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Quel écosystème numérique de confiance demain ?par Sylvain Delaitre

par  communistespopularité : 

Un excellent article de la revue progressiste, illustratif du défi que doivent relever les communistes pour être porteur d’une reconquête industrielle progressiste. C’est une question au coeur de la reconquête du monde du travail, et notamment de la classe ouvrière dans sa diversité, y compris des secteurs des technologies numériques. Sans doute faudrait-il le compléter par un état des lieux des coopérations possibles, hors GAFAM, ce qui pose évidemment la question de nos relations avec la Chine et la Russie.

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En écho à l’article de Serge Abiteboul [1] sur le rôle d’un Palantir dans notre l’écosystème, l’auteur [2] insiste sur l’absolue nécessité de reconstruire une filière industrielle maîtrisée et contrôlée – indépendante des intérêts marchands et protégée des prédateurs – en partant des composants de base, idéalement au niveau plurinational, pour rétablir la confiance dans notre modèle numérique.

Défaillances informatiques

Ce sont les virus informatiques, issus des logiciels de type Le jeu de la vie (1980), qui ont constitué les premiers perturbateurs de notre confiance numérique. Mais ça se limitait alors à l’utilisation de copies frelatées de disquettes informatiques, puis à la visite de sites internet peu recommandables. Cependant, cette vision de la cyber-menace, construite essentiellement autour des virus et autres vers et chevaux de Troie (dont Stuxnet, Frame, WannaCry…) et d’une mauvaise « hygiène » informatique (les comportements humains tels que le fait de répondre à un courriel de source inconnue, cliquer sur une pièce jointe d’un inconnu, télécharger sur des sites non sécurisés…) n’est que la partie émergée de l’iceberg, une vision « superficielle » des risques informatiques.

En effet, depuis les années 2010, avec les rapports du Gouvermment Accountability Office des États-Unis (sorte de Cour de comptes) qui pointaient le fort taux de contrefaçons et de défaillances, y compris dans les composants utilisés dans les industries de défense et de sécurité, et le rapport parlementaire français sous l’autorité d’Olivier Darrason concernant la confiance dans le numérique, il est apparu que le problème cyber n’était pas que « logiciel » mais qu’il s’enracinait aussi dans le matériel. Edward Snowden a confirmé les failles béantes de ce système (portes dérobées, fonctions cachées, mouchards, rapports vers des tiers, etc.). Le scandale Wikileaks a relancé, à juste titre, la polémique. Et aujourd’hui les révélations sur Netflix ou sur Cambridge Analytica entretiennent doutes et interrogations. Il y a une certaine prise de conscience de nos dirigeants, comme l’atteste le début du rapport Villani sur l’intelligence artificielle (mars 2018) qui donne un constat très cru de nos échecs et renoncements dans le domaine de l’écosystème de confiance, et de l’approche industrielle sous-jacente.

Le constat est sévère : abandon de la filière Bull (fin du plan calcul, vers 1976, et d’une filière microprocesseurs [1990-2010]) ; chute et disparition des télécoms en Europe (Alcatel, Lucent, puis Nokia) ; abandon du système d’exploitation souverain ; abandon du cloud souverain (abandonné en France en 2012) ; absence de plate-forme européenne significative…

Est-il trop tard ?

Le débat n’est pas encore tranché, mais la volonté de quelques politiques pour reprendre la main sur une filière industrielle sécurisée des composants informatiques se heurte à l’énormité des investissements à mobiliser pour relancer l’initiative dans ce secteur et à la pression à très court terme des marchés. Financer une filière d’excellence française sur la cybersécurité et la cyberdéfense est bien plus médiatique, et plus économe en capital à investir, mais ce ne sera que château fort construit sur du sable si on ne s’appuie pas sur un écosystème industriel de composants sécurisés et de confiance.

Aujourd’hui, l’équation est simple. Soit on finance quelques chaires académiques spécialisées sur cyber (budget globalement inférieur à n’importe quel budget de com’ d’un grand groupe industriel), et l’on forme à terme 1.000 à 2.000 experts spécialisés du domaine ; mais là on ne traite qu’une partie de la problématique cyber, pas la base du problème : ce n’est pas qu’un problème de longueur de la clé de cryptographie ni de poliorcétique [3]. Soit on mobilise des milliards d’investissements, et ce sur vingt ans, afin de renforcer ce qu’il reste de points d’excellence en Europe sur les composants et les fondeurs (Soitec, STMicroélectronics, UMS, le CEALETI…) – il y a urgence, car ST-Microelectronics, 12ème groupe mondial pour les puces, a jeté l’éponge pour ce qui est des processeurs et se recentre essentiellement sur des composants pour l’Internet des objets. Mais cet effort est de nature politique.

Les États-Unis financent depuis les années 1960 l’écosystème de la Silicon Valley, via la Defense Advanced Research Agency (DARPA) et les autres agences gouvernementales. Les GAMAFI ne se sont pas créés « au fond d’un garage », ils sont subventionnés depuis des décennies. La Chine, depuis quinze ans, a également subventionné son propre écosystème, et aujourd’hui les BATX émergent. L’Europe, elle, n’a jamais eu de plan Calcul. Elle a certes partiellement réussi dans le spatial (le modèle est à bout de souffle) et partiellement en aéronautique (mais les États-Unis font énormément pression sur Airbus). Elle a échoué sur la stratégie de Lisbonne, l’Europe de la connaissance : l’objectif des 3% de PIB qui devaient lui être alloués n’a jamais été tenu. L’industrie européenne n’a toujours pas mené à terme le projet Galileo (un « GPS » indépendant) pourtant lancé en 1998. Si le CERN était en pointe il y a trente ans sur le « réseau des réseaux », Internet voit aujourd’hui sa gouvernance et sa neutralité menacées par les intérêts commerciaux et hégémoniques des États-Unis et de la Chine.

Les tentatives sympathiques d’architectures ou d’outils alternatifs, tels les logiciels libres, sont menacées par les politiques d’acquisitions de nos administrations [4], et les recherches de nouveaux outils de confiance, décentralisés comme les blockchains, se révèlent insuffisantes, et partiellement utilisables (problématiques en termes déploiement d’architecture et de consommation énergétique associée).

Et demain ?

Sous la pression des GAFAM, le modèle marchand est en train de migrer du monde des solutions propriétaires (les OEM – industriel manufacturiers – qui verrouillent encore leurs marchés historiques, les constructeurs d’avions qui structurent, encore, le monde du transport aérien) vers le monde des plate-formistes (mettre en relation des intermédiaires, en cassant la relation captive traditionnelle) et l’écosystème centré sur la donnée (nouveau modèle, où le fabricant du système qui produit la donnée n’est pas propriétaire de cette donnée !).

Les nouveaux maîtres du jeu seront les fournisseurs d’analyses de données (mise en évidence de corrélations), d’outils de visualisation des métadonnées (données complexes, non homogènes, massives, de volume exponentiel, dont la véracité doit être vérifiée), d’outils de prédiction de comportement ou de potentiel de vie, et de modèles numériques associés. Les nouvelles technologies à maîtriser sont :
– les big data analysis, la production d’analyses à base des métadonnées ;
– les architectures connectées (parmi lesquelles l’Internet des objets) et agiles (partiellement ou totalement décentralisées) ;
– la cybersécurité (garantir l’intégrité et la véracité des données, rétablir la confiance) ;
– l’intelligence artificielle (IA ; nous préférons le terme informatique avancée), en fait principalement les outils d’apprentissage informatique profond.

