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R. Luxemburg : Grève de masse, parti et syndicat

Rosa Luxemburg

rosa luxembourg et clara zetkin.

le 15 janvier nous allons célébrer l’assassinat de Rosa Luxembourg, il est intéressant dans le contexte actuel de voir comment elle pose à la lumière de la Révolution russe la question de la grève. (note de Danielle Bleitrach)

Presque tous les écrits et les déclarations du socialisme international traitant de la question de la grève générale datent de l’époque antérieure à la révolution russe, où fut expérimenté pour la première fois dans l’histoire, sur une large échelle, ce moyen de lutte. Cela explique pourquoi ces écrits ont pour la plupart vieilli. Ils s’inspirent d’une conception identique à celle d’Engels, qui, en 1873, critiquant Bakounine et sa manie de fabriquer artificiellement la révolution en Espagne, écrivait :

« La grève générale est, dans le programme de Bakounine, le levier qui sert à déclencher la révolution sociale. Un beau matin tous les ouvriers de toutes les entreprises d’un pays ou même du monde entier abandonnent le travail, obligeant ainsi, en quatre semaines tout au plus, les classes possédantes soit à capituler, soit à attaquer les ouvriers, si bien que ceux-ci auraient le droit de se défendre, et par la même occasion d’abattre la vieille société tout entière. Cette suggestion est bien loin d’être une nouveauté : des socialistes français et à leur suite des socialistes belges, ont, depuis 1848, souvent enfourché ce cheval de bataille qui, à l’origine, est de race anglaise. Au cours du développement rapide et vigoureux du chartisme parmi les ouvriers anglais, à la suite de la crise de 1837, on prêchait dès 1839, le « saint mois », la suspension du travail à l’échelle de la nation [1], et cette idée avait trouvé un tel écho que les ouvriers du nord de l’Angleterre tentèrent en juillet 1842 de la mettre en pratique. Le Congrès des Alliancistes à Genève, le 1° septembre 1873, mit également à l’ordre du jour la grève générale. Simplement tout le monde admettait qu’il fallait pour la faire que la classe ouvrière soit entièrement organisée et qu’elle ait des fonds de réserve. C’est là précisément que le bât blesse. D’une part les gouvernements, surtout si on les encourage par l’abstention politique, ne laisseront jamais arriver à ce stade ni l’organisation ni la trésorerie des ouvriers; et d’autre part les événements politiques et les interventions des classes dominantes amèneront l’affranchissement des travailleurs bien avant que le prolétariat ne parvienne à se donner cette organisation idéale et ce fonds de réserve gigantesque. Par ailleurs, s’il les possédait, il n’aurait pas besoin du détour de la grève générale pour parvenir à son but [2]”.

C’est sur une telle argumentation que se fonda dans les années suivantes l’attitude de la social-démocratie internationale à l’égard de la grève de masse. Elle est dirigée contre la théorie anarchiste de la grève générale qui oppose la grève générale, facteur de déclenchement de la révolution sociale, à la lutte politique quotidienne de la classe ouvrière. Elle tient tout entière dans ce dilemme simple : ou bien le prolétariat dans son ensemble ne possède pas encore d’organisation ni de fonds considérables – et alors il ne peut réaliser la grève générale – ou bien il est déjà assez puissamment organisé – et alors il n’a pas besoin de la grève générale. Cette argumentation est, à vrai dire, si simple et si inattaquable à première vue, que pendant un quart de siècle elle a rendu d’immenses services au mouvement ouvrier moderne, soit pour combattre au nom de la logique les chimères anarchistes, soit pour aider à porter l’idée de la lutte politique dans les couches les plus profondes de la classe ouvrière. Les progrès immenses du mouvement ouvrier dans tous les pays modernes au cours des vingt-cinq dernières années vérifient de la manière la plus éclatante la tactique de la lutte politique préconisée par Marx et Engels, par opposition au bakouninisme : la social-démocratie allemande dans sa puissance actuelle, sa situation à l’avant-garde de tout mouvement ouvrier international est, pour une très grosse part, le produit direct de l’application conséquente et rigoureuse de cette tactique.

Aujourd’hui la révolution russe a soumis cette argumentation à une révision fondamentale; elle a, pour la première fois, dans l’histoire des luttes de classe, permis une réalisation grandiose de l’idée de la grève de masse et même – nous l’expliquerons plus en détail – de la grève générale, inaugurant ainsi une époque nouvelle dans l’évolution du mouvement ouvrier.

Il ne faut certes pas conclure que Marx et Engels ont soutenu à tort la tactique de la lutte politique ou que leur critique de l’anarchisme est fausse. Tout au contraire, ce sont les mêmes raisonnements, les mêmes méthodes dont s’inspire la tactique de Marx et d’Engels et qui fondent encore aujourd’hui la pratique de la social-démocratie allemande, et qui dans la révolution russe ont produit de nouveaux éléments et de nouvelles conditions de la lutte de classe.

La révolution russe, cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l’anarchisme, mais encore aboutit à une liquidation historique de l’anarchisme. On pourrait penser que le règne exclusif du parlementarisme sur une aussi longue période expliquait peut-être l’existence végétative à laquelle l’essor puissant de la social-démocratie allemande condamnait cette tendance. On pouvait certes supposer que le mouvement orienté tout entier vers « l’offensive » et « l’action directe » que la « tendance révolutionnaire » au sens le plus brutal de levée de fourches était simplement mis en sommeil par le train-train de la routine parlementaire, prêt à se réveiller dès le retour d’une période de lutte ouverte, dans une révolution de rue, et à déployer alors sa force interne.

La Russie surtout semblait particulièrement faite pour servir de champ d’expériences aux exploits de l’anarchisme. Un pays où le prolétariat n’avait absolument aucun droit politique et ne possédait qu’une organisation extrêmement faible, un mélange sans cohérence de populations aux intérêts très divers se traversant et s’entrecroisant; le faible niveau de culture où végétait la grande masse de la population, la brutalité la plus extrême employée par le régime régnant, tout cela devait concourir à donner à l’anarchisme une puissance soudaine même si elle devait être éphémère. En fin de compte, la Russie n’était-elle pas historiquement le berceau de l’anarchisme ? Pourtant la patrie de Bakounine devait devenir le tombeau de sa doctrine. Non seulement en Russie ce ne sont pas les anarchistes qui se sont trouvés ou se trouvent à la tête du mouvement de grèves de masse, non seulement la direction politique de l’action révolutionnaire ainsi que la grève de masse sont entièrement aux mains des organisations social-démocrates, dénoncées avec acharnement par les anarchistes comme « un parti bourgeois » – ou aux mains d’organisations plus ou moins influencées par la social-démocratie ou proches d’elle comme le parti terroriste des « Socialistes Révolutionnaires [3] », mais l’anarchisme est absolument inexistant dans la révolution russe comme tendance politique sérieuse. On note seulement à Bialystok, petite ville de Lituanie où la situation est particulièrement difficile, où les ouvriers ont les origines nationales les plus diverses, où la petite industrie est très éparpillée, où le niveau du prolétariat est très bas, parmi les six ou sept groupements révolutionnaires différents une poignée d’« anarchistes » ou soi-disant tels qui entretiennent de toutes leurs forces la confusion et le désarroi de la classe ouvrière. On peut aussi observer à Moscou et peut-être dans deux ou trois villes une poignée de gens de cette espèce. Mais à part ces quelques groupes « révolutionnaires », quel est le rôle propre joué par l’anarchisme dans la révolution russe ? Il est devenu l’enseigne de voleurs et de pillards vulgaires; c’est sous la raison sociale de « l’anarcho-communisme » qu’ont été commis une grande partie de ces innombrables vols et brigandages chez des particuliers qui, dans chaque période de dépression, de reflux momentané de la révolution, font rage. L’anarchisme dans la révolution russe n’est pas la théorie du prolétariat militant mais l’enseigne idéologique du Lumpenproletariat contre-révolutionnaire grondant comme une bande de requins dans le sillage du navire de guerre de la révolution. Et c’est ainsi sans doute que finit la carrière historique de l’anarchisme.

D’un autre côté la grève de masse a été pratiquée en Russie non pas dans la perspective d’un passage brusque à la révolution, comme un coup de théâtre qui permettrait de faire l’économie de la lutte politique de la classe ouvrière et en particulier du parlementarisme, mais comme le moyen de créer d’abord pour le prolétariat les conditions de la lutte politique quotidienne et en particulier du parlementarisme. En Russie la population laborieuse et, à la tête de celle-ci, le prolétariat mènent la lutte révolutionnaire en se servant des grèves de masse comme de l’arme la plus efficace en vue très précisément de conquérir ces mêmes droits et conditions politiques dont, les premiers, Marx et Engels ont démontré la nécessité et l’importance dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, et dont ils se sont fait les champions au sein de l’Internationale, les opposant à l’anarchisme. Ainsi la dialectique de l’histoire, le fondement de roc sur lequel s’appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l’anarchisme auquel l’idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même; en revanche la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l’action politique du prolétariat, apparaît aujourd’hui comme l’arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques. S’il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l’ancien point de vue marxiste à l’égard de la grève de masse, pourtant seuls le marxisme, ses méthodes et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme. « La femme aimée du Maure ne peut mourir que de la main du Maure [4] ».


Notes

[1] Voir Engels, La situation des classes laborieuses en Angleterre.

[2] Frédéric Engels : Die Bakunisten an der Arbeit, dans le recueil d’articles intitulé : internationales aus dem Volksstaat, page 20.

[3] Le parti social-révolutionnaire, créé en 1900 par Tchernov. Héritier du socialisme traditionnel russe, il préconisait la collectivisation du sol dans le cadre du moi. Il employait volontiers des méthodes terroristes (assassinat de trois ministres de l’Intérieur et du grand-duc Serge en 1905).

[4] Allusion à l’Othello de Shakespeare.


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Les 10 stratégies de manipulation de masse, selon Noam Chomsky

un grand classique qu’il est bon de relire souvent …

 11 avril 2018

Noam Chomsky est l’un des intellectuels les plus respectés au monde. Ce penseur américain a été considéré comme le plus important de l’époque contemporaine par le New York Times. L’une de ses principales contributions est d’avoir proposé et analysé les stratégies de manipulation de masse qui existent aujourd’hui dans le monde.

Noam Chomsky est connu en tant que linguiste, mais également comme philosophe et politologue. Il est par ailleurs devenu l’un des principaux activistes des causes libertaires. Ses écrits ont circulé dans le monde entier et ne cessent de surprendre les lecteurs.

« Comment se fait-il que nous disposions d’autant d’informations, mais nous sachions si peu ? »

-Noam Chomsky-

Chomsky a élaboré un texte didactique dans lequel il synthétise les stratégies de manipulation de masse. Ses réflexions sur ce sujet sont profondes et complexes. Cependant, à des fins didactiques, il en fit un résumé dans des principes simples et accessibles à tous.

1. La distraction, l’une des stratégies de manipulation de masse

Selon Chomsky, la plus récurrente des stratégies de manipulation de masse est la distraction. Il s’agit essentiellement de diriger l’attention du public vers des sujets non pertinents ou banals. De cette façon, ils gardent l’esprit des individus occupé.

stratégies de manipulation de masse

Ils submergent la population d’informations afin de distraire les personnes. Il est par exemple donné une haute importance aux événements sportifs. Il en va de même pour les spectacles, les curiosités, etc. Cela à pour conséquence que les personnes perdent de vue leurs problèmes .

2. Problème – Réaction – Solution

Le pouvoir cesse parfois délibérément de traiter ou traite de manière déficiente certaines réalités. Ils présentent les choses aux citoyens comme un problème exigeant une solution externe. Ils proposent eux-mêmes la solution.

Il s’agit de l’une des stratégies de manipulation de masse destinée à prendre des décisions impopulaires. Par exemple, lorsqu’ils veulent privatiser une entreprise publique et diminuer intentionnellement ses services. En fin de compte, cela permet de justifier la vente.

3. La gradualité

Il s’agit d’une autre de ces stratégies de manipulation de masse destinées à introduire des mesures que les personnes n’accepteraient généralement pas. Elle consiste à les appliquer peu à peu, de manière à les rendre pratiquement imperceptibles .

C’est ce qui s’est passé, par exemple, avec la réduction des droits du travail. Des mesures ou des formes de travail ont été mises en oeuvre dans différentes sociétés, lesquelles ont fini par présenter comme normal le fait qu’un employé ne bénéficie d’aucune garantie de sécurité sociale.

4. Différer

Cette stratégie consiste à faire croire aux citoyens qu’une mesure est temporairement préjudiciable, mais qu’à l’avenir elle peut apporter de grands bénéfices à l’ensemble de la société et, bien évidemment, aux individus.

stratégies de manipulation de masse

L’objectif est que les personnes s’habituent à la mesure et ne la rejettent pas, en pensant au supposé progrès qu’elle apportera demain. Lorsque se présente le moment de faire passer la mesure, l’effet de la « normalisation » a déjà fonctionné et les personnes ne protestent pas alors même que les avantages promis n’arrivent pas.

5. Infantiliser le public

Beaucoup de messages télévisés, en particulier publicitéstendent à parler au public comme s’ils s’agissait d’enfants. Ils utilisent des gestes, des mots et des attitudes qui sont conciliants et imprégnés d’une certaine naïveté.

L’objectif est de surmonter les résistances des individus. Il s’agit de l’une des stratégies de manipulation de masse qui cherche à neutraliser le sens critique de la population. Les politiciens emploient également ces tactiques, se montrant parfois comme des figures paternelles.

6. Recourir aux émotions

Les messages qui sont conçus à partir du pouvoir n’ont pas pour objectif l’esprit critique des individus. Ce qu’ils cherchent principalement est de générer des émotions et atteindre l’inconscient des individus. Par conséquent, beaucoup de ces messages sont remplis d’émotivité.

Le but de ceci est de créer une sorte de « court-circuit » avec la part la plus rationnelle de l’individu. Le contenu global du message est capturé grâce aux émotions, non ses éléments spécifiques. La capacité critique s’en trouve dès lors neutralisée.

7. Créer des publics ignorants

Garder les personnes dans l’ignorance est l’un des objectifs du pouvoir. L’ignorance signifie ne pas donner aux personnes les outils nécessaires pour qu’elles puissent analyser la réalité par elles-mêmes. Leur présenter des données anecdotiques, mais ne pas les laisser connaître les structures internes des faits.

stratégies de manipulation de masse

Maintenir dans l’ignorance permet également de ne pas mettre l’accent sur l’éducation. Favoriser un large fossé entre la qualité de l’éducation privée et l’éducation publique. Endormir la curiosité pour le savoir et accorder peu de valeur aux produits de l’intelligence.

8. Promouvoir des publics complaisants

La plupart des modes et des tendances ne sont pas créées spontanément. Elles sont presque toujours induites et promues à partir d’un centre de pouvoir qui exerce son influence pour créer des vagues massives de goûts, d’intérêts ou d’opinions.

Les médias promeuvent généralement certaines modes et tendances, la plupart d’entre elles tournant autour de modes de vie ridicules, superflus ou même stupides. Ils persuadent les personnes que se comporter de telle manière est « ce qui est à la mode ».

9. Renforcement de l’auto-culpabilité

Une autre stratégie de manipulation de masse consiste à faire croire aux individus qu’ils sont seuls responsables de leurs problèmes. Toute chose négative qui leur arrive ne dépend que d’eux-mêmes. Ils sont dès lors amenés à croire que l’environnement est parfait et que si une défaillance se produit, elle est de la responsabilité de l’individu.

Par conséquent, les personnes finissent par essayer de s’intégrer dans leur environnement et par se sentir coupables de ne pas y parvenir complètement. Elles déplacent l’indignation que le système pourrait leur causer vers une culpabilisation permanente d’elles-mêmes .

10. Une connaissance approfondie de l’être humain

Au cours des dernières décennies, la science a réussi à collecter une quantité impressionnante de connaissances sur la biologie et la psychologie des êtres humains. Cependant, tout ce patrimoine n’est pas accessible à plupart des personnes.

stratégies de manipulation de masse

Seul un minimum d’informations est disponible pour le public. Pendant ce temps, les élites disposent de toutes ces connaissances et les utilisent à leur convenance. Une fois de plus, il devient clair que l’ignorance facilite l’action du pouvoir sur la société.

Toutes ces stratégies de manipulation de masse visent à maintenir le monde comme il convient aux plus puissants. Bloquer la capacité critique et l’autonomie de la plupart des personnes. Cependant, il dépend également de nous de nous laisser manipuler passivement, ou d’offrir une résistance autant que faire se peut.

 
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Publié par le janvier 7, 2020 dans medias, textes importants

 

Monika Karbowska: compte-rendu de la comparution d’Assange le 19 et 20 décembre

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Chers Ami/es

Avec mes voeux pour une Année 2020 de Liberté et de Justice et de Victoire de nos luttes, je vous envoie mon article compte rendu des audiences de Julian Assange le 19 et 20 décembre.

Le 19 décembre Julian Assange a comparu en video extrêmement affaibli, les craintes qu’il meurt avant son procès final sont très grandes.

http://www.defenddemocracy.press/french-activism-luttes-intenses-et-audience-fantome-a-la-westminster-magistrate-court-julian-assange-comparait-le-19-et-le-20-decembre/

Le 20 il a comparu physiquement à la cour, les actions militantes étaient très fortes, mais alors même qu’il était témoin ou victime dans ce procès, la cour a décrété un huis clos. La lutte pour pouvoir le voir a été intense.

Je vous envoie cet article critique sur l’inaction de ses avocats.

https://blogs.mediapart.fr/edition/liberez-assange-ethiques-et-medias/article/261219/assange-torture-gareth-peirce-detourne-le-regard

La version anglaise de mon article a été faite et publié par les camarades du groupe Class Conscious d’Australie et de Nouvelle Zélande. Ce travail commun est une très bonne chose.

http://www.defenddemocracy.press/french-activism-luttes-intenses-et-audience-fantome-a-la-westminster-magistrate-court-julian-assange-com

https://iriscafe.net/french-activism-intense-struggles-and-ghost-hearings-at-the-westminster-magistrate-court-2/parait-le-19-et-le-20-decembre/Si vous voulez diffuser et publier mes articles, n’hésitez pas.

Prochaines audiences le 14 et 23 janvier. Fin du procès le 24 février. Venez si vous pouvez. La présence de témoins est indispensable. Si Assange meurt au court du procès, nous seuls pourrons témoigner de son état et donc agir pour la justice… De France chaque jour plusieurs trains et bus partent pour Londres de nuit ou tot le matin. C’est possible et pas très cher. Les cartes de presse ont priorité pour entrer dans la salle, des places très accessibles. Nous serons ensemble et nous organiserons l’entreaide.

Amicalement

Monika

 

« French activism », luttes intenses et audience fantôme à la Westminster Magistrate Court – Julian Assange comparait le 19 et le 20 décembre

Le monde entier sait maintenant que celle qui juge Julian Assange, Vanessa Baraitser, s’est fait traiter de « wicked witch », méchante sorcière, par un de nos camarades présents dans le public. C’est un épilogue qui aurait pu être jubilatoire pour nous, mais la joie du tacle public ne devrait pas nous faire oublier que la situation reste très grave : Julian Assange va mal, de plus en plus mal alors que l’heure fatidique du « final extradition hearing » approche et que la stratégie « gagnante » des avocats reste aussi mystérieuse pour nous qu’elle l’était 6 mois auparavant. De plus, l’audience fantôme, ultra secrète et sécurisée du 20 décembre pour l’ « ‘European Investigation Order », au cours de laquelle Julian a été amené physiquement et se trouvait donc à 20 mètres de nous n’était pas organisée pour nous rassurer. Deux jours cruciaux, durs et intenses qui nous ont épuisés. Mais deux jours de combat presque physique pour le voir,  pour lui transmettre notre soutien par les cris et les slogans, pour protester contre l’injustice de cette répression sans précédent sur un seul homme isolé et rendu malade par la torture.

Je suis arrivée une journée à l’avance à Londres avec l’objectif comprendre où et comment se passera la mystérieuse audience du 20 décembre annoncée par certains médias, mais sans qu’aucune information ne filtre par les avocats de Julian Assange ou par les sites de Wikileaks. Chemin faisant nous apprenons que le procès final de fin février aura lieu au tribunal de Woolwich, à coté de la prison de Belmarsh, dans une salle de 25 places et avec une grande galerie ouverte aux journalistes. Comment nous, associations des droits de l’homme et militants engagés pourront nous y rentrer sans que l’absence de places pour tout le monde ne dégénère en tensions et bagarres ? C’est un problème évident que le tribunal sous-estime largement. Car si le principe du « premier arrivé premier servi » est plus juste que les listes établies d’autorité par « Greeekemmy », il ne résout pas l’équation du manque d’espace. Et nous voulons être plus nombreux car nous savons que c’est justement la pression populaire sur les autorités britanniques qui peut sauver Julian Assange de l’extradition.

