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Archives de Catégorie: litterature

De Rimbaud, poème à la gloire de la renaissance de Jugurtha

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Le 2 juillet 1869 Arthur Rimbaud âgé de 14 ans va écrire son premier grand poème intitulé «Jugurtha». C’était le sujet du concours de l’académie des Ardennes dont ce génie, connu dans son collège pour rafler tous les 1ers prix, remporta la meilleure distinction. Son poème en éloge à l’Emir Abdelkader sera publié dans la revue académique.

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
Du second Jugurtha de ces peuples ardents,
Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident,
Quand devant ses parents, fantôme terrifiant,
L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant,
Se mit à raconter sa vie et son malheur :
‘’O patrie ! O la terre où brilla ma valeur !’’
Et la voix se perdait dans les soupirs du vent.
‘’Rome, cet antre impur, ramassis de brigands,
Echappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule,
Rome la scélérate, entre ses tentacules
Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout
Etendait son empire ! Bien souvent, sous le joug

On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés
Rivalisaient d’ardeur et, pour la liberté,
Versaient leur sang. En vain !
Rome, que rien n’arrête,
Savait exterminer ceux qui lui tenaient tête !….’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme pure.
Quand je pus discerner un peu mieux sa figure,
A son flanc souverain, je vis la plaie profonde !…
La soif sacrée de l’or coulait, venin immonde,
Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert
D’armes ! Et une putain régnait sur l’Univers !
A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre,
J’ai défié les Romains sous qui tremblait la terre !….’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Lorsque dans les conseils du roi de Numidie,
Rome s’insinua, et, par ses perfidies,
Allait nous enchaîner, j’aperçus le danger
Et décidai de faire échouer ses projets,
Sachant bien qu’elle plaie torturait ses entrailles !
O peuple de héros ! O gloire des batailles !
Rome, reine du monde et qui semait la mort,
Se traînait à mes pieds, se vautrait, ivre d’or !
Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la Goulue !
D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus,
Auquel nul, en effet, n’aurait pu résister !’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur Cité,
Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal,
J’envoyai une gifle à ses troupes vénales !…
Ce peuple enfin reprit ses armes délaissées :
Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé
De triompher. Mais Rome était mise à l’épreuve !
Aux légions j’opposai mes rochers et mes fleuves.
Les Romains en Libye se battent dans les sables.
Ils doivent prendre ailleurs des forts presqu’imprenables :
De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos champs,
Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…
‘’Qui sait si je n’aurai remporté la victoire ?
Mais ce fourbe Bocchus… Et voilà mon histoire.
J’ai quitté sans regrets ma cour et mon royaume :
Le souffle du rebelle était au front de Rome !
Mais la France aujourd’hui règne sur l’Algérie !…
A son destin funeste arrachant la patrie.
Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !…
Que revive en vos coeur ardent des braves !…
Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères,
Par mon nom, de son sang abreuvez notre terre !…
O que de l’Algérie surgissent cent lions,
Déchirant sous leurs crocs vengeurs les bataillons !
Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en âge !
Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !…’’
Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !…

II. Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve
Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes…
Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine,
Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots :
‘’Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu nouveau !
Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France,
Acceptant à la fin sa généreuse alliance,
Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi…
Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit,
Conserve, avec la foi, le souvenir chéri
Du nom de Jugurtha !…N’oublie jamais son sort :
III. Car je suis le génie des rives d’Algérie !…’’

Poème traduit du latin – Arthur RIMBAUD

 

Le bilan de l’URSS en Asie centrale, socialisme et héritage colonialiste, contradictions…

Voici une autre expérience qui porte sur la question de socialisme et colonialisation avec ici aussi comme en Bolivie un modèle étatique qui se préoccupe de sortir de la misère mais aussi de la diversité culturelle avec la difficulté de faire s’exprimer ceux qui n’ont jamais eu le droit à la parole, les indigènes mais aussi les femmes. Les bolcheviks avaient hérité d’un immense empire des Romanov et les effets de 1917 ont été ressentis à des milliers de kilomètres de Pétrograd, mais comme l’a très bien vu Moshe Lewin, il y a eu interaction, création originale. À ce jour, les nations d’Asie centrale sont façonnées par ce qui s’est passé il y a un siècle. Alors, que peuvent-ils nous dire de l’histoire de la Révolution et de ses revendications d’émancipation? cet article est passionnant parce qu’il est loin des raccourcis sur ce que fut l’Union soviétique, la manière dont elle organisa une rupture avec le passé colonial avec l’empire tsariste, mais peut-être le fit dans une relation complexe avec les populations, de sorte que la nostalgie ici aussi à l’œuvre reste réactionnaire selon ce spécialiste de l’art et de la culture et il faut la dépasser pour retrouver ce que fut réellement l’élan révolutionnaire et sa créativité (note et traduction de Danielle Bleitrach).

19 septembre 2019
Texte: Samuel Goff

La révolution russe n’était pas seulement russe. L’État impérial tsariste  dont  les bolcheviks s’emparèrent  régnait de l’Arctique au Bosphore et de l’Europe centrale au Pacifique. Pour le jeune État soviétique assiégé , ces propriétés impériales représentaient un cauchemar logistique et idéologique; parcourir les listes de minuscules et obscures Républiques et Oblastes autonomes autonomes , dont beaucoup ont surgi et ont été démantelées ou fusionnées en l’espace de quelques années seulement, donne une idée de l’hétérogénéité de la Révolution.

En tant que centre politique de cet ensemble, la «Russie» en est venue à représenter un éventail de peuples et d’histoires distinctement non russes. Cette sorte de myopie russo-centrique a fini par disparaître dans les anciens États européens de l’Union soviétique – personne ne risque de confondre si facilement l’Ukraine et la Russie. Cependant, de nombreux angles morts persistent, et le plus important d’entre eux est l’Asie centrale: la masse terrestre qui s’étend de la mer Caspienne à la Chine et qui comprenait cinq républiques soviétiques, désormais connues sous le nom de «stans»: Kazakh, Kirghize, Turkmène, Tadjik et Ouzbek .

Le Turkestan, l’émirat de Boukhara et le khanat de Khivan ont été envahis et conquis par la Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Si les arguments au sujet de la révolution permettent souvent de déterminer si les modernisations politiques et politiques qu’elle a déclenchées étaient moralement justifiables compte tenu de la violence en jeu, l’Asie centrale a alors mis en scène ces questions à grande échelle.

 
 

Pour comprendre les effets de la révolution sur différentes cultures d’Asie centrale, je m’adresse à Georgy Mamedov, codirecteur artistique de ShTAB , une plateforme culturelle et militante régionale basée à Bichkek, la capitale du Kirghizistan. Avec Oksana Shatalova, Mamedov a récemment édité une collection d’essais intitulée Concepts du soviet en Asie centrale , qui aborde des questions qui ont longtemps celles  des tentatives visant à donner un sens à l’héritage révolutionnaire.

L’Asie centrale soviétique était-elle un projet colonial? A-t-il émancipé les femmes ou leur a-t-il simplement imposé de nouvelles normes sociales? At-il créé un nouvel art audacieux ou juste une décoration de fenêtre exotique?

« Il est très difficile de parler de l’Asie centrale dans son ensemble à cette époque », a-t-il averti. «Les territoires étaient vraiment vastes, avec différents mouvements nationalistes pro et anti-communistes. Tachkent était une très grande ville, avec une architecture européenne dans la partie coloniale. Samarkand était un grand centre islamique médiéval avec une belle architecture. Ce qui est maintenant Bichkek était alors une très petite ville, plutôt un fort militaire, principalement peuplé par les Russes. Alma-Ata [maintenant Almaty au Kazakhstan] était aussi un fort appelé Verny. ”

La propagation de l’idéologie bolchevique sur ce vaste terrain était loin d’être uniforme. Tachkent, le bastion militaire de l’ancien Empire, avait une population russe puissante et reprenait les idées de Pétrograd beaucoup plus rapidement. «À Tachkent, le premier musée public a été créé dès 1918, à partir des collections d’un duc exilé», explique Mamedov. «Un artiste ouzbek très célèbre, Aleksandr Volkov, travaillait déjà avec le commissariat soviétique sur l’éducation artistique des enfants en 1918.»

D’autres centres urbains ont rapidement été gagnés: «Au début des années 20, de sérieux projets d’industrialisation ont été initiés, les villes sont devenues plus internationales. Comme partout dans l’ancien empire russe, la vie était très dynamique. Le processus institutionnel était peut-être plus chaotique ici, mais l’idée que la situation politique était quelque peu figée en Asie centrale et en attente d’un ordre envoyée d’en haut n’est pas correcte.  »

 

Quand le pouvoir politique soviétique s’est consolidé dans les anciens territoires impériaux, l’attention s’est tournée vers l’art et son rôle dans les nouvelles structures sociales provisoires. Manquant des infrastructures nécessaires à une industrie cinématographique autochtone – le cinéma d’Asie centrale n’a pris son envol qu’après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle les principaux studios de cinéma soviétiques ont été évacués vers le Kazakhstan – des militants du parti locaux se sont tournés vers la peinture pour diffuser leur message.

