolérance envers les minorités, lançant d’odieuses attaques antisémites contre Georges Soros, mais en même temps réussissant à s’enrichir, lui et ses alliés politiques. En Février, l’Index de Perception de la Corruption établi par Transparency  International à classé la Hongrie deuxième pays le plus corrompu de l’Union Européenne.

Il ne faut pas perdre de vue que ces partisans de la manière forte font partie d’un front commun. Ils entretiennent des liens étroits, partagent des stratégies et, comme c’est le cas en Europe et en Amérique pour les mouvements d’extrême droite, ont les mêmes bailleurs de fonds. La famille Mercer, par exemple, qui soutient l’ignoble Cambridge Analytica, a également été un des principaux donateurs de Donald Trump et de Breibart news, qui opère en Europe, aux Etats-Unis et en Israël pour promouvoir la même stratégie anti-migratoire et islamophobe. Sheldon Adelson finance généreusement le Parti Républicain et les causes d’extrême droite aux Etats-Unis et en Israël, partageant avec eux une stratégie d’intolérance et de bigoterie dans ces deux pays.

En fait, une attitude défensive ne suffit pas pour contrer efficacement l’autoritarisme d’extrême droite. Une attitude volontariste s’impose pour comprendre que nous ne pouvons pas nous contenter de défendre l’immobilisme inefficace de ces dernières décennies. Il nous faut reconnaître que les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés résultent de cet immobilisme.

Je m’explique.

Ici aux Etats-Unis, au Royaume Uni, en France, et dans de nombreux autres pays, les gens travaillent plus pour des salaires qui stagnent, et craignent que leurs enfants n’aient un niveau de vie inférieur au leur.

En-France-la-pauvrete-s-aggrave_width1024Il est de notre devoir de ne pas accepter cette stagnation, de ne pas accepter ces énormes différences de richesse et de revenu qui font que 1% de la population mondiale possède la moitié des richesses de la planète, alors que 70% de la population en âge de travailler ne représentent que 2,7% de cette richesse. Notre devoir est également de ne pas accepter que baisse le niveau de vie d’un grand nombre d’ouvriers, de ne pas accepter cette réalité : 1,4 milliard de gens vivent dans une extrême pauvreté, des millions d’enfants meurent de maladies aisément évitables.

Il est de notre devoir de nous battre pour un avenir dans lequel tout le monde, et pas seulement quelques-uns, bénéficiera d’une politique publique qui tiendra compte des innovations et des avancées technologiques.

Il est de notre devoir d’aider les gouvernements du monde entier à mettre  un terme à cette absurdité que sont les riches compagnies multinationales qui pratiquent l’évasion fiscale en cachant plus de 21 billions de dollars sur des comptes bancaires offshore, et qui exigent de leurs gouvernements respectifs qu’ils infligent une politique d’austérité à leurs classes laborieuses.

Il est de notre devoir de demander à toute la planète de faire front commun contre l’industrie des énergies fossiles qui réalisent d’énormes profits, alors que les émissions de carbone détruisent cette planète que nous lèguerons à nos enfants et petits enfants.

Les scientifiques nous disent pratiquement tous que le changement climatique est une réalité, qu’il résulte de l’activité humaine, qu’il cause des dommages dévastateurs dans le monde entier.  Ils nous disent en outre que, à défaut de mesures radicales pour aborder la crise climatique, cette planète connaîtra plus de sécheresses, plus de phénomènes météorologiques extrêmes, une acidification accélérée des océans, une élévation de leur niveau et, du fait des migrations de masse, plus de menaces sur la stabilité et la sécurité mondiales.

Un nouveau rapport du GIEC paru hier nous prévient qu’il ne nous reste qu’une douzaine d’années pour prendre des mesures urgentes et inédites si l’on veut éviter une hausse de la température de la planète qui causerait des dommages irréversibles.

La menace du changement climatique est un bon exemple du pouvoir entre les mains de nos responsables politiques. L’Europe n’y arrivera pas toute seule, pas plus que la Chine, ni même les Etats-Unis. Il s’agit là d’une crise qui nécessite une forte coopération internationale si nous voulons laisser à nos enfants et petits enfants une planète habitable et en bon état. Le leadership américain — les avantages et mesures incitatives que seule l’Amérique peut offrir — est d’une extrême importance pour permettre cet effort.