Cependant, pour une fois la Westminster Magistrate Court s’est donné les moyens de mettre en œuvre des  règles d’organisation dures mais justes. Notre équipe est arrivée entre 6h40 et 7h15. Le groupe de Greekemmy arrive vers 7h30 et les personnes seront plus diverses que d’habitude. A 9 heures nous entrons dans le bâtiment et nous voyons sur la liste du hall le nom de Julian Assange en tête des extradés salle 3. Devant la salle nous nous retrouverons devant la cheffe des huissiers du tribunal qui régule le flux avec le manager de la sécurité. Elle est très polie, nous fait placer en rang devant la porte et nous rassure que la file sera respectée alors que nous sentons parfois poindre une inquiétude dès que le mot « liste » est prononcé. Mais elle reste heureusement inflexible face aux tentatives de resquille.  Les journalistes sont beaucoup plus nombreux que d’habitude, ils s’asseyent sur les sièges du couloir et discutent. L’équipe d’avocats est complète : Gareth Peirce, Mark Summers et Edward Fitzgerald le barrister que nous ne pensions pas trouver aussi tôt à un simple « case management hearing ». Des assistantes portent de lourds dossiers au dos desquels est écrit « Assange ». Un homme âgé dont le visage m’est connu se trouve juste derrière nous. C’est Tarik Ali que Julian ,Assange avait rencontré en 2012 lors des mouvements Occupy Londres. Clair Dobbin arrive à la tête de l’équipe d’accusation, deux hommes jeunes et un plus âgés. Ils s’enferment dans une consultation room car l’audience ne commence pas tout de suite.

Les journalistes peuvent entrer à 9h30 au nombre de dix. Joseph Farell possède cette fois une carte de presse et entre avec eux. Les autres protestent. Je crains que le manager de Mitie ne sacrifie nos places à leur indignation et je m’engouffre avec mes collègues de Wikijustice aussi rapidement que possible dans le box du public. Alors l’huissière et le responsable de sécurité font encore entrer 5 journalistes qui se serrent debout. Les avocats et les accusateurs prennent place. Le secrétaire est le même que le 18 novembre et le 13 décembre.

Nous sommes assis au premier rang au milieu. Tarik Ali prend place à coté de John a ma droite. Derrière nous, alors que le groupe de « Greekemmy » clarifie qui prendra les 9 places restantes, je remarque une femme encore jeune, aux cheveux bruns et visage rond assise au fond. Elle s’avèrera être Stella Morris qui avait accompagné Julian Assange dans l’appartement équatorien de 2015 jusqu’à la fin. Je suis  intriguée par la présence à ses côtés d’un adolescent de 15 à 18 ans qui lui ressemble. Que peut bien faire un jeune dans ce genre de procès ?. A 10 heures Clair Dobbin est en place pour l’accusation au premier rang. Les trois hommes qui l’accompagnent s’asseyent juste devant l’écran ou Julian Assange va apparaitre. Je réussis après l’audience à coincer le plus âgé et lui demander quel est son rôle. Il sourit et répond « observers». Du côté de l’accusation ? Oui. C’est eux les « Américains » que nous recherchons. Tout est presque en place, les agents de sécurité nous disent d’éteindre les portables. Une femme dit qu’elle est handicapée et exige de pouvoir utiliser un ordinateur. Des journalistes protestent toujours contre des cartes de presse apparues à la dernière minute. Apparemment des médecins n’ont pas pu rentrer alors qu’on leur avaient certifié qu’ils rentreront avec la liste. L’atmosphère tendue et étouffante nous pèse. Le mécontentement est justifié, mais les agents de sécurité nous disent que la salle 1 est impossible car elle n’est pas équipée. Alors il faut faire venir Julian physiquement; ce qui n’aura pas lieu jeudi mais ce sera possible vendredi pour autre chose que son procès… Etranges, les priorités de ce tribunal !

Vanessa Baraitser entre à 10h, on se lève. Très vite apparait dans la vidéo de droite une pièce sombre avec 3 sièges bleus et l’écriteau « HMP Belmarsh Visitor court room 1 » avec la petite fenêtre. La juge demande : « officer, Mr Assange please ». Le gardien répond mais reste invisible. Une à deux minutes s’écoulent. On voit une silhouette passer derrière la vitre, une démarche un peu dodelinante, et Julian Assange apparait. Il s’assied comme avec peine sur le premier siège. On le voit à moitié. Baraitser lui dit de s’asseoir sur le siège du milieu ce qu’il fait. Il est cette fois filmé frontalement et de plus près, ce qui donne une impression de volume, et qu’il est moins maigre que le 13 décembre. Il porte un pantalon gris , une chemise claire et un pull bleu ciel qui semble un peu grand. Il porte ses lunettes et regarde par au-dessus. Ses cheveux sont courts, sa barbe courte. A côté de nous quand Tarik Ali il a vu Julian, il a crié d’effroi. Quelque chose comme «  Ce n’est pas Julian, ce n’est pas possible »! en nous regardant avec stupeur. Hélas oui, et depuis octobre, la cinquième fois nous commençons à nous habituer à ce spectacle brutal.

Baraister lui demande s’il entend, il répond« I think so », « oui je crois ».  La juge prononce elle-même son nom et sa date de naissance et lui demande de confirmer. Il dit «  Correct » et pose ses mains croisées sur ses genoux. Ses gestes sont lents, ses paroles sont lentes. Il fait un effort, pousse discrètement sa tête vers l’avant comme quand on a besoin de se rapprocher pour faire la focale. Cette fois il n’a pas de cernes noires autour des yeux, mais il parait épuisé et reste immobile et prostré. Comme toujours, une impression de tristesse et d’indignation nous envahit. Pourrons nous enfin un jour extérioriser cette colère ?

Vanessa Baraitser introduit le « case management hearing », la préparation des audiences finales d’extradition de fin février. Elle donne la parole à Fitzgerald. Alors une des femmes de derrière moi s’exclame qu’on n’entend rien. Elle se fait vertement rappeler à l’ordre par l’agente de sécurité qui menace de la faire sortir de force. Maitre Fitzgeral annonce que le « full extradition hearing » est prévu pour 5 jours mais il faudrait 3 ou 4 semaines ce qui n’est pas faux. Il souligne la « grande difficulté de voir Monsieur Assange ». Il reste très poli, il parle même d’être reconnaissant pour un délai supplémentaire. Tarik Ali nous regarde avec un air stupéfait. Je crois qu’il n’a jamais vu la « ‘justice » britannique ni les avocats de Julian Assange en action. Je lui fais comprendre du regard que tout cela nous indigne mais ne nous étonne plus….

Cependant Edward Fitzgerald pose enfin le problème politique : pour la première fois depuis le début de toute cette affaire il est enfin dit qu’il est interdit d’extrader pour des motifs politiques, or le motif est politique! Certes l’avocat de Julian Assange ne va pas jusqu’à demander la libération immédiate de son client… Il dit que 21 témoins doivent comparaitre, puis il évoque un résumé du procès espagnol pour l’espionnage dans l’appartement équatorien qui est visiblement utilisé comme vice de procédure pour contrer la demande d’extradition. J’ai du mal à en saisir la logique. Dire que le procès de Julian Assange n’est pas équitable du fait que les Américains ont eu connaissance de la stratégie de défense de leur cible ne me parait pas suffisant pour invalider le fait que les Etats Unis se donnent le droit de poursuivre un journaliste pour ses publications. Pis j’ai l’impression que cette idée persistante du  « vice de forme » évacue justement la question de fond : le scandale de cette l’exigence exorbitante de faire taire et punir quelqu’un qui n’est pas ressortissant américain et a publié à l’extérieur de leurs frontières. En 2011 les mêmes avocats étaient convaincus qu’ils et elles feraient tomber le mandat d’arrêt européen pour vice de forme. Or, ils ont perdu car le formulaire européen est politiquement rédigé de façon à ce que son écriture formelle ne puisse être contestée. C’est le vice de fond qui doit être examiné; c’est à dire le dossier complet dans le pays émetteur…Julian Assange avait perdu sa liberté et maintenant sa santé à ce jeu des vices de forme ratés.

A 10h10 Julian Assange s’approche de l’écran, essaye de suivre, pose les bras sur les cuisses, en position d’écoute et d’attention, pendant 1 ou 2 minutes. Fitzgerald propose le16 janvier comme date limite de remise des preuves. Mais Clair Dobbin s’y oppose. Lorsqu’elle parle Julian Assange a un mouvement de recul, ses épaules s’affaissent un peu plus, son regard se vide. Il n’arrive plus à se concentrer. Plus les discussions sur les dates avancent, plus il luttera pour ne pas dormir, comme quand on est épuisé et que la pression du sommeil est trop forte. Fitzgerald qualifie la date du 10 janvier de « guillotine » (j’ai bien aimé le terme  mais il aurait fallu que le fameux instrument se retourne ici contre les élites au pouvoir) : il décrit les énormes dossiers à étudier, 40 000 pages rien que celui de Chelsea Manning  ainsi que les documents du procès espagnol. Il faudrait de plus au moins un jour et demi pour prouver que la juridiction ne permet pas d’extrader pour raison politique. Selon moi, il faudrait plus. Julian Assange reste immobile comme s’il n’entendait pas. C’est déroutant et dérangeant de voir que l’accusé ne peut pas participer à son procès et qu’on s’habitue à ce que tout le monde parle à sa place. L’avocat apparait alors comme une espèce de tutelle sur le mode – il est malade donc l’avocat prend sa place. Les « Américains », eux, suivent les événements avec attention. Dans la bataille des dates, la juge ne fait même plus attention à Assange, elle parle aux avocats et à Clair Dobbin qui défend son beurre âprement. En l’absence de procureur britannique, la guerre est livrée directement entre les avocats de Julian Assange et les Américains. L’Etat britannique a abandonné même son rôle d’arbitre et abdiqué sa souveraineté… Julian Assange a l’air plus que jamais d’un humain en cage. Je vois qu’il fait un effort pour toucher les papiers du dossier qu’il tient en main, mais n’y arrive pas. Fitzgerald demande alors pourquoi le tribunal de Belmarsh a été choisi pour le procès mais la juge ne répond pas. L’avocat consulte alors l’écran vidéo du regard, mais Julian Assange ne dit rien et l’avocat s’en contente et n’insiste pas. Alors qu’il aurait pu parler plus fort et constatant la non réaction de son client dire « stop, on ne peut continuer ainsi ».

C’est encore plus flagrant pendant la pause à 10h30. Alors que la juge est partie la salle vaque à ses affaires. Les avocats se mettent à l’écart. On voit un petit carré dans l’écran qui montre ce que Julian Assange voit de la salle: il ne voit que la juge et la première rangée. La logique voudrait que ses avocats lui parlent, le saluent, rien, ils se sauvent de son champ de vision et il reste seul. Par contre les trois « Américains » se lèvent. Ils sont debout devant nous et l’observent d’un air gourmand et satisfait. On dirait qu’ils regardent leur gibier. Nous sommes derrière eux et nous voyons leur manège, leurs sourires entendus. On n’entend pas ce qu’ils se disent, mais ils sont visiblement contents. On bouillonne dans notre impuissance et on a hâte à ce que cette pause finisse. Car ceux qui ont le droit de parler à Julian Assange ne le font pas et nous on nous interdit de lui parler, de lui écrire et de lui faire le moindre signe.. On nous fait participer à l’isolement qu’on lui inflige. Enfin dix minutes plus tard le ping-pong des dates reprend. Tout le monde parle de « more flexibility » et sort son agenda : « ‘Pouvez-vous le 20 janvier, le 21? Non. Alors le 22 peut être? On va voir si ces dates sont possibles » . C’est déroutant pour nous.

Vanessa Baraitser se tourne enfin vers Julian Assange : « Vous allez comparaitre le 14 janvier pour le « call over hearing » et le 23 janvier pour la prochaine audience de gestion en video. » Personne ne se donne plus la peine de se demander qu’il ait droit à un procès physique. Baraitser ne lui demande même plus s’il a compris. Visiblement c’est tellement plié qu’elle s’en moque. Il ne réagit pas à l’annonce des dates. Puis il dit « J’ai entendu le programme ». J’entends distinctement le mot « schedule ». Sa voix est hésitante et hachée. C’est alors que John se lève et s’approche de la vitre. Sans crier il dit d’une voix forte « J’ai apprécié la pantomime avec madame le juge en « wicked witch », la sorcière méchante »… John prononce trois phrases. L’émotion est à son comble. C’est la stupeur. Le responsable de la sécurité entre dans notre espace et saisit John par le bras, mais John résiste. Je prends le bras du manager doucement pour le calmer…  Dans un espace confiné ce corps à corps face à la violence institutionnelle ultime est étrange. Julian a du entendre la début du cri de John avant que le garde ne se rende compte et éteigne l’écran. Baraister se sauve, Fitzgerald et Dobbin qui étaient en train de discuter ensemble sont stupéfaits, immobiles, bouches bées, face à face, le public est évacué, car on sent la peur que l’émotion soulevée par John ne dégénère.

J’ai tellement chaud que je suis prise de vertige et je perds l’équilibre en essayant de ramasser mes affaires. La sécurité m’entoure, ils ont peur qu’on invente encore une autre action. On se retrouve dans le couloir un peu sonnés. Je saisis l’Américain pour lui demander qui il est. Puis on voit Joseph Farell, Tarik Ali, Stella Morris enfermés dans la consultation room numéro 2. Le jeune garçon y est aussi assis par terre. Lorsqu’il sort j’essaye de comprendre son rôle dans cette affaire. Il me dit qu’est étudiant et fait une recherche avec Gareth Peirce. Le plus dur, l’audience du lendemain, nous attend encore.

Mais le soir je peux me détendre, me disant qu’avec un peu de chance Vanessa Baraitser rentrera chez elle, retrouvera ce soir sa famille et pensera qu’elle s’est fait à quelques jours de Noel traiter de « wicked witch » « méchante sorcière » par un homme lucidement désespéré. Peut être qu’elle en aura assez d’endosser ce rôle et accorderait le plus beau cadeau à Julian Assange : la justice…

Nous comprenons que les médias qui présentent l’audience de demain comme le procès de la « legal team » contre l’entreprise espagnole Undercover Global accusée de violation de vie privée et de corruption ne nous disent pas qui est exactement le plaignant. Nous ne savons pas si Julian Assange est plaignant ou témoin. Le lendemain sera encore une journée intense et active, passée à arracher les informations cachées par le Cour et à essayer à tout prix d’apercevoir Julian dans le fourgon des prisonniers et dans la salle d’audience. Assurément un moment important de son procès dont nous ne savons rien avec certitude et dont les journalistes seront absents.

Vendredi 20 décembre 2019. Retour à la Westminster Magistrate Court sous une pluie battante. C’est peut être aujourd’hui le vrai procès, au contraire de la pantomime d’hier si bien caractérisée par John. Naturellement, comme dit Maitre Goscinski, il suffirait que la juge soit courageuse et ordonne par la force de loi de son indépendance l’arrêt des poursuites et la libération immédiate de Julian Assange et on pourrait lui préparer une jolie Fête de Noel familiale et chaleureuse pour son premier jour de vraie liberté. Rêvons, mais pas trop tôt. Où est passé l’indépendance de la justice en Occident ?

Ce 20 décembre la Cour ne nous est pas hostile mais nous a préparé dissimulations et chausses trappes. A 7h15 plusieurs journalistes attendent déjà devant la porte métallique de la rue latérale par laquelle arrivent les accusés prisonniers. Ils sont sûrs de leur scoop, Julian sera là. Moi je pense au tribunal espagnol où ce procès pour corruption n’est pas censée être secret mais tout à fait public et accessible. Il doit être possible dans ce tribunal de voir Julian Assange parlant d’ici en vidéo vers l’Espagne. Nos camarades nous rejoignent et dès 8 heures des voitures noires sortent en convois du tribunal, puis des fourgons des entreprises Serco et Geoamey. On se déchaine. A chaque fois on se dit que Julian peut être dedans. Les photographes se ruent sur les hublots des fourgons, flashent, me bousculent alors que j’essaye d’atteindre les mêmes hublots avec notre message « SOS received ». Il pleut, tout est mouillé, il y a une grosse flaque devant la porte et chaque fois qu’une voiture passe on est arrosés d’eau sale. Le troisième fourgon s’arrête dans la rue avant de tourner vers l’entrée. On se précipite. Un des journalistes me pousse tellement fort que je tombe dans le caniveau. On tambourine sur la voiture. Je colle le message sur le hublot au-dessus de ma tête, un journaliste me dit de dégager, je réponds « Non. Notre message est important aussi ». Alors je remarque que les photographes regardent leur photo après avoir shooté et voient donc la tête du détenu dans leur écran. Aucun n’est certainement Julian sinon ils seraient vite partis avec leur butin. Mon papier est tellement mouillé qu’il colle à la vitre du fourgon. Je réfléchis si je ne dois pas le laisser là entrer dans le tribunal avec la voiture. Car alors peut être que le message va rester et Julian pourra le voir, ou quelqu’un lui donnera le message…Justement une des gardiennes actionne la porte qui remonte comme un store. Elle nous parle, nous dit qu’elle l’a vu, qu’elle l’aime bien… On entre directement dans le tunnel discuter avec elle, on est donc à l’intérieur du tribunal. Les agents de sécurité privée ne lui sont pas hostiles, ils et elles doivent juste gagner de quoi vivre.

Entre temps toute notre équipe est arrivée et on décide d’aller à l’intérieur. On a la petite queue avec le public habituel des extradés, leurs familles et leurs avocats. Il est bientôt 9h30 et les listes sur les panneaux d’affichage sont toujours celles de la veille. On se partage le travail, on va à tous les étages, on vérifie toutes les portes. Des rumeurs courent que Julian est arrivé avec une voiture noire, que l’audience sera salle 1… Devant cette salle je discute avec une femme polonaise dont c’est le propre procès d’extradition. Elle va se défendre seule et elle est inquiète. Ca parle beaucoup Polonais dans la salle d’attente dont les sièges sont remplis, des fêtes de Noel et du retour au pays. J’ai l’impression d’être dans un endroit très familier. Enfin un employé sort du bureau changer les listes. Celle de la salle 3 affiche pas moins de 40 personnes à extrader ! Je suis l’employé au deuxième et au troisième étage dédié aux « crimes ». Sur la porte de la dernière salle 10 je lis : « EIO Home Office ». European Investigation Order, Mandat d’Enquête Européen, et Home Office, ministère de l’intérieur britannique : c’est là.

La lecture de la directive européenne de 2014 m’apprend que ce nouveau dispositif, qui n’existait pas quand Julian Assange était poursuivi en 2010, permet d’interroger un suspect, une victime ou un témoin qui habite dans un autre pays européen par une procédure accélérée via un simple formulaire par vidéo ou par un ordre de transfert dans le pays émetteur. Le pays exécutant, ici la Grande Bretagne, doit amener à l’audience des représentants de son institution chargés d’exécuter la procédure, ici le Home Office. Les délégués du Home Office sont aussi chargés, article 24, point 5 de la directive, de veiller au respect des droits fondamentaux du citoyen interrogé, ne riez pas s’il vous plait.

Mais qui est le plaignant, qui est l’accusé ? Nous attendons devant la porte avec une autre militante et deux avocats. C’est alors que la femme brune qui fait les rapports sur les audiences de Julian Assange sous le nom twitter de Naomi Colvin apparait avec une autre jeune femme. A 10 heures nous entrons, salle 10 il n’y a que le juge et le greffier ainsi que les avocats des affaires numéro 1 et 3. Bientôt un jeune homme arrive comme accusé dans l’affaire numéro 1. Son cas est ajourné car il n’y a pas de procureur. Son avocat n’est pas content mais ne peut rien dire, il sort avec son client. Je m’efforce de bien comprendre pour ne rien perdre de ce que le juge et le greffier marmonnent entre eux, j’ai bien trop peur de rater le EIO. Mais il apparait vite que ce ne peut pas être ici que Julian va apparaitre, la salle est vide, il n’y a ni gardiens ni agents de sécurité. On persévère néanmoins tout en comprenant que rien ne sera public et qu’on ne nous dira pas la vérité. L’affaire 3 est reportée aussi. Alors que le juge est parti, je demande au greffier « ou est le EIO » ? « Salle 4 » me répond-il. En sortant je vois Naomi Colvin et son amie désorientées. Je leur crie « salle 4 » et je cours au premier étage.

Est-ce un vice de procédure que l’audience fantôme est annoncée publique salle 10 et reportée oralement en catimini salle 4 ? C’est possible.. Pourquoi ce secret? Pour qu’on ne sache pas ou est Julian qui normalement devrait comparaitre libre? La salle 4 se trouve au bout du couloir dans l’aile gauche, juste au-dessus de la porte blindée ou les fourgons amènent les prisonniers dans l’espace de derrière, le back office, à coté des toilettes femmes. Elle est vide et fermée. On ne peut communiquer avec les militants restés dehors à cause du brouillage des portables. On attend, on discute. Il est 11h passées quand brusquement on aperçoit dans la consultation room 2 en face de la salle 4 Stella Morris, la jeune femme brune avec le garçon adolescent d’hier. Je ne sais pas exactement qui est Stella Morris, les articles parlent d’encore d’une avocate de Julian Assange mais j’ai des doutes. Rares sont  ceux qui disent la vérité sur leur rôle dans cette affaire. Alors un homme en costume sort de la pièce suivis par les deux protagonistes. C’est Fidel Narvaez, l’ancien consul, puis premier secrétaire de l’ambassade de l’Equateur sous Raphael Correa. J’ai été en contact avec lui par les réseaux de gauche. Je suis néanmoins surprise. Est-il le plaignant en tant que responsable de l’administration des locaux équatoriens espionnés ? Et Stella Morris la victime témoignant en tant qu’ancienne employée ? Le huis clos c’est à cause de la minorité de son fils à l’époque des faits ? Mais pourquoi le cacher ?