«Le principal défi [de l’art soviétique] était de représenter ceux qui n’avaient jamais été représentés auparavant: le prolétariat», affirme Mamedov. «Je pense que la peinture en Asie centrale, en Ouzbékistan et au Kirghizistan en particulier, dans les années 1920 et 1930, consiste à essayer d’élaborer de manière théorique et visuelle le nouveau sujet auquel la révolution a donné naissance. Non seulement l’ouvrière, mais aussi le sujet national et les femmes. ”L’art le plus connu de l’Asie centrale avait été produit par des tournées russes telles que Pavel Kuznetsov. «Une grande partie de la production exotique et dépolitisée de ces sujets. Le défi était sérieux: comment préserver et même célébrer les particularités, tout en évitant de faire de ces personnes, de ces sujets et de ces cultures une simple décoration. ”

Le principal défi de l’art soviétique était de représenter ceux qui n’avaient pas été représentés auparavant.

Mamedov met en vedette deux artistes représentatifs de son Kirghizistan natal qui ont contribué à inverser cette tendance: Semen Chuikov et Gapar Aitiev. «Chuikov était très fidèle à la vie», dit-il. «S’il peignait des yourtes, il ne peignait que les yourtes des pauvres. Étrangement, ces œuvres ne sont pas très favorisées par les historiens de l’art soviétiques et post-soviétiques, car elles ne sont pas très professionnelles, ni très avancées, pour ainsi dire. Mais ses premières œuvres sont importantes dans le débat sur la représentation des sujets d’Asie centrale. »Né à Bichkek au début du siècle, de parents de souche russe, Chuikov a grandi à une époque de tension raciale croissante et a étudié à la célèbre avant école vKhutemas à Moscou, mais est revenue pour se jeter dans la cause kirghize soviétique. «C’est intéressant, il trahit en quelque sorte son origine russe et se tient du côté des rebelles, ”Note Mamedov. Aitiev était plus jeune, un bénéficiaire plus direct de la politique soviétique: il était le premier Kirghiz à recevoir une éducation artistique nationale.

L’exemple le plus clair de l’évolution rapide de l’art soviétique en Asie centrale a eu lieu à Frunze en 1936 (lorsque les bolcheviks ont été implantés à Bichkek). Pour marquer le 20e anniversaire des manifestations de masse anticoloniales de 1916, l’Union des artistes de Frunze a organisé une exposition présentant le meilleur de l’art kirghize soviétique et de l’Asie centrale. Présentant 140 peintures d’artistes professionnels et amateurs, l’exposition a réuni 20 000 personnes en quelques mois seulement, un chiffre remarquable qui a prouvé à quelle vitesse la culture soviétique s’était développée dans la région. «Je ne peux pas imaginer qu’une exposition attirerait 20 000 personnes à Bichkek aujourd’hui», admet Mamedov. «Si nous regardons maintenant ces peintures, nous les considérerions comme radicales dans leurs critiques explicites du colonialisme et du chauvinisme dit« des grands russes ». »
 

Les représentations  de Chuikov constituent un élément important de toute réévaluation critique de l’héritage ambigu de la révolution en Asie centrale. L’Union soviétique n’était pas la continuation de l’Empire tsariste et s’est même présentée de manière explicitement anticoloniale; dans le même temps, les républiques d’Asie centrale ont été construites conformément aux principes élaborés dans les régions lointaines de Moscou et de Léningrad. Mamedov explique: «C’est ainsi que les nations modernes d’Asie centrale se sont créées. Et pourtant, il y a cette aliénation qui est rarement reflétée, du moins sérieusement. Pouvons-nous simplement parler de colonial et mettre fin à l’histoire? Non, il faut l’explorer différemment. Parce que la plupart des analyses ont été faites en Russie et en russe, où l’aspect colonial est généralement ignoré. ”

«Pour tenter de conceptualiser cette aliénation, nous l’appelons« émancipation sans sujet ». La révolution était émancipatrice, mais c’était une émancipation imposée aux sujets de l’Asie centrale. Cherchons donc ces sujets, pour  comprendre ces processus. Nous ne sommes pas si naïfs d’imaginer que tout a été imposé de l’extérieur et que les gens ont obéi en silence. Nous devrions rechercher les voix sur le terrain.  »

 
 

Tout cela est aussi pertinent aujourd’hui que jamais auparavant. Les liens historiques avec la Russie et jusqu’en 1917 façonnent fondamentalement les «postures» post-soviétiques. Le commerce avec Moscou est toujours crucial et la politique autocratique qui, malheureusement, définit ces pays désormais indépendants s’est développée à partir des noyaux du parti communiste. . Comme l’a souligné l’érudit Sergei Abashin, il est plus facile de dire que l’Asie centrale actuelle entretient une relation postcoloniale avec la Russie que de dire définitivement si l’Asie centrale soviétique était elle-même coloniale.

Les «postures» post-soviétiques sont fondamentalement façonnées par leurs liens historiques et géographiques avec la Russie et jusqu’en 1917.

Le désir de Mamedov de re-conceptualiser cette histoire est lié à son désir d’améliorer les conditions de l’ici et maintenant. Les idéaux progressistes ont-ils été affectés à jamais par leur association avec l’État soviétique? Les aspirations actuelles à l’égalité des sexes, aux soins de santé, aux droits des travailleurs et à l’internationalisme sont-elles équivalentes au projet soviétique abandonné de longue date? Après cent ans de révolution incomplète, Mamedov est convaincu que la simple nostalgie ne suffira pas.

«Les gens ici font appel à l’héritage soviétique de manière réactionnaire», dit-il. «Par exemple, il y a une nostalgie de la ville soviétique de Frounze: à quel point c’était propre, à quel point la population était instruite. Mais ces appels seront toujours contaminés par des sentiments xénophobes vis-à-vis des migrants qui arrivent maintenant à Bichkek en provenance d’autres régions du pays. C’est une déclaration protectionniste, réactionnaire et xénophobe qui en même temps fait appel à l’héritage de modernisation de l’Union soviétique. « 

Pour conclure, a-t-il conclu, la véritable voie à suivre consiste à célébrer les «aspects avant-gardistes» de la période soviétique. Pas pour reconstruire le passé, mais pour construire quelque chose de nouveau, sans avoir besoin de se tourner vers l’étranger pour obtenir des conseils: une émancipation sans aliénation.

Texte: Samuel Goff

 

L’enjeu de ce ce qui se passe en Bolivie est aussi culturel: l’immonde bêtise face à l’aspiration des peuples à la paix dans la justice

le coup d’Etat celui d’une extrême-droite raciste, immonde de bêtise et d’inhumanité qui ose affirmer sa suprématie, de Trump à La Bolivie, partout les poètes chantent la résistance, celle des exploités et de leur antique civilisation . Ecoutez le vice président Alvaro Garcia Linera et pablo neruda affirmer ce combat culturel contre le racisme imbécile d’un capitalisme en bout de course, le communisme est aussi une civilisation qui se nourrit de toutes les expérances des peuples. (note de Danielle Bleitrach)

Voici ce que vient de déclarer l’émule de Trump que les golpistes ont prétendu installer au pouvoir:

https://catherinemarchais.blogspot.com/2019/11/lutter-vaincre-tomber-se-relever-alvaro.html?spref=fb&fbclid=IwAR2cAPY7tBBwevziJRmlW_bpPeprHnQPB3WszzZjGI_iCfbeEcpCiQ5FsOY
Lutter, vaincre, tomber, se relever. Alvaro Garcia Linera
« Des temps difficiles s’approchent mais les temps difficiles, c’est l’air des révolutionnaires.
C’est ce dont nous vivons, les temps difficiles.
C’est ce dont nous nous alimentons, les temps difficiles.
Ne venons-nous pas d’en-bas ?
Ne sommes-nous pas les persécutés, les torturés, les marginaux des temps néolibéraux ?
La décennie d’or du continent n’était pas gratis.
Elle a été votre lutte, celle d’en-bas, des syndicats, de l’université, des quartiers,
celle qui a donné lieu au cycle révolutionnaire.
Cette première vague n’est pas tombée du ciel.
Dans nos corps, il y a les traces et les blessures des années 80 et 90.
Et si aujourd’hui, provisoirement, temporairement,
nous devons retourner à ces luttes des années 80, 90 et 2000 :
Bienvenue !
C’est fait pour ça, un révolutionnaire.
Lutter, vaincre, tomber, se relever,
lutter, vaincre, tomber, se relever.
Jusqu’à ce que se termine la vie, voilà notre destin ».
Alvaro García Linera
Ex Vice-Président bolivien
« Tocan tiempos difíciles, pero para un revolucionario los tiempos difíciles es su aire.
De eso vivimos, de los tiempos difíciles,
de eso nos alimentamos, de los tiempos difíciles.
¿Acaso no venimos de abajo,
acaso no somos los perseguidos, los torturados, los marginados, de los tiempos neoliberales?
La década de oro del continente no ha sido gratis.
Ha sido la lucha de ustedes, desde abajo, desde los sindicatos, desde la universidad, de los barrios, la que ha dado lugar al ciclo revolucionario.
No ha caído del cielo esta primera oleada.
Traemos en el cuerpo las huellas y las heridas de luchas de los años 80 y 90.
Y si hoy provisionalmente, temporalmente,
tenemos que volver a esas luchas de los 80, de los 90, de los 2000,
Bienvenido.
Para eso es un revolucionario.
Luchar, vencer, caerse, levantarse,
luchar, vencer, caerse, levantarse.
Hasta que se acabe la vida, ese es nuestro destino ».
Alvaro García Linera
Ex Vice-Presidente boliviano



A cette gourdasse raciste immonde , il faut offrir un autre poète, un autre communiste, le grand Pablo neruda :
 

Après l’ascension du Machu Picchu le célèbre poète chilien, Pablo Neruda revint impressionné et bouleversé.