Dans le combat pour étendre et promouvoir la démocratie, il est de notre devoir de résister à l’effort concerté, fortement soutenu par le président et financé par des oligarques tels que les frères Koch, visant à rendre plus difficile pour les citoyens américains — souvent des gens de couleur, des pauvres et des jeunes — d’aller voter. Les oligarques ne se contentent pas d’acheter les élections, le découragement des votants est un élément clé de leur technique pour se maintenir au pouvoir.

Il est de notre devoir de combattre des politiques commerciales qui ne profitent qu’à de puissantes compagnies multinationales et nuisent aux classes défavorisées qui, partout dans le monde, tombent dans l’oubli.

Il est de notre devoir de refuser les politiques migratoires brutales qui séparent les familles appréhendées à la frontière et placent leurs enfants dans des cages.  Les migrants et les réfugiés devraient être traités avec compassion et respect quant ils arrivent en Europe ou aux Etats Unis. Oui, il nous faut une meilleure coopération internationale pour répondre au flux de migrants qui passent nos frontières. Mais la solution qui consiste à construire des murs comme moyen de dissuasion ne fait qu’augmenter la cruauté envers ceux qui fuient des conditions de vie insupportables.

Il est de notre devoir de mettre plus de moyens au service de ces gens que nous n’en mettons pour fabriquer des armes destinées à les tuer. Il est inacceptable que, la guerre froide appartenant à un passé lointain, certains pays dépensent plus d’un billion de dollars par an pour des engins de destruction, alors que des millions d’enfants meurent de maladies facilement guérissables.

Selon l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm, le monde consacre un total de 1,7 billion de dollars en équipements militaires. 1,7 billion. Imaginez ce que nous pourrions accomplir si seulement une infime partie de cette somme était réaffectée à des fins plus pacifiques. Le président de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture a déclaré qu’une somme annuelle de 30 milliards de dollars pourrait mettre un terme au problème de la faim dans le monde. Moins de deux pour cent de nos dépenses militaires.

Jeffrey Sachs, de l’Université Columbia, un des experts mondiaux les plus connus dans le domaine du développement économique et de la lutte contre la pauvreté, estime que le coût pour mettre fin à la pauvreté dans le monde est de 175 milliards de dollars par an pendant 20 ans, environ dix pour cent des dépenses globales d’armement.

Donald Trump pense que ce n’est pas assez. Je pense, moi, que c’est trop.

Souvenons-nous de ce que le Président Dwight Eisenhower a dit en 1953, quelques mois seulement après son entrée en fonction. « Chaque canon que nous fabriquons, chaque navire de guerre que nous mettons à l’eau, chaque fusée que nous lançons se traduit, en fin de compte, par un vol envers ceux qui ont faim et ne peuvent se nourrir, envers ceux qui ont froid et ne peuvent se vêtir. Ce monde en armes ne repose pas seulement sur l’argent. Il repose sur la sueur de ses travailleurs, le génie de ses scientifiques, les espoirs de ses enfants. »

Et juste avant de quitter ses fonctions en 1961, Eisenhower était si préoccupé par le pouvoir croissant de l’industrie de l’armement qu’il lança ce cri d’alarme : « Nous devons nous garder de l’entrée d’influences abusives dans les conseils de gouvernement, qu’elles soient désirées ou pas, émanant du complexe militaro-industriel. La menace de la montée désastreuse d’un pouvoir illégitime existe et va persister. » Cette menace n’a fait que se préciser au cours des dernières décennies. Il est grand temps pour nous de résister et de proclamer qu’il existe une meilleure façon d’employer notre richesse.

Pour terminer, je déclare que seul un mouvement international nous permettra de combattre efficacement les forces de l’oligarchie et de l’autoritarisme mondiaux. Un mouvement mobilisateur ayant une vision de partage des richesses, de sécurité et de dignité pour tous, un mouvement qui aborde les énormes inégalités. Pas seulement les inégalités des richesses, mais celles du pouvoir politique.