La notion de « propriété de la donnée » étant difficile à définir (tous les composants, sous-systèmes et systèmes en produisent) et dépendant des liens contractuels, c’est donc plutôt la notion d’« accès à la donnée » qui va structurer empiriquement les relations commerciales sur les sujets de « valorisation des données » ; bref, la façon dont on monétise la donnée. (Cette relation est actuellement caricaturale, car pour bénéficier d’une application « gratuite », il faut impérativement « accepter les conditions générales d’utilisation ».)
Les plates-formes de type Palantir se positionnent en force sur le créneau du big data analysis. Elles présentent deux types de risques :
- 1. La captation en premier de la valeur ajoutée (position commerciale dominante) et l’accès en direct à tout type de données. Il serait alors préférable de ne leur fournir que des méta – données, déjà formatées, triées et pré-analysées ou prétraitées.
- 2. Leur porosité vis-à-vis de leurs mandants ou parties prenantes (tiers de non-confiance). Une des alternatives serait d’appliquer en amont des algorithmes d’anonymisation sur les bases de données fournies.
En tant qu’européens, nous sommes dans une position très asymétrique par rapport à ces nouveaux fournisseurs de services numériques, car tous les acteurs sont états-uniens… Le choix revient juste à définir la longueur de la cuiller que l’on va utiliser pour dîner avec le Diable. Mais, sur toutes ces briques techniques de pointe, la question du composant et du matériel associé est incontournable. Les logiciels grand public (systèmes d’exploitation, firmwares, applications bureautiques…) et les algorithmes spécifiques (plus sensibles dans la chaîne de valeur) ne sont jamais hors sol : ils se transforment en séries de macro-instructions qui s’implémentent dans les puces. Tout calcul informatique consiste finalement à commuter des électrons, et à les transférer dans des mémoires (qu’il faut régulièrement alimenter et rafraîchir).
C’est très contraignant pour l’efficacité énergétique de nos algorithmes. Il serait illusoire de progresser sur les sujets IA si on ne s’attache pas à réaliser des composants dédiés optimisés, sinon la consommation de ces circuits intégrés associés va rapidement rencontrer un mur thermique et énergétique. Le CNRS, notamment, développe déjà des composants neuromorphiques, où les réseaux de neurones sont prégravés dans le silicium. De nouvelles architectures à base de systèmes à memistors sont également testées.

Alors, que faire ?

- > 1. Voir loin et se donner une stratégie. Il faut mobiliser massivement les investissements, sur le long terme ; il faut une nouvelle politique fiscale par rapport aux investissements des entreprises (mise sous contrôle et sous exigence de résultats des subventions PCRD, CICE et CIR). Plus généralement, il faut construire une vision globale, qui parte des industriels du composant (microprocesseurs, microcalculateurs, capteurs, senseurs, routeurs, mémoires…), en passant par les créateurs de logiciels et les gestionnaires de plates-formes(pour les services numériques, dont le big data analysis), mais qui s’affranchisse des prédateurs GAFAM et BATX. Enfin, il est nécessaire de reposer des projets industriels en coopération, en partenaires égaux, non affiliés, et définir le statut de l’accès aux données.

- > 2. Commencer par du concret. D’abord, nous avons besoin de démarrer par un plan d’urgence de sauvetage de nos dernières pépites européennes (STMicroelectronics, Soitec…), mais aussi de faire un inventaire de notre écosystème des start-up sur logiciel libre, plates-formes libres et outils (solutions) participatifs. Il faudrait également organiser un « Woodstock » des chercheurs, universitaires, entrepreneurs indépendants, salariés du secteur, citoyens, avec pour thème « comment construire une alternative citoyenne et participative de notre écosystème de l’informatique avancée ? ». Il faut utiliser notre position unique en France dans le domaine des données de santé pour résister à la pression marchande des GAFAM, et en profiter pour développer une filière spécifique sur les dispositifs de santé, garantissant la sécurité de nos données personnelles, autour d’une filière maîtrisée de composants de santé [5].

Voir en ligne : Article de la revue progressistes

[1« Les liaisons dangereuses du renseignement français », Progressistes, n°18.

[2Sylvain Delaitre est ingénieur-chercheur, membre du Conseil supérieur de la réserve militaire et de la CGT Métallurgie.

[3Art d’assiéger, ou de défendre, les places fortes.

[4Nos administrations n’hésitent pas à se fournir auprès de l’états-unien Cisco (routeurs télécoms) et de Microsoft (systèmes d’exploitation et applications bureautiques), obérant leurs marges de manœuvre. Forts de ces exemples, les grands groupes industriels, tel Airbus, passent directement des accords avec Palantir.

[5La CGT de Thales a proposé un projet industriel complet sur ce sujet au CNI et CSF Santé.

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Publié par le juin 19, 2019 dans SOCIETE, THEORIE

 

La tribune : « Si les multinationales payaient leurs impôts, l’Afrique n’aurait besoin d’aucune aide »

 Par James Crisp, Euractiv  |   |  1359  mots
Un fermier cultive la terre au Malawi, l'un des pays les plus pauvres d'Afrique.
Un fermier cultive la terre au Malawi, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. (Crédits : Reuters)
L’évasion fiscale des grandes multinationales coûte jusqu’à 60 milliards de dollars à l’Afrique. Une situation dénoncée par l’activiste Stella Agara, qui estime que l’UE n’en fait pas assez pour lutter contre le phénomène. Un article de notre partenaire Euractiv.

Stella Agara s’est impliquée très tôt dans les questions d’évasion fiscale, en devenant bénévole de la campagne Cancel Debts for Children (Supprimons la dette des enfants). Elle est à présent une des dirigeantes de l’African Youth Trust. Originaire du Kenya, elle travaille aujourd’hui au Malawi et était à Bruxelles lors d’une campagne de sensibilisation européenne.

EURACTIV – Le nouveau projet européen de rapport pays par pays a pour objectif de montrer où les multinationales payent leurs taxes et engrangent leurs bénéfices. Qu’en pensez-vous?

STELLA AGARA – La Commission européenne a bien déclaré qu’il y aurait un rapport pays par pays. Je ne l’appelle pas un rapport « public » pays par pays, parce qu’il est limité aux États membres.

Quid des pays non-européens ? Si ces informations ont pour but de combattre l’évasion fiscale, c’est dans les pays qui en souffrent le plus que ces données seraient le plus utiles. Je ne l’appellerai un rapport public pays par pays que s’il couvrait réellement tous les pays et si tout le monde y avait accès. L’UE fait des efforts, mais ce n’est pas suffisant.

     | Lire : Pourquoi la liste noire européenne des paradis fiscaux risque d’être inopérante

Que pensez-vous de l’idée d’une liste noire des paradis fiscaux ? Les entreprises devraient publier les informations relatives à leurs activités dans ces pays-là.

Il est peu probable que la Suisse ou les Pays-Bas se retrouvent sur cette liste. Nous avons réalisé qu’un très grand nombre d’Européens ne considéraient même pas les Pays-Bas comme un paradis fiscal. J’imagine que les pays qui ne font pas partie de l’UE seront sur la liste et que les États membres seront pris avec des pincettes.

Certaines parties empêcheraient en effet que tous les paradis figurent sur la liste. Au final, il ne s’agit pas de paradis fiscaux, mais de la mise à disposition d’informations utiles au public. C’est pourquoi je défends un vrai rapport public pays par pays, et non cette espèce de club exclusif qui sera utilisé pour maintenir le statu quo et désavantager des millions de personnes.

Lire Les Panama papers poussent l’UE à préparer une liste noire des paradis fiscaux

L’UE verse de l’aide au développement aux pays comme le Kenya…

C’est vrai, un grand volume d’aide au développement est versé aux pays comme le Kenya. Je voudrais cependant rappeler un certain nombre de faits établis par un rapport de l’Union africaine (UA) sous la commission Mbeki.

Le rapport se penche sur les flux financiers illicites au départ de l’Afrique et conclut que le continent perd l’équivalent de trois fois l’aide au développement qu’il reçoit.

Le principal problème est l’évasion fiscale des multinationales, puisque ce phénomène représente 60% de l’argent que l’on perd. La corruption représente entre 12 et 15%. Le reste est avant tout engendré par les mauvaises pratiques commerciales.

C’est pourquoi je pense que nous devons attirer l’attention du monde sur l’évasion fiscale. Certaines pratiques ne sont parfois pas illégales, mais elles sont toujours immorales. Surtout quand des économies qui ont désespérément besoin de ces ressources en sont privées.

Il ne s’agit pas d’un luxe, mais de première nécessité. Certains achètent des yachts, alors que d’autres ne parviennent pas à se nourrir. C’est un niveau d’inégalité qui est inacceptable à notre époque, quel que soit le continent. C’est aussi une question de dignité.

Si l’évasion fiscale était efficacement combattue, il n’y aurait pas besoin d’autant d’aide au développement ?