Nous demandons poliment à Monsieur Narvaez si et quand Julian Assange va comparaitre. A 14h30 nous dit-il. Des agents de sécurité font courir le bruit que c’est plié, qu’il est parti, ou qu’il ne va passer qu’en vidéo. Notre ami John arrive alors et nous dit que ça y est, Julian était arrivé. Les photographes en sont certains car ils ont fait la photo. C’était un grand fourgon, le plus grand de tous. Il est midi, nous ne pouvons pas espérer arracher Julian aux entrailles du back office du tribunal. Nous ne pouvons qu’espérer qu’ils vont lui donner à manger et  tout le monde part déjeuner. Nous revenons à 14 heures et croisons Stella Morris dans les couloirs qui refuse de nous donner la moindre info. Le couloir est rempli de Polonais et de Roumains en attente de jugement, on s’assied avec eux, puis petit à petit le couloir se vide, les affaires sont expédiées. Un peu avant 14h30 Fidel Narvaez arrive et attend devant la salle 4. Je me présente et je lui parle de l’audience d’hier, que Julian va mal… Il reste très évasif. L’affaire est très très compliquée. Mais aujourd’hui qui est le plaignant exactement? On ne comprend rien, pourquoi le huis clos, pourquoi pas la salle 10, alors Julian sera là ou non? On espère juste que Julian Assange est bien témoin et pas encore accusé de quelque chose. L’idéal serait qu’une plainte en son nom soit rédigée pour violation de SA vie privée.

Monsieur Narvaez reste à attendre sur un des sièges du couloir à étudier un dossier. Vers 15 heures je reconnais Alistar Lyon, du cabinet de Gareth Peirce qui fait les 100 pas devant la salle 4. C’est le seul avocat auquel Julian Assange parlait pendant sa comparution le 21 octobre. Je n’attends pas, on doit au moins savoir ce qui se passe. Il est gentil, nous discutons de la situation sociale et de la vie en France. Oui, il est aujourd’hui avocat de Julian Assange. C’est tout ce qu’il peut me dire. Je me dis qu’au moins Julian ne sera pas tout seul. Quelques minutes plus tard, vers 15h10, la salle 4 est éclairée et on s’affaire à l’intérieur. Le manager ouvre la porte et tout va très vite. Alistar Lyon entre précipitamment dans la salle, puis un homme et une femme genre fonctionnaire sortent d’une salle de consultation et le suivent. Le « Home Office » disent nos amis. Le manager de la sécurité de Mitie verrouille la porte de la salle tout en restant à l’intérieur. Mais juste avant que deux agents de sécurité ne bouchent toute la vue en se plaçant devant la porte, Julie a eu le temps de voir Julian. Elle a pu le voir debout, cheveux blancs coupés, plutôt rasé et sans lunettes . Il parle à Lyon face à face avec derrière la vitre du box de droite. Moi je vois bien Lyon mais plus à droite la sécurité bouche la vue. Dès que Julian sera assis on ne verra plus rien. Mais on reste, dans l’espoir de le voir et pour faire pression.

Julian est derrière deux portes et une vitre mais à peine à 20 mètres de nous. C’est horrible et rageant de le savoir si près. Alors qu’on pense aux murs infranchissables de Belmarsh, à la prison plus secrète ou il est si bien dissimulé au monde. Il n’y a pas de mots pour décrire notre impuissance. C’est étrange, car en même temps toute notre soumission n’est que volontaire. Je connais la profession d’agent de sécurité, boulot de prolétaires. Personne ne prendrait de risques. Il suffirait qu’on les bouscule, ils s’effaceraient… Mais les autres derrière ferait disparaitre Julian dans les profondeurs des oubliettes de béton et nous serions interdites d’entrée ou expulsées…

Alors on reste campées devant la porte  devant les hommes dans l’espoir que notre présence va se sentir à l’intérieur de la pièce. Tant d’efforts de la part du système pour soustraire à la vue des proches un homme si affaibli que la veille il n’a pas pu dire ni son nom ni s’il a compris ce qui se joue dans son sort… A ce moment-là les proches c’est nous, il n’y a plus personne d’autre pour être proche de lui. Et dehors les militants dont la clameur monte. De plus en plus fort. La salle jouxte le mur donnant sur la rue du rassemblement. Il est possible que Julian entende « Free Free Julian Assange », tellement les voix sont sincères et puissantes. Les agents de sécurité bougent d’un pied sur l’autre, ils sont fatigués. Je guette des signaux d’ennuis pour pouvoir agir. Ils plaisantent sur la clameur militante en parlant de « french activism ». On ne sent pas d’hostilité de leur part, mais un espèce de devoir résigné par la nécessité de garder son boulot. On essaye de les amadouer. On leur demande de juste nous permettre de voir Julian à travers la vitre du sas, le manager de la sécurité a de toute façon verrouillé la porte de l’intérieur. Quels sont les secrets de l’audience? Aucun journaliste ne pourra rien écrire dessus de vrai. Est-ce que cela dure aussi longtemps parce qu’il faut un interprétariat? Comment Julian peut-il aujourd’hui se concentrer pendant deux heures d’interrogatoire alors que la veille il n’arrivait pas à finir une phrase sans hésitation ? L’audition d’un homme dans un tel état ne peut pas avoir de valeur juridique. Il faut arrêter cela, le relâcher er le soigner dans un endroit de confiance pour qu’il soit apte à se défendre lui-même. C’est ce que Wikijustice réclame depuis le début…Comment se fait il que le juge espagnol ne voit pas l’état de santé déplorable du témoin ? Il y a-t-il un juge anglais dans la salle ou est-ce que le Home Office joue le rôle de l’autorité judiciaire ? Que de questions. Et pourquoi le manager de la sécurité privée Mitie assiste à un procès qui se déroule à huis clos ? Dans un huis clos aucune personne autre que les justiciables concernés et l’autorité judiciaire ne peuvent être présents. Je le vois à coté du garde en pull bleu foncé s’activer à déplacer des meubles. A la fin c’est lui qui ouvrira la porte métallique pour laisser sortir le fourgon ou Julian Assange est enfermé. Le tribunal sera vide à 17 heures, lui restera faire des heures supplémentaires consciencieusement. Fidel Narvaez est parti vers 16h30 sans avoir attendu la fin.

Car l’audition dure deux heures. C’est lourd pour nous aussi car nous sommes épuisés, mais toujours à l’affut de la moindre possibilité de le voir. Les militants continuent de faire monter la voix de la protestation. Puis brusquement le manager déverrouille la porte, les agents de sécurité s’effacent et je vois Alistar Lyon sortir en trombe de la salle et courir vers les locaux du secrétariat à l’autre bout du tribunal. Il a le visage défait de quelqu’un qui a fait face à une mauvaise nouvelle. On s’inquiète pour Julian. Puis sort un homme âgé qui pouvait être l’interprète et les deux fonctionnaires du Home Office. Les agents nous signifient que c’est fini sans formellement nous chasser. On ne veut pas rater la sortie de Julian. On sait qu’ils l’ont déjà évacué par derrière. Il faut très vite dire aux militants de guetter le fourgon.

Il pleut, il fait noir, mais comme on sait qu’il est juste derrière la porte métallique il faut crier fort car il peut entendre. On crie, des militantes chantent. L’ambiance est forte et solidaire. Il y a un camion de police et 6 ou 7 flics devant la porte. Ils n’ont pas l’air agressifs et nous disent que c’est pour nous empêcher d’entrer dans le bâtiment. Ils savent qu’on ne va pas le faire, tout le monde est bien trop obéissant ici. Notre attente dure encore une heure. Ils attendent que le trafic du vendredi soir passe pour que le fourgon ne soit pas coincé dans les embouteillages? Ils veulent le faire passer par l’autre porte de derrière? On ne sait pas. Puis lentement la porte se soulève. D’abord deux fourgons entrent vides, puis sortent, un petit et un grand  tous deux SERCO. On se rue dessus, exténués et en rage. Surtout sur le deuxième dont tout le monde dit que Julian est dedans. On est dix à tambouriner sur le blindage en hurlant « ‘we are with you », « free Julian. ».de toutes nos forces. Les photographes flashent l’intérieur. Une militante, Cynthia nous dira que Julian Assange était assis du coté ou elle se tenait et qu’elle a pu le voir quand le photographe a flashé et éclairé l’intérieur.

Les fourgons quittent le bâtiment et les policiers ne nous empêchent pas de les suivre dans la rue, alors on les course à pieds. Il y a des travaux, le convoi est bloqué 100 mètres plus loin. On court encore rattraper le fourgon! On essaye d’ouvrir la porte… Dans des temps plus anciens les gens auraient été plus offensifs mais, qui oserait faire aujourd’hui ce que faisait les Résistants des années 40 et les militants des années 60 et 70 ? On est épuisés mais on l’a accompagné jusqu’au bout. Julian Assange n’est pas seul. J’espère qu’il a pu emporter derrière les murs de la prison le  cri de notre indignation et de notre solidarité.

 
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Publié par le janvier 2, 2020 dans civilisation, SOCIETE, textes importants

 

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Chine: critique du thème du piège à l’endettement tendu par la Chine, par Deborah Brautigam

Un article passionnant à plus d’un titre d’une universitaire, d’abord parce qu’il démonte les thèmes idéologiques concernant la mainmise de la Chine à travers l’endettement qui fait aujourd’hui fureur chez les politiques occidentaux et leur presse, mais aussi parce qu’il contient une véritable adresse aux universitaires « sortez de votre tour d’ivoire » et de « la zone grise » de vos savoirs, ceux dans lesquels vous ne vous résignez pas à trancher et intervenez dans le débat public pour dénoncer les thèmes idéologiques. Dites ce que vous savez et qui va a contrario le plus souvent de ce qui se diffuse partout y compris dans les réseaux sociaux. Ici à travers l’étude de quelques cas, l’auteur démontre le caractère au moins superficiel des allégations concernant la manière dont la Chine utiliserait l’endettement des pays dans lesquels elle construit des infrastructures pour s’en emparer y compris les ports. Encore que l’auteur en bonne universitaire me paraît sous-estimer le poids de la concurrence pour le capitalisme que représente la Chine et donc le fait que ce qui est diffusé par la presse occidentale et repris par les politiciens relève moins de l’ignorance que de l’hostilité (note et traduction pour histoire et société par Danielle Bleitrach).

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Un thème idéologique est une idée qui se propage d’une personne à l’autre au sein d’une culture, souvent dans le but de transmettre un phénomène, un sujet ou un sens particulier. Le 23 janvier 2017, un thème concernant la diplomatie chinoise qui  se baserait sur le piège de la dette est né dans un groupe de réflexion du nord de l’Inde et a été étayé par un document rédigé par deux étudiants diplômés de l’Université de Harvard qui l’appelaient la « diplomatie du livre de la dette » chinoise. Le document des étudiants a été cité avec enthousiasme par The Guardian et le New York Times et d’autres grands médias comme preuve académique des intentions néfastes de la Chine. Le Thème  a commencé à prendre racine à Washington, DC, et a ricoché au-delà de Delhi jusqu’au Japon, tout au long de la Route de la Soie et à nouveau dans le New York Times et au-delà.

Plus tard, il a été amplifié, il a été repris par un secrétaire d’État américain, il est entré tranquillement dans les cercles du renseignement, il a plané au Congrès américain et s’est installé au Pentagone. Tous ces gens sont devenus très inquiets à propos de cette idée, de ce thème.

En novembre 2018, une recherche sur Google avait généré 1.990.000 résultats en 0,52 seconde.

L’idée commençait à se solidifier comme une certitude, une vérité basée sur des faits et à être acceptée comme une vérité historique profonde.

Cet article explore ce thème, la  » diplomatie chinoise du piège de la dette  », l’affirmation selon laquelle la Chine cherche délibérément à piéger les pays dans un réseau de dettes pour se  garantir une sorte d’avantage stratégique ou un atout quelconque. Il examine la montée, la propagation du thème et les phénomènes sous-jacents qu’il prétend mettre en évidence.  Le document définira également le contexte plus large en racontant certains des mythes et récits les plus connus sur le prêt chinois, des histoires tissées pour expliquer des choses que les observateurs ne comprennent pas clairement.

RASHOMON: DES HISTOIRES VRAIES ET FAUSSES

Pour raconter certaines de ces histoires, je m’appuie fortement sur une méthodologie utilisée par le réalisateur japonais Akira Kurosawa dans son film Rashomon des années 1950. Rashomon se déroule au huitième siècle au Japon. Il raconte l’histoire de ce qui semble à première vue être un cas clair du meurtre d’un guerrier samouraï par un bandit local et du viol de sa femme. Dans le premier récit, le bandit semble avouer, et tout semble clair, sans ambiguité. Cependant, trois autres personnes (la mariée, le fantôme du samouraï et un bûcheron) qui étaient tous des témoins de l’événement racontent ensuite l’histoire, et chaque histoire pointe vers des logiques et des fins complètement différentes.

Ces récits radicalement différents ne sont pas simplement le résultat de la manière dont les témoins oculaires ne sont pas fiables et les frontières entre les faits et la mémoire sont floues dans ce que les témoins oculaires pensaient avoir vu. Ces histoires sont très différentes, donc cette affaire apparemment claire et nette s’avère être tout sauf ça.

Toutes les histoires conviennent qu’il y avait un corps dans les bois, mais, au fur et à mesure que le film se déroule, on peut douter qu’il existe des preuves à l’appui de l’histoire initiale. Le génie de Rashomon, a déclaré le critique de cinéma Roger Everett, est que tous les flashbacks à travers lesquels ces histoires sont racontées sont à la fois vrais et faux, ils sont des récits précis de ce que chaque témoin pensait qui était arrivé, mais reflètent également un point de vue.

Les histoires sur la Chine sont similaires aux histoires rappelées dans Rashomon en ce qu’elles contiennent des vérités et des mensonges.

Garder à l’esprit Rashomon sera utile alors que nous explorerons le thème de la diplomatie chinoise du piège de la dette. Il sera également utile de se rappeler que les êtres humains sont plus enclins à se souvenir et à remarquer des exemples négatifs que des exemples positifs.

CRAINTES, PRÉJUGÉS NÉGATIFS ET PRÉOCCUPATIONS CONCERNANT L’ENGAGEMENT DE LA CHINE À L’OUTRE-MER

Les scientifiques affirment qu’en tant qu’espèce, l’Homo sapiens a un biais de négativité intégré basé sur la peur. Comme le soutient le psychologue cognitif Daniel Kahneman (2011), qui a remporté le prix Nobel d’économie en 2002 pour ses idées et sa psychologie cognitive sur le cerveau des êtres humains et des autres animaux, le cerveau humain  contient un mécanisme conçu pour donner la priorité aux mauvaises nouvelles.

Les expériences montrent que les informations, les histoires, les événements et les expériences que nous percevons comme négatifs sont imprimés plus rapidement dans notre esprit que les perceptions positives, et que les expériences et les événements négatifs persistent plus fortement et plus longtemps dans nos mémoires que les positifs.

Dans le monde universitaire, un exemple est fourni par les réponses des auteurs aux critiques d’articles soumis à des revues où les commentaires positifs des arbitres sont ignorés pour la plupart des gens et où ce qui est rappelé sont les remarques critiques de  » l’arbitre numéro deux  ».
Le même principe s’applique aux évaluations pédagogiques où les enseignants ruminent 12 fois plus longtemps sur les commentaires négatifs anonymes d’un élève qui ne les aime pas et dénigre  leur enseignement que sur les commentaires élogieux d’élèves qui les apprécient.

Ce biais de négativité est démontré dans une grande partie de la réaction de l’Occident sur le rôle de la Chine en Afrique.

Vers 2006, l’occident a commencé à remarquer que les Chinois étaient également en Afrique. La Chine finance des infrastructures en Afrique depuis au moins 1960, mais à part une brève période où s’est répandue la «peur rouge» dans les années 1960 et 1970, personne ne s’en rendait compte.

À une époque où le reste de la communauté internationale s’était détourné du financement des infrastructures, les Chinois construisaient principalement des routes, des ponts et des centrales électriques, des aéroports et des bâtiments gouvernementaux.

Comme nous le verrons ci-dessous, selon les sondages d’opinion, leur contribution a été largement considérée comme positive dans les pays où ils travaillaient. Pourtant, vers 2006, les médias, en particulier dans les pays occidentaux, et les politiciens, en particulier les républicains et démocrates de Washington, ont commencé à percevoir la Chine comme une menace, la qualifiant de «nouvelle puissance impériale». Ils ont vu sa participation comme une mauvaise nouvelle pour les autres pays développés et en développement. Les Chinois pourraient financer la construction de dizaines d’hôpitaux, mais si l’un d’eux s’est fissuré comme cela s’est produit en Angola, ou si un effondrement s’est produit dans un virage d’une route zambienne, l’impression s’est répandue que tous les travaux de construction chinois étaient de mauvaise qualité (The Economist, 2011).

Il y a plus de 10 ans, Mawdsley (2008) a magnifiquement saisi le côté médiatique de cette dynamique, où des preuves ont été présentées que lorsque les médias britanniques regardent ensemble la Chine et l’Occident, la Chine est généralement décrite sous un jour négatif comme un acteur néfaste et l’occident est présenté sous un jour positif.

Ce ne sont pas seulement les journaux britanniques qui décrivent l’engagement de la Chine en Afrique d’une manière effrayante.

Le gouvernement américain a fait des déclarations similaires. L’ancien secrétaire d’État Rex Tillerson a qualifié la Chine de prêteur prédateur. Lorsque l’ambassadeur John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, a lancé la politique africaine de l’administration Donald Trump en novembre 2018, il a mentionné l’Afrique 40 fois dans son discours et la Chine 17 fois. La Chine, a-t-il affirmé, « utilise des pots-de-vin, des accords opaques et l’utilisation stratégique de la dette pour maintenir les États africains captifs des souhaits et des demandes de Pékin ». Bolton a poursuivi en affirmant que la vision américaine de l’Afrique était «d’indépendance, d’autosuffisance et de croissance» plutôt que «de dépendance, de domination et de dette», 2017).

Ce biais de négativité concernant le rôle de la Chine dans d’autres pays en développement ne se limite pas à l’administration actuelle et aux républicains. En 2011, la secrétaire d’État Hillary Clinton s’est rendue en Afrique pour mettre en garde les Africains contre «le nouveau colonialisme» ; et lors du sommet américano-africain de 2014, le conseil paternaliste du président Barack Obama aux dirigeants africains selon lequel ils  » s’assurent que si, en fait, la Chine met en place des routes et des ponts, premièrement, qu’ils embauchent des travailleurs africains  », a répété un autre mythe : que la Chine n’emploie pas de travailleurs africains, dont la fausseté a été démontrée par des universitaires tels que Barry Sautman (Sautman & Yan, 2015).

Le résultat est une situation où, depuis plus d’une décennie, des politiciens et des experts occidentaux ont averti que la Chine est un donateur voyou en ce qui concerne ses finances, un nouveau colonialiste et un prêteur prédateur et pernicieux qui piège les États vulnérables dans un piège à dette mobilisant ses prêts afin de tracer sa route en utilisant des gouvernements faibles.

De mon point de vue en tant que personne qui a commencé à étudier la Chine il y a 40 ans en 1979, seulement trois ans après la fin de la révolution culturelle de Mao, le changement relativement soudain, en particulier au cours des deux dernières années, de la situation mondiale et du degré d’alarme en ce qui concerne les activités de la Chine en dehors de ses frontières, qui se reflète dans ces titres, interroge, surtout quand on considère les preuves réelles des activités de la Chine par opposition aux craintes et aux projections sur ce que ces activités présagent.

Certes, il existe des raisons de s’inquiéter des nouveaux développements de l’engagement chinois à l’étranger. Un exemple est la mer de Chine méridionale où les Chinois fortifient les îles et créent de nouveaux «territoires artificiels» en affirmant que de vastes étendues de la région font partie de la Chine. Je me souviens, en tant qu’étudiant diplômé dans les années 1980, d’avoir étudié les revendications qui se chevauchaient sur les îles au large des côtes du Japon, les îles et les hauts-fonds de la mer de Chine méridionale (Spratly, Paracel, Pratas, Scarborough Shoal, Macclesfield Bank, etc.) et les allégations de la Chine. Quarante ans plus tard, ces préoccupations se sont intensifiées à mesure que la Chine et d’autres pays de la région se mobilisent pour militariser certains de ces affleurements rocheux. Des conflits ont éclaté.

Parmi les inquiétudes accrues concernant l’engagement chinois à l’étranger, celle qui, selon moi, a le fondement le plus concret est qu’en juillet 2017, les Chinois ont ouvert leur première base militaire (de soutien) à Djibouti, même si l’établissement d’une base à l’étranger est quelque chose que la Chine a dit à plusieurs reprises qu’elle ne ferait jamais. Djibouti occupe un emplacement stratégique sur le détroit de Bab-el-Mandeb qui sépare la Corne de l’Afrique du Yémen et de la péninsule arabique. L’installation chinoise se trouve sur la principale voie maritime du golfe d’Aden – Suez et se situe à seulement 7 km des opérations spéciales américaines que Camp Lemonnier avait utilisées pour poursuivre la «guerre contre le terrorisme». Le US Africa Command (AFRICOM) en Allemagne s’alarme de la proximité des deux installations. L’établissement d’une installation chinoise n’est pas une surprise. Il est peu probable que la Chine permette à sa sécurité économique d’être protégée pour toujours par le parapluie de sécurité américain, d’autant plus que les États-Unis ont l’habitude d’imposer des embargos commerciaux paralysants à la Chine et à d’autres pays. Pourtant, la base de Djibouti soulève des questions quant à savoir si la marche extérieure de la Chine continuera d’être pacifique.

