RSS

Archives de Catégorie: LITTERATURE et SPECTACLES

Les communistes sont et resteront toujours les ennemis les plus conséquents du fascisme. Brecht et le communisme

LA UNE DE L’HUMANITE DU 15 OCTOBRE 1930

L’image contient peut-être : texte et plein air

Le communisme est-il une exclusivité ?*

De nombreux critiques de La Mère, à la vérité presque tous, nous ont dit que cette pièce était l’affaire des seuls communistes.

De cette affaire, ils parlaient comme d’une affaire d’éleveurs de lapins ou de joueurs d’échecs, et qui par conséquent concernerait peu de gens et se soustrairait à l’appréciation de ceux qui ne sont pas experts en matière de lapins ou d’échecs.

Or, s’il n’est pas vrai que le monde entier considère le communisme comme son affaire personnelle, l’affaire du communisme n’en est pas moins le monde entier.

Le communisme n’est pas une manière de jouer parmi d’autres.

Ayant pour objectif l’abolition de la propriété privée des moyens de production, il s’oppose à toutes les tendances qui, au-delà de tout ce qui les différencie, s’accordent à vouloir conserver la propriété privée, comme à une seule tendance.

Il prétend être le prolongement unique et direct de la grande philosophie occidentale, et dans cette mesure transformer radicalement la fonction de cette philosophie – de même qu’étant l’unique prolongement pratique de l’évolution (capitaliste) occidentale, il transforme radicalement la fonction de cette économie évoluée.

Nous pouvons et devons indiquer que ce que nous disons n’a pas une valeur limitée et subjective, mais objective et générale.

Nous ne parlons pas en notre nom, au nom d’une toute petite partie de l’humanité, mais au nom de l’humanité tout entière, étant d’elle la partie qui représente non pas ses intérêts particuliers mais ceux de l’humanité tout entière.

Nul n’a le droit, sous prétexte que nous luttons, de nier notre objectivité. Si, de nos jours, quelqu’un tente de passer pour objectif en donnant l’impression d’être à l’écart de la lutte, il suffira d’y regarder d’un peu plus près pour le prendre en flagrant délit de subjectivisme incurable : ce sont les intérêts d’une fraction infime de l’humanité qu’il défend ; il trahit objectivement les intérêts de l’humanité tout entière en défendant les rapports de propriété et de production capitalistes.

Le bourgeois de gauche, avec son scepticisme pseudo-objectif, ne reconnaît pas ou ne veut pas qu’on reconnaisse qu’en ce grand combat il est lui aussi engagé, dans la mesure où il refuse d’appeler combat cette violence qu’exerce en permanence une minorité, mais que la consécration des siècles empêche de percevoir consciemment comme un combat.

Il est nécessaire de déposséder cette classe possédante, cette clique dégénérée, répugnante, objectivement et subjectivement inhumaine, de tous les « biens de nature idéelle », sans se soucier de ce qu’en veut faire une humanité exploitée, mise hors d’état de produire, luttant pour ne pas sombrer dans l’avilissement.

Avant tout, il importe de s’opposer à la prétention qu’ont ces gens de faire partie de l’humanité. Quelle que soit la signification de mots tels que « liberté », « équité », « humanité », « instruction », « productivité », « audace », « régularité » – nous nous interdirons de les employer jusqu’à ce qu’ils aient été purifiés de tout ce dont, en s’en servant, la société bourgeoise les a maculés.

Nos adversaires sont ceux de l’humanité.

Ils n’ont pas « raison » de leur point de vue : c’est leur point de vue qui est leur tort.

Sans doute ne peuvent-ils être autrement qu’ils ne sont.

Mais ils peuvent ne pas être.

Il est compréhensible qu’ils se défendent, mais ils défendent le vol et les privilèges, et on peut les comprendre, non leur pardonner.

Celui qui est un loup pour l’homme n’est pas un homme, mais un loup.

Être bon, en ce temps où des masses gigantesques ne peuvent assurer leur légitime défense qu’en s’emparant de haute lutte des postes de commandement, c’est anéantir ceux qui rendent impossible la bonté.

1932

Note

* Bertolt Brecht, « Le communisme est-il une exclusivité », dans Écrits sur la politique et la société, Éd. L’Arche, Paris, 1970, pp. 65-67.

Publicités
 
 

KARL MARX CHEZ BALZAC : L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE

« Je suis un triste prophète », se plaint Balzac dans une lettre à Madame Hanska. Pourquoi cette tristesse devant l’avenir si ce n’est parce que le futur pressenti en 1848 par l’écrivain ne correspond pas forcément aux préférences sociales et politiques de l’individu Balzac ? Balzac n’adhère pas à la marche d’une société qui, au milieu du XIXème, conteste les changements dus à la transformation économique et la mise en place douloureuse du capitalisme. Ses liens avec Mme Hanska, qu’il va enfin épouser, renforcent son parti pris pour le trône et l’église.