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Il écrivit ceci :

« Machu Picchu est un voyage à la sérénité de l’âme, à la fusion éternelle avec le cosmos, là-bas nous sentons notre propre fragilité. C’est une des plus grandes merveilles d’Amérique du Sud. Un havre de papillons à l’épicentre du grand cercle de la vie.

Un miracle de plus. »

 

Voici également un extrait d’un  poème inspiré par le site.

« LES HAUTEURS DU MACHU PICCHU »

extrait du Chant Général

 

 

Alors j’ai grimpé à l’échelle de la terre

Parmi l’atroce enchevêtrement des forêts perdues
Jusqu’à toi Macchu-Picchu.
Haute cité de la pierre scalaire  (1),
Demeure enfin de celui que la terre
N’a point caché sous les tuniques endormies.
Et toi, comme deux lignes parallèles,
Le berceau de l’éclair et le berceau de l’homme
Se balançaient dans un vent plein d’épines.

Mère de pierre, écume des condors.
Haut récif de l’aurore humaine.
Pelle abandonnée dans le premier sable.

Ceci fut la demeure, il reste l’endroit :
Ici les larges grains du maïs s’élevèrent
Avant de redescendre comme une grêle rouge.
Ici le fil doré sortit de la vigogne
Pour vêtir les amours, les tumulus, les mères,
Le roi, les prières, les combattants.
Ici, pendant la nuit, les pieds de l’homme reposèrent
Près des pattes de l’aigle, dans les hauts repaires
Des carnassiers et, à l’aurore,
Ils foulèrent avec les pieds du tonnerre le brouillard raréfié,
Et touchant les terres et les pierres, ils arrivèrent
A les identifier dans la nuit ou la mort.

Je regarde les vêtements, les mains,
Le vestige de l’eau dans la faille sonore,
La paroi adoucie par le contact de ce visage
Qui regarde avec mes yeux les lampes de la terre
Et qui graissa avec mes mains les bois
Disparus :parce que tout, les habits, la peau, la vaisselle,
Les mots, le vin, le pain,
S’effaça, rentra dans la terre.

Et l’air passa avec ses doigts
De fleur d’oranger sur les endormis :
Mille années, des mois, des semaines d’air,
De vent bleu, d’âpre cordillère,
Qui furent comme de doux ouragans de pas
Lustrant la solitaire enceinte de pierre.

 

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(1) scalaire : (math) Terme qualifiant une grandeur mathématique qui est totalement déterminée par sa mesure..

 

mais il faut encore compléter parce que cette métaphysique matérialiste d’une essence si élevée par rapport à la bigoterie des tartuffe et des membres du Klan, des inquisiteurs de toure espèce, elle part de la conscience de la relation entre la nature et le geste anonyme de celui qui bâtit cette merveille :

lturas de Machu Picchu

Sube a nacer conmigo, hermano.
Dame la mano desde la profunda zona de tu dolor diseminado.
No volverás del fondo de las rocas.
No volverás del tiempo subterráneo.
No volverá tu voz endurecida.
No volverán tus ojos taladrados.
Mírame desde el fondo de la tierra,
labrador, tejedor, pastor callado:
domador de guanacos tutelares:
albañil del andamio desafiado:
aguador de las lágrimas andinas:
joyero de los dedos machacados:
agricultor temblando en la semilla:
alfarero en tu greda derramado:
traed a la copa de esta nueva vida vuestros viejos dolores enterrados.
Mostradme vuestra sangre y vuestro surco,
decidme: aquí fui yo castigado,
porque la joya no brilló o la tierra
no entregó a tiempo la piedra o el grano:
señaladme la piedra en que caísteis
y la madera en que os crucificaron,
encendedme los viejos pedernales,
las viejas lámparas, los látigos pegados a través de los siglos en las llagas
y las hachas de brillo ensangrentado.
Yo vengo a hablar por vuestra boca muerta.
A través de la tierra juntad todos
los silenciosos labios derramados
y desde el fondo habladme toda esta larga noche
como si yo estuviera con vosotros anclado, contadme todo, cadena a cadena,
eslabón a eslabón, y paso a paso,
afilad los cuchillos que guardasteis,
ponedlos en mi pecho y en mi mano,
como un río de rayos amarillos,
como un río de tigres enterrados,
y dejadme llorar, horas, días, años,
edades ciegas, siglos estelares.
Dadme el silencio, el agua, la esperanza.
Dadme la lucha, el hierro, los volcanes.
Apegadme los cuerpos como imanes.
Acudid a mis venas y a mi boca.
Hablad por mis palabras y mi sangre.

Hauteurs de Machu Picchu

Monte naître avec moi, mon frère.
Donne-moi la main, de cette profonde zone de ta douleur disséminée.
Tu ne reviendras pas du fond des roches.
Tu ne reviendras pas du temps enfoui sous terre.
Non, ta voix durcie ne reviendra pas.
Ne reviendront pas tes yeux perforés.
Regarde-moi du tréfonds de la terre,
laboureur, tisserand, berger aux lèvres closes
dresseur de tutélaires güanacos
maçon de l’échafaudage défié
porteur d’eau de larmes andines
joaillier des doigts écrasés
agriculteur qui trembles dans la graine
potier répandu dans ta glaise
apportez à la coupe de la vie nouvelle vos vieilles douleurs enterrées.
Montrez-moi votre sang, votre sillon,
dites-moi : en ce lieu on m’a châtié
car le bijou n’a pas brillé
ou car la terre n’avait pas donné à temps la pierre ou le grain :
Désignez-moi la pierre où vous êtes tombés
et le bois où vous fûtes crucifiés,
illuminez pour moi les vieux silex,
les vieilles lampes, les fouets collés aux plaies au long des siècles
et les haches à l’éclat ensanglanté.
Je viens parler par votre bouche morte.
Rassemblez à travers la terre
toutes vos silencieuses lèvres dispersées
et de votre néant, durant toute cette longue nuit,
parlez-moi comme si j’étais ancré avec vous, racontez-moi tout, chaîne à chaîne,
maillon à maillon, pas à pas,
affûtez les couteaux que vous avez gardé,
mettez-les sur mon cœur et dans ma main,
comme un fleuve jaune d’éclairs,
comme un fleuve des tigres enterrés,
et laissez-moi pleurer, des heures, des jours, des années,
des âges aveugles, des siècles stellaires.
Donnez-moi le silence, l’eau, l’espoir.
Donnez-moi le combat, le fer et les volcans.
Collez vos corps à moi ainsi que des aimants.
Accourez à ma bouche et à mes veines.
Parlez avec mes mots, parlez avec mon sang.

 

Algérie : Cela s’est passé un 28 octobre 1989, décès de Kateb Yacine

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Je partage ce texte, son ton modeste qu’aurait aimé Kateb Yacine… il ne dit pas pourtant une chose importante, Kateb Yacine était un communiste, je n’étais pas une « amie », je l’ai seulement rencontré un soir dans une maison amie où l’on a servi des coupes de vin sur lesquelles flottaient des fleurs de jasmin, nous avons longuement parlé mais je ne l’ai jamais revu. C’était comme aujourd’hui un temps d’espoir et de crainte mais il voulait le meilleur pour sa patrie, celle qu’il identifiait à sa mère analphabète et si riche de tant de savoirs. Nous avons eu la chance de tous les combats et ces temps sont en train de revenir (note de Danielle Bleitrach).

katebIl l’un des piliers de la littérature algérienne, il fut un grand poète et un dramaturge hors pair. Kateb Yacine est décédé un 28 octobre 1989, alors que l’Algérie entamait un nouveau virage plein d’espoir et d’incertitude.

Kateb Yacine est l’un des piliers de la littérature algérienne. Même s’il n’a écrit qu’un seul roman, Nedjma reste une œuvre majeure. Et comme le hasard fait bien les choses, il porte bien son nom qui signifie écrivain en arabe !