En réalité, si notre système d’impôts fonctionnait correctement, l’Afrique n’aurait besoin d’aucune aide. Nous pouvons responsabiliser nos gouvernements en ce qui concerne la corruption, c’est déjà ce qui se passe. Après tout, c’est un problème qui existe partout.

L’aide est en outre souvent conditionnelle. Les pays africains sont souvent tenus de dépenser cet argent d’une manière qui plaise au donateur. Les taxes sont le revenu le plus fiable d’un pays, et c’est le seul revenu qui permette aux citoyens de forcer leurs gouvernants à prendre leurs responsabilités.

Pour mettre en place une réaction mondiale, il faut s’en prendre aux multinationales. Il y a-t-il un consensus panafricain sur cette question ?

Non, mais une discussion a été lancée après la publication du rapport de l’UA dont je vous ai parlé. Il faut colmater les nombreuses failles des systèmes africains.

Quelle est votre réaction aux scandales des LuxLeaks et des Panama papers ?

Les Panama papers ne sont qu’une autre manifestation du problème. C’est une démonstration de ce que les égoïstes font quand ils en ont l’occasion. Il est inquiétant de voir un groupe d’avocats conseiller à une entreprise de s’installer dans un autre pays.

L’Ouganda, par exemple, a perdu plus de 350 millions de la société Heritage Oil parce que Mossack Fonseca a convaincu l’entreprise de s’enregistrer à île Maurice. Ce chiffre est plus élevé que le budget santé du pays. Des gens meurent en Ouganda parce qu’il n’y a pas assez de ressources. Je refuse de croire que les gens sont aussi mauvais, qu’ils veulent garder toutes ces ressources pour eux-mêmes et laisser les autres souffrir.

Ce scandale a dévoilé une maladie dont nous devons nous débarrasser. Il est important de souligner que tout le monde ne bénéficie pas de l’évasion fiscale [dans les pays abritant les multinationales], elle ne profite qu’aux très riches.

Nous ne parlons vraiment pas de petites sommes. Ce sont des montants qui auraient un impact colossal sur l’économie kenyane, par exemple, qui pourrait accorder des prêts et investir dans son développement. À l’heure actuelle, l’argent jalousement entassé aux Îles Cayman ne bénéficie qu’aux propriétaires des comptes.

Les Panama papers et les LuxLeaks illustrent bien le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème africain. Après tout, même le Premier ministre islandais et le président de la Commission européenne ont été impliqués.

Tout à fait. Le fait que le Premier ministre britannique bénéficie des avantages des paradis fiscaux montre bien que nos problèmes ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Si l’on regarde les chiffres absolus, cette partie du monde perd plus d’argent que l’Afrique. Il est facile de nous montrer du doigt et de dire que nous sommes corrompus et que nous perdons l’argent de l’aide au développement, alors que le vrai problème est l’évasion fiscale, et que cela ne concerne pas que nous.

 Lire : Juncker se défend devant le Parlement européen

Que pensez-vous du procès des lanceurs d’alerte, qui doit commencer aujourd’hui ? En parle-t-on en Afrique ?

Je défends un système qui protège les lanceurs d’alerte, parce qu’une grande partie des actes dangereux dans nos sociétés se déroulent en secret. Si nous ne fournissons pas un système de protection des personnes qui exposent ces actes, ces dernières continueront d’exister et de se développer.

 Lire : Le procès des lanceurs d’alerte des Luxleaks provoque l’indignation

Si vous pouviez faire passer un message à l’UE à ce sujet, quel serait-il ?

Les injustices fiscales ne bénéficient jamais aux paradis fiscaux ou aux pays que l’on prive de ces ressources.

J’ajouterai qu’ils doivent vraiment réfléchir aux souffrances qui perdurent dans les pays pauvres et en développement à cause de l’évasion fiscale.

Je voudrais qu’ils imaginent à quoi ressemblerait la situation si elle était renversée. Seraient-ils satisfaits de voir certains vivre une vie de luxe pendant qu’ils souffrent ? Je parle de la pauvreté abjecte que l’on voit au Malawi, par exemple. Je voudrais implorer l’UE, et notamment le Conseil des ministres, de s’imaginer dans cette situation et de se demander s’ils veulent réellement continuer comme ça.

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Entretien réalisé par James Crisp, Euractiv.com (traduit par Manon Flausch)

(Article publié le 28 avril 2016)

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>> Retrouvez toutes les actualités et débats qui animent l’Union Européenne sur Euractiv.fr

 

 
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Publié par le juin 18, 2019 dans Economie, INTERNATIONAL

 

Une histoire orale navajo féministe ? La séparation des sexes

En Marges !

L’INTIME EST POLITIQUE – REVUE DE SCIENCES HUMAINES ET D’ARTS

Enceinte à 37 ans, j’ai décidé de profiter du calme tout relatif offert par le congé maternité pour mener à bien un projet éditorial qui me tenait à cœur : écrire un ouvrage qui familiariserait les petits lecteurs avec la spiritualité navajo. Comment susciter l’intérêt chez les plus jeunes pour une culture souvent réduite aux clichés associés aux Indiens des Plaines mis en scène dans les westerns et films d’animation nord-américains (qu’on songe ainsi à la séquence chantée What makes the Red Man Red ? du Peter Pan sorti en salles en 1953) ? En Europe, ces représentations stéréotypées ont perduré grâce au succès des personnages de bandes-dessinées tels que Oumpah Pah créée par René Goscinny et Albert Uderzo, Yakari (André Jobin, Claude de Ribaupierre) ou plus près de nous, Bison Dodu, de la série Les Papooses publiée de 2004 à 2015 chez Casterman.

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Tiger Lily, le Chef Indien et Peter Pan dans le film de 1953. (©Walt Disney Pictures)

Déconstruire des féminités et masculinités nord-amérindiennes fantasmées

Dans ces albums illustrés, les personnages amérindiens portent des peaux de bêtes et habitent dans des tipis. Les femmes sont appelées squaw ; les hommes, belliqueux, chassent le bison. Aucune précision géographique ou temporelle ne permet de contextualiser le récit : les héros sont issus de tribus fictionnelles. Sabine N. Meyer fait remarquer qu’en dépit de la présence dans plusieurs albums de chevaux (introduits par les explorateurs espagnols au seizième siècle), Yakari et ses amis ne rencontrent aucun individu d’extraction européenne1. Les occupations des uns et des autres illustrent une division sexiste du travail. Les hommes participent aux conseils de guerre tandis que les femmes sont chargées des préparatifs alimentaires ou domestiques. D’après Carolyn Reyer, « la littérature populaire et les films ont grandement déformé le rôle des femmes en les représentant comme des esclaves et des bêtes de somme (…) La femme Lakota possédait son propre nom, choisi en accord avec sa personnalité et ses habiletés, elle ne prenait jamais le nom de son père ou de son époux. »2De nombreuses sociétés autochtones nord-américaines sont caractérisées par une organisation matrilinéaire (Hopis, Navajos). Les membres de ces tribus considèrent le mot squaw raciste et sexiste. Son usage aujourd’hui exemplifie l’objectivation et l’érotisation du corps féminin autochtone par les descendants des colons « blancs » ; à travers la vente et le port des tenues Pocahotties durant Halloween, ils continuent d’abâtardir l’héritage culturel nord-amérindien.

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Yakari and the White Buffalo, Longman, 1979, page 5.

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Le 21 septembre 2018, Dallas Hunt, membre de la Swan River First Nation, twittait contre la vente de ce costume.

De 1992 à 2008, une longue bataille législative fait rage en Arizona afin de modifier le nom d’une colline jusqu’alors appelée Squaw Peak. En 2003, peu après son élection comme gouverneur de l’Arizona, Janet Napolitano propose qu’on rebaptise le mont en l’honneur de Lori Piestewa, soldat de la tribu Hopi morte au combat en Irak. L’U.S. Board on Geographic Names ne valide officiellement cette nouvelle désignation qu’en 20083. Pourtant, dès 1858, John Beeson, dénonçait l’usage discriminatoire de ce terme : « La majorité des colons installés dans l’état de l’Oregon étaient originaires du Missouri. Parmi eux, il était coutumier de désigner l’homme amérindien du sobriquet mâle et la femme par le vocable squaw (femelle) si bien qu’à force d’utiliser ces termes, on déshumanisa ces personnes. »4  Le recours au terme squaw est également attribué à des héros mâles amérindiens, une autre façon de contribuer au façonnage de masculinités indigènes stéréotypées. Dans le film Phoenix, Arizona, adaptation cinématographique d’une nouvelle de Sherman Alexie, le personnage Thomas-Builds-the Fire fait remarquer à son ami Victor, un jeune qui arbore toujours une attitude farouche, qu’un grand nombre de Premières Nations, étaient composées de pêcheurs ou d’agriculteurs sédentaires, nullement belliqueux5.