Européen d’avant-garde, il sillonne les routes pour retrouver sa bien-aimée en Ukraine et traverse l’Allemagne en râlant contre les révolutionnaires dont l’action contrarie ses projets financiers de rente et de profit ! Pourtant, dans son dernier roman, il offre une niche à ces gens qui font éclater la vieille société et communique ainsi, à son lecteur, la misère de la banlieue et témoigne de l’implantation du mouvement communiste chez le prolétariat. L’entrée dans sa formidable machine à écrire d’une figure imaginaire de l’intelligentsia communiste ne lui apporte-t-elle pas une certaine légitimité ?

Jamais les tensions entre les deux tenants de son écriture, la volonté de dire le monde tel qu’il le veut et celle de le dire tel qu’il le voit, n’ont été aussi fortes chez Balzac. C’est au point que l’esthétique du roman s’en ressent sans doute en même temps qu’une formidable nébuleuse créatrice se forme sous nos yeux. Malheureusement, l’état de santé de l’auteur, le temps consacré à ses projets personnels, avec son mariage et les voyages qu’il entreprend entre Paris et Wierszchownia, en Pologne, nous priveront, à jamais sans doute, que le peintre achève son tableau. Son décès, en août 1850, deux ans après la conclusion du roman laisse un sentiment de frustration.

L’INITIÉ ET MADAME DE LA CHANTERIE, LE PARTI PRIS DE L’ORDRE

L’Initié est la continuation d’une première œuvre publiée 4 ans plus tôt, Madame de la Chanterie dans laquelle Balzac présente une association dite bienveillante, une conspiration secrète fomentée autour d’une aristocrate inspirée par L’Imitation de Jésus Christ et impliquée jadis dans une conspiration de chouannerie. Madame de la Chanterie, condamnée à de la prison, est soutenue par quatre personnages, emblématiques de la société réactionnaire bourgeoise : un représentant de la religion, un militaire, un magistrat et un bourgeois. Un jeune homme séduit par ce groupe va décider d’y adhérer. Le second roman raconte la première épreuve subie par le héros au bout de laquelle il sera définitivement intronisé dans la confrérie.

Si l’œuvre apparaît comme une œuvre de propagande, c’est qu’elle est conçue froidement comme telle. Balzac, toujours en peine d’argent, compte postuler pour le concours Montyon, au Prix de Vertu bien doté, dont le but est de récompenser un ouvrage fait pour les bonnes mœurs.

Ce parti pris délibéré en faveur d’un ordre bien-pensant éclate à la fin de l’Initié dans une scène de pardon – la victime présente étant le bourreau de jadis – d’un larmoyant, mélodramatique qui prouve que les bons sentiments ne font pas les grandes œuvres. Pourtant, le roman ne peut se résumer à cette apologie bourgeoise, car il montre d’une manière impitoyable une réalité sociale, la misère urbaine, et l’apparition de ghettos sociaux avec l’irruption d’éléments nouveaux, comme le communisme. Le roman capte la nouveauté et séduit totalement.

Je me permets ici de notifier à mon lecteur, qu’il ne soit pas offensé par la leçon, quelques éléments de contexte historique. De 1842 à 1844, Madame de la Chanterie est publiée dans la presse en 4 parties. En 1847, au cours d’un séjour à Wierschownia, Honoré de Balzac s’attèle à l’écriture de L’initié tandis que Karl Marx jette le Manifeste sur du papier blanc. Le 1er août 1848, L’Initié paraît, en 18 chapitres dans le Spectateur républicain. Enfin, en 1854, les deux romans, publiés du vivant de Balzac, sont ré-édités sous la forme d’un seul ouvrage : L’Envers de l’histoire contemporaine.

L’EXCLUSION : LA BANLIEUE AU CŒUR DE PARIS

Justement classés par Balzac dans la section Scènes de la vie parisienne, les deux romans, réunis sous le titre L’envers de la société contemporaine, dessinent une sociologie de Paris qui préfigure d’une manière criante la situation actuelle de nos banlieues. Le sujet est bien la misère sociale de ce XIXème siècle.

La première mission confiée à Godefroid, le héros du roman, est située avec précision : la famille qu’il doit espionner et éventuellement aider habite dans un immeuble situé rue Notre Dame des Champs, derrière le boulevard Montparnasse. Or ce lieu prend, sous la plume de Balzac, toutes les caractéristiques de la banlieue moderne telle que nous la connaissons en 2018.

Ce lieu est abandonné par les pouvoirs publics : non pavé, il se transforme en un terrain de boue, sur lequel des planches permettent une circulation hasardeuse. Il est isolé, désert et très dangereux. Monsieur Bernard explique à Godefroid qu’on ne peut sortir la nuit, car le moindre risque est de s’y faire voler ! Et la nuit commence à 6 heures du soir à défaut d’éclairage. Lorsque Godefroid, après avoir rendu compte de sa mission à Madame de la Chanterie, veut rentrer dans son logement rue Notre Dame des champs, cette dernière refuse de le laisser partir à pieds et l’oblige à prendre un cabriolet. L’insécurité se joint au délabrement des maisons. Les constructions sont laides, de mauvaise qualité. Aucun aménagement de confort n’est fait.

