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Le colonialisme et la révolution : quand Fanon rencontre Bourdieu

 

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En ce jour anniversaire de la mort de Pierre Bourdieu, le 23 janvier 2002, nous publions le troisième volet des « conversations avec Bourdieu » du sociologue marxiste Michael Burawoy. Après avoir fait dialoguer Bourdieu avec Marx puis avec Gramsci, Burawoy confronte les œuvres du sociologue et de l’auteur des Damnés de la terre, autour notamment du colonialisme et de la révolution algérienne. 

 

« Mais je voulais surtout sortir de la spéculation – à l’époque, les livres de Franz Fanon, notamment Les damnés de la terre, étaient à la mode et ils me paraissaient à la fois faux et dangereux » (Pierre Bourdieu, « Fieldwork in philosophy », in Choses dites, 1987, p. 17).

« Ce que Fanon dit ne correspond à rien. Il est même dangereux de faire croire aux Algériens ce qu’il leur dit. Cela les conduirait à une utopie. Et je pense que ces personnes [Sartre et Fanon] ont leur part de responsabilité dans ce que l’Algérie est devenue, parce qu’ils ont raconté des histoires aux Algériens, qui ne connaissaient souvent pas mieux leur pays que les Français qui en parlaient. C’est pourquoi les Algériens ont continué à avoir une vision illusoire, utopique et irréaliste de l’Algérie (…). Du fait de cette irresponsabilité, les textes de Fanon et de Sartre ont quelque chose de terrifiant. Il fallait être mégalomane pour se croire autorisés à dire de telles absurdités » (Pierre Bourdieu, An interview with James Le Sueur, Uncivil War (2001:282).

 La position de Bourdieu vis-à-vis du marxisme devient de plus en plus hostile à mesure que l’on passe de Marx à Gramsci puis à Fanon. Bourdieu est disposé à reconnaître la perspicacité de Karl Marx et de nombreuses idées du premier rencontrent effectivement un écho dans les écrits du second. Comme je l’ai suggéré dans un texte précédent, la théorie bourdieusienne de la domination culturelle peut être conçue comme une extension de l’économie politique de Marx, des biens économiques aux biens symboliques. Même si Bourdieu cherche à se distinguer de Gramsci, son homologue dans la tradition marxiste, il marque néanmoins, comme à reculons, un certain respect envers Gramsci, en le retournant contre lui-même.

S’agissant de Frantz Fanon, Bourdieu ne prend plus de gants (comme le montrent les citations ci-dessous, issues de deux entretiens) ; je n’ai trouvé aucune autre remarque explicite à propos de Fanon dans l’œuvre de Bourdieu. Mais comme dans le cas d’autres marxistes, dès lors que l’on accorde un droit de réponse à Fanon, on constate aussi bien des parallèles remarquables que de flagrantes divergences. L’hostilité de Bourdieu à l’égard de Fanon – il n’y a aucune preuve que Fanon ait connu Bourdieu – est peut-être d’autant plus profonde que leurs vies en Algérie se sont chevauchées. Ils appartenaient toutefois à des mondes différents : l’un était un observateur scientifique venu de la métropole et compatissant à la détresse des colonisés, cherchant à leur redonner une dignité en reconnaissant leurs traditions distinctives ; l’autre un psychanalyste Martiniquais formé en France, s’occupant directement des victimes de violence des deux côtés du fossé colonial. L’un était rattaché à l’université et s’aventurait dans des communautés considérées comme des objets de recherche tandis que l’autre travaillait dans un hôpital psychiatrique avant de s’engager dans le mouvement de libération nationale (FLN).

Néanmoins, cette hostilité est surprenante étant donné la similarité de leurs analyses du colonialisme et de ses effets, en particulier celle que l’on trouve chez Fanon dans Les Damnés de la terre et celle de Bourdieu dans les textes relativement peu connus écrits lorsqu’il se trouvait en Algérie ou au cours de la période directement postérieure : Sociologie de l’Algérie (1958), Travail et travailleurs en Algérie, écrit avec Alain Darbel, Jean-Pierre Rivet et Claude Seibel, 1963), Le déracinement (écrit avec Abdelmalek Sayad, 1964). Bien entendu, les deux auteurs inscrivent leurs écrits dans des cadres théoriques distincts – théorie de la modernisation d’un côté, marxisme tiers-mondiste de l’autre – qui renvoient à des divergences importantes, mais cela n’explique sans doute pas l’animosité de Bourdieu à l’égard de Fanon, en particulier parce qu’il y a dans sa théorie de la modernisation davantage qu’un simple parfum de marxisme.

Il s’agit donc chercher dans une autre direction si l’on veut comprendre le mépris de Bourdieu pour Fanon, à savoir du côté de leurs positions dans le champ politique et intellectuel français. Bourdieu et Fanon ne se situaient pas seulement de deux côtés différents de la ligne de couleur au sein du champ politique algérien déchiré par la guerre mais, d’une manière au moins aussi décisive, ils occupaient des places opposées au sein du champ politique français, différent mais connecté au premier. Lorsque Bourdieu revient en France, il intègre un monde intellectuel très différent, celui de la métropole et non de la colonie, où malgré sa sympathie pour les colonisés il se positionne en opposition au tiers-mondisme, associé à Sartre et à d’autres, et exprimé avec le plus d’éclat dans les écrits de Fanon. Il faut se garder d’oublier que la question algérienne a créé une quasi-guerre civile en France, les positions allant de la défense fervente de la révolution anticoloniale jusqu’au soutien intransigeant au régime colonial – les deux extrêmes étant organisés militairement, y compris sur le territoire français. Bourdieu a oscillé et hésité entre les deux, mais il n’a en aucun cas pris le parti de Fanon et Sartre.

Il est significatif, dès lors, qu’avec son immersion dans le champ politique français Bourdieu ait rompu avec ses propres écrits « révolutionnaires » sur l’Algérie, pour offrir une interprétation complètement différente de la société algérienne. Ses travaux les plus connus sur l’Algérie ne sont pas les plus précoces mais les traités hautement théorisés que sont Esquisse pour une théorie de la pratique (1972) et Le Sens pratique (1980). Fondés sur la construction d’une Kabylie rurale intemporelle[1] – une mythologie anthropologique s’il en fut –, c’est dans ces deux ouvrages que Bourdieu développe les concepts de capital symbolique, d’habitus, de doxa et de méconnaissance, qui seront ensuite utilisés pour décrire la France à travers un prisme fonctionnaliste. C’est dans cette façon d’utiliser les formes élémentaires d’une vie sociale kabyle fabriquée en tant que pièces maîtresses pour comprendre le capitalisme avancé, que s’exprime la virtuosité de Bourdieu (et, pourrait-on dire, ses limites).

La violence physique est, ainsi, reléguée à la colonie tandis que la violence symbolique est associée par Bourdieu à la métropole mais, ironiquement, à travers l’extrapolation d’une société kabyle autochtone, harmonieuse et autoreproductrice. Reste que, curieusement, l’analyse bourdieusienne de la France manifeste des ressemblances troublantes avec le premier grand ouvrage de Fanon, Peaux noires, masques blancs (1952), qui décrit la violence symbolique de l’ordre racial français. Mais là où Fanon insiste sur la psychanalyse de l’oppression intériorisée dans le contexte de cet ordre racial, Bourdieu entreprend une socio-analyse de la distinction telle qu’elle se manifeste extérieurement, fondée sur la psychologie fine de l’habitus. D’une manière aussi importante, il faut noter leurs trajectoires inverses : Fanon va de la violence symbolique à la révolution sociale, alors que Bourdieu prend la direction opposée, de la révolution sociale à la violence symbolique.

C’est dans cette voie que je vais élaborer la réponse qu’aurait pu faire Fanon aux violentes attaques de Bourdieu. Je commencerai par évoquer leurs biographies convergentes – de la marge au centre pour revenir à la marge – et, à partir de là, j’explorerai leurs analyses parallèles du colonialisme, en montrant comment elles s’inscrivent dans des théories différentes. Je comparerai enfin leurs trajectoires contraires, entre le pessimisme critique vis-à-vis de la violence symbolique en France et l’optimisme révolutionnaire face à la violence coloniale en Algérie.

 

Des biographies convergentes : de la marge au centre, du centre à la marge

Bourdieu et Fanon se sont tous deux trouvés en Algérie au même moment, en l’occurrence durant la période des luttes intenses pour la libération nationale (1954-1962). Bourdieu arrive en Algérie en 1955 dans le cadre de son service militaire, après quoi il a été absorbé par le destin du peuple algérien. Il y reste après son service, occupant une position à l’université d’Alger, passe de la philosophie à l’ethnologie et la sociologie, se plonge dans la recherche sur toutes les facettes de la vie des colonisés. Faisant incursion dans des zones de guerre avec ses assistants de recherche, il devient un chroniqueur et un témoin de l’assujettissement colonial et des luttes en cours. En 1960, sa présence devient intenable politiquement et il quitte alors l’Algérie pour la France, où il entreprend une carrière illustre de sociologue, marquée de manière indélébile par ses expériences algériennes.

Fanon arrive en Algérie en 1953, deux ans avant Bourdieu, de France où il venait d’achever un cursus en médecine et psychiatrie. Il est nommé directeur de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville et, à travers ses patients, il fait indirectement l’expérience des traumatismes de la violence coloniale. Il en conclut que la psychiatrie ne saurait constituer une solution à la souffrance et s’engage dès lors dans la lutte de libération, menant à son expulsion d’Algérie en 1956. Il va à Tunis où il continue son travail psychiatrique, et ensuite à Accra où il devient ambassadeur itinérant du FLN (le Front algérien de libération nationale) en Afrique du Nord et de l’Ouest. Il meurt d’une leucémie en 1961, peu avant l’indépendance algérienne mais après avoir achevé Les Damnés de la terre, qui deviendra la bible des mouvements de libération dans le monde entier.

Pour des raisons différentes, Bourdieu et Fanon étaient particulièrement bien armés pour développer des interprétations originales de leurs expériences algériennes. Ils avaient tous deux fait l’expérience inconfortable d’un parcours partant de la marge pour arriver centre. Bourdieu a grandi dans un petit village du Béarn, où son père, de métayer, était devenu employé de poste. Ce n’est qu’en raison de sa brillante réussite et du soutien de ses enseignants que Bourdieu est parvenu à accéder à l’Ecole normale supérieure. Fanon a été élevé en Martinique dans une famille créole où dominaient des aspirations de classe moyenne, avant d’intégrer les Forces françaises libres en 1943. Il a servi en Afrique du nord, étant le témoin de l’oppression coloniale sous une forme qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant, puis dans l’est de la France où il a découvert la signification du racisme de la métropole. Il revient en France en 1946 pour mener des études de médecine à Lyon.

Bourdieu et Fanon ont tous deux fait l’expérience amère de la marginalisation en France : l’une fondée sur la classe, que Bourdieu décrit dans Esquisse pour une auto-analyse, et l’autre fondée sur la race, analysée par Fanon dans Peaux noires, masques blancs. L’un comme l’autre étaient ainsi bien disposés pour se montrer horrifiés par les abominations du colonialisme, bien que leur race et leurs tendances politiques les aient amenés à occuper des positions différentes au sein de l’ordre colonial.

