RSS

Archives de Catégorie: LITTERATURE et SPECTACLES

GERDA TARO: LA COMPAGNE DE CAPA SORT DE L’OMBRE

par Madeleine Launay

LE DOC

Elle est morte le 26 juillet 1937, à 26 ans. Célèbre pour avoir été la compagne de Capa, dont elle fit la légende, Gerda Taro est enfin reconnue comme une grande photographe de guerre. Récit de sa courte carrière à l’occasion du 80e anniversaire de sa mort.

Gerda Taro et Robert Capa, à Paris, en 1936. Les deux amoureux n’ont pas longtemps vécu ensemble. Ils se sont rencontrés dans la capitale française en septembre 1934, elle est morte le 26 juillet 1937.<br />© Estate of Fred Stein.
Gerda Taro et Robert Capa, à Paris, en 1936. Les deux amoureux n’ont pas longtemps vécu ensemble. Ils se sont rencontrés dans la capitale française en septembre 1934, elle est morte le 26 juillet 1937.
© Estate of Fred Stein.

Les soldats républicains, qui avaient pris l’habitude d’apercevoir sa tête casquée de courts cheveux dorés à l’abord des lignes de front espagnoles, l’avaient baptisée la “pequeña rubia”, la “petite blonde”. Un visage mutin éclairé d’un éternel sourire, une frêle silhouette toujours élégamment apprêtée et de tout petits pieds (elle chaussait du 35) qui jamais ne l’empêchèrent d’enjamber les périls pour courir au-devant de l’Histoire.

Telle était Gerda Taro, flamboyante figure des premières heures du photojournalisme moderne, disparue au cours de cette guerre d’Espagne qu’elle couvrait depuis une année. “Si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’es pas assez près”, avait dû lui glisser Robert Capa en l’initiant à la technique photographique. Elle avait trop bien retenu la leçon: près, assurément, elle l’était ce 25 juillet 1937 à Brunete où, armée de son Leica, elle mitraillait la résistance farouche des républicains quand un char la faucha mortellement. Une foule éplorée l’enterra au Père-Lachaise le jour de ses 27 ans.

De l’intrépide photographe allemande, l’histoire a davantage retenu la disparition tragique et le parcours amoureux que la carrière fulgurante.

“Ombre parmi les ombres, Gerda Taro a subi le plus cruel destin que puissent connaître les ombres: celui de ne même pas être sa propre ombre, mais celle d’un autre.

Pendant plus de soixante ans, quand on cherchait son nom, on le trouvait certes cité des centaines de fois.

Mais toujours associé, en quelques lignes, en quelques pages, à l’homme dont elle a un temps partagé la vie”, résumait François Maspero dans l’essai biographique qu’il lui a consacré.

Cet homme, c’est bien sûr Robert Capa, dont elle a – littéralement – inventé la légende.

Le quotidien “Ce soir” daté du 10 août 1937, deux semaines après le décès de Gerda Taro. Le journal a publié ses dernières images de la guerre civile espagnole.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Le quotidien “Ce soir” daté du 10 août 1937, deux semaines après le décès de Gerda Taro. Le journal a publié ses dernières images de la guerre civile espagnole.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Quand les deux jeunes immigrés juifs d’Europe de l’Est se rencontrent à la terrasse du Dôme en septembre 1934, c’est sous les noms d’André Friedmann et de Gerta Pohorylle qu’ils se présentent l’un à l’autre.

Voilà une année que la native de Stuttgart s’est installée à Paris pour fuir le péril nazi – à Leipzig, où sa famille a déménagé, elle a déjà fait l’amère expérience de la prison. Son emploi de dactylo à mi-temps lui permet de survivre. Pour André, tout juste arrivé de Berlin, le quotidien est plus difficile. Le Hongrois parle mal français et n’a pas de travail.

En avril 1935, elle contribue financièrement à son départ pour l’Espagne puis, à son retour, l’aide à développer ses négatifs dans la chambre noire de Fred Stein, l’ami photographe avec lequel elle partage un appartement.

Des soldats de la marine espagnole à bord du navire de guerre “Jaime I”, à Almeria, Espagne, en février 1937.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Des soldats de la marine espagnole à bord du navire de guerre “Jaime I”, à Almeria, Espagne, en février 1937.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Leur relation prend un tour romantique, et Gerta devient l’indispensable partenaire de travail de son amant. Trilingue, dotée d’une solide formation commerciale, elle se charge de légender les clichés d’André et d’en assurer la vente. Au sein de l’agence Alliance-Photo, qui l’emploie un temps à partir d’octobre 1935, elle étoffe sa clientèle, affûte son regard et attise son propre désir de passer derrière l’objectif…

En février 1936, elle obtient sa carte de presse, sésame pour suivre Capa en reportage. Mais l’équilibre financier du couple reste précaire. Est-ce alors par facétie ou par stratégie qu’elle conçoit l’idée d’attribuer les clichés du modeste photoreporter hongrois à un mystérieux Américain pour en faire grimper les prix? On l’ignore.

Toujours est-il que le stratagème fonctionne à merveille. Désormais, André Friedmann sera Robert Capa. Gerta Pohorylle en profite pour se muer en Gerda Taro.

Deux enfants sur une barricade à Barcelone en août 1936.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Deux enfants sur une barricade à Barcelone en août 1936.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Nouveaux noms pour une nouvelle vie, qui les mène rapidement de l’autre côté des Pyrénées, où la guerre civile éclate à l’été 1936. Fraternisant avec les volontaires venus du monde entier soutenir la cause républicaine, les deux antifascistes sillonnent le pays déchiré en compagnie de leur ami David Seymour, dit Chim, documentant les combats comme la vie du peuple.

Dans les premiers mois, il semble qu’elle utilise un Rolleiflex quand lui préfère un Leica – les formats des clichés produits diffèrent, il est alors assez aisé de distinguer le travail de l’un et de l’autre.

Pourtant, leurs reportages publiés dans les magazines “Vu” et “Regards”, auxquels s’ajoute en mars 1937 le nouveau quotidien “Ce soir”, dont Capa devient le photographe officiel, sont au mieux signés Capa & Taro, quand ils ne sont pas tout simplement estampillés “photo Capa”.

Gerda Taro à Guadalajara, Espagne, en 1937.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Gerda Taro à Guadalajara, Espagne, en 1937.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Le flou s’épaissit un peu plus quand les deux reporters se mettent à utiliser des pellicules de même dimension… Il se passera de longs mois avant que le talent de Gerda, éclipsé par celui de Capa auquel il est si étroitement associé, éclate au grand jour.

Et c’est seulement au printemps 1937 que la “pequeña rubia”, gagnée par une envie d’indépendance, commence à signer ses productions de son seul nom.

Cette confusion des identités et la disparition prématurée de la photoreporter expliquent, sans doute, l’audience limitée et tardive rencontrée par son travail. Dans sa biographie très documentée – parue pour la première fois en Allemagne en 1994 –, la chercheuse Irme Schaber apporte un autre élément.

A la différence de Robert Capa, dont les archives ont été gérées, après sa mort en 1954, par son frère Cornell, il n’y eut personne pour veiller à la mémoire de Gerda Taro, aucun héritier pour faire valoir ses droits sur son œuvre; les Pohorylle ont péri lors de la Shoah.

Mais, juste retour de l’Histoire, c’est l’International Center of Photography (ICP), organisme new-yorkais fondé en 1974 par Cornell Capa, qui proposa, en 2007, la première grande exposition consacrée à Gerda Taro.

Et l’ICP, encore, qui annonça l’année suivante la découverte de la fameuse “valise mexicaine” portée disparue depuis 1939. A l’intérieur, parmi les centaines de négatifs de Capa et de Chim, 800 étaient signés Gerda Taro.

Publicités
 
1 commentaire

Publié par le juin 7, 2018 dans expositions, HISTOIRE

 

Les sanatoriums soviétiques toute une conception des droits du prolétariat

 J’ai vécu à mon corps défendant quelques épisodes dans ces lieux. Les soviétiques pratiquaient la prévention sanitaire autant qu’une hospitalité somptueuse pour les partis frères. Ce qui fait qu’ils nous offraient des vacances précédées d’un séjour santé où on examinait toutes les ressources de notre corps et surtout notre contagion possible vu que les camarades avaient les plus grands doutes sur les capacités du capitalisme à nous soigner. Mais ce qui m’intéresse également et ce pourquoi je ne cesse de plaider: je récuse la division instaurée en France entre créativité (pour les masses, cinéma, architecture mais aussi musique, danse et poèsie) des premières années de la Révolution et période stalinienne. (note et traduction de Danielle Bleitrach)

 

Visiter un sanatorium datant de l’ère soviétique, c’est comme remonter le temps. Des vestiges d’un autre âge subsistent tout autour – dans des fragments de papier peint vieux de plusieurs décennies qui s’accrochaient obstinément aux murs, ou des mosaïques colorées glorifiant l’ouvrier soviétique. Des plantes de toutes formes et de toutes tailles peuplent chaque coin, tandis que les chambres spartiates à lits simples évoquent une époque révolue où les hôtes se rendaient seuls dans les sanatoriums. Les repas sont également inoubliables, avec de la nourriture dans plus de nuances de beige que vous n’auriez jamais cru possible.Puis, bien sûr, il y a les traitements: des bains de pétrole brut et douches d’eau radon aux grottes souterraines de sel et des sables magnétiques, ces sanatoriums offrent une introduction vertigineuse à un tout nouveau monde de la médecine.

Chaque aspect de la vie du sanatorium, du sommeil au bain de soleil, était contrôlé et contrôlé par le personnel selon un calendrier strict
Les sanatoriums de l’époque soviétique comptent parmi les bâtiments les plus innovants et parfois les plus ornementaux de l’époque – de l’Aurora du Kirghizistan, en forme de navire, à Druzhba, un chef-d’œuvre constructiviste sur la côte de Crimée qui a fait naître une soucoupe volante. a atterri. De tels bâtiments défient la notion standard qui raconte que  l’architecture sous le communisme était inesthétique et terne. Parsemés à travers le paysage post-soviétique, ils survivent dans divers états de décomposition, relativement peu encore en activité. Mais à leur apogée, ces sanatoriums ont été visités par des millions de citoyens à travers l’URSS chaque année, grâce à l’État.