La population qui y vit est toujours misérable. Sans aucune solidarité, on s’y fait exploiter sans pitié. Les mœurs sont féroces. La tenancière joue sur tous les tableaux pour profiter du plus misérable ; enfants et vieillards, les plus fragilisés dans l’échelle sociale sont les victimes désignées de cette cruauté. Mme Vauthier fait travailler deux enfants pauvres et orphelins contre une nourriture de misère. Leur journée de travail est épuisante et pour eux il n’y a aucune issue. Le petit Népomucène explique sans effroi qu’à sa mort, on utilisera ses os pour que, broyés, ils servent à raffiner le sucre.

Premier souci pour ces malheureux privés de tout : la santé ! Elle est au centre des préoccupations de la famille dont doit s’occuper Godefroid puisque Vanda de Mergi, la fille de monsieur Bernard, souffre d’une maladie étrange et dépend entièrement des médecins.

D’ailleurs, c’est le premier dispositif que prend l’association caritative de Madame de la Chanterie : trouver 12 médecins qui rentrent dans son jeu, placer dans chaque arrondissement de Paris, un de ces savants pour qu’ils puissent accéder aux demandes des miséreux certes, les soigner mais aussi signaler les cas sociaux. Il est difficile de se soigner quand on est pauvre et le pauvre monsieur Bernard sait bien comment son apparence misérable peut rebuter un médecin ! Le docteur Berton qui veille sur le quartier délabré de Montparnasse habite symboliquement rue d’Enfer !

En 1848 Paris est découpé en 12 arrondissements.

La première initiative de Godefroid est justement de contacter un fameux médecin polonais et, à force d’argent, de le convaincre de s’occuper de Vanda. La misère est décrite par Balzac, celle des vêtements élimés, usés, celle des figures pâles, affamées : rien n’est laissé de côté : le prix du bois, des œufs, du lait, des repas. On assiste à une saisie pour dettes, on voit la misère d’un vieillard poussé à dormir à la rue et la dégradation morale d’un garçon obligé au vol pour survivre.

Balzac brosse un tableau d’un quartier d’une pauvreté criante qui accumule tous les stigmates d’une banlieue actuelle. Trois occurrences du mot communiste sont faites dans le roman. Le terme s’est-il déjà trouvé dans le monde balzacien ? L’actualité semble forcer la plume de l’écrivain.

LE MONDE OUVRIER

La première fois, le mot est employé par Alain, un des Frères de la consolation. Sa prochaine mission consiste à infiltrer le prolétariat d’une grande fabrique, à s’insinuer auprès de 100 ou 120 foyers ouvriers pour les retenir dans la bonne voie ! Dans cette grande fabrique « tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes ». « Ils rêvent une destruction sociale, l’égorgement des maîtres ». « Ces pauvres gens » sont « égarés sans doute par la misère avant de l’être par de mauvais livres ». Or pour les amis d’Alain, « ce serait la mort de l’industrie, du commerce, des fabriques »

Alain prévoit que la tâche risque d’être longue et qu’il se cachera sous le rôle de contremaître dans l’usine pendant un an. Va-t-il réussir à détourner des ouvriers du communisme ? Balzac n’évoquera plus cet épisode. Alain réapparaît une fois à la fin du roman alors qu’il est absent lors du premier retour de Godefroid, rue Chanoinesse où logent les associés, sans évoquer son expérience ouvrière.

L’implantation des idées communistes au sein de la classe ouvrière française est donc décelée dès 48 par Balzac qui semble suivre de près l’actualité politique. Sans doute n’est-il pas impossible de voir dans la mention des mauvais ouvrages que lisent les ouvriers une allusion au Manifeste du parti communiste de Karl Marx, parution très contemporaine. Balzac se tient au courant de tout ce qui est nouveau.

Cependant il n’y a pas que dans les basses classes que se propagent les idées communistes.

LA FIGURE DE L’INTELLECTUEL COMMUNISTE

En 1848, un nouveau type, doté d’un certain nombre de propriétés particulières, rejoint dans l’univers balzacien une collection préexistante, celle des médecins géniaux.

C’est que Moïse Halpersohn est médecin, génial, émigré polonais, et… communiste. Par deux fois il est nettement signifié comme tel.

Tout le monde semble connaître la position idéologique de ce médecin très doué, qui possède « la science innée des grands médecins » auquel Godefroid confiera la vie de Vanda et qui la sauvera. Le père de Vanda dit qu’il ne fonde plus ses espoirs que sur lui et le décrit à Godefroid. Avec l’hésitation que connote l’emploi de trois points de suspension il ajoute à ce portrait un dernier élément : « Enfin il est … communiste ». A bout d’arguments devant cet homme qui choisit ses malades souvent en raison de leur richesse, Godefroid l’interpelle en lui rappelant que comme Vanda il est Polonais et en plus communiste.

L’auteur semble bien informé sur le mouvement révolutionnaire puisqu’il précise « cet ami du révolutionnaire Lelewel », ce dernier étant un Polonais républicain exilé en France, expulsé et finalement exilé en Belgique.