La transition du centre à la périphérie, de la France à l’Algérie, a impliqué une réorientation complète des schèmes de compréhension qu’ils avaient incorporés au cours de leurs cursus scolaires en France. Ils ont tous deux convergé vers une sociologie du colonialisme : Bourdieu à partir de la philosophie, qui se trouvait beaucoup trop éloigné de ce qu’il observait en Algérie, et Fanon à partir de la psychiatrie, qui se montrait incapable d’intégrer les dimensions structurelles de la domination coloniale. Leurs analyses du colonialisme s’avèrent extrêmement similaires.

 

Sept thèses sur le colonialisme : convergence entre Bourdieu et Fanon

Malgré leurs trajectoires convergentes de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, on pourrait s’attendre à ce que Bourdieu le normalien français ait proposé une interprétation de la condition coloniale opposée à celle de Fanon le psychiatre martiniquais, en raison de leurs positions et dispositions divergentes. Une telle anticipation se trouve renforcée si l’on prend en compte les attaques postérieures de Bourdieu contre les écrits de Fanon, les qualifiant de « spéculatifs », « irresponsables » et « dangereux ». Il est donc d’autant plus surprenant de constater des parallèles frappants dans leurs analyses de la domination coloniale, des luttes anticoloniales et de l’abolition du colonialisme. Pour le prouver, je me fonderai sur deux textes, tous deux écrits en 1961, un an avant l’indépendance de l’Algérie – l’article « Révolution dans la révolution » de Bourdieu, et Les Damnés de la terre de Fanon.

 

  1. Le colonialisme est un système de domination qui repose sur la violence. Fanon le rappelle ici, à sa manière, familière et évocatrice :

« Leur première confrontation s’est déroulée sous le signe de la violence et leur cohabitation – plus précisément l’exploitation du colonisés par le colon – s’est poursuivie à grand renfort de baïonnettes et de canons » (Fanon, 1961, p. 40).

Bourdieu est aussi clair :

« La guerre fait éclater en pleine lumière le fondement réel de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la caste dominante tient en tutelle la caste dominée » (Bourdieu, 1961, p. 126).

Bourdieu évite le concept de race et se montre réticent à l’utiliser non seulement dans son analyse du colonialisme mais aussi pour la société française où il préfère de loin déployer le concept de classe en tant que concept critique.

 

  1. La situation coloniale consiste fondamentalement dans la séparation des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Dans les termes de Fanon, le colonialisme obéit au principe d’« exclusion réciproque », n’admettant aucun compromis.

« La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s’opposent, mais non au service d’une unité supérieure. Régies par une logique purement aristotélicienne, elles obéissent au principe d’exclusion réciproque : il n’y a pas de conciliation possible, l’un des termes est de trop » (Fanon, 1961, p. 42).

Bourdieu continue à employer le terme de « caste » pour mieux saisir le caractère structurel du colonialisme, mais ce faisant il manque la dimension vécue de la race, qui demeure centrale dans les écrits de Fanon.

« Bref, emporté par sa logique interne, le système colonial tend à développer toutes les conséquences impliquées dans son fondement même et à révéler son vrai visage – la séparation complète des castes sociales » (Bourdieu, 1961, p. 126).

 

  1. Le colonialisme déshumanise le colonisé, et doit pour cela être renversé. Dans leur description de la domination coloniale, leurs analyses de l’expérience subjective du colonialisme se font écho. Fanon écrit ainsi :

« [Le colonialisme] déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. […] [Le colonisé] sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher ».

D’une manière similaire, Bourdieu écrit que le « respect » et la « dignité » sont les premières revendications des dominés parce qu’ils ont fait l’expérience du colonialisme en tant qu’ « humiliation » ou « aliénation » (p. 127). Faisant écho à Fanon, il écrit :

« La situation coloniale crée le « méprisable » en même temps que le mépris, mais elle crée aussi la révolte contre le mépris ; ainsi la tension qui déchire la société dans son ensemble ne peut que s’accroître » (1961, p. ???).

 

  1. Le colonialisme utilise sa domination pour déposséder la paysannerie de sa terre. Tant Fanon que Bourdieu se concentrent sur la destruction de la paysannerie à travers l’expropriation de la terre, fondement même de son existence. Fanon écrit :

« Pour le peuple colonisé la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. » (Fanon, 1961, p. 47)

Voici la caractérisation parallèle de la centralité de la terre que l’on trouve chez Bourdieu :

« Le paysan ne peut exister que enraciné dans la terre, dans la terre qui l’a vu naître, qu’il a hérité de ses parents et à laquelle il est attaché par ses coutumes et ses souvenirs. Une fois qu’il a été déraciné, il y a des chances qu’il cesse d’exister en tant que paysan, que la passion instinctive et irrationnelle qui le liait à son existence paysanne prenne fin. » (Bourdieu, 1961, p. 172 dans l’édition en anglais).

Alors que la terre est centrale chez les deux auteurs, l’analyse de Bourdieu et Sayad dans Le déracinement est plus riche. Ils étudient les camps de réfugiés créés pendant la guerre d’Algérie, résultant des déplacements forcés censés protéger les colonisés du mouvement de libération nationale, mais visant clairement à les évacuer des aires rurales.

 

  1. L’ordre colonial ne peut être renversé qu’à travers une révolution. Fanon insiste ici sur l’importance de la violence, de la violence absolue. L’ordre tient par le moyen de la violence et, par conséquent, il doit être renversé par la violence. Fanon le dit ainsi :

« Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue. » (1961, p. 41)

Si chez Bourdieu l’idée d’un système de castes implique peut-être un ordre plus harmonieux que l’ordre racial de Fanon, il n’a pas de doutes sur le fait que le système colonial sème sa propre destruction, un « grand bouleversement » dans laquelle « la masse paysanne (…) s’est trouvée entraînée dans le tourbillon de la violence qui abolit les vestiges mêmes du passé » (2008 [1961], p. 136-137). Seule la révolution peut mettre fin au colonialisme.

« C’est que le système colonial, en tant que tel, ne saurait être détruit que par une mise en question radicale. Toutes les mutations sont soumises ici à la loi du tout ou rien. Ce fait se trouve porté au niveau de la conscience, au moins confusément, aussi bien chez les membres de la société dominante que chez les membres de la société dominée. (…) Aussi faut-il admettre que la première et la seule mise en question radicale du système est celle que le système lui-même a engendrée, à savoir la révolution contre les principes qui le fondent. » (Bourdieu, 1961, p. 28)

 

  1. La révolution anti-coloniale transforme la conscience, liquidant toutes les formes de localisme pour construire une solidarité nationale. Pour Fanon, la violence a un effet cathartique et unificateur.

« La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. (…) La violence dans sa pratique est totalisante, nationale. De ce fait, elle comporte dans son intimité la liquidation du régionalisme et du tribalisme. (…) Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. (Fanon, 1961, p. 90)

D’après Bourdieu, la guerre dissout la « fausse sollicitude ». Les tentatives de conciliation et toutes les formes de concession sont autant de tactiques du dominant pour garder le pouvoir : « […] les trucs et les truquages se dénoncent d’eux-mêmes. La guerre favorise la prise de conscience » (1961, p. 30). La répression et la guerre mènent à une spirale d’hostilités, creusant un fossé entre deux camps. La guerre devient un agent culturel, qui dissout la résignation, remplaçant le refus symbolique de la domination coloniale (par exemple avec le port insistant du voile), ce que Bourdieu nomme le traditionalisme traditionnel, par des demandes agressives de droit aux aides sociales et à l’éducation. La fierté, dit-il, remplace la honte.

« Le sentiment de se trouver engagé dans une aventure commune, de subir un sort commun, de partager les mêmes aspirations et les mêmes idéaux, d’affronter les mêmes adversaires, a élargi et approfondi le sentiment de solidarité entre tous les Algériens en même temps qu’il lui donnait un contenu nouveau, la notion de fraternité perdant toute coloration ethnique ou religieuse pour devenir synonyme de fraternité nationale. » (Bourdieu, 1961, p. 34)

Voici donc la « révolution dans la révolution », autrement dit la transformation révolutionnaire de la conscience, la substitution d’une solidarité résolue à une déférence chargée de ressentiment. En quoi cette révolution dans la révolution est-elle différente de la conception de Fanon de la lutte de libération nationale[2] ?

 

  1. La révolution anti-coloniale conduit soit au socialisme soit à la barbarie. Fanon distingue deux chemins en dehors du colonialisme : soit la libération nationale, fondée sur une révolution paysanne menant à une participation démocratique socialiste, soit une voie nationale bourgeoise, qui conduira à une dégradation progressive de l’ordre politique et mènera à la dictature et à la répression.

« La direction bourgeoise des pays sous-développés confine la conscience nationale dans un formalisme stérilisant. Seul l’engagement massif des hommes et des femmes dans des tâches éclairées et fécondes donne contenu et densité à une conscience. (…) Autrement, c’est l’anarchie, la répression, le surgissement des partis tribalisés, du fédéralisme, etc. » (Fanon, 1961, p. 193)

Bourdieu aussi découvre une bifurcation sur le chemin post-colonial, non pas la lutte de Fanon pour le socialisme ou la dictature, mais une indétermination quant au résultat immédiat : le socialisme ou le chaos.

« Une société aussi radicalement bouleversée imposera que l’on sache inventer des solutions révolutionnaires et mobiliser ces masses arrachées à leurs disciplines et à leur univers traditionnels, jetées dans un monde chaotique et désenchanté, en leur proposant un art de vivre nouveau, qui soit fondé non plus sur la soumission indiscutée aux règles coutumières et aux valeurs livrées par la tradition ancestrale, mais sur la participation active à une œuvre commune, à savoir, avant tout, l’édification d’un ordre social harmonieux et le développement d’une économie moderne capable d’assurer un emploi et un niveau de vie décent pour tous. L’Algérie contient des forces explosives telles qu’il se pourrait qu’il ne reste que le choix entre le chaos et une forme originale de socialisme qui devra être pensée pour répondre aux nécessités de la situation actuelle. » (Bourdieu, 1961, p. 40)[3]

Les deux pensent le socialisme possible, mais pour Fanon il s’agit d’un projet historique de long terme, tandis que pour Bourdieu il s’agit d’un événement spontané.

Les deux critiques du colonialisme convergent à un degré surprenant dans leur caractérisation du colonialisme et sur son issue. Si Fanon était « spéculatif », « dangereux » et « irresponsable », alors Bourdieu ne l’était pas moins. La principale différence, on peut le supposer, est que Fanon n’a pas vécu assez longtemps pour changer d’avis. Pourtant, en approfondissant la recherche, nous pouvons voir que leurs compréhensions communes sont ancrées dans des cadres théorico-politiques différents – l’une constituant une dissidence au sein de la théorie de la modernisation, et l’autre une dissidence au sein du marxisme.

 

Bourdieu : entre tradition et modernité

Il est peut-être étonnant de placer Bourdieu dans le camp de la théorie de la modernisation, notamment en raison de son intérêt pour la domination coloniale. Cependant, on peut faire le parallèle avec les mondes manichéens de la solidarité mécanique et organique de Durkheim. D’un côté, Bourdieu construit un ordre harmonieux auto-reproduit à travers des rituels régissant l’échange de dons et le cycle de la vie, ainsi que la reproduction inconsciente de la domination masculine telle qu’elle est exprimée dans la division de la maison kabyle. Cet ordre, non affecté par le colonialisme, est dominé par une conscience collective forte. Cette rédemption romantique d’une culture traditionnelle a été défendue par Bourdieu et ses disciples comme une inversion du mépris colonial pour la culture de ses sujets. Paul Silverstein (2004) la considère comme une nostalgie structurelle qui peut être une arme dans la lutte anti-coloniale[4]. Plus étrange, c’est dans le cadre de cette vision de la société « traditionnelle » que Bourdieu développe plusieurs de ses concepts – habitus, domination symbolique, méconnaissance – pour analyser la société française.