 
 

La question du temps libre a beaucoup intéressé les dirigeants soviétiques lorsqu’ils ont entrepris de définir et de façonner le nouvel homme soviétique. Contrairement aux vacances occidentales, que les Soviétiques considéraient comme des activités vulgaires caractérisées par une consommation ostentatoire et une oisiveté, les vacances en URSS étaient pensées . Leur fonction était de fournir du repos et de la récupération, afin que les citoyens puissent retourner au travail avec une diligence et une productivité renouvelées. Le Code du travail de 1922 prévoyait deux semaines de vacances par an pour beaucoup de travailleurs et, sous Joseph Staline, le «droit au repos» était inscrit dans la constitution de 1936 pour tous les citoyens de l’URSS. En accord avec les premier et deuxième plans quinquennaux de Staline, écrit Johanna Geisler dans le Sanatorium soviétique: médecine, nature et culture de masse à Sotchi , 1917-1991Le développement rapide de l’industrie signifiait qu’en 1939, 1 828 nouveaux sanatoriums de 239 000 lits avaient été construits.

C’est dans ce contexte que naquit le sanatorium. Un croisement entre institution médicale et spa, le sanatorium faisait partie intégrante de l’appareil politique et social soviétique. Ils ont été conçus en opposition à la décadence des villes thermales européennes comme Baden-Baden ou Karlovy Vary, ainsi qu’aux pratiques bourgeoises occidentales de consommation. Chaque détail de la vie du sanatorium, de l’architecture au divertissement, était destiné à édifier les travailleurs tout en encourageant la communion avec les autres invités et avec la nature. L’approche était simple, préconisant un repos maximal, mis en évidence par l’ajout de quelques livres supplémentaires au départ, ce qui était considéré comme un signe de santé robuste. On pensait que cela produisait une productivité post-sanatorium maximale, une notion qui a persisté jusqu’à ce jour. Ecrire dansClub Red: Vacation Travel et le rêve soviétique , Diane Koenker note que les Soviétiques étaient fiers de leur traitement progressif des travailleurs; les Français, écrivait le commissaire de la santé Nikolai Semashko en 1923, n’avaient qu’un seul lieu de repos: le cimetière.

 
  • Rodina, la Crimée

Certains sanatoriums ont fourni des traitements régionaux tels que la thérapie de la vigne en Crimée ou le kumis (lait de jument) en Asie centrale

Les personnes admissibles ont reçu des putevki , ou des bons, pour rester dans des sanatoriums particuliers pendant une période déterminée, soit à des tarifs subventionnés, soit gratuitement. En principe, les travailleurs de l’industrie et les personnes souffrant de troubles médicaux ont la priorité, bien que dans la pratique, les meilleurs logements soient généralement réservés à ceux qui ont de l’argent et des relations. À des degrés divers, le système de bons existe toujours dans toute la sphère post-soviétique, les gouvernements et les sociétés fournissant des putevki aux individus pour des visites de sanatorium subventionnées. Alors que la plupart des sanatoriums géorgiens sont réservés aux clients payants, ceux du Bélarus acceptent une forte proportion d’invités avec putevki dans le cadre du fonds de soutien social du gouvernement biélorusse.

Les vacanciers soviétiques commenceraient par une visite chez le médecin résident, qui élaborerait un programme sur mesure de callisthénie, de recommandations diététiques et de traitements. Des thérapies traditionnelles telles que les bains d’eau minérale ont été proposées aux côtés de traitements plus innovants tels que l’électrothérapie. Certains sanatoriums ont fourni des traitements régionaux tels que la cryptothérapie en Crimée ou le kumis (lait de jument) en Asie centrale, qui est encore offert aujourd’hui au sanatorium de Jeti-Ögüz au Kirghizistan.

Peu à peu, une évolution vers une culture de sanatorium plus détendue s’est développée et aujourd’hui les invités peuvent entreprendre autant de traitements qu’ils le souhaitent et aller et venir comme ils le souhaitent. Mais au début de l’Union soviétique, tous les aspects de la vie du sanatorium, du sommeil au bain de soleil, étaient contrôlés et surveillés par le personnel selon un calendrier strict. «Il était interdit aux patients de faire du bruit, de piétiner des pieds, de claquer des portes et de crier … les alcools et les jeux d’argent n’étaient pas autorisés, ni cracher sur le sol», écrit Geisler. Quand il a finalement été autorisé dans les années 1930, le divertissement est venu sous la forme de conférences sur l’énergie atomique et des représentations théâtrales destinées à éclairer plutôt que de simplement amuser.

Olga Kazakova, directrice de l’Institut du modernisme à Moscou, se souvient que ses parents étaient souvent moins enthousiastes à l’idée de visiter les sanatoriums. « [La] vie d’un citoyen soviétique était réglementée de tant de façons et ils ne voulaient pas vivre selon un calendrier qui les attendait à marcher à la cantine avec tous les autres. De plus, puisque ces paquets de vacances étaient distribués par le travail, il se pouvait que vous rencontriez vos collègues dans un sanatorium, ce dont mes parents n’étaient pas très heureux

 

Olga Kazakova, director of the Institute of Modernism in Moscow, recalls how her parents were often less than enthusiastic about visiting sanatoriums. “[The] life of a Soviet citizen was regulated in so many ways and they did not want to live according to a timetable that expected them to march to the canteen with all the others. Moreover, since these holiday packages were distributed through work, chances were you would meet your colleagues at a sanatorium, something my parents were not so happy about.”

 
 

Parallèlement à la montée des sanatoriums, la «kortortologie» – une science médicale étudiant les effets de la nature et des éléments sur les humains – est née. Comme les poètes romantiques avant eux, les kurortologues soviétiques considéraient la reconnexion avec l’environnement naturel, auparavant considéré comme hostile et inhospitalier, comme ayant le potentiel à la fois de guérir la maladie et de mettre fin à l’aliénation sociale. Des instituts entièrement consacrés à l’étude de la kortortologie ont été créés. En étudiant l’efficacité des remèdes naturels, ils ont exploré le succès de traitements allant des bains de boue à la luminothérapie. La kurortologie sous-tend non seulement la culture médicale dans les sanatoriums, mais elle a également influencé leur architecture.

L’effondrement  de l’Union soviétique en 1991 a sonné le glas de l’industrie, laissant de nombreux sanatoriums abandonnés. Des coûts d’entretien prohibitifs, associés à un manque d’intérêt pour la conservation architecturale dans une grande partie de la sphère post-soviétique, ont peu fait pour changer cette situation. Un certain nombre de sanatoriums encore en activité sont tombés en désuétude, tandis que d’autres font face à un avenir incertain.

L’essor de la culture thermale occidentale et «l’économie de l’expérience», axée sur le luxe et le bien-être, a favorisé une génération post-soviétique de consommateurs de moins en moins intéressés par la composante médicale du séjour en sanatorium. Certains sanatoriums se sont pliés à la demande des consommateurs, en incorporant des traitements tels que des masques de corps en chocolat et des pédicures de poisson garra rufa aux côtés des thérapies traditionnelles soviétiques. En Lituanie, le capitalisme a triomphé, avec toutes les traces de l’ère soviétique débarrassées des sanatoriums du pays en faveur d’une expérience plus du 21ème siècle. En Crimée, à Odessa et à Sotchi, la direction accepte que la proximité de leurs sanatoriums à la plage et la possibilité de combiner des traitements avec la vie nocturne locale sont les attraits pour les clients à la recherche d’un peu de sel, de soleil et de sable.

 

Malgré ces défis, la plupart des sanatoriums ont conservé une partie de leur patrimoine médical. Parlez à n’importe quel docteur de sanatorium aujourd’hui et le mot prophylactique surgit inévitablement, dans un clin d’oeil à l’accent de la médecine soviétique sur le travail clinique préventif. Un séjour dans un sanatorium est toujours considéré à la fois comme une prévention et comme un traitement curatif, les clients recherchant un traitement pour un large éventail de maladies allant de l’arthrite à l’asthme.

Sans surprise, on sait peu de choses sur les sanatoriums en dehors de la sphère post-soviétique. Compte tenu du faible respect pour leur conservation, ce livre vise à introduire la culture du sanatorium à ceux à qui il est nouveau, tout en mettant en valeur les joyaux architecturaux de l’ère soviétique dans l’espoir qu’ils seront protégés et restaurés pour les générations futures. « Il ne fait aucun doute que de nombreux sanatoriums méritent d’être conservés en tant que monuments de l’architecture, mais n’ont pas ce statut à l’heure actuelle », explique Kazakova. « Mais je pense que de plus en plus de gens ne détestent plus tout ce qui est soviétique et sont prêts à voir la vraie valeur de l’architecture du sanatorium soviétique. Espérons que leur importance sera reconnue avant longtemps et au moins les plus importants seront finalement rénovés.  »

Texte: Maryam Omidi
Image: Claudine Doury, René-Fietzek , Natalia Kupriyanova, Dmitry Lookianov , Egor RogalevMichal Solarski

Ceci est un extrait de vacances dans les sanatoriums soviétiques  par Maryam Omidi, publié par l’édition FUEL, et maintenant . 

Joignez-vous à nous et à FUEL Publishing le 19 octobre 2017 à la librairie Calvert 22 , où vous pourrez voir un aperçu de la superbe photographie du livre et acheter une copie de coffret en édition limitée.L’événement est gratuit, mais RSVP est requis. Vous pouvez trouver plus d’informations sur 

 

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Par Franck MARSAL

Dans un premier article, publié le 16 avril dernier, j’ai commencé à exposer l’intérêt dans l’époque critique que nous vivons de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite plusieurs articles. Dans un premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Je veux aborder aujourd’hui le moment critique, le déclenchement de la guerre, qui suit sa préparation. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage.

Juillet 1914 : Quand la guerre mondiale devint réalité

La montée vers la guerre dure de longues années. Elle motivera l’engagement constant de nombreux intellectuels, dirigeants politiques, dont le plus connu est évidement Jean Jaurès. Elle sera également un sujet de préoccupation constante du mouvement ouvrier. Sa principale organisation, la 2ème internationale (fondée en 1889 à l’initiative de plusieurs partis ouvriers européens et celui, particulièrement de Friedrich Engels) l’abordera dans différents congrès.

Elle progresse par étape, par crises successives :

« Il y avait dans la charpente je ne sais quel crépitement électrique, produit par des frottements. A tout moment, jaillissait une étincelle – l’affaire de Saverne, la crise en Albanie, une interview maladroite ; chaque fois, ce n’était qu’une étincelle, mais chacune aurait pu mettre le feu aux explosifs accumulés. (…) La guerre des Balkans, où Krupp et Schneider du Creusot faisaient l’essai de leurs canons respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard les allemands et les italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne, nous entraînaient de plus en plus dans le courant de cette cataracte. A tout moment, on sursautait de frayeur avant de respirer de nouveau : « Ce n’est pas encore pour cette fois. Et espérons le, ce ne sera peut-être jamais ».