Lié étroitement à Mme Hanska, aristocrate polonaise, Balzac connaît la situation de la Pologne asservie par la Russie. Le couple aura d’ailleurs à souffrir de l’autoritarisme du tsar qui ne laissera pas Mme Hanska, après son mariage avec un Français libre, disposer de ses biens. A Paris comme en Allemagne, il fréquente les milieux polonais patriotes mais reste cantonné dans un cercle aristocrate. Mme Hanska, quant à elle se défie, de ces émigrés politiques. En mai 1850, elle a l’occasion de s’arrêter en Galicie auprès de la comtesse Mniszech, belle-mère de sa fille et approuve l’attitude de celle-ci qui a préféré payer pour ne pas héberger d’émigré polonais ! « Car partout où l’on a reçu ces personnages, non seulement on s’en est repenti pour le présent, mais même pour l’avenir tous les gens de ces maisons-là ayant été suspectés de communisme, de socialisme et autres poisons et venins semblables. »

Pourtant, étonnamment, son appartenance au mouvement communiste ne disqualifie nullement le médecin qui jouit d’une grande considération et gagnera dans son milieu la célébrité. Le portrait de ce personnage est néanmoins paradoxal. Balzac en brosse les traits physiques, qui relèvent de la caricature et révèlent ses préjugés antisémites.

Juif polonais, Halpersohn a un nez « hébraïque » ( « courbé comme un sabre de Damas » mais son front est large et noble car polonais ! D’ailleurs, la comparaison de cet individu, vieillard de 56 ans, à Saint Joseph surprend. Son regard avait « l’expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des oreilles ».

Le nom du personnage vient certainement de l’établissement Halpertine and Son, banquiers juifs de Galicie, que Balzac mentionne souvent dans sa correspondance avec Mme Hanska. L’argent se trouve liée à l’élaboration du personnage.

Pourtant, sa cupidité est-elle en relation avec son caractère « juif » selon les préjugés habituels ? Pas sûr. L’auteur laisse planer l’ombre d’une explication différente. Car Halpersohn ne se défend pas devant Godefroid de sa rapacité mais explique « chacun fait le bien à sa manière et croyez que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa destination. Elle est sainte. » A quelle entreprise cet admirateur de Lelewel fait-il allusion ? Cet homme qui n’est pas forcément passionné par la médecine, qui vit dans un environnement qui ne ressemble en rien à celui d’un médecin, qui a beaucoup voyagé, est-il engagé dans une entreprise collective ? Nous n’en saurons rien car si des marques sont faites pour un développement d’une intrigue Balzac n’a pas eu la possibilité d’aller plus loin dans l’élaboration romanesque.

En tout cas, il permet d’aborder le thème de la médecine et d’enrichir ce sujet. En effet, par l’intermédiaire d’Halpersohn, Balzac évoque le développement des recherches, montre qu’il est au courant des études sur les névroses, ou sur l’homéopathie. Il cite des médecins européens, notamment allemands. Halpersohn, grâce à ses voyages, a acquis l’expérience la plus diversifiée et complète de la médecine traditionnelle avec des pratiques populaires.

Balzac montre que cet homme va aller plus loin que les médecins français, jaloux d’ailleurs de son succès, et va réussir. Communiste, Halpersohn est apprécié de sa cliente, la baronne de Mergi qui lui est reconnaissante de sa guérison totale. Cet homme qui sait se défendre d’un vol comprend aussi les situations délicates et sait pardonner. Il va jusqu’à gentiment tenter d’amadouer le grand-père choqué par le méfait commis en toute bonne intention par son petit-fils. On le sent proche de la famille de la patiente et attentif à leur bonheur. Bref, jamais le médecin n’est présenté comme un homme immoral ou dangereux, malgré ses idées politiques.

Si l’individu génial semble imposer sa présence et ses convictions à son auteur et ses lecteurs, il reste que pour les amis de Godefroid, lutter contre la propagation des idées communistes chez les misérables est une priorité.

LA LUTTE CONTRE LES IDÉES COMMUNISTES : L’ARGENT, LE NERF DE LA GUERRE

Pour lutter contre la propagation du mal, l’idée de Madame de la Chanterie est de créer une organisation secrète. Elle est bâtie sur un groupe très étroit, fonctionne incognito et demande au nouveau membre une initiation psychologique et une épreuve avant l’adhésion. Comme pour une secte, le groupe habite une demeure commune située par l’auteur rue Chanoinesse. C’est la religion catholique qui règle leur but et leur vie comme elle plane sur leur habitat situé derrière Notre Dame de Paris.

Cette organisation intervient auprès des infortunés quel que soit leur milieu. Ainsi Monsieur Bernard, retraité, ancien magistrat, deviendra-t-il leur obligé. Mais l’auteur nous montre l’influence des Frères de la consolation sur les travailleurs et met en scène la méthode des pieux militants pour en démontrer l’efficacité.

Dans la première partie de l’Envers de l’histoire contemporaine Godefroid assiste à un entretien entre le vicaire et un ouvrier qui se voit refuser de l’aide. Nous apprendrons ensuite que c’était un filou. Puis, il entend la conversation de deux malheureux qu’assiste la confrérie et la conversation montre que les idées passent grâce à la bienveillance offerte.

S’il est facile d’avoir de l’influence sur des familles bourgeoises déclassées, les travailleurs des fabriques sont plus difficiles à toucher. L’association offre une aide financière qui l’attache à elle puisque les emprunteurs sont tenus de la rembourser quand ils le peuvent. Attirés par le prêt, tenus par cette dette d’honneur, les malheureux ne perdront pas leur temps à se révolter et seront contraints d’accepter par cette voie douce l’ordre social existant.