Un tel mouvement va devoir faire preuve de créativité et d’audace dans ses ambitions. Alors que l’axe totalitaire s’efforce d’anéantir l’ordre mondial de l’après-guerre, qu’ils voient comme un frein à leur accession au pouvoir et à la richesse, nous ne devons pas nous contenter de défendre l’ordre existant.

Bernie-Sanders_4Nous devons jeter un regard honnête sur cet ordre qui n’a pas su tenir nombre de ses promesses, et sur ces régimes totalitaires qui ont adroitement exploité ces échecs pour arriver à leurs fins. Nous avons là l’occasion de repenser un ordre mondial basé sur la solidarité humaine, sur la certitude que chacun d’entre nous sur cette planète détient sa part d’humanité, sur la volonté que nos enfants puissent avoir une vie saine, une bonne éducation, des métiers convenables ; qu’ils aient accès à l’eau potable, respirent un air pur et connaissent la paix. Il est de notre devoir de tendre la main à tous ceux qui, dans tous les coins du monde où l’on partage ces valeurs, se battent pour un monde meilleur.

Le totalitarisme veut accéder au pouvoir en encourageant la division et la haine. Nous encouragerons l’union et l’intégration.

En notre ère de richesse et de technologie triomphantes, donner à tout le monde une vie décente est à notre portée. Il est de notre devoir de tirer parti de l’humanité que nous avons en commun et de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à toutes les forces, gouvernements ou entreprises irresponsables, qui s’évertuent à nous diviser, à nous dresser les uns contre les autres. Nous savons bien que ces forces font front commun et dépassent les frontières. Nous devons faire de même.

Je vous remercie.

 

Noam Chomsky : « J’ai rencontré Lula, le prisonnier politique le plus important au monde »

Un article de Noam Chomsky (The Intercept)

https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/noam-chomsky-j-ai-rencontre-lula-le-prisonnier-politique-le-plus-important-au?fbclid=IwAR3SoYqmiosOc8qNehVeSR26HWDkRLGlrWF1miLnL8F7icZdNrllfTnFvyQ

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Fin septembre, accompagné de sa femme, Noam CHOMSKY (89 ans) est venu à la prison de Curitiba, capitale du Paraná, pour rendre visite à LULA, ancien président du Brésil. Alors qu’il était donné largement favori pour les élections, LULA a été condamné à une peine de 12 ans de prison pour corruption. Une peine qu’il conteste tout comme une grande partie des Brésiliens. Pour CHOMSKY, LULA est avant tout un prisonnier politique. Il dit pourquoi dans un article publié sur THE INTERCEPT. Nous vous en proposons une traduction :

« Ma femme Valeria et moi, nous venons de rendre visite à celui qui est sans doute le prisonnier politique le plus important de notre époque, d’une importance sans équivalent dans la politique internationale contemporaine. Ce prisonnier, c’est Luiz Inácio Lula da Silva – plus connu dans le monde sous le nom de « Lula » – condamné à la prison à vie et à l’isolement, sans accès à la presse et avec des visites limitées à un jour par semaine.

Le lendemain de notre visite, au nom de la liberté de la presse, un juge a autorisé le plus grand journal du pays, Folha de S. Paulo, à interviewer Lula. Mais un autre juge est aussitôt intervenu pour annuler cette décision, alors que les criminels les plus violents du pays – les chefs de milice et les trafiquants de drogue – sont régulièrement interviewés depuis leurs prisons. Pour le pouvoir brésilien, emprisonner Lula ne suffit pas : ils veulent s’assurer que la population, à la veille des élections, n’entende plus parler de lui. Ils semblent prêts à employer tous les moyens pour atteindre cet objectif.

Le juge qui a annulé la permission n’innovait pas. Avant lui, il y a eu le procureur qui a condamné Antonio Gramsci pendant le gouvernement fasciste de Mussolini en 1926, et qui déclarait : « nous devons empêcher son cerveau de fonctionner pendant 20 ans. »

Nous avons été rassurés, mais pas surpris, de constater qu’en dépit des conditions de détention éprouvantes et des erreurs judiciaires scandaleuses, Lula reste un homme très énergique, optimiste quant à l’avenir et plein d’idées pour faire dévier le Brésil de sa trajectoire désastreuse actuelle.