Mais Kateb Yacine n’était pas un écrivain ou un poète ou un homme de théâtre comme les autres. Malgré son immense talent, il restait modeste et proche du peuple, du simple citoyen.

Il écrivait en français et maîtrisait la langue de Molière avec beaucoup d’art, mais il ne revendiquait pas cette langue comme étant la sienne. Pour lui c’était « un butin de guerre », une richesse dont il pouvait user et abuser. Mais dans son théâtre, il avait choisi l’algérien. Sa vraie langue maternelle qui pouvait être comprise de tous.

Tous ceux qui l’ont connu le disent encore aujourd’hui, sa maison était toujours ouverte. Il avait beaucoup de talent et aurait pu vivre de son écriture dans le faste et la « snobitude », mais non. Il ne se prenait pas pour un géant.

Lorsqu’on a décidé de l’éloigner de la capitale- probablement qu’on le trouvait dangereux parce que subversif !- et qu’on l’a muté au théâtre de Sidi Belabès, il ne s’en est pas offusqué. Bien au contraire ! Il s’est senti chez lui parmi des gens simples. Et des décennies plus tard, ce même théâtre garde encore ses traces : une troupe, une culture du théâtre, une production…

Nedjma, son œuvre majeure ne fait pas toujours consensus, connoté difficile à percevoir, pourtant, à sa lecture, il en sort au moins une impression : des tripes ! Kateb y a mis ses tripes. Par patriotisme vrai et c’est là où réside toute la puissance de son écriture. Parce que Nedjma est un grand amour, celui qu’on ressent pour son Algérie, à une époque où elle ne nous appartient pas. Une Algérie qu’on souhaite enfin reprendre et construire.

Et puis quoi qu’on en dise, Nedjma a été écrit et publié en 1956, au Seuil (France), et il a été l’une des quatre œuvres au programme du concours de l’École Normale Supérieure de Lyon (France) en 2009. Mais bon évidemment, nous n’avons pas besoin qu’il soit reconnu et qu’il soit une référence en France, ce pays qui nous a colonisé, pour croire en son talent ! Surtout que nos manuels scolaires de français, ne semblent pas s’y intéresser de très près !

Bref, Kateb Yacine, au-delà de sa poésie, de Nedjma et de son théâtre, était un visionnaire, un révolutionnaire et un rebelle. Son anticonformisme est peut être sa meilleur part, surtout qu’on en fait plus beaucoup des intellectuels comme lui de nos jours.

S’il était encore vivant, il aurait eu aujourd’hui 85 ans…

 

Zineb Merzouk

 

Le passeport de Maïakovski et nous Algériens

sans commentaires sinon que l’incandescence de la révolution bolchevique brûle encore les esprits épris de liberté dans le monde (note de Danielle Bleitrach)

Publié par LSA
le 02.10.2019 , 11h00
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Par Djamal Kharchi(*)
Qui ne connaît Vladimir Maïakovski, l’immense poète russe, le chantre de la révolution prolétarienne d’octobre 1917 de l’épopée bolchévique, démiurge du verbe porté à l’incandescence ? Ce poète à nul autre pareil a su incarner l’âme de la jeune République soviétique. Ces vers sont sa profession de foi :
«Je sais la force des mots,
la force des mots-tocsins»
De l’œuvre monumentale de Maïakovski, je voudrais mettre à l’honneur le poème intitulé «Vers sur le passeport soviétique», écrit en 1929 après le dernier voyage qu’il fit à l’étranger. Un poème assez court, comparé à  Vladimir Ilitch Lénine, qui compte 3 000 vers, mais ô combien significatif. Expurgé de quelques vers répétitifs, voici ce que dit le poème en substance :
«… Longeant le front des compartiments et cabines
un fonctionnaire bien poli s’avance.
Chacun tend son passeport,
et moi je donne mon petit carnet écarlate.
Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus
Au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places.
Mangeant des yeux le brave monsieur,
faisant saluts et courbettes,
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain.
Pour le Polonais on a le regard
de la chèvre devant l’affiche.
Pour le Polonais le front est plissé
dans une policière éléphanterie.
D’où cela sort-il
et quelles sont ces innovations
en géographie ?
Mais c’est sans tourner le chou de la tête,
c’est sans éprouver d’émotions fortes
qu’on reçoit les papiers danois
et les suédois de diverses sortes.
Soudain, comme léchée par le feu,
la bouche du monsieur se tord.
Monsieur le fonctionnaire
a touché le pourpre de mon passeport,
il le touche comme une bombe,
il le touche comme un hérisson,
comme un rasoir à deux tranchants,
comme un serpent à sonnette,
à vingt dards, à deux mètres de longueur et plus.
Le gendarme contemple le flic
Le flic le gendarme
Avec quelle volupté la caste policière
m’aurait fouetté, crucifié,
parce que j’ai dans mes mains,
porteur de faucille, porteur de marteau,
le passeport soviétique.
Je dévorerais la bureaucratie comme un loup,
je n’ai pas le respect des mandats,
et j’envoie à tous les diables paître
tous les «papiers», mais celui-là…
Je tirerai de mes poches profondes
L’attestation d’un vaste viatique
lisez bien,
enviez-
je suis
un citoyen
de l’Union soviétique.»
Un poème à lire et méditer. Dans ces vers où coule toute sa force sonnante de poète, Maïakovski nous livre, au passage de la police des frontières, la réalité d’un monde dans sa froide vérité et s’extasie sur son passeport frappé du sceau de la faucille et du marteau dont il tire fierté et orgueil en tant que citoyen de l’Union soviétique.
Ce poème de 1929 reste et demeure d’une forte actualité. Jadis, naguère ou maintenant, se pose toute la question de notre perception du passeport dans sa fonction d’identification à une citoyenneté, mais aussi de l’image qu’il véhicule d’un pays et de son peuple au-delà des frontières nationales.
La condition de l’Algérien en 1929
A l’époque où Maïakovski composa son poème, l’Algérien vivait sous le joug colonial depuis presque un siècle. Les préparatifs du centenaire battaient leur plein. Il ne jouissait pas du statut de citoyen à part entière. Assujetti au code de l’indigénat, aucun droit ne lui était accordé, y compris celui de circuler librement dans son propre pays.
Soumis à une réglementation très restrictive pour les autochtones, le passeport n’était délivré qu’à petit nombre d’Algériens qui en faisaient la demande, après enquête et justificatifs laissés à l’appréciation du gouverneur général. Ceux qui en bénéficiaient avaient sans doute bien du mal à endosser leur condition de Français-musulmans à l’étranger et notamment dans les pays arabes où ils ressentaient avec plus de force le sentiment de dépossession de leur personnalité nationale. Le passeport frappé du sceau de la République française  faisait outrage à leur identité profonde.
Quand, en 1929, Maïakovski exhibait fièrement son passeport de la République d’Union soviétique décrétée au lendemain de la révolution d’Octobre, l’Algérien, lui, s’il arrivât qu’il en possédât un, se sentait, devant ce document, en marge de l’Histoire, humilié en lui-même.

Passeport anglais, suédois… ou soviétique : la cotation de Maïakovski
Le monde a-t-il vraiment changé par rapport à cet ordre établi que Maïakovski nous dépeint à travers le pouvoir du passeport selon la nationalité de son titulaire ? Aux uns tous les égards, aux autres avanies et vexations. C’est la triste réalité du monde d’hier et d’aujourd’hui. Les vers de Maïakovski sont un chef d’œuvre de mimiques, d’attitudes, de gestes transcris avec une emphase remarquable où se mêlent dérision et dégoût jusqu’à l’écœurement. Qu’on en juge ! Par sa teneur et son accent de vérité, ce fragment de vers mérite d’être répété.
«Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus.
au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places
Faisant saluts et courbettes
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain
pour le Polonais on a le regard
d’une chèvre devant l’affiche
On reçoit sans ciller
les papiers danois
et les suédois
Le fonctionnaire a touché
le pourpre de mon passeport
il le touche comme une bombe»