L’INITIATIVE DE LA CHINE ET DE LA ROUTE (BRI) ET LA QUESTION DE LA DETTE

En 2013, Pékin a lancé une nouvelle stratégie mondiale de construction d’infrastructures beaucoup plus vaste: la Belt and Road Initiative (BRI). Pour beaucoup de gens, la BRI est passionnante, elle ressemble à un nouveau plan Marshall, et pour d’autres, elle est alarmante. Pékin la décrit comme un plan de relance économique transfrontalier gagnant-gagnant qui stimulera la croissance économique en Chine et dans les pays avec lesquels il s’engage le long des anciennes routes de la soie (Liu et Dunford, 2016).

La Chine s’est engagée à financer et à construire des infrastructures, créant de nouveaux couloirs économiques qui s’étendent à travers l’Asie centrale vers l’Europe et le sud et le sud-est jusqu’à l’Indo-Pacifique.

À Washington, cependant, le spin est que la BRI ne concerne pas vraiment le commerce mais la domination stratégique de la Chine: que la Chine veut utiliser sa puissance  économique comme un levier politique, que la Chine veut réécrire les règles et pratiques commerciales développées par l’Occident ou même que la Chine veut gouverner le monde, en utilisant la BRI comme une sorte d’arme.

Ce genre de rhétorique a augmenté alors que la BRI a rapproché la Chine de l’Europe. Les investissements récents d’entreprises chinoises dans des ports en Grèce et ailleurs dans le sud de l’Europe ont été désignés comme des chevaux de Troie entrant en Europe par le biais de leur ventre mou (Johnson, 2018 ; Lee, 2018).

La Chine, en rachetant des ports, tenterait furtivement d’étendre sa présence militaire le long d’anciennes routes commerciales et de lignes maritimes vitales.

Ces images ont de l’impact.

Quelles sont les intentions de la Chine? Jusqu’à présent, il y a beaucoup de spéculations, mais aucune preuve incontestable de la stratégie militaire chinoise liée à la BRI.

Cependant, en 2017, certaines personnes pensaient avoir trouvé un cas. Cette année-là, le Sri Lanka a vendu la majorité des actions de son port déficitaire de Hambantota à China Merchants Port Holdings Co pour 1,12 milliard de dollars américains (Brautigam, 2019). 1 Cette transaction a été qualifiée de  » saisie d’actifs  » comme si les Chinois avaient pris le contrôle du port de force alors que les Sri Lankais n’auraient pas été en mesure de rembourser les prêts chinois qui avaient financé la construction du port.

Comme nous le verrons, l’histoire réelle était très différente de cette description. Pourtant, c’est à partir de là que le thème de la diplomatie chinoise sur le piège de la dette a été inventé par un expert indien alarmé.

Le gouvernement américain a sauté dans  le train en marche et, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, les hauts responsables de l’administration Trump ont commencé à avertir à plusieurs reprises que la Chine avait une stratégie délibérée consistant à prendre d’autres pays en développement dans un réseau de dettes, puis à utiliser la dette pour obtenir des concessions injustes ou stratégiques.

La viabilité de la dette de plusieurs pays empruntant à la Chine dans le cadre de la nouvelle BRI est préoccupante. Lors d’une conférence conjointe du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque populaire de Chine à Pékin en avril 2018, l’ancienne directrice du FMI, Christine Lagarde, a déclaré que, dans le cas de dépenses à grande échelle,  » les expériences du monde entier montrent qu’il existe toujours un risque de projets potentiellement échoués et de détournement de fonds  » et que le financement des infrastructures  » peut également entraîner une augmentation problématique de la dette, limitant potentiellement les autres dépenses à mesure que le service de la dette augmente et créant des problèmes de balance des paiements  » (Lagarde, 2018).

Lors du Forum Belt and Road pour la coopération internationale d’avril 2019, elle a déclaré:

l’histoire nous a appris que s’ils ne sont pas gérés avec soin, les investissements dans les infrastructures peuvent entraîner une augmentation problématique de la dette. … J’ai déjà dit que pour réussir pleinement, la Ceinture et la Route ne devraient aller que là où elles sont nécessaires. J’ajouterais aujourd’hui qu’elle ne devrait aller que là où elles ont des effets durables, à tous égards. (Lagarde, 2019 )

Ces préoccupations apparaissent car la plupart des pays qui empruntent actuellement à la Chine ont des antécédents de sauvetage par le FMI, de sorte qu’ils ont traversé des cycles de dette par le passé et semblent remettre ça. Et presque tous, y compris la Chine, ont des institutions faibles.

Cependant, existe-t-il des preuves de ce type d’effet levier de l’endettement?

La Johns Hopkins School of Advanced International Studies organise une base de données sur les prêts chinois à l’Afrique (Brautigam & Hwang, 2016). Il contient des informations sur plus de 1 000 prêts et, jusqu’à présent, en Afrique, nous n’avons vu aucun exemple où nous dirions que les Chinois ont délibérément ligoté un autre pays dans la dette, puis ont utilisé cette dette pour extraire des avantages injustes ou stratégiques d’une certaine sorte en Afrique, y compris les «saisies d’actifs».

L’Angola, par exemple, a emprunté un montant énorme à la Chine. Bien sûr, bon nombre de ces prêts sont garantis par les exportations de pétrole de l’Angola, mais il s’agit d’une transaction commerciale. La Chine n’obtient pas un énorme avantage stratégique dans cette relation.

De même, d’autres ont examiné les prêts chinois ailleurs dans le monde – quelque 3 000 cas – et, bien que certains projets aient été annulés ou renégociés, aucun, mis à part l’unique cas du port du Sri Lanka, 2019).

Jusqu’à présent, les éléments de preuve, y compris l’affaire sri-lankaise, montrent que le klaxon que l’on fait mugir concernant le financement des infrastructures par les banques chinoises à travers la BRI et au-delà est exagéré.

Dans une étude que nous avons menée en utilisant nos données sur les prêts chinois et le surendettement africain jusqu’en 2017, la Chine était un acteur majeur dans seulement trois pays africains à faible revenu qui étaient considérés par le FMI comme surendettés ou au bord du surendettement (Eom , Brautigam et Benabdallah, 2018).

Une analyse pays par pays similaire qui incluait l’utilisation de nos données montre que les Chinois ne sont pas, dans l’ensemble, le principal acteur du surendettement africain (Jubilee Debt Campaign, 2018). Par conséquent, le rôle de la Chine dans le désendettement de l’Afrique était limité quand on se souvient qu’il y a 54 pays en Afrique.

Le fait que ce récit sur la menace chinoise comporte des fissures apparaît dans d’autres choses telles que les sondages d’opinion. Lorsque le Pew Charitable Trust se rend en Afrique, quand Afrobaromètre mène des enquêtes et lorsque les sondages d’opinion publique mondiale (PIPA) de la BBC posent des questions dans les pays en développement, et en particulier en Afrique, sur les attitudes à l’égard de la Chine, ils constatent que, bien qu’il y ait des exceptions, un grand nombre de personnes ont une opinion favorable de la Chine comme modèle économique et considèrent la Chine comme un partenaire attrayant pour leur développement. Par exemple, en 2014, 65% au Kenya, 67% au Ghana et 85% dans le pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigéria, avaient une opinion favorable de la Chine.

La question est pourquoi? La réponse est simple. La BRI s’intègre très bien dans les aspirations nationales de développement d’autres pays. La Chine a un excédent de devises, une capacité de construction, fabrication de niveau intermédiaire et il doit investir ces derniers à l’étranger. Dans le cas de l’Asie, la Banque asiatique de développement (BAD) a identifié un déficit de financement des infrastructures évalué à 26 billions de dollars américains sur les 15 années entre 2016 et 2030 (BAD, 2017).
D’énormes sommes sont nécessaires pour soutenir la croissance, réduire la pauvreté et atténuer le changement climatique. En Afrique, la Banque africaine de développement estime que les besoins annuels en infrastructures sont de 130 à 270 milliards de dollars / an. La Banque mondiale et les autres pays riches donateurs qui sont actifs dans ces domaines n’ont pas financé beaucoup d’infrastructures.

En outre, les leaders d’opinion des pays en développement qui ont écrit des articles d’opinion publique sur ces questions voient souvent la Chine comme offrant un menu passionnant de nouvelles idées sur le développement, tandis que de nouvelles idées ne viennent pas de l’Occident. Par conséquent, plutôt que d’être non éclairés, ignorants et ayant besoin d’une protection paternelle des pays occidentaux, ils peuvent voir les mêmes scènes différemment que nous ne le faisons ici en Occident.

RASHOMON, CHINE ET AFRIQUE: DES HISTOIRES VUES ET INTERPRÉTÉES DIFFÉREMMENT

Tout au long de mon exposé, j’ai fait valoir qu’en ce qui concerne la Chine, les observateurs, en particulier de l’Occident, ont tendance à voir un ensemble d’événements et à les interpréter très différemment de la façon de la manière dont ils peuvent être vus par ceux qui participent aux activités. Quelques histoires vont maintenant illustrer le mécanisme de ces interprétations.

Dette pour les ressources naturelles

Un pays très grand et très pauvre mais riche en ressources qui sortait juste d’une période de conflit intense a décidé de se concentrer sur le développement. Peu de temps après, il a été visité par une grande puissance asiatique qui était déjà devenue un consommateur important de son pétrole. Cette grande puissance a déclaré: nous conclurons un accord avec vous. Nous vous fournirons une ligne de crédit d’une valeur de 10 milliards de dollars américains et vous pouvez utiliser ce crédit pour amener nos entreprises à développer vos ports, développer vos centrales électriques et construire des infrastructures pour vous, et vous pouvez nous rembourser avec du pétrole. Cette proposition était assez controversée et il a fallu beaucoup de temps au pays pour l’approuver. Finalement, cependant, il a signé un accord: le financement a commencé à couler et les travaux ont commencé.

Quand je raconte cette histoire, le public est généralement invité à identifier le grand pays pauvre avec du pétrole. Très peu de personnes qui n’ont pas lu cette histoire répondent « la Chine» (Brautigam, 2009 ; Brautigam & Hwang, 2016).

Et pourtant, le pays riche en pétrole de cette histoire était la Chine, et l’année 1978 était celle où la Chine sortait du tumulte de la révolution culturelle. Après des années de négociations, Deng Xiaoping a signé cet accord avec le Premier ministre japonais Tanaka.

Alors pourquoi le Japon a-t-il fait cela?

Le Japon et la Chine n’étaient pas amis, loin de là. Cependant, le Japon a vu des opportunités commerciales pour ses entreprises. Les Japonais ont réalisé que la Chine n’était pas solvable, car on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle obtienne suffisamment de devises pour rembourser ses prêts. Par conséquent, les Japonais ont garanti le prêt avec des exportations de pétrole et de charbon. C’était des affaires. Le Japon a fait entrer ses entreprises en Chine très tôt ainsi que ses exportations, de sorte que lorsque la Chine aurait besoin de machines, d’expertise et, éventuellement, de pièces de rechange pour ces machines et projets de suivi, elle se tournerait d’abord vers le Japon. Pour le Japon, cette étape revêtait une importance économique stratégique, tandis que pour la Chine, qui n’était pas membre de la Banque mondiale ou du FMI et ne pouvait pas emprunter sur les marchés internationaux de capitaux, l’acceptation de ce prêt avait un sens pratique.

C’est à la lumière de cette expérience que les Chinois réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire dans des endroits qui ne sont pas solvables et comment ils peuvent garantir leurs prêts et générer des affaires dans des endroits où d’autres ont peur de marcher.

Cette expérience a été très influente, mais ce modèle n’était pas nouveau au Japon non plus: c’est un modèle financier international qui existe depuis longtemps.

Une ville fantôme angolaise

La deuxième histoire concerne une ville fantôme en Angola. En 2010, l’Angola a accepté un prêt pétrole contre infrastructure de 2,5 milliards de dollars de la Banque industrielle et commerciale de Chine pour construire la Nova Cidade de Kilamba, à 30 kilomètres de la capitale, Luanda. À ce jour, la ville compte quelque 750 immeubles de cinq à treize étages, plus de 100 locaux commerciaux, 17 écoles et 24 garderies ainsi que plus de 240 magasins. Au début, cet énorme complexe était vide. Vers 2012, des journalistes l’ont visité et photographié une magnifique étendue de bâtiments et de terrains de jeux, mais il n’y avait personne là-bas. Ils l’ont déclarée ville fantôme, ont écrit et publié leurs histoires, sont rentrés chez eux, puis l’histoire de la ville fantôme de l’Angola a commencé.

Cependant, alors que l’histoire de la ville fantôme circulait, la ville réelle de Kilamba a commencé à se remplir.

Comme les chercheurs l’ont noté, le décollage de la ville a été lent pour plusieurs raisons (Alves et Benazeraf, 2014 ; Buire, 2015). Premièrement, l’occupation de la ville a dû attendre la fourniture par la partie angolaise des services d’eau et d’assainissement. Deuxièmement, la société de gestion a fixé des prix trop élevés: une fois que des prêts hypothécaires à long terme et à faible coût étaient disponibles pour les appartements de 70 000 à 140 000 USD, les appartements se sont rapidement remplis d’Angolais avertis qui ne pouvaient pas se permettre un appartement à Luanda, l’un des les villes les plus chères du monde.

La ville fantôme financée par un prêt chinois n’existe plus, et pourtant cette idée morte est comme un zombie qui continue de surgir et de marcher encore et encore.

Une histoire vénézuélienne

L’histoire suivante concerne le Venezuela, analysée avec pertinence par Matt Ferchen, chercheur résident au Centre Carnegie-Tsinghua pour la politique mondiale, où il dirige le programme Chine et monde en développement. Ferchen a souligné que le Venezuela a renversé les allégations de diplomatie chinoise du piège de la dette:  » les allégations concernant la diplomatie chinoise du piège de la dette supposent incontestablement que les propres intérêts économiques et géostratégiques de la Chine sont maximisés lorsque ses partenaires prêteurs sont en détresse. Ces hypothèses doivent être examinées plus attentivement, et le cas du Venezuela montre pourquoi  » (Ferchen, 2018).

Il a souligné que le Venezuela est le principal bénéficiaire des financements officiels chinois à l’étranger. La Chine a investi dans le pétrole à long terme pour des partenariats de prêts des types décrits à l’égard du Japon et de la Chine.

Après une phase de prix élevés du pétrole, atteignant plus de 100 $ US le baril, jusqu’en 2014, les prix ont chuté de plus de moitié. À partir de mars 2015, le gouvernement américain a imposé des sanctions au Venezuela, notamment à l’encontre de la Banque centrale du Venezuela (BCV) et de la compagnie pétrolière d’État Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), qui génèrent 90% des revenus du pays.

Selon le département américain de l’Énergie, en avril 2019, la production de pétrole vénézuélien a atteint un creux pendant  16 ans, tandis que le pays a souffert d’une crise économique et politique prolongée et n’a pas fourni à la Chine les livraisons de pétrole promises. Dans ces circonstances, la réponse de la partie chinoise a été de restructurer les conditions de remboursement, accordant au Venezuela un répit de deux ans des remboursements du principal. Au cours de cette période, la Chine a acheté du pétrole du Venezuela au comptant, plutôt que d’utiliser le produit de la vente des livraisons de pétrole pour rembourser le prêt.

Cependant, une fois ces deux années écoulées, la situation économique au Venezuela s’est encore détériorée, tandis que le pays a également d’autres obligations internationales envers la Russie, notamment plusieurs projets pétroliers dans lesquels Rosneft est impliqué. Les observateurs ont noté que la Chine avait peu d’intérêt à accumuler des actifs vénézuéliens, même lorsque le Venezuela n’était pas en mesure de reprendre le remboursement (Faiola & DeYoung,2018 ).

Dans cette situation, qui ressemble à un piège à prêts pour la Chine plutôt qu’à un piège à dettes pour le Venezuela, la Chine n’a pas pu recourir à la coercition pour garantir les livraisons de pétrole et les remboursements de prêts, notamment parce qu’elle est incompatible avec sa position sur la non-ingérence dans le marché intérieur. les affaires des autres États souverains. La Chine se retrouve sans instruments de politique étrangère pour récupérer l’argent qui lui est dû.

Ferchen conclut que le cas du Venezuela montre que dans ce cas important, les prêts de la Chine ont «  clairement sapé les intérêts économiques et géostratégiques de la Chine  » (Ferchen, 2018 ).

Diplomatie piège de la dette: le cas du Sri Lanka

La Chine a participé à la construction ou à l’exploitation de 116 ports d’outre-mer dans 62 pays. Parmi ces projets, celui de Hambantota, au Sri Lanka, est le seul cité comme exemple réel (plutôt que de possibilité projetée) de diplomatie piège de la dette car, à la suite d’un bouleversement électoral, le Sri Lanka très endetté a concédé le contrôle d’un port à un Entreprise chinoise en location de 99 ans. Le New York Times ( 2018 ) a décrit la situation en ces termes «  la Chine a obligé le Sri Lanka à cracher un port  ».

Existe-t-il des preuves que la Chine a planifié les choses de cette façon? La Chine a-t-elle délibérément mis un piège à la dette? S’agit-il d’une saisie d’avoirs pour non-paiement?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d’examiner le contexte historique et de demander tout d’abord pourquoi la Chine est intéressée par le financement, la construction et l’acquisition de ports. Le mème diplomatie piège de la dette est associé au concept géopolitique d’une chaîne de perles. Utilisé pour la première fois dans un rapport de 2005 sur Energy Futures in Asia produit par Booz Allen Hamilton pour le département américain de la Défense ( The Washington Times , 2005 ), le concept suggère que la Chine prévoit de développer une chaîne d’installations militaires et commerciales le long des routes maritimes à partir du Le continent chinois à Port-Soudan dans la Corne de l’Afrique, encerclant l’Inde et menaçant sa sécurité nationale.

Y a-t-il d’autres explications au vif intérêt de la Chine pour les ports? La propre histoire de la Chine donne un aperçu. Les projets portuaires étaient l’une des principales priorités de la Chine lors de sa première réforme et ouverture en 1978. Entre 1980 et 2000, la Chine a construit plus de 184 nouveaux ports avec des zones de développement industriel et de résidence urbaine associées (ce modèle est désormais connu sous le nom de «port – modèle de parc industriel-ville associé à la ville chinoise de Shenkou dans la région commerciale animée de Shenzhen).

Étant donné que les ports sont à forte intensité de capital avec de faibles taux de rendement du capital en raison des longues périodes pendant lesquelles ils sont développés et que la capita est dépréciée, la Chine a privilégié les coentreprises avec des investisseurs étrangers qui devaient fournir des capitaux et une efficacité opérationnelle. Depuis lors, les ports chinois ont accueilli de nombreux investisseurs étrangers (Brautigam,2019 ).

Aujourd’hui, les industries portuaires et maritimes sont mondialisées avec des degrés croissants de concentration industrielle. Un exemple en est la compagnie maritime danoise Maersk, qui dessert 343 ports dans 121 pays, et ses sociétés associées qui incluent APM Terminals avec une infrastructure dans 73 ports et 154 sites intérieurs. En tant que plus grand exportateur et deuxième importateur au monde, et en tant que pays avec un grand secteur portuaire et maritime, les sociétés portuaires et maritimes chinoises cherchent également à se développer en investissant à l’étranger, en acquérant des actifs existants et en créant des coentreprises. Un exemple typique est la China Merchants Port Holdings Company (CM Port), partiellement détenue par l’État et basée à Hong Kong, qui a acquis Hambantota. En 2013, il s’est engagé dans la voie de la mondialisation avec l’acquisition d’une participation de 49% dans la filiale Terminal Link de la Compagnie Maritime d’Affrètement-Compagnie Générale Maritime (CMA-CGM). CMA-GGM est la troisième plus grande société de transport de conteneurs au monde, tandis que Terminal Link possède des terminaux dans 15 ports.

En même temps, d’autres pays qui souhaitent se lancer dans la croissance industrielle sont avides de capitaux et de savoir-faire chinois. En conséquence, les entreprises chinoises se sont également impliquées dans la construction de projets port-parc-ville à l’étranger, souvent en tant que coentreprises. Dans les endroits où ils risquent de manquer, les ports doivent être développés avant la demande. Le développement, cependant, implique un acte de foi que si le port est construit, les navires viendront. Cependant, l’investissement dans les ports et les zones industrielles ainsi que le développement urbain ne sont pas seulement à long terme, nécessitant de nombreuses années pour récupérer les coûts, mais aussi les revenus dépendent des tendances du commerce mondial et dépendent de la capacité d’un port à élaborer et à mettre en œuvre un plan stratégique pour attirer la navigation, les investisseurs et les résidents.

Dans le cas du Sri Lanka, l’idée de construire un nouveau port près du village de Hambantota dans la partie sud isolée du pays faisait partie des plans de développement du Sri Lanka depuis plusieurs décennies (pour plus de détails, voir Brautigam, 2019). En 2002, le Port Autonome de Marseille a proposé par exemple de réaliser une étude de faisabilité. Une entreprise chinoise s’est impliquée en 2004 lorsque, après un tsunami dévastateur, le Sri Lanka a utilisé l’aide étrangère du gouvernement chinois pour reconstruire le port de pêche artisanale de Hambantota; La China Harbor Engineering Company (CHEC) a été choisie pour mettre en œuvre ce projet. Avec la fin de la guerre civile au Sri Lanka en 2005 et l’élection de Mahinda Rajapaksa, originaire de Hambantota, le projet de faire de Hambantota une plaque tournante du commerce, des investissements et des services dans l’océan Indien a été choisi. Après l’achèvement d’une étude de faisabilité danoise, la CHEC a obtenu en 2007 un contrat pour la construction de la première phase et la banque China EXIM a accordé un crédit de 307 millions de dollars américains pour les acheteurs commerciaux à un taux fixe de 6. 3% (Sri Lanka s’est vu proposer un taux variable mais a choisi le taux fixe car les taux d’intérêt semblaient augmenter à cette époque). En 2010, une deuxième phase a été lancée avec un prêt à taux préférentiel de 2% de China EXIM Bank. .

