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Archives de Catégorie: URSS. Révolution d’octobre

Lénine dans les langes: une artiste se souvient de son enfance soviétique Par Amos Chapple

par pitié, essyons de nous laver un moment de toute cette merde de notre société où la manipulation est possible parce que la haine raciste se développe. Et regardons ensemble les souvenirs de cette israélienne élevée à Kiev qui s’affirme communiste et qui considère que le système capitaliste n’est pas ce qu’elle croyait, mais qui ne présente pas le socialisme comme le paradis que certains voudraient et défendent y compris à Berlin et à Tel Aviv. Ce qui provoque le débat et  lui vaut des remarques du type: « pourquoi au lieu d’aller à Berlin ou à Tel Aviv vous n’allez pas en Corée du Nord? (note et traduction de danielle Bleitrach)

Deux semaines après que Zoya Cherkassky-Nnadi, âgée de 14 ans, et sa famille aient quitté Kiev pour une nouvelle vie en Israël, l’URSS s’est effondrée. Récemment, l’artiste s’est inspirée de souvenirs de son enfance soviétique dans une série de peintures qui ont captivé l’Internet russophone.

Travaillant avec de l’huile sur du lin, Cherkassky-Nnadi a utilisé un style délibérément naïf dans ses peintures de la vie soviétique des années 1980. Elle a déclaré à RFE / RL par téléphone: «J’ai commencé cette série quand j’étais enceinte de mon premier enfant, alors je me rappelais mes propres souvenirs d’enfance.»

Une scène de datcha en milieu rural en Ukraine. «Les deux derniers mois [de la grossesse], je restais au lit et je dessinais ces souvenirs. Je pense que c’est la raison pour laquelle le travail est si chaleureux », a-t-elle confié à RFE / RL depuis son domicile à Tel-Aviv.

Dans cette peinture intitulée «Mama», l’artiste a décrit son rituel nocturne qui consiste à attendre le retour de sa mère à la maison. «Je vivais au septième étage et il y avait un arrêt de bus près de notre appartement. Chaque nuit, je regardais par la fenêtre ma mère sortir du bus.  »

Cherkassky-Nnadi, qui a adopté le nom de son mari nigérian comme suffixe, photographiée à Kiev en 1985. Depuis qu’elle a quitté l’Ukraine soviétique, l’artiste a travaillé à Berlin et en Israël.

Cherkassky-Nnadi a déclaré que les gens étaient divisés sur son image de la vie soviétique. « Certains d’entre eux croient encore que l’URSS était l’entité du mal, et ils pensent que je ne montre pas assez les horreurs de ce système, d’autres idéalisent cette période et disent que je montre trop de pauvreté et de dépression. »

Une fille qui enfile ses bas avant de se préparer pour l’école.

Une cafétéria servant des côtelettes de purée de pomme de terre et de bœuf haché, décrite par le New York Times en 1963 comme «le morceau de viande le moins cher, le plus populaire, sinon le plus vénéré, que l’on pouvait acheter avec quelques  kopecks ».

Un festin aménagé pour les festivités du 1er mai. La propagation comprend une bouteille de spiritueux ukrainien épicé et des «chapeaux de la mort» – des œufs dévorés garnis de tomates à la mayonnaise, ressemblant à des champignons empoisonnés.

Un jeune dissident à l’écoute de Radio Liberty, qui est aussi le nom de la peinture. «Nous croyions en quelque chose qui n’existait pas, car personne n’avait été à l’Ouest», a déclaré Cherkassky-Nnadi. «Les gens pensaient que la situation était la même à l’Ouest, mais en mieux. Mais maintenant, j’ai passé la majeure partie de ma vie dans le monde capitaliste ,  j’ai beaucoup de critiques à adresser à ce système.  »

Cherkassky-Nnadi a été catégorique à propos de ses tendances politiques, affirmant qu ‘ »idéologiquement, je suis communiste ».

Une scène d’été avec des tomates et de l’aneth en préparation pour le marinage. Petite-fille d’un gérant de magasin d’alimentation, la jeune Cherkassky-Nnadi a pris des repas dont beaucoup de ses pairs ne pouvaient que rêver.

Une peinture intitulée «viens manger quelque chose». Cherkassky-Nnadi a expliqué les avantages du travail de son grand-père. «Premièrement, il pouvait  obtenir [une bonne nourriture] pour ma famille et, par exemple, si nous avions besoin d’un bon médecin, [mon grand-père] pouvait obtenir de bonnes choses pour lui et [le médecin] pouvait faire de bonnes choses pour nous. ”

Cherkassky-Nnadi a déclaré que le style simpliste de la série résultait du fait que les peintures étaient « fabriquées à partir de souvenirs », mais a ajouté que les « souvenirs sont totalement sélectifs ».

Une écolière a fini ses devoirs alors que sa mère regardait «Projector of Perestroika», une émission de nouvelles qui a envahi l’URSS à la fin des années 1980 avec ses reportages critiques sur la corruption officielle et le système soviétique en décomposition.

Une scène à l’extérieur d’un immeuble intitulée «Elle a oublié sa jupe».

Un jeune rockeur s’apprête à quitter une maison où une armoire sert de cloison entre les pièces.

Lors d’une discussion sur LiveJournal, un commentateur russophone a réagi à la peinture: « Pourquoi tous ces gens nostalgiques de l’URSS se déplacent-ils à Berlin et en Israël, et non en Corée du Nord? »

Le thé étant servi dans un compartiment de train. L’artiste a déclaré qu’elle appréciait le débat suscité par son travail. «Tout le monde n’est pas obligé de s’intéresser à l’art et je suis heureux lorsque mon art touche les gens à un tel point qu’ils écrivent des commentaires fâchés toute la journée sur Facebook. Je vois cela comme un exploit.  »

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L’Afghanistan était un champ de bataille pour la domination mondiale

Фото: Андрей Соломонов/РИА Новости

Valery Korovine

Directeur du Centre d’expertise géopolitique

15 février 2019

https://vz.ru/opinions/2019/2/15/964462.html

Marianne nous a traduit ce texte écrit par un homme de droite, si je comprends bien son contenu 1) il marque la nouveauté de la géopolitique par rapport à l’internationalisme qui caractérisait l’URSS. C’est-à-dire que ce sont les intérêts nationaux qui priment et l’on aide dans le cadre de ceux-ci. Mais le même interprète défend l’URSS à sa manière et dénonce ceux qui n’ont pas vu la nature de son combat. Encore un article qui remet en cause les idées préconçues qui sont les nôtres et nous aide à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons (merci Marianne – note de Danielle Bleitrach).

Dès l’époque de la «perestroïka», il était de bon ton de vilipender la campagne militaire afghane, pour nous obliger à nous repentir. En réalité, c’est ce repentir incessant à propos de tout et de rien qui a permis d’ébranler, puis de détruire le bloc soviétique. Et pourtant, 30 ans après le retrait complet et définitif du contingent soviétique d’Afghanistan, il apparaît clairement qu’il n’y avait pas particulièrement de quoi se repentir. Pour l’essentiel, nous avons tout fait à l’époque comme il fallait, il suffisait d’éliminer certaines erreurs et d’ajuster la ligne idéologie générale.

À partir de Khrouchtchev en URSS, il était de coutume de stigmatiser la géopolitique en la qualifiant de «pseudo-science bourgeoise» et de la diaboliser de toutes les manières, la comparant presque au fascisme. Sous Brejnev, la géopolitique était tout simplement tue, comme si elle n’existait pas. Dans le même temps, nos « partenaires occidentaux » ont toujours suivi la logique géopolitique et continuent de le faire à ce jour. Les motifs de l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan étaient aussi essentiellement géopolitiques.

 

La question était de savoir quel camp – atlantiste ou eurasien – établirait son contrôle géopolitique sur l’Afghanistan. Peu de temps auparavant, une révolution dite démocratique avait eu lieu dans ce pays et l’Afghanistan était devenu une république.

 

Ces changements pouvaient être interprétés de deux manières. D’une part, les Américains considéraient la « démocratie » comme leur bannière idéologique. D’autre part, l’URSS ne craignait pas les changements démocratiques s’ils arrivaient à la place de «l’archaïsme» et des traditions, c’est-à-dire ce contre quoi luttait le modernisme soviétique. Chez nous cela s’appelait «démocraties populaires» et cela impliquait un développement sur la voie de transformations socialistes.

 

Se désignant comme la République d’Afghanistan, le nouvel État surgissant à la place d’un pays archaïque, traditionnel, était en quelque sorte ouvert aux transformations. Mais lesquelles? Pour cela, deux superpuissances devaient se battre: le continent eurasien et la puissance atlantique – en langage géopolitique – ou encore le socialisme et le capitalisme – en langage idéologique.