L’étincelle :

Le 28 juin 1914, nouvelle étincelle : le prince héritier de l’Empire Austro-hongrois, François-Ferdinand et son épouse, sont victimes d’un attentat en Bosnie, à Sarajevo.

Stephen Zweig, relatant cette période si particulière commence par relativiser l’impact de cet assassinat.  D’abord, pour le peuple autrichien : « la nouvelle de son assassinat n’éveilla aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable ». Cet assassinat est également une péripétie pour la famille impériale, à laquelle « cette mort causa des soucis d’un autre ordre, relatif au cérémonial de l’enterrement ». François-Ferdinand avait en effet épousé la comtesse Chotek, décédée avec lui mais d’un rang inférieur : « l’orgueil de la cour se dressa même contre la morte. Quoi ? Déposer le corps d’une comtesse Chotek dans la crypte impériale des Habsbourg ? Non, cela ne saurait être permis. » Les défunts seront donc enterrés à Artstetten, une petite ville de province, « éludant doucement l’exposition du corps, le cortège funèbre et toutes les préséances qui s’y rattachaient… ».

Cet assassinat aurait pu n’être à nouveau qu’une étincelle.

D’ailleurs, selon Stephen Zweig, durant la première semaine « Vienne commençait à oublier ce tragique événement ». « Quelques semaines encore, le nom et la figure de François-Ferdinand, seraient pour toujours effacés de l’histoire. »

Or, les choses se passeront différemment :

« Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença soudain dans les journaux, tout un jeu d’escarmouches, dont le crescendo était trop bien synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel. On accusait le gouvernement serbe d’intelligence avec les assassins, et l’on insinuait à demi-mot que l’Autriche ne pouvait laisser impuni ce meurtre de l’héritier du trône – qu’on disait bien-aimé. On ne pouvait se défendre de l’impression que quelque action se préparait avec l’aide de la presse, mais personne ne pensait à la guerre. Ni les banques, ni les maisons de commerce, ni les particuliers ne modifièrent leurs dispositions. En quoi nous regardaient ces perpétuelles chamailleries avec la Serbie, qui, nous le savions bien, n’étaient nées que de certains traités de commerce relatifs à l’exportation des porcs serbes ? »

Combien ces paroles résonnent dans les crises diplomatiques actuelles ! « Jeu d’escarmouche » de presse « trop bien synchronisé » pour « être tout à fait accidentel ». La diplomatie internationale, la grande presse, les grandes télévisions sont actuellement rythmées par ces campagnes de préparation de guerre. Il n’est qu’à voir la récente affaire Skripal, où on accuse le gouvernement russe d’assassinat ou la toute récente conférence de presse à grand spectacle du 1er ministre israëlien, dévoilant théâtralement une armoire de dossiers (dont personne ne pourra évidemment vérifier qu’ils contiennent bien les fameuses preuves) et un mur de CD (support que plus personne n’utilise, mais tellement plus visuel, surtout présentés « de face »).


 

 

 

Nous nous approchons progressivement d’une extension très dangereuse de la guerre en Syrie, avec un risque de conflit direct entre Israël, l’Iran et l’Arabie, voire mondial impliquant la Russie, les USA, et probablement leurs alliés. Mais nous nous habituons à ces étincelles de plus en plus dangereuses et la vie poursuit son cours.

La vie suit son cours, jusqu’au dernier jour de la paix :

De même, dans ces quelques semaines qui séparent l’attentat de Sarajevo et le début du conflit mondial, la vie quotidienne de l’Europe poursuit son cours. Personne ne semble croire à l’imminence du conflit. Sweig se rend sur la côte belge, rencontrer son ami et confrère Verhaeren, pour travailler sur un projet commun.

Voici la description qu’il livre de l’été 14, à quelques 150 kilomètres des futurs premiers lieux de combat :

« Dans la petite station balnéaire près d’Ostende, Le Coq, où je voulais passer deux semaines avant de me rendre comme chaque année dans la maisonnette de campagne de Verhaeren, régnait la même insouciance. Les gens, heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées ou se baignaient ; les enfants lâchaient des cerfs-volants ; devant les cafés, les jeunes gens dansaient sur la digue. Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées en paix, on entendait beaucoup parler allemand – en particulier, car la Rhénanie, toute proche, envoyait le plus volontiers ses vacanciers d’été. Le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux, qui hurlaient, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : « L’Autriche provoque la Russie », « L’Allemagne prépare la mobilisation » . On voyait s’assombrir les visages des gens qui achetaient les journaux, mais ce n’était jamais que pour quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années ces conflits diplomatiques ; ils s’étaient heureusement toujours apaisés à temps, avant que cela devint sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? »

Est-ce sans lien avec ce que nous vivons aujourd’hui ? Les conflits diplomatiques incessants entre grandes et moyennes puissances ? A propos de la Syrie, bien sûr, autour de l’Afghanistan. Entre Israël et l’Iran ; entre l’Iran et l’Arabie des Saouds ; entre la Corée du Nord et les USA ; entre la Russie et les USA ; entre les USA et la Chine. Sans oublier le Yemen, la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée), le Soudan, le Mali, la Centrafrique, le Nigéria.

La présence de la guerre est pourtant fort différente de ce qu’elle pût être au début du 20ème siècle. Nous vivons cette particularité étrange, d’être désormais perpétuellement environnés par la guerre, qui est permanente en réalité et se répand continuellement depuis la fin de l’Union Soviétique, tout en vivant dans une forme d’insouciance qui n’est pas sans rappeler celle qui précéda la première guerre mondiale.

Stephen Zweig le reconnaît. Il n’échappa pas à cette inconscience. Échangeant avec ses amis sur le risque d’une percée allemande à travers la neutre Belgique (percée qui se produira dès le début de la guerre), il argumente avec certitude : « C’est un non-sens. Vous pouvez me pendre à cette lanterne si les allemands entrent en Belgique ! ». Il ajoute : « dans ce vieux monde d’alors, on croyait encore à la sainteté des traités ».

Des « opérations extérieures » à la guerre ?

Notre situation est différente. Non que nous ne croyons pas à la guerre. Nous la voyons chaque jour. Non que nous ayons des illusions dans les mensonges de la diplomatie. Nous avons tous vu Colin Powell, secrétaire d’état américain brandir au conseil de sécurité de l’ONU de fausses preuves de la détention d’armes de destruction massives par Saddam Hussein. Mais la guerre nous paraît extérieure. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle s’appelle officiellement, dans le budget national : « opérations extérieures ».

Lorsque le terrorisme islamiste frappe sauvagement au cœur du territoire national, l’opinion publique s’interroge : « Sommes-nous en guerre ? », « Faut-il employer ce mot face à des groupes comme l’État Islamique ? » – Etat Islamique qu’on préférera officiellement dénommer « Daesh », selon son acronyme arabe, pour éviter de lui reconnaître la dimension étatique, qui en ferait un état ennemi.

Lorsque la France mène ou participe à des opérations de guerre contre des Etats, qu’il s’agisse de l’Irak en 1992, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Côte d’Ivoire, l’affaire est toujours soigneusement enveloppée de propagande. Soudainement mis au ban des nations, les dirigeants de ces états, parfois ex-alliés, le cas le plus flagrant étant celui de Saddam Hussein, sont rapidement présentés comme des hommes à abattre. La guerre n’a ainsi pas lieu « contre un pays », mais « contre un homme », au pire « contre un régime ». C’est le cas de la Syrie, avec toutes les contorsions nécessaires pour expliquer que, bien que ce soit l’État Islamique qui tuait en France, notre principal ennemi – et le véritable « démon » – était l’État Syrien, opportunément désigné sous le terme de « régime ». Il va de soi bien sûr que l’on n’emploie jamais un tel terme pour désigner par exemple l’Arabie Saoudite ou tout autre pays allié dans la région. Non, régime s’applique à des pays que l’on ne reconnaît plus comme état, pour éviter de se reconnaître officiellement en guerre.

La disproportion des moyens militaires conforte cette présentation de la guerre en « opération extérieure », qui ne fait au fond que reprendre le vieux fond de commerce colonialiste et en un mot raciste : face à l’occident civilisé et « protégé », la guerre est un des fléaux qui ravage le monde « barbare », dans lequel « nous » sommes régulièrement « contraints » d’intervenir afin d’apporter « un peu d’humanité ». C’est le « devoir d’ingérence ». Et ces interventions sont – du fait même de notre supériorité naturelle – une peccadille qui ne saurait être qualifiée de guerre et qui ne pourrait donc constituer une menace. En général, l’armée Française n’engage que son aviation, éventuellement sa marine et des « forces spéciales » dont la définition est néanmoins de plus en plus extensive. Ainsi, tout en menant plusieurs « opérations extérieures », nous demeurons protégés de la « vraie » guerre.

Cette supériorité, la France ne la détient pas seule. Les USA, dont la puissance de feu – sur le papier du moins – est incomparable, et dont le budget militaire est supérieur à la somme des budgets militaires des 10 autres principales puissances militaires du monde sont le chef de file naturel de cette sainte alliance. Les USA possèdent 10 des 17 porte-avions en service dans le monde. Aucune autre puissance militaire n’en possède plus de deux. Ils possèdent plus de 13 000 aéronefs militaires, le deuxième pays le mieux équipés en la matière étant la Russie, avec environ 3000 appareils. Ces données datent de 2015 et proviennent de wikipedia, lui-même s’appuyant sur l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres. L’OTAN totalise environ 987 milliards de dollars de budgets militaires et 3,8 millions de militaires actifs. Les deux tiers de ce budget sont celui des USA, qui par ailleurs contrôle un certain nombre de technologies militaires clés et établit les normes techniques et tactiques utilisées par l’ensemble des pays de l’OTAN.

Cette disproportion de forces donne un caractère inédit à la situation géopolitique actuelle et à la manière dont nous devons réagir face au risque de guerre, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain article.

Néanmoins, depuis quelques années, la situation militaire mondiale prend une autre tournure. De nouveaux acteurs et de nouvelles tensions apparaissent sur le devant de la scène. Les tensions internationales ne sont plus liées à des opérations limitées concernant l’avenir de pays isolés et aux moyens militaires limités ou dépassés.

