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Archives de Catégorie: LITTERATURE et SPECTACLES

Peter Handke, prix Nobel de la liberté

La mise au ban de Handke n’aura donc été qu’un long délai d’un quart de siècle environ. Ce délai est bienvenu. Il ajoute à la consécration de l’œuvre un regard apaisé sur ses engagements, en intégrant ceux-ci dans l’œuvre comme ils doivent l’être.

C’était l’une des plus terribles années de la guerre civile yougoslave. Peter Handke était arrivé de France pour ouvrir le Salon du Livre de Belgrade. Le blocus imposé par les Nations unies à la Serbie était féroce, mais le Salon du livre n’avait jamais cédé à la misère et restait la manifestation la plus populaire du pays. Son inauguration par un écrivain invité était transmise chaque année en direct à la télévision.

En début d’après-midi, j’étais passé dans les bureaux du directeur du Salon, l’immense Ognjen Lakićević. La maison était en effervescence: le grand écrivain avait quitté son hôtel ce jour-là et s’était évanoui dans la nature. Comment ferait-il pour donner son discours à dix-huit heures tapantes?

Quelqu’un l’avait vu sortir en compagnie de son traducteur et ami, Zlatko Krasni. On connaissait sa propension aux marches sauvages. Le directeur me confia une voiture et la mission de le retrouver. On m’avait dit que Peter affectionnait un certain restaurant poissonnier. Retrouvailles avec un compagnon de randonnée, donc déjeuner tardif et consistant au bout d’un itinéraire calme: la pensée devait forcément remonter les fleuves! Je demandai au chauffeur de longer le Danube jusqu’au quai de Zemun. C’est là, au Šaran, que je retrouvai les deux hommes en train de finir une bouteille de vin blanc devant une montagne d’arêtes. Le temps pressait, mais il n’était pas question de repartir avant que j’aie bu un coup avec eux. Pendant que nous éclusions une dernière bouteille, notre équipage, dans la limousine, suait à grosses gouttes.

J’aurais pu ne pas le retrouver. Dans ce cas, serait-il jamais apparu sur la tribune officielle du Salon? Je l’ignore mais peu importe. Rien de ce qui est extérieur n’importe vraiment. C’est ce que disait le fin sourire de ses yeux de mandarin étoilés de pattes d’oie.

UNE AUDACE… À FAIRE VOMIR!

L’annonce du Nobel m’est arrivée par le Cannibale lecteur alors que je me trouvais à Bastia. J’ai aussitôt ouvert les nouvelles. Sur le continent, c’était la consternation. La chroniqueuse de l’Obs, derrière des guillemets hypocrites, s’offusquait qu’on pût décerner un tel prix à un «“trou du cul” pro-serbe». Elle ajoutait bigotement que «l’Académie suédoise risque de réveiller une vieille polémique» tout en la réveillant elle-même dès le titre de son article.(1)

Dans le «camp du bien», le désarroi est… pathologique. Ainsi le premier ministre albanais Edi Rama dit avoir «envie de vomir». La mise en cause de ses alliés très proches, les seigneurs mafieux du Kosovo, par le sénateur suisse Dick Marty dans son enquête sur le trafic d’organes humains, ne lui a pas donné autant de remous gastriques. Je passe sur le reste des lamentations, qui ont eu plus d’écho qu’elles ne méritent. C’est la mentalité qu’elles révèlent qui est intéressante.

Il y avait des années que Handke était nobélisable. Sa compromission avec la Serbie l’avait, croyait-on, rayé des listes. Si la Comédie-Française déprogrammait ses pièces, comment le comité Nobel oserait-il… C’était oublier que la patrie des droits de l’homme est aussi la championne du monde de la censure et de la lâcheté.

Le comité a donc osé. L’institution sommée de se ressaisir après les troubles qu’elle a traversés a-t-elle voulu «faire oublier le scandale grâce à une nouvelle polémique» — comme l’accuse la machiavéliste à deux balles de l’Obs — ou s’est-elle simplement… ressaisie? Honorer Handke était la décision moralement à la fois la plus digne et la plus risquée. On n’a pas eu seulement la lucidité de distinguer l’œuvre de l’homme: on a encore eu le courage de surpasser cette ambiguïté. «Nous ne considérons pas Handke comme un écrivain politique. Il n’appartient à aucune phalange ni parti politique, il n’y a pas d’alternative politique dans son monde. Sa prose exprime une vision entièrement différente.»Le président du comité, Anders Olsson, ramène la partie la plus contestée de l’engagement de Handke a ce qu’elle est de fait: un acte primordialement humain.

RÉALITÉ, INCARNATION, IMPERFECTION

Et ce surpassement donne encore plus de prix à la création de Peter Handke, toute entière tournée vers une appropriation immédiate de la réalité. L’une de ses œuvres les plus connues du grand public, le scénario des Ailes du désir de Wim Wenders, raconte la chute d’un ange dans l’incarnation (et donc l’imperfection et la mort) par amour pour une femme. L’une des plus confidentielles, La Cuisine, pièce montée par Mladen Materić, nous fait revivre tous les drames du XXe siècle avec une intensité saisissante — à travers les métamorphoses d’une humble cuisine. Entre les deux, entre tous les instants créateurs de sa vie, la marche silencieuse, au bord des fleuves ou sur les chemins, communion la plus intime, la plus dénuée, avec la matière du monde.

Dans son essence, la démarche artistique et morale de Handke est une lutte du réalisme poétique — chrétien ou antique, humain toujours — contre l’abstraction manichéenne et puritaine (cathare) qui s’est emparée de la société technologique capitaliste. (Et qui explique, soit dit en passant, tant sa volonté de reprogrammer l’humain — transhumanisme — que sa profonde passivité/affinité face à l’islam radical, qui le réduit à néant.) Jugeons le monde à partir de ce que nous pouvons en connaître intérieurement — et alors nous ne le jugerons plus du tout.

Une bonne nouvelle venant parfois en bande, c’est dans Libération, qui mena le lynchage à l’époque, qu’on trouve, sous la plume de Philippe Lançon, les mots les plus justes au sujet du Nobel 2019:

«Son compatriote Thomas Bernhard, qu’il n’appréciait guère, ne l’avait pas eu. Sa compatriote Elfriede Jelinek, de quatre ans sa cadette, l’a obtenu en 2004. Avec Peter Handke, le jury consacre le moins ouvertement agressif des trois, mais non le moins réfractaire. C’est un grand conteur silencieusement épique, un écrivain de l’Europe des marches et des marges, un romancier poète ou un poète romancier, un auteur enfin qui rappelle à ses lecteurs qu’ils sont toujours, comme ses personnages, comme lui, solitaires et minoritaires.»