Il y a toujours des prétextes pour justifier un emprisonnement – parfois valables, parfois pas – mais il est souvent utile d’en déterminer les causes réelles. C’est le cas en l’espèce. L’accusation principale portée contre Lula est basée sur les dépositions d’hommes d’affaires condamnés pour corruption dans le cadre d’un plaider-coupable. On aurait offert à Lula un appartement dans lequel il n’a jamais vécu.

Le crime présumé est parfaitement minime au regard des standards de corruptions brésiliens – et il y a à dire sur ce sujet, sur lequel je reviendrai. La peine est tellement disproportionnée par rapport au crime supposé qu’il est légitime d’en chercher les vraies raisons. Il n’est pas difficile d’en trouver. Le Brésil fait face à des élections d’une importance cruciale pour son avenir. Lula est de loin le candidat le plus populaire et remporterait facilement une élection équitable, ce qui n’est pas pour plaire à la ploutocratie.

Bien qu’il ait mené pendant son mandat des politiques conçues pour s’adapter aux préoccupations de la finance nationale et internationale, Lula reste méprisé par les élites, en partie sans doute à cause de ses politiques sociales et des prestations pour les défavorisés – même si d’autres facteurs semblent jouer un rôle : avant tout, la simple haine de classe. Comment un travailleur pauvre, qui n’a pas fait d’études supérieures, et qui ne parle même pas un portugais correct peut-il être autorisé à diriger notre pays ?

Alors qu’il était au pouvoir, Lula était toléré par les puissances occidentales, malgré quelques réserves. Mais son succès dans la propulsion du Brésil au centre de la scène mondiale n’a pas soulevé l’enthousiasme. Avec son ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, ils commençaient à réaliser les prédictions d’il y a un siècle selon lesquelles le Brésil allait devenir « le colosse du Sud ». Ainsi, certaines de leurs initiatives ont été sévèrement condamnées, notamment les mesures qu’ils ont prises en 2010, en coordination avec la Turquie, pour résoudre le conflit au sujet du programme nucléaire iranien, contre la volonté affirmée des États-Unis de diriger l’événement. Plus généralement, le rôle de premier plan joué par le Brésil dans la promotion de puissances non alignées sur les Occidentaux, en Amérique latine et au-delà, n’a pas été bien reçu par ceux qui ont l’habitude de dominer le monde.

Lula étant interdit de participer à l’élection, il y a un grand risque pour que le favori de la droite, Jair Bolsonaro, soit élu à la présidence et accentue la politique durement réactionnaire du président Michel Temer, qui a remplacé Dilma Rousseff après qu’elle a été destituée pour des motifs ridicules, au cours du précédent épisode du « coup d’État en douceur » en train de se jouer dans le plus important pays d’Amérique Latine.

Bolsonaro se présente comme un autoritaire dur et brutal et comme un admirateur de la dictature militaire, qui va rétablir « l’ordre ». Une partie de son succès vient de ce qu’il se fait passer pour un homme nouveau qui démantèlera l’establishment politique corrompu, que de nombreux Brésiliens méprisent pour de bonnes raisons. Une situation locale comparable aux réactions vues partout dans le monde contre les dégâts provoqués par l’offensive néolibérale de la vieille génération.

Bolsonaro affirme qu’il ne connaît rien à l’économie, laissant ce domaine à l’économiste Paulo Guedes, un ultralibéral, produit de l’École de Chicago. Guedes est clair et explicite sur sa solution aux problèmes du Brésil : « tout privatiser », soit l’ensemble de l’infrastructure nationale, afin de rembourser la dette des prédateurs qui saignent à blanc le pays. Littéralement tout privatiser, de façon à être bien certain que le pays périclite complètement et devienne le jouet des institutions financières dominantes et de la classe la plus fortunée. Guedes a travaillé pendant un certain temps au Chili sous la dictature de Pinochet, il est donc peut-être utile de rappeler les résultats de la première expérience de ce néolibéralisme de Chicago.