Les conflits opposent presque directement des puissances moyennes qui s’y engagent désormais ouvertement, comme l’Arabie, ou l’Iran et des puissances nucléaires, comme la Corée du Nord ou Israël. Les plus souvent, ces conflits se transforment rapidement en une combinaison de guerre internationale et de guerre civile, incluant des formes de terrorisme.

Les « grandes puissances », en particulier les cinq grandes puissances militaires nucléaires, membres du conseil de sécurité de l’ONU sont toutes – à l’exception notable de la Chine – directement engagées sur les terrains syrien et irakien avec des moyens aériens, navals, des troupes d’élites et des bases militaires.

C’est pourquoi la question émerge désormais, du risque d’une guerre totale, mondiale, massive et à nouveau industrielle, comme le fut la guerre de 14 – 18. Les crises de fièvres diplomatiques sont désormais récurrentes. Accusations, menaces diplomatiques, « frappes », bombardements, intox, négociations, ruptures … Ce ne sont plus ou plus seulement les « manchettes de presse » qui sont menaçantes, désormais, les menaces sont directement adressées via Twitter. A chaque fois, la fièvre retombe. Et à notre tour, nous pensons : « Ce ne sera pas pour cette fois-ci, et espérons-le, ce ne sera jamais ».

« Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. »

En 1914, l’attentat contre l’héritier Autrichien fut l’étincelle qui mit le feu aux explosifs accumulés depuis des décennies. Voici la description que donne Stephen Zweig de ses tous derniers jours sur la côte Flamande :

« Mais alors que vinrent les jours les plus critiques, tout à la fin de juillet, et à chaque heure une nouvelle qui contredisait la précédente, les télégrammes de l’empereur Guillaume au Tsar, les télégrammes du tsar à l’empereur Guillaume, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, l’assassinat de Jaurès. On sentait que la situation devenait sérieuse. Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. Par milliers, les gens quittèrent les hôtels ; les trains furent pris d’assaut, même les plus confiants commençaient maintenant à faire leurs malles en toute hâte. Et moi aussi, dès que j’appris la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, je retins une place, et il n’était que temps. Car cet express fut le dernier train à quitter la Belgique pour l’Allemagne. (…) On ne croyait toujours pas à la guerre et encore moins à une invasion de la Belgique ; on ne pouvait pas y croire, car on ne voulait pas admettre un tel égarement. Peu à peu, le train se rapprochait de la frontière ; nous passames Verviers, la dernière station belge. Des contrôleurs allemands montèrent dans les wagons, nous devions être en territoire allemand dix minutes plus tard.

Mais à mi-chemin de Herbesthal, la première station allemande, le train s’arrêta soudain en rase campagne. Dans les couloirs, nous nous pressâmes aux fenêtres. Qu’était-il arrivé? Et alors, dans l’obscurité, je vis venir à notre rencontre, l’un après l’autre plusieurs trains de marchandises, des wagons plats, recouverts de bâches, sous lesquelles je crus reconnaître les formes indistinctes et menaçantes de canons. Mon cœur cessa de battre. Ce ne pouvait être que l’avance de l’armée allemande. »

La suite dans un prochain article : « Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : Face à la guerre »

 

 

Étiquettes : , ,

L’atelier révolutionnaire de New York où Pollock a réalisé l’art antifasciste

George Cox (à gauche), David Alfaro Siqueiros (au centre) et Jackson Pollock (à droite) devant l'atelier expérimental Siqueiros, New York, 1936. Avec l'aimable autorisation des journaux Jackson Pollock et Lee Krasner, Archives of American Art, Smithsonian Institution.

George Cox (à gauche), David Alfaro Siqueiros (au centre) et Jackson Pollock (à droite) devant l’atelier expérimental Siqueiros, New York, 1936. Avec l’aimable autorisation des journaux Jackson Pollock et Lee Krasner, Archives of American Art, Smithsonian Institution.

 En 1936, alors que le courant du fascisme augmentait en Europe, un groupe d’artistes de New York entreprit de formuler une réponse qui allait à la fois promouvoir la cause de l’art et contrer la montée des régimes politiquement oppressifs.

La première session de l’American Artists ‘Congress – l’organisation qu’ils développèrent était connue – eut lieu en février 1936 et comportait une présentation du muraliste mexicain David Alfaro Siqueiros , un communiste convaincu dont l’art véhiculait un message de justice sociale. Le slogan de l’organisation était «Contre la guerre et le fascisme».

Cependant, lors de son discours intitulé «L’expérience mexicaine dans l’art», le porte-parole politique Siqueiros est allé au-delà de la question du fascisme. Depuis le début des années 1930, l’artiste a développé certaines des techniques les plus radicales de la peinture murale, préférant le ciment à séchage rapide et la laque automobile d’un pistolet commercial aux méthodes traditionnelles de fresques pigmentaires et en plâtre adoptées par ses compatriotes.

Pour Siqueiros, les idées révolutionnaires exigeaient des techniques et des matériaux révolutionnaires; vous ne pouviez tout simplement pas faire un travail concernant l’art politique à l’ère moderne avec les mêmes techniques que celles utilisées par les pratiquants religieux dans les monastères du 13ème siècle.

Les artistes présents ont écouté le discours de Siqueiros avec beaucoup d’intérêt et d’enthousiasme. Si bien que, peu de temps après, ils l’ont aidé à établir l’Atelier Expérimental Siqueiros dans un studio à Union Square –  ce que l’artiste a appelé un «Laboratoire des Techniques Modernes dans l’Art» – dont la mission était d’enseigner le futur. artistes anti-fascistes sur les nouvelles méthodes radicales et les matériaux. Là, il a eu  un étudiant improbable: le futur expressionniste abstrait Jackson Pollock .

Avant d’être « Jack the Dripper », le western-cow-boy-new-York-intellectuel, ou le « Greatest Living Painter » proposé par le magazine Life aux États-Unis, le jeune Pollock était un disciple des muralistes mexicains qui avaient travaillé aux États-Unis au cours de cette décennie. Ayant grandi en Californie, il a été en contact avec Diego Rivera « ses peintures murales à San Francisco et a voyagé pour voir José Clemente Orozco « s Prometheus peinture murale au Pomona College en 1930.

À New York, il avait  vu le travail d’Orozco à la New School for Social Research, et il ne pouvait certainement pas manquer le fiasco qui avait abouti à la destruction de la peinture murale Man the Crossroads de Rivera au Rockefeller Center en 1934, où il avait été peint un an plus tôt. (à la suite d’un conflit sur le caractère communiste du propos que ne voulait pas rectifier Diego Rivera, la fresque avait été détruite par son propriétaire Rockfeller qui avait payé l’artiste. NDLR)

Jackson Pollock, Paysage avec Steer, c. 1936-37. © 2017 Fondation Pollock-Krasner / Société des droits des artistes (ARS), New York. Avec la permission du Museum of Modern Art, New York.

Jackson Pollock, Paysage avec Steer, c. 1936-37. © 2017 Fondation Pollock-Krasner / Société des droits des artistes (ARS), New York. Avec la permission du Museum of Modern Art, New York.

Attiré par le laboratoire de Siqueiros, Pollock et ses camarades ont créé des œuvres d’art publiques à grande échelle pour soutenir la cause antifasciste. Comme l’a rappelé plus tard Harold Lehman, l’assistant de Siquieros, les premières œuvres étaient «l’usage public de l’art, de grandes bannières, de grands chars et de grandes pièces de démonstration pour des parades, des rassemblements, des conventions, des réunions. Pas vraiment pour l’exposition. »Et en effet, certaines des œuvres les plus connues des ateliers expérimentaux – qui étaient souvent de nature éphémère – n’existent que dans les descriptions et les photographies.

L’année même où il a été lancé, l’atelier a accepté une commande du Parti communiste américain pour peindre deux grands portraits de ses candidats aux présidentielles et vice-présidentielles, Earl Browder et James Ford, pour son congrès de 1936. Pour les créer, des photographies ont été prises des deux hommes et un projecteur de film a été utilisé pour les projeter sur deux panneaux. Des esquisses ont été faites, puis peintes avec des pigments de nitrocellulose modernes; les portraits peuvent être vus en évidence sur une photo de l’atelier.

Pour le défilé du 1er mai de cette année-là, Pollock a travaillé sur une armature en bois d’un char allégorique, que l’historienne d’atelier Laurance Hurlburt décrit en détail:

« L’incarnation de l’atelier du capitalisme de Wall Street montre la tête de la figure surmontée d’une croix gammée et tenant dans ses mains tendues les emblèmes des partis républicain et démocrate (symbolisant ainsi le contrôle de Wall Street sur le système politique américain). Un gigantesque marteau mobile orné du marteau et de la faucille communistes, qui représentait l’unité du peuple nord-américain, rejetait  dans l’oubli une machine à feuilleter de Wall Street, crachant un flot  de sang sur la figure capitaliste.

Lehman se souviendra aussi d’un char de l’atelier, dans lequel un groupe de travailleurs-soldats représentant les pays alliés contre les nazis se tenait devant un Hitler en papier mâché . Entre eux, monté sur un ressort, était un gant de boxe attaché à un arbre mobile qui permettait aux soldats de « frapper » le dictateur allemand. « Allons assommer Hitler! » At-il conclu avec enthousiasme.

Bien que donner un regard noir au Troisième Reich à travers l’art représentatif était certainement un but noble, l’expérimentation dans l’atelier de Siqueiros conduisit aussi les artistes à des développements plus centrés sur l’art, à savoir la culture de l’esthétique abstraite. Une anecdote raconte que Siqueiros a construit quelque chose ressemblant à une Susan paresseuse, qu’il l’a rempli de peinture et qu’il l’a fait pivoter sur une toile horizontale – un prédécesseur de la technique de goutte à goutte de Pollock.

David Alfaro Siqueiros, Collectif Suicide, 1936. © 2017 Siqueiros David Alfaro / Société des droits des artistes (ARS), New York / SOMAAP, Mexique. Courtoisie du Musée d'Art Moderne.

David Alfaro Siqueiros, Collectif Suicide , 1936. © 2017 Siqueiros David Alfaro / Société des droits des artistes (ARS), New York / SOMAAP, Mexique. Courtoisie du Musée d’Art Moderne.