Tout dans ces vers est parfaitement actuel. Au fond, le monde n’a pas beaucoup changé, sinon le nombre de pays qui est passé de 65 nations reconnues internationalement en 1929 à 197 aujourd’hui. Le nombre a triplé. Cela a en quelque sorte donné plus d’ampleur à cette hiérarchisation discriminatoire des passeports en fonction de la nation à laquelle appartient le porteur. Toute personne ayant voyagé dans les pays développés de la planète connaît cette situation où l’on doit tendre son passeport à un agent de la police des frontières assis derrière une vitre épaisse, position d’où il contrôle en détail le voyageur et son passeport.
Comme en 1929, les hommes dans la diversité de leur nationalité ne sont pas égaux devant ce titre de voyage.
Un traitement privilégié est accordé à une partie de la population du monde du fait de ce simple document. On voit avec suspicion les mouvements transfrontières des Africains et de tous les damnés de la terre ; nous on ne voit guère ceux des Européens et autres citoyens de nations nanties. Ceux-là ont le bon passeport. Une inégalité flagrante à l’échelle de l’humanité entière. Le «Henley Passport Index» compare le pouvoir du passeport des 197 Etats à travers le monde. Le Japon et Singapour tiennent le haut du classement avec 189 pays accessibles avec le simple passeport. L’Allemagne, la Finlande et la Corée du Sud viennent en deuxième position avec 187 pays. La France, l’Espagne, la Suède, le Canada ou la Suisse occupent la troisième place avec 185 pays. Avec un passeport anglais, il est possible d’entrer, sans visa, dans 183 pays de la planète.
A l’inverse, seuls les ressortissants de 81 pays sont autorisés à y entrer sans visa. Comparativement, l’Algérie est à la 89e  place avec seulement 50 pays accessibles sans visa.
Un déséquilibre qui illustre le pouvoir du passeport, cette hiérarchisation infâmante selon le pays considéré. La Somalie, l’Erythrée, le Congo, le Soudan, l’Ethiopie ou le Libéria sont abandonnés dans les profondeurs de cette hiérarchie. Ils subissent un système de délivrance des visas restrictif  et souvent arbitraire.
La société de la mondialisation ne devait-elle pas impliquer la libre circulation des personnes à l’échelle de la planète sans aucune entrave ? Une chimère ! Pour voyager facilement, mieux vaut être Suédois ou Japonais, plutôt qu’Afghan ou Pakistanais. Des passeports sont donc plus puissants que d’autres. Pourtant, il n’existe pas de hiérarchie des peuples pas plus qu’une hiérarchie des cultures. Cependant, il faut bien l’admettre, des peuples sont ostracisés, confinés, marginalisés.  Le passeport, ce document de papier en soi, a érigé une véritable barrière entre les pays du Nord et ceux du Sud que l’on qualifiait dans les années 60 du siècle passé de pays sous-développés. Dire aujourd’hui que ces pays sont «en voie de développement» n’est qu’un euphémisme qui cache mal une dure et affligeante réalité. Depuis plusieurs années le monde assiste à des tentatives plus ou moins heureuses de milliers de jeunes de pays africains ou d’Amérique latine de passer vers l’Europe ou les Etats-Unis. Ils parient leur vie en mer ou à travers des périples dangereux pour ne pas mourir socialement. Chômage, absence de perspectives, misère sociale, mauvaise gestion des ressources nationales, corruption les font fuir leur propre pays. Hélas, l’Algérie n’a pas échappé à ce phénomène de migration sauvage.  Les harragas, ces jeunes qui brûlent les frontières faute de visa, se comptent par milliers. Ceux qui réussissent à passer la Méditerranée n’en sont pas pour autant tirés d’affaire. Ils croupissent dans des camps de rétention ou,  au mieux, se résignent à accepter les travaux les plus rebutants pour survivre.
Une réalité amère qui met bien à mal notre orgueil d’Algériens. L’espace Schengen est une véritable forteresse au cœur du continent européen. Où trouver un ailleurs meilleur que chez soi, sur sa propre terre?

Révolution d’octobre 1917-Révolution de novembre 1954 : un parallèle, deux fiertés
Que dit Maïakovski de son passeport en fin de poème ?

«… Et j’envoie à tous les diables paître tous les «papiers, mais celui-là… je tirerai de mes poches profondes l’attestation d’un vaste viatique, lisez bien, enviez-je suis un citoyen de l’Union soviétique.»
Des vers d’une grande intensité. Chacun de nous, Algériens, aurait bien pu dire à l’instar de Maïakovski, fier de la révolution d’Octobre qui a marqué l’avènement d’un monde nouveau «… Lisez bien, enviez-Je suis citoyen de la République algérienne, Le pays de la grande révolution de Novembre.»
C’est là toute la question. Avons-nous été les dignes héritiers de cette révolution dans sa double dimension éthique et idéologique qui a étonné le monde, qui a sonné le glas de l’empire colonial français ? Dans sa trajectoire, avons-nous su mener avec succès la bataille du développement qui n’aurait que grandi davantage le peuple algérien ? Avons-nous su construire un Etat national fidèle aux valeurs de Novembre ? Car on ne peut construire l’avenir sans faire référence à notre histoire collective, notre mémoire collective, celle qui nous unit et nous rassemble. Nous sommes pétris de notre passé, attachés à des principes pour lesquels se sont battus nos aïeux jusqu’au sacrifice suprême.
Pendant la période coloniale, la société algérienne était unie et solidaire devant l’adversité. Soucieuse de préserver ses valeurs identitaires, elle trouvait au plus profond des traditions ancestrales cet élan et cette ardeur qui la faisaient résister, envers et contre tout, à l’occupant. Un combat qu’elle menait avec courage, mue par l’espoir de voir un jour l’Etat algérien restauré dans sa pleine souveraineté.
Un Etat démocratique dans ses fondements, au service exclusif du peuple, en phase avec les aspirations de la société. Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, ce pacte républicain reste encore à instaurer.
Aujourd’hui, la société algérienne, freinée dans sa vitalité, souffre de toutes les tares et pesanteurs d’un pouvoir d’Etat incapable de s’inscrire dans l’esprit de la glorieuse révolution de Novembre. Le peuple n’a que trop souffert de la corruption, des frustrations, des injustices causées par une gouvernance aléatoire et néfaste, sans omettre les événements sanglants de la décennie noire. Aujourd’hui, la société dans son ensemble veut dépasser ses traumatismes et ses fractures. Elle est en besoin d’une rupture radicale avec les pratiques du passé. Elle est en quête d’un projet national rassembleur, à l’échelle de ses espérances. Elle est en attente de jours meilleurs pour ses enfants. Chaque Algérien rêve de dire, à l’exemple de Maïakovski, avec toute la conviction qui sied, en présentant son passeport vert :
«Lisez bien, Enviez-je suis un citoyen de la République algérienne démocratique et populaire.»
D. K. 

(*) Écrivain, ex-Directeur général de la Fonction publique, Docteur en sciences juridiques, vice-président du Comité de la réforme de l’Etat.

 

Émile Zola : ses arrière-petites-filles accusent…

L’affaire Dreyfus nous revient en force, un livre qui est présenté ici mais aussi le film trés attendu de Polanski, peut-être parce que dans l’état actuel de dissolution des forces organisées chacun se sent soumis à l’arbitraire d’une réaction qui s’arroge tous les droits et on rêve que la justice puisse encore venir de « justes » sans oser le changement de société. mais si l’auteur de ce livre a raison dans cette société là celui qui ose s’élever contre la toute puissance de la réaction est assassiné. (note de Danielle Bleitrach)

GROS PLANPourquoi et comment Zola a-t-il pris la défense du capitaine Dreyfus ? L’auteur de « J’accuse » a-t-il été assassiné ? C’est à ces questions, et à bien d’autres encore, que répond Alain Pagès dans son nouveau livre, « L’Affaire Dreyfus », qui vient d’être publié aux éditions Perrin. À cette occasion, le spécialiste de l’écrivain dreyfusard, ainsi que Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles du célèbre auteur, racontent ce dernier à « L’Orient-Le Jour ».

10/09/2019

Peu d’œuvres, autant que celles d’Émile Zola, ont conservé intacts au fil des années leur puissance évocatoire, leur dimension épique et visionnaire, leur pouvoir de fascination ainsi que leur mystère. Un mystère qui entoure aussi l’auteur lui-même, et notamment sa mort dont Alain Pagès, professeur émérite à l’Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3, et deux descendantes de Zola estiment qu’il s’agissait, en fait, d’un assassinat…Un point sur lequel revient Alain Pagès dans son dernier ouvrage intitulé L’Affaire Dreyfus, qui vient d’être publié aux éditions Perrin, dans la collection Vérités et légendes. « Ce livre réfléchit précisément à l’opposition entre “vérité” et “légende” qui caractérise l’affaire Dreyfus, c’est à-dire à cette recherche de la vérité, accompagnée d’une lutte permanente contre les légendes (les “fake news” de l’époque), qui a marqué le combat que les dreyfusards ont mené pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus », explique l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages portant sur l’histoire du mouvement naturaliste et l’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus. « Mon livre décrit les aspects judiciaires de l’affaire Dreyfus, les circonstances qui ont accompagné l’écriture du J’accuse d’Émile Zola, le rôle des expertises, le poids de l’antisémitisme dans l’idéologie de cette époque », signale encore M. Pagès. Composé d’une série de courts chapitres décrivant « les principaux événements à travers les personnalités qui ont joué un rôle important », cette nouvelle publication se veut également une réflexion sur la façon dont l’affaire Dreyfus a été transposée dans la littérature ou adaptée au cinéma – au moment même où sort sur les écrans un film sur cette affaire signé par Roman Polanski et (évidemment !) intitulé J’accuse. Alain Pagès dirige également, depuis 1988, Les Cahiers naturalistes, une revue littéraire annuelle publiée par la Société littéraire des Amis d’Émile Zola, ainsi que « l’équipe (de recherche) Zola », rattachée à Paris 3 et à l’Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS. « En composant ces numéros, chaque année, je mesure la richesse d’une œuvre qui est à la fois celle d’un romancier et d’un journaliste qui a su être un théoricien de la littérature tout en étant un grand défenseur de la vérité. Et cela depuis son combat en faveur du peintre Édouard Manet, lorsqu’il n’était encore qu’un jeune critique d’art, jusqu’à son combat pour Alfred Dreyfus, dans les dernières années de son existence ». Publiée le 13 janvier 1898 dans le journal L’Aurore afin de dénoncer la machination contre le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison, la lettre ouverte de Zola au président de la République française Félix Faure va bouleverser la France. « Toute la journée, dans Paris, les camelots à la voix éraillée crièrent L’Aurore, coururent avec L’Aurore, en gros paquets sous les bras, distribuèrent L’Aurore aux acheteurs empressés. Le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner », écrira Péguy. Zola dérange ! Une bouffée de haine et de colère envahit la capitale contre « le penseur de la justice et de la vérité », convaincu, à juste titre, que la plume est le seul moyen de rendre justice à cette vérité. Zola ne connaîtra cependant jamais le dénouement de l’affaire Dreyfus puisqu’il meurt, le 29 septembre 1902, asphyxié dans son appartement de la rue de Bruxelles.