 

On a donc une confrontation géopolitique. Les dirigeants soviétiques craignaient à juste titre une intervention directe des États-Unis en Afghanistan. Il convient de rappeler ici que les interventions militaires américaines à cette époque étaient déjà assez courantes. À la fin des années 1970, ils avaient déjà envahi de nombreux pays.

 

Les interventions les plus importantes comprennent le débarquement des marines américains en Haïti, l’invasion militaire du Japon, de la Corée, du Vietnam et de Cuba avec le soutien des marines américaines et de l’aviation, l’organisation de l’invasion du Guatemala avec la participation de la CIA et de l’US Air Force. Et nous ne parlons ici que de la participation directe des forces armées américaines. Et combien y a-t-il eu d’invasions militaires organisées par les États-Unis par procuration ou en sous main – il est impossible de le savoir. Par conséquent, envahir l’Afghanistan désorganisé par la révolution était pour les Américains simple comme bonjour.

 

En outre, les États-Unis perdaient le contrôle de la région – l’Iran se rebellait et quittait la zone d’influence américaine. Il fallait s’accrocher à une tête de pont. La création d’un État sous contrôle avec des bases militaires américaines aux frontières mêmes de l’Union soviétique aurait constitué un coup de maître. Et l’Afghanistan, qui occupe une position centrale dans la région, était parfaitement adapté à cet objectif. À partir de son territoire, il était possible de poursuivre l’expansion dans les républiques d’Asie centrale soviétique (sur le territoire desquelles se déroulaient régulièrement des attaques depuis l’Afghanistan avec le soutien américain), tout en bénéficiant d’une position forte au Pakistan avec accès à la mer d’Oman et à l’océan Indien. Que demander de mieux.

 

Par conséquent, si l’URSS n’avait pas engagé ses troupes en Afghanistan en 1979, ce sont les Américains qui l’auraient fait. Ce qui s’est produit effectivement un peu plus tard (à l’échelle historique).

 

Mais ce n’est pas tout. En fait, divisant le monde en deux parties, les blocs soviétique et occidental avaient un nombre égal d’actions géopolitiques, environ 50/ 50. Chacun d’entre eux devait recevoir au moins 1% supplémentaire pour avoir une «participation majoritaire». Obtenir cette prééminence, même infime, aurait signifié passer le point critique de la domination. Après cela, le bloc qui aurait obtenu la majorité aurait acquis non seulement un avantage géopolitique, mais également un avantage idéologique.

 

La lutte pour l’Afghanistan revêtait donc une importance fondamentale.

 

    Si l’URSS avait réussi, l’Afghanistan serait devenu socialiste, l’émergence de l’idéologie soviétique dans le monde serait devenue irréversible et le projet idéologique occidental aurait entamé son déclin.

 

Les Américains, qui préparaient leur invasion militaire, mais ont été pris de court, le savaient. C’est maintenant qu’ils essayent de se convaincre et de convaincre le monde entier que c’était justement leur idée, et que c’étaient eux, soi-disant, qui avaient entraîné l’Union soviétique dans une guerre sans espoir …

 

À cette époque, l’Irak, la Libye et la Syrie s’engageaient déjà dans la voie de la construction du socialisme, même s’il s’agissait encore d’un modèle islamiste. Les idées socialistes s’emparaient de l’Amérique latine et renforçaient leur influence en Afrique, dans la région Asie-Pacifique. Tout ce qui se passait était surveillé de près par les pays du Mouvement des pays non alignés, hésitant, choisissant le camp, surveillant qui prenait le dessus.

 

C’est pourquoi l’URSS et les États-Unis ont beaucoup investi en Afghanistan. Le programme d’aide économique à la République démocratique d’Afghanistan de la part de l’URSS est impressionnant : nombreuses centrales hydroélectriques, barrages, lignes électriques, parcs de stockage, gazoducs, entreprises, aéroports, autoroutes, ponts, jardins d’enfants et hôpitaux, établissements d’enseignement et bien plus encore. Tout cela sur un espace nu de sable et de pierres. En fait, nous avons construit en Afghanistan tout ce qui existe encore actuellement, prouvant notre efficacité non pas en paroles mais en actes. Au même moment, les États-Unis investissaient dans l’infrastructure militaire du Pakistan voisin où des groupes paramilitaires étaient formés, dans des livraisons d’armes et dans une campagne d’information antisoviétique.

 

En analysant ce qui s’est passé du point de vue d’aujourd’hui, nous pouvons dire avec certitude à quel endroit nous avons fait des erreurs de calcul, pour quelles raisons  nous avons perdu. L’Afghanistan islamique traditionnel, en grande partie archaïque et tribal, n’était bien sûr pas prêt à accepter le modèle soviétique, athée, matérialiste, marxiste tel que nous l’avons amené ici. Et tandis que Kadhafi, Hussein et Asad Sr., ainsi que Nasser et d’autres dirigeants de l’Orient, adaptaient progressivement le socialisme aux spécificités de leurs pays, nous avons rapidement essayé de construire une république soviétique où même les travaux préparatoires n’avaient pas été effectués.

 

Nous étions pressés et avons donc semblé ridicules avec notre marxisme et notre «assistance internationale», à un endroit où non seulement il n’existait aucune classe de travailleurs avec une conscience politique prolétarienne, mais où l’appartenance au genre et à la tribu revêtait et revêt encore aujourd’hui une importance capitale.

 

Les Américains quant à eux ont fermé les yeux sur tout sauf l’essentiel: assurer leurs intérêts géopolitiques dans la région et ne pas prêter attention aux points de vue et aux caractéristiques de la société afghane. Et tandis que nous qualifiions la géopolitique de «pseudoscience», ne nous reposant que de manière intuitive sur ses lois, les Américains ont fait leur «Grand jeu», dont nous subissons les conséquences jusqu’à aujourd’hui.

 

Après avoir introduit nos troupes suite à plus de 20 demandes et appels répétés du côté des autorités afghanes légitimes, nous avons absolument agi comme il se devait du point de vue de la géopolitique (tout en le niant). De même que nous agissons de manière tout à fait juste aujourd’hui en Syrie, en suivant ouvertement une logique géopolitique. A l’époque, nous avons perdu, empêtrés dans une idéologie moderne qui nous est étrangère, dont le marxisme fait partie. Aujourd’hui, il est important pour nous de clarifier le sens de nos actions, d’opposer à leur idée du globalisme notre alternative eurasienne. Sans imposer nos idées à qui que ce soit, garder la tradition et la foi de ces peuples qui se tournent vers nous pour obtenir de l’aide. Ce sera notre travail principal sur les erreurs de la campagne afghane.

Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire et Société

 

Ukraine : un pays d’analphabètes ? par Andreï Mantchouk

Bienvenue au club des peuples qui lisent de moins en moins, ceux qui lisent finissent par former un cercle fermé qui s’auto-entretient dans l’excellence supposée de ses goûts et de sa manière d’être. Les Ukrainiens sont d’autant plus choqués que l’URSS était bien différente… Au passage il est question « des événements révolutionnaires de mai 68 en France », j’ai des doutes sur le caractère révolutionnaire d’un tel événement (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

Украина: страна, где не умеют читать

28/11/2018

https://ukraina.ru/opinion/20181128/1021909509.html

 

La dégradation de l’éducation menace les Ukrainiens d’analphabétisme et de déculturation

 

Un Ukrainien sur trois n’a lu aucun livre au cours de la dernière année. C’est ce que montrent les résultats d’un sondage à grande échelle du Centre ukrainien Razoumkov d’études économiques et politiques, mené dans toutes les régions du pays pour connaître le niveau culturel et éducatif réel de ses habitants.

 

Les résultats de cette étude sont vraiment choquants et démontrent clairement que l’Ukraine peut revendiquer le titre déshonorant du pays d’Europe où on lit le moins. Outre ceux qui n’ont pas pris de livre entre leurs mains, un tiers des répondants ont lu au cours de l’année de un à cinq livres seulement. Le niveau de cinquante livres par an, qui est en général un niveau moyen pour une personne moderne, n’a été dépassé que par 2% des répondants. En outre, l’étude a principalement été menée dans les grandes villes, où il existe une forte concentration de citoyens instruits possédant de magnifiques diplômes universitaires.

 

Bien entendu, certains pourraient penser que les Ukrainiens orientés vers un avenir européen délaissent les livres au profit de la lecture sur supports électroniques. Hélas, selon le sondage, seulement 4% des répondants lisent et écoutent des livres électroniques et des livres audio quotidiennement, et 11% plusieurs fois par semaine. De plus, les deux tiers des répondants ne lisent jamais de textes sur des appareils électroniques en vogue. Alors que les tendances mondiales indiquent au contraire une croissance rapide de la popularité des livres électroniques et des livres audio dans presque tous les pays développés du monde.