Dans la période à partir de laquelle le port a été ouvert plus tôt que prévu en 2010, la SPLA a perdu plus de 300 millions de dollars américains. Il est souvent nécessaire de construire des infrastructures avant la demande, et les pertes dans les premières années d’un port ne sont pas inhabituelles. Hambantota n’a enregistré que 34 arrivées de navires en 2012 (il est intéressant de noter que c’est le seul chiffre que ccite The New York Times , 2018). En 2016, en revanche, 281 navires sont arrivés à Hambantota. Pourtant, c’était encore en deçà du potentiel et il n’y avait clairement pas de consensus ou de stratégie claire au sein du gouvernement sri-lankais sur la manière d’attirer des entreprises vers le nouveau port.

En janvier 2015, le gouvernement Rajapaksa a été défait lors d’élections. Fin 2016, le Sri Lanka avait une dette extérieure de 46,4 milliards de dollars selon la Banque centrale de Sri Lanka et le FMI – 57% du produit intérieur brut (PIB) – dont environ 10% étaient dus à la Chine. Le nouveau gouvernement considérait le projet Hambantota comme le projet favori de l’ancien président. Cherchant à lever des devises pour rembourser sa dette souveraine, il a décidé de privatiser une participation majoritaire dans le port de Hambantota. Le produit a été utilisé pour augmenter les réserves en dollars américains du Sri Lanka en 2017-2018 en vue du remboursement des obligations souveraines internationales arrivées à échéance. (Les prêts de la Chine étaient à des taux d’intérêt inférieurs à ceux des obligations du Sri Lanka en dollars américains, qui étaient d’au moins 8% et jusqu’à 12%,

Le constructeur du port CHEC et une autre entreprise chinoise, CM Port, ont tous deux soumissionné pour le port, et CM Port a été choisi par le gouvernement sri-lankais. CM Port avait déjà achevé un terminal à conteneurs de construction-exploitation-transfert dans le port de Colombo au Sri Lanka. En 2017, elle a acquis une participation globale de 70% dans deux coentreprises (avec SPLA) liées au port de Hambantota pour un paiement initial de 1,12 milliard de dollars américains. Bien que certains aient pensé qu’il s’agissait d’un échange de titres de créance, la dette est restée en place. La responsabilité du remboursement du prêt conformément aux accords originaux a été assumée par le gouvernement central du Sri Lanka.

CM Port est le plus grand propriétaire et exploitant de port en Chine, gérant près de 30% de tous les conteneurs expédiés à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, de sorte qu’il dispose des capitaux et des relations commerciales avec les expéditeurs nécessaires pour attirer du trafic. CM Port a déjà commencé à développer une zone industrielle adjacente d’un coût de 600 millions de dollars américains et à mobiliser des investissements de grandes entreprises d’État chinoises pour investir dans la zone et des infrastructures de connectivité sont en construction. Le développement élargi des installations de soutage et de raffinage du pétrole est envisagé, le port devenant un arrêt majeur de stockage, de ravitaillement et de maintenance en eau profonde à une courte distance des principales voies maritimes reliant le canal de Suez et le détroit de Malacca, traversé par le monde entier. plus grands porte-conteneurs et pétroliers. La création de sociétés de fabrication et de logistique transbordant vers le sous-continent indien est également prévue et va au-delà de l’étude danoise. Le Sri Lanka et l’Inde ayant un accord de libre-échange, les entreprises qui établissent des activités de fabrication à Hambantota auront un accès en franchise de droits aux marchés indiens, bien que l’Inde puisse s’inquiéter de l’impact de son déficit commercial avec les entreprises chinoises.

Par conséquent, la vente de Hambantota était à l’origine une vente au détail destinée à lever des fonds pour faire face à des problèmes d’endettement plus importants. En tant que tel, il a beaucoup en commun avec la vente d’intérêts dans le port grec du Pirée à la compagnie maritime chinoise COSCO, car les Grecs ont également fait face à une crise de la dette. Commercialement, la vente du port du Pirée a été un succès comme prévu au moment où le PDG de Cosco, Wei Jiafu, a déclaré: «Nous avons un dicton en Chine:« Construisez le nid d’aigle et l’aigle viendra . »Nous avons construit un tel nid dans votre pays pour attirer de tels aigles chinois» (cité dans Brautigam, 2019 ).

Dans le cas du Sri Lanka, le mème diplomatie de la dette affirme que la Chine a incité le Sri Lanka à «cracher un port». Dans le cas grec, un choix stratégique a été fait pour faire appel à un expéditeur chinois. Ce sont deux cadrages différents d’histoires similaires.

Une diplomatie piège de la dette? L’affaire Djibouti

Il a été indiqué ci-dessus que les préoccupations des Indiens au sujet de Hambantota étaient liées à une présence militaire chinoise potentielle, bien que le compte rendu actuel indique qu’il existe également des problèmes commerciaux potentiels.

Cependant, les inquiétudes indiennes concernant les utilisations militaires potentielles de Hambantota se sont répercutées sur les préoccupations du gouvernement américain concernant les investissements portuaires de la Chine dans le petit pays africain de Djibouti. De hauts responsables de l’administration américaine ont dénoncé le fait décembre 2018 que Djibouti pourrait:

bientôt… céder le contrôle du Doraleh Container Terminal, un port de navigation stratégiquement situé sur la mer Rouge, à des entreprises publiques chinoises. Si cela se produisait, l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique… se déplacerait en faveur de la Chine. Et, notre personnel militaire américain au Camp Lemonnier pourrait faire face à encore plus de défis dans ses efforts pour protéger le peuple américain. (Bolton, 2018 )

En 2015, après environ sept ans d’engagement dans des opérations anti-piraterie le long des routes commerciales au large des côtes de la Somalie, la Chine a établi sa première installation militaire à l’étranger à Djibouti aux côtés de celles de plusieurs autres pays. Djibouti a réussi à attirer des locataires militaires, mais il semble que la Chine soit le seul pays à partager la vision de Djibouti d’elle-même en tant que «  Singapour de l’Afrique  » potentiel, tout comme Hambantota pourrait être considéré comme un Singapour potentiel de l’intérieur en général. sous-continent indien.

Djibouti occupe une position stratégique sur les routes de transit vers le canal de Suez et est un débouché vers la mer pour l’Éthiopie enclavée, qui, avec plus de 110 millions de citoyens, est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique subsaharienne. Il est bien placé pour servir de plaque tournante pour le transbordement, la transformation industrielle et les activités de vente en gros en franchise de droits dans la Corne de l’Afrique. Pour répondre à ses ambitions, Djibouti a accordé en 2006 à DP World à Dubaï une concession exclusive de 30 ans, mais y a mis fin en 2018 lorsque DP World n’était pas disposé à étendre ses investissements au-delà du terminal à conteneurs de Doraleh.

Avec l’aide de prêts chinois, CM Port a participé à la construction du port polyvalent de Doraleh, à partir de 2013, dans le but de faire de Djibouti une vitrine «  port – parc – ville  », mais il est confronté à un défi dans la mesure où DP World poursuit CM Port , accusant la firme chinoise d’attirer Djibouti pour rompre son contrat exclusif avec DP World. Bien que DP World n’ait pas voulu étendre ses investissements à Djibouti, elle voit clairement des perspectives de développement portuaire dans cette partie du monde. Une des préoccupations de Djibouti était le projet de DP World de construire un port rival au Somaliland qui desservirait également l’Éthiopie.

De telles ambitions sont au cœur du programme de prêts et d’investissement de la Chine dans les projets de ports et de zones de Djibouti. Dans ce cas, il y a un autre Rashomonhistoire de type. D’un côté, l’armée américaine s’inquiète que la Chine prenne le contrôle de l’ensemble du port et menace les opérations militaires américaines. Le gouvernement djiboutien a accusé DP World de ne pas vouloir investir à Djibouti, mais simplement de rester là à garder les concurrents potentiels à l’écart alors qu’ils investissaient dans d’autres endroits autour de la Corne de l’Afrique, alors que les Chinois étaient prêts à investir. Naturellement, DP World voit les choses différemment. Entre-temps, les emprunts pour financer le port et l’infrastructure ferroviaire Djibouti – Addis-Abeba dans un pays à petite économie ont entraîné une forte augmentation de la dette extérieure de Djibouti (environ 1,3 milliard de dollars) et maintenant ce petit pays est menacé de surendettement.

Djibouti est-il un cas de diplomatie chinoise délibérée de piège de la dette?

Jusqu’à présent, il est difficile de voir un effet de levier chinois utilisé pour acquérir un actif stratégique. Il est vrai que Djibouti a emprunté à la Chine et a maintenant une dette à rembourser, mais on ne peut pas facilement construire un grand port et une voie ferrée dans un très petit pays sans emprunter un montant substantiel de financement. Si le port de Djibouti doit desservir l’Éthiopie et si Djibouti veut suivre le modèle de Singapour et de Dubaï, il doit prendre des risques. En tant qu’entreprise maritime commerciale, des projets tels que l’extension du port de Djibouti peuvent être considérés comme potentiellement attractifs mais risqués. Le fait que des projets concurrents soient en cours donne à penser que l’investissement est rentable; et dans ce cas, Djibouti a une longueur d’avance. Il faudra un certain temps avant de savoir si cet investissement sera un problème d’éléphant blanc pour Djibouti ou pour les bailleurs de fonds chinois. Cependant, il y a jusqu’à présent peu de raisons de penser que le projet chinois représente une menace directe pour les autres nations qui ont des intérêts militaires à Djibouti, y compris les États-Unis.

CONCLUSIONS

Cet article a commencé par présenter le film japonais Rashomon . À la fin du film, il n’est plus clair qui est la victime et qui a commis le crime. S’agit-il d’une histoire de tromperie ou d’héroïsme? Un viol a-t-il réellement eu lieu? Y avait-il un directeur; y avait-il un agent ou même une victime; et qu’arrivera-t-il aux protagonistes? Akira Kurosawa ne fournit pas une fin claire et le spectateur est abandonné à ses interprétations. .

Ce que fait Kurosawa est similaire à ce que font les universitaires. En tant qu’universitaires, nous laissons souvent les choses ambiguës, nous  restons vagues à leur sujet et les appelons zones grises: cela pourrait être ceci; ça pourrait être ça. La vérité ne peut jamais être connue. Parfois, les universitaires sont assez suffisants pour faire des allégations sur l’inconnaissabilité de la vérité.

Cependant, je voudrais plaider pour plus d’engagement, pour prendre position. Malgré les ambiguïtés, nous devons creuser les histoires que nous pensons connaître, en particulier lorsqu’elles affectent la politique publique, comme c’est le cas actuellement. Je vous exhorte à embrasser une mission, dans laquelle certains d’entre nous se sont lancés, d’aider à combler le fossé entre ce que nous faisons en tant qu’universitaires isolés et ce que font les experts et les conseillers politiques en dehors de nos tours d’ivoire.

Cette mission est d’apporter ce que nous savons en tant qu’experts dans nos domaines, de faire connaître les faits et les preuves que nous avons et qui sont très en disgrâce à Washington en ce moment. Faire entrer ces choses dans le débat implique d’essayer d’écrire pour un public plus large et de parler aux médias, aux décideurs politiques, y compris la communauté du renseignement. C’est ainsi que je passe actuellement mon temps. Je n’assiste pas souvent aux conférences académiques. Je donne la priorité aux entretiens avec les militaires, les décideurs, le FMI et le Département d’État américain sur ces questions. Dans mon propre domaine de l’économie politique de l’engagement de la Chine avec d’autres pays en développement, les médias d’information les plus diffusés n’offrent généralement qu’un seul récit, et les décideurs ne sont pas en mesure de vraiment creuser ces histoires.

L’histoire des prêts chinois est beaucoup plus compliquée, intéressante et potentiellement évolutive qu’elle n’est décrite actuellement.

D’autres universitaires peuvent trouver que des problèmes similaires se posent dans leur propre travail, où le simple récit et la sagesse conventionnelle sont contredits ou remis en question par la recherche sur le terrain et les résultats empiriques. Être un pont entre le monde universitaire et le monde politique peut aider à construire le type de réseaux épistémiques qui, au fil du temps, peuvent produire une refonte fondamentale de la sagesse conventionnelle, conduisant à des changements de pratique. Et c’est ainsi que la théorie et la pratique évoluent.

REMERCIEMENTS

L’auteur remercie Xue Zhang d’avoir retranscrit la conférence donnée le 5 avril lors de la conférence 2019 de l’Association of American Geographers (AAG) à Washington,

DC.

DÉCLARATION DE DIVULGATION

Aucun conflit d’intérêts potentiel n’a été signalé par l’auteur.

Remarques

1. Un accord de concession concernant le développement, la gestion et l’exploitation du port a été signé le 25 juillet 2017 par China Merchants Port Holdings Company Ltd (CMPort), Sri Lanka Ports Authority (SLPA), le gouvernement de la République socialiste démocratique de Sri Lanka (GOSL), Hambantota International Port Group (Private) Ltd (HIPG) et Hambantota International Port Services Company (Private) Ltd (HIPS), dans le cadre desquelles CMPort investira jusqu’à 1,12 milliard de dollars américains, dont près d’un milliard de dollars seront versés à le SLPA pour 85% du capital social du HIPG, et dont le HIPG utilise une partie pour acquérir une part de 58% dans le HIPS ( http://www.cmport.com.hk/En/news/Detail.aspx ? id = 10007328 ).

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Est-ce que la situation en Bolivie exige une relecture de la dictature du prolétariat selon Lénine ?

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Faire remonter le black friday au jour où les esclaves aux Etats-Unis étaient vendus à bas prix est-il vrai ou faux? Le fait est que cette référence s’est imposée parce qu’elle parle à la conscience de notre époque. Pouvoir acheter à bas prix, se battre pour un objet n’est-ce pas dire jusqu’où l’on ira quand ce sera l’eau qui viendra à manquer comme déjà en Inde où il est arrivé de se désaltérer de l’eau de climatiseurs?  Ou ce qui est déjà à l’œuvre sous nos yeux : à quel type de massacre d’indiens désarmés des oligarques alliés aux monopoles de l’empire sont prêts  pour s’approprier des mines de lithium ou les immenses ressources du Vénezuela et de la forêt amazonienne ? Sur quel type de complicité peuvent-ils compter de la part du citoyen-producteur devenu consommateur individualisé dans le désir fou de l’objet?

Qui cela concerne-t-il quelques esclaves arrachés à des contrées éloignées et qui sont destinés à assurer notre confort ou s’agit-il déjà de nous. Sommes-nous la proie d’une indignation vertueuse ou les conditions objectives sont-elles que notre indignation devient nécessité de combats communs et lesquels ?

La nouvelle qui vient du Chili, la collaboration de la police française avec la police chilienne pour mater les manifestations dit ce qu’il en est de leur collusion, comme déjà quand la France expédiait ses tortionnaires de la guerre d’Algérie en Bolivie pour y seconder Klaus Barbie. Il y a au même moment le vote de l’UE contre Cuba accusé de dictature, peut-être est-il temps de se relire Lénine dans Impérialisme stade suprême du capitalisme.

« Si les capitalistes se partagent le monde, ce n’est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s’engager dans cette voie afin de réaliser des bénéfices ».

Voilà qui nous évite d’attribuer au seul Trump « les excès » de ce capitalisme là et bien plutôt de nous dire que Trump n’est que le nom de cette phase du capitalisme qu’il nous fait comprendre.

Ce temps est encore est toujours celui de l’impérialisme, le temps où l’assassinat de ceux qui prétendent garder leurs ressources pour le développement intellectuel, physique de leur population et donc nationalisent les mines de lithium sont renversés par une puissance qui s’attribue tous les droits. Ils  sont alors accusés de dictature et poursuivis pour terrorisme. Est-ce toujours pour nous assurer à nous peuples occidentaux le confort auquel nous sommes habitués? ou le racisme que l’on attise chez nous est-il déjà le signe de la peur de basculer nous petits blancs dans ce monde dévasté par les guerres, les famines, le pillage parce que notre confort n’est vraiment plus leur problème. On en revient à l’affirmation :  ils sont « contraints » de s’engager dans cette voie-là pas par « scélératesse particulière » mais parce que leur profit en dépend et nous sommes nous aussi sur leur route folle.

Monte en Amérique latine l’idée de l’autopsie d’un coup d’Etat et quelque chose de l’ordre de la nécessité de la dictature du prolétariat…

Si là-bas en Amérique latine, ils redécouvrent la nécessité de la dictature du prolétariat après avoir pratiqué la transition pacifique et la « démocratie », nous n’en sommes pas là, enfin pas tout à fait vu la déconsidération du politique, mais nous en sommes toujours en tant que communistes à la grande découverte de Kautsky sur « l’opposition foncière » des « méthodes démocratique et dictatoriale.»

Comme disait déjà Fidel Castro quand le PCF a renoncé à la dictature du prolétariat : s’ils peuvent s’en passer tant mieux pour eux.

Le fait est qu’en Bolivie, Evo Morales découvre qu’il devient de plus en plus impossible de s’en passer et fort heureusement la Chine parce qu’elle sort de l’expérience coloniale ne peut l’ignorer « plus jamais ça! », Cuba, Lula lui-même savent que la lutte à mort est là, parce que le capitalisme est ce qu’il est et qu’il ne peut pas être autrement, non pas parce que le capitaliste ne voudrait pas être un philanthrope mais parce que c’est sa nature impérialiste. Et qu’un marxiste ne devrait pas confondre les conditions objectives avec les subjectives, ce n’est pas l’indignation dans ce que l’on peut ressentir face au fascisme qui se développe en Bolivie pas plus que celle éprouvée devant le fait que l’on abêtit des gens en transformant le citoyen-producteur en consommateur prêt à accepter l’esclavage de l’humanité pour le dernier produit à la mode. Ce n’est pas parce que la démocratie est bafouée que l’ont doit s’indigner, du moins pas seulement, mais parce cette démocratie telle qu’elle est permet à cette violence de s’exercer contre eux et contre nous. Leur complicité est de plus en plus manifeste. Un seuil a été franchi : on ne dénonce plus la dictature au Venezuela, on se demande quand enfin ce qui se passe en Bolivie renversera Maduro. Le Parlement européen sans reprendre son souffle adoube les auteurs de coups d’Etat sanglants et dénonce la dictature communiste de Cuba.

Lénine à propos de Kautsky dit « On croirait en vérité qu’il mâche de la filasse, en rêvant. » »Kautsky comme ses disciples aujourd’hui évite de poser la question « où en est aujourd’hui la démocratie bourgeoise, à quel stade de tyrannie est-elle?  »

La dictature du prolétariat n’est pas une fantaisie de bolcheviques arriérés, elle est la nécessité de briser la machine d’Etat bourgeois, celle que Trump, que la CIA peut activer au Brésil, en Bolivie parce que malgré toutes les réalisations elle demeure active dans l’oligarchie locale, son appareil répressif et même chez certaines couches moyennes. Elle est le fondement de l’OEA, ils agissent en concertation.

C’est  pour cela que nous pensons cette référence vraie ou supposée au black Friday, parce que nous percevons qu’il est tenté d’asseoir l’hégémonie du capital et de l’impérialisme sur la machine répressive de la dictature bourgeoise présentée comme démocratie mais aussi sur la possibilité d’acheter des esclaves à bas prix, eux symboles du retour à la marchandisation totale de l’impérialisme du libre marché, un symbole de l’accumulation de marchandises destructrices des êtres humains et de la planète.

La dictature de la bourgeoisie abolit-elle la démocratie, non c’est le contraire, elle l’exalte mais c’est la démocratie limitée aux maîtres comme dans les sociétés esclavagistes, même pas aux maîtres puisque les femmes en sont exclues et que les adolescents y ont accès par le don de leur corps, au mâle dominant qui les éduque.

Mais le black friday est le témoignage que de l’esclavage et de la démocratie esclavagiste on est passé au capitalisme à savoir la marchandisation, la vente à bas prix des individus comme des marchandises, des peuples entiers puisque la conquête des territoires est devenue une nécessité de l’impérialisme, le petit peuple, la plèbe sont invités à participer à la fête en se disputant les produits, il leur est refusé le droit de coalition en tant que producteurs mais est exalté l’individualisation concurrentielle de la consommation.

Ceux qui tels Kautsky dénoncent la nécessité de la dictature, donc de briser la machine de l’état bourgeois le font le plus souvent comme lui en éliminant la lutte des classes, la violence du capital aurait disparu ce que l’on ne peut croire qu’en imagination. Et ils ne peuvent le faire qu’en niant toutes les expériences historiques du XXème voire même du XIXème siècle pour remonter à l’origine même de la démocratie bourgeoise, la philosophie des Lumières et la bourgeoisie révolutionnaire proclamant les droits de l’homme et du citoyen. C’est particulièrement pernicieux en France où la dictature de la bourgeoisie se présente pour un temps celui de la terreur comme le résultat de l’intervention des masses.

Il a fallu pour cela effectivement déformer l’histoire et transformer la dictature d’une classe en pouvoir personnel d’un individu, aboutir à la notion de totalitarisme et à la confusion Communisme égale nazisme par le biais de Staline égale Hitler. Le pouvoir personnel d’un homme, le dictateur se substituant d’une manière justement dénoncée par Althusser à toute analyse. Mais il faut voir aussi comment par la transmutation d’une classe en un homme la violence révolutionnaire d’une classe devient la domination sans partage d’un homme usurpateur.