Plus d’un siècle après sa mort, Alain Pagès, mais aussi Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles de l’auteur français, cherchent toujours à faire éclater la vérité concernant la mort de l’écrivain qui, selon eux, aurait été assassiné.

L’enquête

Il est bien possible, affirme ainsi M. Pagès, que Zola ait été assassiné en raison de son engagement dans l’affaire Dreyfus. « Il se trouve que j’ai fait une enquête sur les circonstances de la mort de l’écrivain dont les résultats ont été publiés notamment dans un ouvrage collectif dirigé par Jean-Christian Petitfils, publié récemment aux éditions Perrin, sous le titre Les Énigmes de l’histoire de France », indique l’auteur et éminent spécialiste de l’oeuvre de l’écrivain dreyfusard. Et donc, que s’est-il passé ? « Zola est mort le 29 septembre 1902 dans son appartement de la rue de Bruxelles, à Paris. Il revenait de sa maison de campagne de Médan où il avait passé l’été. Au cours de la nuit, il a été asphyxié par des émanations d’oxyde de carbone produites par la cheminée de sa chambre à coucher. L’enquête a montré que le conduit de sa cheminée était bouché. On a conclu à un accident. » Cependant, un quart de siècle plus tard, de nouvelles données ont vu le jour. « Un fumiste du nom d’Henri Buronfosse a déclaré à l’un de ses amis être le responsable de cette mort : profitant de travaux réalisés sur le toit d’une maison voisine, il aurait bouché la cheminée de la chambre à coucher puis l’aurait débouchée peu après, de telle sorte que personne n’a pu le soupçonner. Cette confession tardive peut sembler bizarre. Mais elle est tout à fait plausible. On peut penser qu’elle n’a pas été faite par un esprit dérangé ou par un mythomane », poursuit M. Pagès. Le professeur va encore plus loin en expliquant qu’Henri Buronfosse était membre de la Ligue des patriotes fondée par Déroulède;

il appartenait au service d’ordre de la Ligue et faisait partie de « ces esprits que la passion nationaliste aveuglait et qui haïssaient au plus haut point l’auteur de J’accuse. Il est donc tout à fait vraisemblable qu’un soir de septembre 1902, il ait bouché la cheminée de Zola – “traître et coupable”, à ses yeux, d’avoir porté atteinte à l’honneur de l’armée parce qu’il avait défendu Alfred Dreyfus ». Brigitte Émile-Zola abonde dans le sens de M. Pagès. « Je l’ai appris à 8 ans chez mon grand-père, le docteur Jacques Émile-Zola, fils d’Émile Zola, qui m’a élevée. En 1952, un homme s’est présenté chez mon grand-père pour lui donner une information sur la mort de son père. Il a raconté qu’il avait assisté un ami dans ses derniers instants. Celui-ci s’était confessé à lui en lui expliquant que, lorsqu’il était ouvrier sur un immeuble situé près de celui où habitait Zola, il avait été contacté par les antidreyfusards lui demandant de boucher la cheminée de la chambre de l’écrivain. Il avait été payé pour exécuter ce méfait. Donc Zola a bien été assassiné. Mon grand-père a transmis cette histoire à tous ses amis zoliens et j’ai fait de même toute ma vie. » L’arrière-petite-fille de l’auteur de J’accuse est bien placée pour parler de Zola. Elle a non seulement lu tous ses ouvrages sans exception, même Le Rêve et Le Docteur Pascale, ses tout premiers livres, mais a reçu des mains de son grand-père mourant dans un hôpital les lettres de Zola à Jeanne (maîtresse de Zola), sa mère, et celles à Alexandrine (épouse de Zola). « Il m’a demandé de les publier, mais pas avant le XXIe siècle, et de porter le flambeau à sa place parce qu’il n’était pas satisfait de son fils, mon père, qui n’avait rien fait sur Zola. Une heure après, il est mort dans mes bras », dit-elle.

Ce n’est qu’en 2004 qu’elle publiera avec Alain Pagès Les Lettres à Jeanne et en 2014 celles (Les lettres) à Alexandrine aux éditions Gallimard.

Une place importante dans la conscience littéraire

« Ce sont ces différentes facettes de sa personnalité qui se combinent en janvier 1898, lorsqu’il écrit son fameux J’accuse, dans L’Aurore, pour défendre Alfred Dreyfus », souligne encore M. Pagès. Si Zola occupe encore aujourd’hui une place importante dans la conscience littéraire, c’est parce qu’il a su se trouver au carrefour des grands courants qui ont construit la vie intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle, dans la littérature, dans la peinture et dans le journalisme, estime le professeur. Appelé par les amis d’Émile Zola à lui rendre hommage le jour de ses obsèques, l’écrivain Anatole France déclarera en octobre 1902 : « Il fut un moment de la conscience humaine. » À propos de celui qui a, un jour, déclaré avec courage devant le jury de la Cour d’assises qui l’a condamné en février 1898 : « Un jour, la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur », Alain Pagès conclut que « la France a mis du temps à témoigner à Zola sa reconnaissance, mais elle l’a fait, indéniablement, quand la dépouille de l’écrivain a été inhumée au Panthéon en juin 1908, malgré l’hostilité de la droite nationaliste. Et aujourd’hui, le souvenir de l’auteur de J’accuse reste très vif. Il est souvent évoqué quand il est question de l’engagement des écrivains, de la liberté de la presse ou de la nécessité de la lutte contre l’antisémitisme ». Parallèlement à l’affaire elle-même, M. Pagès met l’accent sur le fait que le journalisme d’investigation, tel qu’illustré par le J’accuse de Zola, est devenu un modèle dominant dans les médias des sociétés démocratiques occidentales, et de ce point de vue, les successeurs de Zola se comptent par dizaines. « On les trouve dans tous les médias modernes qui s’efforcent de débusquer des “affaires” plus ou moins graves pour dénoncer les scandales qui leur sont liés, en espérant obtenir ainsi de l’audience auprès du public. La presse possède aujourd’hui une puissance incomparable à travers les chaînes de médias en continu dont l’écho est immédiatement amplifié par les réseaux sociaux. » Il se pose, toutefois, une question primordiale : « Est-ce que toutes les accusations qui sont lancées sont faites avec le sérieux et la rigueur employés par Zola dans son combat en faveur d’Alfred Dreyfus ? » On peut en douter… Au-delà de l’affaire Dreyfus, Zola, à travers sa vaste fresque aux innombrables volumes, nous fait découvrir les dessous sordides d’une époque qu’il jugeait déraisonnable, où régnaient inhumanité, mensonge, trahison et marchandage. L’auteur de Germinal raconte avec brio cette époque qui fait resurgir dans la mémoire collective la métamorphose sanglante d’une société entraînée dans un tourbillon d’hubris meurtrier de violence et d’injustice. C’est en « défenseur du peuple » qu’il dépeint, d’une plume cinglante, la laide réalité et le cynisme des décideurs de son temps. Et cela dans l’intégralité de son œuvre. Au « pessimisme apparent » qui ne peut, toutefois, éclipser « un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice », pour reprendre les mots d’Anatole France dans son éloge funèbre d’Émile Zola, s’ajoute la vigueur du style de l’écrivain, faisant de chacun de ses écrits une véritable œuvre littéraire, une « prophétie humaine » (dixit le penseur engagé Charles Péguy) qui ne se doit nullement d’imaginer un futur mais, de le représenter comme étant déjà le présent.