Bien qu’il puisse être difficile d’attribuer des œuvres spécifiques à Pollock à la période qu’il a passée à l’atelier, la lithographie Landscape with Steer de cette année le montre en utilisant un aérographe et une laque automobile, deux des tours préférés de Siqueiros. Il présente un paysage chaotique qui plane quelque part entre le figuratif et l’abstrait.

Le propre travail de Siqueiros – typiquement figuratif et lisible, comme les objectifs éducatifs du muralisme mexicain – devenait plus abstrait dans un morceau comme Collective Suicide , pour lequel il a utilisé une scie sauteuse, des pochoirs et un aérographe, ainsi que de la laque et de la peinture. , pour créer une image Ce que Siqueiros a appelé en 1936 un «accident contrôlé» influencerait la déclaration ultérieure de Pollock selon laquelle ses peintures au goutte-à-goutte n’étaient pas chaotiques, mais délibérées. Pollock affirmait également dans une interview de 1950 que «les nouveaux besoins ont besoin de nouvelles techniques», un écho de l’axiome de Siqueiros.

Quant à la propre vision politique de Pollock, il est difficile de savoir exactement quel était son point de vue, et la plupart des historiens ne lisent pas de signification politique dans son travail abstrait – bien que ses peintures serviront plus tard à la liberté et à l’individualisme, voir à la féfense du  communisme pendant la guerre froide.

Il est donc quelque peu ironique que, dans une interview en 1981, Clément Greenberg ait proclamé avec colère que Pollock était un « putain de stalinien du début à la fin», peut-être en raison des relations précoces de Pollock avec Siqueiros.

Pour sa part, Siqueiros fermera l’atelier à la fin de 1936 et, en 1937, il rejoint la lutte contre le fascisme – cette fois dans la bataille, pas à travers l’art – dans la guerre civile espagnole. Le peintre conduira plus tard un assaut contre  Léon Trotsky lorsque le penseur soviétique se réfugiera au Mexique en 1940, ce que la gauche américaine considère comme la preuve de la politique négative de Siqueiros dans la dernière partie de sa vie.

Pollock ne rompit  jamais du peintre mexicain, et une lettre de Siqueiros en décembre 1936 – adressée seulement à Pollock, à son frère Sandy et à son assistant Lehman à l’occasion de la fermeture de l’atelier et signant «Toujours ton camarade, A. Siqueiros « -suggests que l’artiste mexicain a reconnu même alors la promesse du protégé de 24 ans, il a guidé dans la résistance antifasciste à travers l’expérimentation artistique.

Jon Mann
 

Sequeiros, la mère du communiste et le Premier mai

Une mère pleure la mort de son fils communiste dans les affrontements du 1° mai 1952 à Mexico DF (en haut).
.
Des jours après, le peintre David Alfaro Siqueiros utilisa cette image pour peindre l’une de ses fresques murales (en bas).

L’image contient peut-être : 2 personnes, intérieur

· 

Días después, el pintor Siqueiros utilizó esa imagen para pintar uno de sus murales (abajo).

Une mère pleure la mort de son fils communiste lors des affrontements du 1 er mai 1952 à Mexico DF (ci-dessus).

Quelques jours plus tard, le peintre siqueiros a utilisé cette image pour peindre une de ses peintures murales (ci-dessous).

Je connaissais Sequieiros de réputation, quelques reproduction, mais je l’ai réellement découvert à Mexico et cela fera partie de mes mémoires si je les écrit, de cette place centrale autour de laquelle défilaient les ouvriers électrciens en grève, tandis que des paysans protestant contre le vol de leur terre s’étaient installés devant le palais du gouverneur dans leur tente. Je me suis approchée d’eux, ils avaient un masque médical sur la bouche, un masque bleu, ils l’ont baissé et m’ont regardée. J’ai failli m’évanouir, ils s’étaient cousu la bouche pour dire le fait que face à la police, aux autorités, ils étaient condamnés au silence. Siqueiros a toujours voulu décrire la violence de ce qui leur était infligé et sa peinture était révolution. Quand il me vient l’envie de laisser tomber ce pourquoi j’ai combattu toute une vie, je pense à l’acharnement qu’ont mis les communistes à lutter malgré tout et j’attends qu’ils reviennent.

Danielle Bleitrach

Hier j’ai décidé qu’un jour de l’été, j’irai faire le tour des musées de la côte d’Azur, après je prendrai le petit train de Pignes et j’arriverai à Digne pour visiter la maison d’Alexandra david Neel, cette femme valait mieux que le mythe thibétain, elle a été élevée par un communard qui en a fait un être libre. C’est de cet être libre dont je voudrais parler après m’être remplie les yeux de peinture et de lumière, parce que ce que m’a apporté la peinture, celle des peintres de ce temps là, ce fut ce mouvement qui m’a été cher et continue à l’être, celui qui change l’ordre des choses existantes et nous fait entreveoir demain comme une promesse d’agalité, de justice et de liberté :

« J’ai toujours eu l’effroi des choses définitives. Il y a en qui ont peur de l’instable, moi j’ai la crainte contraire. Je n’aime pas que demain ressemble à aujourd’hui et la route ne me semble captivante que si j’ignore le but où elle me conduit. »

Alexandra David-Néel – Journal de voyage. Lettres à son mari.

 

Maya et Picasso, l’art et sa menue monnaie en partage.

Résultat de recherche d'images pour "Pïcasso, voyages imaginaires"

Mercredi dernier, j’avais déjà visité cette exposition sur « Picasso, voyages imaginaires » à la vieille charité, à Marseille. Elle m’est apparue érudite et modeste, poétique et pédagogique, c’est donc avec plaisir que j’ai décidé d’y amener Maya, ma petite fille.. Ce samedi 28 avril, il fait un temps magnifique . Maya a 11 ans et demi, elle a presque ma taille et ma pointure de chaussure. Depuis qu’à  13 ans, j’ai découvert bibliothèques et musées, non sans y avoir été préparée par la fréquentation assidue des planches de photos du dictionnairen, j ‘ai accumulé de musée en musée, dans toute l’Europe et même à la Havane et à Saint domingue, au Mexique, sans parler des merveilles du Bénin, d’expositions en expositions,les expériences visuelles des créations humaines. Je suis gorgée d’éléments de comparaisons qui lui manquent. Il ne me reste plus qu’à jouer avec son ignorance, la provoquer.

Dans « Picasso, voyages imaginaires »,  des commentaires aux côtés des oeuvres font état  de la « cordée », celle qui relie Picasso à toute la peinture et aux artistes, aux êtres humains de son temps. Une cordée héroique, derrière ou devant Cézanne, qui rompt avec le regard de siècles antérieurs. Comment ? Grâce au collage, au choc infligé par d’autres univers, pour rompre avec ce qu’on croit être le savoir d’une époque. Pour passer de la période bleue au cubisme Picasso a eu besoin de l’art nègre y compris sous sa forme triviale de pur produit caricatural du colonialisme que l’on vendait dans Marseille alors porte de l’Orient et de ses colonies. Comme ces petites pipes à tête d’indochinois e, chantant peut-être l’immortel refrain de Vincent Scotto « ma tonkiki, ma tonkinoise« . . Et c’est par la que je choisis de commencer l’initiation. Nous multiplions les allées et retour. pour qu’elle le perçoive. Les personnes très gentilles qui surveillent l’exposition nous laissent faire à notre guise….Moi j’ai dans la mémoire tant de lectures de ces tableaux.  Ainsi le thème  de l’exposition sur « Matisse et Picasso » au Grand palais en 2002, qui avait été suggérée par une réflexion de Picasso, il proposait de mettre côte à côte leurs oeuvres de la même époque parce que « personne n’avait mieux regardé Matisse que Picasso et Picasso que Matisse ». Désormais quand je vois un tableau de Picasso, je pense à un Matisse de la même époque, c’est devenu un passage obligé. Tous les parcours infligés dans les oeuvres vous contraingnent autant qu’elles vous libèrent l’imagination, une dialectique dite celle de la culture.  Il y a des musées vers lesquels je reviens fréquement, parce qu’ils m’offrent des instants de méditationrenouvelés. Celui d’Antibes, complète cette exposition, il  me paraîtrait une bonne initiation aux voyages de Picasso en méditerranée et vers l’Afrique, parce que le voyage d’Antibes, comme celui que je fis vers delphes, non seulement remonte aux origines, mais il est pour moi  une manière de franchir le styx, le fleuve qui ramenait quelques vivants vers les enfers.   L’étude en rouge  confronte au suicide de Nicolas de StaelL La terrasse face à la mer est un cimetière marin,  des sculptures de Germaine Richier montent la garde,  se découpant sur le ciel azur,  d’autres disparaissent  entre les pierres disjointes rongées par l’air salin et sont enfouies dans les  plantes aromatiques.  ce musée d’Antibes est  lieu même où l’on peut découvrir  que la représentation évoque le mort et que pour cela cette représentation touche aux choses mêmes, les pénètre jusqu’au fond, en dédaigne la ressemblance, pour atteindre la nature, la vie elle-même. Il n’y a pas que le cinéma qui soit « art funéraire », peinture et plus encore sculpture nous confronte au  double du défunt; Là, sous la réverbération méditerranéenne, s’ ouvre la porte de l’enfer comme à Delphes où ses émanations rendent ivre la pythie. De même,cette exposition »Picasso, voyages imaginaires »à Marseille m’a donné envie d’aller au Vezelay, à la rencontre de Christian Zervos, le meilleur des connaisseurs de l’oeuvre, dans le cadre roman de mes premières études de l’art. C’est ça aussi les voyages imaginaires, une représentation en appelle une autre et une autre encore, surtout quand vous vous interrogez sur votre propre vie, sur sa finalité aux côtés d’une adolescente qui en déborde et vous submerge.