 

En outre, les deux tiers des Ukrainiens qui ne lisent jamais ont avoué honnêtement aux sociologues n’éprouver ni le besoin ni le désir de lire des livres. En outre 11% ont déclaré que la raison pour laquelle ils ont renoncé de lire est le prix élevé des publications et 7% se sont plaints du manque de bons  livres, intéressants, de haute qualité et utiles, ce qui me fait saluer les censeurs patriotes qui ont interdit de faire entrer en Ukraine une longue liste de littérature subversive russe – depuis les œuvres du libéral Boris Akounine jusqu’aux  écrits du célèbre historien britannique Anthony Beevor.

 

«C’est le retour de l’obscurantisme» – dit un commentaire laconique sur le portail éducatif ukrainien Znai.ua. En effet, les données d’enquête du centre Razumkov ne font en réalité que rendre compte une fois de plus de la chute drastique du niveau éducatif et culturel des Ukrainiens. Selon les résultats de l’étude, les indicateurs non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs de la lecture sont alarmants : la majorité des Ukrainiens qui lisent préfèrent les romans policiers, tandis que les classiques occupant la deuxième position sont talonnés par les romans d’amour ou d’aventures.

 

Mais il y a seulement un quart de siècle, l’Ukraine était à juste titre considérée comme l’une des républiques où on lisait le plus dans le pays du monde qui comptait le plus de lecteurs, à savoir l’ex-URSS. À cette époque, les Ukrainiens avaient un grand intérêt pour les livres: ils couraient après les éditions rares, faisaient la queue, collectaient du papier à recycler pour obtenir des bons de livres et essayaient de se procurer les publications rares par leur réseau d’amis. Et ceci en dépit du fait qu’à cette époque, les maisons d’édition avaient des tirages en nombre incroyable pour notre époque, en russe et en ukrainien.

 

En mai de l’année dernière, nous avons participé à une conférence de la gauche française, à l’occasion du cinquantième anniversaire des événements révolutionnaires de 1968. En discutant avec les Parisiens, j’ai raconté que dans mon enfance, j’avais lu le roman de Robert Merle consacré à la France, publié en ukrainien par la maison d’édition du Comité central des JC d’Ukraine. Les Français ne pouvaient pas y croire, car dans ce livre, on parle de manière très élogieuse des leaders étudiants antisoviétiques, tels Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit. Quand ils ont appris que le roman avait été publié dans la Kiev soviétique à cent mille exemplaires, ils ont dit que cela devait dépasser le tirage total des livres de cet auteur français renommé, publiés dans son pays.

 

Hélas, ces temps sont révolus. La plupart des librairies cultes et des échoppes de bouquinistes sont depuis longtemps transformées en restaurants et boutiques, et les maisons d’édition ukrainiennes sont en déclin permanent, malgré tous les privilèges et préférences accordés depuis des années par les hommes politiques patriotes. Il convient de noter que cela est dû non seulement à la pauvreté persistante, mais également à la politique d’autocensure. En effet, les petits éditeurs de niche préfèrent souvent imprimer un groupe assez restreint d’auteurs pas les plus talentueux, mais idéologiquement proches – à des fins de consommation par la même petite couche d’intelligentsia nationale.

 

En conséquence s’est formé un cercle fermé littéraire autonome qui circule dans son propre monde de présentations, conférences et expositions, recevant de généreuses subventions pour des œuvres patriotiques sur le thème de la «lutte de libération» de Skoropadsky et Petlioura, de l’Holodomor, de l’UPA, de l’ATO, de l’Euromaidan. Les écrivains ukrainiens contemporains se sont depuis longtemps transformés en machines politiques pour inciter à la haine et ont complètement cessé d’assumer leur fonction d’éducation du lecteur, qui y répond avec une indifférence totale à l’égard de leur travail biaisé et souvent médiocre. Et tout cela se superpose encore à la crise générale de l’éducation, gravement affectée par les « réformes » néolibérales des ministres Kvit et Grinevich.

 

Ce sont ces facteurs qui font de l’Ukraine un pays aux perspectives sombres, dans lequel on ne veut pas lire de livres. Cette réalité satisfait entièrement notre pouvoir, car des personnes limitées et mal éduquées, soigneusement formatées par la presse de propagande patriotique, peuvent facilement être manipulées et contrôlées. Cela signifie que la renaissance de l’Ukraine est impossible sans résoudre la question d’une nouvelle éducation des Ukrainiens, qui avait été résolue à l’époque soviétique. «Etudiez, mes frères! Pensez, lisez, apprenez des autres, sans renoncer à ce que vous êtes », ces célèbres paroles de Taras Chevtchenko sonnent aujourd’hui comme un véritable slogan politique qui jette un défi à la politique économique et aux limitations de la censure xénophobe.

 

Le but est de donner vie à ces mots – lire, penser, apprendre, en respectant tout le patrimoine le plus riche de la culture ukrainienne et mondiale.

Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire & Société

 

JE VEUX RETOURNER AU SOCIALISME, EN URSS

Un magnifique texte traduit par Marianne et que je dédie sur ce blog à tous mes camarades des ex-pays socialistes, comme Monika et Judit, qui ne cessent de crier leur colère d’avoir été dupées… je le dédie à tous ces militants qui ont fait l’honneur de notre parti et qui ne se sont jamais laissés avoir par une propagande imbécile, je le dédie à ces jeunes gens qui espèrent et croient en un autre monde, à l’effort de renouveau d’un parti comme le nôtre. A tous, je ne dis pas que l’on peut retourner en arrière, mais que le passé est garant de la possibilité d’un autre avenir (note de Danielle Bleitrach).

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Je suis fatigué de suivre le chemin des réformes démocratiques, je n’ai plus d’argent et mes voisins se sont noyés dans l’alcool. Et sur ma télévision, le vent des changements futurs hurle de façon inquiétante et les têtes des présentateurs m’effraient avec les conquêtes de la démocratie. Je veux faire demi-tour et retourner en arrière. Je veux un pays où il n’y ait pas de terroristes, de prostituées, de racketteurs, de gouverneurs, de présentations, de dollars et de système pluripartite. Ben oui, on se demande bien pourquoi on a chassé un parti, pour en laisser des dizaines d’autres nous pressurer? Qu’est-ce qu’on a gagné à jeter dehors une bande de fonctionnaires si c’est pour en voir se multiplier quantité d’autres?… Ainsi, pour devenir libres, il nous fallait devenir miséreux?! Et à qui avons-nous payé pour notre liberté et donné tout ce que nous avions? Aux oligarques, aux politiciens, aux gangsters, aux bureaucrates, ou est-ce la même chose? Je souhaite à nouveau qu’on me parle toute la journée à la télévision des succès du socialisme, au lieu de me faire peur avec les échecs du capitalisme.

Laissez-moi retourner en URSS ! Je saurai retrouver mon chemin, car nous avons peu à peu tout abandonné sur cette route pour voyager plus légers. Je reprendrai tout cela en parcourant à l’envers le chemin de nos réformes et je ne retournerai pas en URSS les mains vides. Dans un passé lointain, j’ai prêté de nombreux serments : d’enfant d’octobre, de pionnier et de jeune communiste, et je ne sais pas pourquoi je les ai tous brisés. Et ensuite j’ai vendu ma patrie …

Dans cette vie passée, en URSS, j’ai juré à l’Armée rouge d’être fidèle à ma patrie socialiste. J’ai rompu le serment et je dois maintenant répondre face à mes camarades, qui ont également de leur côté trahi leur patrie et doivent répondre devant moi. Je me demande souvent pourquoi j’ai alors enfreint mon serment militaire et je ne me suis pas précipité pour défendre les richesses du socialisme. C’était une trahison massive de nos idéaux socialistes et l’adhésion aux idéaux capitalistes, que nous sommes également prêts à rejeter aujourd’hui.

En vérité, j’accepterais de me souvenir de mon serment militaire et de m’acquitter de mon devoir, mais ma patrie ne me donne pas de mitraillette et fouille même par les rues les autres passants pour leur prendre leurs armes. Apparemment, la patrie n’attend plus d’acte héroïque de notre part, elle a été offensée et est fatiguée d’attendre. Et nous sentons à nouveau que la patrie est en danger et nous cherchons comment nous enfuir. Je ne veux pas aller en Amérique, je veux aller en URSS!