L’expérience, initiée après le coup d’État militaire de 1973 qui avait préparé le terrain par la terreur et la torture, s’est déroulée dans des conditions quasi optimales. Il ne pouvait y avoir de dissidence – la Villa Grimaldi et ses équivalents s’en sont bien occupés. L’expérimentation était supervisée par les superstars de l’économie de Chicago. Elle a bénéficié d’un énorme soutien de la part des États-Unis, du monde des affaires et des institutions financières internationales. Et les planificateurs économiques ont eu la sagesse de ne pas interférer dans les affaires de l’entreprise Codelco, la plus grande société minière de cuivre au monde, une entreprise publique hautement efficace, qui a ainsi pu fournir une base solide à l’économie de Pinochet.

Pendant quelques années, cette expérience fut largement saluée ; puis le silence s’est installé. Malgré les conditions presque parfaites, en 1982, les « Chicago boys » avaient réussi à faire s’effondrer l’économie. L’État a dû en reprendre en charge une grande partie, plus encore que pendant les années Allende. Des plaisantins ont appelé ça « la route de Chicago vers le socialisme ». L’économie, en grande partie remise aux mains des dirigeants antérieurs, a réémergé, non sans séquelles persistantes de la catastrophe dans les systèmes éducatifs, sociaux, et ailleurs.

Pour en revenir aux préconisations de Bolsonaro-Guedes pour fragiliser le Brésil, il est important de garder à l’esprit la puissance écrasante de la finance dans l’économie politique brésilienne. L’économiste brésilien Ladislau Dowbor rapporte, dans son ouvrage A era do capital improdutivo(« Une ère de capital improductif »), que lorsque l’économie brésilienne est entrée en récession en 2014, les grandes banques ont accru leurs profits de 25 à 30 %, « une dynamique dans laquelle plus les banques font des bénéfices, plus l’économie stagne » puisque « les intermédiaires financiers n’alimentent pas la production, ils la ponctionnent ».

En outre, poursuit M. Dowbor, « après 2014, le PIB a fortement chuté alors que les intérêts et les bénéfices des intermédiaires financiers ont augmenté de 20 à 30 % par an », une caractéristique structurelle d’un système financier qui « ne sert pas l’économie, mais est servi par elle. Il s’agit d’une productivité nette négative. La machine financière vit aux dépens de l’économie réelle. »

Le phénomène est mondial. Joseph Stiglitz résume la situation simplement : « alors qu’auparavant la finance était un mécanisme permettant d’injecter de l’argent dans les entreprises, aujourd’hui elle fonctionne pour en retirer de l’argent ». C’est l’un des profonds renversements de la politique socio-économique dont est responsable l’assaut néolibéral ; il est également responsable de la forte concentration de la richesse entre les mains d’un petit nombre alors que la majorité stagne, de la diminution des prestations sociales, et de l’affaiblissement de la démocratie, fragilisée par les institutions financières prédatrices. Il y a là les principales sources du ressentiment, de la colère et du mépris à l’égard des institutions gouvernementales qui balayent une grande partie du monde, et souvent appelé – à tort – « populisme ».

C’est l’avenir programmé par la ploutocratie et ses candidats. Un avenir qui serait compromis par un nouveau mandat à la présidence de Lula. Il répondait certes aux exigences des institutions financières et du monde des affaires en général, mais pas suffisamment pour notre époque de capitalisme sauvage.

On pourrait s’attarder un instant sur ce qui s’est passé au Brésil pendant les années Lula – « la décennie d’or », selon les termes de la Banque mondiale en mai 2016 [1]. Au cours de ces années, l’étude de la banque rapporte :

« Les progrès socio-économiques du Brésil ont été remarquables et mondialement reconnus. À partir de 2003 [début du mandat de Lula], le pays est reconnu pour son succès dans la réduction de la pauvreté et des inégalités et pour sa capacité à créer des emplois. Des politiques novatrices et efficaces visant à réduire la pauvreté et à assurer l’intégration de groupes qui auparavant étaient exclus ont sorti des millions de personnes de la pauvreté. »

Et plus encore :

« Le Brésil a également assumé des responsabilités mondiales. Il a réussi à poursuivre sa prospérité économique tout en protégeant son patrimoine naturel unique. Le Brésil est devenu l’un des plus importants donateurs émergents, avec des engagements importants, en particulier en Afrique subsaharienne, et un acteur majeur dans les négociations internationales sur le climat. La trajectoire de développement du Brésil au cours de la dernière décennie a montré qu’une croissance fondée sur une prospérité partagée, mais équilibrée dans le respect de l’environnement, est possible. Les Brésiliens sont fiers, à juste titre, de ces réalisations saluées sur la scène internationale. »

Du moins certains Brésiliens, pas ceux qui détiennent le pouvoir économique.