UNE VISION RADICALEMENT DIFFÉRENTE

Sa littérature est en prise directe et intense avec la réalité, une réalité si réelle qu’elle en apparaît onirique aux têtes remplies d’abstractions. Peter Handke pense en marchant. Il rappelle magnifiquement que, quelle que soit la destination du marcheur, il marche toujours vers soi. Aller vers la Serbie au moment où tout le monde s’en détournait apportait un surplus de densité à sa création, comme Dans la dèche à Paris et à Londres aura été le véritable lest de l’œuvre d’Orwell.

Le Nobel de littérature s’efforce en principe de distinguer une œuvre non seulement influente ou imposante, mais également porteuse d’élévation morale. Il montre malgré tout — comme le Nobel de la Paix 2019 — qu’une partie des consciences ne sont pas dupes; qu’elles ne cèdent pas à la pression de la propagande de masse, de ses indignations de commande et de ses polarisations arbitraires.

Les témoignages sur la Serbie sont la part la plus controversée de cette œuvre sereine. Ce qui a été dénoncé comme une provocation politique n’était au bout du compte qu’un itinéraire de plus, compassionnel et désolé — un Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina — vers les quatre cours d’eau qui délimitent, plus sûrement que les frontières politiques, le cœur de l’espace serbe. Il apparaît aujourd’hui, Nobel aidant, comme un témoignage clef sur une suspension d’humanité frappant tout un peuple à un moment soi-disant «éclairé» de l’histoire européenne. Sans quelques rares Antigones, on aurait pu effacer ce peuple collectivement coupable de la surface de la terre et de l’histoire sans que personne ne bronche. Qui se souvient, du reste, que tout le peuplement de la Krajina serbe a été éradiqué du 4 au 8 août 1995? Qui sait que les continuelles vagues de bombardiers déversant leurs charges sur la Serbie, du 24 mars au 12 juin 1999, ont altéré les trajectoires immémoriales des oiseaux migrateurs, sans même parler des dégâts humains ou des zones à jamais infestées d’uranium appauvri? Et le peu de conscience qu’on a de ces choses, qu’en resterait-il sans les Handke, les Patrick Besson, les Chomsky et les Debray?

Sa présence si décriée aux obsèques de Slobodan Milošević s’éclaire désormais elle aussi d’une lumière de connaissance et non plus de confrontation. Il y a bien sûr la solidarité avec le peuple dont le défunt avait été le représentant légitime dans les années de disgrâce (solidarité encore réitérée à l’annonce du prix). Mais il y a aussi, toujours, cette fine ironie de l’Autrichien: il savait bien, Handke, que si les crimes réels ou supposés de Milošević avaient été utiles au «camp du bien», il n’y aurait pas côtoyé deux prêtres et trois policiers, mais une haie de diplomates et de chefs d’État. Il était au-delà, dans une «vision radicalement différente», selon les mots d’Olsson.

L’hostilité à ce Nobel en dit davantage sur la mentalité de l’époque que sur le lauréat. On voudrait faire croire que vingt ans ne se sont pas passés. On voudrait se persuader qu’on peut encore intimider le public comme en ces temps où il n’y avait ni lanceurs d’alertes, ni contre-info sur l’internet, ni même l’esquisse d’un monde multipolaire, où les faits, leur interprétation et leurs conséquences étaient entièrement déterminés par la seule puissance du moment et ses relais. On voudrait bâillonner tout le monde. On voudrait arrêter le temps.

Depuis vingt ans, beaucoup d’eau a coulé sur les ponts. La représentation de la guerre de Yougoslavie a été identifiée comme un «cas d’école» de désinformation. Des enquêtes sont parues. La collusion entre l’Occident et le djihadisme au Moyen-Orient, entre l’Occident et le néonazisme à l’Est, a fini par éclater au grand jour après avoir secrètement incubé dans le conflit yougoslave. Et voici que les Scandinaves ajoutent de l’huile sur le feu en distinguant cet Autrichien solitaire qui l’avait vu et dénoncé, calmement, considérant que l’humain n’est porteur que de sa propre croix et non des stigmatisations collectives imposées par une société en mal de boucs émissaires. Son réalisme poétique, bienveillant et silencieux est un rocher sur lequel le caquetage des procureurs n’a aucune prise.

UN DERNIER VERRE

Cet après-midi lointain, lorsqu’il affolait les officiels de Milošević en buvant du vin plutôt que de se préparer pour les caméras, Handke assumait en plein sa position «solitaire et minoritaire» à l’égard du pouvoir. Sauf que, s’il n’avait pas paru, c’est la Serbie qui en eût fait les frais. Tant pis. La liberté de Handke est entière et insouciante. C’est la liberté du créateur à l’état pur.

NOTES
  1. On observera que les censeurs de l’Obs ne sont même pas fichus de légender proprement l’illustration de leur article, écrivant Velika Hoko à la place de Hoča, alors même que le nom de ce village figure dans le titre d’un livre de Peter Handke. Le diable est dans les détails.
  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 202 du 13/10/2019.
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Brillantes photographies de Max Alpert à propos de l’histoire soviétique

Max Vladimirovich Alpert ( russe : Макс Владимирович Альперт ; 18 mars 1899 – 30 novembre 1980) était un photographe soviétique de premier plan, principalement connu pour son travail de première ligne pendant la Seconde Guerre mondiale.Avant la Première Guerre mondiale, Alpert avait étudié à Odessa avec son frère Mikhail Alperin. Après la guerre, il travaillait comme photographe pour Rabochaya Gazeta (Journal des travailleurs ) à Moscou. Dans les années 1930, il a photographié de nombreux chantiers de construction de l’Union soviétique. Sergei Eisenstein l’a rencontré au canal de Ferghana et a été impressionné par sa passion pour la photographie. Parallèlement, Alpert a travaillé pour la Pravda, où il était connu comme un photographe portraitiste prolifique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il réalisa de nombreuses photographies emblématiques sur les lignes de front soviétiques et documenta également des événements militaires à Prague et à Berlin. Pour son travail pendant la guerre, il a reçu l’Ordre de l’étoile rouge (1943), l’Ordre de la guerre patriotique (1945) et l’Ordre de la bannière rouge du travail. Après la guerre, il travailla chez RIA Novosti, où il compila un célèbre album photo de Nikolai Amosov. Des exemples de ses images sont conservés dans les archives de Sovfoto .

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Les personnes capturées dans un film deviennent une partie de l’histoire, mais chaque photo exprime également l’opinion de l’auteur. Les maîtres talentueux peuvent montrer une image externe des événements et exposer un message couvert en même temps. Max Alpert était un photographe de ce genre. Avant la révolution, il étudiait à Odessa (Ukraine) en 1919, il rejoignit l’Armée rouge et s’installa à Moscou après la guerre civile, où il devint photographe de presse. Nous publions certains de ses brillants travaux aujourd’hui.