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Au premier plan, Thomas (Evan Adams), Phoenix, Arizona, 1999.

L’image du guerrier indien a été façonnée par plusieurs dispositifs littéraires, cinématographiques ou photographiques tels que Le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826) ou la série de portraits de chefs-indiens d’Edward Curtis (le premier volume de The North American Indiandate de 1907). Avec la fin des guerres indiennes, la multiplication des lignes de chemin de fer transcontinentales émiette encore un peu plus le vaste territoire autrefois occupé par les tribus. Le massacre des Lakotas à Wounded Knee (1890) ou la déportation des familles navajo (« Longue Marche ») entre 1864 et 1866 illustrent la volonté de régler le « problème » indien par une extermination pure et simple. Décimés par les maladies contagieuses transmises par l’homme blanc, parqués dans des réserves éloignées de leurs terres ancestrales, séparés de leurs clans pour être envoyés dans des pensionnats dirigés par des missionnaires, les survivants semblent n’avoir d’autre choix que d’adopter le mode de vie anglo ou disparaître à jamais. C’est donc à travers les écrits savants et intimes des militaires, soldats, médecins, et marchands colonisateurs que nous percevons l’organisation sociale et spirituelle des tribus amérindiennes, une vision tributaire de l’ethnocentrisme plus ou moins marqué des auteurs. Si les tribus se sont acculturées au contact de « l’homme blanc », elles sont aussi parvenues à transmettre de génération en génération leur langue et histoires sacrées. Pourquoi ne pas alors étudier la place de la femme indienne d’après un récit ancestral ?

Un récit des origines où la femme n’est pas née d’une côte masculine.

Dans l’élaboration de Contes Navajo du Grand-Père Benally, il m’a semblé essentiel d’inclure le récit de la Séparation des Sexes, enseigné dans les écoles navajos. J’ai choisi de le faire raconter à ses deux petits-enfants par l’oncle maternel, le fictionnel Grand-Père Benally. L’intrigue de Contes Navajo du Grand-Père Benally respecte ainsi les règles d’énonciation des épisodes fondateurs navajo. Certaines mésaventures d’êtres sacrés (Yei) ne peuvent être évoquées qu’en hiver, d’autres en été. Dans le cas de la séparation des sexes, on ne peut en parler qu’en hiver comme pour les autres récits qui se réfèrent à la vie des Yei dans les mondes inférieurs avant l’émergence du Diné(peuple Navajo) dans le monde scintillant, à l’emplacement de Dinetah, territoire qu’ils occupent aujourd’hui. A la différence de la spiritualité décontextualisée des Yakari, les histoires sacrées transmises par le grand-père maternel à ses petits-enfants, élevés à l’extérieur de la réserve, s’incarnent dans des lieux constitutifs de l’identité culturelle navajo. Lorsqu’il décrit la rencontre entre les Jumeaux Tueurs de Monstre et Femme Araignée, il se trouve près de Spider Rock, promontoire rocheux de près de 229 m situé dans le Canyon de Chelly en Arizona. L’évocation de la séparation des sexes répond aussi aux questionnements identitaires de la petite fille, humiliée par le commentaire d’un garçon navajo qui lui a dit de retourner à l’intérieur du hogan6, aider les autres femmes en cuisine.

La séparation des sexes fait partie d’un groupe d’histoires qui fonde la spiritualité navajo. Première différence avec le récit biblique, les animaux ne sont pas soumis au couple originel dans le but d’assurer leur survie. Deuxième différence, la femme n’a pas été créée à partir d’une partie anatomique masculine ; au contraire, Femme-Changeante façonne les premiers clans Navajos en mélangeant sa peau aux quatre éléments. Troisième différence, l’identité de genre n’a pas à correspondre au sexe biologique7. Le corps humain navajo, indépendamment du sexe de l’individu, possède en lui deux forces : mâle, répartie à gauche, et femelle, répartie à droite. Quatrième différence : les relations sexuelles entre homme et femme, si elles assurent la perpétuation de l’espèce, ont aussi pour vocation de procurer du plaisir. Femme Changeante créa donc « un pénis avec de la turquoise (…) Elle créa ensuite un clitoris en corail qu’elle plaça à l’intérieur du vagin. »8 La dispute qui prélude à l’épisode la séparation des sexes se déroule lorsque Premier Homme retourne de chasse, les bras chargés d’un daim. Première Femme adresse un éloge à son vagin. Premier Homme ne comprend pas : « N’ai-je pas tué le daim dont tu t’es repue ? (…) Est-ce bien ton vagin le grand chasseur qui doit être remercié et pas moi ? » Première Femme ne se laisse pas démonter : « C’est bien joosh le vagin qui chasse. S’il n’existait pas, tu n’aurais pas tué ce daim (…) En vérité, joosh le vagin fait tout le travail dans le village. »9. D’après la notion de transaction économico-sexuelle développée par Paola Tabet, la femme reçoit un bien matériel (le daim) en échange de relations sexuelles. L’acceptation du don implique le consentement de la relation sexuelle10. Pourtant, Première Femme ne l’entend pas ainsi : « Nous pourrions vivre seules (…) Nous, femmes, récoltons ce que nous avons semé. Nous, femmes, vivons de ce que la terre, en retour, nous offre. Nous, femmes, vivons des graines que nous récoltons. »11 L’homme a beau être le chasseur, la femme vit de la Nature, sans jamais l’assujettir. Les velléités d’indépendance de sa compagne insupportent Premier Homme qui propose au reste de la gent masculine de s’installer de l’autre côté de la rivière. La séparation dure quatre années. Les différentes versions orales recensées insistent sur les provocations des femmes qui prennent des poses lascives.12 D’autres les décrivent se masturbant, utilisant cactées, pierres lisses ou muscles de gibiers. Les hommes s’adonnent aussi à l’onanisme au mépris des enseignements des êtres sacrés, à savoir ne jamais réduire l’autre à un moyen de parvenir à ses fins : « Quand ils tuaient une antilope, ils (…) en prélevaient le foie qu’ils perçaient afin d’y introduire leur pénis. »13Les deux groupes se réunissent finalement car la perpétuation de l’espèce est menacée. Si l’ordre semble restauré par cette réconciliation, ce récit des origines est loin de proposer une vision dichotomique de la dispute initiale. L’hybris de Première Femme a suscité le courroux de Premier Homme mais la domination arbitraire qu’elle subissait est condamnée. De même, l’épisode souligne que les femmes sont incapables de s’assumer seules, après l’amenuisement des récoltes, car on leur a toujours interdit de chasser. Par ailleurs, la survie des hommes est assurée par la présence de deux nadleeh, des hommes « efféminés », les seuls à savoir moudre le maïs et cuisiner.

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La séparation des sexes, Juliette Iturralde, parue dans Contes Navajo du grand-père Benally, Goater, 2016.

Choix pédagogiques et éditoriaux.