Ses théories du courant naturaliste, qui sous-tendent sa série monumentale (en 20 volumes) des Rougon-Macquart, atteindront leur paroxysme dans « le plus grand acte révolutionnaire du siècle » (dixit Jules Guesde), soit le cri de justice que représente J’accuse…

 

Cheikh Hamidou Kane : « L’Afrique n’existe plus, elle a été dépossédée de son espace »

Le titre ne me parait pas totalement recouvrir la richesse de cet interview, dire que l’Afrique n’existe plus c’est à l’image du parcours de Cheikh Hamidou Kane témoignant de ce qu’il s’impose pour devenir un philosophe, un romancier, mais aussi du travail qu’il faut accomplir pour que cette trajectoire l’aide à recréer un continent spolié avec toutes les complicités à cette spoliation. Le cas évoqué d’Houphouet Boigny qui se bat avec les communistes puis est acheté nous permet de voir comment des gens de gauche comme Mitterrand ont favorisé les transitions vers la trahison, il reste beaucoup de choses à aborder dans cette histoire (note de Danielle Bleitrach)

L’auteur sénégalais de « L’Aventure ambiguë », 90 ans, revient sur l’histoire contemporaine du continent, marquée par des questionnements et des tourments identitaires.

Propos recueillis par   Publié le 31 août 2018 à 17h15 – Mis à jour le 31 août 2018 à 17h15

Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais né à Matam en 1928. Son livre « L’Aventure ambiguë » est un des grands classiques de la littérature africaine.
Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais né à Matam en 1928. Son livre « L’Aventure ambiguë » est un des grands classiques de la littérature africaine. ANTOINE TEMPÉ

C’est l’un des paradoxes de Cheikh Hamidou Kane. En cinquante-sept ans de carrière, l’écrivain sénégalais n’a publié que deux romans – L’Aventure ambiguë, en 1961, et Les Gardiens du temple, en 1995 –, devenus des classiques, traduits dans une dizaine de langues et inscrits au programme de nombreuses écoles et universités. Ils relatent le malaise des élites africaines désorientées par la colonisation française. Né en 1928 à Matam, sur les bords du fleuve Sénégal, Cheikh Hamidou Kane a traversé l’histoire contemporaine du continent, marquée par des questionnements et des tourments identitaires.

Dans L’Aventure ambiguë, Samba Diallo, fils de notables peuls élevé dans la plus pure tradition coranique du pays des Diallobé – une nation fictive qui ressemble à s’y méprendre au Fouta Toro, région du nord du Sénégal –, est envoyé à « l’école des Blancs » pour y apprendre « comment on peut vaincre sans avoir raison ». Il sortira ébranlé de cette expérience intérieure d’une grande violence.

La puissance de ce roman philosophique, en partie autobiographique, grand prix littéraire d’Afrique noire en 1962, reste d’actualité. L’Aventure ambiguë est l’ouvrage de référence pour qui continue de s’interroger sur les identités africaines et afrodescendantes percutées par la « rencontre » avec l’Occident. Peut-on lier les cultures africaines au legs colonial et en sortir indemne ? Comment tirer le meilleur de ce choc identitaire ?

Témoin et un acteur privilégié de la marche des anciennes colonies françaises vers l’indépendance, Cheikh Hamidou Kane a été ministre sous Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, puis haut fonctionnaire de l’Unicef dans différentes capitales africaines. Retiré de la vie publique depuis plusieurs décennies, l’écrivain consacre désormais ses journées à la prière, à l’écriture et à « l’éducation morale » de ses petits-enfants.

C’est dans sa villa dakaroise qu’il a reçu Le Monde Afrique. A 90 ans, il a la démarche hésitante, mais son regard sur le monde reste pétillant. Il s’est confié sur son enfance marquée par le racisme, sa fascination pour la culture française, ses rêves panafricanistes et avoue avoir adoré le dernier opus des studios Marvel, Black Panther.

Vous venez de fêter vos 90 ans. Comment vous portez-vous ?

Cheikh Hamidou Kane J’ai les handicaps de mon âge. Mon acuité auditive et visuelle s’est affaiblie. Pour le reste, Dieu merci, je vais bien.

Vous êtes né pendant la colonisation au Sénégal. Comment, enfant, ressentiez-vous la présence du colon français ?

Les colons ont tenté de nous faire admettre que nous étions des êtres inférieurs

Lorsque j’étais enfant, j’ai connu l’humiliation que peuvent ressentir tous ceux qui voulaient accéder au même niveau de connaissance que les Blancs alors même qu’ils avaient en face d’eux des gens qui les méprisaient. Les colons ont tenté de nous faire admettre que nous étions des êtres inférieurs, incapables de faire autant sinon mieux qu’eux. Ils ne s’opposaient pas au fait que des « indigènes » aillent dans leurs écoles, mais ils nourrissaient pour nous des ambitions limitées. Nous étions programmés pour devenir des auxiliaires, pas au-delà ! On pouvait ainsi devenir infirmier, mais pas docteur en médecine.

Vous avez refusé d’obtempérer. Vous vouliez devenir philosophe…

C’était mon choix depuis l’école primaire. Dans l’esprit des enseignants blancs, c’était inconcevable. J’ai dû, tout au long de ma scolarité, me battre. En 1942, j’ai voulu entrer au lycée Faidherbe de Saint-Louis, qui était en principe réservé aux fils de colons. Seuls quelques Africains fortunés pouvaient y envoyer leurs enfants. Ma famille n’était pas nantie. J’ai donc fini à l’Ecole des fils de chefs, qu’on appelait aussi l’école des otages, où étaient envoyés les fils de notables. On nous y apprenait à devenir de parfaits chefs de canton.

Vous êtes l’un des premiers fils de notables religieux à avoir été envoyé à l’école française. Pourquoi votre famille a-t-elle fait ce choix ?

C’est grâce à l’action de l’un de mes ancêtres, Alpha Ciré Diallo, un homme exceptionnel. Alors que le débat entre les pro- et anti-école française faisait rage dans son village, il fut l’un des premiers à avoir compris qu’il n’y avait pas de risque à scolariser ses enfants. A condition, disait-il, de les éduquer soigneusement d’abord dans l’islam et les valeurs peules que sont le sens de l’honneur, la pratique religieuse et la solidarité familiale : « Rewdé Allah, djokude endaam » en peul. Cette double éducation faisait, selon lui, office de protection et d’armure. Ses propres enfants ont fini dans l’armée coloniale, d’autres sont devenus interprètes. Il avait confiance en son héritage culturel. Je suis le produit du combat de cet ancêtre visionnaire.

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A l’école, vous vous faites remarquer…

Nous étions sept « fils de chefs » dans ma promotion. A la fin du cycle d’études, nous devions passer par la ferme agricole et devenir chefs de canton. J’ai refusé d’y aller. Je rêvais toujours du lycée Faidherbe. Furieux, le directeur de l’école a convoqué l’un de mes oncles qui était greffier. Il lui a expliqué sans ménagement et avec un ton méprisant que mes ambitions étaient prétentieuses. Que l’on ne m’avait pas formé pour ça ! Mais j’ai tenu bon. Mon père m’a inscrit au lycée Van Vollenhoven, à Dakar. Mes condisciples africains m’ont désigné pour être leur représentant au conseil de discipline du lycée, composé en majorité de Blancs.

Comment vous êtes-vous retrouvé à la Sorbonne ?

Je rêvais d’être professeur de philosophie, la Sorbonne était donc un objectif. Mais je n’avais pas les moyens d’aller en France. J’ai donc écrit au gouverneur du Sénégal, qui pour la première fois était un Noir antillais, pour obtenir une bourse. Et il me l’a octroyée ! J’ai intégré une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand, puis j’ai étudié la philosophie et le droit à la Sorbonne.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette prestigieuse université ?

J’ai eu confirmation des qualités fondamentales de la civilisation occidentale, occultées jusque-là à mes yeux par la face sombre du colonialisme. Je subodorais ces qualités, mais le comportement brutal des colons au Sénégal m’en faisait douter. Mes condisciples et mes professeurs français étaient d’une grande ouverture d’esprit. Ma foi musulmane s’est aussi nourrie des débats philosophiques de l’époque – l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et la pensée chrétienne de Paul Ricœur.

Paris était aussi au cœur des luttes indépendantistes et des mouvements littéraires comme la négritude. Où vous situiez-vous ?

J’adhérais aux mots d’ordre de Ki-Zerbo : indépendance de l’Afrique, Etats-Unis d’Afrique et socialisme africain

J’ai dû, comme tout étudiant africain à l’époque, militer, prendre position. Les leaders plus populaires étaient les marxistes du Parti africain de l’indépendance, de Majhemout Diop, et les nationalistes regroupés autour de Cheikh Anta Diop. Je n’étais pas partisan du marxisme, incompatible avec ma foi religieuse. J’étais plus sensible aux idées de Cheikh Anta Diop, que je connaissais personnellement, mais son parti était alors peu structuré. C’est finalement Joseph Ki-Zerbo qui m’a séduit. Ce Voltaïque [de Haute-Volta, ancienne appellation du Burkina Faso], catholique, professeur agrégé d’histoire, était très actif dans le mouvement des jeunesses chrétiennes de France. Il a créé le Mouvement de libération nationale. J’adhérais entièrement aux mots d’ordre, qui étaient indépendance de l’Afrique, Etats-Unis d’Afrique et socialisme africain.