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Publié par le octobre 14, 2019 dans expositions, URSS. Révolution d'octobre

 

A propos du prix Nobel de littérature Peter Handke: en complément de mes mémoires, sur ceux qui ont été ostracisés

Résultat de recherche d'images pour "peter handke et la Yougoslavie"

En 1998, Peter Handke, fidèle à ses convictions se rend au tribunal de La Haye pour y constater les conditions du jugement

Je dois dire la surprise et la joie que j’ai éprouvé en voyant que le prix nobel de littérature avait été attribué à Peter Handke, dans une certaine mesure nous entrons en dissidence ensemble à propos de la Yougoslavie. A cette époque-là rares sont ceux qui s’opposent au dépeçage de la Yougoslavie et y voient le début d’expéditions sans foi ni loi au nom d’une lutte contre la « tyrannie »…

J’écris à cette époque-là un article intitulé « la troisième guerre mondiale a commencé à Sarajevo » qui paraît dans la Pensée malgré la colère de Jacques Fath qui préside alors les destinées (Robert Hue étant secrétaire national du PCF) de la politique extérieure du PCF. C’est le début de la dérive non seulement de la France vers l’atlantisme débridé mais également du PCF, la liste « bouge l’Europe » qui est composée sous prétexte d’ouverture d’une majorité de socialistes est fortement encline non seulement à soutenir ce dépeçage de la Yougoslavie mais certains de ses membres comme Philippe Herzog souhaitent une intervention au sol de l’OTAN.

Alors que paradoxalement je n’ai jamais été proche de la Yougoslavie et de Tito, je m’oppose de toute mes forces à ce déni de droit et je trouve dans mon université d’Aix-en-Provence un milieu favorable à la dénonciation de cette guerre. Nous serons je crois la seule ville de France à organiser plusieurs grandes manifestations contre le dépeçage de la Yougoslavie. Comme j’ai la manie de me renseigner sur les causes qu’en général j’adopte par haine viscérale de la guerre, je découvrais peu à peu l’histoire des Balkans avec une période de paix qu’a été justement la Yougoslavie. Je constatais également que Milošević que l’on peignait comme un abominable tyran adepte du « nettoyage ethnique » était en fait plutôt un espèce de Gorbatchev qui avait tendance à lâcher du lest face à la pression intérieure et extérieure.

J’avais une amie serbe qui me décrivait la Yougoslavie de son enfance, elle était d’une famille qui avait connu des problèmes politiques parce que trop fidèle à l’Union soviétique. Un de ses cousins avait refusé le « titisme » et s’était enfui en traversant le Danube à la nage mais elle était fière d’être Yougoslave, du rôle des maquisards dans la lutte contre le nazisme. Bref je découvrais un univers qui me faisait songer à un film de Kusturica. la Yougoslavie pouvait même s’honorer d’être le seul pays à avoir pratiqué un anti-racisme aussi persistant qu’il s’agisse des juifs comme Madeleine Albright ou des gitans.

Au fur et à mesure de ces découvertes je ne pouvais manquer de constater – après je m’y habituerai – que j’avais peu d’alliés dans les milieux intellectuels et même au sein du parti communiste qui avec Robert Hue était entré sans sa phase de reniement.

C’est alors que j’ai découvert Peter Handke, il dénonçait la désintégration de la Yougoslavie, cette expérience unique d’unification des Balkans et il s’est opposé à l’intervention de l’Otan. Il a refusé de hurler avec les loups qui s’étaient moins pris de passion pour la Bosnie que de servilité pour les interventions illégales de l’OTAN. J’ai suivi le calvaire qu’il a subi et dont je retrouve encore aujourd’hui les échos dans les appareils idéologiques de la social démocratie et de son intelligentzia qui se prétend « progressiste ». Comment peut-on donner le Nobel à un Peter Handke, en laissant placer un parfum de « rouge-brun » dans son sillage. Il a continué à écrire, à échanger avec son traducteur en français qui était juif, il s’appelait Goldschmit et ils parlaient tous les deux parfaitement le français et l’allemand mais tentaient dans leur échange une expérience au-delà du nazisme et ceux qui ont utilisé abusivement cette référence pour mieux aujourd’hui pratiquer le négationnisme sur notre passé.

Voici ce que Peter Handke disait de la Yougoslavie :
 » pour moi, la Yougoslavie était l’Europe… La Yougoslavie, aussi fragmentée qu’elle ait pu être, était le modèle pour l’Europe de l’avenir. Ce n’est pas l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, notre Europe d’une certaine manière artificielle, avec ses zones de libre-échange, mais un endroit où des nationalités différentes vivent mélangées les unes avec les autres, surtout comme le faisaient les jeunes en Yougoslavie, même après la mort de Tito. Voilà, je pense que c’est l’Europe, comme je le voudrais. C’est pourquoi, en moi, l’image de l’Europe a été détruite par la destruction de la Yougoslavie « , a écrit Peter Handke, et il était devenu un paria pour l’avoir proclamé.

Cela je le comprends d’autant mieux que moi aussi j’étais devenue un paria interdite dans les colonnes d’une Humanité qui ne cessait de proclamer comme l’UE son attachement aux valeurs de la démocratie et dénoncer notre « stalinisme » supposé alors que nous nous nous battions afin que la dignité des combattants pour un autre monde soit reconnue, et j’ai éprouvé du réconfort à voir un écrivain de la taille d’un Peter Handke tenir bon. Ce sentiment était complexe parce que Peter Handke était autrichien et pour moi de ce fait il appartenait à l’univers des bourreaux de mon enfance, mais aussi à cette Cacanie, cette Autriche où fleurissaient tant de génies alors même que le nazisme était là ; leur colère était la mienne, les écrivains de langue allemande ont toujours mieux que moi su exprimer ce refus qui m’a habité depuis l’enfance. Il est vrai qu’il a eu des phrases d’une violence extrême contre son pays quand renaissait l’extrême droite: « Tu es dans le mauvais pays, tu es dans un pays aussi petit que méchant; plein de prisonniers qu’on oublie dans leurs cellules et plus plein encore de geôliers oublieux, plus solidement en poste après chaque méfait », écrivait le Nobel dans Par les villages en 1981.