Pour rendre le récit accessible aux plus jeunes, toute référence à l’onanisme a été supprimée. Les termes anatomiques « vagin » et « pénis » ont été remplacés par l’expression plus neutre « mon corps. » La mention du nadleeh a, elle, été conservée. Néanmoins, mon éditeur, qui a développé un catalogue militant, s’inquiétait de l’interprétation qu’on pourrait donner à la fin du récit, la réunion conjugale semblant être prônée. Nous avons donc décidé d’incorporer, dans l’encadré situé après chaque chapitre afin d’expliciter des notions culturelles, un portrait succinct de quatre personnalités féminines navajo (Lilakai Neil, Annie Wauneka, Lori Arviso Alvord, et Lynda Lovejoy) qui ont montré que les femmes de la tribu n’ont pas à être reléguées dans la sphère domestique. Maureen Trudelle Schwarz a enquêté auprès des femmes de la réserve pour déterminer pourquoi elles ne sont pas davantage présentes dans les domaines sacramentel et politique. Les témoignages recueillis insistent sur la nécessité de se réapproprier « la séparation des sexes. » Ainsi, une certaine EM s’insurge contre l’instrumentalisation patriarcale du récit : « Depuis lors (…) l’homme s’est arrogé le droit de nous dire ‘Vous les femmes, on ne peut pas vous faire confiance. A cause de ce qui s’est passé, vous ne pouvez pas officier comme homme médecine ou chef.’ Mais ce n’est pas vrai ! Les torts étaient partagés des deux côtés. »14 En 2010, on compte 9 élues au Conseil Tribal mais en 2011, le président Joe Shirley décide de réduire drastiquement le nombre de sièges, passant de 88 à 24, et en 2012, il ne reste plus qu’une femme au milieu d’une assemblée majoritairement masculine. Lors de l’élection à la présidence de la Nation Navajo en 2010, Lynda Lovejoy remporte la primaire. Ses opposants établissent une corrélation entre des inondations meurtrières et sa candidature15. Le 2 novembre 2010, l’association des médecine men se fend d’un communiqué qui met en garde la population contre les fléaux qui pourraient s’abattre sur la Nation Navajo si Lovejoy remportait l’élection. Ils s’appuient sur les visions d’Esther Bahe, diagnostiqueuse par lecture de cristal, qui affirme avoir reçu un mauvais présage lors d’une consultation16. Le rôle joué par l’épisode de la séparation des sexes dans l’élection présidentielle navajo de 2010 montre l’importance que relèvent encore les récits sacrés dans les affaires publiques navajo. Mais, la défaite – somme toute relative – de Lynda Lovejoy face à Ben Shelly prouve qu’hommes et femmes de la tribu sont de plus en plus enclins à s’émanciper de l’héritage culpabilisant associé à Première Femme. Désireuses de respecter une prétendue « tradition » ou au contraire de s’émanciper des rôles de subalternes qui leur ont été assignés en dépit de l’organisation matrilinéaire de leur société, les femmes navajo occupent de plus en plus le devant de la scène religieuse, politique, médiatique et culturelle… et tout cela, sans avoir besoin de porter de robes en peaux de daim.

Nausica Zaballos est professeur d’anglais dans le secondaire. Elle a soutenu une thèse sur les Indiens Navajo en 2007 à l’université Paris IV Sorbonne.

 

« La domination au travail est beaucoup plus dure qu’avant »

Oui cela continue et la situation devient toujours plus difficile… Il faut inverser le rapport de forces pour que cela change, cela passe par les luttes, mais aussi par le retour vers les organisations qui se battent avec les salariés, ne cèdent pas comme le CGT et aussi par les élections. Il faut de la cohérence et reconstruire la force des salariés contre un capital de plus en plus inhumain. L’analyse du professeur Christophe desjours (note de danielle bleitrach)

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« Aujourd’hui les gens sont soumis » constate Christophe Dejours pour qui la majorité des travailleurs vivent dans une situation de servitude volontaire. ©BELGAIMAGE

Psychiatre et psychanalyste, Christophe Dejours est professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM, Paris), titulaire de la chaire Psychanalyse-Santé-Travail et directeur de recherche à l’Université Paris V. Auteur d’une œuvre abondante sur le monde du travail et les pathologies associées, il dénonce l’avènement des « gestionnaires » dans les années 1980, qui a, dit-il, eu des effets catastrophiques sur la qualité du travail et les pathologies qui en découlent. « En entreprise, si l’exigence de performance devient insoutenable, le risque d’effondrement collectif existe », prévient-il.

Vous êtes un spécialiste des rapports entre l’homme et le travail. Et notamment de la psychodynamique du travail. De quoi s’agit-il?

C’est une discipline née de la rencontre entre la psychopathologie du travail et l’ergonomie. Elle cherche à comprendre comment les travailleurs parviennent à maintenir intègre leur santé mentale malgré une organisation du travail souvent nuisible… On a ainsi découvert que la normalité est le résultat d’un compromis entre, d’un côté, des contraintes délétères pour le psychisme – qui peuvent conduire à la maladie mentale – et, de l’autre, la construction de stratégies de défense.

Cette conception de l’organisation du travail basée sur la domination, le contrôle, la sanction (donc la peur), est évidemment nuisible pour la santé mentale car le travailleur y perd sa subjectivité, sa créativité, sa maîtrise des moyens, le sens de ce qu’il fait.

Ce qui est néfaste pour le psychisme, c’est la contrainte venant de l’organisation du travail. Et cette contrainte est double. Il y a d’un côté la division technique des tâches qui font l’objet de prescriptions très strictes. Et de l’autre une division politique du travail, à savoir un système de surveillance et de sanctions qui est une nouvelle contrainte.

Depuis Taylor et Ford, l’organisation du travail est essentiellement politique. Taylor compare littéralement l’ouvrier à un chimpanzé qui doit se conduire comme tel. C’est l’obéissance absolue. Cette conception de l’organisation du travail basée sur la domination, le contrôle, la sanction (donc la peur), est évidemment nuisible pour la santé mentale car le travailleur y perd sa subjectivité, sa créativité, sa maîtrise des moyens, le sens de ce qu’il fait. Travailler, c’est bien plus qu’exécuter des tâches. C’est une transformation de soi.

Mais depuis Taylor et Ford, l’organisation du travail a sacrément évolué…

Une nouvelle forme d’organisation du travail apparaît dans les années 1980, celle des gestionnaires. Jusque-là, l’organisation du travail était l’apanage des gens du métier. Les directeurs d’hôpitaux, par exemple, étaient médecins.

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Mais ils ont été remplacés par des gestionnaires qui ne connaissent rien des métiers. Ils réduisent le travail à un ensemble de tâches purement quantifiables et dont la performance est chiffrable. À travers ces dispositifs, ils ont instauré ce que le juriste Alain Supiot appelle la « gouvernance par les nombres« . Celle-ci détruit tout ce qui était vital au travailleur: les règles et valeurs propres de son métier. Cette méthode gestionnaire détruit aussi volontairement toute coopération. Ce qui a pour conséquence une dégradation de la qualité et de l’efficacité.

Ces gestionnaires ont inventé des techniques nuisibles pour la santé psychique. C’est le cas de l’évaluation individualisée des performances qui introduit la compétition entre les travailleurs et détruit la solidarité. C’est le cas aussi de la précarisation de l’emploi: partout des contrats durables sont remplacés par des CDD et l’intérim. Cette précarité qui augmente développe aussi un sentiment de précarisation chez ceux qui ont une position stable: ils comprennent qu’ils sont menacés eux aussi.

Il y a aussi la standardisation des modes opératoires qui facilitent le contrôle quantitatif. Or une infirmière, par exemple, ne peut pas traiter de la même manière deux patients atteints d’une même maladie. Si elle s’y trouve contrainte par la standardisation, son travail perd son sens.

Il y aurait également beaucoup à critiquer sur la prétendue « qualité totale » car dans les faits elle est impossible. Dans le but d’obtenir le graal de la certification, on fait pression sur les travailleurs pour qu’ils mentent dans leurs rapports…

Le tournant gestionnaire a donc des effets catastrophiques sur la qualité du travail. Mais la communication officielle travestit la réalité avec une telle efficacité que cette dégradation est masquée.

Ce qui fait la force incroyable du système, c’est que la majorité des travailleurs vivent dans cette situation de servitude volontaire – et donc de malheur – parce qu’ils y consentent, pensant que c’est la seule bonne façon de faire.

La domination au travail est donc beaucoup plus dure qu’avant. Elle a changé complètement le monde du travail et même toute la société. Pour le dire autrement, les gens sont soumis. En Europe, les contre-pouvoirs, les syndicats, ont fondu. Ce qui fait la force incroyable du système, c’est que la majorité des travailleurs vivent dans cette situation de servitude volontaire – et donc de malheur – parce qu’ils y consentent, pensant que c’est la seule bonne façon de faire. On nous apprend dès l’école primaire que le bien et le vrai, c’est ce qui est scientifiquement quantifiable. Mais c’est faux.