L’Algérie moderne était très différente de cet ordre harmonieux. Elle était assaillie par le colonialisme qui avait créé une classe ouvrière stable, mais potentiellement révolutionnaire, un sous-prolétariat déboussolé, et une paysannerie dépossédée. Ici, nous retrouvons les formes anormales de division du travail de Durkheim qui génèrent la désorganisation et le conflit. D’un côté, il y a une division forcée du travail, l’imposition de conditions inégales aux colonisés, les privant d’opportunités d’ascension sociale, et menant effectivement aux luttes anti-coloniales. De l’autre, il y a la division anomique du travail, exprimée dans la confusion de ceux qui se trouvent prisonniers entre deux mondes opposés – dans ce que Bourdieu appellera plus tard l’« habitus clivé » – produisant des explosions de comportements irrationnels et messianiques.

« Les transformations de l’univers économique et social déterminent un désarroi profond (qu’expriment le roman de langue française et la littérature orale d’inspiration populaire) dans toutes les classes de la société algérienne et, en particulier, chez les petits-bourgeois (e. g. les fonctionnaires des bureaucraties publiques et privées et les enseignants), exposés aux conflits qu’entraînent l’affaiblissement des systèmes de sanction traditionnels et la dualité des règles de vie, sans cesse affrontés à des alternatives éthiques et, partant, contraints de porter au niveau de la conscience les prémices implicites ou les modèles inconscients de leur tradition, donc voués à vivre comme une double vie intérieure et à balancer sans cesse entre l’identification anxieuse et le négativisme révolté » (Bourdieu, 1958, p. 134-135).

Ces idées de décalage culturel, d’adaptation incomplète à la modernité, de piège entre l’ancien et le nouveau, sont au cœur de la théorie de la modernisation des années 1960 de Clifford Geertz, Alex Inkeles et Edward Shils, sans mentionner les variables de configuration de Talcott Parsons[5]. Pour expliquer le sort des soi-disant « nouvelles nations » et les obstacles à la « modernité », ces auteurs ont tous invoqué le lourd poids de la tradition et des liens primaires (parenté, tribu, religion). Bourdieu n’offre guère plus de preuves que les autres à l’appui de ses affirmations sur cet état d’anomie[6].

Plus originale est la manière dont Bourdieu adapte au contexte de l’Algérie coloniale L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber. En s’appuyant sur la philosophie du temps de Husserl, Bourdieu affirme que la modernité est une orientation vers un futur planifié rationnellement, tandis que la tradition est enfermée dans la répétition des mêmes schémas. Il place la modernité du côté de la classe ouvrière algérienne, qui en raison de sa stabilité dispose d’une capacité à penser rationnellement et à imaginer des alternatives futures, tandis que la paysannerie reste figée dans le présent éternel, dans ce qu’il appelle le traditionalisme traditionnel. Le « sous-prolétariat » urbain instable, marginal, semi-employé ou sous-employé, et le prolétariat rural déplacé de ses terres vers des camps de repeuplement, vivent au jour le jour. Ils manifestent un traditionalisme du désespoir, orienté sur l’ici et maintenant, mais conscient des alternatives futures qui leur ont été niées.

Curieusement, ceci mène Bourdieu, via la notion durkheimienne d’anomie, vers la position marxiste orthodoxe sur la classe ouvrière algérienne : elle est révolutionnaire parce qu’elle est enracinée dans l’emploi stable – contrairement à la paysannerie déracinée ou au sous-prolétariat urbain qui explosent dans une révolte spontanée et inconsciente :

D’un côté, la révolte du sentiment, expression incertaine et incohérente, de l’autre le radicalisme révolutionnaire, issu de la considération systématique de la réalité, deux attitudes qui correspondent à deux types de conditions matérielles d’existence : d’une part les sous-prolétaires des villes et les paysans déracinés dont l’existence n’est que fatalité et arbitraire, de l’autre, les travailleurs permanents du secteur moderne, pourvus du minimum de sécurité et des assurances qui autorisent la mise en perspective des aspirations et des opinion. La désorganisation de la conduite quotidienne interdit la formation de ce système de projets et de prévisions rationnels sont la conscience révolutionnaire est un aspect (Bourdieu, 1977, p. 80).

Les déracinés peuvent être une « force pour la révolution », mais non pas une « force révolutionnaire », qui défende et organise consciemment la transformation de la société. Cette possibilité est réservée à la classe ouvrière :

« A ceux qui ont le « privilège » de faire l’objet d’une exploitation permanente et « rationnelle » et de bénéficier des avantages corrélatifs, appartient aussi le privilège d’une véritable conscience révolutionnaire : cette visée réaliste de l’avenir n’est en effet accessible qu’à ceux qui ont les moyens d’affronter le présent et d’y chercher un commencement d’exécution de leurs espérances, au lieu de s’abandonner à la démission résignée ou à l’impatience magique de ceux qui sont trop écrasés par le présent pour pouvoir viser autre chose qu’un futur utopique, négation immédiate et magique du présent » (Bourdieu, 1977, p. 81).

Quel contraste avec la classe ouvrière française décrite dans La Distinction ou les Méditations pascaliennes, qui agit par nécessité, est symboliquement dominée, méconnaît ses conditions d’existence. Bourdieu, qui n’est pas du genre à se laisser perturber par des contradictions, n’a jamais expliqué cette incohérence évidente. Quelle est la source de cette différence ? Est-ce qu’elle a pour fondement les structures politiques des deux pays – les effets de la violence symbolique plutôt que coloniale – ou est-ce qu’elle repose sur les positions de Bourdieu dans le champ politico-intellectuel des deux pays ? Une comparaison avec Fanon éclairera ces deux possibilités.

 

Fanon : entre capitalisme et socialisme

Si Bourdieu analyse l’Algérie avec les catégories manichéennes de modernité et de tradition, Fanon voit l’Algérie à travers le prisme du capitalisme et du socialisme. Si Bourdieu analyse l’Algérie à partir du point de vue d’un passé romantique, Fanon voit l’Algérie dans la perspective d’un futur romantique. Ils se rejoignent sur le terrain du présent.

Pour Fanon, le colonialisme était un espace de luttes. L’indépendance nationale est une lutte contre le pouvoir colonial, la guerre de mouvement de Gramsci menée avec violence, mais elle est aussi une lutte contre la postcolonialité, une guerre de position au sein des colonisés entre, d’un côté, ceux qui suivent la bourgeoisie nationale qui se bat pour remplacer les colonisateurs et, de l’autre, les militants du mouvement de libération nationale qui se battent également pour transformer la structure de classe.[7] La guerre de position pour l’avenir coexiste difficilement avec la guerre de mouvement anti-coloniale, mais si la première est remplacée par la seconde et le dénouement du colonialisme est laissé à lui-même, le socialisme démocratique ne sera jamais victorieux. Telle est la conception de Fanon.

Non seulement Bourdieu n’est pas parvenu à séparer les deux moments de la révolution anti-coloniale, mais il n’a pas accordé assez d’attention à l’idée que la classe puisse être une force politique. Fanon, à nouveau en suivant Gramsci, a examiné le rapport de forces entre les classes dans le camp de la bourgeoisie nationale réformiste et dans le camp du mouvement de libération nationale révolutionnaire. Au cœur de la bourgeoisie nationale on trouve les commerçants, les marchands et les petits capitalistes, avec leurs intellectuels recrutés chez les enseignants, les fonctionnaires, les avocats, les infirmières et d’autres professions libérales. La bourgeoisie nationale a aussi eu le soutien de la classe ouvrière, certes réduite, que Fanon considérait comme privilégiée et parasitaire. C’est ici que Bourdieu et Fanon divergent radicalement : la stabilité relative de la classe ouvrière impliquait pour Bourdieu un potentiel révolutionnaire, alors que pour Fanon cela était synonyme de réformisme[8]. Comme le montre l’exemple de l’Afrique du Sud, en réalité, la situation est bien plus complexe : différentes fractions de la classe ouvrière deviennent révolutionnaires à différents moments.

Pour Fanon, la lutte révolutionnaire reposait sur la paysannerie dépossédée parce qu’elle n’avait rien à perdre. Bourdieu considérait que c’était d’une « stupidité prétentieuse » (Le Sueur, 2001, p. 284). La paysannerie était « submergée par la guerre, les camps de concentration et par les déportations de masse ». Il était donc complètement idiot selon lui d’affirmer qu’elle était révolutionnaire. Bourdieu a essayé de corriger cela dans le livre écrit avec Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, qui traitait de la crise des déplacés. Fanon n’était pas aussi ignorant que Bourdieu le prétendait, étant donné qu’il avait fait sa propre recherche de terrain chez les Kabyles (Macey, 2000, 234-236). Il pensait que leur propension instinctive à la rébellion venait précisément de l’expropriation de leur terre, que Bourdieu avait lui-même considéré être la source de « millénarisme révolutionnaire et d’utopie magique  »  (Algérie 60, p. 91, Editions de minuit, 1977)

Ce qui les différencie d’une manière plus fondamentale apparaît avec l’étape suivante du raisonnement de Fanon. Pour que la paysannerie s’affirme comme force révolutionnaire, son énergie éruptive devait être disciplinée par des intellectuels. Il y en aurait en abondance, des radicaux rejetés des villes pour avoir mis en lumière la vénalité des élites indigènes. S’opposant à la voie bourgeoise, ils rejoignent la paysannerie pour forger un mouvement révolutionnaire. Pour Bourdieu, l’idée d’une symbiose entre les intellectuels et la paysannerie est un fantasme d’intellectuel qui, non seulement ne peut pas marcher, mais est également dangereux et irresponsable. Il s’agit de quelque chose de très différent de la position de Bourdieu lui-même, intellectuel engagé soutenant les colonisés, mais à une distance qu’il juge saine et objective.

Quoi qu’il en soit, Fanon poursuit son analyse du rapport de forces entre les classes. Il y a deux projets rivalisant pour obtenir le soutien des classes colonisées : la voie de la bourgeoisie nationale centrée autour de la bourgeoisie locale et la classe ouvrière ; et le mouvement de libération nationale centré autour de la paysannerie rejoignant – et rejointe par – les intellectuels radicaux. Fanon se demande lequel de ces deux projets parviendra à obtenir le soutien des classes indécises : les chefs traditionnels dans les campagnes qui sont réformistes par nature, et forment un écran pour les colonisateurs, mais qui ont aussi des comptes à rendre à leur peuple toujours plus militant ; et le lumpenprolétariat urbain, récemment déraciné de ses villages, groupe volatile facilement manipulable par les chefs qui leur garantissent de minces concessions. Les colonisateurs jouent leur propre rôle en façonnant l’équilibre entre ces deux tendances, et quand ils voient que les choses tournent en leur défaveur, ils mettent tout leur poids en faveur la bourgeoisie nationale, moins menaçante.

L’analyse de l’avenir, si étrangère à la sociologie tournée vers le passé de Bourdieu, se prolonge avec des anticipations pessimistes mais prophétiques de la part de Fanon. Si la bourgeoisie nationale réussissait à s’approprier la direction de la lutte anti-coloniale,et parvenait au pouvoir, elle ne serait pas capable de construire une réelle hégémonie, qui demanderait des ressources qu’elle ne possède pas. Elle deviendrait une bourgeoisie dominée – dominée par la bourgeoisie internationale – , uniquement capable d’imiter cette dernière et de devenir une classe parasitaire, cherchant à compenser son arriération par une consommation ostentatoire et le retour au tribalisme et au racisme.

« Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe. » (Fanon, 1961, p. 150)

La bourgeoisie nationale commence par copier les institutions occidentales – constitutions politiques et manifestations extérieures de son économie – mais la démocratie pluripartite dégénère en un régime de parti unique, puis en une dictature d’un seul homme. Fanon a exprimé d’une manière saisissante ce qui allait se passer en Afrique postcoloniale. Ce n’était pas de la spéculation vide. C’est ainsi que les choses se sont passées.

En peignant un tablea aussi désespérant de la voie nationale-bourgeoise, Fanon espère nous convaincre que la seule voie progressiste est la libération nationale, autrement dit la transformation révolutionnaire de la structure de classe.

Mais dans quelle mesure est-elle réalisable ? Même si les forces révolutionnaires conquéraient l’hégémonie, pourraient-ils mettre en œuvre le socialisme démocratique ? Sans même parler des héritages de la colonisation qui ne peuvent être balayés d’un revers de main – argument de Bourdieu et d’autres –, qu’en est-il des forces internationales ? Fanon considère, d’une manière assez optimiste, que l’Afrique postcoloniale peut insister et imposer des réparations au capitalisme occidental parce que ce dernier a besoin des marchés africains, non seulement de ses ressources naturelles mais également de son marché de consommation. Si Fanon fait preuve de naïveté quant aux possibilités du socialisme démocratique, cette naïveté s’enracine dans un désespoir lucide à l’égard des écueils de la bourgeoisie nationale.

Bourdieu comme Fanon ont une fascination pour la paysannerie, et mettent en œuvre cette fascination dans une analyse critique des sociétés contemporaines. Bourdieu crée une anthropologie romantique de la paysannerie algérienne, qui deviendra la base de son analyse fonctionnaliste de la domination symbolique dans la société française. Fanon présente la paysannerie comme une classe révolutionnaire rendant possible le socialisme démocratique, et le fait de manière à mettre en lumière la dégénérescence de l’Afrique postcoloniale si elle suit la voie de la bourgeoisie nationale.

 

Entre optimisme révolutionnaire et pessimisme critique

La conversation entre Fanon et Bourdieu montre comment les influences théoriques circulent entre les colonies et les métropoles, et plus spécifiquement l’influence des premières sur les secondes. Ce ne sont pas des exemples isolés. Certains des grand intellectuels français ont été façonnés par leurs expériences en Afrique coloniale – Foucault a passé deux années d’étude en Tunisie, Derrida et Camus ont grandi en Algérie – et la question algérienne marque encore fortement la vie intellectuelle française, même 50 ans après l’indépendance.

La conversation entre Fanon et Bourdieu devient ainsi plus intéressante si l’on s’intéresse à ce qui a précédé et à ce qui a suivi l’expérience algérienne, et que l’on examine les effets théoriques de leurs trajectoires personnelles entre la colonie et la métropole. On constate alors une convergence frappante et inattendue dans leurs conceptions de la société française, en particulier si on la replace dans le cadre de la colonisation. La notion même de violence symbolique, au centre des travaux de Bourdieu sur la France, implique de la distinguer de la violence physique du colonialisme, notamment dans la colonie de peuplement qu’était l’Algérie. La violence symbolique se réalise par le biais de l’habitus, l’introjection cumulative de la structure sociale dans la psychè humaine et l’inscription de la structure sociale dans le corps même.

Les parallèles avec Fanon sont troublants. Peau noire, masques blancs, écrit portant sur l’expérience par Fanon du racisme en métropole, déploie une compréhension psychanalytique des dynamiques internes de la domination raciale, dans laquelle le (ou la) colonisé-e  intériorise la structure sociale et lutte pour trouver sa place dans cette structure. Cela implique de tout faire pour avoir des liaisons sexuelles inter-raciales, et des efforts démesurés pour être le parfait français ou la parfaite française. Mais cela n’aboutit qu’à renforcer leur infériorité. Il ne s’agit pas de la violence physique de la colonisation, mais bien de la violence symbolique, plus profonde, inhérente à la domination raciale métropolitaine. Pour Fanon, de même que pour Bourdieu donc, il n’y a tout simplement aucune réponse efficace à la violence symbolique. Tous deux parviennent à un pessimisme critique concernant la France, qui tranche d’une manière si saisissante avec l’optimisme révolutionnaire qui les caractérise lorsqu’il s’agit de l’Algérie.

Les parallèles deviennent encore plus intrigants si l’on considère le grand livre de Bourdieu sur la domination symbolique, La Distinction. Ici, les classes dominantes sont dotées de capital culturel, certaines plus que d’autres, et les classes dominées en sont privées. Les classes moyennes (la petite bourgeoisie) sont les grandes prétendantes : elles aspirent à la culture légitime, et adoptent une attitude hyper-conformiste afin de rivaliser avec les classes auxquelles elles n’appartiennent pas. Le petit bourgeois est en effet un bourgeois « qui vit petitement » :

« Son hexis corporelle même, où s’exprime toute sa relation objective au monde social, est d’un homme qui doit se faire petit pour passer par la porte étroite qui donne accès à la bourgeoisie : à force d’être strict et sobre, discret et sévère, dans sa manière de s’habiller, mais aussi de parler – ce langage hypercorrect par excès de vigilance et de prudence –, dans ses gestes et dans tout son maintien, il manque toujours un peu de carrure, d’ampleur, de largeur et de largesse » (Bourdieu, 1979, p. 390)

Le mépris de Bourdieu pour la petite bourgeoisie qui cherche à être admise dans un monde inaccessible s’avère étrangement homologue du mépris de Fanon envers les Noirs qui cherchent à entrer dans la société blanche, en se rendant moins noirs. Bien qu’il ne le dise jamais d’une manière explicite, Fanon ne parle pas de la classe ouvrière, mais des membres de la classe moyenne noire qui, comme lui, émigrent en France pour exercer telle ou telle professions libérale. Tout se passe comme si leurs propres histoires d’exclusion, gravées dans leurs psychés, faisaient de l’un (Bourdieu) un petit-bourgeois qui se déteste, et de l’autre (Fanon), un Noir qui se déteste. Cela expliquerait également la hargne avec laquelle il dénonce la bourgeoisie nationale colonisée, qui ne fait qu’imiter la bourgeoisie occidentale.

Il y a, cependant, une profonde asymétrie entre les trajectoires de ces deux intellectuels. Fanon est d’abord, en France, un pessimiste critique, puis devient un optimiste révolutionnaire en Algérie en se fondant sur une conception radicale et romantique de la paysannerie. Bourdieu est d’abord, en Algérie, un optimiste révolutionnaire, puis devient un pessimiste critique, en France, en s’appuyant sur une conception conservatrice de la paysannerie. Chacun réagit à ses expériences précédentes. Fanon laisse derrière lui la violence symbolique du racisme en France avant de participer à la catharsis révolutionnaire contre la violence coloniale. De même, Bourdieu s’empresse d’abandonner son équivoque optimisme révolutionnaire, et dès son retour en France, rejette le marxisme tiers-mondiste en adoptant un pessimisme critique fondé sur une nouvelle forme de violence, la violence symbolique. Vers la fin de sa vie, il rompt avec son pessimisme critique en rejoignant la classe ouvrière calomniée, s’attaquant à l’ordre symbolique associé au néolibéralisme, et forgeant de nouveaux liens avec des intellectuels africains. Un retour du refoulé mais sans garantie théorique.

 

Traduit par Juan Sebastian Carbonell, Yohann Douet et Ugo Palheta.

 

Notes

[1] Pour un important ensemble de textes sur les contradictions et les paradoxes des écrits algériens, voir Jane Goodman et Paul Silverstein (2009), en particulier le chapitre écrit par Fanny Colonna, qui critique Bourdieu pour son travail de terrain faiblement fondé empiriquement, qui manque les réalités de la vie quotidienne, et pour l’affirmation selon laquelle les Kabyles méconnaissaient ce dont ils étaient capables.

[2] Bourdieu (1998) écrit sur la difficulté de transformer l’habitus, ce qui impliquerait toutes sortes de réapprentissages corporels. Fanon dit la même chose, à savoir que l’intériorisation de l’oppression est si profonde que le colonisé peut se transformer uniquement à travers la violence.

[3] Dans ses écrits avec Sayad en 1964, Bourdieu analyse les possibilités du socialisme, dans des termes similaires à ceux de Durkheim et Mauss. Ils émettent un doute sur la réalisation d’un socialisme auto-organisé et décentralisé, basé sur l’organisation paysanne autonome de fermes abandonnées par les colons, de la même manière qu’ils expriment leurs craintes quant à la possibilité d’un socialisme autoritaire et centralisé impose par en haut. Comme Fanon, ils espèrent une direction éducatrice, répondant aux besoins de la base. Néanmoins, ils retombent aisément sur le legs de la tradition culturelle pour expliquer la régression économique et politique.

[4] Nous retrouvons cette vision dans le premier écrit de Bourdieu (1958), une description de seconde main des cultures des différents groupes ethniques, et ensuite dans les travaux explicitement théoriques écrits en France, notamment dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972).

[5] Bourdieu essaye de marquer ses distances avec un des théoriciens de la modernisation de l’époque – Daniel Lerner (1958) – en critiquant sa caractérisation psychologique de la modernité comme reconnaissance de l’autre, expression de l’empathie et une rationalité librement choisie. Comme les attitudes face au monde, la « tradition » ou la « modernité », ne sont pas librement choisies, dit Bourdieu, mais sont le produit de conditions matérielles spécifiques, du conflit entre des civilisations inégales sous le colonialisme (Bourdieu, 1958, p. 117, 119-20). Mais les concepts de tradition ou modernité ne sont jamais remis en cause, seulement redéfinis.

[6] Bourdieu (2000), s’appuie sur son célèbre cas du cuisinier Kabyle – un homme qui change souvent de petit boulot. Il y a peu de chose qui prouve que ceci soit un signe d’anomie ou relève d’un habitus traditionnel. Au contraire, le cuisinier nous montre une grande habileté entrepreneuriale en s’adaptant aux exigences de la vie urbaine sous le colonialisme.

[7] Gramsci semble avoir pensé que soit la guerre de position précède la guerre de mouvement (à l’Ouest où la société civile est forte), soit la suit (à l’Est avec sa société civile non développée où le socialisme serait construit après la révolution). Fanon avait compris les dangers d’attendre l’indépendance pour engager la lutte pour le socialisme.

[8] Il est intéressant de noter que Fanon et Bourdieu ont soutenu des visions opposées de la classe ouvrière dans le capitalisme avancé : pour Fanon elle est potentiellement révolutionnaire, alors que pour Bourdieu elle ne l’est pas. Bien qu’il n’y ait aucun signe du fait que Fanon ait lu Gramsci, il avait une conception très gramscienne de l’Ouest avec une société civile développée, et une bourgeoisie capable de faire des concessions, ce qui était n’était pas le cas à la périphérie.  (Fanon, 1961 : p. 10, pp. 41-42, p. 108, pp. 159-160, p. 168 )

 

Comment Trotsky explique la soumission européenne aux USA

Histoire et société – via Les crises – retourne aux textes. Ceux de Trotsky sont souvent passionnants et en tous les cas plus que les positions de certains de ses disciples ou l’image que nous en avons donnée (note de Danielle Bleitrach).

par Les-crises.fr DT

Source : Nicolas Bonnal, 29.09.2016

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Depuis quand, et pourquoi, sommes-nous ainsi soumis aux américains ? Voyons un maître pour comprendre la situation.