La Bolivie nous offre aujourd’hui un cas de figure exemplaire après le Brésil et l’enfermement de Lula par un trucage judiciaire… la forme même de gouvernement, la fiction imposée pour exercer la violence de l’oligarchie locale alliée à l’impérialisme, partie active de cet impérialisme avec l’appareil répressif resté en sommeil, n’est pas l’essence de cette dictature, elle peut se dire républicaine, elle reste une variété de l’Etat impérialiste, elle exerce la dictature de la bourgeoisie y compris sous des aspects électoraux comme au Brésil, en Bolivie et au Chili. Et le dictateur c’est Morales, c’est lui comme Lula que l’on met en prison, parce que justement ils ont démontré qu’il y avait d’autres solutions y compris démocratiques

Pour Marx les caractéristiques de cette dictature de la bourgeoisie ne sont pas liées à des formes de gouvernement mais bien à la bureaucratie et la militarisation demeurées aux mains de la bourgeoisie nous explique Lénine et il ajoute :

« La dictature est un pouvoir qui s’appuie directement sur la violence et n’est lié par aucune loi.

La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n’est lié par aucune loi. »

Et de ce fait Lénine tire la conséquence en dénonçant la manière dont Kautsky explique qu’il est possible désormais de construire le socialisme
« pacifiquement, donc par la voie démocratique... » !!

Cela ne signifie pas que l’on doive renoncer à l’exercice des lois démocratiques au plan international comme dans le cadre de la domination capitaliste, c’est une lutte de position dirait Gramsci, oui mais la lutte de position n’a de sens que parce que la lutte de mouvement de la terreur bourgeoise selon toujours Gramsci a rendu possible l’implantation jacobine radicale, elle a aboli la féodalité, l’empire a installé sa machinerie étatique et militaire. Mais se pose justement aujourd’hui la question de la transformation révolutionnaire et les expériences diverses, ce qu’elles ont créé, ce qui doit être accompli, et c’est à tout cela que la Bolivie nous invite à réfléchir.

En définissant la dictature comme une domination, en insistant sur le pouvoir personnel d’un individu,  « Kautsky, nous dit Lénine, s’est appliqué de toute son énergie à cacher au lecteur le trait dominant de ce concept, savoir : la violence révolutionnaire. C’est là que gît le lièvre. Subterfuges, sophismes, falsifications, Kautsky a besoin de tout cela pour esquiver la révolution violente, pour voiler son reniement, son passage du côté de la politique ouvrière libérale, c’est à dire du côté de la bourgeoisie. 

L’« historien » Kautsky fausse l’histoire avec tant de cynisme qu’il « oublie » l’essentiel : le capitalisme prémonopoliste, dont l’apogée se situe précisément entre 1870 et 1880, se distinguait, en raison de ses caractères économiques primordiaux qui furent particulièrement typiques en Angleterre et en Amérique, par le maximum toutes proportions gardées de pacifisme et de libéralisme. L’impérialisme, lui, c’est-à dire le capitalisme de monopole, dont la maturité ne date que du XX° siècle, se distingue, en raison de ses caractères économiques primordiaux, par le minimum de pacifisme et de libéralisme, par le développement maximum et le plus généralisé du militarisme. « Ne pas remarquer » cela, quand on examine jusqu’à quel point la révolution pacifique ou la révolution violente est typique ou probable, c’est tomber au niveau du plus vulgaire laquais de la bourgeoisie. »

Ce que dit Lénine sur Kautsky transformant Marx en vulgaire libéral a pu paraître « dépassé » y compris par l’échec de l’URSS, mais le paradoxe de l’histoire telle que nous la vivons aujourd’hui est que c’est le triomphe sur l’URSS, l’absence de « régulation » imposée par son existence au capitalisme qui a encore aggravé la violence de l’impérialisme et nous a ramené à l’origine même de l’analyse de Lénine sur impérialisme stade suprême du capitalisme. Si l’idée même d’une transition « pacifique » correspond aux aspirations de chacun ne serait-ce que par le caractère apocalyptique du nucléaire, elle est remise en cause par le minimum de pacifisme et le maximum de militarisme en contradiction parfaite avec ce que proclamèrent les pères fondateurs français, anglais ou américains avant de se jeter sur la planète.

C’est-à-dire que l’on ne peut concevoir une stratégie révolutionnaire par rapport à une vision idéale mais bien en s’interrogeant sur l’état réel objectif de la dictature de la bourgeoisie.

Danielle Bleitrach

 

HONG KONG – RÉTABLIR LES DROITS DE L’INTELLIGIBILITÉ HISTORIQUE par Alain Brossat

Le site qui publie cet article est qui est en général pro-manifestant dit son désaccord avec lui mais comme il considère que ce que dit le philosophe Alain Brossat apporte un éclairage absent des médias, il le publie. « Quels que soient nos désaccords sur le fond, cet article nous a beaucoup intéressé et nous semble proposer un contre-point riche au discours ambiant sur les évènements de Hong Kong. Il avait donc toute sa place dans nos pages et en vis-à-vis du superbe reportage que nous venons de publier depuis l’occupation de l’université PolyU. » félicitations donc à ce site et effectivement nous avons là une approche différente, une incitation à la réflexion sur la perception que nous avons des faits. Effectivement pour faire de Hong Kong l’exemple de la démocratie contre le totalitarisme chinois, il faut nier l’histoire coloniale. Cette réflexion a été pour moi une révélation sur la manière dont nous sommes du moins dans les sociétés occidentales passés d’une conception historique à une conception environnementale basée sur l’immédiateté au meilleur des cas, sur l’ignorance pure et simple qui engendre la méfiance et le « tous pareils » en France. Ce n’est pas le cas de la Chine, ça aussi me frappe dans la lecture du livre de Xi Jinping. Mais cela m’explique aussi cette souffrance qui est la mienne devant le négationnisme historique qui semble s’être emparé de la société française et y compris d’une partie des communistes, c’est sans doute que je comprends mieux d’autres civilisations que la mienne parce que ce qui est décrit ici à savoir l’absence de mémoire historique, d’insersion dans le temps des manifestations de Hong Kong, n’est pas caractéristique de ce qui se passe au Chili, ni même en Colombie, même si la référence à l’autochtone donne un aspect mythique, environnemental à ces luttes. En tous les cas cette approche en terme d’espace et de temps, de sujet historique est tout à fait passionnante, prenez un peu de temps de réflexion…  (note de Danielle Bleitrach)

Alain Brossat

paru dans lundimatin#218, le 25 novembre 2019

 

« On ne peut pas empêcher les oiseaux noirs de voler au-dessus de nos têtes, mais on peut les empêcher d’y faire leur nid »
proverbe chinois

L’adoption par le Sénat des Etats-Unis d’une motion exprimant le souci que lui inspire la situation des droits de l’homme à Hong Kong (de préférence à celle des plus de 100 000 mineurs détenus aux Etats-Unis dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine) s’inscrit sur la pente d’une politique d’internationalisation du conflit en cours à Hong Kong, une politique débouchant tout naturellement sur la mise en œuvre progressive d’un droit d’ingérence qu’est appelée à s’arroger l’administration états-unienne – sanctions contre des personnes supposément impliquées dans la répression du mouvement, représailles économiques – en attendant mieux. Une politique qui bafoue les principes élémentaires du droit international, une politique sciemment destinée à attiser les tensions et à susciter le chaos au nom de ce droit de conquête démocratique qui est, en la circonstance, le nom de scène de la nouvelle guerre froide conduite par les Etats-Unis contre la Chine.

1- Le phénomène durable que représente le mouvement de Hong Kong pose avec insistance la question de savoir dans quels milieux nous nous situons, dans quelles formes de temporalité nous inscrivons nos pensées, nos projets, nos actions.

Nous ne vivons pas dans un seul milieu mais dans plusieurs, simultanément, nos existences et nos dispositions ne sont pas davantage agencées sur un seul régime du temps ou de la durée. La façon dont nous percevons, subjectivons, problématisons notre place dans les milieux et formes du temps est infiniment variable.

Pour les étudiants de ma génération, en France et, plus généralement, en Europe occidentale, l’histoire (souvent écrite avec une capitale Histoire) s’imposait absolument comme un milieu prépondérant, non pas sous la forme d’une idée abstraite mais bien comme une intuition ou une sensation qui plongeaient leurs racines au plus intime de nos existences. Nous nous voulions des sujets historiques, et pas seulement sociaux ou politiques, avec intensité. Ce qui trouvait son prolongement immédiat dans notre relation au temps, dans la forme que prenait notre temps vécu : tout ce que nous faisions au présent, dans le présent, nous avions tendance à l’inscrire immédiatement dans la dimension du temps historique, avec autant de projections en arrière dans le passé que vers l’avant, en direction de l’avenir. Nous percevions spontanément notre propre condition, dans notre actualité, comme historique. Nos repères, dans le déroulement du temps passé comme dans la relation à d’autres mondes, d’autres cultures, étaient, avant tout, des événements historiques – des révolutions, des contre-révolutions, des guerres, des conquêtes, des exterminations, etc.

Il me semble que, pour dire les choses de façon un peu expéditive, à partir des années 1980-90 – chute du bloc soviétique, « restauration » reagano-thatchérienne – on assiste à un rapide affaiblissement de ce « règne de l’Histoire » que l’on pourrait aussi appeler « hégémonie de l’historicité, comme milieu de vie », alors même que s’intensifie de manière irrésistible notre relation à un autre milieu de vie – l’environnement. C’est sur ce point de passage que l’on voit croître et se multiplier les faux prophètes annonçant « la fin de l’Histoire » et, corrélativement, s’imposer de nouvelles sensibilités à la notion d’une possible « fin des temps humains », indissociable des outrages que nous faisons subir à notre environnement. Plus notre relation au temps historique et à l’Histoire comme milieu tend à se refroidir et moins nous « investissons » sur le passé (où trouver ce qui nous inspire dans le présent) et sur l’avenir (où placer nos espérances pour le futur). Plus nous sommes placés sous le régime de l’environnement, plus nous vivons dans le présent des nuisances, des accidents, des risques, des conditions dégradées et des désastres annoncés.

La question qui se dessine ici, au rebond de ce parcours trop sommaire, serait celle-ci : comment penser la relation entre l’affaissement de ce que l’on appelait naguère la « conscience historique » (et que je préfère envisager comme façon de subjectiver et problématiser notre insertion dans l’histoire comme milieu de vie) et le surgissement de mouvements en forme d’insurrections de conduite(s) collectives dans un espace-temps donné ? En d’autres termes : que reste-t-il de l’émancipation, comme ligne d’horizon de soulèvements, de mouvements de défection massive, de rebellions (généralement juvéniles) contre les formes de l’ordre et du gouvernement des vivants, les disciplines, contre l’autorité – lorsque l’histoire comme milieu « naturel » vivant où ces dispositions et ces actions trouveraient leur place semble s’être à peu près entièrement évaporée  ?

Il se trouve en effet qu’à Hong Kong, la question du litige entre ce qui a pris la forme du « mouvement » et l’autorité chinoise n’est jamais appréhendé ni problématisé, dans le discours public, comme question historique, faisant appel à des catégories d’intelligibilité historique. Le « mouvement » est vent debout contre tout ce qui rapproche Hong Kong de l’Etat chinois parce qu’il se veut intrinsèquement « démocratique » comme l’Etat chinois est supposé intrinsèquement « totalitaire » ou « tyrannique » – telle est la ligne d’horizon immuable et statique sur laquelle le « mouvement » inscrit son discours, son bon droit allégué, sa légitimité.

Le grand absent de ce récit, c’est évidemment l’histoire. La notion même d’une historicité, d’une composition ou d’une épaisseur de la situation hongkongaise aujourd’hui, l’idée selon laquelle la situation de Hong Kong doit être saisie dans sa dimension historique (l’histoire comme milieu de cette situation) apparaît totalement étrangère au système d’évidences autour desquelles s’est construit ce mouvement.

C’est notamment, à la faveur de ce radical effacement de la dimension historique du « problème » de Hong Kong aujourd’hui, toute la dimension coloniale, la colonialité de cette histoire qui est oblitérée, évacuée. En termes de temporalité, pour que cette opération soit possible, il faut se couper radicalement du passé et s’installer dans une sorte de présent éternel – celui où la supposée « démocratie » hongkongaise fait face à un totalitarisme pékinois taillé dans le granite – pour que ce récit devienne crédible. Mais cette opération en forme d’amputation est tout de même un peu grosse : comment se situer dans une actualité présente, la comprendre et s’y orienter en l’absence de toute référence au passé d’où ce présent provient ?

Pour aller jusqu’au bout des dispositions qui soutiennent le « mouvement » hongkongais, pour le déplier entièrement dans sa dynamique et sa logique, il faut dire ceci : le seul critère qui vaille, dans une situation comme celle de la Cité-Etat aujourd’hui, ce seraient les dispositions présentes de ceux qui y vivent. Ce à quoi il conviendrait d’ajouter aussitôt, au vu de la guerre civile larvée qui y fait rage actuellement, les dispositions de ceux qui se voient et se proclament l’expression d’une énigmatique volonté générale de la Cité – pas les autres, rejetés comme étrangers, outsiders, ennemis intérieurs. Cette partie de la population qui se dit le tout du peuple de Hong Kong se définit elle-même comme peuple de la démocratie et de la liberté contre la tyrannie de Pékin – et la cause serait définitivement entendue : on aurait là un socle de légitimité irréductible, indiscutable – les peuples et les gouvernements du monde entier n’auraient plus qu’à se plier à cette évidence et à en reconnaître le bien-fondé : Hong Kong ne veut pas se soumettre à la tyrannie de Pékin et c’est là un verdict définitif.

C’est ici précisément qu’il importe de se souvenir que nous, humains, peuple hongkongais autoproclamé inclus, vivons aussi dans un milieu appelé histoire (Histoire) et que celui-ci est autant facteur d’intelligibilité de notre condition que domaine dans lequel s’établissent des normes et des règles de conduite. L’argument selon lequel le tort infligé à l’Etat chinois, dans sa continuité historique, et, du même coup, au peuple chinois comme entité doté d’une constitution historique distincte, devrait absolument s’effacer, lorsqu’il s’agit de statuer sur l’avenir de Hong Kong, devant les dispositions présentes de ceux qui s’en disent le « corps » ou l’expression la plus authentique – cet argument est intenable.

Il revient à balayer d’un revers de main toute l’histoire coloniale et les torts infligés aux peuples colonisés par les puissances coloniales. Il balaie d’un revers de main les formes dans lesquelles s’est développée l’histoire moderne – celles de l’Etat-nation – ce dont la manifestation tangible, dans le cas présent, est que l’Etat chinois, dans sa condition historique même, et tel qu’il a été reconnu par la communauté internationale toute entière à partir des années 1960, est bien fondé à revendiquer la restitution de Hong Kong arrachée à la souveraineté chinoise au XIX° siècle par un acte de brigandage impérialiste caractérisé. Ce trait historique de la situation de Hong Kong est une évidence si solidement enracinée dans les règles du droit international et dans les certitudes partagées par la dite « communauté internationale », mais aussi bien, les peuples, les gens, que l’accord conclu entre la Grande-Bretagne et la Chine et statuant sur la restitution de Hong Kong à la seconde est apparue aux yeux de tous, lorsqu’il est entré en vigueur à la fin du XXe siècle comme placé sous le sceau d’un processus aussi légitime qu’inéluctable [1].

D’où la question : qu’est-ce qui donc, dans l’appréhension des conditions où doivent être réparés les torts produits aux peuples concernés par la colonisation européenne, a à ce point changé pour que l’accord de rétrocession de 1997 doive être déchiré comme un chiffon de papier, comme si toute prise en compte de l’histoire comme milieu des torts subis par les peuples et les souverainetés bafouées par les puissances coloniales ne relevait plus que de fantasmagories nébuleuses renvoyées au monde des superstitions révoquées du XXe siècle ?

Si l’on s’enferme dans la présomption selon laquelle ce sont les dispositions présentes d’un groupe humain qui créent le droit (un groupe humain et certainement pas un peuple à rigoureusement parler, dans le cas de Hong Kong tout comme à Barcelone), ce droit étant, avant tout, celui de faire sécession d’avec l’entité étatique dans laquelle il est actuellement inclus, tous les mécontentements, toutes les frustrations, tous les coups de force, toutes les aventures sont susceptibles de cristalliser, dans les circonstances les plus variées pour « créer du droit ».

Mais ce droit, placé sous un critère aussi évanescent que celui que l’on voit à l’oeuvre tant à Hong Kong qu’à Barcelone, ne sera jamais qu’une caricature du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » qui fut l’idée régulatrice qui accompagna, tant bien que mal, la formation des Etats-nations en Europe au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, puis revint en force dans l’actualité au temps de la décolonisation, après la Seconde guerre mondiale. Selon ce droit, les peuples sont placés sous le régime de la nation ou nationalité, notions dont la définition a été abondamment discutée et disputée – mais si une chose est assurée, c’est bien le fait que la population de Hong Kong, pas davantage d’ailleurs que celle de Catalogne aujourd’hui, constituent une « nation », en quelque sens que l’on prenne le terme, ceci en dépit des efforts de cette fraction du mouvement qui, à Hong Kong, s’attache à « ethniciser » le conflit en agressant les mandarinophones expéditivement assimilés à la « tyrannie » pékinoise.

Ce que recouvre en vérité la substitution de l’approche présentiste des dispositions d’un groupe humain enveloppées dans le papier cadeau de « la démocratie » à la notion de droits historiques issue de l’histoire de la formation des Etats-nations, c’est une politique des coups de force et des faits accomplis, éventuellement instrumentalisée par telle ou telle grande puissance ou relayée par un bloc de puissance. Ceci devient immédiatement perceptible dans le contraste entre la manière dont le pli sécessionniste du mouvement de Hong Kong s’est trouvé validé, entériné aux yeux du monde, au nom de la lutte contre le « totalitarisme » pékinois, par le soutien implicite que lui ont apporté, très vite, les puissances occidentales – et, à l’opposé, la manière dont la tentative de coup de force sécessionniste à Barcelone a fait long feu, dès l’instant où ni l’Union européenne ni, a fortiori les Etats-Unis, ne l’ont appuyée.

En d’autres termes, dès que l’on commence à mettre le doigt dans cet engrenage, et notamment à faire prévaloir les intensités du présent sur toute perspective historique, on aboutit en pratique à légitimer les coups de force, à violenter les droits de peuples, à rétablir le droit de conquête – ce que font les colons israéliens en Cisjordanie en piétinant les droits des Palestiniens, ce qu’aimeraient bien faire les faucons boltoniens de l’administration états-unienne, les néo-nationalistes britanniques qui s’exhibent la fleur de pavot à la boutonnière, les radicaux « indépendantistes » de l’establishment politique taïwanais – en arrachant Hong Kong à la souveraineté chinoise pour en faire une base avancée de l’Occident néo-impérial sur le continent chinois.

En France, la religion républicaine de l’intégrité du territoire national rattache sans état d’âme à la métropole des entités aussi éloignées et héritées de l’histoire coloniale que la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane, Mayotte, etc. Toute contestation de l’exercice de la souveraineté française sur ces territoires serait immédiatement perçue comme un casus belli. A la fin du XXe siècle, la Grande-Bretagne a organisée une campagne militaire de grande ampleur, embarquant des armes nucléaires, pour défendre ses « droits historiques » sur les Falklands (Malouines) menacées par l’Argentine, dans l’hémisphère sud. Les Etats-Unis, eux, se sentent chez eux partout, de l’Irak à l’Afghanistan, sans parler de la sanglante aventure vietnamienne, partout là où il s’agit d’exporter « la démocratie », telle qu’ils l’entendent, à la pointe des fusils. Mais lorsque c’est la Chine, un pays qui, dans son histoire moderne, a subi à de nombreuses reprises les outrages infligés par des puissances coloniales et qui obtient tardivement réparation du tort subi au fil de cette histoire des pillages et spoliations – voici qu’il apparaît que cette réparation même est abusive, exorbitante, intolérable – ceci sous prétexte que ses dirigeants seraient des tyrans et des ennemis de la démocratie. La ficelle (de guerre froide) est un peu grosse… Et quels amis de la démocratie sont donc les dirigeants de l’Etat d’Israël qui pratiquent sans état d’âme le droit de conquête en Cisjordanie avec le soutien indéfectible de leurs protecteurs à Washington ?

2- Le seul horizon historique dans lequel, de manière explicite, se situe le mouvement de Hong Kong est celui-ci : il faut que la Cité-Etat et sa population se trouvent arrachées à l’emprise de la « tyrannie » chinoise. On ne saurait mieux dire – Hong Kong étant située dans une certaine configuration où s’exercent des jeux de force distincts, tout particulièrement aujourd’hui, dans le contexte de la nouvelle guerre froide déclenchée par Trump contre la Chine [2] – que l’ « autonomie » revendiquée par le mouvement et l’aspiration à l’« émancipation » qui l’accompagne se trouvent emmaillotées dans des contraintes et inscrites dans un horizon géo-politique clairement dessiné : l’ « autonomie » en question ne fait sens que sous couvert de la protection de l’Occident, une figure qui, inéluctablement, prend la forme d’une répétition, d’un réenactment de la scène coloniale ; la soif d’ « émancipation » alléguée prend surtout la forme d’un mimétisme forcené par rapport aux formes institutionnelles de la dite « démocratie » à l’occidentale – ceci dans le temps même où celle-ci fait eau de toutes parts ; elle prend la forme de l’appel à la tutelle des puissances occidentales – d’où la prolifération des drapeaux de la puissance hégémonique états-unienne, de l’ancien colonisateur britannique, etc.