Avec un réalisme proche du cynisme le plus complet, Balzac juge là cette initiative à son poids. Elle tient bien la route et l’argent accumulé équivaut à une véritable fortune. Le capital de départ, cautionné par une banque amie, ne cesse d’enfler depuis douze ou quinze ans « à la façon des boules de neige » et l’argent placé sur ces quelques 2000 familles couvre facilement les comptes non soldés. En tout, ce sont près de 5000 foyers qui sont tenus dans les mains de l’organisation.

Aussi Godefroid comprend-il mieux la proposition de départ de Madame de la Chanterie et de ses confrères : pour gérer ce « capital considérable » il faut un véritable comptable. Godefroid est prêt à troquer l’aventure sociale auprès des démunis pour tenir un livre de comptes.

Le roman est-il capable de pousser la jeunesse de 1848 à s’engager dans la voie étroite du militant pieux et capitaliste ? Il ne paraît pas avoir connu beaucoup d’écho. La lecture de ce dernier roman donne l’impression qu’un nouveau monde est en gestation, et que sous nos yeux travaille un Balzac renouvelé. Roman raté alors ? Que nenni !

Karl Marx admire l’écrivain et reconnaît sa capacité à dévoiler la réalité sociale. Mais se doute-t-il qu’en 1848, cette formidable machine à écrire est en passe de faire de lui et de ses semblables un personnage de cette vaste Comédie humaine ?

 

Par Martine Gaertner.

 

A Blois Puissance des images et propagande d’atrocités par Daniel Schneidermann

C’est un article puissant, mon époux Pascal Fieschi qui avait été déporté au camp de Dachau me racontait ce qu’il s’y passait et comment c’était bel et bien un camp d’extermination destiné à l’origine aux communistes, aux politiques, mais aussi aux juifs. Il me disait comment la solidarité du parti avait permis de sauver des vies humaines mais pour rester dans l’esprit de l’article il me racontait comment le camp était au milieu de la ville et nuol ne pouvait ignorer ce qui s’y passait. les Allemands dans leur majorité étaient tellement endoctrinés, surtout la jeunesse que quand iles déportés partaient vers leurs lieux de labeurs, tels des fantômes en pyjama squelettiques (mon mari faisait 1m 84 et au retour il pesait 35 kilos), les enfants leurs jettaient des pierres (note de danielle Bleitrach)

Je redescends du temple de l’Histoire. J’étais hier aux rendez-vous de l’Histoire de Blois, invité par la Matinale de France Culture. Je n’étais pas revenu au « festival de Cannes des historiens » depuis longtemps. C’est impressionnant. Des files d’attente dans toute la ville, des jeunes, des vieux, beaucoup de scolaires, naturellement. Sortant de l’émission de France Culture, je suis tombé quasi nez à nez avec le ministre inaugurateur, Jean-Michel Blanquer. Officiels empressés, préfet en tenue, limousines : la France éternelle officielle. Et des discours, des discours, dans ce cadre magnifique de la Halle aux grains de Blois, sur le thème imposé de 2018 « La puissance des images ». Que je sois pendu, s’il y en a un seul qui n’a pas évoqué « l’importance de l’enseignement des images à l’école ». Vingt ans que j’entends ça, et la moitié des élèves, dans certaines classes, croient aux Illuminati. Un aréopage si solennel que Jean-Noël Jeanneney, président du Conseil scientifique, avec quelques blagues sur les graffiti porno du palais Farnèse, ou une photo retouchée de la toque de Ceaucescu, y fait figure de galopin turbulent.

Par ailleurs, le monde évolue : la rumeur selon laquelle il existerait aussi des historiens de sexe féminin semble avoir atteint la bonne ville de Blois. Ces Messieurs ont annoncé que la parité des comités et des jurys des Rendez-vous serait introduite « dès cette année » … dans le règlement intérieur. Et quand prendra-t-elle effet ? « Au fil du renouvellement de ces instances. »Autant dire qu’on n’y est pas encore. Mais à l’échelle de l’Histoire, qu’est-ce que quelques décennies supplémentaires ?

un débat avec annette becker

J’étais invité pour parler du livre que je publie ces jours-ci, sur l’aveuglement de la presse occidentale face au nazisme. Il s’appelle : Berlin 1933, La presse internationale face à Hitler.  L’émission, vous pouvez l’écouter ici. J’y étais confronté à Annette Becker, historienne de la Première guerre mondiale. Quel rapport ? Très simple : c’est en partie le souvenir de 14-18, qui explique la cécité occidentale, vingt ans plus tard, sur Hitler.

Dans son livre, Les Messagers du désastre, Annette Becker détaille une des raisons de cet aveuglement occidental  sur les persécutions, puis l’extermination des Juifs : le souvenir traumatisant des « propagandes d’atrocités » mensongères de la Première guerre mondiale.