J’irai courageusement jusqu’à la dernière goutte de mon sang aux samedis communistes et porterai les bannières les plus lourdes lors des défilés du 1er mai. Je le jure, croyez-moi, si vous pouvez encore me croire! Il n’est jamais trop tard pour apprendre le communisme et il n’est même pas besoin d’apprendre, il suffit de répéter. Me lever le matin en écoutant les paroles de l’ancien hymne, manger une tranche de saucisson soviétique, acheter un ticket de tramway pour trois kopecks et passer fièrement la porte de ma chère usine. Je serai héros du travail socialiste, parole d’honneur, et j’achèterai sans rechigner des billets pour la loterie patriotique!

Je veux retourner en URSS, où nous sommes tous encore ensemble, tous vivants, où l’on n’a pas encore tiré, fait exploser, bombardé, divisé. Si nous avons abandonné tout cela pour des centaines de variétés de saucisses de mauvaise qualité, de baskets et de bière en cannettes, alors reprenez tout, merci, je n’en veux plus. Je veux revenir en 1980, rassembler dans un même lieu tous les politiciens d’aujourd’hui, encore jeunes et intacts, leur raconter tout sur les vingt années suivantes et voir comment ils changeront d’avis.

Il vaudrait mieux encore inverser à nouveau le cours des fleuves de l’URSS que tout le pays à la fois. De retour dans le passé soviétique, je passerai volontiers toutes les normes du GTO [Prêt pour le Travail et la Défense, sorte de brevet de secourisme], rapporterai les déchets de papier, ferraille, cotisations au Komsomol et argent pour aider l’Afrique opprimée. Prenez tout, ça ne me dérange pas. Ce n’était pas du tout cher payé pour une vie tranquille. Je ne peux plus prendre le chemin des réformes. Je pense que bientôt, presque tout le monde voudra retourner en URSS et qu’ils iront en rangs serrés, peut-être même menés par notre gouvernement. Oui, il faut que Lénine soit de nouveau en vie, que le parti redevienne l’honneur et la conscience, que les enfants entrent au Komsomol et fassent du sport.

Il faut remettre tous les riches au niveau des pauvres. Fabriquer de la vodka à 4 roubles 12 kopecks la bouteille, et avec les Ukrainiens, les Biélorusses, les Estoniens et les autres peuples frères, boire et boire jusqu’à oublier l’inimitié et se réveiller en URSS. Alors les enfants d’aujourd’hui vivront déjà dans le socialisme. Et nos petits-enfants commenceront à construire le communisme, pas tout de suite, bien sûr, mais ce sera un début.

C’est le vrai bonheur – ne rien avoir et ne rien perdre!
Je veux retourner en URSS. Je vous attendrai tous là-bas …

Alexeï Vinogradov
https://vk.com/wall-155884986_133526
* VK (V Kontakte) est le Facebook russe, un texte quasiment anonyme, on ne sait rien sur l’auteur
Titre original : Я ХОЧУ ВЕРНУТЬСЯ В СОЦИАЛИЗМ, В СССР
Traduction : Marianne Dunlop pour Histoire et Société

 

La République des Conseils et la réconciliation avec la réalité par Danielle Bleitrach

Je déserte momentanément ce blog parce que j’ai entamé mes mémoires. J’y prends un plaisir extrême. Périodiquement j’ai ressenti le besoin d’écrire, de me retirer de la vie quotidienne pour ce passage à l’écriture. Ces périodes me sont sinon un bonheur, comme celui éprouvé aujourd’hui, en tous les cas un soulagement… Peut-être tout a-t-il été déclenché par ce texte qui doit être publié, traduit en Hongrois, dans un ouvrage collectif sur la république des Conseils de Budapest. Le 22 mars 2019, nous irons avec Monika, qui a aussi écrit un texte que j’ai publié. Nous irons donc elle et moi retrouver Judith, notre amie hongroise et les camarades hongrois qui éditent ce livre pour en faire la présentation. Il y est question de mon adhésion au PCF en 1956, mais de bien autre chose. Quand je suis revenue de mon séjour en Hongrie au début de cette année, j’ai tenté de faire publier ce texte et je me suis adressée à la revue Cause commune. On m’a expliqué qu’avec ses 30.000 signes comprenant les intervalles, il était trop long et « on » m’a proposé de le faire passer sur le » lit de Procuste », mais j’ai préféré le réduire moi même à 14.000 signes parce que je n’imaginais que trop ce qu’il conviendrait selon eux d’éliminer. Je tenais absolument à ce que la « chute », une remarque de Lukacs sur la manière de ne pas jeter le bébé avec l’eau sale reste. Une mauvaise querelle m’a été cherchée. Je me suis mise en colère, trop c’était trop, depuis 2003, quinze ans de censure et de diffamation, les tricheries du dernier congrès, trop c’était trop. Rien ne changeait et il me serait jusqu’à la fin refusé le respect, le tout de la part des gens qui se gargarisaient avec la démocratie. C’est là que j’ai choisi une manière de grève militante, je continuerai à payer mes cotisations, conserver le droit de vote qui m’a permis d’approuver la liste de Ian Brossat. Mais je n’assume plus ni réunions, ni distribution de tract. Il est temps pour moi d’arrêter de guerroyer, rien ne dépend de moi, et j’ai le droit de choisir les activités dans lesquelles je trouve un ultime épanouissement : l’écriture en fait partie et effectivement je retrouve ce bonheur dans la solitude peuple de dialogues vrais et imaginaires. Voilà celui que je voulais entamer une fois de plus avec vous. (note de Danielle Bleitrach)

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En 1956, dans le magazine Paris Match, je découvre une photographie, celle de communistes hongrois dont les cadavres sont accrochés à des crocs de boucher.  J’ai 18 ans, j’envoie par la poste mon adhésion au parti communiste français, tandis que les foules françaises, chauffées à blanc, tentent d’en prendre d’assaut les sièges. Les adhésions à contre-courant comme la mienne sont saluées à la une de l’Humanité, ce sont les « adhésions du courage ».

Peu avant ces événements, dans le cadre de mes études d’histoire, j’avais découvert Béla Kun et la République des Conseils. Il y a eu aussi ce film vu dans ma quinzième année  « Quelque part en Europe ». Produit par le Parti Communiste dans la Hongrie socialiste au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, il narrait l’histoire d’une bande d’orphelins de la guerre devenus vagabonds, pillards. Les autorités du district avaient décidé d’en finir avec eux. Ils se réfugient dans un château en ruines ou vit un musicien, victime aussi de la guerre. Il les protège et les initie à un autre monde. Le plus jeune des enfants, un visage d’ange, supplie doucement : « je vous prie, je vous prie pendons le ». Lui égrène les notes de la Marseillaise sur son piano.

Depuis ma naissance en 1938, cette même guerre, avait fait de moi du gibier juif, une enfant ébranlée par les peurs de ses parents autant que par les mugissements des alertes et les lueurs d’incendie des bombardements. D’où cette adhésion à contre courant en 1956, parce que quelque part en Europe des communistes étaient pendus. L’enfant que j’avais été, imaginait aisément que les troupes de l’amiral Horthy étaient revenues pour en finir avec Béla Kun et ses compagnons. L’orphelin   du film  suppliait : c’était eux ou lui. Il savait que dans une barricade il n’y a que deux côtés, ou on était avec lui ou contre lui et il fallait tuer avant qu’on ne vous tue. C’était la réalité de ce temps-là.

Le cinéma en Hongrie, esthétique et « conversion » à la révolution

Dans la préface à la traduction française de « l’esprit du cinéma », Jean Michel Palmier analyse l’œuvre du grand théoricien marxiste du cinéma, Béla Balázs et il décrit les liens privilégiés qui ont existé très tôt  entre le cinéma et la théorie esthétique en Hongrie :

« La Hongrie fut non seulement l’un des premiers pays à se passionner pour le cinéma – le premier studio de tournage fut construit en 1911- mais c’est  aussi en Hongrie que naquirent les premières théories du cinéma. Dès 1907 paraissait A kinematograph, premier journal de cinéma, suivi en 1908 de Mozgofény kep Hirado. Alexandre Korda [1] éditera lui-même plusieurs revues cinématographiques et, dès 1911, certains critiques songeaient à élaborer une esthétique cinématographique. En 1915, Cecil Bogar analyse le film comme moyen d’expression, et on ne peut pas écrire sur Balázs sans mentionner son génial précurseur, Jenö Torök, qui anticipe déjà certaines idées d’Eisenstein et de Balázs, en particulier sur le rôle du temps. On trouve déjà chez lui une première approche des thèmes du montage. De 1911 à 1917 se développe en Hongrie une abondante littérature sur le cinéma. »[2]

Cette critique cinématographique hongroise, avant la première guerre mondiale, relève comme la majorité de la production intellectuelle avant-gardiste d’un climat de pessimisme, d’idéalisme messianique et apocalyptique germanique. C’est le terreau de l’expressionnisme. Le cinéma restera toujours pour Balazs un prolongement de la vie et du rêve. Montage et associations engendrent de la beauté plastique.