Pour le reste, dès lors qu’il s’agit pour le mouvement d’énoncer ses propres références, susceptibles de fonder un discours de l’émancipation ou une politique propre de l’autonomie, celles-ci s’avèrent totalement hors-sol  historique et en revanche exclusivement enracinées dans les industries culturelles hongkongaises ou états-uniennes – Bruce Lee, Disney et autres jeux vidéos. La question qui se pose ici avec insistance est simple : que peut, que vaut un discours d’émancipation (ou prétendu tel) dont le seul horizon historique est l’alignement du groupe humain qui s’y reconnaît sur un régime de la politique totalement intriqué aux formes les plus détestables de l’hégémonie aujourd’hui, une « normalisation » démocratique, dans un temps où la démocratie mondialisée réelle est mise en musique par des « démocrates » de plus en plus patibulaires, à la Trump, Boris Johnson, Bolsonaro, Orban, Salvini… ? Que vaut, que peut un discours d’émancipation dont l’horizon historique est aussi inconsistant ?

Si les Hongkongais d’aujourd’hui qui se reconnaissent dans le mouvement étaient désireux de donner à leur mouvement une assise historique qui fasse référence à des traditions de lutte propres à accréditer la notion récemment mise sur le marché d’une « nation sans Etat » [3], il leur faudrait alors faire référence aux luttes qui, dans la Cité-Etat (s’il est une chose dont Hong Kong n’a jamais manqué, même au temps de la colonisation, c’est bien d’Etat, de police, d’administration, quelle qu’en ait été la teinture…) ont opposé la population, sous différentes espèces, aux puissances coloniales européennes, au colonisateur britannique en particulier qui, en son temps, ne réprimait pas les manifestations populaires à coups de canons à eau, mais bien de fusils et de balles réelles. Or, bien sûr, la référence à une telle tradition de luttes et d’opposition à la puissance coloniale entre en conflit direct avec la volonté du mouvement de se placer sous l’aile des puissances occidentales, contre l’ogre chinois. Mais c’est l’évidence même qu’un mouvement qui, à défaut de pouvoir faire référence à des traditions de lutte, à des expériences collectives, des événements, des figures de la résistance, à défaut d’être porté et investi par un imaginaire populaire ou plébéien de la lutte contre la domination, se voit comme une enclave de l’Occident « libre et démocratique » (autant d’outres vides) sous les cieux du despotisme oriental, c’est l’évidence même qu’un tel mouvement ne saurait qu’avoir le souffle court dès lors qu’il s’agit de s’inscrire dans une dynamique de l’émancipation.

On pourrait ouvrir ici une brève parenthèse historique : si, dans les années qui ont suivi l’effondrement du bloc soviétique en Europe orientale et centrale, la « révolution démocratique » a échoué et donné lieu, plutôt qu’à la mise en œuvre d’un processus d’émancipation effectif des peuples débarrassés du joug « totalitaire » ou post-totalitaire, à la mise en place de régimes plus ou moins corrompus soutenus par l’Occident, à la montée des inégalités sociales à la faveur de la promotion d’un capitalisme sauvage, c’est, en premier lieu pour une raison distincte : l’émancipation de ces pays a été un trompe-l’œil parce qu’elle a pris un tour résolument mimétique, que les régimes qui s’y sont mis en place et l’institution imaginaire de la politique qui a pris le relais du « socialisme réel » n’étaient que de mauvaises copies, des caricatures de la démocratie occidentale, en version états-unienne ou ouest-européenne [4] ; c’est parce que ces pays, à défaut de s’être eux-mêmes émancipés de la tutelle soviétique (les régimes en place se sont effondrés, évaporés plutôt qu’ils n’ont été renversés par des mouvements populaires – le cas polonais mis à part), ont été annexés par l’Occident, via leur intégration à l’OTAN, notamment.

Dans ces pays même, aujourd’hui, une majorité de la population ayant vécu les temps du soviétisme regrette l’époque où existait un système de santé fruste mais accessible à tous, où prévalait une certaine égalité de conditions, où le chômage était inexistant, etc. Or, la prétendue « révolution » de Hong Kong suit très précisément le chemin de la pseudo-révolution démocratique des années 1990 en Europe orientale et centrale, elle en caricature même les travers en substituant l’imitation à la production de son propre système de référence mémoriel, historique. Quand les émeutiers tout de noir vêtus mettant à sac les succursales d’établissements bancaires chinois et autres symboles du régime honni aux cris de « Démocratie ! Liberté ! », on est porté à se demander ce qu’ils entendent au juste par là : démocratie-liberté en forme de mur anti-migrants, tel que promu par Trump à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique ? Démocratieliberté incarnées par les maîtres de la communication électronique états-uniens – Google-Facebook de préférence à leurs concurrents chinois ? Démocratie-liberté pour qui à Hong Kong – les hilotes innombrables qui y effectuent les tâches subalternes seront-ils conviés au banquet du suffrage universel réclamé à corps et à cri par les mouvementistes ? Démocratie-liberté du chacun pour soi et le fric pour ceux qui en ont – le dos résolument tourné à l’égalliberté chère aux disciples d’Etienne Balibar… [5]

Pour le dire d’un mot : tout sonne faux dans le système de références mis en place par le mouvement – même le plus familier, le plus autochtone – Bruce Lee, auquel est emprunté le précepte « Be water », rendez-vous aussi insaisissables que l’eau, soyez « la révolution de l’eau ». Emprunt ô combien partiel et partial ! C’est que toute la cinématographie de Bruce Lee est violemment anti-colonialiste, nationaliste-chinoise, anti-occidentale, aux limites parfois du racisme anti-blanc. Un trait qui, d’ailleurs, se retrouve dans bien d’autres séries de kung-fu, Ip Man, entre autres. Si donc, le mouvement entend, à défaut de références historiques disponibles, se caler sur Bruce Lee et le cinéma qui fait des arts martiaux à la chinoise une sorte de paradigme de la fierté, la dignité nationale rétablie face aux humiliations infligées au peuple chinois (et à la souveraineté chinoise) par les envahisseurs étrangers (Blancs, mais aussi japonais), il lui va falloir reformuler sérieusement sa philosophie de l’Histoire et cesser de faire la cour à ceux auxquels, précisément, Bruce Lee ne cesse d’infliger d’exemplaires corrections réparatrices [6].

3- Les Etats-nations européens, à commencer par la France, se sont construits en pratiquant une intense et continue sacralisation du sol, du territoire – d’où les trois guerres qui opposèrent la France et l’Allemagne et où était en jeu la question de savoir à laquelle des deux nations se rattachent, au titre des « droits historiques », l’Alsace et la Lorraine [7]. Les Etats-Unis, eux, ont composé leur territoire « national » au fil d’une politique de conquêtes, de spoliations, d’annexion – au détriment du Mexique, notamment, mais incluant des entités aussi éloignées du territoire originaire que l’Alaska ou Hawaï. Le Japon n’a jamais renoncé à revendiquer la restitution des îles Kouriles perdues au profit de l’URSS (la Russie aujourd’hui) à la fin de la Seconde guerre mondiale. Les réactions indignées de ces puissances face à la constance avec laquelle la République populaire de Chine (seule internationalement incarnation reconnue de la souveraineté chinoise) rappelle que Hong Kong et Taïwan lui appartiennent, historiquement – ce qui ne préjuge en rien de la façon dont cette notion historique irrécusable peut ou doit trouver une traduction politique – relèvent donc, pour le moins de double standards. L’inflation galopante de la logomachie antitotalitaire à laquelle on assiste actuellement dans la communication occidentale à propos de Hong Kong (et du régime chinois ou de la Chine comme « problème ») a précisément cette fonction : placer le « cas chinois » sous une juridiction spéciale, concernant son droit à se voir restituer des territoires qui lui ont été arrachés à l’occasion de différentes opérations de banditisme colonial. Puisqu’il s’avèrerait aujourd’hui que la Chine est, à la réflexion, intrinsèquement et indécrottablement totalitaire, alors un tel rogue state ne mérite pas qu’on lui restitue les territoires dont il a été spolié…

On conçoit aisément le caractère entièrement spécieux et opportuniste d’un tel argument – un sophisme de guerre froide typique : à la fin de la Seconde guerre mondiale, les puissances occidentales ne se sont pas trop émues de la manière dont Staline a rectifié les frontières de l’URSS en Europe de l’Est, accaparé les Kouriles – l’URSS n’étant pas cependant, alors, un modèle de démocratie selon les vœux de Truman ou Churchill… Il est vrai que l’on ne demande pas de comptes aux vainqueurs et que ces puissances n’avaient alors guère les moyens de s’opposer au goût de Staline pour l’amélioration des frontières de l’URSS avec ses voisins…

Concernant la Chine, une explication de fond reste pendante : en quoi la Chine de 2019 à laquelle, de manière de plus en plus ouverte, les puissances occidentales dénient le droit d’affirmer sa souveraineté sur Hong Kong en tirant des traites sur le « mouvement » et son agitation, serait-elle plus totalitaire que celle de 1997 – une date à laquelle ces puissances ont entériné sa rétrocession à la Chine ? Ne s’agirait-il pas plutôt de prendre acte du fait que la Chine de 2019 est devenue plus puissante que celle de 1997, au point que sa croissance économique et le développement de son influence dans le monde apparaissent désormais constituer une menace pour l’hégémonie globale exercée par les Etats-Unis et les puissances occidentales sur la planète en général et dans la zone Asie-Pacifique en particulier ?

On voit donc ici l’usage stratégique qui est fait de la rhétorique antitotalitaire : il s’agit bien, à l’occasion de l’apparition providentielle d’un point de contention, d’un abcès de fixation comme la crise de Hong Kong, de mettre en place un dispositif d’endiguement (containment) et, à terme, de refoulement (roll back) de la puissance chinoise en expansion. Il s’agit, en braquant les projecteurs sur Hong Kong, de placer le développement de la puissance chinoise sous le signe du mal politique radical plutôt que sous celui de la concurrence entre économies, Etats, nations, blocs d’intérêts, etc. Il s’agit de créer un point d’arrêt en plaçant la Chine, comme Etat, mais aussi nation, peuple, puissance sous le signe de la pure et simple exception menaçante, d’une exception suffisamment rogue et monstrueuse pour que les principes les plus élémentaires du droit international – sous l’angle duquel Hong Kong fait d’ores et déjà partie intégrante de la Chine – soient suspendus dès lors qu’ils sont supposés s’appliquer à elle.

On voit bien ici comment les catégories de la philosophie politique occidentale tendent à devenir de pures et simples armes de guerre froide. Plus les régimes démocratiques occidentaux affichent d’inquiétantes compatibilités avec diverses variétés de néo-fascisme dont, entre autres, le traitement des questions migratoires est la pierre de touche, plus ces démocraties sont policières et portées à restreindre les libertés et piétiner l’Etat de droit, plus y prospèrent de ces « populismes » (« populisme » n’étant jamais que l’euphémisme destiné à désigner les flux fascistes qui soutiennent ces mouvements et les fait et gestes de ceux qui leur donnent du corps) et plus se fait épais le rideau de fumée de l’ « antitotalitarisme », focalisé sur la Chine.

La double fonction de cette rhétorique apparaît donc clairement : d’une part, il s’agit, en plaçant le régime chinois dans le registre d’une tératologie, de détourner l’attention de la crise généralisée dans laquelle s’enfoncent les dites démocraties occidentales et de la circulation de flux fascistes de plus en plus intenses qui s’y développent ; de faire pièce à la nécessité de poser les jalons d’une analytique de ce nouveau fascisme essentiellement occidental en faisant ronfler plus bruyamment que jamais les moulins à vent de l’antitotalitarisme de toujours – l’arme absolue de toutes les guerres froides ; d’autre part, il s’agit, en misant tout sur cette notion passe-partout, de rendre la question de la Chine, entendue comme le défi par excellence pour l’intelligibilité du présent historique (de ce qui, dans notre « actualité », fait époque) aussi inintelligible et opaque que possible. « Totalitarisme », comme dent creuse (Deleuze), faux concept, mot-valise, mot puissant en tant que vide – c’est le truchement par excellence de la non-pensée du problème chinois, abaissée au niveau de la propagande où toutes les vaches sont grises et tous les caniches de l’Occident démocratique pissent dans le même caniveau.

Hong Kong et son « mouvement » sont un petit rouage dans le dispositif actuel de la nouvelle guerre froide et ce dispositif a besoin plus que jamais de mots puissants qui soient aussi creux que puissants dans l’usage qu’en font ceux qui, un peu partout, poussent les feux de l’affrontement entre l’Occident en perte d’hégémonie et ce qui se cristallise aujourd’hui autour du signifiant « la Chine » – totalitarisme, démocratie, liberté, droits de l’homme… Il faut s’interroger sur l’efficace, dans la propagande belliciste, de termes nébuleux, délibérément inconsistants, des anti-concepts. Or, le problème, ici, c’est que les savoirs spécialisés, ceux qui sont censés former et garantir leur sphère d’expertise, sont constamment portés, lorsque l’on entre dans une telle configuration d’affrontement, à s’aligner sur le plus vulgaire et impensant de la propagande : le retour en force du registre antitotalitaire dans le discours académique même, à propos de la Chine, est l’aveu d’une telle capitulation de la sphère savante devant les diktats de la Realpolitik et de l’idéologie – là où il ne s’agit pas tant de penser (le présent) que de mobiliser (contre l’ennemi du jour).

4- Je me demandais plus haut s’il est possible d’imaginer que prenne corps un discours d’émancipation dans un contexte où les références fournies par les industries culturelles se seraient à peu près entièrement substituées aux références historiques. L’exemple de Hong Kong permet d’en douter. Mais ce qu’il conviendrait peut-être d’ajouter ici, c’est que la disparition des références historiques, c’est un phénomène qui se travaille, qui se construit. Jusqu’en 2012 au moins, l’enseignement de l’histoire à Hong Kong, dans les établissements secondaires, se divise en deux parties : histoire chinoise et histoire occidentale. La première consistait pour l’essentiel en un enseignement classique de l’histoire des dynasties chinoises, puis de la période contemporaine – jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale – à partir de la victoire des communistes, en 1949, plus rien – la page blanche. Quant à la partie occidentale, elle évitait soigneusement de s’attarder sur la colonisation occidentale… Rien d’étonnant, donc, à ce que, sur cette page blanche, puisse être griffonné à la hâte, lorsque vient l’heure des brasiers, un pur et simple horror tale en forme de litanie des atrocités commises par le PCC au pouvoir – du Grand Bond en avant à la loi d’extradition, en passant par la grande famine et la Révolution culturelle… Dans cet isolat chinois coupé de la Chine qu’est Hong Kong avec (pour les classes moyennes) son mode de vie hyperoccidentalisé, hyperindividualiste, obsédé par la réussite sociale et possédé par le culte de l’argent, peuvent prospérer sur le terreau de l’ignorance entretenue de l’histoire de la Chine contemporaine, toutes les fantasmagories hors-sol, dés-historicisées. La fabrication de cette ignorance est la condition, bien sûr, de celle qui est apparue au fil du mouvement – un discours de l’ennemi intime – le Chinois de l’autre « bord » – et qui parle mandarin [8].

5- Je citais, dans un texte précédent, ce vétéran hongkongais des luttes des années 1960, et qui vendait la mèche : ceux qui descendent dans la rue aujourd’hui tout de noir vêtus et bien décidés à en découdre avec la police, débordant d’une réserve de violence prête à se donner libre cours dans les frairies les plus déchaînées – ceux-là suscitent, dans le monde chinois, une forte impression de déjà-vu – les gardes rouges de la Révolution culturelle. Il conviendrait donc de se demander sur quel socle commun peuvent donc prospérer les affects et les passions conduisant à ces déchaînements, alors qu’à l’évidence leurs contextes respectifs sont si dissemblables. C’est ici que les réflexions de Foucault sur les conduites comme enjeu premier du gouvernement des vivants me paraissent pouvoir être d’un grand secours. Dans les deux cas, gardes rouges et « gardes noirs », ce qui constitue le noyau du mouvement, c’est la jeunesse scolarisée et le problème majeur de celle-ci, sous toutes les latitudes mais particulièrement dans le monde chinois, ce sont les disciplines, scolaires entre autres.

Ce que les deux figures (au reste si dissemblables, historiquement parlant) ont en commun, c’est qu’elles sont, selon la terminologie de Foucault, des insurrections de conduites. Ce n’est pas pour rien que, pendant la Révolution culturelle, on voit de très jeunes adolescents s’en prendre avec une violence inouïe, à leurs enseignants, dès lors qu’un signal plus ou moins distinct leur a été adressé, les y encourageant [9]. Vue sous cet angle (anthropologique), la Révolution culturelle est un charivari scolaire, un monôme déchaîné, une insurrection collective contre des disciplines, scolaires, sociales, familiales extraordinairement rigides, humiliantes et contraignantes. Ce qui conviendrait de se demander, c’est dans quelle mesure les interminables débordements auxquels on assiste à Hong Kong entretiennent des affinités avec ce modèle – contre quelles disciplines, quelles formes d’emmaillotement des conduites juvéniles les jeunes hongkongais se révoltent-ils, au fond, une fois que l’on a fait la part de la rhétorique antitotalitaire – on ne ne continue pas de se mobiliser, avec une énergie intacte, contre une loi d’extradition, des semaines et des semaines après que celle-ci ait été mise au placard… ? Hong Kong, certes, est, vu sa topographie, sa situation territoriale et historique, une cocotte-minute par destination – mais le déplacement de l’angle de vue sur le régime de violence de rue qui s’y est installé aujourd’hui du politique, au sens (pauvre) que la science politique donne à ce terme, vers une anthropologie des disciplines et des conduites serait éventuellement susceptible d’apporter quelques lumières dans un tableau général où se sont imposées les conditions de la rhétorique guerrière.

6- Ce qui distingue radicalement le « mouvement » de Hong Kong dans sa phase actuelle de la plupart des autres mobilisations massives qui se sont développées au cours de la période récente, en France, en Algérie, au Chili ou ailleurs, c’est l’orientation qu’a délibérément pris le premier en direction d’une stasis, de la transformation d’une mobilisation se disant populaire en lutte d’une faction (une partie de la population) contre une autre. La construction d’une figure de l’ennemi intime – l’outsider parmi nous, le Chinois qui ne parle pas cantonnais et/ou qui ne se rallie pas au mouvement devient cet ennemi non seulement exclu de la communauté qui s’approprie le nom générique « Hong Kong », mais, de plus en plus fréquemment insulté, brutalisé, ratonné dans les rues, les centres commerciaux, les universités et autres espaces publics. Dans une atmosphère de purification ethnique fondée sur les critères parfaitement imaginaires (ceux qui sont traités en ennemis ne sont pas moins chinois que ceux qui les honnissent), ce n’est pas (encore ?) une guerre civile ouverte qui fait rage, mais ce sont bien des flux de stasis, et des scènes de guerre civile qui se multiplient.

Dans la forme classique du mouvement, ce sont des protestataires, des manifestants qui s’opposent aux dites forces de l’ordre, bras armé de l’Etat. Aujourd’hui, ce qui vient « doubler » de façon toujours plus insistante ce conflit entre manifestants et police, ce sont ces scènes hypermédiatisées où l’on voit un quidam soupçonné de sympathies pékinoises ou incapable de parler la langue de l’émeute se faire brutaliser, cependant que les badauds filment en direct avec leurs portables, avant de balancer ce morceau de choix sur les réseaux sociaux. Dans le même temps, bien sûr, la police hongkongaise exposée en première ligne depuis des semaines se radicalise à son tour et passe, pour son propre compte, aux représailles – on ne connaît pas de police au monde qui, dans ce genre de situation, ne soit pas entraînée dans une spirale vindicative et parcourue par des flux fascistes [10]

Dans ce contexte, il faut bien le dire, les vidéos de toutes espèces qui circulent sur le net jouent un rôle désastreux et pervers en s’activant comme intensificateurs de guerre civile, dispositif destiné à chauffer à blanc les affects et les passions et donc à produire de la division et stimuler les énergies vindicatives, à attiser, en faisant circuler les images de l’hyperviolence, le sentiment de l’irréversible et de l’impardonnable, en traçant une ligne de haine et de sang entre les deux côtés, les deux factions en présence. Le fait même que Hong Kong soit une « cité », ne conduit pas peu à nourrir le rapprochement avec la stasis antique, celle qui régulièrement, divise et épuise les cités grecques. Les lecteurs-trices de Nicole Loraux n’ignorent pas que « la démocratie » y retrouve rarement ses petits [11].

Dans cette atmosphère de guerre civile en pointillés, on ne s’étonnera pas de voir une partie du « mouvement » changer de registre dans les usages de la violence de rue, en passant de la « casse » qui, couramment, accompagne toutes ces formes de radicalité, à d’autres formes qui s’apparenteraient plutôt à une politique de la terre brûlée – comme si, déjà, la cité était entièrement passée entre les mains des « autres » – une « politique » par antiphrase qui fut, par exemple, celle des ultras de l’Algérie française, avant le grand départ, à la veille de l’indépendance algérienne… Serait-ce donc que ceux qui ainsi s’acharnent aujourd’hui à réduire leur ville à l’état d’un tas de briques voient déjà leur avenir « ailleurs » – l’un croupier à Las Vegas, l’autre prospérant comme courtier à Wall Street, le troisième propriétaire d’une armurerie à Dallas… ?