Le rapport de la Banque mondiale rejette le point de vue répandu selon lequel les progrès substantiels étaient « une illusion, créée par le boom des produits de base, mais insoutenable dans l’environnement international actuel, moins clément ». La Banque mondiale répond à cette affirmation par un « non » ferme et catégorique : « il n’y a aucune raison pour que ces gains socio-économiques récents soient effacés ; en réalité, ils pourraient bien être amplifiés avec de bonnes politiques. »

Les bonnes politiques devraient comprendre des réformes radicales du cadre institutionnel hérité de la présidence Cardoso, qui a été maintenu pendant les années Lula-Dilma, satisfaisant ainsi les exigences de la communauté financière, notamment une faible imposition des riches et des taux d’intérêt exorbitants, ce qui a conduit à l’augmentation de grandes fortunes pour quelques-uns, tout en attirant les capitaux vers la finance au détriment des investissements productifs. La ploutocratie et le monopole médiatique accusent les politiques sociales d’assécher l’économie, mais dans les faits, les études économiques montrent que l’effet multiplicateur de l’aide financière aux pauvres a stimulé l’économie alors que ce sont les revenus financiers produits par les taux d’intérêt usuraires et autres cadeaux à la finance qui ont provoqué la véritable crise de 2013 – une crise que « les bonnes politiques » auraient permis de surmonter.

L’éminent économiste brésilien Luiz Carlos Bresser-Pereira, ancien ministre des Finances, décrit succinctement le déterminant majeur de la crise en cours : « il n’y a pas de raison économique » pour justifier le blocage des dépenses publiques tout en maintenant les taux d’intérêt à un niveau élevé ; « la cause fondamentale des taux élevés au Brésil, c’est le fait des prêteurs et des financiers » avec ses conséquences dramatiques, appuyé par le corps législatif (élu avec le soutien financier des entreprises) et le monopole des médias qui relaient essentiellement la voix des intérêts privés.

Dowbor montre que tout au long de l’histoire moderne du Brésil, les remises en question du cadre institutionnel ont conduit à des coups d’État, « à commencer par le renvoi et le suicide de Vargas [en 1954] et le putsch de 1964 » (fermement soutenu par Washington). Il y a de bonnes raisons de penser que la même chose s’est produite pendant le « coup d’État en douceur » en cours depuis 2013. Cette campagne des élites traditionnelles, aujourd’hui concentrées dans le secteur financier et servie par des médias qu’ils possèdent, a connu une accélération en 2013, lorsque Dilma Rousseff a cherché à ramener les taux d’intérêt extravagants à un niveau raisonnable, menaçant ainsi de tarir le torrent d’argent facile dont profitait la minorité qui pouvait se permettre de jouer sur les marchés financiers.

La campagne actuelle visant à préserver le cadre institutionnel et à revenir sur les acquis de « la décennie glorieuse » exploite la corruption à laquelle le Parti des travailleurs de Lula, le PT, a participé. La corruption est bien réelle, et grave, même si le fait de diaboliser le PT est une pure instrumentalisation, en regard des écarts de conduite de ses accusateurs. Et comme nous l’avons déjà mentionné, les accusations portées contre Lula, même si l’on devait lui en reconnaître les torts, ne peuvent être prises au sérieux pour justifier la peine qui lui a été infligée dans le but de l’exclure du système politique. Tout cela fait de lui l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période actuelle.

La réaction récurrente des élites face aux menaces qui pèsent sur le cadre institutionnel de l’économie sociopolitique au Brésil trouve son équivalent dans la riposte internationale contre les remises en cause, par le monde en développement, du système néocolonial hérité de siècles de dévastations impérialistes occidentales. Dans les années 1950, dans les premiers jours de la décolonisation, le mouvement des pays non-alignés a cherché à faire son entrée dans les affaires mondiales. Il a été rapidement remis à sa place par les puissances occidentales. En témoigne dramatiquement l’assassinat du leader congolais, très prometteur, Patrice Lumumba, par les dirigeants historiques belges (devançant la CIA). Ce crime et les violences qui ont suivi ont mis fin aux espoirs de ce qui devrait être l’un des pays les plus riches du monde, mais qui reste « l’horreur ! l’horreur ! » avec la collaboration des tortionnaires historiques de l’Afrique.