Et donc ce « tournant gestionnaire » comme vous dites génère de nouvelles pathologies?

Oui, les impacts psychopathologiques sont colossaux, jusqu’au suicide sur le lieu de travail. Ca n’existait pas avant. Il y en a même dans le secteur public, y compris à l’Inspection du Travail! Ils existent partout dans le monde et sont en croissance mais ils font l’objet d’une conspiration du silence.

Vue en plein écran

Il est difficile d’expliquer un suicide. La souffrance éthique en est l’une des causes principales. Soumis à ces impératifs d’objectifs, le sujet doit brader la qualité au profit de la quantité. Mais dans de nombreux métiers, brader la qualité, c’est très grave. Pensez au magistrat qui doit juger cinquante affaires en quelques heures alors que sa décision engage la vie des gens. Il en vient à faire le contraire de ce pour quoi il est devenu juge.

Partout, on est rendu à cette situation où il faut concourir à des actes et à une organisation que le sens moral réprouve. Cette souffrance éthique est celle qu’on éprouve à trahir les règles du métier, ses propres collègues et le client. Et finalement on se trahit soi-même. Cette trahison de soi dégénère en haine de soi, ce qui peut déboucher en suicide sur le lieu de travail.

Le suicide représente le stade ultime de la souffrance au travail mais les pathologies liées au travail sont devenues très nombreuses et variées…

De fait. On assiste à l’explosion des pathologies de surcharge. En France, plus de 500. 000 personnes sont indemnisées pour troubles musculo-squelettiques. Mais il y a aussi le burn-out; ou encore le karôshi, « la mort subite par surcharge de travail« . Il s’agit d’une hémorragie cérébrale chez des gens qui n’ont aucun facteur de risque. Ils meurent à 35-45 ans, sur le lieu de travail, le plus souvent par rupture d’anévrisme ou accident vasculaire cérébral. C’est fréquent.

Parallèlement, le dopage s’est considérablement développé. Cocaïne et amphétamines sont utilisées dans de très nombreux métiers, y compris chez les avocats d’affaire, les banquiers, les cadres. Beaucoup ne peuvent tenir qu’en se dopant. Sur les chaînes de montage, des ouvriers sniffent devant tout le monde pour tenir les cadences. Et personne ne dit rien.

On peut se demander si un tel système ne risque pas de s’effondrer – puisqu’il ne fonctionne que par le concours des travailleurs.

N’oublions pas également que comme il n’y a pas d’étanchéité entre travail et non-travail, les souffrances professionnelles ont des conséquences dommageables immédiates sur la vie de famille, les loisirs et même la vie dans la Cité dans la mesure où l’on a tendance à s’y comporter comme au travail: chacun pour soi.

En outre, les stratégies de déni ont un effet de désensibilisation qui conduit à une banalisation de l’injustice: si je nie ma propre souffrance, je ne peux pas reconnaître celle des autres. C’est un retournement sinistre: pour tenir individuellement, on aggrave le malheur social.

Dans ce contexte, on peut se demander si un tel système ne risque pas de s’effondrer – puisqu’il ne fonctionne que par le concours des travailleurs. Les cas d’effondrement moral existent. Durant la guerre du Vietnam, par exemple, des régiments entiers ont dit: « Fini! On n’avance plus!« , quitte à être tués – quand ils ne tuaient pas leurs propres officiers. En entreprise, si l’exigence de performance devient insoutenable, le risque d’effondrement collectif existe aussi.

Vous militez d’autant plus pour une politique émancipatrice du travail…

Il faut passer d’une politique de l’emploi à une politique du travail.

Oui, souffrir au travail n’est pas une fatalité. Le travail peut clairement être un médiateur dans l’accomplissement de soi. Pensez au pilote de chasse ou au reporter: la réalisation de leur mission repose entièrement sur leur génie. C’est le cas aussi pour les métiers, les fonctions où le travailleur contrôle à la fois les moyens et les conditions de sa tâche, voire l’intégralité du processus. Le travail de l’artiste l’illustre fort bien, mais on peut aussi citer les professions libérales.

La coopération est un autre facteur clé. Naguère, dans les services hospitaliers, des réunions hebdomadaires conviaient tout le personnel – y compris les femmes de ménage – à s’exprimer sur la manière d’aider, de traiter les patients. L’émancipation par le travail dépend donc de son organisation. Il faut des collectifs de travail mais aussi une autonomie de penser.

J’ai accompagné des entreprises qui voulaient aller dans ce sens. Les managers ont délaissé les systèmes d’évaluation quantitative pour mettre en avant le travail vivant et la coopération. Eh bien, je peux prouver que ces entreprises ont gagné en productivité, en compétitivité et bien sûr en plaisir à travailler! Et aucune naïveté là-dedans.

Il faut donc passer d’une politique de l’emploi à une politique du travail – si l’on veut, notamment, réduire les coûts croissants de ces pathologies qui atteignent jusqu’à 3% du PIB selon des études internationales. Mais aussi pour réenchanter la vie des travailleurs!

 

L’augmentation des salaires n’a jamais été aussi faible dans le monde depuis dix ans

Comme quoi il y a urgence… « Notre ennemi dans cette élection, c’est l’abstention. Ne pas voter, c’est laisser Macron gagner », a déclaré hier  Fabien Roussel très applaudi. « Imaginez, si les ouvriers allaient voter. »; Il a raison. On ne peut que se féliciter que le parti communiste ait enfin décidé de renouer avec la question sociale, avec les salariés, la classe ouvrière… Reconquérir une population qui s’est sentie totalement abandonnée depuis des années et qui n’a cessé de voir sa condition dégradée malgré l’augmentation de la productivité… cela ne va pas être facile. On a laissé cette question au profit exclusif du sociétal et un fossé s’est creusé. Vingt ans d’errance, ce ne sera pas en un jour que l’on pourra compenser, mais nous avons repris pied dans la réalité, il faut continuer et arrêter de tout subordonner à la politique politicienne, aux accords de sommets. Partout les salariés, la classe ouvrière se réveille et réclame son dû, il y a la nécessité d’un débouché politique qui reste à construire sans manœuvre de coulisses, mais dans la clarté (note de Danielle Bleitrach)

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Marie-Hélène Boulard, ouvrière, femme et communiste : le parti communiste renoue dans sa liste avec la classe ouvrière mais pas seulement c’est toute la France salariée, retraitée, chômeur qui exprime une autre politique.

La France n’échappe pas à cette tendance.

En plein mouvement des « gilets jaunes », voilà une étude qui risque de jeter encore de l’huile sur le feu. Selon l’Organisation international du travail (OIT), depuis dix ans, les salaires augmentent peu voire pas dans tous les pays, malgré la reprise économique et la baisse du chômage. Pour réaliser son étude, l’OIT passe au crible chaque plus de 130 pays et sa conclusion est sans appel cette année.Selon l’Organisation, on est passé de 2,4% de hausse des salaires en 2016, à 1,8% en 2017, soit le taux le plus bas depuis la crise de 2008. Et ça, c’est au niveau mondial ! Quand on regarde les pays développés, c’est encore pire. Les rémunérations ont carrément stagné. La France n’échappe pas à cette tendance, car en 2017, les salaires ont augmenté d’à peine 0,1%.

Plusieurs explications

L’organisation internationale du travail avance plusieurs explications face à cette situation. Parmi elles, il y a le ralentissement de la productivité, mais aussi une concurrence mondiale de plus en plus intense qui réduit les marges des entreprises. En cause aussi, un rapport de force de plus en plus défavorable pour les travailleurs, ils ont moins de pouvoir de négociation qu’avant.

Bien sûr, derrière ces données générales, il y a des secteurs qui s’en sortent mieux que d’autres. En France, par exemple, la plupart des salaires stagnent, mais si vous prenez l’informatique, le digital, où il y a de telles pénuries de main-d’œuvre, là au contraire, les salariés sont plutôt en position de force et les rémunérations augmentent.