Contrairement à ses disciples archéo-crétins ou néocons, Léon Trotsky est souvent irréprochable sur le terrain de l’analyse: voyez ce qu’il dit de Léon Blum dans son journal! Sur l’actuelle soumission de l’Europe, on peut lire ces lignes prononcées en juillet 1924:

« Le capital américain commande maintenant aux diplomates. Il se prépare à commander également aux banques et aux trusts européens, à toute la bourgeoisie européenne. C’est ce à quoi il tend. Il assignera aux financiers et aux industriels européens des secteurs déterminés du marché. Il réglera leur activité. En un mot, il veut réduire l’Europe capitaliste à la portion congrue… »

Trotsky confirme une balkanisation de l’Europe voulue par les USA :

« Déjà, dans les thèses pour le 3e congrès de l’I. C., nous écrivions que l’Europe est balkanisée. Cette balkanisation se poursuit maintenant. »

L’Europe n’est plus l’Europe depuis Versailles en 1919. Et contrairement au général De Gaulle qui pensait que la Russie trahissait sa race, Trotsky comprend que c’est l’Amérique des banquiers humanitaires qui trahira sa race :

« Dès qu’elle sera en guerre avec l’Angleterre, l’Amérique fera appel aux centaines de millions d’Hindous et les invitera à se soulever pour défendre leurs droits nationaux intangibles. Elle agira de même à l’égard de l’Égypte, de l’Irlande, etc. De même que, pour pressurer l’Europe, elle s’affuble maintenant du manteau du pacifisme, elle interviendra, lors de sa guerre avec l’Angleterre, comme la grande libératrice des peuples coloniaux. »

C’est la destruction des empires coloniaux expliquée par Roosevelt à de Gaulle pendant la guerre. Puis on produit les guerres du Vietnam, de Libye, de Syrie ou du Kosovo.Trotsky comprend aussi que chaque invocation religieuse à l’abaissement des tarifs douaniers sert un mot d’ordre plus obscur :

« L’histoire favorise le capital américain: pour chaque brigandage, elle lui sert un mot d’ordre d’émancipation. En Europe, les États-Unis demandent l’application de la politique des « portes ouvertes »… Mais, par suite des conditions spéciales où se trouvent les États-Unis, leur politique revêt une apparence de pacifisme, parfois même de facteur d’émancipation. »

John Hobson, socialiste britannique cité par Vladimir Lénine, indique lui en 1902 que le meilleur alibi de l’impérialisme est l’humanitarisme. Ah, les révolutions orange! Organiser un coup d’Etat au nom des ONG et des idées démocrates! Et mettre ensuite aux pas les opposants, et en prison les Lula! Bombarder par amour!

Trotsky affirme que le meilleur allié des Etasuniens dans cette infecte inféodation des Européens n’est jamais la droite, quelque couards et stupides que puissent être ses politiciens! Non, le meilleur allié du ploutocrate américain, c’est la gauche, c’est la social-démocratie. Et c’est Le Révolutionnaire du siècle passé qui l’écrit :

« Pendant ce temps, l’Amérique édifie son plan et se prépare à mettre tout le monde à la portion congrue… La social-démocratie est chargée de préparer cette nouvelle situation, c’est-à-dire d’aider politiquement le capital américain à rationner l’Europe. Que fait en ce moment la social-démocratie allemande et française, que font les socialistes de toute l’Europe ? Ils s’éduquent et s’efforcent d’éduquer les masses ouvrières dans la religion de l’américanisme; autrement dit, ils font de l’américanisme, du rôle du capital américain en Europe, une nouvelle religion politique. »

Nous sommes toujours en plein rationnement et en pleine religiosité étasuniennegrâce à Goldman-Barroso et au PS. Et Trotsky ponctue, avec ce bel élan lucide qui faisait bouger des masses populaires depuis bien anesthésiées :

« En d’autres termes, la social-démocratie européenne devient actuellement l’agence politique du capital américain. Est-ce là un fait inattendu? Non, car la social-démocratie, qui était l’agence de la bourgeoisie, devait fatalement, dans sa dégénérescence politique, devenir l’agence de la bourgeoisie la plus forte, la plus puissante, de la bourgeoisie de toutes les bourgeoisies, c’est-à-dire de la bourgeoisie américaine. »

43% des milliardaires mondiaux sont américains en 2015. Avec 50% de la capitalisation mondiale (pour 14% du PNB!), Wall Street mène le bal à sa guise, aussi bien à Paris qu’à Berlin ou à Sao Paulo.

Enfin sur la culture de la dette, je trouve ces lignes amusantes :

« La politique européenne de l’Amérique est entièrement établie sur le principe de la dette. Allemagne, paye à la France; Italie, paye à l’Angleterre; France, paye à l’Angleterre; et tout le monde, payez-moi!Voilà ce que dit l’Amérique. Cette hiérarchie des dettes est une des bases du pacifisme américain. »

__________________________________

Bibliographie Léon Trotsky- Discours sur les perspectives de l’évolution mondiale (sur Marxists. Org) John Hobson — Imperialism, a study (sur Marxists.org)

Source : Nicolas Bonnal, 29.09.2016

Voir aussi :

 
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Publié par le janvier 22, 2017 dans histoire, Théorie

 

Trump, Brexit, Merkel, Shinzo ABE, quel redéploiement des contradictions inter-impérialistes ? – par Georges Gastaud & Antoine Manessis

http://www.initiative-communiste.fr/articles/international/trump-brexit-merkel-shinzo-abe-redeploiement-contradictions-inter-imperialistes-georges-gastaud/

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Par Georges Gastaud, secrétaire national du PRCF, et Antoine Manessis, responsable international du PRCF. Le 17 janvier 2017.
Dans L’’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Lénine a réfuté la thèse révisionniste défendue par les ténors de la Deuxième Internationale à propos du prétendu « hyper-impérialisme ». Reprise par Kautsky, cette expression de Hilferding résumait l’’idée suivante : la concentration mondiale des capitaux est de nature à unifier mondialement l’’impérialisme, dont les principaux Etats finiront par fusionner planétairement pour exploiter collectivement les travailleurs. De cette manière, la tendance à la guerre mondiale propre à l’’ancien capitalisme disparaîtrait ; les Etats-nations s’’effaceront alors devant une sorte d’’Empire mondial dont la mise en place d’’éventuels « Etats-Unis d’’Europe » seraient les prémices heureuses. Léon Trotski –dont les liens d’’avant-guerre n’’avaient pas été rompus avec les mencheviks –adhérait alors à ce montage théorique spécieux, si bien que Lénine dut polémiquer contre lui en réfutant le mot d’’ordre pseudo-internationaliste des « Etats-Unis socialistes d’’Europe ». Un slogan dont, manifestement, le NPA et LO ne sont toujours pas sortis aujourd’hui. De nos jours, nombreux sont les « théoriciens » qui se croient « innovants » quand ils évoquent naïvement « la » mondialisation capitaliste, « la » construction européenne, voire – comme le révisionniste de gauche Tony Negri, on ne sait quel « Empire » universel régnant sur une « Multitude », voire sur une « plèbe » étrangère aux rapports de production réellement existants. Exit dans la foulée la lutte prolétarienne pour le socialisme, sans parler du combat anti-impérialiste pour le droit des peuples à disposer d’’eux-mêmes.…

Face à ces leurres sociaux-démocrates (hier, l’’ « hyper-impérialisme », aujourd’’hui, l’’euro-mondialisme, etc…), Lénine et ses successeurs eurent le mérite de démontrer point par point que dans les faits, l’’unification/harmonisation totale des Etats prédateurs du capitalisme-impérialisme n’’est qu’une vue de l’esprit. Encore moins qu’’à l’époque du capitalisme « libéral » et pré-monopoliste, le capitalisme impérialiste ne peut totalement s’’unifier et s’’ « harmoniser », fût-ce pour dominer les peuples et surexploiter les travailleurs. D’’abord parce que le système capitaliste est fondamentalement anarchique ; derrière la « planification » monopoliste, derrière les « cartels » inter-impérialistes, l’’anarchie de la production s’aggrave et la phase impérialiste du capitalisme ne fait que l’’aiguiser en provoquant d’’incessants repartages à haut risque de la planète. Dans une période où les énormes capitaux dégagés par la financiarisation peinent à se valoriser, une guerre économique sourde se livre sur tous les continents par-delà les bavardages boboïsants sur « l’’unité de la communauté internationale « . Véritable « guerre de tous contre tous » pour reprendre le mot de Hobbes, le capitalisme-impérialiste ne peut produire qu’’un « développement inégal » des Etats capitalistes, dont tour à tour, certains prennent la première place tandis que d’’autres, jadis chefs de file du développement mondial, déclinent… provisoirement en méditant leur « revanche ». Ensuite parce que, même si les regroupements, cartels et autres fusions monopolistes continentaux et transcontinentaux poussent à des rapprochements politico-militaires transitoires, la tendance de fond du système capitaliste reste à l’’instabilité fondamentale desdits regroupements. Les Empires « mondiaux », voire plus modestement, les Empires continentaux ou « transcontinentaux » du grand capital sont périodiquement secoués dans leurs tréfonds par des crises de plus en plus fréquentes et aiguës qui font jaillir d’’énormes étincelles, non seulement entre les Etats prédateurs d’’un même « cartel », mais aussi entre les cartels internationaux d’’Etats-brigands : en un mot, le règne mondial des mafieux est impossible sans une permanente guerre des gangs. Autant de guerres honteuses, aux origines sordidement inavouables, que les médias du système capitaliste, eux-mêmes détenus par les puissances militaro financières, se chargent en permanence de traduire en mots d’ordre « politiquement corrects »…

Le mot d’’ordre des Etats-Unis d’’Europe ne peut être qu’’utopique ou réactionnaire

C’est pourquoi Lénine répliquait déjà aux « européistes » superficiels de son temps* que, sous le capitalisme, « le mot d’ordre des Etats-Unis d’’Europe ne peut être qu’’utopique ou réactionnaire ». A l’’inverse, Lénine développait la théorie, fondée sur les faits, selon laquelle « une chaîne vaut ce que vaut son maillon le plus faible ». Si bien qu’’il était parfaitement absurde d’’attendre « la révolution mondiale », fût-elle « permanente », pour mettre en place le socialisme, au besoin dans un seul pays ou groupe de pays. Au contraire, expliquait Lénine, le prolétariat révolutionnaire devait d’’abord briser la chaîne impérialiste dans son maillon le plus faible (à l’’époque, l’’Empire tsariste travaillé par d’’éclatants antagonismes) pour ouvrir en grand l’’ère historique des révolutions prolétariennes. C’est d’’ailleurs pour cette raison que le choix opéré en 1925 par les bolcheviks russes, celui d’’entreprendre la construction du socialisme dans un seul pays, n’’avait rien de l’’aberration anti-marxiste dont l’’accusèrent alors les partisans de Trotski, incapables de rompre durablement avec le menchévisme.