Au cours de la première guerre, en effet, des rumeurs avaient couru, selon lesquelles les Allemands coupaient les mains des enfants. C’était faux. Ils s’en sont parfois pris aux civils (comme dans toutes les guerres) mais pas de cette manière-là. Bref, tout au long des années 30 et 40, Goebbels a magistralement sapé la crédibilité des récits d’atrocités nazies en agitant le fantôme de la « Greuelpropaganda ». C’est une des raisons de l’incrédulité, et de l’aveuglement général. Il y en a d’autres (la censure nazie bien entendu, l’anticommunisme des patrons de presse occidentaux, etc etc). C’est le sujet de mon enquête.

Bref, je me réjouissais de cette rencontre, sauf que j’ai reçu une douche sur la tête, dont je ne sais pas très bien à qui elle était destinée. Au journaliste coupable d’une incursion dans le champ des historiens ? Aux conclusions de cette enquête sur l’aveuglement ? « Mais si, on savait ! », m’a objecté Annette Becker. La preuve, selon elle, il existait dès 1933 des photos de du camp de Dachau, ouvert cette même année. Certes. Ces photos de Dachau, je les ai vues l’été dernier, en allant visiter le camp, elles ressemblent à ça

dachau- détenus au travail

Vous pensez que les nazis ne laissaient rien filtrer d’autre ! Les tabassages systématiques de bienvenue au camp, pour apprendre la docilité aux communistes et aux Juifs détenus ? Aucune photo. Les exécutions sommaires de Juifs ? Aucune photo. Et ce n’est pas avec ces photos d’un sympathique camp de travail, que l’on allait émouvoir l’opinion mondiale. A la fin du débat, Annette Becker a eu une belle formule : « les presses britannique, française et américaine, ont rendu compte, sans se rendre compte de quoi elles rendaient compte ». C’est de ce même état d’adhésion-incrédulité dont témoignera aussi, parmi bien d’autres, un journaliste ayant écrit sur l’extermination sans y croire totalement lui-même, comme Alvin Rosenfeld. La formule, d’ailleurs, pourrait s’appliquer à bien d’autres reportages. « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » disait Péguy. Savons-nous toujours ?

 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 13, 2018 dans expositions, HISTOIRE

 

Les 80 ans du Guernica : le défi face à l’oubli

 

Peu de tableaux peuvent rivaliser avec cette œuvre emblématique du XXe siècle. Les commémorations pour célébrer les 80 ans de sa création seront-elles à la hauteur de ce chef-d’œuvre ? Le défi est de taille.

On célèbre cette année l’anniversaire de la création du Guernica. Il y a 80 ans, Picasso donnait à voir au monde son œuvre maîtresse. L’enjeu était double pour l’artiste : proposer une esthétique marquante afin de diffuser un message de paix dans un contexte de guerre civile et d’essor des régimes totalitaires.

L’œuvre est un cri de douleur et une dénonciation, mais aussi un avertissement pour les générations futures. La situation politique actuelle est bien différente, mais non moins préoccupante. Le message ne semble pas avoir perdu de sa puissance. Les commémorations sauront-elles redonner au Guernica tout son sens?

1937 : répondre face à l’horreur

En juillet 1936 se produit en Espagne un soulèvement militaire dans le but de faire tomber le gouvernement républicain. À sa tête : le Général Franco, futur dictateur qui restera plus de 40 ans au pouvoir. C’est le début de la Guerre Civile qui durera jusqu’au 1er avril.

Guernika après le bombardement

 

En janvier 1937, le gouvernement républicain espagnol demande à Picasso une peinture murale pour l’exposition mondiale de Paris. Le 26 avril suivant, l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini s’unissent à Franco et bombardent pendant plus de trois heures la malheureusement célèbre ville de Gernika. 40 avions sont envoyés, 85 % des édifices détruits, 1800 personnes civiles tuées dans la tragédie considérée comme le premier bombardement totalitaire.

Picasso décide alors de peindre le Guernica. Vous l’aurez donc compris : ce tableau est avant tout politique. Comme le dit le critique Eusebio Lázaro : « Avec ce tableau, Picasso signe son premier acte pleinement politique ». Son but : montrer au monde entier l’horreur vécue par la ville basque de Gernika, résister face au franquisme, au fascisme, à toute forme de dictature et de violence.

Le retour au pays

Après sa création, le célèbre tableau noir, blanc et gris a voyagé dans le monde entier avant d’atterrir aux États-Unis dans les années 40. Picasso ayant refusé qu’il se trouve en Espagne tant que le régime franquiste gouverne le pays, il faut attendre 1981 pour qu’il rejoigne Madrid, quand la démocratie est enfin installée.

Selon l’historien Santos Julia, « on peut dire que Guernica fut le dernier exilé à revenir au pays après la guerre civile ». Le tableau est donc resté, jusqu’aux années 80, un symbole de l’opposition au régime franquiste.

Commémorer un chef d’œuvre

L’Espagne multiplie les commémorations pour célébrer l’œuvre du peintre andalou. Expositions, tables rondes et débats télévisés, colloques et discours se multiplient dans le pays pour célébrer le Guernica. Picasso, l’artiste le plus emblématique du pays avec Vélasquez et Goya, est donc à l’honneur cette année.