7- Il faut, lorsqu’on parle de Hong Kong, rétablir les droits de l’Histoire, cesser de dissoudre les schémes de l’intelligibilité historique dans le bain d’’eau tiède des droits de l’homme et autres « valeurs » à géométrie variable. Dire cela, ce n’est pas prôner le retour au règne de l’Histoire (et de la philosophie qui va avec ) dans les formes qui prévalaient au temps de Sartre et Kojève, mais simplement soutenir et montrer à quelles impasses conduit le décret consistant à suspendre toute forme d’intelligibilité ou mise en perspective historique des phénomènes à la hauteur desquels nous sommes appelés à nous tenir dans le présent. La négation de l’Histoire, l’hypermoralisme et le présentisme forcené qui dominent aujourd’hui sont promesses de terreur et rien d’autre.

Les touristes politiques de passage à Hong Kong se pâment devant la diversité, la vitalité, la radicalité, la bravoure et l’endurance du mouvement. Ils ne comprennent pas que ces traits peuvent se retrouver dans toutes sortes de mouvements et qu’ils ne disent rien quant à leur tracé, lequel peut être aussi distinctement réactionnaire que révolutionnaire, voire inscrit dans un devenir-fasciste. Ce qui, tranche, c’est le sillon qui se trace, la dynamique propre du mouvement et le destin qu’il se donne, nullement son bariolage, nullement son énergie. Les touristes politiques voient le doigt et pas la lune que celui-ci désigne, ils mettent tout dans un même paquet, les black clads et les black blocs, ce qui leur évite d’avoir à se demander où va le mouvement – la seule question qui importe [12].

L’une des clés de ce mouvement comme de toutes sortes d’autres qui, en ce moment fleurissent un peu partout, c’est la montée d’un désir d’émeute généralisé. Le film de Todd Phillips, Joker, saisit assez bien le ressorts multiples et entremêlés de cette pulsion émeutière – ce grand dégoût qui s’est emparé des populations face à l’infamie des élites politiques, la ruine de l’Etat social, l’abandon des plus fragiles, l’horreur médiatique, le devenir-ruine des grandes villes… Du coup, ce qui est peut-être radicalement nouveau dans le « moment Hong Kong », c’est l’inversion du procès classique selon lequel les industries culturelles viennent parasiter des événements historiques, des scènes politiques anthologiques en les rejouant sans relâche, sous toutes les facettes – de la Révolution française à Mais 68. Ici, c’est un « mouvement » qui vient plagier les industries culturelles – la « révolution de l’eau » hongkongaise comme reenactment de Joker et du désir d’émeute qui le traverse et le soutient. Le problème, c’est que dans ce film, persiste jusqu’au bout une parfaite indétermination entre un devenir-anarchiste possible et un autre, distinctement fasciste, du soulèvement dont le clown sanglant devient le héros. Le ton distinctement nihiliste du film de Phillips, soutenu de bout en bout par les cascades de rire incoercibles du « paumé » (Deleuze) Arthur-Joker va comme un gant à ce mouvement tombé littéralement amoureux de sa propre violence et constamment porté à en pousser les feux, histoire de voir jusqu’où l’Apocalypse peut ressembler à un jeu vidéo… [13]

A un moment donné, qui ne saurait être lointain, le mouvement de Hong Kong parviendra, s’il persévère dans la direction qu’il a adoptée, à ce point de non retour de toujours qu’est la prise d’armes [14] – et c’est évidemment là que les choses deviendront tout à fait sérieuses…

(19/11/2019)

[1Or, il est bien clair que les revendications mises en avant par « le mouvement » sont destinées à inverser la perspective historique de ce procès, à substituer à la notion d’une période de transition (étalée sur un demi-siècle) conduisant à l’intégration de Hong Kong à la Chine, celle d’un accroissement constant des hétérogénéités politiques et constitutionnelles entre la Cité-Etat et l’Etat chinois, processus dont le débouché logique est, évidemment, la séparation définitive de Hong Kong d’avec la République populaire de Chine. Le « combat continu pour l’autonomie », la revendication de « réformes constitutionnelles menant au suffrage universel » et autres revendications de même eau s’inscrivent distinctement dans cette perspective sécessionniste en visant à inverser le processus engagé en 1997.

[2J’emprunte cette formule au politiste Brian Fong, soutien déclaré du « mouvement » in « A Hong Kong, la seule option proposée par la Chine est de renforcer l’Etat policier », Le Monde du 15/11/2019.

[3Brian Fong, ibid. – bel exemple de parasitage opportuniste d’un motif dans l’air du temps – les sociétés sans Etat (John C . Scott, etc.).

[4Sur la figure de l’ « émancipation mimétique », voir Michel Foucault, « De l’archéologie à la dynastique », 1972, Dits et Ecrits, texte 119.

[5On ne voit guère (jamais ?) émerger le motif de l’égalité parmi les slogans du mouvement… Pour le « mouvement » de Hong Kong, « démocratie » est moins un « signifiant flottant » qu’un « mot en caoutchouc » (Auguste Blanqui) destiné à désigner les conditions de l’ultra-libéralisme « dans une seule île » (ou presqu’île) comme celles du meilleur régime possible… La liberté et la démocratie invoquées par les acteurs des mouvements qui surgissent dans le monde entier ne valent jamais que ce que vaut l’idée que s’en font ceux-celles qui les réclament. S’il s’agit de faire de l’accès à Facebook plutôt qu’à Wechat le premier des Droits humains et de la reconnaissances faciale à la chinoise la signature du totalitarisme par opposition à sa version anglaise ou américaine, laquelle serait démocratique, on sera tenté de statuer : much ado about nothing

[6Je me permets de renvoyer ici à mon article « Kung Fu » in Antoine de Baecque, Philippe Chevallier : Dictionnaire de la pensée du cinéma, « Quadrige », PUF, Paris, 2012.

[7Voir sur ce point : Suzanne Citron : Le mythe national, l’histoire de France revisitée, Editions de l’Atelier, 2019 (1987).

[8Il y a dix ans encore (2009), on pouvait encore fabriquer à Hong Kong ce que j’appellerais volontiers des « petits films sympas » où l’on voit deux jeunes paumés, un ex-flic du cru viré pour dettes et parlant cantonnais et une prostituée immigrée venue de Chine et ayant pour langue maternelle un dialecte provincial, l’un et l’autre communiquant en mandarin, nouer une histoire d’amour tant soit peu improbable – ça s’appelle 3 Narrow Gates, de Vincent Chui – le genre de film saisissant la « diversité » de Hong Kong et que l’on n’est pas près d’y revoir fleurir…

[9Voir sur ce point, par exemple, Le cerf-volant bleu, film de Tian Zhuangzhuang, 1993. L’évocation trop crue de ces paroxysmes de violence juvénile pendant la Révolution culturelle valut à Tuan dix ans d’interdiction d’exercer sa profession.

[10Le plus désastreux, dans l’épisode qui fit le tour du monde où l’on vit un homme embarqué dans une vive discussion avec les « mouvementistes » se faire asperger d’un liquide inflammable puis embraser, ce n’est pas l’acte lui même qui, en dépit de son caractère odieux, pourrait être isolé, mais le silence de toutes les grandes gueules du mouvement, si promptes d’ordinaire à se faire entendre sur les médias du monde entier, et, en l’occurrence bien déterminées à ne pas prendre leurs distance d’avec cette action criminelle – un silence distinctement fasciste, pour le coup.

[11Nicole Loraux : La cité divisée – l’oubli dans la mémoire d’Athènes, Payot, 1997.

[12Dans le genre vintage, quelques bons textes de référence sur le sujet : Où va la France ? Et les Ecrits sur l’Allemagne de Léon Trotsky, écrits respectivement dans le contexte du Front populaire et de la montée de Hitler.

[13Ce jeu vidéo existe déjà, rassurez-vous. Le Taipei Times en annonçait la mise sur le marché il y a quelques jours.

[14Qu’anticipe l’utilisation des arcs dans le contexte du siège de l’Université polytechnique.

 

Avec ou sans Evo, la Bolivie va reprendre sa révolution démocratique, dit Evo Morales

Cet interview qui nous vient de Cuba est remarquable et mérite d’être travaillé au-delà de l’Amérique latine qui est effectivement un laboratoire pour la dictature du capital depuis pas mal de temps en particulier depuis 1973 et le Chili. Comme le dit Morales, le capital aujourd’hui doit à toute force empêcher que les gouvernements socialistes et progressistes trouvent des solutions et ils sont entrés dans une nouvelle phase, la question de l’élection de gouvernement démocratique et d’un peuple mobilisé se heurte à leur terreur, au fait que celui qui a le pouvoir économique avec le soutien des USA doit être le maître et faire régner la peur et le crime. Il laisse entendre que face à cela les gouvernements progressistes doivent recourir à la « dictature du prolétariat » et ne laisser aucun espace à ces factieux. C’est de cela qu’il est de plus en plus question, les voix démocratiques dans le contexte de la dictature du prolétariat face à la terreur de la dictature du capital qui est totalement débridée. Notons à quel point cette réflexion grandit de toute part face à une répression qui a de moins en moins de limites (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoire et société).

 2 |

La nation bolivienne va reprendre sa révolution démocratique et culturelle avec ou sans Evo Morales, et ce n’est qu’une question de temps, a déclaré l’ancien président dans une interview exclusive à Prensa Latina.

L’ancien président, en asile politique au Mexique depuis le 12 de ce mois après avoir démissionné de son poste pour éviter un bain de sang, estime que les événements survenus dans son pays, victime d’un coup d’État sanglant, devraient désormais être un motif de réflexion pour les forces progressistes du monde.

Prensa Latina s’est entretenue avec le chef de l’Etat plurinational des hautes terres, qui a eu la courtoisie d’accepter l’invitation de se rendre au siège des bureaux de Prensa Latina à Mexico.

Sur une question de savoir si le coup d’État dans son pays signifie un retour à l’époque des canonnières pratiquées par les États-Unis le siècle dernier, M. Morales a déclaré que la question méritait que des experts, des politologues et des universitaires prennent en compte l’échec des politiques impérialistes du passé récent, telles que celle de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).

Il a rappelé que cette politique impérialiste avait échoué à l’époque de Nestor Kirchner, Hugo Chavez et Luiz Inacio Lula Da Silva, lors d’une mémorable réunion à La Plata, en Argentine, en 2005, et elle avait ouvert la voie à la création d’Unasur et de Celac.

Mais les États-Unis, a-t-il dit, nous ont divisés avec l’Alliance du Pacifique et ont occupé et stimulé la politique de privatisation en faveur des entreprises privées des élites. Cela ne suffisait pas, et quand il n’y avait pas de coups d’Etat militaires, ils ont inventé les coups d’Etat judiciaires, les membres du Congrès, et maintenant ils appliquent une autre modalité en Bolivie.

L’expérience bolivienne, a-t-il expliqué, ressemble au plan Condor. Ils ont recruté des secteurs de la jeunesse et leur ont donné de l’argent pour exercer des violences contre les familles, les propriétés privées, ainsi que des officiers de police et de l’armée qui, malheureusement, étaient derrière eux.

C’est vraiment une lutte d’idées, de programmes, de classe, et c’est l’expérience à prendre en compte pour entamer une profonde réflexion, organiser un grand débat, politiquement profond, car il ne s’agit pas de coup d’État militaire classique, mais un autre type.

Ils se sont opposés aux nouvelles politiques économiques, ils n’acceptent ni nos programmes ni notre politique économique fondée sur la récupération des ressources naturelles et économiques du pays et contre les États-Unis et le système capitaliste, le mouvement indigène cherchant de nouvelles voies de bien-être.

Le coup d’Etar de droite se produit en outre, lorsque nous nous débrouillions très bien sur le plan économique, en matière de sécurité alimentaire et d’élimination de la pauvreté, ce qui est une autre raison d’encourager le débat d’analystes, de chercheurs et de politologues au profit des nouvelles générations.

À la question que si la Bolivie démontre l’érosion irréversible de la démocratie représentative et un retour forcé aux années de dictature, Morales a rappelé que les empires tombent toujours, tôt ou tard, mais ils tombent comme les monarchies.

Maintenant, il y a une sorte de retour à cette époque de la colonie lorsque les vice-rois ont été nommés dans les terres annexées. Ces vice-rois modernes sont les Añez et les Guaidó, sans racines et toujours contre les plus humbles.

À l’époque de l’Inquisition, les colonialistes sont arrivés avec la bible et l’épée. En Bolivie, il y avait des familles avec distribution des rôles, ils recevaient des formations académiques pour gouverner les autochtones. Un fils était un prêtre, un autre militaire et un autre avocat. S’ils ne pouvaient pas dominer avec la Bible, ils essayaient de le faire avec la loi, et si elle échouait aussi, alors avec les armes.

Morales a estimé que les groupes violents de son pays étaient confrontés à une politique économique nationaliste, à l’indépendance de l’État, à la dignité d’un peuple et à la lutte contre les modèles économiques de privatisation du Fonds monétaire international.

Il a répété que ce qui se passait en Bolivie devrait servir à une réflexion approfondie prenant en compte le soulèvement populaire, les rébellions contre un modèle économique usé, comme en Colombie, au Brésil et dans d’autres, qui montrent que le peuple latino-américain se battait.

Il a illustré le moment présent avec le peuple argentin, qui a retrouvé un gouvernement progressiste comme nous l’avions auparavant, et doit constituer un paradigme pour les nouvelles générations. Il a considéré comme une erreur historique des dirigeants et organisations de classe de ne pas éliminer ceux qui sont du côté du crime et de la violence.

S’agissant de problèmes spécifiques liés à la situation actuelle dans son pays, Morales a expliqué qu’il avait personnellement beaucoup de confiance en la victoire naturelle des dernières élections, mais que la droite a réagi rapidement, a suscité des manifestations qui se sont rapidement intensifiées et adaptées, du racisme au fascisme et de là au coup d’État.

Des groupes de puissances économiques et falangistes ont adhéré et sont parvenus à cette situation en prenant des mesures où la violence s’est exercée d’une manière totalement débridée.

Il a déclaré qu’il avait été informé de cette situation et que, lors d’une réunion du cabinet, personne n’y avait ajouté foi, ni même admis, et ces informations ne lui sont pas parvenues par la police ou par les forces armées, mais par des frères.

Le reste est connu: les crimes et les menaces contre les chefs de département et de municipalité ont commencé, ils ont incendié leur maison, intimidé leurs proches, incendié la maison de sa sœur et, pour éviter un bain de sang, il a démissionné.

À El Alto ou à Cochabamba, en 10 jours, 32 morts bien que nous ayons suffisamment pris soin de notre vie. On ne peut pas comprendre que les commandants des forces armées et de la police soient revenus au coup d’État, ce que nous pensions être dépassé par l’histoire, a-t-il déclaré.

Morales pense que la droite bolivienne est convaincue qu’à l’heure actuelle, en passant du racisme au fascisme en tuant des gens, la paix passe par la destruction de l’égalité et de la justice sociale.

Du président Donald Trump à Pedro Pablo Kuzinski du Pérou, les actes de corruption et de fascisme créent la mentalité selon laquelle celui qui détient le pouvoir économique a tous les droits.

Cette mentalité en Bolivie est ce qui ramène le pays à une époque d’inquisition, comme à l’époque de la colonie et de la monarchie, a-t-il ajouté. Il a répété qu’il avait remporté proprement les élections à la présidence de la Bolivie pour le bicentenaire et il a rappelé que les autochtones sont honnêtes et ont une culture qui les incite à ne pas voler, ne pas mentir, et  il est revenu sur le fait que quelques jours avant le 10 novembre l’initiateur du coup d’Etat depuis  l’OEA, Luis Almagro, lance la rumeur selon laquelle ils dénoncent la fraude, car ils cherchent  provoquer un incendie et de nombreuses personnes vont mourir, il est finalement arrivé que 11 morts sont intervenues immédiatement.

L’OEA, a-t-il dit, est responsable de tant de massacres. L’OEA a appelé à de nouvelles élections, mais s’ils doutaient et pensaient qu’il n’y avait pas de vainqueur au premier tour, pourquoi n’ont-il pas demandé un second tour?

Cependant, plusieurs personnalités internationales leur ont montré qu’il n’y avait rien d’illégal dans ces élections ni de fraude, mais ce qu’elles ont dit n’a pas été pris en compte, ni par l’OEA ni par qui que ce soit d’autre.

Nous demandons maintenant à une Commission internationale de vérité de prouver qu’il n’y a pas eu de fraude. Ce qui doit être démontré, c’est comment ils trompent les gens, comment ils font croire au monde entier qu’il y a eu fraude.

C’est une lutte idéologique, nous avons un peuple organisé et mobilisé qui est sorti de l’extrême pauvreté ce que la droite ne pardonne pas.

On ne nous pardonne pas ce travail, l’empire américain et les pays développés ne pardonnent pas aux gouvernements anti-impérialistes qui ouvrent la voie de l’avenir aux pauvres avec des programmes sociaux pour les plus humbles sans concentrer le capital entre quelques mains, a-t-il déclaré.

L’ancien président a plaidé pour un dialogue national de tous en affirmant que ce qu’il veut est que le sang arrête de couler dans son pays bien-aimé ou que les putschistes continuent de tuer des frères, voilà notre souffrance a-t-il dit à cause de décrets tels que celui où la répression de l’armée a carte blanche pour continuer à tuer.

En 10 jours, plus de 30 morts par balle, incroyable, mais aussi la destruction de l’économie qui a nécessité tant de travail pour croître.

Cependant, a-t-il ajouté, si la Commission internationale de vérité montre qu’il n’y a pas eu de fraude, il faut dire que le coup d’Etat est aussi celui de l’OEA.

Si cet organisme est contraint de dire que ce qui aurait pu se passer pendant les élections n’est pas grave, comme le pensent la droite bolivienne et le gouvernement américain, et qu’il n’y a pas eu de fraude comme l’ont déjà noté des personnalités dans le monde, je ne sais pas ce que vont faire les putschistes.

D’autre part, a-t-il dit, si l’Assemblée nationale refuse et n’approuve pas ma démission, je suis toujours le président constitutionnel de la Bolivie, c’est la vérité.

Morales était convaincu que les secteurs les plus radicaux, racistes et fascistes opéraient dans son pays comme s’ils suivaient un mandat des États-Unis. Le gouvernement de facto ne décide pas, celui qui décide est les États-Unis par l’intermédiaire de certains représentants de ce pays du nord.

C’est la réalité, ils se mobilisent pour décourager la réaction du peuple bolivien et prétendent que c’est un gouvernement de transition, un mensonge, un prétexte, mais c’est une répression, une intervention, un gouvernement de facto.

Bien que le gouvernement des États-Unis ne puisse pas intervenir militairement, directement dans nos pays, il utilise plutôt ceux qui se soumettent ouvertement à l’empire pour soumettre les plus pauvres.

Malheureusement, ils ont menti sur Evo, sur  mon gouvernement, et même des responsables que l’on faisait chanter ont apparemment déposé des plaintes inventées avec des preuves inventées pour nous discréditer et nous faire paraître coupables de ce qui leur était arrivé.

Avant le coup d’État de Santa Cruz, Luis Fernando Camacho était à la tête d’un groupe raciste. Il a été incité à agir à la manière du trafiquant de drogue colombien Pablo Escobar et à dresser une liste de ceux qu’il a appelé des traîtres pour les punir. Imaginez que pour eux, pour les putschistes, leur idole est Pablo Escobar.

A nouveau, Morales a insisté sur le fait que la Bolivie se tournait vers le fascisme et le racisme à la suite du coup d’État, comme si la Bolivie était économiquement en mauvais état, en nourriture et en énergie, alors qu’elle était dans le meilleur état de tout ce qu’elle avait connu dans son histoire.

Le système capitaliste empêche, s’oppose à ce que les gouvernements progressistes recherchent des voies meilleures que la leur, le néolibéralisme, ils ne le pardonnent pas et le problème sous-jacent est que pour les fascistes et les racistes, tuer est un moyen de garantir leur paix, haïr et humilier les humbles, c’est montrer qui est le patron.

Au lieu de cela, a-t-il déclaré, les peuples autochtones pratiquent la solidarité et la complémentarité, la femme et l’homme d’origine sont élevés dans l’amour des autres et le leur, ils sont gentils, vivent en harmonie avec notre mère la Terre, c’est ce qui donne vie à l’être humain, nous sommes frères de la planète et nous utilisons donc toujours le terme sœurs et frères.

Ce racisme et cette haine, ce mépris des pauvres pour les Indiens est une suprématie et, en réalité, il est difficile de réconcilier la société bolivienne, ce qui est le sens d’un État plurinational.

Evo Morales a déclaré à un autre moment de l’entretien que ce qui se passait en Bolivie avec les responsables du coup d’État ressemblait à ce qui s’était passé avec le commandant Hugo Chávez en 2002, lorsque la réaction du monde des affaires avait provoqué ce coup d’État, l’avait enlevé, déclaré qu’il avait démissionné. Ils ont imposé à la place l’homme d’affaires Pedro Carmona Estanga.

Mais le peuple s’est élevé immédiatement et l’empire américain, l’église catholique, l’ambassade des États-Unis, ont dû céder et Chavez est retourné à Miraflores parce que les gens l’ont arraché de son enlèvement, il n’a pas laissé l’enlever.

En Bolivie, a-t-il dit, la lutte se poursuit et il y a une mobilisation du peuple contre les conspirateurs.

(Prensa Latina)