Un public populaire s’y rue, le capital y renifle du profit, d’autres la possibilité de manipuler des foules en effervescence. Le cinéma  allemand, la UFA, est dès le départ envisagé comme l’instrument d’une propagande impériale face à l’antimilitarisme et la critique du Kaiser qui, depuis les tranchées, gagne l’ensemble de la population.

A la déclaration de guerre, Balazs s’engage. La solitude dans laquelle il s’était jusque-là senti enfermé se brise. Il est révulsé par l’horreur et la stupidité de cette guerre mais elle est aussi sa première expérience de solidarité humaine.

Julien Papp a décrit le rôle joué par le retour des anciens prisonniers de guerre des Bolcheviks dans le déclenchement de la Révolution des Conseils de Hongrie. On entend pour la première fois parler de Bela Kun : « Arrivé au camp de l’été 1916, il va donner une impulsion remarquable au mouvement des prisonniers de guerre hongrois socialistes. Il aurait pris contact dès cette année avec les sociaux démocrates russes du lieu (le même parti groupait ici bolcheviks et menchéviks) qui fournissaient aux prisonniers des textes marxistes en Aallemand. Et surtout les événements survenus en Russie en 1917 entrainaient de grands changements dans la vie des camps. »[3]

 

Ces changements leur apportent un régime de quasi liberté, une égalité instituée à tous les niveaux. La colère contre Kerenski comme contre tous ceux qui veulent poursuivre la guerre peut même déboucher sur un engagement aux cotés des bolcheviks. L’auteur note que ces sentiments pacifistes et internationalistes interférent parfois avec des sentiments nationalistes et indépendantistes qui conduiront d’autres á participer á la contre-révolution.

Beaucoup interprètent le passage Lukacs et Balász d’un romantisme apocalyptique et messianique au communisme comme une « conversion » d’une religiosité à une autre, mais leur adhésion au marxisme se fit par la confrontation avec des réalités objectives. L’expérience de la guerre fut déterminante.

Avant la première guerre mondiale, dans le contexte de l’effondrement des empires, le malaise d’une jeunesse souvent d’origine bourgeoise ne trouvait pas d’issue à ses aspirations ; après la deuxième guerre mondiale, s’approfondit la conscience de la nécessité de l’alliance avec le prolétariat et ce à la mesure des dangers traversés. Après la terreur que le nazisme a fait peser sur le monde, les intellectuels qui choisissent d’être communistes estiment que l’on ne peut plus avoir à l’égard de l’irrationalisme la moindre complaisance. Toute l’évolution réactionnaire des idéologies des siècles précédents doit être réexaminée. Le communisme leur apparait comme ouvrant la voie á la seule vie qui vaille la peine d’être vécue.

Que vaudrait l’art dans un monde où l’humanité aurait péri ?

 

Le cinéma hongrois et la République des Conseils

Comme dans la plupart des pays européens et également en Russie, le cinéma en Hongrie a suscité un engouement populaire. Peu de cinémas auront été aussi tributaires des différents régimes politiques, peu manifesteront aussi clairement leur dépendance ou leur indépendance tant par rapport à l’initiative privée que publique.

La première période faste qu’ait connu ce cinéma a été celle de la République des conseils. Elle ne dura de ce fait que 133 jours, de mars 1919 à l’invasion roumaine en juillet de la même année. Elle a permis la production de 31 films (soit 5 films par mois) .

L’industrie cinématographique hongroise fut nationalisée le 12 avril 1919 alors que le cinéma soviétique ne le fut qu’en aout de la même année. En Hongrie, les nationalisations sans indemnités interviennent à un rythme encore plus accéléré qu’en Union soviétique. Toutes les entreprises de plus de 50 employés le furent et dans la foulée, on vit fréquemment  des entreprises de 20 salariés et moins s’auto nationaliser.

La République des conseils, la commune hongroise ne craignit pas d’aller plus vite et plus loin que leur référence bolchevique [4]. Si la propagande contre-révolutionnaire mit en avant le fait que Bela Kun et son ministre de la police étaient juifs pour déconsidérer la Commune et faire des juifs les principaux boucs émissaires de la guerre perdue et de ses conséquences, « bien que la bourgeoisie juive a souffert autant sinon plus que les non-juifs des nationalisations et des prises d’otages et que plusieurs notables juifs figuraient  parmi les premiers organisateurs de la contre-révolution »[5]. La nationalisation de l’industrie cinématographique toucha particulièrement les juifs puisqu’ils s’étaient  lancés dans sa production et sa diffusion. 90 % des producteurs et diffuseurs hongrois avant la nationalisation étaient juifs

Dés sa nationalisation, le cinéma hongrois fut placée  sous la direction d’un directoire d’une dizaine de personnalités dont Lazlo Vajda et celui qui allait devenir célèbre á Hollywood sous le nom de Belá Lugosi en incarnant Dracula. Cette équipe dynamique projetait de tourner toute la littérature progressiste connue de Gorki à Jules Verne. L’agit pop et le théâtre filmé en sont la base. Balázs ne participe pas directement à cette activité cinématographique, néanmoins son biographe Jean-Michel Palmier insiste sur la manière dont elle l’impressionna durablement. Le directoire produisit aussi une revue. « Cinéma rouge ».

Mais cette période faste est interrompue par la terreur blanche  et le régime fasciste d’Horthy, on tue, on torture, on enterre vivants ceux qui sont soupçonnés de communisme, les juifs en particulier[6].  Les meilleurs metteurs en scène, Korda, De Toth, Michaël Curtiz, les acteurs, Bela Lugosi mais aussi Peter Lorre prirent le chemin de l’exil, d’autres moins chanceux furent exécutés non sans avoir été torturés. Le cinéma hongrois cesse d’exister.

Le capital financier et les puissances « démocratiques » comme la France, la Grande Bretagne qui avaient accompagné le dépeçage de la Hongrie, la terreur blanche, saluèrent « le progrès » de la « consolidation » 1926 en lui assurant les prêts de la SDN, et  d’autres investissements. Il y a une timide reprise en 1935, avec l’arrivée du parlant qui donnait un regain aux productions nationales,  un cinéma de divertissement. Il faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale, l’instauration du socialisme pour assister à la renaissance d’un grand cinéma hongrois en relation avec des exigences esthétiques et éthiques.

Face á l’empire hollywoodien, l’existence d’un autre  cinéma a toujours une dimension nationale, ainsi le cinéma français a-t-il été sauvé par la lutte de la CGT et du parti communiste à la libération[7]. De même la Hongrie devenue une petite nation depuis le traité de Trianon sauvegarda sa création dans le cadre  des aspirations pédagogiques et culturelles, souvent contestataires, du socialisme qui poursuivait sur la lancée de ceux qui s’étaient révoltés en 1919.

Le creuset culturel de l’Empire austro-hongrois

Le 21 mars 1919, la République des Conseils est proclamée : brièveté, intensité ; il y a bien des analogies avec la Commune de Paris : les illusions idéalistes, la manière dont elle répond à la débâcle, la colère des masses face à la boucherie de la guerre, le patriotisme du peuple en réponse à la trahison des états-majors,  la capacité de ces derniers, ennemis de la veille, de faire l’union pour écraser la révolte prolétarienne. Mais il y a aussi des différences comme l’instauration à l’Est de la République Soviétique et la fermentation révolutionnaire des questions nationales dans l’Empire austro-hongrois défait.

Le creuset culturel est celui de la monarchie austro-hongroise avec ses initiales Kuk, avec lesquelles Robert Musil fabriqua un pays imaginaire « kakanien » (la Cacanie) : « un organisme d’administration anonyme, un véritable fantôme, une forme sans matière, traversée d’influence illégitimes, faute d’influences légitimes ». C’est une reprise de la description d’Engels : « Indifférence et stagnation, seulement troublée par les luttes de nationalités entre différents aristocrates et bourgeois », (11 octobre 1893, lettre à Victor Adler).

L’empire austro-hongrois, cet agrégat monstrueux de peuples désunis a engendré une des cultures des plus riches, celle du 19 siècle qui a marqué tout le 20ème, un triangle dont les sommets étaient Vienne, Budapest, Prague. Sa défaite, le morcellement, a aussi dispersé de Berlin à Paris, mais aussi à Moscou et jusqu’à Hollywood tout un essaim  créatif de communistes, en tous les cas d’antifascistes.