L’’évolution de l’’impérialisme actuel vérifie une fois de plus comme à la parade (faut-il dire « hélas » ?) les anticipations géniales de Lénine. En quelques années, la crise ravageuse de l’’euro-mark et la dominance arrogante de l’’Allemagne impérialiste « réunifiée » sur le sous-continent européen, le talon de fer que Berlin a successivement posé sur les ex-pays socialistes écartelés (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, URSS occidentale : pays baltes puis Ukraine), sur les ainsi-dit « P.I.G.S. » (les « Etats-cochons » : Portugal, Italie, Grèce, Espagne, Spain en anglo-maastrichtien), puis sur la France en cours d’’euro-délitement, a produit une énorme crise de légitimité de l’’UE, notamment dans les couches populaires, classe ouvrière en tête. Le prodrome de cette crise explosive est la sortie britannique de l’’UE par la porte à droite, dont Donald Trump n’’a pas tort d’’annoncer qu’elle n’’est que l’’amorce d’’une possible réaction en chaîne. Car, peu à peu, le compromis géopolitico-économique passé entre les maîtres de la zone Mark (devenu l’’euro « fort ») et les oligarques du dollar constitué en monnaie mondiale, s’’est inéluctablement effrité. Dans un article d’’Etincelles, la revue théorique du PRCF, l’’auteur de ces lignes indiquait naguère que l’euro n’’était pas autre chose, derrière sa façade libre-échangiste, qu’’une monnaie crypto-protectionniste réservant le marché européen à l’’industrie allemande tout en ménageant le rôle mondial du dollar : donnant-donnant. En effet, l’’euro fort –c’’est-à-dire l’’alignement de la lire, du franc, de la peseta, etc. sur le Deutsche Mark, ne pouvait que plomber l’’industrie des pays sud-européens en renchérissant leurs produits et en interdisant les dévaluations compétitives. Dans le même temps, l’’euro fort fermait le marché américain aux produits allemands et le dollar faible permettait aux USA de continuer à exporter. Nous signalions déjà à l’époque que ce compromis germano-américain ne pourrait pas durer : une fois les pays du Sud européen (Grèce, Portugal, Italie, Espagne, suivi par la France) dûment essorés par l’’euro-austérité berlinoise et par la « dette », le marché sud-européen de l’’industrie allemande se restreindrait, la récession menacerait la RFA elle-même et il faudrait bien alors que les « Européens » (dont l’’Allemagne produit plus de la moitié des marchandises industrielles) se cherchassent des débouchés sur d‘’autres marchés solvables, USA et Canada en tête. Ce changement de pied monétaire s’’est traduit par la nouvelle politique financière de la BCE : elle a comprimé ses taux directeurs, relancé artificiellement l’’inflation en arrosant les banques européennes de milliards d’euros en monnaie de singe (modèle US !), pendant que les gouvernements de la zone euro pilotée par Berlin continuaient d’’écraser les « coûts » salariaux : et c’’est évidemment à partir de ces considérations cyniques qu’’il faut lire la « générosité » de Merkel à l’égard des migrants chassés de Syrie par les ingérences impérialistes et si aimablement « accueillis » en Allemagne… dans un premier temps. Cette nouvelle politique monétaire destinée à conjurer la dépression en Europe ne pouvait manquer d’’inquiéter certains secteurs, notamment industriels, du capital monopoliste états-unien**.

Bien entendu, ces constats n’’exonèrent en rien le capital « français », tout aussi prédateur que le capital allemand par rapport aux pays de l’’Est et du Sud (sans parler du maintien de la sanglante « Françafrique »), et dont les chefs de file médéfiens, soutenus par l’’Arc maastrichtien qui va du PS aux LR, poussent plus loin que jamais leur double vassalisation à l’’égard à la fois des USA et de la RFA (entre Fillon et Macron, il y a contradiction entre deux ailes du grand capital français, ce que révèlent comme toujours « grandeur nature », les différends sur la politique étrangère, en clair, les positionnements divers des candidats présidentiels sur la question russe).

Les contradictions impérialistes se creusent à nouveau

Toujours est-il qu’’après la victoire du Brexit, l’’élection de Trump montre qu’à nouveau les contradictions d’’intérêt, longtemps relativisées par la commune croisade contre le socialisme réel, se creusent à nouveau entre les deux rives de l’’Empire euro-atlantique : piétinement des négociations sur le TAFTA, déclarations fracassantes de Trump sur l’’obsolescence de l’’OTAN, exigence trumpiste que les Européens « paient » leur propre défense, rapprochement au moins conjoncturel avec la Russie pour tenter d’’isoler la Chine et de rompre les tentations de rapprochement entre les BRICS (dont l’’aile marchante est le partenariat stratégique entre Pékin et Moscou). A l’’arrière-plan, on trouve l’’impuissance de la « toute-puissante » US Army à juguler les peuples du Proche-Orient, à mettre au pas la Russie, à régenter la Mer de Chine, à annexer l’’Ukraine et la Crimée sans coup férir***, l’’incapacité durable de la CIA à déstabiliser décisivement (malgré d’’intenses tentatives !) Cuba socialiste et ses alliés de l’’ALBA. Tout cela engendre de fortes oppositions mercantiles entre la RFA et ses vassaux et les USA de Trump, avec de fortes oppositions à l’’intérieur même des Etats impérialistes (lesquels ne sont pas monolithiques : la guérilla déclenchée par le camp Clinton-Obama contre Trump, avec la volonté évidente d’’entraîner la Russie dans une escalade avec Washington, n’’a rien d’’anecdotique !), et pour finir, la remise en cause de l’’UE elle-même par Donald Trump…

Tout cela montre que, sans bien entendu remettre en cause le primat absolu des contradictions « Capital/Travail /// Impérialisme/Peuples opprimés », de nouvelles lignes de fracture inter-impérialistes se creusent, dont certaines –sous des formes évidemment très nouvelles – ne sont pas sans rappeler les fractures géopolitiques des deux précédents conflits mondiaux…

Pour le moment, le Japon impérial continue de privilégier ses relations avec les USA, mais il profite de l’’affaiblissement relatif de leur ancien vainqueur pour

  • promouvoir un négationnisme historique effarant au sujet des crimes de l’’armée nippone à l’’encontre des peuples chinois et coréen, les USA du « gentil » Obama continuant de leur côté à légitimer l’’abomination d’Hiroshima ;
  • sortir du cadre pacifique imposé par l’’actuelle Constitution du Japon qui interdisait jusqu’’ici à l’’Empire du Soleil Levant d’’envoyer des troupes hors de l’’archipel nippon. Bref, avec l’appui de leur ancien vainqueur états-unien (celui d’’Obama à l’’égard de Shinzo Abé, celui, implicite, de Trump, à l’’égard de l’’Europe allemande sommée d’’accélérer sa course aux armements), les principales deux puissances vaincues de 1945 vont très certainement relancer fortement leurs dépenses d’’armement. Qui peut croire que ce soit pour le bien de l’’humanité et de leurs peuples respectifs ?

Cela dit, l’’ennemi principal des deux impérialismes, le Japon de Shinzo Abé et les USA de Trump, étant la Chine, le Japon impérialiste ne devrait pas avoir de grandes difficultés à s’’entendre tout aussi bien avec Donald Trump qu’’il ne s’’entendait, hier, avec le « pacifique » Barak Obama…

L’’ennemi principal des travailleurs d’’Europe est bien sur leur propre continent où l’’UE est de A à Z une structure d’’oppression tournée contre les acquis sociaux, contre la paix et contre les peuples souverains

Bien entendu, cela ne doit pas leurrer des révolutionnaires. Le prolétariat d’’Europe n’’a que faire de se ranger derrière « l’’Europe unie » ; il ne doit pas verser un sou pour la « défense européenne » ; il doit rire de l’’hypocrite pilotage « humanitaire » de l’’UE par Berlin et ses bons amis du PS et d’ « Europe-Ecologie les Verts », cette pointe avancée et particulièrement arrogante de l’’euro-fédéralisme impérialiste. Quant à la « sauvegarde du modèle social européen face à l’’Oncle Sam », c’’est une plaisanterie : l’’Axe Berlin/Bruxelles (complété par le MEDEF et par les partis à sa dévotion s’’agissant de la France) est le premier à démolir au quotidien l’’ainsi-dite « économie sociale de marché » que la RFA pratiquait ou feignait de pratiquer peu ou prou, contrainte et forcée, tant qu’’il lui fallait « tenir » la concurrence politico-sociale de la RDA. En réalité, rallier le bandit impérial européen « pour résister à Trump », conduirait tout droit le mouvement ouvrier ouest-européen à cautionner la marche à l’’affrontement contre la Russie en prenant le risque d’’une guerre mondiale exterminatrice bien pire encore que celle de 39/45. Dans la mesure où les partis sociaux-démocrates européens (le « PS européen » dominé de la tête et des épaules par le SPD, avec son appendice pseudo-radical, le Parti de la Gauche Européenne auquel sont affiliés le PCF et Die Linke), sans parler de la très immobiliste Confédération Européenne des Syndicats, continuent à vendre le mensonge paralysant de l’’ « Europe sociale, démocratique, pacifique » dans le cadre de l’UE/OTAN, ils ligotent (de plus en plus malaisément !) la classe ouvrière d’’Europe à l’’Empire social-maastrichtien en crise. Tâche de plus en plus malaisée tant ledit Empire en crise se fait de plus en plus dictatorial (cf l’’attitude récente de Schäuble envers les pensions des Grecs les plus pauvres), de moins en moins « pacifique » et de plus en plus fascisant (chasse aux sorcières anticommuniste en voie de généralisation d’’Est en Ouest, alliance russophobe de la social-démocratie « civilisée » occidentale avec les néonazis ukrainiens, répression accrue du syndicalisme de classe).

Bref, de même que l’’ennemi principal des travailleurs états-uniens est bel et bien dans leur propre pays (souvenons-nous de la formule du communiste Karl Liebknecht, « der Hauptfeind steht in eignem Land »), de même l’’ennemi principal des travailleurs d’’Europe est-il bien sur leur propre continent où l’’UE est de A à Z, du Traité de Rome à nos jours en passant par le déni du Non français à la constitution européenne, une structure d’’oppression tournée contre les acquis sociaux, contre la paix et les peuples souverains. Bien entendu, un soutien des travailleurs européens à Donald Trump via le soutien de certains d’’entre eux aux extrémistes de droite (Le Pen ici, AfD en Allemagne, Orban en Hongrie, Aube dorée en Grèce, etc.) ne serait pas moins dangereux. Que serait d’’ailleurs une Internationale… des protectionnistes bourgeois ? Qui ne voit que le protectionnisme bourgeois, tourné contre les autres peuples et non pas orienté vers la coopération entre peuples libres, n’’est qu’une autre voie pour marcher à la guerre impérialiste mondiale, que nourrit lui aussi le pseudo-libre-échange actuel d’’Obama, de l’’UE et du « Traité transatlantique ».