Résultat de recherche d'images pour "musée d'Antibes"

Le musée d’Antibes a toute une collection de céramiques de « l’ouvrier Picasso ». Ca aussi c’est important.  Picasso s’est jeté dans la céramique avec toute une génération issue de la guerre.  Il semble avoir rêvé comme les gens du bauhaus -fermé en 1933 par les nazis-de diffuser dans tous les foyers le résultat de cette industrieuse activité. Avec la céramique, selon  Chritian Zervos Picasso pouvait devenir « une force serviable, utile, employée avec efficacité à éclairer la vie de tous les jours, celle des humbles aussi bien que celle des autres; elle peut donner aux masses l’impulsion pour arriver à une appréciation esthétique ». Picasso a adhéré au parti en 1944 et Aragon décrit en 1948 dans les lettres françaises (17 juin 1948) « Picasso céramiste un ouvrier se consacrant au travail manuel ». de ce lien entre classe ouvrière et art Thorez  fait une tâche du parti . Ce lien assumé entre l’art et le geste ouvrier, sa force émancipatrice a caractérisé le 20e siècle, a suscité  une vague d’une grande ampleur qui a déferlé sur nous, elle faisait  de l’artiste un ouvrier parmi les ouvriers et attirait ou prétendait attirer les masses vers l’appréciation esthétique aux risques et périls de ceux qui se prêtent au jeu. Elle a déferlé sur le monde entier de Nazim Hikmet à Pablo Neruda qui chantait l’ouvrier inca qui a taillé les flancs du Machu Pichu. En France, dans le sillage de Picasso, d’Ernest Pignon et de sa femme hélène Parmelin, comme mon ami jorge Amado, on fait de la céramique. On s’habille à la « ressource de l’ouvrier » et on a la carte du PCF.  On aide en secret, malgré les ordres du parti qui ferme les yeux,  la rébellion algérienne.  La méditerranée c’est aussi cette histoire là,celle que va chanter Aragon dans le fou d’Elsa ou la prise de Grenade. Mais l’exposition ne parle pas de cela. Elle lui préfère encore le lien entre la céramique et l’archéologie: dans un coin de la troisième salle, il y a une statuette émaillée de blanc, Picasso a prétendu reproduire un Tanagra, encore un objet funéraire. Rien sur l’ouvrier, sur la possibilité d’attirer les masses vers l’esthétique. Ce matin , j’ai lu sur internet  le voyage de PAM à Auschwitz, il s’étonne qu’il n’y soit point question du syndicaliste communiste, polonais, français et juif Henri Krasucki. Dans cette exposition, l’époque vécue prétend être là, mais le terme de communiste, la référence à l’importance pour ces gens là d’un parti de ce nom, est effacé, sans la moindre hostilité. Non la source de l’interprétation est tarie ou parait l’être.

Résultat de recherche d'images pour "musée d'Antibes"

Cette exposition de la Vieille Charité conserve simplement les traces fugaces de ce vaste mouvement qui nous secoua tous au XXe siècle, mais le mot lui-même ne se prononce plus. Les communistes aujourd’hui sont -ils simplement d’avoir été?  Et pourquoi moi suis-je encore là à fouiller les cendres éteintes? Mais l’exposition  n’est pas réactionnaire comme tant d’autres, simplement la recontre avec « le peuple » se situe ailleurs: dans les cartes postales, dans les objets du quotidien et dans ceux exhumés par l’achéologie. Est-ce du négationnisme? Une injustice? Bien sûr, il y eut les mécomptes, on reparlera longtemps du portrait de Staline et je me souviens encore de ce cri d’Aragon, alors qu’à ses côtés, nous paritipions au banquet des soixante et dix du parti dans un gigantesque hangar sombre et bruyant du Bourget: « Pourquoi n’ai-je pas pu donner le sens du beau à ce parti que j’ai tant aimé? » Mais ce fut bien autre chose qu’une déception tardive et le vingtième siècle ne peut être appréhendé sans cette extraordinaire tentative. Si je conduis Maya dans cette exposition c’est parce que je l’aime mais aussi parce que j’ai chevillé au corps le refus de l’aliénation des couches populaires. Est-ce qu’un jour on pourra échapper à la caricature idéologique de ce que fut cette période, y compris le réalisme socialiste pour donner sens à ce qui motiva ces artistes dans leur élan vers la classe ouvrière? Tout ce que cela a généré, y compris ce que cette exposition suggère dans ce qu’elle a de meilleur, la manière dont Picasso, son imaginaire s’ancre dans un terreau populaire, celui qui unit l’espèce humaine, ses origines mythiques à l’histoire en train de se faire et renouvelle les formes dans lesquelles est appréhendée la réalité. Peut-être qu’il en est du communisme, comme de ces chefs-d’oeuvre absents (les demoiselles d’Avignon et Guernica) mais dont des fragments  de l’exposition nous narrent le récit d’une évolution vers le chef d’oeuvre absent. Comme dans la nouvelle de Balzac, le chef d’oeuvre inconu  est illisible à force d’avoir trop été contemplé…

La vieille Charité

En montant vers la colline où se situe le monument, j’ai expliqué à Maya, ce qu’était  la Vieille charité. Ce fut jadis un hospice pour miséreux, enfant trouvé, mendiants du Grand enfermement, le siècle dit de Louis XIV qui se méfiait de Marseille et fit tourner les canons du fort vers la ville et non vers le large. . Dans tout Marseille, les chasses-gueux habillés de rouge traquaient le misérable et le ramenaient dans ce lieu pour l’incarcérer, mendiants, criminels, malades mentaux et enfants trouvés, condamnés à cohabiter. Parfois, les gardes chiournes  devaient les arracher à des Marseillais indignés par un tel traitement. Les textes de l’époque, que j’ai jadis consultés, font état de ces rixes, de la difficulté à recruter des chasse-gueux tant ils sont haïs et tombent fréquemment dans des guet apens où ils sont rossés copieusement. dans ce siècle, celui de Versailles, se multiplient les institutions de ce type, prison, hospice, fous, criminels et indigents sont enfermés ensemble. Ce que l’on réprime c’est la catégorie « oisive » a expliqué Foucault, qui voit dans cet entassement hétéroclite un trait commun: l’oisiveté, celui qui échappe au travail ezst soupçonné de libertinage, de profanation, qui aurait une sexualité débridée. Tout cela est  « la déraison », une folie contenue dans un espace concentrationnaire parce qu’elle menace indistinctement l’ordre social.Oui, c’est important, de lui raconter cela.  Picasso est le génie subversif, le sujet individuel par excellence, une exposition de son oeuvre dans un tel lieu historique devrait faire sens. Quand nous arrivons, il est midi, l’heure de déjeuner au restaurant dans la grande cour de l’hospice et je lui demande ce qu’elle a retenu de l’exposé. Ce qui l’a marquée ce sont les chasses-gueux  en habit rouge, peut-être en pensant à ce lieu où était jadis entassés les fous, les criminels, les pauvres et les enfants trouvés a-t-elle pensé à son frère, aux Baumettes, mais pour elle Louix XIV est devenu Napoléon.

Résultat de recherche d'images pour "la vieille charité histoire"

A l’heure du repas, alors que nous sommes attablées toutes les deux devant un sandweech, une salade et une glace, j’explique à Maya, pourquoi et comment je me suis retrouvée un jour dans ce lieu alors pratiquement à l’abandon. De hautes herbes avaient  envahie la cour; il y avait des rats, le bâtiment menaçait ruine et je n’ai pu accéder aux combles que par un escalier branlant,dangereux, c’était la seule voie. Les combles, encore un spectacle fantastique. Les énormes poutres qui soutenaient une toiture par endroit éventrée, dessinaient au sol des espaces plus ou moins privatifs, délimités par  des tissus crasseux et élimés accrochés aux troncs de la charpente, dans ce qui était devenu une cour des miracles. Des bonnes soeurs et un autel couvert de fleurs artificielles fauchées dans les cimetières, se livraient à des cultes étranges tout en prodiguant des soins. La Vieille charité était un lieu de recel. C’étaità l’occasion de mon premier travail de sociologue rémunéré, je devais proposer aux monuments de France dans l’hôtel de Sully, une étude du quartier et du momument lui-même, une préconisation de son usage. J’ai rencontre à cette occasion Georges henri Rivière, il m’a parlé de la Résistance de la manière dont il a dupé les Allemands, de son ecomusée, et c’est l’époque où je découvre Charles Parrain, l’historien de Forces productives. Le produit de mon labeur , un rapport d’une centaine de pages a été perdu, mais je conseillais de faire de ce lieu, un séjour en résidence d’artistes et écrivains, sans modifier l’esprit du quartier. Le résultat est assez loin de ce que j’espérais, mais c’est comme dans l’exposition:  mon projet a laissé des traces, elles sont noyées dans une tout autre conception du Marseille populaire. Je suis désormais condamnée à me réjouir quand je reconnais ce qui dans ce grand mouvement, ce qui a porté ma vie, subsiste sans avoir été totalement dénaturé. Etait-il nécessaire dans les voyages vrais ou imaginaires de Picasso de citer le fait qu’il avait vécu dans le siècle du communisme? Aussi nécessaire que de restituer la foi chrétienne dans le siècle des cathédrales. Qu’est-ce que c’était pour lui que l’adhésion au communisme, quand a commencé son ralliment lui que l’on désignait comme l’embusqué? Dans les quatre oeuvres de la période bleue par laquelle débute l’exposition, il y a une maternité et un commentaire qui décrit la manière dont il se rend dans un hospice-prison pour femme et il a le coeur déchiré par leur enfermement avec leurs enfants, comme la misère des saltimbanques le touche. Est-ce qu’il faut parler de cette conscience sociale ou s’agit-il de la même que celle qui conduit  Gericault vers les asiles d’aliénés?

L’avant dernière salle est consacrée aux femmes d’Alger de Delacroix et par là même à Jacqueline , sa dernière femme…  A elle et aussi  à la guerre d’Algérie. Le 24 juin 1960, à Paris, se tient une conférence de presse du comité pour Djamila Boupacha, sous la présidence de Simone de Beauvoir… Cette jeune Algérienne, membre du FLN, avait été arrêtée, mise au secret, séquestrée, abominablement torturée par les parachutistes français, et violée. Picasso, à la demande de Gisèle halimi et d’hélène parmelin, a illustré le pamphlet qui dénonçait le crime.  Le livre est là ouvert à la page de garde sur ce portrait digne d’un Raphaël. J’explique à Maya, tout cela, en insistant sur l’Algérie, son pays d’origine, sur le combat pour sa libération et le fait que Jacqueline et Picasso étaient communistes, que je l’ai rencontrée en allant avec mon mari lui porter un bouquet de roses rouges dans le château de Vauvenargue de la part du directeur de l’Humanité d’alors, Roland Leroy. « Tu l’as connue? » s’exclame-t-elle. Je proteste: « je l’ai rencontrée. C’était pas une copine, une rencontre autour d’un bouquet de roses rouges, juste avant qu’elle se suicide parce que Picasso était mort.  » Et pour compléter la description, je lui explique que le jour de la mort de Picasso, il avait neigé, c’était un huit avril et pourtant la campagne aixoise était blanche comme un linceul… Les roses rouges tombent sur la neige… Mais je sais pas comment lui faire savoir qu’il y a deux autres peintres, Delacroix peignant un harem dans lequel Picasso a placé le visage de Jacqueline, mais aussi Matisse qui est mort en 1954 et qui lui a laissé ses odalisques. Alors je lui parle du château de Vauvenargue, nous y sommes allées avec sa mère, elle a chanté sur la terrasse du café où nous avions déjeuné et tous les clients ont repris en choeur.