A Paris bien sûr, que l’on songe à l’importance pour les communistes français d’un philosophe comme Georges Politzer.

La plupart des Français ignorent la manière dont leur pays a œuvré à la balkanisation de l’Europe Centrale. La France de Clemenceau, celle des radicaux, est toute entière dans son obsession d’en finir avec les empires germaniques. Elle n’a pas été la seule, il y a eu la Grande Bretagne mais aussi les Etats-Unis avec la doctrine Wilson. L’impérialisme états-unien prend pied en Europe et rend en paroles un hommage à la démocratie et au droit à l’autodétermination des petites nations. Mais il y a aussi le poids d’interventions économiques par le biais des banques, des chemins de fer, et de trusts géants. Ceux-ci vont s’abattre sur l’agrégat de peuples désunis et en favoriser le démantèlement.

L’alternative socialiste est écrasée, il n’y aura pas de jonction avec ce qui se crée á l’est dans le sang et l’héroïsme. N’en déplaise à Trotski, ce n’est pas dans un seul pays que Lénine, puis Staline, dans une mise en œuvre concrète, à marche forcée, dans les pires conditions, installent le pouvoir des Soviets, la dictature du prolétariat sous la direction du Parti Communiste mais dans un autre agrégat de peuples désunis, soumis au colonialisme et au despotisme tsariste. La contagion et l’aide de l’URSS mettront en mouvement d’autres exploités et peuples colonisés comme la Chine et Cuba. S’il y a un regret universel en Russie et même dans les anciennes nations qui composaient l’URSS c’est bien celui de cet espace de puissance et de paix interne. Cent nations pouvaient coexister ensemble dans une République.

La résistance des Conseils était une alternative socialiste à la débâcle d’un espace supranational tenu par un autocrate. La classe ouvrière avait une composition ethniquement très hétérogène, Hongrois, slovaques, serbes, roumains s’y côtoyaient[8].

La contre-révolution, avec « l’armée nationale » derrière l’amiral Horthy, ouvre une nouvelle ère dans une Hongrie diminuée des deux tiers de son territoire. Plus de 3 millions de Hongrois ont été arrachés à leur mère patrie pour devenir à leur tour minorité nationale dans des Etats et des sociétés qui prennent leur revanche sur l’ancienne hégémonie des Magyars.

La désagrégation de l’empire austro-hongrois anticipe sur d’autres réalités : le dépeçage de l’ex-URSS avec la trahison de dirigeants issus du Parti Communiste, la constitution d’une oligarchie : un mélange de banditisme autochtone et de soumission totale aux monopoles étrangers. Cette expérience de la balkanisation de l’Autriche-Hongrie préfigure-t-elle aussi l’espace de l’Union Européenne et au-delà de la conquête de l’Allemagne sur des nations réduites à l’état de régions dans lesquelles on ne cesse d’exaspérer les scissions ? La Roumanie s’est jetée sur la Hongrie en 1919, aujourd’hui la Transylvanie s’agite et rêve de séparatisme. Les Hongrois en tous les cas ont conscience d’avoir été et de demeurer un terrain d’expérimentation.

L’optimisme révolutionnaire

Béla Kun et ses camarades sont inexpérimentés. Le seul pôle révolutionnaire égal en maturité à celui des Russes, les Allemands, avait été défait peu de temps auparavant, en janvier 1919, quand débute en mars la Révolution des Conseils de Budapest.

En même temps que la Commune de Hongrie s’épanouit toute une génération de poètes, de peintres, d’écrivains, dont la plupart n’ont pas dépassé la trentaine. Ils n’ont pas lu une ligne de Marx. Certains ont de la sympathie pour la Russie soviétique à cause de Dostoïevski, ce qui n’est pas la voie la plus directe. D’autres, des marxistes révolutionnaires, fondent le Parti Communiste Hongrois, mais ils veulent être révolutionnaire en art comme en politique et prônent le dadaïsme. Tout ce monde s’attire les foudres de la social-démocratie. On imagine ce que devait ressentir Béla Kun, un journaliste, propulsé à la tête d’une révolution, flanqué de sociaux-démocrates qui ne demandaient qu’à trahir, alors même que la Hongrie menaçait d’être étranglée par la misère et la contre-révolution et les armées étrangères.

Quand le 7 mai 1919, le Time publie les objectifs des impérialistes qui demandent la reddition de la Hongrie et le désarmement de l’Armée Rouge, la démission du gouvernement et l’occupation du pays par les troupes alliées, les sociaux démocrates du gouvernement esquissent des plans de capitulation. Mais la résistance du prolétariat et des communistes fut telle qu’elle retourna la situation en vingt quatre heures. L’armée tchèque est bousculée, et le 16 juin une République Soviétique Slovaque est proclamée. La social-démocratie lance une campagne systématique contre les prétendues « méthodes brutales » et les « cruautés inutiles » de l’Armée Rouge. Béla Kun se contente de grogner. Il n’a jamais osé se séparer de ces sociaux-démocrates contre lesquelles Lénine n’avait cessé de le mettre en garde à plusieurs reprises.

Les participants á cette république des Conseils pensaient que la défaite était temporaire et leur résistance, fut-elle désespérée, valait mieux que de s’en remettre à la terreur blanche, à l’union des démocrates avec les fascistes, pour en finir avec le prolétariat. Pourquoi et comment cet optimisme devient alors en ce temps là une véritable ascèse ? Comme dans le cas de Lukacs.. Alors même que les travaux de sa première époque, à commencer par « Histoire et conscience de classe », lui assurent la célébrité en Occident, il ne cesse jusqu’au reniement d’en traquer les pièges idéalistes. L’URSS est moins un modèle que le principe espérance de leur victoire future, de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ? .

Ne s’agit-il pas de ce que Marx et Engels dans leur correspondance avec Lassale à propos de la Guerre des paysans définissaient comme un « échec porteur d’avenir »

Les chemins de l’exil

Cette génération qui s’était jetée avec enthousiasme  dans la République des Conseils et avait contribué à l’essor de son cinéma prit le chemin de l’exil pour échapper à l’assassinat et à la torture.

De ceux qui arrivèrent aux Etats-Unis, le cas le plus caricatural est celui de Bela Blasco, plus connu sous le nom de Belá Lugosi. C’était un acteur du Théâtre national de Budapest qui a joué, on l’a vu, un grand rôle dans la République des Conseils. Il fit partie de son directoire[i]. A Hollywood grâce au film de Tod Browning il fut l’incarnation la plus fantastique de Dracula, le vampire. Il y avait  déjà eu Noseferatu de Murnau, mais á l’aube du parlant, avec Belá Lugosi et son accent hongrois, on avait le vampire fantôme sur l’écran, le reflet des angoisses populaires d’Europe centrale, une terre d’aristocrates cruels buveurs de sang et ses paysans apeurés.

Il se serait tellement identifié à son personnage qu’il dormait dans son cercueil. S’il est vrai que sa femme et son fils l’enterrèrent avec sa cape, ce qu’on sait de lui par ailleurs s’inscrit en faux contre cette image. Dans la presse hollywoodienne, il ne fut jamais question de son rôle dans la République des Conseils. En réalité il  était charmant et cordial, et il était rapidement devenu un des leaders du syndicalisme des acteurs à Hollywood et à ce titre là, il fut une des victimes du mac carthysme.

Nous avons avec Belá Balasz, un autre exil. Je vous renvoie à ses écrits et à son biographe français, jean Michel Palmier, pour suivre un itinéraire qui le conduit à Vienne, puis à Berlin, à Moscou et de retour dans sa patrie hongroise. L’épisode Viennois est marqué par la nostalgie de la Hongrie, qu’il s’agisse de ses paysages ou de sa bohème. Mais c’est « l’homme visible » paru en 1924 qui le rend célèbre : c’est un immense succès, aussitôt traduit en russe… A Berlin où il se rend en 1926, il entre directement en contact avec le parti communiste, il devient membre de l’association des écrivains révolutionnaires et lá il approfondit sa conscience de l’importance politique du cinéma, il côtoie Brecht, Piscator et bien d’autres. Son expérience de la révolution dans la République des Conseils et ses années de maturation théoriques vont bénéficier du climat berlinois comme de celle de la guerre antinazie qu’il passe dan une Union soviétique bastion de la Résistance et puis il revient enfin dans sa patrie hongroise derrière l’armée rouge. Il est désormais le grand théoricien du cinéma mais il a tourné plusieurs films dont certains ont été interdits et même détruits comme un documentaire sur le colonialisme français tourné á Berlin en 1930, saisi par les autorités françaises et détruites par leurs soins. Il faudrait décrire l’effervescence politique et intellectuelle  de tous ces gens et une mobilisation ouvrière dans les questions culturelles qui n’a pas eu d’équivalent à ce jour. A Berlin, il a participé à des débats d’une grande modernité sur l’affrontement politique  avec l’industrie culturelle capitaliste, la manière dont elle contraint  l’œuvre à la marchandisation, son créateur à la dépossession, à la coupure avec les masses y compris avec un patrimoine national, comment elle produit un spectateur pour sa production aliénante. Peu de films sont produits, mais Bela Balász s’emploie á faire connaitre la production russe d’Eisenstein à Dziga Vertov : Balász, toute sa vie a défendu les œuvres les plus différentes, le cinéma comme le théâtre avec la conviction que de toute façon l’œil cinéma, ce nouvel organe humain crée une nouvelle perception du monde. Balász est la figure du théoricien, de l’intellectuel protéiforme révolutionnaire, mais il est aussi celui qui a subi dans l’enfance pauvreté et humiliation, il l’évoque dans sa magnifique biographie que sa mort en 1949 l’empêche de terminer : C’est dans sa ville de natale de Szeged, et celle de son ami Lukacs, là où débuta la Révolution des Conseils qu’il meurt.