Peu d’améliorations attendues

Cela ne va pas nous remonter le moral, mais il ne faut pas s’attendre à des améliorations. L’OIT n’est pas très optimiste pour 2018, la tendance devrait rester la même. L’Organisation met en garde d’ailleurs les dirigeants et les patrons : des salaires qui n’évoluent pas, c’est un obstacle à la croissance économique et à la hausse des niveaux de vie. C’est aussi un élément qui peut gravement affecter la cohésion sociale d’un pays et déclencher des mouvements sociaux. On le voit d’ailleurs, actuellement avec la « gilets jaunes », la question du pouvoir d’achat est très sensible.

En matière de justice sociale, l’OIT souligne aussi les inégalités entre les hommes et les femmes. L’Organisation a tenu à faire un focus particulier sur ce sujet cette année. Là aussi, il y a de quoi avoir le moral plombé, car, en moyenne, les femmes gagnent toujours 20% de moins que les hommes. La France fait un peu mieux que la moyenne des pays développés avec 13% d’écart. Les éléments d’explication sont toujours les mêmes : la maternité qui pénalise les femmes dans leurs carrières, les préjugés et des stéréotypes qui ont la vie dure.

Et puis, c’est terrible, mais l’OIT montre que le niveau de qualification finalement intervient peu. Dans les pays et les secteurs où les femmes sont plus éduquées et plus diplômées que les hommes, et bien, elles restent moins payées. Pour l’OIT, il s’agit là d’une des plus grandes manifestations d’injustice de notre époque… qui n’est pas sans risque sur la cohésion sociale !

 

Ballast : Sartre est mort par Daniel mermet

je pense à lui mais aussi à Bourdieu, des gens qui ont tenté jusqu’au bout de résister même si ce fut avec des fortunes diverses… Une autre conception de l’intellectuel qui eut ses errances mais aussi sa dignité… Memoire d’un temps où les intellectuels étaient autre chose que des médiacrates avec des photos qui le lient à la banlieue rouge. (note de danielle Bleitrach)

Sartre est mort — par Daniel Mermet

Sartre est mort le 15 avril 1980 ; cela fait donc 39 ans, aujourd’hui. C’est un chiffre comme un autre, mais c’est surtout l’occasion, pour nous, de redonner une seconde vie à ce texte écrit par Daniel Mermet, à vif, dans les colonnes du numéro 2 des Cahiers obliques. Un hommage littéraire du fils d’ouvriers au fils de bourgeois, à l’écrivain qui n’a pas trahi, sinon sa classe, et « nous a dit qu’il y a un autre monde mais qu’il est dans celui-ci ». 


Il y a du soleil plein le jardin. Le chat dort sur une chaise blanche. Ce matin, les tulipes sont enfin ouvertes, j’ai eu raison d’arroser hier soir.
Il fait beau.
Un vent très léger fait bouger les journaux.
Jean-Paul Sartre est mort.
Les tulipes sont rouges, certaines sont ouvertes, d’autres pas encore. Ce matin, à six heures et demi à la gare de Mantes, j’ai acheté tous les journaux. Il y avait foule autour du kiosque, tous les gens d’ici vont travailler à Paris.
Je n’ai pas envie de travailler aujourd’hui.
Je sais, c’est dérisoire, un animateur de radio raconte ses états d’âme, c’est comme un clown qui entre à Notre-Dame, mais il y a des jours où on a plus envie de jouer, mettre son faux-nez, jouer de la trompinette. Il y a des jours où on voudrait tout simplement trouver les mots, les mots les plus simples pour dire qu’on est tout simplement ému…

« Et on savait pas que quelque part, quelqu’un s’acharnait à comprendre, à expliquer les raisons de la colère, les raisons de se révolter. »

J’ai appris la nouvelle hier soir, mardi 15 avril. Vers minuit un ami m’a téléphoné. Sartre est mort. Et nous étions muets, nous qui étions sûrs de n’avoir aucun père, aucun repère.
J’ai téléphoné à d’autres amis et d’autres voix m’ont appelé dans la nuit. Et nous avons parlé longtemps, comme nous parlions autrefois, des heures devant un café, à St-Michel, à St-Germain des prés.
Nous qui n’osons plus, même en paroles, refaire le monde qui nous a refait.
Dans la nuit la voix des vieux amis me parvenait d’une ferme en Bretagne, d’une boîte en Provence, et tandis qu’on se parlait dans ce bistrot grand comme la France, à un moment j’imaginais dans la nuit nos lampes de chevet éclairant vaguement nos bibliothèques,
nos maigres signes intérieurs de richesse,
les vieux livres de poches trouées,
les Mains sales, la Nausée,
que nous lisions dans le métro
en tuant (du regard !)
les bourgeois dans le dos…

Et petit à petit ces voix qui se parlaient dans le noir
esquissaient vaguement la photo de la classe. La photo d’une classe.
La nôtre.
Une photo qui représente une banlieue idiote
entre l’usine à gaz et le Canal de l’Ourcq
un lieu où il n’y a pas lieu d’espérer.
On devait avoir huit ans en 1950.
Dans le quartier il y avait des Italiens, des Arméniens, des Arabes, des Juifs, des Espagnols, des Portugais,
et des Français,
et tout autour la pluie, le crachin et l’étrange chaleur
de toute la petite sueur des pauvres
et on ne savait pas du tout ce qu’était un gigot
pas plus qu’un philosophe.
On se cachait derrière les platanes de la route nationale et on attendait que passent une belle bagnole, une grande traction noire, une américaine brillante et on leur lançait des pierres.
On savait même pas que ça s’appelait la haine, ce truc dur comme un caillou, que si tu te casses la gueule ça fait très mal aux genoux.
On avait juste appris la leçon « les pauvres sont des cons ».
Et on savait pas que quelque part, quelqu’un s’acharnait à comprendre, à expliquer les raisons de la colère, les raisons de se révolter.

Image extraite du documentaire Ivry ou l’histoire de la Banlieue rouge

Jean-Paul Sartre est mort.
Il nous ressemblait si peu ce vieux, cet enfant de bourgeois cultivé, cet intellectuel-né, nous qui apprenions à lire dans Le Parisien Libéré, nous qui n’avons jamais réussi à lire aucun de ses livres de philosophie, nous savons, que de tous les grands intellectuels qui se sont comme on disait naguère « engagés » auprès de la classe ouvrière, auprès des damnés de la terre,
Sartre a été le seul à n’avoir pas usurpé
jamais il ne s’est déguisé en nègre ou en ouvrier.
Il n’a pas trahi « ces gens-là »
dont je fus
dont je suis
et pour des milliers, pour des millions de gens aujourd’hui
l’émotion c’est
la mort d’un homme qui n’a pas trahi.
Avec son œil qui dit merde à l’autre
il a dit merde à la connerie
merde à toutes les oppressions, à toutes les pressions
même celles de ses amis
il nous a dit qu’il y a un autre monde mais qu’il est
dans celui-ci
et il nous a appris la contradiction, tout au long de sa vie
il s’est contredit
jusqu’au bout, celui que les vieux cons appellent le philosophe du désespoir a dit les raisons de l’espoir
aujourd’hui

« J’ai ramené des livres à la maison dans un sac à provision des fois qu’on trouve la solution dans ces mots écrits si petit entre deux morceaux de carton. »

En 56 nous avions grandi.
Il fallait s’en sortir à tout prix (c’est si loin la banlieue, Paris).
S’en sortir, devenir n’importe quoi, chaudronnier, dessinateur, avoir une chemise en nylon.
Des types sur le marché vendaient L’Humanité.
La nuit ma mère faisait de la confection.
« C’est pas bien de se dire qu’on est des prolétaires. »
Mon vieux, avec un crayon bleu, entourait les petites annonces dans un journal où il était écrit : « Les chars soviétiques écrasent Budapest ».
Un samedi, par hasard je suis allé à la Bibliothèque municipale. La bibliothécaire était une vieille anarchiste. Elle disait : « Chers petits, vous n’êtes que des peigne-culs, il vous faut apprendre le langage de l’ennemi. » J’ai ramené des livres à la maison dans un sac à provision des fois qu’on trouve la solution dans ces mots écrits si petit entre deux morceaux de carton.
Les Chemins de la liberté c’était vachement coton.
On recopiait des passages sur des pages de cahier qu’on accrochait au mur, au-dessus du cosy-corner1 :
« J’étais un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. » Ça faisait de la peine à ma mère et c’était l’Algérie.
On torturait allègrement, on appelait ça des « événements ». Et tout devenait clair. On envoyait le contingent. Pendant quatre ans, Gérard, Maxime, Jean et mon frère on se disait on va y aller. On avait peur. On en a profité pour apprendre un gros mot : Déserteur.