Je voudrais encore ajouter que le prix Nobel s’honore véritablement en récompensant cet écrivain considérable, cet Autrichien aussi polémiste qu’un Karl Kraus et un Thomas Bernhard, celui qui manie une langue aussi pure que le lac des montagnes qu’il a décrit et qui d’une manière douce ne renonce jamais à cliver si l’intime conviction né du regard et de la pensée l’emporte . « Le soi-disant monde n’est pas le monde. Moi, je ne connais pas la vérité. Mais je regarde. J’écoute. Je ressens. Je me souviens. Je questionne. C’est pour ça que je suis aujourd’hui présent, près de la Yougoslavie, près de la Serbie, près de Slobodan Milosevic », avait poursuivi l’Autrichien en se rendant à l’enterrement de Milosevic mort en prison.

 
 

Olga Tokarczuk et Peter Handke, lauréats des prix Nobel de littérature 2018 et 2019

Le prix Nobel de l’année 2018 avait été reporté d’un an à la suite d’un scandale mêlant accusations de viol et de conflits d’intérêts ayant éclaboussé des membres de l’Académie, cette année le Nobel on peut s’en féliciter a chosi d’honorer deux grands écrivains et deux véritables contestataires du politiquement correct, pour les apprécier tous les deux je m’en félicite  (note de Danielle Bleitrach)

Par  et   Publié le 10 octobre 2019

Olga Tokarczuk et Peter Handke.
Olga Tokarczuk et Peter Handke. JOERG CARSTENSEN/DPA/AP et BARBARA GINDL/AFP

Olga Tokarczuk et Peter Handke, prix Nobel de littérature. Non pas ex aequo, mais l’un au titre de l’année 2018 et l’autre, pour 2019. Cette double attribution est due au scandale mêlant accusations de viol, de harcèlement sexuel, de conflits d’intérêts et de délit d’initié ayant éclaboussé des membres de l’Académie suédoise à partir de novembre 2017. Ce scandale prit de telles proportions que la Fondation Nobel – l’institution qui gère les fonds légués par Alfred Nobel – avait décidé de ne pas remettre le prix en 2018.

Jeudi 10 octobre, ce sont donc deux lauréats qui ont été distingués : la Polonaise Olga Tokarczuk, 57 ans, pour « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières », et l’Autrichien Peter Handke, pour « son œuvre influente qui a exploré avec ingéniosité linguistique la périphérie et la spécificité de l’expérience humaine », a expliqué Mats Malm, le nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  L’épopée messiannique d’Olga Tokarczuk

Olga Tokarczuk est née à Sulechow, en Pologne, en 1962. Après avoir étudié la psychologie à l’université de Varsovie, elle a acquis comme écrivaine une réputation mondiale. Elle vit à Wroclaw, tout en voyageant beaucoup. Lauréate, en mai 2018, du prix international Man-Booker, elle a également reçu la plus prestigieuse récompense littéraire de son pays, le prix Nike, en 2008, pour Les Pérégrins (Noir sur blanc, 2010).

Son roman de 2014, Les Livres de Jakob (Noir sur blanc, 2018), retraçant le parcours de dissidents juifs au XVIIIe siècle, s’est vendu à près de 80 000 exemplaires dans son pays et lui a valu d’obtenir, pour la deuxième fois, le prix Nike, en 2015. En 2010, elle confessait au Monde « C’est dur d’être polonais, ça sent la poisse, le mauvais karma ! A cause d’Auschwitz, bien sûr. Mais pas seulement. C’est une histoire longue, douloureuse, un combat continuel contre ses complexes d’infériorité. Et parfois de supériorité. »

Peter Handke : « Il faudrait supprimer le Nobel de littérature »

Peter Handke est né à Griffen (Carinthie), en Autriche, en 1942. Il a interrompu ses études de droit en 1965, quand son premier ­roman, Les Frelons, a été accepté par l’éditeur ­Suhrkamp. Il a publié depuis plus d’une quarantaine de récits, romans, essais et pièces de théâtre, qui ont fait de lui le plus grand écrivain autrichien, avec Thomas Bernhard (1931-1989) et Elfriede Jelinek (née en 1946), prix Nobel de littérature en 2004.

De ses livres des années 1970-1980, comme L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty ou La Femme gauchère, à ses œuvres plus récentes, comme Mon année dans la baie de Personne ou La Perte de l’image, il a creusé le sillon d’une écriture de plus en plus ample, épique.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Olga Tokarczuk : « Le roman a le pouvoir d’amener le lecteur à une sorte de transe »

Parmi ses pièces, plusieurs ont été créées en France par Claude Régy : La Chevauchée sur le lac de Constance, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition et Par les villages, repris dans une mise en scène de Stanislas Nordey au Festival d’Avignon, en 2013. Luc Bondy a créé L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre et Les Beaux Jours d’Aranjuez : un dialogue d’été.

En 2006, Marcel Bozonnet, alors administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogrammé une de ses pièces, Voyage au pays sonore ou l’art de la question, après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. La décision de Marcel Bozonnet a suscité une violente polémique : certains, comme le dramaturge et metteur en scène Olivier Py, l’ont approuvée ; d’autres ont pris la ­défense de Peter Handke, en particulier Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek.

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Au Monde, qui lui demandait en 2012 ce qu’il pensait de la Yougoslavie et du massacre de Srebenica perpétré par les Serbes en 1995, l’écrivain autrichien répondait : « Pour en parler, il faut trouver le bon moment. Il faut aussi que l’autre écoute, que la conversation ne se transforme pas en dispute idéologique, qu’elle soit dirigée par la mélancolie. Comme le dit Goethe, dans Torquato Tasso, il faut qu’une roue de douleur et de gaîté tourne dans la poitrine. Alors on pourra en parler. »

Sur une note plus légère, on se souviendra avec amusement qu’en 2014, Peter Handke disait au quotidien autrichien Die Presse qu’« il faudrait supprimer le prix Nobel de littérature », cette « fausse canonisation ».

Selon le testament d’Alfred Nobel, ce prix – doté de 8 millions de couronnes suédoises (soit 876 560 euros environ) – est destiné à récompenser une œuvre littéraire ayant « fait preuve d’un puissant idéal ». La remise des prix aura lieu le 10 décembre, jour de l’anniversaire de la mort du père de la dynamite.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Prix Nobel de littérature : le retour à la normale ? Vraiment ?
 