Parler de foi communiste dans le fond permet de faire comme si cette histoire n’avait été qu’une « tentative » erronée, pas seulement la République des Conseils mais l’URSS, elle-même.

 

1989,  la parabole se serait refermée

En 1989, le gouvernement hongrois organisa à Budapest une rencontre de tous les partis de gauche du parlement européen. J’y représentais le PCF. Dés l’ouverture de la séance, la déléguée du Parti Communiste Italien – arrivé au stade où l’eurocommunisme , après avoir proclamé que la parabole ouverte par la Révolution d’octobre s’était refermée á jamais, s’apprêtait á prendre la place d’un parti socialiste déconsidéré-  s’était insurgée contre la présence d’une délégation de l’Union soviétique, cette « puissance barbare et asiatique » n’ayant selon elle rien à faire en Europe démocratique. Nous étions à la veille des événements de Tian An Men et le représentant russe ne nous avait pas caché qu’il se rendait en Chine pour y porter la bonne parole gorbatchévienne. Toute la conférence a témoigné de l’entente entre nos hôtes hongrois, l’italienne et cette délégation russe, je n’ose dire soviétique. Un délégué bulgare, surtout celui de la RDA, un luthérien foudroyé par le constat qu’il représentait un peuple que l’on pouvait vendre pour un plat de lentilles[9] et même mon interprète hongrois me firent part de leurs alarmes sur la nature de ce qui se tramait.

L’effondrement de l’URSS, la fin du socialisme en Europe autour de 1991, n’ont  pas été présentés aux peuples comme une restauration du capitalisme, mais comme une critique des déformations du socialisme, critique qui prétendait s’opérer en reprenant pied dans l’histoire révolutionnaire nationale, celle qui devait permettre de concilier les acquis prolétariens avec les aspirations libérales.

En 1989, l’initiative de cette conférence participait de cela. Idéologiquement y était dénoncé le l’idée d’un camp socialiste, ce qui aurait abouti au fait que dans  le socialisme imposé comme un châtiment toutes les expériences socialistes, non étatiques et autogestionnaires avaient été noyées dans l’uniformité et sacrifié à la « déformation » stalinienne[10] Dans la Pologne voisine, après avoir été utilisée à Gdansk, la classe ouvrière défaite va être jetée au chômage, on fermera les chantiers et de là, elle disparaitra  dans les poubelles de l’histoire, que « le ministère  de la vérité » s’emploie á réécrire aujourd’hui en Pologne..Une gauche européenne allait refaire l’histoire, on allait voir ce qu’on allait voir.

Bouter l’armée rouge alors même qu’elle est déjà en train d’évacuer l’Europe centrale après le démantèlement du pacte de Varsovie, apportera à l’ubuesque et inquiétant Orban la gloire de l’intransigeance nationaliste sur laquelle il fonde son régime.  Encore une fois la Hongrie est un laboratoire.

La gauche européenne adopte les mêmes politiques que la droite et les communistes quand ils existent encore en sont réduits à multiplier les confessions de leurs erreurs et á s’accrocher au caractère « moral » des revendications libérales, voire au « véritable » communisme, celui qui n’a jamais existé nulle part : l’angelus novus  de Walter Benjamin  ou l’ange de l’Histoire, qui avance à reculons sans pouvoir s’arrêter, en tentant de ramasser les vaincus, d’en recueillir les aspirations inassouvies.

Nous sommes sans doute entrés, au début janvier 2o19 quand j’écris ces lignes, dans la fin des illusions sur ce que l’on pouvait espérer de ce qui se mettait en place en 1989.

2o19, qui peut encore croire à la « perspective » qui a prétendu être ouverte en 1989 ? Partout, éclatent des jacqueries, un prolétariat dans les cordes et des classes moyennes dont les enfants savent qu’ils vivront moins bien que leurs parents, des colères comme celles des gilets jaunes en France, auxquelles font défaut les objectifs politiques. Nous n’en finirions pas d’énumérer les changements intervenus dans le monde, les USA de Trump face à la Chine dirigée par un parti communiste. Nous entrons dans une nouvelle ère. Poser de bonnes questions est alors plus utile que de prétendre apporter des réponses.

 

Lukacs, le stalinisme et la réconciliation avec la réalité

Lukacs  décrit trois jeunes intellectuels allemands disciples de la Révolution française qui sont confrontés à Thermidor et la victoire de la réaction prussienne. Schelling choisit le romantisme  la fuite dans un passé réactionnaire. Aucun intérêt. Il reste le couple Hegel – Hölderlin, ce dernier refuse l’échec révolutionnaire et devient fou. Tandis que Hegel passe un compromis avec la réaction thermidorienne. Trotski assimile le choix du socialisme dans un seul pays à cette réaction thermidorienne. Michaél Lowy prétend que Lukacs passe un accommodement hégélien avec Staline. Il y a là, selon moi,  un contresens  dans la manière dont Lukacs utilise à propos d’Hegel un concept central, celui de Versöhnung[11], réconciliation avec la réalité. Ce n’est pas seulement le renoncement à une position révolutionnaire, mais une acceptation de la réalité socio-économique de son temps, tout en refusant une critique « morale » de celle-ci. Sur le plan philosophique c’est un progrès parce que cela revient à reconnaitre l’indépendance de la réalité objective par rapport à la conscience.

Ces dernières années nous avons beaucoup « progressé» en matière d’identification du nazisme au communisme et dans le parallélisme ignoble  entre Hitler et Staline, une dérive très loin de la critique d’un Lukacs  qui a dés le départ le mérite de récuser  la catégorie vague et réductrice du culte de la personnalité. Il insiste sur le dogmatisme. Il soutient un jeune cinéma hongrois qui ne cesse de régler ses comptes avec le stalinisme. Il dit son admiration pour des cinéastes comme Andras Kovács et Miklos Jancsó. Mais alors même qu’il explique à quel point il aime le film « silence et cri »[12], il propose que l’on aide ces cinéastes « afin que la mise à nu des aspects négatifs du présent et du passé soit une chose positive et une aide pour le socialisme ».. Dans un interview  télévisé fin  1969 avec le cinéaste Kovacs , il déclare «  dans un état socialiste il n’y a aucune couche qui ait intérêt à la guerre. Ainsi il reste une possibilité de préserver la paix qui n’existe dans aucun Etat capitaliste. Cela est naturel même si les exemples que l’on peut tirer des éléments réels n’en fournissent jamais la preuve à cent pour cent. N’oubliez cependant pas que durant les cinquante dernières années le monde s’est trouvé deux fois en  grand danger. Le premier c’était de voir Hitler engloutir le monde. Et bien, il n’y a aucun doute que la Russie stalinienne a empêché cela et a sauvé le monde de la domination hitlérienne. Le second danger, quand l’Amérique disposa de la bombe atomique, c’était que le capitalisme des monopoles américains, étant le seul à posséder la bombe atomique, puisse exercer une dictature mondiale. Ce fut encore la Russie stalinienne qui, avec l’aide de l’atome,  nous en préserva. Quels que soient les hasards ayant joué un rôle dans cette affaire- car une quantité de hasards sont intervenus- c’est tout de même en fin de compte, le socialisme qui nous a protégé contre ces deux dangers et, á mon avis, il ne faut jamais l’oublier » [13]

Qui oublie est condamné á revivre.

[1] Alexandre Korda, après l’échec de la République des Conseils, s’exila en Grande Bretagne dont il devint un des plus grands cinéastes et fut à ce titre anobli par la couronne.