A propos de l’Algérie, à table elle m’explique qu’elle a plein d’origines, Algérienne, Kabyle, mais aussi française et polonaise, italienne, cubaine à cause de moi et elle me dit « toi aussi tu es algérienne, kabyle, à cause de moi… Décidemment Maya est comme Picasso dont disait-il ses périples autour de la méditerranée dessinaient un minotaure, notre parenté est un labyrinthe..

Maya est une pre-adolescente de 11 ans et demi, sans bagage, une force difficile à endiguer et qui cherche à s’approprier tout ce qui passe à sa portée mais avec la brutalité des nouveaux nés. A un moment, elle protestera devant une statue des cyclades: « Mais elle est moche« . J’éclate de rire, Maya a résisté héroïquement à toutes les déformations de Picasso, mais là devant cette statue archaIque, elle proteste « ça, une femme, enceinte? Elle est plate« . Nous décidons d’en vérifier la posture,les bras croisés sur le ventre, les genoux un peu pliés et sur la pointe des pieds, l’équilibre est diffickle à maintenir, voir impossible. A partir de ce moment là, le souvenir de la figurine  est devenue une référence  entre nous. A plusieurs reprises,   nous tenterons de la reproduite en criant « elle est moche!« .Nous rions tellement qu’il faut que je me précipite aux toilettes, en sortant, je lui dis: « je n’ai aucune confiance dans tes goûts, dans tes critères esthétiques, mais c’est bien que tu te sois révoltée contre ce que tu estimais sa laideur, parce que désormais elle fait partie de toi, plus sûrement que si tu n’avais rien dit. Tu vois c’est ce que Picasso cherche, que l’objet te choque et te fasse te l’approprier. Il ne veut pas la ressemblance simplement. IL veut que tu ais envie d’aller plus loin! » Nous rions beaucoup mais elle m’épuise, elle cherche à m’arracher la canne  il me faut résister à sa force vitale.  Nous avons déjà joué à Aix à tourner le dos au tableaux tandis que celle qui faisait face les décrivait à l’autre. Nous avons failli être chassées parce que nous étions trop bruyantes. La culture a besoin de temples et d’officiants silencieux, même si cela n’a rien avoir avec les parodies, les jeux de potaches émechés qui ont entouré la production des oeuvres. Celles-ci sont soustraites aux canulars de l’atelier et sequestrées dans l’espace policé des musées, une sorte de grand enfermement qui ne convient pas à la vitalité de Maya et c’est très bien.

Picasso est le symbole du génie, chaque instant perdu à ce qui n’est pas son oeuvre le rend fébrile, mais il l’alimente aussi, amis, femmes,paysages, objets tout fait oeuvre. C’est pourquoi il est aussi en « cordée », d’abord avec d’autres peintres, j’avais vu une autre exposition au Grand Palais qui insistait sur la filiation avec Velasquez et son intrusion dans l’oeuvre de Delacroix à Alger, sujet abondamment traité ici Dans cette modeste exposition, est esquissée  la fusion avec Braque, le regard en miroir avec Matisse. Maya ne sait rien de tout cela, elle doit ingurgiter et sa révolte devant la laideur supposée de la statue des cyclades est légitimes face à ce gavage. . Pourtant ces références à d’autres imaginaires, d’autres toiles est  essentielle  puisque Picasso voyage, mais souvent à la manière d’un Roussel et ses impressions d’Afrique,dans un wagon clos, l’orient, l’Afrique dans laquelle il ne met jamais les pieds, comme je ne mettrais jamais sans doute les pieds dans cette Chine qui me fascine. Il est le génie, mais pas à la mode romantique du solitaire démiurge. le grand mérite de cette exposition c’est que  l’oeuvre d’art n’est jamais seule, elle va avec, elle est en relation. Comme dans l’atlas d’Aby waburg mais dans le respect de la chronologie du peintre et de l’Histoire. Ainsi chaque femme envahit l’univers, impose un déménagement, assemble les élements anciens dans une nouvelle configuration. On pense à cette remarque rapportée par Christian Zervos lors d’une conversation qu’il eut avec le peintre et que l’éditeur a reproduite dans ses Cahiers d’art: « Picasso lui aurait confié: « Pour mon malheur, et ma joie peut-être, je place les choses selon mes amours ». Ne serait qu’à cause de cette fidélité totale à la femme aimée, fidélité successive mais aussi permanente puisqu’il refusé de vendre le portrait de celles-ci et des enfants qu’elle lui a donné, l’exposition n’a jamais la prétention d’autres à nier toute chronologie pour perdre le commun des mortels. Au contraire.

Au centre de chaque salle, un présentoir transparent de cartes postales. les images et les écrits au verso sont affichés, peut-être est-ce pour suggérer un temps où littérature et peinture étaient indistincts, celui des hieroglyphes ou celui des messages publicitaires, des légendes des premiers moments du cinématographe, le fait est que les tableaux accrochés au mur pivotent autour de cette correspondance entre gens tous célèbres, une génération que l’on voit passer des années folles aux engagements communistes de la guerre (Picasso adhère au PCF en 1944).

Il ne s’agit pas d’art mais de sa menue monnaie disait Paul Eluard en parlant des cartes postales. Picasso partage le goût de cette collection avec Aragon, Paul Eluard , la plupart des surréalistes, Henri Matisse et georges Braque . Les murs de l’appartement d’Aragon, au 56 de la rue de Varenne, en étaient tapissés, des photos, clouées en leurs quatre coins par des punaises rouges. Entre les images, il restait l’espace blanc du mur comme s’il se fut s’agit de la page. de l’écrivain. Au dessus de son lit, il y avait ainsi punaisé un petit mot: « A bébé Louis Aragon » en le désignant, il m’a déclaré : « j’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant« .C’étaient effectivement les clientes de la pension de famille de sa grand mère qui lui avaient écrit de Roumanie.A sa mort, l’inventaire a mis au jour ‘un cahier d’écolier sur lequel à 6 ans il avait rédigé le premier chapitre du libertinage: « quelle âme divine ». Il disait la vérité, ce texte insolent était l’oeuvre de bébé Louis Aragon. Que cherchait cette génération ? Aragon était d’une extraordinaire perpicacité sur l’art de son époque. Les murs de son appartement étaient un gigantesque collage en perpetuelle transformation. Il créait des sortes d’autel à votre gloire, celui pour Georges Marchais, le mien aussi (un numéro de Révolution, un Matisse, il disait que j’avais la transparence d’un Matisse).Dans le « défi de la peinture »(1930) et d’autres textes il a expliqué l’importance du collage : « La notion de collage a pris dans la peinture sa forme provocante, il y a un peu plus d’un siècle. Elle y est l’introduction d’un objet, d’une matière pris dans le monde réel et par quoi le tableau, c’est-à-dire le monde imité, se retrouve tout entier remis en question. Le collage est la reconnaissance par le peintre de l’inimitable, et le point de départ d’une organisation de la peinture à partir de ce que le peintre renonce à imiter… L’emploi du collage est une sorte de désespoir du peintre, à l’échelle de quoi le monde peint est repensé. »

Sur les murs de la rue de Varenne, la menue monnaie de l’art, photos, carte postale voisinait avec des chefs d’oeuvre, des tableaux de Masson, un Matisse. Il y avait aussi au Moulin une collection de cartes postales utilisées pour écrire la Semaine sainte, elles étaient classées dans des boîtes, au-dessous des oeuvres de Fourrier et un peu plus loin le portrait de Géricault qui ressemblait tant à jean Ristat. Au centre des salles de l’exposition de Marseille, celui qui l’a conçue, a reconstitué cette évolution de l’écriture comme celle des arts plastique, un moment irreversible, révolutionnaire.Celui où nous avons tous cru que le monde allait basculer. Encore une citation d’Aragon dans le défi de la peinture pour le dire « Attention à la période qui vient! Ce monde déjà se lézarde, il a en lui quelque principe de négation ignoré, il craque« . Mais c’est d’aujourd’hui dont il parle ! Simplement aujourd’hui on a du mal à saisir le rythme de la figure en train de naître, me traverse la pensée que ce qui se passe en Corée, est une bonne nouvelle, ce n’est pas la paix, les USA ne la veulent pas, le dirigeant français non plus, mais c’est une minute de repos pour prendre des forces. Le collage, son rythme dit aussi cela, »l’art de cueillir le jour au sein de l’apocalypse », comme ils le firent. C’est pourquoi Picasso apparait tout à coup dans une plénitude rassurante de classique.Ils s’en sont sortis…

La plupart des cartes postales ont été envoyées, parmi les correspondants l’omniprésent Jean Cocteau sollicite des rendez-vous.  Il y a aussi celles que l’écrivain ou le peintre achète en série pour son travail, parce qu’elles suggèrent une autre réalité. C’est le cas de ces cartes représentant des femmes africaines, femmes Malinke, de timbo, qui sont tendues, noires comme de l’ébène et l’acier, les bras levés, que Picasso avait trouvé à l’exposition universelle de Marseille en mai 1906. Sur les panneaux de commentaires de l’exposition, il nous est dit à leur propos qu’il y eut à Paris en 1906, une épidémie de syphilis (1), L’ombre maléfique de la grande vérole hachure le visage et les corps des prostituées et des femmes africaines dans les tableaux de Picasso. Ces photos d’Afrique plus- ou tout autant- que les masques vont déterminer son nouveau vocabulaire plastique, celui des demoiselles d’Avignon. Ce tableau n’est pas là, mais il y a des fragments qui narrent, font le récit des étapes successives de ce chef d’oeuvre. Les demoiselles d’Avignon sont présentes-absentes.Il y a la femme aux mains jointes et d’autres études en ocre qui appartiennent à cet ensemble. Il y a la violence de trois figures sous un arbre en hiver, hachurées.

Résultat de recherche d'images pour "Matisse et Picasso, les demoiselles d'Avignon"

le tableau absent-présent: les demoiselles d’Avignon

Résultat de recherche d'images pour "picasso voyages imaginaires vieille charité"

une des étapes décrite par l’exposition.