Néanmoins, les voix gênantes des victimes historiques ne cessaient de s’élever. Dans les années 1960 et 1970, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, avec le concours important d’économistes brésiliens, a présenté des plans pour un Nouvel Ordre Économique International, dans lequel les préoccupations des « sociétés en développement » – la grande majorité de la population mondiale – auraient été examinées. Une initiative rapidement écrasée par la régression néolibérale.

Quelques années plus tard, au sein de l’UNESCO, les pays du Sud ont appelé à un nouvel ordre international de l’information qui ouvrirait le système mondial des médias et de la communication à des acteurs extérieurs au monopole occidental. Cette initiative a déchaîné une riposte extrêmement violente qui a traversé tout le spectre politique, avec des mensonges éhontés et des accusations ridicules, et qui finalement a entraîné le retrait du président américain Ronald Reagan, sous de faux prétextes, de l’UNESCO. Tout cela a été dévoilé dans une étude accablante (donc peu lue) des spécialistes des médias William Preston, Edward S. Herman et Herbert Schiller [2].

L’étude menée en 1993 par le South Centre, qui montrait que l’hémorragie de capitaux depuis les pays pauvres vers les pays riches s’était accompagnée d’exportations de capitaux vers le FMI et la Banque mondiale, qui sont désormais « bénéficiaires nets des ressources des pays en développement », a également été soigneusement passée sous silence. De même que la déclaration du premier sommet du Sud, qui avait rassemblé 133 États en 2000, en réponse à l’enthousiasme de l’Occident pour sa nouvelle doctrine d’« intervention humanitaire ». Aux yeux des pays du Sud, « le soi-disant droit d’intervention humanitaire » est une nouvelle forme d’impérialisme, « qui n’a aucun fondement juridique dans la Charte des Nations unies ni dans les principes généraux du droit international ».

Sans surprise, les puissants n’apprécient guère les remises en cause, et disposent de nombreux moyens pour y répliquer ou pour les réduire au silence.

Il y aurait beaucoup à dire sur la corruption endémique de la politique latino-américaine, souvent solennellement condamnée par l’Occident. Il est vrai, c’est un fléau, qui ne devrait pas être toléré. Mais elle n’est pas limitée aux « pays en voie de développement ». Par exemple, ce n’est pas une petite aberration que dans nos pays, les gigantesques banques reçoivent des amendes de dizaines de milliards de dollars (JPMorgan Chase, Bank of America, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Citigroup) à l’issue d’accords négociés à l’amiable, mais que personne ne soit légalement coupable de ces activités criminelles, qui détruisent pourtant des millions de vies. Remarquant que « les multinationales américaines avaient de plus en plus de difficultés à ne pas basculer dans l’illégalité », l’hebdomadaire londonien The Economist du 30 août 2014 rapportait que 2 163 condamnations d’entreprise avaient été comptabilisées entre 2000 et 2014 – et ces multinationales sont nombreuses à Londres et sur le continent européen [3].

La corruption couvre tout un registre, depuis les énormités qu’on vient de voir jusqu’aux plus petites mesquineries. Le vol des salaires, une épidémie aux États-Unis, en donne un exemple particulièrement ordinaire et instructif. On estime que les deux tiers des travailleurs à bas salaire sont volés sur leur rémunération chaque semaine, tandis que les trois quarts se voient voler tout ou partie de leur rémunération pour les heures supplémentaires. Les sommes ainsi volées chaque année sur les salaires des employés excèdent la somme des vols commis dans les banques, les stations-service et les commerces de proximité. Et pourtant, presque aucune action coercitive n’est engagée sur ce point. Le maintien de cette impunité revêt une importance cruciale pour le monde des affaires, à tel point qu’il est une des priorités du principal lobby entrepreneurial, le American Legislative Exchange Council (ALEC), qui bénéficie des largesses financières des entreprises.