Place de la République, en sortant de l’école, on balançait des boulons sur la gueule des flics. Jean-Pierre s’est fait ouvrir la tête. Le sang coulait sur son blouson, devant le magasin « À la toile d’avion ».
Nous avons eu 20 ans en 1962.
Nous avons vu les charognes de Charonne.
Et je me fous éperdument de parler comme un ancien combattant.
Nous avions simplement 20 ans
l’année de l’indépendance de l’Algérie
20 ans.
Bien plus tard j’ai lu Paul NizanAden Arabie qui commence avec cette phrase :
« J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Et il y a eu 68. Nous avions fini de grandir et nous nous sommes beaucoup aimés.
Je ne sais pas si vous vous rappelez on avait appelé ça le printemps.
Mes enfants jouaient dans l’herbe à côté du transistor.
Nous avons entendu la voix de Sartre sur un poste périphérique.
Il disait que sa génération avait fait faillite et il nous parlait d’un stupéfiant, d’un enfantin, d’un incroyable espoir.

Mai 1968 | AFP

Sur nos lignes de téléphone nous avons parlé toute la nuit.
Séparés par des milliers de kilomètres, nous avions envie de nous toucher, de nous serrer. Je sais, j’ai l’air de parler de nous, mais nous parlions de lui.
Vers six heures et demi ce matin je suis allé à la gare chercher les journaux. Sur la place du village devant chez moi, des types mal réveillés, des ouvriers, des immigrés attendaient l’autocar qui fait le ramassage pour les usines Renault à Flins. Ils n’étaient pas au courant.
J’ai lu les journaux, vous aussi. Des pages entières sur la mort de Sartre. Des journalistes font leur boulot, certains très bien. Il faut des événements comme ça pour que la France se rappelle Voltaire, Victor Hugo, la Révolution, la Commune et la Résistance.
Et il y a les autres, les asticots, les hyènes, « l’indécrottable cheptel des profiteurs d’abîme » dont parlait Antonin Artaud, les putains pas respectueuses qui écrivent toujours putain avec un P et trois petits points. Mais ceux-là, pas la peine de s’en rappeler, ils sont là tous les jours, vigilants, morts-vivants, les hardis militants de la médiocrité.
Mais trop tard, il y a les mots. Les mots imprimés.
Et nous sommes tous les auteurs, et nous sommes tous les héritiers.

 
 

Une conclusion au bout d’un long temps de réflexion et d’expérience

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ETRE COMMUNISTE ENTRE CETTE ILLYMINATION

Une des conclusions de mes mémoires est que je n’en veux pas à ceux qui dans une période compliquée ont pu errer, croire qu’il fallait adopter telle ou telle voie différente de la mienne, celle de se faire accepter par le capital comme si cela était possible. Ceux-là ont cru de bonne foi qu’il suffisait d’être plus présentables, plus beaux, plus intelligents pour que l’on se rallie à nous, ils ont tout gobé mais n’en ont tiré aucun profit personnel. Nous avons tous été tentés à un moment où à un autre par cette voie. Pire encore tels que nous sommes nous communistes, nous nous sommes sentis coupables de l’échec de l’Union soviétique, nous avons refusé de considérer que cette épopée fantastique est toujours restée dans une rapport de forces défavorable, ce fut un long combat avec un impérialisme qui n’a cessé de dominer. D’immenses victoires ont été remportées dans tous les domaines et la démonstration a été faite que la classe ouvrière, les couches populaires pouvaient inventer un monde nouveau en matière, d’éducation, de santé, d’égalité, de droits humains pour toute la planète. La défaite n’a rien de déshonorant, nous devons simplement en tenir compte pour la bataille telle qu’elle doit être menée aujourd’hui. Il ne s’agit pas de reproduire, il s’agit d »inventer et on ne peut pas le faire sans reconnaitre les vertus et les défauts de ce qui a été accompli.

En revanche j’en veux à ceux qui ont accumulé le malheur sur le malheur en acceptant malgré leur incompétence manifeste des responsabilités qu’ils n’étaient pas en état d’assumer, qui s’y sont accrochés, s’y accrochent encore et ce pour leur seul confort personnel, parce que cela leur permettait d’utiliser jusqu’à la trame le produit de sacrifices de milliers de gens prêts à donner eux leur vie pour leurs idées. Ils ont tout vendu au propre comme au figuré pour s’assurer une vie aisée, des voyages, aussi bien qu’un petit prestige, pour des broutilles quand l’on considère la monstruosité de ce qu’est le capital, le cancer sur nos vies. Ces gens-là ont en général associé à leurs reniements une hypocrisie sans limite, ils ont massacré des individus, ils ont censuré, diffamé tout en prétendant représenter l’humanisme et la vertu par rapport à ceux dont ils brisaient la vie. Ceux-là n’ont cessé de nous culpabiliser, de conforter les idées de la classe domionante et encore aujourd’hui ils prétendent nous ligoter avec leurs pensées courtes et nocives, intéressées, toxiques.

Ils n’ont cessé de nous marginaliser, de nous faire douter de nous, ils ont refusé que nous comprenions un monde en train de bouger et où nos idées ont pris une nouvelle vie, ils veulent continuer à nous asphyxier, le parti est pour eux une agence de voyage de luxe dont les militants ne sauront rien , des adhésions aux pires diktats européens pour avoir le fric de leurs plaisirs. Ils nous ont coupé de tous les lieux de l’innovation autant que de la lutte, de l’entreprise au monde en train de se transformer.

Comme je suis seule ou presque je peux dire ce que personne n’ose encore révéler de la plus grande tartufferie dont nous avons été les victimes.

Ceux-là l’histoire les jugera et les méprisera autant que ce que je puis le faire. Ils ne sont pas nombreux mais il faut s’en débarrasser pour avancer parce que ce sont des pourris de chez pourri.

Je ne suis pas inquiète, je pense qu’il reste de nombreux atouts aux communistes et j’adhère pleinement au choix inauguré au 38 eme COngrès de revenir sur le devant de la scène tel que nous sommes tels que nous avons toujours été, cette masse de dévouement , d’oubli de soi et cette capacité à nous ancrer dans la classe ouvrière, les classes populaires, le monde de la création, de représenter la révolution et sa capacité d’émancipation, pas la violence, celle-ci est la contre-révolution, il faut savoir l’affronter mais pour imposer la paix

Il y a trois hypothèses concernant ce qui n’a jamais été réellement discuté analyse, la nature de l’échec et de la contrerévolution subie, soit c’est l’idée même du communisme qui est liberticide alors là il ne reste plus qu’à aller à droite ou à la social-démocratie. Mais comme l’expérience prouve que à partir du moment où on accepte cette dérive elle ne s’arrête pas à la social démocratie, elle a toute chance faute de résoudre les problèmes qu’elle engendre de n’avoir pour issue que le fascisme. La seconde possibilité est de penser que nous avons été trahis, c’est vrai mais une telle idée seule conduit au gauchisme groupusculaire, donc je pense personnellement qu’il faut la conserver mais la mettre en regard de l’essentiel à savoir la manière dont nous n’avons pas su adopter une stratégie (pas une tactique élmectorale), une stratégie qui aille vers un véritable dépassement, pas celui qui ie la nécessité de l’abolition comme certains qui parlent du communisme pour éviter la question de l’appropriation de la finance et de la gestion des grands moyens de production, avec des buts nouveaux.

Nous avons donc beaucoup de travail et c’est la seule chose qui assure la vie jusqu’au bout, nous n’existons que par et pour les autres, tout le reste nous confronte à notre insignifiance.

Danielle Bleitrach

Je vous propose si vous ne l’avez pas lu de ce texte de marianne qui pourrait être le manifeste de ce blog.

https://histoireetsociete.wordpress.com/2019/04/01/point-sur-la-situation-internationaleintervention-de-marianne-dunlop/#respond

ET CETTE REALITE… L’UN ET L’aUTRE EGALEMENT VRAIS

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