Je ne sais d’ailleurs si l’on peut parler à  propos de violence de cet art africain, de ces masques et de l’interprétation qu’en donne picasso, c’est autre chose: J’explique à Maya qu’ un jour j’ai acheté un masque africain couvert de clous, j’ai passé la soirée et la nuit à le déplacer pour qu’il soit le plus loin possible de ma chambre, le lendemain je l’ai rapporté en disant qu’il me faisait peur. Le marchand amicalement m’a dit « il n’est pas mauvais, mais sa magie est trop forte pour toi ».. Comment lui traduire ce que dit Picasso des masques africains à savoir qu’ils « ne reproduisent pas le réel, mais la force magique qui les habite » le peintre pris d’une pulsion animiste commence à récupérer tous les rebuts, papiers, bois, une forme de « desespoir » nous a dit Aragon, parce ce qu’il veut représenter est inimitable, il cherche le rythme pour dire l’être. Ces collages, cette introduction d’autres matériaux relève de la magie mais d’une manière enfantine et ça peut-être Maya peut-elle le percevoir. Nul obscurantisme, je  lui raconte, quand nous nous assyons sur un banc de la grande cour, comment alors que j’avais huit ans, j’ai désiré un objet sans valeur marchande, c’était il m’en souvient un porte-plume avec un minuscule oeillet dans lequel on percevait Notre dame de la garde, je l’ai échange contre ma chaîne d’or au grand dam de mes parents qui sont allés illico la récupérer et rendre le magnifique porte plume, objet encore de toute ma convoitise. C’est une expérience du désir que nous avons tous vécu. A partir de ce besoin, l’artiste joue avec la réalité, il suit dans le matériau les pensées, les émotions, le coeur à jamais brisé de Dora Mar, la femme qui ne cesse de pleurer ou au contraire la chair épanouie de Marie Thérèse, la ressemblance de jacqueline avec une femme d’Alger de delacroix,.

Résultat de recherche d'images pour "picasso voyages imaginaires vieille charité"

Braque et Picasso se sont rencontrés au bateau lavoir devant les demoiselles d’Avignon et c’est une nouvelle période dans la vie de Picasso dans laquelle il se rapproche de la méditerranée puisqu’il est à Sorgues avec lui en 1912, et un moment de quasi fusion dans laquelle leurs oeuvres cubistes ne se différencient plus. Mais c’est aussi l’amour d’Eva, la rupture avec Fernande. Le tableau intitulé « Guitare j’aime Eva » après Man ray transformant le dos nu de kiki de MOntparnasse en l’odalisque d’ingres devenue violoncelle, picasso qui n’a jamais caché la crudité du désir l’étale sur la toile.maya voit immediatement un corps de femme dans cette guitare… Comme elle remarque les regards vides, aveugles des statues et des portraits de Picasso.

Résultat de recherche d'images pour "Pïcasso, voyages imaginaires"

La cordée des peintres est sans fin pour exprimer ce que ressent le peintre. Le priapisme mais aussi une capacité à saisir l’essence, l’être de la femme aimée, un vampirisme qui rend l’abandon un drame auquel on ne survit pas. Qu’est-ce que je peux dire de tout ça à une pré-adolescente de 11 ans et demi et bien il n’y a pas de problèmes, elle comprend qu’il ne supporte plus Olga, même si la facture classique de son portrait lui parait parfaite, elle voit que le col de fourrure est élimé.

L’exposition occupe quatre salles du rez de chaussée de la Vieille charité et une originale sculpture de groupe est dans la chapelle, sous le dome ovoïde dessinée par Pierre Puget, un fils d’ouvrier, comme pour finir en beauté et nous dire que peut-être la sculpture a été la préoccupation majeure du peintre. Maya adore l’intérieur de la chapelle ovoïde mais se désintéresse du groupe sculpté. Elle pousse un cri, je lui fait remarquer l’acoustique, elle se plante au milieu pousse deux ou trois notes aigues et commente, ça monte, cela prend de l’ampleur.

Dans la cour nous jouons, je ferme les yeux, je compte rapidement « 1.2.3 soleil!' » et je les ouvre à nouveau . Elle reste là en équilibre instable comme la statue des cyclades dit-elle..J’ai un peu maigri, je marche beaucoup mieux, nous traversons le quartier jusqu’au Vieux Port en chantant à tue tête : « l’eau vive », puis « le petit agneau » qui se termine par cette strophe « que la fillette rebelle, le petit garçon, qui n’écoute pas sa mère est punie sur cette terre, comme le petit agneau,oh! oh! » Vendredi 4, je l’emmène au théâtre du Gymnase voir les Rustres de Goldoni et demain matin s’il fait beau nous irons nous baigner. En fait, ces places de Théâtre quasiment données (2 euros) sont  un cadeau de Djaouida. Tous les soirs elle sort avec le Secours populaire en maraude pour apporter de la nourriture , des vêtements aux SDF, elle fait ça pour Adlane, pour que l’on prenne soin de lui, je lui ai promis d’y aller avec elle. En attendant le Secours populaire a des places de théâtre et de concert qu’il donne à très petit prix ses animateurs. Djaouida a demandé « pour sa mère » et c’est ainsi que je vais aller vendredi avec maya aux Rustres, le lendemain toute seule à la nuit des forains aux Bernardines et le 26, j’emmène Hamid moi avec voir la fille du tambour major d’Offenbach. Je me sens moins coupable de profiter de ces billets puisque j’initie toute la famille à la culture… J’ai raté Lohengrin de Wagner à l’opéra. Je reçois l’équivalent des cartes postales, les piecettes de l’aumone que m’offrent les pauvres et que nous partageons avec Maya.

Quelle ânerie cette soirée Marx sur Arte. A propos de Karl Marx :« A la seule vue d’un homme on ne peut pas dire depuis combien d’années il est déjà mort. » C’est une phrase de Marx (dans le Capital? je ne sais plus) que j’ai toujours beaucoup aimée. Et lui-même, depuis combien d’années est-il déjà vivant? malgré tous ces discours stupides.

Danielle Bleitrach

 

(1) l’exposition parle d’une épidémie de siphylis, mais ne s’agit-il pas plutôt du fait qu’à cette date la maladie a pu être détectée par un test précoce (le test de Wasserman), sans qu’on ait toutefois les moyens de la guérir. Un peu comme cela s’est passé pour le sida, la mort a paru alors planer au-dessus d’individus encore sains mais voués à la folie et à des plaies immondes. une autre grande vérole se préparait, la boucherie de la guerre de 14-18.

 

L’AVENIR EXIGE IMPERATIVEMENT LE CONTRAIRE DE LA POLITIQUE DE MACRON

Résultat de recherche d'images pour "l'avenir"

Vouloir confier au patronat l’éducation pour formater les jeunes est non seulement une prime à l’exploitation capitaliste, une de plus… Mais surtout de l’inconscience alors même que l’on prévoit la suppression de 50% des emplois d’aujourd’hui dans un avenir proche, c’est une politique à courte vue… Le Capital ne voit que ses intérêts immédiats et pas la formation à la créativité, aux soins à la personne, à tout ce que le robot sera incapable de faire.

Aujourd’hui le véritable défi de cette révolution des forces productives est de penser l’avenir: comment reditribuer les richesses produites, comment préparer les futures générations à ces suppressions massives de métiers au profit d’autres? la planification nécessaire est complètement étrangère au patronat, c’est le rôle de l’Etat dans une relation nouvelle aux citoyens concernés par cette mutattion et la mobilisation du service public, agents et utilisateurs. L’appel aux connaissances, au savoir et aux créatifs d’aujourd’hui pour faire face à ce qui peut être une catastrophe ou une émancipation humaine. L’entrepreneur, de l’artisan au PME innovante ne doit pas être exclu de ce travail collectif pour demain, au contraire mais une coordination s’impose et elle doit être en terme d’intérêt génétal. Nous ne manquons pas d’atout en France, de Colbert au programme de la Résitance appliqué à la libération, il y a là de formidables acquis que Macron et les siens sabotent pour nous faire nous aligner sur un modèle américain en crise profonde.

Il y a une telle bêtise dans la réaction, le symbole en est aujourd’hui  cette bande de salopards « identitaires » qui prétendent protéger les frontières, non des grands monopoles, mais des migrants.  Que l’on soit réservé sur l’accueil des immigrés et que le débat soit nécessaire ne me choque pas, ne serait-ce parce que je m’interroge sur le vol des cervaux,formés à grand peine dans les pays sous développés, rejetés par la guerre, le pillage et attirés par le tropisme des pays développés. Autre chose sont les mesures mesquines et inhumains par lesquelles on prétend régler le problème par la maltraitance.  Imaginer qu’il existe de individus assez  immondes pour aller arrêter dans la neige des misérables mal chaussés, épuisés en se photographiant comme si on se lançait dans un exploit sportif cela donne envie de vomir. Et bien la manière dont un Collomb qui a été « socialiste » prétend lui aussi régler le problème relève de la même logique stupide.

Macron est aux Etats-Unis pour y faire copain-copain avec Trump. La presse US l’appelle « le chuchoteur » par référence à l’homme qui chuchotait à l’oreille des chevaux… En plus quand il se vante d’avoir dompté la bête, il se prend une ruade comme quand il a affirmé l’avoir convaincu de rester en Syrie. Mais cette vassalité dans laquelle on joue le rôle du petit  conseiller sans doute un peu fou du roi imprévisible, repose sur une profonde ressemblance,: ce sont deux réacs venus au pouvoir à cause de la crise démocratique qui affecte les Etats-Unis comme la France, deux minoritaires qui ne craignent pas de violer l’opinion par une politique à courte vue au profit des riches … Leur logique c’est la guerre de tous contre tous et celle qui ne craint pas l’anéantissement planétaire par narcissisme autant que par ancrage de classe.

Il ne s’agit pas de revendiquer la bonté, la morale, mais de comprendre les enjeux réels, leur politique à courte vue  ne peut qu’aggraver les conséquences des problèmes posés par la mutation des forces productives. La régression est impossible alors le choix qui est devant nous est soit la maîtrise au profit d’une amélioration collective de la condition humaine, soit prétrendre la réserver à une petite minorité ce qui revient à développer toutes les formes de guerre y compris celle qui menera à l’anéantissement. Toutes les périodes d’essor des forces productives, de grandes découvertes ont toujours coÏncidé avec des formes résiduelles d’obscurantisme, de peur pour que les choses restent en état. Socialisme ou barbarie. hier comme aujourd’hui.

danielle Bleitrach