La tâche principale de l’ALEC est d’élaborer un cadre législatif pour les États. Un but facile puisque, d’une part, les législateurs sont financés par les entreprises et, d’autre part, les médias s’intéressent peu au sujet. Des programmes méthodiques et intenses soutenus par l’ALEC sont donc capables de faire évoluer les contours de la politique d’un pays, sans préavis, ce qui constitue une attaque souterraine contre la démocratie mais avec des effets importants. Et l’une de leurs initiatives législatives consiste à faire en sorte que les vols de salaires ne soient pas soumis à des contrôles ni à l’application de la loi.

Mais la corruption, qui est un crime, qu’elle soit massive ou minime, n’est que la partie émergée de l’iceberg. La corruption la plus grave est légale. Par exemple, le recours aux paradis fiscaux draine environ un quart, voire davantage, des 80 000 milliards de dollars de l’économie mondiale, créant un système économique indépendant exempt de surveillance et de réglementation, un refuge pour toutes sortes d’activités criminelles, ainsi que pour les impôts qu’on ne veut pas payer. Il n’est pas non plus techniquement illégal pour Amazon, qui vient de devenir la deuxième société à dépasser les 1 000 milliards de dollars de valeur, de bénéficier d’allègements fiscaux sur les ventes. Ou que l’entreprise utilise environ 2 % de l’électricité américaine à des tarifs très préférentiels, conformément à « une longue tradition américaine de transfert des coûts depuis les entreprises vers les plus démunis, qui consacrent déjà aux factures des services publics, en proportion de leurs revenus, environ trois fois plus que ne le font les ménages aisés », comme le rapporte la presse économique [4].

Il y a une liste infinie d’autres exemples.

Un autre exemple important, c’est l’achat des voix lors des élections, un sujet qui a été étudié en profondeur, en particulier par le politologue Thomas Ferguson. Ses recherches, ainsi que celles de ses collègues, ont montré que l’éligibilité du Congrès et de l’exécutif est prévisible avec une précision remarquable à partir de la variable unique des dépenses électorales, une tendance très forte qui remonte loin dans l’histoire politique américaine et qui s’étend jusqu’aux élections de 2016 [5]. La corruption latino-américaine est considérée comme un fléau, alors que la transformation de la démocratie formelle en un instrument entre les mains de la fortune privée est parfaitement légale.

Bien sûr, ce n’est pas que l’interférence dans les élections ne soit plus à l’ordre du jour. Au contraire, l’ingérence présumée de la Russie dans les élections de 2016 est un sujet majeur de l’époque, un sujet d’enquêtes acharnées et de commentaires endiablés. En revanche, le rôle écrasant du monde de l’entreprise et des fortunes privées dans la corruption des élections de 2016, selon une tradition qui remonte à plus d’un siècle, est à peine reconnu. Après tout, il est parfaitement légal, il est même approuvé et renforcé par les décisions de la Cour suprême la plus réactionnaire de mémoire d’homme.

L’achat d’élections n’est pas la pire des interventions des entreprises dans la démocratie américaine immaculée, souillée par les hackers russes (avec des résultats indétectables). Les dépenses de campagne atteignent des sommets, mais elles sont éclipsées par le lobbying, qui représenterait environ 10 fois ces dépenses – un fléau qui s’est rapidement aggravé dès les premiers jours de la régression néolibérale. Ses effets sur la législation sont considérables, le lobbyiste allant jusqu’à la rédaction littérale des lois, alors que le parlementaire – qui signe le projet de loi – est quelque part ailleurs, occupé à collecter des fonds pour la prochaine campagne électorale.

La corruption est effectivement un fléau au Brésil et en Amérique latine en général, mais ils restent des petits joueurs.

Tout cela nous ramène à la prison, où l’un des prisonniers politiques les plus importants de la période est maintenu en isolement pour que le « coup d’État en douceur » au Brésil puisse se poursuivre, avec des conséquences certaines qui seront sévères pour la société brésilienne, et pour le monde entier, étant donné le rôle potentiel du Brésil.

Tout cela peut continuer, à une condition, que ce qui se passe continue d’être toléré. »

 

Le Che et l’économie mondiale par Rémy Herrera

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