Parmi toutes ces initiatives, l’exposition au Musée Reina Sofía est cependant celle qui semble avoir le plus de succès. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’énorme file d’attente qui se forme chaque jour devant le musée, dans le centre madrilène. L’exposition Pitié et terreur chez Picasso, le chemin vers Guernica bat des records d’affluence. On compte en moyenne 8 000 visiteurs par jour.

Le démesuré tableau est bien sûr présent. Se trouvent également une cinquantaine d’études préliminaires, ainsi que 180 œuvres signées par Picasso, provenant de la Tate Gallery (Londres), du Centre Georges Pompidou (Paris) ou du MoMA (New York). La passion pour l’œuvre du peintre est donc toujours bien présente. Mais pour quelles raisons? L’œuvre est-elle réellement comprise?

La dimension politique de l’œuvre oubliée ?

Comme vous l’aurez compris, par sa peinture, Picasso affirmait son rejet du franquisme et tentait d’attirer l’attention du monde entier sur les massacres qu’il causait. Cependant, même si la guerre civile est présente au fil des tableaux et des explications, Hitler, Franco ou Mussolini sont à peine évoqués, ou simplement ‘’en passant’’. Ce qui est assez étonnant pour une exposition qui propose de parcourir le chemin vers le Guernica.

De plus, malgré la présence d’œuvres comme Le rêve et le mensonge de Franco, l’atmosphère générale qui ressort de l’exposition est une volonté de s’approcher de l’esthétique et des thèmes de la peinture de Picasso avant l’œuvre de 1937, sans vraiment s’arrêter sur l’objectif politique initial : condamner le franquisme et les régimes nazis qui l’appuyaient. Espérons que les commémorations, dans son ensemble, soient au niveau de la force esthétique et politique de l’œuvre, toujours d’actualité aujourd’hui. Ou est-il difficile, encore aujourd’hui en Espagne, de mettre en avant l’aspect politique d’une œuvre condamnant le franquisme?

 

Une lettre manuscrite d’Albert Einstein sur Dieu bientôt mise aux enchères à New York

Dans cette lettre datée de 1954 et adressée au philosophe Eric Gutkind, le physicien réfute toute croyance religieuse, pas plus le judaïsme que toutes les autres. Ce qui ne l’empêche pas (à l’inverse de ce cancre de Shlomo Sand) de reconnaître fièrement appartenir au peuple juif sans accorder le moindre privilège, moral ou intellectuel au dit  peuple, dont la seule qualité à ses yeux et aux miens ayant été d’avoir été systématiquement écarté du pouvoir depuis des millénaires ce qui évite les armées et les frontières, c’est même pour moi une curiosité sociologique (pour Staline aussi) est-ce qu’un peuple peut subsister sans rapport à la terre, sans paysannerie ? sans Etat, ou embryon d’Etat, par la seule force d’un mythe fondateur, des rites familiaux encore plus que religieux, toutes questions intéressantes dans le cadre actuel de la mondialisation à sa nouvelle phase et le passage du rural à l’urbain, le tout sous l’influence grandissante d’un pays comme la Chine, c’est ça qui m’intéresse et que je trouve dénaturé par l’enfermement israélien et le mythe des origines transformé abusivement en avenir. Parce que l’on ne peut pas dire que l’accès au pouvoir d’une partie des juifs ait témoigné d’une quelconque aptitude à se distinguer en bien de l’humanité, c’est d’ailleurs ce qu’Einstein a dénoncé très tôt en parlant du fascisme juif d’un Begin. Ce qui ne rend pas moins l’antisémitisme y compris celui d’un Shlomo Sand insupportable de bêtise. Bref je partage totalement ces propos à défaut hélas de partager son génie (note de Danielle Bleitrach)

Albert Einstein lors d\'une conférence à Princeton (Etats-Unis), le 14 février 1950.
Albert Einstein lors d’une conférence à Princeton (Etats-Unis), le 14 février 1950. (AFP)

Une lettre manuscrite d’Albert Einstein touchant à sa conception de Dieu, de la religion et du sens de la vie va être mise aux enchères à New York début décembre, pour un montant estimé entre 1 et 1,5 million de dollars, a indiqué la maison Christie’s. La lettre est écrite en allemand à l’adresse du philosophe Eric Gutkind, le plus grand physicien du XXe siècle, qui était d’origine juive et avait fui l’Allemagne à l’avènement d’Hitler.

Albert Einstein réfute au fil des lignes toute croyance religieuse : « Le mot Dieu n’est pour moi rien d’autre que l’expression et le produit des faiblesses humaines, et la Bible un recueil de légendes vénérables mais malgré tout assez primitives. » Datée de 1954, la lettre a été rédigée depuis l’université de Princeton, dans le New Jersey, un an avant la mort du chercheur en avril 1955.

« L’incarnation d’une superstition primitive »

« Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle, n’y changera rien [pour moi]« , ajoute-t-il dans cette missive d’une page et demie au philosophe allemand. La dernière vente de cette lettre remonte à 2008, lorsqu’elle avait été adjugée à un collectionneur privé pour 404 000 dollars, a précisé Christie’s. « C’est l’une des déclarations les plus catégoriques dans le débat sciences contre religion », a indiqué Peter Klarnet, spécialiste des livres et manuscrits chez Christie’s.