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La négritude d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas représentait aussi un courant d’idée puissant, mais vous vous en teniez à distance. Pourquoi ?

J’adhérais à la révolte qu’exprimait ce mouvement. Le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, que j’ai lu à 16 ans, m’a profondément marqué. Cependant j’étais moins convaincu par la position de Senghor, moins radicale dans la dénonciation du mépris de l’homme blanc pour les Noirs.

Dans L’Aventure ambiguë, les habitants du pays des Diallobé craignent que leurs enfants perdent leur identité en allant à l’école des Blancs. Ils se demandent si « ce qu’ils apprendront vaut ce qu’ils oublieront ». Avez-vous aujourd’hui une réponse à cette question fondamentale ?

Je la donne dans mon second roman, Les Gardiens du temple, paru en 1995 mais rédigé dès 1963. Le personnage principal, qui est en quelque sorte Samba Diallo ressuscité, a reçu une solide éducation religieuse musulmane et est enraciné dans les valeurs des Diallobé. Après de brillantes études à l’école française, il devient ingénieur agronome. Il a appris les techniques modernes indispensables pour construire le nouveau pays indépendant. Il a donc réussi à allier sa culture religieuse traditionnelle à ce qu’il a appris au contact de la civilisation occidentale.

Pourtant, l’aventure de Samba Diallo, tiraillé entre sa terre natale et l’Occident, finit mal. Comment interpréter, au plan symbolique, la mort du héros de votre roman ?

Je pressentais que certains pouvaient vouloir imposer leur façon de pratiquer la religion, au besoin par la force

Certains lecteurs ont cru à tort que je voulais, par cette mort, montrer l’impossible conciliation entre nos cultures africaines et la civilisation occidentale, que l’issue ne pouvait être que tragique. Il n’en est rien. J’ai fait mourir Samba Diallo des mains du Fou pour montrer à quel point l’itinéraire des Africains à la rencontre de l’Occident était risqué. Ce parcours peut être contrarié par des extrémismes religieux et culturels. Je pressentais, déjà à l’époque, que certains pouvaient vouloir imposer leur façon de croire et de pratiquer la religion, au besoin par la force. C’est ce que représente le Fou dans L’Aventure ambiguë.

Vous avez vous-même vécu cette aventure pour le moins ambiguë entre l’Afrique et la France. Qu’en avez-vous retiré ?

J’ai survécu à ce périple. J’ai appris que, contrairement à ce que voulait faire croire le colon raciste, les cultures africaines et européennes ont beaucoup de choses en commun. Ma génération et celle de Senghor ont prouvé qu’on pouvait accéder au niveau le plus élevé du savoir des Blancs. Après mes études, je suis revenu sur le continent avec l’espoir d’un monde partagé et équitable. C’est ce qu’exprime le personnage du Chevalier à la dalmatique dans le roman : « Nous les Noirs, nous les Arabes, nous les Asiatiques, c’est un monde qui est possible. Nous devons l’édifier. Il ne faut pas que ce soit un monde imaginé, dirigé par le seul Occident. »

Près de soixante ans après les indépendances, le monde de partage n’a toujours pas surgi…

L’Afrique doit redevenir elle-même en se basant sur les structures antérieures à la colonisation

Il faut poursuivre le travail entamé. Rome n’a pas été construite en un jour ! L’Afrique, comme disait Ki-Zerbo, a été victime d’une dépossession de son espace – ses empires ont été dépecés en une cinquantaine de territoires, au profit des colonisateurs. L’Afrique n’existe plus. Elle a perdu son initiative politique et son identité endogène. A l’école, ce sont les langues du colon qui sont enseignées. La législation, l’organisation sociale et familiale sont calquées sur celles de l’Occident. Il faut donc que l’Afrique redevienne elle-même en se basant sur les structures antérieures à la colonisation.

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Par exemple, la charte du Mandé, élaborée en 1236 dans l’empire du Mali, peut redéfinir notre organisation et nos institutions. Elle régit les relations familiales, prône les valeurs de respect, de solidarité et permet la diversité. Il existait une vraie citoyenneté ouest-africaine dans l’empire du Mali. Les habitants pouvaient circuler d’un endroit à un autre en changeant de patronyme. Un Mandingue qui s’appelle Diarra, une fois chez les Wolofs, prenait le nom de Ndiaye ou Diatta. Cela permettait une coexistence harmonieuse entre les communautés. Nous pouvons reprendre ce modèle, pas besoin de chercher ailleurs.

Le passé glorieux que vous décrivez a disparu. N’est-il pas utopique de vouloir y revenir ?

Je ne préconise pas un retour au passé, mais un recours au passé. Nous devons nous inspirer de l’héritage de nos ancêtres. La réappropriation de notre identité endogène passe par cette démarche.

C’est aussi de la responsabilité des dirigeants africains…

Quel poids peut avoir le continent dans l’économie mondiale s’il est divisé ?

Les jeunes doivent au plus vite s’emparer de ce sujet. Ils doivent se battre pour créer au sud du Sahara un espace géopolitique et économique autonome. Et l’imposer aux dirigeants actuels qui ne comprennent pas que leurs pouvoirs ne sont, comme le disait Senghor quand il luttait contre la balkanisation, « que des joujoux et des sucettes ». Quel poids peut avoir le continent dans l’économie mondiale s’il est divisé, morcelé ? L’Afrique est le continent le plus riche en ressources naturelles dont a besoin l’ensemble de la planète. Comment voulez-vous que nous les défendions et que nous les échangions à leur juste prix si nous le faisons en ordre dispersé ? S’il y avait une autorité commune pour gérer par exemple les ressources pétrolières, l’Afrique aurait plus de poids sur la scène internationale.

Vous avez été plusieurs fois ministre. Pourquoi votre génération n’a pas réussi à créer cette unité africaine ?

Le colonisateur a bien manœuvré. Par exemple, Félix Houphouët-Boigny, fervent opposant au travail forcé avant l’indépendance, représentait une menace pour la France. Il s’était allié aux communistes français au Parlement, où il siégeait comme représentant de la Côte d’Ivoire. Il a commencé à mener un combat qui aurait pu aboutir à une guerre aussi meurtrière qu’en Algérie ou au Vietnam. Les Français l’ont alors retourné en lui promettant la présidence d’une Côte d’Ivoire autonome. Il a reçu les premiers honneurs à Paris en acceptant un strapontin de ministre d’Etat. Puis, en octroyant l’indépendance séparément aux treize territoires membres de l’AOF [Afrique occidentale française] et de l’AEF [Afrique équatoriale française], le colonisateur a fait disparaître des ensembles qui auraient pu servir de base à l’édification des Etats-Unis d’Afrique. Les Africains se sont laissés prendre au piège.

Que vous inspire le climat politique délétère au Sénégal, marqué par une forte contestation du régime du président Macky Sall ?

Malgré les tensions actuelles, il faut savoir reconnaître les mérites de « l’exception sénégalaise ». La coexistence entre l’islam, le christianisme et les autres confessions est harmonieuse. Et c’est grâce à un islam imprégné de valeurs traditionnelles. Le Sénégal jouit d’une culture démocratique ancienne. Depuis Blaise Diagne [premier député élu à la Chambre des députés français en 1914], nous votons. Depuis plus d’un siècle, les Sénégalais savent ce qu’est un parti politique, une élection, le choix des leaders politiques.

Vous écrivez toujours ?

Je travaille à un projet qui me tient à cœur depuis un moment. Je veux retracer l’épopée de l’empire du Mali fondé par Soundjata Keïta. Elle a donné naissance à la charte du Mandé. J’aimerais rappeler cette page d’histoire à la jeunesse africaine et au monde. J’ai réuni autour du projet des artistes comme Youssou Ndour, des intellectuels, des écrivains, des griots traditionnels ressortissants de l’espace de l’ancien empire du Mali. Je veux faire un film d’animation avec des effets spéciaux pour illustrer l’univers mystique de l’empereur Soundjata Keïta. Selon la tradition, il avait des pouvoirs magiques comme le don d’ubiquité. Il pouvait être à plusieurs endroits en même temps. J’ai vu quelques films, dont récemment Black Panther, qui m’ont fait penser que cela était faisable.

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Vous avez aimé Black Panther ?

J’ai adoré l’idée d’un royaume africain puissant avec ses propres paradigmes. La voix de Baaba Maal [chanteur sénégalais] est parfaitement utilisée. Maintenant que je vais mieux, j’espère pouvoir aller au bout de mon projet.

 
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Publié par le septembre 3, 2019 dans Afrique, litterature