 

Le passeport de Maïakovski et nous Algériens

sans commentaires sinon que l’incandescence de la révolution bolchevique brûle encore les esprits épris de liberté dans le monde (note de Danielle Bleitrach)

Publié par LSA
le 02.10.2019 , 11h00
883 lectures

Par Djamal Kharchi(*)
Qui ne connaît Vladimir Maïakovski, l’immense poète russe, le chantre de la révolution prolétarienne d’octobre 1917 de l’épopée bolchévique, démiurge du verbe porté à l’incandescence ? Ce poète à nul autre pareil a su incarner l’âme de la jeune République soviétique. Ces vers sont sa profession de foi :
«Je sais la force des mots,
la force des mots-tocsins»
De l’œuvre monumentale de Maïakovski, je voudrais mettre à l’honneur le poème intitulé «Vers sur le passeport soviétique», écrit en 1929 après le dernier voyage qu’il fit à l’étranger. Un poème assez court, comparé à  Vladimir Ilitch Lénine, qui compte 3 000 vers, mais ô combien significatif. Expurgé de quelques vers répétitifs, voici ce que dit le poème en substance :
«… Longeant le front des compartiments et cabines
un fonctionnaire bien poli s’avance.
Chacun tend son passeport,
et moi je donne mon petit carnet écarlate.
Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus
Au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places.
Mangeant des yeux le brave monsieur,
faisant saluts et courbettes,
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain.
Pour le Polonais on a le regard
de la chèvre devant l’affiche.
Pour le Polonais le front est plissé
dans une policière éléphanterie.
D’où cela sort-il
et quelles sont ces innovations
en géographie ?
Mais c’est sans tourner le chou de la tête,
c’est sans éprouver d’émotions fortes
qu’on reçoit les papiers danois
et les suédois de diverses sortes.
Soudain, comme léchée par le feu,
la bouche du monsieur se tord.
Monsieur le fonctionnaire
a touché le pourpre de mon passeport,
il le touche comme une bombe,
il le touche comme un hérisson,
comme un rasoir à deux tranchants,
comme un serpent à sonnette,
à vingt dards, à deux mètres de longueur et plus.
Le gendarme contemple le flic
Le flic le gendarme
Avec quelle volupté la caste policière
m’aurait fouetté, crucifié,
parce que j’ai dans mes mains,
porteur de faucille, porteur de marteau,
le passeport soviétique.
Je dévorerais la bureaucratie comme un loup,
je n’ai pas le respect des mandats,
et j’envoie à tous les diables paître
tous les «papiers», mais celui-là…
Je tirerai de mes poches profondes
L’attestation d’un vaste viatique
lisez bien,
enviez-
je suis
un citoyen
de l’Union soviétique.»
Un poème à lire et méditer. Dans ces vers où coule toute sa force sonnante de poète, Maïakovski nous livre, au passage de la police des frontières, la réalité d’un monde dans sa froide vérité et s’extasie sur son passeport frappé du sceau de la faucille et du marteau dont il tire fierté et orgueil en tant que citoyen de l’Union soviétique.
Ce poème de 1929 reste et demeure d’une forte actualité. Jadis, naguère ou maintenant, se pose toute la question de notre perception du passeport dans sa fonction d’identification à une citoyenneté, mais aussi de l’image qu’il véhicule d’un pays et de son peuple au-delà des frontières nationales.
La condition de l’Algérien en 1929
A l’époque où Maïakovski composa son poème, l’Algérien vivait sous le joug colonial depuis presque un siècle. Les préparatifs du centenaire battaient leur plein. Il ne jouissait pas du statut de citoyen à part entière. Assujetti au code de l’indigénat, aucun droit ne lui était accordé, y compris celui de circuler librement dans son propre pays.
Soumis à une réglementation très restrictive pour les autochtones, le passeport n’était délivré qu’à petit nombre d’Algériens qui en faisaient la demande, après enquête et justificatifs laissés à l’appréciation du gouverneur général. Ceux qui en bénéficiaient avaient sans doute bien du mal à endosser leur condition de Français-musulmans à l’étranger et notamment dans les pays arabes où ils ressentaient avec plus de force le sentiment de dépossession de leur personnalité nationale. Le passeport frappé du sceau de la République française  faisait outrage à leur identité profonde.
Quand, en 1929, Maïakovski exhibait fièrement son passeport de la République d’Union soviétique décrétée au lendemain de la révolution d’Octobre, l’Algérien, lui, s’il arrivât qu’il en possédât un, se sentait, devant ce document, en marge de l’Histoire, humilié en lui-même.

Passeport anglais, suédois… ou soviétique : la cotation de Maïakovski
Le monde a-t-il vraiment changé par rapport à cet ordre établi que Maïakovski nous dépeint à travers le pouvoir du passeport selon la nationalité de son titulaire ? Aux uns tous les égards, aux autres avanies et vexations. C’est la triste réalité du monde d’hier et d’aujourd’hui. Les vers de Maïakovski sont un chef d’œuvre de mimiques, d’attitudes, de gestes transcris avec une emphase remarquable où se mêlent dérision et dégoût jusqu’à l’écœurement. Qu’on en juge ! Par sa teneur et son accent de vérité, ce fragment de vers mérite d’être répété.
«Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus.
au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places
Faisant saluts et courbettes
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain
pour le Polonais on a le regard
d’une chèvre devant l’affiche
On reçoit sans ciller
les papiers danois
et les suédois
Le fonctionnaire a touché
le pourpre de mon passeport
il le touche comme une bombe»