Pour moi la religion juive est, comme toutes les autres religions, l’incarnation d’une superstition primitive. Albert Einstein

Dans sa lettre, l’auteur de la théorie de la relativité, décédé à 76 ans, n’épargne pas le judaïsme. « Et le peuple juif auquel j’appartiens fièrement, et dont je me sens profondément ancré à la mentalité, n’a pas pour autant une forme de dignité différente des autres peuples. (…) Au vu de mon expérience, ils ne sont pas meilleurs que les autres groupes humains, même s’ils sont protégés des pires excès par leur manque de pouvoir. Sinon je ne perçois rien d »élu’ chez eux. »

Certaines lettres d’Einstein ont pris de la valeur ces dernières années. En octobre 2017, une notre manuscrite du physicien sur le secret du bonheur avait été adjugée à Jérusalem pour 1,56 million de dollars, alors qu’elle était initialement estimée entre 5 000 et 8 000 dollars.

 

Pascale Casanova, citoyenne mondiale des lettres, est morte à 59 ans

Résultat de recherche d'images pour "pascale casanova"

Pascale Casanova (1959-2018). (Hermance Triay/Opale/Leemage)

Cette sociologue, proche de Bourdieu, laisse deux contributions majeures à la littérature. Hommage.

On a appris hier, 30 septembre, avec une grande tristesse, le décès de Pascale Casanova, à l’âge de 59 ans. Elle laisse deux contributions majeures à la littérature.

D’abord les émissions qu’elle a animées pendant quinze ans sur France Culture («L’atelier littéraire» puis les «Mardis littéraires»), qui accueillirent à peu près tous les auteurs les plus intéressants de l’époque. Pascale Casanova n’était pas une journaliste, mais une chercheuse, et c’est en tant que telle qu’elle les interrogeait. Elle leur posait les questions qu’elle se posait. C’était pointu, exigeant, parfois touffu, mais toujours passionnant.

« Passer chez Casanova», fut pendant toutes ces années une forme d’intronisation pour les écrivains et ceux qui, ayant déjà été invités, ne l’étaient soudain plus, savaient qu’ils avaient raté leur livre. Pascale Casanova ne copinait pas, ignorait les logiques éditoriales et promotionnelles. Ses choix relevaient du strict intérêt qu’elle trouvait à une oeuvre, y compris à la poésie et aux écritures les plus formalistes. On ne compte pas les découvertes qu’on lui doit, autant en littérature française qu’en littérature étrangère, qu’elle faisait lire et commenter à un pôle de chroniqueurs qui lui vouaient la plus amicale des admirations.

Ensuite, Pascale Casanova laisse une oeuvre qui lui a valu, à partir du début des années 2000, d’être invitée dans les plus prestigieuses universités. «La République mondiale des lettres» (Le Seuil, 1999) est un ouvrage majeur. Elle y montrait, en balayant à la fois les siècles et les continents, que le choix d’une langue par un auteur et les passages d’une idiome à l’autre, obéissent à des logiques par lesquels il se positionne dans ce vaste champ de luttes qu’est la littérature mondiale.

Ce qui valait pour les auteurs de la Renaissance française (choisissant le français au détriment du latin), vaut aussi pour les auteurs africains d’aujourd’hui qui décidant d’écrire dans leur langue maternelle – plutôt qu’en anglais. Pascale Casanova réinvestissait là dans la littérature certaines des théories de Pierre Bourdieu, dont elle fut très proche. Traduit en plusieurs langues «la République mondiale» – son ambition et son originalité – est une des raisons pour lesquelles l’Université de Duke, aux Etats-Unis lui offrit un poste de «visiting professor».

Elle a publié aussi un «Kafka en colère» (Le Seuil, 2011), sorte de biographie littéraro-sociologique du grand auteur des «Métamorphoses» et du «Procès», dont le titre fit sourire ceux qui la connaissaient, tant la colère – avec ses excès et ses beautés – semblaient aussi un moteur pour elle. Son dernier livre, «la Langue Mondiale» (Le Seuil 2015), interroge ce qui fut un fil rouge de tout son travail : la traduction. Elle aurait pu prolonger encore cette oeuvre si la maladie lui en avait laissé le temps, tant sa curiosité et son amour des textes étaient intenses.

L’Université française n’a sans doute pas compris qu’elle avait en Pascale Casanova une personnalité rare – capable de faire changer de perspective sur des corpus déjà bien labourés. Heureusement, cette femme radicale et tellement élégante dans sa pensée a trouvé d’autres voies pour le faire. Ce dont on lui saura éternellement gré.

Xavier de La Porte

 
 

Ne fais pas attention à moi, je viens d’une autre planète…

L’image contient peut-être : 1 personne, debout

« Ne fais pas attention à moi.
Je viens d’une autre planète.
Je vois toujours des horizons où tu dessines des frontières »
…………………………………………………..
« Est-ce que les verbes peuvent s’inventer? Je veux t’en dire un : je te ciel, et ainsi mes ailes s’étirent, énormes, pour t’aimer sans limites.  »
Frida Kahlo