[2] Belá Balázs. « L’esprit du cinéma » précédé de « Belá Balázs, théoricien du cinéma par Jean Michel Palmier. Petite Bibliothèque  Payot, 1977 pour la traduction française de jacques Chavy et la préface. » 2011 pour l’édition citée.

[3] Julien Papp. Espoirs et violences de la Hongrie au XX e siècle. Editions universitaires de Dijon. 2013, p.57

 

[4] les bolcheviks furent plus prudents à l’égard de la paysannerie. Leur mot d’ordre: „la terre au paysan” laissa le champ ouvert à divers types d’appropriation avant la collectivisation. La fin de la NEP et la lutte contre les koulaks fut ainsi menée dans la plupart des endroits par la paysannerie pauvre. L’ historien anglais d’origine russe Moshe Lewin dans son analyse de la société soviétique s’insurge contre une analyse en terme de totalitarisme en insistant au contraire sur la manière dont dans cet immense territoire  les transformations furent l’œuvre des masses auto-organisées.

[5]Francois Fejto Hongrois et juifs, histoire millénaire d’un couple singulier (1000-1997) Balland 1997, p.19

 

[6][6] En 1921, paraît  en France, le premier élément d’une trilogie des frères Tharaud (élus à l’académie française) sous le titre « quand Israël était roi,, une étude sur la Grande Guerre et ses suites en Hongrie et un reportage consacré aux exactions commises dans ce pays, de mars à juillet 1919, par des « criminels bolcheviks » dont les chefs avaient la particularité d’être presque tous des Juifs, selon les auteurs. Il parait alors qu’une atroce terreur blanche de l’amiral Horthy se déploie dans le pays.

[7] Les accords Blum Byrns avaient imposé l’ouverture totale aux productions made US, le monde du cinéma rassemblé obtint que sur chaque place une part soit réservée à la création, encore aujourd’hui il y a là la source du financement d’un cinéma de qualité français mais aussi d’autres pays.

[8] Les juifs étaient représentés non seulement chez les intellectuels, mais les employés des banques et du commerce, des ouvriers qualifiés, typographes, ébénistes, dessinateurs industriels où le taux de syndicalisme était élevé.

[9] J’ai également représenté le parti à la rencontre de Malte organisée par le parti travailliste de l’ile en marge de ce qui se tramait entre Gorbatchev et Bush sur un navire de guerre secoué par la tempête et qui n’était autre que cette cession de la RDA, la fin du pacte de Varsovie.

[10] Dans la Pologne voisine, après avoir été utilisée à Gdansk, la classe ouvrière défaite va être jetée au chômage, on fermera les chantiers et de là, elle disparaitra dans les poubelles de l’histoire, que « le ministère de la vérité » s’emploie à réécrire aujourd’hui en Pologne.

[11] Sur Lukacs, il faut lire ou relire les analyses que Claude Prévost lui a consacrées dans les différentes préfaces qu’il a écrites pour présenter la traduction de ses œuvres en français.

[12] Les textes que nous citons dans cette conclusion en particulier celui de 1969 sont d’autant plus remarquables dans la volonté de Lukacs de ne pas oublier á quel point tout doit être fait dans l’intérêt du socialisme parce que le pire d’entre eux vaut mieux que les meilleur des  capitalisme, que dans cette période il multiplie les critiques en particulier il est contre l’intervention des forces du pacte de Varsovie à Prague .

[13] Interview du 2  octobre 1969 paru dans la revue kritika n˙6. 1973 cité dans  György Lukács, textes introduction et choix de présentation des textes, chronologie et éléments de bibliographie de Claude Prévost, messidor, éditions sociales, 1985 .

 

 

 

 
 

Parti communiste russe : la Russie doit absolument soutenir le peuple et l’autorité légitime du Venezuela!

Aujourd’hui, le député de la Douma, Denis Parfenov, a rencontré les électeurs du parti communiste de la Fédération de Russie avec Valery Rashkin et Nikolai Zubrilin devant l’ambassade du Venezuela à Moscou pour expliquer aux citoyens la position du Parti communiste dans la tentative de renversement du président légitimement élu de ce pays, Nicolas Maduro.

https://kprf.ru/actions/kprf/182145.html

 

Service de presse de la Douma d’Etat, Député D.A. Parfenov

28-01-2019

 

Selon Denis Parfenov, ce qui se passe au Venezuela est encore un exemple de l’intervention cynique des États-Unis dans les affaires intérieures d’un État souverain. « Le monde entier a encore une fois été témoin de la politique trompeuse des autorités américaines, quand, sous prétexte de démocratie, de défense des droits de l’homme, de liberté de parole et de primauté du droit, les États-Unis se livrent à un brigandage flagrant sur le territoire d’États souverains. »

 

Cela s’est déjà produit en Irak, en Libye, en Géorgie, en Ukraine et même en Russie au début des années 90. C’est maintenant au tour du Venezuela – le pays le plus riche d’Amérique latine, dont la richesse naturelle et l’indépendance du président légitimement élu, Nicolas Maduro, ne permettent pas aux mondialistes américains de vivre en paix. Le meilleur scénario pour l’élite libérale américaine serait de scinder les Vénézuéliens en deux camps belligérants, avec pour résultat la guerre civile et le pillage de ses ressources nationales.

 

Une « trouvaille » unique a été proposée par les spécialistes des coups d’État. Désormais, tout imposteur soutenu par les Américains peut se déclarer président, il sera immédiatement reconnu comme un dirigeant prétendument légitime par les États-Unis et ses satellites.

 

Aujourd’hui, la Russie doit soutenir le Venezuela, son peuple et son président légitime au niveau international et empêcher le pillage de ce pays par des schismatiques libéraux dirigés par Juan Guaido. Nous souhaitons au peuple et aux dirigeants légitimes du Venezuela du courage et une volonté politique forte en cette période sombre et périlleuse!  »

 

 

A propos de la notion de « Nostalgie », témoignage de Monika

En réponse à notre publication sur la manière dont les recherches académiques sont bien obligées de rendre compte de la manière dont ceux qui ont vécu le socialisme le regrettent, notre amie Monika nous parle de sa Pologne…

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https://histoireetsociete.wordpress.com/2019/01/24/qui-y-a-t-il-derriere-les-travaux-academiques-consacres-a-la-nostalgie-de-lurss-et-du-socialisme/?fbclid=IwAR3Fsok860bxnZ4-M_XtwwAwzVzOTOZvSSX8rB7P63rClIhyL8_qrnkzxvg

Je n’ai jamais utilisé ce concept de nostalgie. Ou il faudrait admettre que cette « nostalgie » a commencé en même temps que le capitalisme, soit en 1991 ! (1990 était encore une année de transition ou les structures communistes étaient présentes et la société vivante. La destruction finale commence selon moi exactement en janvier 1991 en Pologne, en URSS en décembre 1991. Quand les Etats-Unis ont soumis le monde entier à leur impérialisme en forçant tous les Etats à détruire l’Irak – c’est le moment où en Pologne le gouvernement du davosien Bielecki lance l’assaut final sur les services et entreprises publiques et ouvre les frontières largement à TOUS les produits occidentaux, abolissant droits de douanes, normes sociales et environnementale et tous les marqueurs de souveraineté de l’Etat). Pour moi quand les gens parlent de ce qui leur manque, ils parlent de ce sur quoi ils n’ont jamais été d’accord : le capitalisme néolibéral sauvage. C’est tout. Personne n’a jamais consulté les citoyens de l’Est sur ce qu’ils voulaient. Les plus « libéraux » voulaient… une société, une industrie de type « modèle suédois » ou la France de Mitterand et la RFA de Schmidt! Les autres, la grande majorité voulaient simplement « améliorer l’approvisionnement en biens matériels et avoir plus de liberté de voyager en ayant son passeport chez soi, éventuellement la fin de la censure ». C’est simple non? Il suffit de lire la presse de l’époque, la correspondance de sa famille – on se souvient qu’avant les mails on s’écrivait des cartes postales et de nombreuses lettres: – et surtout, lire les tracts électoraux des premières campagnes électorales – Pologne en juin 1989, élections présidentielles d’octobre 1990, élections est-allemandes en mars 1990, roumaines au même moment… Dans ces tracts il est surtout question de liberté et à aucun moment personne ne parle de privatisations, de chômage, de concurrence, et surtout de destruction de souveraineté de l’Etat et de bases de l’OTAN ! Les citoyens de l’est ont été trompés par leurs élites et aussi par la ‘communauté internationale, c’est à dire l’Occident, l’OCDE et même l’ONU. Donc ils ne sont pas nostalgiques, ils sont furieux et tristes de ce qu’ils et elles ont perdu et d’avoir été trompés.