Tout dans ces vers est parfaitement actuel. Au fond, le monde n’a pas beaucoup changé, sinon le nombre de pays qui est passé de 65 nations reconnues internationalement en 1929 à 197 aujourd’hui. Le nombre a triplé. Cela a en quelque sorte donné plus d’ampleur à cette hiérarchisation discriminatoire des passeports en fonction de la nation à laquelle appartient le porteur. Toute personne ayant voyagé dans les pays développés de la planète connaît cette situation où l’on doit tendre son passeport à un agent de la police des frontières assis derrière une vitre épaisse, position d’où il contrôle en détail le voyageur et son passeport.
Comme en 1929, les hommes dans la diversité de leur nationalité ne sont pas égaux devant ce titre de voyage.
Un traitement privilégié est accordé à une partie de la population du monde du fait de ce simple document. On voit avec suspicion les mouvements transfrontières des Africains et de tous les damnés de la terre ; nous on ne voit guère ceux des Européens et autres citoyens de nations nanties. Ceux-là ont le bon passeport. Une inégalité flagrante à l’échelle de l’humanité entière. Le «Henley Passport Index» compare le pouvoir du passeport des 197 Etats à travers le monde. Le Japon et Singapour tiennent le haut du classement avec 189 pays accessibles avec le simple passeport. L’Allemagne, la Finlande et la Corée du Sud viennent en deuxième position avec 187 pays. La France, l’Espagne, la Suède, le Canada ou la Suisse occupent la troisième place avec 185 pays. Avec un passeport anglais, il est possible d’entrer, sans visa, dans 183 pays de la planète.
A l’inverse, seuls les ressortissants de 81 pays sont autorisés à y entrer sans visa. Comparativement, l’Algérie est à la 89e  place avec seulement 50 pays accessibles sans visa.
Un déséquilibre qui illustre le pouvoir du passeport, cette hiérarchisation infâmante selon le pays considéré. La Somalie, l’Erythrée, le Congo, le Soudan, l’Ethiopie ou le Libéria sont abandonnés dans les profondeurs de cette hiérarchie. Ils subissent un système de délivrance des visas restrictif  et souvent arbitraire.
La société de la mondialisation ne devait-elle pas impliquer la libre circulation des personnes à l’échelle de la planète sans aucune entrave ? Une chimère ! Pour voyager facilement, mieux vaut être Suédois ou Japonais, plutôt qu’Afghan ou Pakistanais. Des passeports sont donc plus puissants que d’autres. Pourtant, il n’existe pas de hiérarchie des peuples pas plus qu’une hiérarchie des cultures. Cependant, il faut bien l’admettre, des peuples sont ostracisés, confinés, marginalisés.  Le passeport, ce document de papier en soi, a érigé une véritable barrière entre les pays du Nord et ceux du Sud que l’on qualifiait dans les années 60 du siècle passé de pays sous-développés. Dire aujourd’hui que ces pays sont «en voie de développement» n’est qu’un euphémisme qui cache mal une dure et affligeante réalité. Depuis plusieurs années le monde assiste à des tentatives plus ou moins heureuses de milliers de jeunes de pays africains ou d’Amérique latine de passer vers l’Europe ou les Etats-Unis. Ils parient leur vie en mer ou à travers des périples dangereux pour ne pas mourir socialement. Chômage, absence de perspectives, misère sociale, mauvaise gestion des ressources nationales, corruption les font fuir leur propre pays. Hélas, l’Algérie n’a pas échappé à ce phénomène de migration sauvage.  Les harragas, ces jeunes qui brûlent les frontières faute de visa, se comptent par milliers. Ceux qui réussissent à passer la Méditerranée n’en sont pas pour autant tirés d’affaire. Ils croupissent dans des camps de rétention ou,  au mieux, se résignent à accepter les travaux les plus rebutants pour survivre.
Une réalité amère qui met bien à mal notre orgueil d’Algériens. L’espace Schengen est une véritable forteresse au cœur du continent européen. Où trouver un ailleurs meilleur que chez soi, sur sa propre terre?

Révolution d’octobre 1917-Révolution de novembre 1954 : un parallèle, deux fiertés
Que dit Maïakovski de son passeport en fin de poème ?

«… Et j’envoie à tous les diables paître tous les «papiers, mais celui-là… je tirerai de mes poches profondes l’attestation d’un vaste viatique, lisez bien, enviez-je suis un citoyen de l’Union soviétique.»
Des vers d’une grande intensité. Chacun de nous, Algériens, aurait bien pu dire à l’instar de Maïakovski, fier de la révolution d’Octobre qui a marqué l’avènement d’un monde nouveau «… Lisez bien, enviez-Je suis citoyen de la République algérienne, Le pays de la grande révolution de Novembre.»
C’est là toute la question. Avons-nous été les dignes héritiers de cette révolution dans sa double dimension éthique et idéologique qui a étonné le monde, qui a sonné le glas de l’empire colonial français ? Dans sa trajectoire, avons-nous su mener avec succès la bataille du développement qui n’aurait que grandi davantage le peuple algérien ? Avons-nous su construire un Etat national fidèle aux valeurs de Novembre ? Car on ne peut construire l’avenir sans faire référence à notre histoire collective, notre mémoire collective, celle qui nous unit et nous rassemble. Nous sommes pétris de notre passé, attachés à des principes pour lesquels se sont battus nos aïeux jusqu’au sacrifice suprême.
Pendant la période coloniale, la société algérienne était unie et solidaire devant l’adversité. Soucieuse de préserver ses valeurs identitaires, elle trouvait au plus profond des traditions ancestrales cet élan et cette ardeur qui la faisaient résister, envers et contre tout, à l’occupant. Un combat qu’elle menait avec courage, mue par l’espoir de voir un jour l’Etat algérien restauré dans sa pleine souveraineté.
Un Etat démocratique dans ses fondements, au service exclusif du peuple, en phase avec les aspirations de la société. Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, ce pacte républicain reste encore à instaurer.
Aujourd’hui, la société algérienne, freinée dans sa vitalité, souffre de toutes les tares et pesanteurs d’un pouvoir d’Etat incapable de s’inscrire dans l’esprit de la glorieuse révolution de Novembre. Le peuple n’a que trop souffert de la corruption, des frustrations, des injustices causées par une gouvernance aléatoire et néfaste, sans omettre les événements sanglants de la décennie noire. Aujourd’hui, la société dans son ensemble veut dépasser ses traumatismes et ses fractures. Elle est en besoin d’une rupture radicale avec les pratiques du passé. Elle est en quête d’un projet national rassembleur, à l’échelle de ses espérances. Elle est en attente de jours meilleurs pour ses enfants. Chaque Algérien rêve de dire, à l’exemple de Maïakovski, avec toute la conviction qui sied, en présentant son passeport vert :
«Lisez bien, Enviez-je suis un citoyen de la République algérienne démocratique et populaire.»
D. K. 

(*) Écrivain, ex-Directeur général de la Fonction publique, Docteur en sciences juridiques, vice-président du Comité de la réforme de l’Etat.

 
 

J’ai vécu le jour des merveilles, qu’importe à présent qu’on nous tue, La Chine s’est mise en commune, je chante pour passer le temps qu’il me reste de vivre…

Je Chante Pour Passer Le Temps – Aragon – Ferré

Hier une petite fasciste qui se prétendait membre du PCF a dit en parlant de moi: la vieille s’est mise en colère… oui je n’arrête pas de pleurer sur ce que ces gens sont devenus, comme me le disait Louis Aragon, parfois ce parti-là devient un mauvais lieu, un coupe gorge, oui mais ils ne nous enlèveront jamais ce que nous avons vécu en étant communistes et eux ne le connaîtront jamais parce qu’il ne savent éprouver ni colère – seulement la rage qui fait déparler-, ni amour. Il ne sauront jamais se perdre pour toujours conserver le même chemin celui qui du réel fait le merveilleux. Pauvre petite sotte qui te prives des seules choses qui donnent du prix à la vie, l’indignation, celle qui te fait dire : qu’importe que l’on nous tue, cela en valait le prix. Oui l’amour et pas les petits arrangements, son honneur perdu pour rien par lâcheté, est-ce que ça vaut la peine de continuer comme ça? est-ce que la vie c’est ça : insulter la vieille parce que son vieux cœur continue à battre comme jamais le tien ne battra… (note de Danielle Bleitrach)

Je Chante Pour Passer Le Temps - Aragon - Ferré

Je chante pour passer le temps

Petit qu’il me reste de vivre

Comme on dessine sur le givre

Comme on se fait le cœur content

A lancer cailloux sur l’étang

Je chante pour passer le temps

 

J’ai vécu le jour des merveilles

Vous et moi souvenez-vous-en

Et j’ai franchi le mur des ans

Des miracles plein les oreilles

Notre univers n’est plus pareil

J’ai vécu le jour des merveilles

 

Allons que ces doigts se dénouent

Comme le front d’avec la gloire

Nos yeux furent premiers à voir

Les nuages plus bas que nous

Et l’alouette à nos genoux

Allons que ces doigts se dénouent

 

Nous avons fait des clairs de lune

Pour nos palais et nos statues

Qu’importe à présent qu’on nous tue

Les nuits tomberont une à une

La Chine s’est mise en Commune

Nous avons fait des clairs de lune

 

Et j’en dirais et j’en dirais

Tant fut cette vie aventure

Où l’homme a pris grandeur nature

Sa voix par-dessus les forêts

Les monts les mers et les secrets

Et j’en dirais et j’en dirais

 

Oui pour passer le temps je chante

Au violon s’use l’archet

La pierre au jeu des ricochets

Et que mon amour est touchante

Près de moi dans l’ombre penchante

Oui pour passer le temps je chante

 

Je passe le temps en chantant

Je chante pour passer le temps

 

(Le roman inachevé, 1956)

 

LOUIS ARAGON

 

 
 

Émile Zola : ses arrière-petites-filles accusent…

L’affaire Dreyfus nous revient en force, un livre qui est présenté ici mais aussi le film trés attendu de Polanski, peut-être parce que dans l’état actuel de dissolution des forces organisées chacun se sent soumis à l’arbitraire d’une réaction qui s’arroge tous les droits et on rêve que la justice puisse encore venir de « justes » sans oser le changement de société. mais si l’auteur de ce livre a raison dans cette société là celui qui ose s’élever contre la toute puissance de la réaction est assassiné. (note de Danielle Bleitrach)

GROS PLANPourquoi et comment Zola a-t-il pris la défense du capitaine Dreyfus ? L’auteur de « J’accuse » a-t-il été assassiné ? C’est à ces questions, et à bien d’autres encore, que répond Alain Pagès dans son nouveau livre, « L’Affaire Dreyfus », qui vient d’être publié aux éditions Perrin. À cette occasion, le spécialiste de l’écrivain dreyfusard, ainsi que Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles du célèbre auteur, racontent ce dernier à « L’Orient-Le Jour ».

10/09/2019

Peu d’œuvres, autant que celles d’Émile Zola, ont conservé intacts au fil des années leur puissance évocatoire, leur dimension épique et visionnaire, leur pouvoir de fascination ainsi que leur mystère. Un mystère qui entoure aussi l’auteur lui-même, et notamment sa mort dont Alain Pagès, professeur émérite à l’Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3, et deux descendantes de Zola estiment qu’il s’agissait, en fait, d’un assassinat…Un point sur lequel revient Alain Pagès dans son dernier ouvrage intitulé L’Affaire Dreyfus, qui vient d’être publié aux éditions Perrin, dans la collection Vérités et légendes. « Ce livre réfléchit précisément à l’opposition entre “vérité” et “légende” qui caractérise l’affaire Dreyfus, c’est à-dire à cette recherche de la vérité, accompagnée d’une lutte permanente contre les légendes (les “fake news” de l’époque), qui a marqué le combat que les dreyfusards ont mené pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus », explique l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages portant sur l’histoire du mouvement naturaliste et l’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus. « Mon livre décrit les aspects judiciaires de l’affaire Dreyfus, les circonstances qui ont accompagné l’écriture du J’accuse d’Émile Zola, le rôle des expertises, le poids de l’antisémitisme dans l’idéologie de cette époque », signale encore M. Pagès. Composé d’une série de courts chapitres décrivant « les principaux événements à travers les personnalités qui ont joué un rôle important », cette nouvelle publication se veut également une réflexion sur la façon dont l’affaire Dreyfus a été transposée dans la littérature ou adaptée au cinéma – au moment même où sort sur les écrans un film sur cette affaire signé par Roman Polanski et (évidemment !) intitulé J’accuse. Alain Pagès dirige également, depuis 1988, Les Cahiers naturalistes, une revue littéraire annuelle publiée par la Société littéraire des Amis d’Émile Zola, ainsi que « l’équipe (de recherche) Zola », rattachée à Paris 3 et à l’Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS. « En composant ces numéros, chaque année, je mesure la richesse d’une œuvre qui est à la fois celle d’un romancier et d’un journaliste qui a su être un théoricien de la littérature tout en étant un grand défenseur de la vérité. Et cela depuis son combat en faveur du peintre Édouard Manet, lorsqu’il n’était encore qu’un jeune critique d’art, jusqu’à son combat pour Alfred Dreyfus, dans les dernières années de son existence ». Publiée le 13 janvier 1898 dans le journal L’Aurore afin de dénoncer la machination contre le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison, la lettre ouverte de Zola au président de la République française Félix Faure va bouleverser la France. « Toute la journée, dans Paris, les camelots à la voix éraillée crièrent L’Aurore, coururent avec L’Aurore, en gros paquets sous les bras, distribuèrent L’Aurore aux acheteurs empressés. Le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner », écrira Péguy. Zola dérange ! Une bouffée de haine et de colère envahit la capitale contre « le penseur de la justice et de la vérité », convaincu, à juste titre, que la plume est le seul moyen de rendre justice à cette vérité. Zola ne connaîtra cependant jamais le dénouement de l’affaire Dreyfus puisqu’il meurt, le 29 septembre 1902, asphyxié dans son appartement de la rue de Bruxelles.

Plus d’un siècle après sa mort, Alain Pagès, mais aussi Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles de l’auteur français, cherchent toujours à faire éclater la vérité concernant la mort de l’écrivain qui, selon eux, aurait été assassiné.

L’enquête

Il est bien possible, affirme ainsi M. Pagès, que Zola ait été assassiné en raison de son engagement dans l’affaire Dreyfus. « Il se trouve que j’ai fait une enquête sur les circonstances de la mort de l’écrivain dont les résultats ont été publiés notamment dans un ouvrage collectif dirigé par Jean-Christian Petitfils, publié récemment aux éditions Perrin, sous le titre Les Énigmes de l’histoire de France », indique l’auteur et éminent spécialiste de l’oeuvre de l’écrivain dreyfusard. Et donc, que s’est-il passé ? « Zola est mort le 29 septembre 1902 dans son appartement de la rue de Bruxelles, à Paris. Il revenait de sa maison de campagne de Médan où il avait passé l’été. Au cours de la nuit, il a été asphyxié par des émanations d’oxyde de carbone produites par la cheminée de sa chambre à coucher. L’enquête a montré que le conduit de sa cheminée était bouché. On a conclu à un accident. » Cependant, un quart de siècle plus tard, de nouvelles données ont vu le jour. « Un fumiste du nom d’Henri Buronfosse a déclaré à l’un de ses amis être le responsable de cette mort : profitant de travaux réalisés sur le toit d’une maison voisine, il aurait bouché la cheminée de la chambre à coucher puis l’aurait débouchée peu après, de telle sorte que personne n’a pu le soupçonner. Cette confession tardive peut sembler bizarre. Mais elle est tout à fait plausible. On peut penser qu’elle n’a pas été faite par un esprit dérangé ou par un mythomane », poursuit M. Pagès. Le professeur va encore plus loin en expliquant qu’Henri Buronfosse était membre de la Ligue des patriotes fondée par Déroulède;

il appartenait au service d’ordre de la Ligue et faisait partie de « ces esprits que la passion nationaliste aveuglait et qui haïssaient au plus haut point l’auteur de J’accuse. Il est donc tout à fait vraisemblable qu’un soir de septembre 1902, il ait bouché la cheminée de Zola – “traître et coupable”, à ses yeux, d’avoir porté atteinte à l’honneur de l’armée parce qu’il avait défendu Alfred Dreyfus ». Brigitte Émile-Zola abonde dans le sens de M. Pagès. « Je l’ai appris à 8 ans chez mon grand-père, le docteur Jacques Émile-Zola, fils d’Émile Zola, qui m’a élevée. En 1952, un homme s’est présenté chez mon grand-père pour lui donner une information sur la mort de son père. Il a raconté qu’il avait assisté un ami dans ses derniers instants. Celui-ci s’était confessé à lui en lui expliquant que, lorsqu’il était ouvrier sur un immeuble situé près de celui où habitait Zola, il avait été contacté par les antidreyfusards lui demandant de boucher la cheminée de la chambre de l’écrivain. Il avait été payé pour exécuter ce méfait. Donc Zola a bien été assassiné. Mon grand-père a transmis cette histoire à tous ses amis zoliens et j’ai fait de même toute ma vie. » L’arrière-petite-fille de l’auteur de J’accuse est bien placée pour parler de Zola. Elle a non seulement lu tous ses ouvrages sans exception, même Le Rêve et Le Docteur Pascale, ses tout premiers livres, mais a reçu des mains de son grand-père mourant dans un hôpital les lettres de Zola à Jeanne (maîtresse de Zola), sa mère, et celles à Alexandrine (épouse de Zola). « Il m’a demandé de les publier, mais pas avant le XXIe siècle, et de porter le flambeau à sa place parce qu’il n’était pas satisfait de son fils, mon père, qui n’avait rien fait sur Zola. Une heure après, il est mort dans mes bras », dit-elle.

Ce n’est qu’en 2004 qu’elle publiera avec Alain Pagès Les Lettres à Jeanne et en 2014 celles (Les lettres) à Alexandrine aux éditions Gallimard.

Une place importante dans la conscience littéraire

« Ce sont ces différentes facettes de sa personnalité qui se combinent en janvier 1898, lorsqu’il écrit son fameux J’accuse, dans L’Aurore, pour défendre Alfred Dreyfus », souligne encore M. Pagès. Si Zola occupe encore aujourd’hui une place importante dans la conscience littéraire, c’est parce qu’il a su se trouver au carrefour des grands courants qui ont construit la vie intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle, dans la littérature, dans la peinture et dans le journalisme, estime le professeur. Appelé par les amis d’Émile Zola à lui rendre hommage le jour de ses obsèques, l’écrivain Anatole France déclarera en octobre 1902 : « Il fut un moment de la conscience humaine. » À propos de celui qui a, un jour, déclaré avec courage devant le jury de la Cour d’assises qui l’a condamné en février 1898 : « Un jour, la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur », Alain Pagès conclut que « la France a mis du temps à témoigner à Zola sa reconnaissance, mais elle l’a fait, indéniablement, quand la dépouille de l’écrivain a été inhumée au Panthéon en juin 1908, malgré l’hostilité de la droite nationaliste. Et aujourd’hui, le souvenir de l’auteur de J’accuse reste très vif. Il est souvent évoqué quand il est question de l’engagement des écrivains, de la liberté de la presse ou de la nécessité de la lutte contre l’antisémitisme ». Parallèlement à l’affaire elle-même, M. Pagès met l’accent sur le fait que le journalisme d’investigation, tel qu’illustré par le J’accuse de Zola, est devenu un modèle dominant dans les médias des sociétés démocratiques occidentales, et de ce point de vue, les successeurs de Zola se comptent par dizaines. « On les trouve dans tous les médias modernes qui s’efforcent de débusquer des “affaires” plus ou moins graves pour dénoncer les scandales qui leur sont liés, en espérant obtenir ainsi de l’audience auprès du public. La presse possède aujourd’hui une puissance incomparable à travers les chaînes de médias en continu dont l’écho est immédiatement amplifié par les réseaux sociaux. » Il se pose, toutefois, une question primordiale : « Est-ce que toutes les accusations qui sont lancées sont faites avec le sérieux et la rigueur employés par Zola dans son combat en faveur d’Alfred Dreyfus ? » On peut en douter… Au-delà de l’affaire Dreyfus, Zola, à travers sa vaste fresque aux innombrables volumes, nous fait découvrir les dessous sordides d’une époque qu’il jugeait déraisonnable, où régnaient inhumanité, mensonge, trahison et marchandage. L’auteur de Germinal raconte avec brio cette époque qui fait resurgir dans la mémoire collective la métamorphose sanglante d’une société entraînée dans un tourbillon d’hubris meurtrier de violence et d’injustice. C’est en « défenseur du peuple » qu’il dépeint, d’une plume cinglante, la laide réalité et le cynisme des décideurs de son temps. Et cela dans l’intégralité de son œuvre. Au « pessimisme apparent » qui ne peut, toutefois, éclipser « un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice », pour reprendre les mots d’Anatole France dans son éloge funèbre d’Émile Zola, s’ajoute la vigueur du style de l’écrivain, faisant de chacun de ses écrits une véritable œuvre littéraire, une « prophétie humaine » (dixit le penseur engagé Charles Péguy) qui ne se doit nullement d’imaginer un futur mais, de le représenter comme étant déjà le présent.

Ses théories du courant naturaliste, qui sous-tendent sa série monumentale (en 20 volumes) des Rougon-Macquart, atteindront leur paroxysme dans « le plus grand acte révolutionnaire du siècle » (dixit Jules Guesde), soit le cri de justice que représente J’accuse…