Sommet des BRICS – 2014 – Brésil

Quant aux BRICS, il faut se garder à leur égard des deux erreurs suivantes :

  • la première consisterait à idéaliser leurs dirigeants en oubliant, par ex., qu’’en Russie, la contre-révolution a été faite pour le plus grand malheur du peuple russe (par ex. en ce moment, le parti de Poutine fait campagne pour expulser du Kremlin le tombeau de Lénine, et nul ne peut ignorer le signal anticommuniste qu’un tel geste donnerait aux forces réactionnaires du monde entier) ; ni qu’’au Brésil un pouvoir archi-réactionnaire s’’est mis en place pour aider les USA à liquider la gauche latino-américaine toutes tendances confondues. Nul ne peut ignorer non plus qu’’en Chine, où de notre point de vue la contre-révolution n’’a pas encore triomphé et où le PCC tangue entre une orientation néolibérale durcie et l’’actuelle ligne patriotique tournée vers l’’essor du marché intérieur, les acquis subsistants du socialisme sont pour le moins mal assurés.
  • La seconde erreur serait de négliger le fait que dans tous les BRICS de puissantes traditions communistes existent, que les forces marxistes-léninistes n’’y ont pas été éradiquées, bien au contraire et qu’’objectivement, quelles que soient les intentions des dirigeants politiques et des milieux économiques capitalistes de ces pays, l’’existence des BRICS fait obstacle à la domination mondiale univoque des trois prédateurs principaux, USA, Europe allemande et Japon. En aucun cas des communistes ne peuvent négliger l’’analytique des contradictions principales et secondaires (cf le brillant essai de Mao intitulé De la contradiction) sous peine, soit d’’être écrasés par un ennemi de classe « invincible » (tant qu’’il n’’est pas un tant soit peu divisé : songeons au tournoi des Horaces et des Curiaces !), soit pis encore –de devenir les idiots utiles de tel ou tel impérialisme ou sous-impérialisme. Aucun soutien, donc, au surarmement annoncé des super-prédateurs euro-atlantiques contre les peuples russe, chinois, latino-américains, africains, proche-orientaux, sud- et est-européens, mais aussi, dans tous ces pays, solidarité de classe et soutien politique (ce qui ne signifie pas systématiquement alignement) aux communistes, plus précisément, aux marxistes-léninistes, mais aussi aux forces patriotiques et progressistes de ces pays.

Nous, militants franchement communistes, vivons en France, pays capitaliste, donc dans l’’UE, bloc impérialiste, et nous agissons pour une République sociale, souveraine et fraternelle en marche vers le socialisme-communisme. Nous devons donc combattre Trump et l’’impérialisme US, dont les deux versants, « mondialiste » (sic) et « isolationniste » (sic) ne sont pas moins dangereux pour la paix et la souveraineté des peuples, à commencer par celle des peuples cubain, vénézuélien et palestinien ; mais nous ne devons pas moins fortement combattre la bannière étoilée de l’’Europe allemande (fût-ce à travers le slogan mielleux de l’’ « Europe sociale » et de la « défense européenne pour sauver nos valeurs »). Il nous faut exiger la sortie par la gauche de la France de l’’euro, de l’’UE (Frexit progressiste) et de l’’OTAN, sans cesser de dénoncer les ingérences et prédations de l’’impérialisme français en Libye, en Afrique subsaharienne et au Proche-Orient. Aucune faiblesse non plus, faut-il le dire, à l’’égard du chauvinisme et de la xénophobie euro-compatible de la dynastie Le Pen****. Bien entendu, nous ne cesserons pas de tendre la main aux communistes allemands*****, ainsi qu’à nos courageux camarades « rouges » des Etats-Unis d’’Amérique, où un vent progressiste nouveau s’’est levé, notamment dans la jeunesse, à l’occasion des primaires démocrates.

C’est sur cette ligne à la fois patriotique, internationaliste et anti-impérialiste que milite le PRCF, qui diffuse présentement aux entreprises du pays son programme 100% anti-UE, 100% anti-OTAN et 100% anticapitaliste. Au-delà des divergences compréhensibles qui peuvent diviser les communistes en période d’’élections bourgeoises, comment de véritables révolutionnaires pourraient-ils ne pas s’’unir sur cette stratégie léniniste ?

*Le social-pacifisme européiste n’’est jamais très éloigné d’’une exaltation conquérante de l’’Empire européen sous l’égide de l’’Etat momentanément le plus fort : l’’évolution des « Verts » allemands et de leurs vassaux français en est une triste illustration…

**voir l’’actuelle guerre de communiqués entre Trump et le ministre allemand Sigmar Gabriel sur les mérites comparés de Mercedes et des voitures américaines…

***c’’est cette annexion à l’’orbite euro-atlantique qu’’a tenté de provoquer l’’Euro-Maidan sous influence ouverte de John Kerry. L’’aide russe au Donbass et l’annexion de la Crimée ont SUIVI et non précédé l’’ingérence occidentale en Ukraine et son recours peu ragoûtant aux néonazis ukrainiens de « Svoboda ».

****les récentes déclarations de Marine Le Pen attestent ce que nous avons toujours affirmé : le FN ne veut sortir ni de l’euro, ni de l’UE, ni de l’’OTAN. La (non-)sortie de l’’euro n’’est rien d’autre qu’’une monnaie d’’échange de second tour entre les LR et le FN. Si Mme Le Pen gagnait la présidentielle, elle aurait besoin des députés LR pour « mettre la France en ordre » (tel est désormais son slogan clairement fascisant), ce qui est sa véritable mission de classe au détriment du mouvement ouvrier. On peut parier qu’’alors, elle « suspendrait » toute velléité d’’affrontement avec l’’UE pour obtenir en échange le soutien de la « droite forte » et des autres éléments ultraréactionnaires qui infestent l’’ex-parti « gaulliste ». Le FN pourrait alors devenir officiellement « Rassemblement bleu marine ». Pour le plus grand déshonneur de notre pays, le FN viendrait clore le cycle progressiste ouvert, pas seulement pour la France, par la Révolution française. Cf http://www.initiative-communiste.fr/articles/europe-capital/le-pen-et-le-fn-contre-la-sortie-de-leuro-et-de-lunion-europeenne/

***** Que nous ne confondons pas avec le « Grand Européen » Gregor Gysi : ce liquidateur du SED et de la RDA est récemment devenu le président du PGE aux côtés de Pierre Laurent, vice-président de ce parti.

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Publié par le janvier 22, 2017 dans Théorie

 

Quelques rendez-vous en février : conférences dans la région parisienne

Je profite du sympathique compte-rendu sur mon livre de la part de René Merle pour vous inviter – mais nous y reviendrons – à deux rendez-vous, le premier aura lieu à Paris le 11 février à la Sorbonne au séminaire de Jean Salem, Marianne et moi vous parlerons de notre livre: URSS, vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre. Delga éditeur. 2015. Mais au-delà de ce livre il sera question des contradictions intercapitalistes de la mondialisation multipolaire, autant que de notre approche sur l’histoire et la société dont témoigne ce livre et ce blog. Dimanche 19 février à 14 h 30, après une brève présentation du film « Les bourreaux meurent aussi », il y aura la projection du film puis un débat autour du film et du livre. La séance aura lieu à la maison des babayagas, 6 rue de la Convention. Montreuil (métro mairie de Montreuil) Nous comptons sur vous pour une rencontre avec des lecteurs devenus des amis.

Danielle Bleitrach, « Bertolt Brecht et Fritz Lang. Le nazisme n’a jamais été éradiqué »

 

couverture

Une lecture salutaire…

Tout cinéphile que je sois, j’ai mis du temps avant d’acheter et de lire l’ouvrage de Danielle Bleitrach, Richard Gehrke, avec la collaboration de Nicole Amphoux, Bertolt Brecht et Fritz Lang. Le nazisme n’a jamais été éradiqué. LettMotif, 2015.
Non que j’ai pu avoir des doutes sur la qualité de la réflexion de son auteure, dont je suis régulièrement le blog militant particulièrement décapant :https://histoireetsociete.wordpress.com
Mais le sous-titre me glaçait : « nazisme »… En fait, comme nos anciens qui ne voulaient pas prononcer les mots de « diable » et de « cancer » pour conjurer le sort, je prenais la tangente devant le mot « nazisme ». Non qu’il me soit indifférent : j’étais enfant pendant cette guerre où mon père fut résistant, et j’ai grandi dans la haine envers cette monstruosité. Mais comme ma plaie n’est pas  cicatrisée, et que « la bête immonde » est hélas bien renaissante dans notre monde « occidental », je tournais autour d’une lecture dont je craignais qu’elle ajoute encore de la douleur à la douleur.
Mais je m’y suis résolu et je ne l’ai pas regretté.
Je ne me risque pas ici à une recension, et encore moins à une analyse critique de l’ouvrage qui dépasserait mes connaissances et mes moyens. Disons seulement qu’il s’agit de la reprise très approfondie d’un ancien mémoire de maîtrise, consacré au film de Fritz Lang (dont le scénario initial était de Bertolt Brecht) : Les bourreaux meurent aussi (Hangmen Also Die !) produit aux Etats-Unis et sorti en mars-avril 1943. Il s’agit de l’assassinat en juin 1942 du « vice-protecteur » de Bohême-Moravie, le criminel de guerre Reinhard Heydrich.
Le livre est soutenu par deux questions :
– Pourquoi le film présente-t-il l’exécution d’Heydrich comme le fait de la résistance tchèque locale, avec la complicité de la population, alors qu’il a été abattu par un commando de trois résistants tchécoslovaques parachutés par les Anglais ?
– Pourquoi la question de l’extermination des Juifs, dont Heydrich était le maître d’œuvre, n’est-elle pas évoquée par Lang et Brecht, tous deux Juifs et émigrés antinazis ?
Je vous laisse découvrir l’analyse, et les réponses.
Mais je voudrais insister sur ce qui, à mon sens, rend cet ouvrage extrêmement enrichissant : la façon dont il situe l’histoire personnelle des deux auteurs, Lang et initialement Brecht, et leur démarche à la fois commune et dissemblable, dans le champ politique et culturel tumultueux de l’Allemagne de l’entre-deux guerres.
En revisitant cette période clé, matrice de notre présent, j’ai été en phase avec l’engagement qui sous-tend la présentation de Danielle Bleitrach, celui d’une communiste, d’une antifasciste, et aussi celui d’une femme marquée à jamais par sa scène primitive, la petite fille juive qu’elle était échappant de très peu à la Gestapo, image mise en abyme avec celle de la petite fille victime du vampire dans M le maudit

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Publié par le janvier 21, 2017 dans cinema, histoire, Théorie

 

Pour compléter mes propos sur Gramsci et le « bloc historique », la force organisée .. Voici sa référence au Prince…

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« L’élément décisif de toute situation est la force organisée en permanence et préparée depuis longtemps, et qu’on peut faire avancer quand on juge qu’une situation est favorable (et elle est favorable dans la seule mesure où une telle force existe et où elle est pleine d’une ardeur combative) ; aussi la tâche essentielle est-elle de veiller systématiquement et patiemment à former, à développer, à rendre toujours plus homogène, compacte, consciente d’elle-même cette force. »

Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Antonio Gramsci, Textes. Édition réalisée par André Tosel. Une traduction de Jean Bramon, Gilbert Moget, Armand Monjo, François Ricci et André Tosel. Paris : Éditions sociales, 1983, 388 pages. Introduction et choix des textes par André Tosel. Une publication effectuée en collaboration avec la bibliothèque de sciences sociales de l’Université de Québec.



Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne

Antonio Gramsci


1. Notes rapides sur la politique de Machiavel1

Le caractère fondamental du Prince, c’est de ne pas être un exposé systématique, mais un livre « vivant », où l’idéologie politique et la science politique se fondent dans la forme dramatique du « mythe ». Entre l’utopie et le traité scolastique, formes sous lesquelles se présentait la science politique jusqu’à lui, Machiavel, donna à sa conception la forme imaginative et artistique, grâce à laquelle l’élément doctrinal et rationnel se trouve incarné dans un condottiere, qui représente sous un aspect plas­tique et « anthropomorphique » le symbole de la « volonté collective ». Le processus de formation d’une volonté collective déterminée., qui a un but politique déterminé, est représenté non pas à travers de savantes recherches et de pédantes classifications des principes et des critères d’une méthode d’action, mais dans les qualités, les traits caractéristiques, les devoirs, les nécessités d’une personne concrète, ce qui fait travailler l’imagination artistique du lecteur qu’on veut convaincre et donne une forme plus concrète aux passions politiques.

Le Prince de Machiavel pourrait être étudié comme une illustration historique du « mythe » sorélien, c’est-à-dire d’une idéologie politique qui se présente non pas com­me une froide utopie ou une argumentation doctrinaire, mais comme la création d’une imagination concrète qui opère sur un peuple dispersé et pulvérisé pour y susciter et y organiser une volonté collective. Le caractère utopique du Prince réside dans le fait que le Prince n’existait pas dans la réalité historique, ne se présentait pas au peuple italien avec des caractères d’immédiateté objective, mais était une pure abstraction doctrinaire, le symbole du chef, du condottiere idéal ; c’est par un mouve­ment drama­tique de grand effet que les éléments passionnels, mythiques, contenus dans ce petit volume, se résument et prennent vie dans la conclusion, dans l’ « invocation » adres­sée à un prince, « réellement existant ». Dans son livre, Machiavel expose comment doit être le prince qui veut conduire un peuple à la fondation du nouvel État, et l’exposé est mené avec une rigueur logique, avec un détachement scientifique ; dans la conclusion, Machiavel lui-même se fait peuple, se confond avec le peuple, mais non avec un peuple au sens « générique », mais avec le peuple que Machiavel a con­vain­­cu par l’exposé qui précède, un peuple dont il devient, dont il se sent la con­science et l’expression, dont il sent l’identité avec lui-même : il semble que tout le tra­vail « logique » ne soit qu’une réflexion du peuple sur lui-même, un raisonnement inté­rieur, qui se fait dans la conscience populaire et qui trouve sa conclusion dans un cri passionné, immédiat. La passion, de raisonnement sur elle-même, redevient « mou­­vement affectif », fièvre, fanatisme d’action. Voilà pourquoi l’épilogue du Prin­ce n’est pas quelque cho­se d’extrinsèque, de « plaqué » de l’extérieur, de rhéto­rique, mais doit être expliqué comme un élément nécessaire de l’œuvre, mieux, comme l’élément qui éclaire sous son vrai jour l’œuvre tout entière, et en fait une sorte de « ma­ni­feste politique ».

On peut ici essayer de comprendre comment Sorel, partant de l’idéologie-mythe2, n’est pas arrivé à la compréhension du parti politique et s’est arrêté à la concep­tion du syndicat professionnel. Il est vrai que pour Sorel, le « mythe » ne trouvait pas son ex­pres­sion la meilleure dans le syndicat en tant qu’organisation d’une volonté collective, mais dans l’action du syndicat et d’une volonté collective déjà opérante, action prati­que dont la réalisation maximale aurait dû être la grève générale, c’est-à-dire une « attitude passive », pour ainsi dire, de caractère négatif et préliminaire (le caractère positif n’est donné que par l’accord réalisé dans les volontés associées), activité qui ne prévoit pas une phase véritablement « active et constructive ». Chez Sorel, donc, se combattaient deux nécessités : celle du mythe et celle de la critique du mythe, dans la mesure où « tout plan préétabli est utopique et réactionnaire ». La solution était abandonnée à l’impulsion de l’irrationnel, de l’« arbitraire » (au sens bergsonien d’ « élan vital »), ou de la « spontanéité ».

Mais un mythe peut-il être « non constructif », et peut-on imaginer, dans l’ordre des intuitions de Sorel, qu’un instrument qui laisse – au nom d’une distinction, d’une « scission » – la volonté collective dans sa phase primitive et élémentaire, celle où elle est simplement en formation, puisse produire quelque effet, fût-ce par la violence, c’est-à-dire en détruisant les rapports moraux et juridiques existants ?

Mais cette volonté collective, élémentaire, ne cessera-t-elle pas aussitôt d’exister, en s’éparpillant dans une infinité de volontés particulières qui, pour la phase positive, suivent des directions différentes et opposées? Outre le fait qu’il ne peut y avoir des­truction, négation sans une construction implicite, une affirmation, et non au sens « mé­ta­physique », mais pratiquement, c’est-à-dire politiquement, en tant que pro­gram­­me de parti. Dans ce cas, on voit qu’on suppose derrière la spontanéité un pur méca­nis­me, derrière la liberté (libre arbitre-élan vital) un maximum de déterminisme, derrière l’idéalisme, un matérialisme absolu.

Le prince moderne, le mythe-prince, ne peut être une personne réelle, un individu concret ; il ne peut être qu’un organisme, un élément complexe d’une société, dans lequel a pu déjà commencer à se concrétiser une volonté collective reconnue dans l’action où elle est affirmée partialement. Cet organisme est déjà fourni par le déve­lop­pement historique, et c’est le parti politique : la première cellule où se résument des germes de volonté collective qui tendent vers l’universalité et la totalité. Dans le monde moderne, seule une action historique-politique immédiate et imminente, carac­té­risée par la nécessité d’une marche rapide, fulgurante, peut s’incarner mythiquement dans un individu concret ; la rapidité ne peut être rendue nécessaire que par l’immi­nence d’un grand danger, qui précisément embrase, telle la foudre, les passions et le fanatisme, en réduisant à néant le sens critique et le corrosif de l’ironie qui peuvent détruire le caractère « providentiel » du condottiere (ce qui s’est produit dans l’aven­ture de Boulanger). Mais une action immédiate d’un tel genre, de par sa nature, ne peut avoir ni le souffle large ni un caractère organique : ce sera presque toujours une entreprise du type restauration et réorganisation, et non du type qui caractérise la fondation des nouveaux États et des nouvelles structures nationales et sociales (com­me c’était le cas dans le Prince de Machiavel, où l’aspect de restauration n’était qu’un élément rhétorique, c’est-à-dire lié au concept littéraire de l’Italie, fille de Rome, et devant restaurer l’ordre et la puissance de Rome ; semblable initiative est du type « défensif » et non créateur, original ; en d’autres termes on suppose qu’une volonté col­lec­tive, qui existait déjà, a perdu sa force, s’est dispersée, a subi un grave affaiblisse­ment, dangereux et menaçant, mais ni décisif ni catastrophique, et qu’il faut rassem­bler ses forces et la fortifier ; alors que dans l’autre conception on entend créer ex novo, d’une manière originale, une volonté collective qu’on orientera vers des buts con­crets et rationnels, mais évidemment d’un concret et d’un rationnel -qui n’ont pas encore été vérifiés ni critiqués par une expérience historique effective et universelle­ment connue.

Le caractère « abstrait » de la conception sorélienne du « mythe » est mis en évi­dence par l’aversion (qui prend la forme passionnelle d’une répugnance éthique) pour les jacobins3, qui furent certainement une « incarnation catégorique » du Prince de Machiavel. Le Prince moderne doit comprendre une partie consacrée au jacobinisme (au sens intégral que cette notion a eu historiquement et doit avoir comme concept), qui permettra d’illustrer comment s’est formée dans le concret et comment a opéré une volonté collective qui au moins pour certains aspects, fut une création ex novo, origi­nale. Et il faut que soit définie la volonté collective et la volonté politique en géné­ral au sens moderne ; la volonté comme conscience opérante de la nécessité historique, comme protagoniste d’un drame historique réel et effectif.

Une des premières parties devrait être justement consacrée à la « volonté collec­tive », et poserait le problème dans les termes suivants : « Quand peut-on dire qu’exis­tent les conditions qui permettent que naisse et se développe une volonté collective nationale-populaire ? » Suivrait une analyse historique (économique) de la structure sociale du pays étudié et une représentation « dramatique » des tentatives faites au cours des siècles pour susciter cette volonté et les raisons des échecs successifs. Pour­quoi n’a-t-on pas eu, en Italie, au temps de Machiavel, la monarchie absolue ? Il faut remonter jusqu’à l’Empire romain (problème de la langue, des intellectuels, etc.), com­prendre la fonction des Communes du Moyen Age, la signification du catho­li­cis­me, etc. : il faut, en somme, faire une ébauche de toute l’histoire italienne, synthétique mais exacte.

La raison pour laquelle ont échoué successivement les tentatives pour créer une volonté collective nationale-populaire, est à rechercher dans l’existence de groupes so­ciaux déterminés, qui se forment à partir de la dissolution de la bourgeoisie com­mu­nale, dans le caractère particulier d’autres groupes qui reflètent la fonction interna­tio­nale de l’Italie en tant que siège de l’Église et dépositaire du Saint-Empire romain4, etc. Cette fonction et la position qui en découle, déterminent une situation intérieure qu’on peut appeler « économique-corporative », c’est-à-dire politiquement la pire des formes de société féodale, la forme la moins progressive, la plus sta­gnan­te : il manqua toujours – et elle ne pouvait pas se constituer -, une forme jacobine efficace, justement la force qui dans les autres nations a suscité et organisé la volonté collective nationale populaire et a fondé les États modernes. Est-ce qu’existent finale­ment les conditions favorables à cette volonté, ou bien quel est le rapport actuel entre ces conditions et les forces hostiles ? Traditionnellement, les forces hostiles ont été l’aristocratie terrienne et plus généralement la propriété terrienne dans son ensemble qui, en Italie, a pour caractéristique d’être une « bourgeoisie rurale » particulière, héritage de parasitisme légué aux temps modernes par la décomposition, en tant que classe, de la bourgeoisie communale (les cent villes5, les villes du silence). Les conditions positives sont à rechercher dans l’existence de groupes sociaux urbains, qui ont connu un développement convenable dans le domaine de, la production indus­trielle et qui ont atteint un niveau déterminé de culture historique-politique. Toute formation de volonté collective nationale populaire est impossible, si les grandes mas­ses des paysans cultivateurs n’envahissent pas simultanément la vie politique. C’est ce qu’entendait obtenir Machiavel par la réforme de la milice, c’est ce que firent les jacobins dans la Révolution française; dans cette intelligence de Machiavel, il faut identifier un jacobinisme précoce, le germe (plus ou moins fécond de sa conception de la révolution nationale. Toute l’Histoire depuis 1815 montre l’effort des classes tra­ditionnelles pour empêcher la formation d’une volonté collective de ce genre, pour obtenir le pouvoir « économique-corporatif » dans un système international d’équi­libre passif.

Une partie importante du Prince moderne devra être consacrée à la question d’une réforme intellectuelle et morale, c’est-à-dire à la question de la religion ou d’une con­cep­tion du monde. Dans ce domaine aussi nous constatons dans la tradition l’absence de jacobinisme et la peur du jacobinisme (la dernière expression philosophique d’une telle peur est l’attitude malthusianiste de B. Croce à l’égard de la religion). Le Prince moderne doit et ne peut pas ne pas promouvoir et organiser une réforme intellectuelle et morale, ce qui signifie créer le terrain pour un développement futur de la volonté collective nationale-populaire vers l’accomplissement d’une forme supérieure et totale de civilisation moderne.

Ces deux points fondamentaux : formation d’une volonté collective nationale-po­pu­laire, dont le Prince moderne est à la fois l’organisateur et l’expression active et opé­rante, et réforme intellectuelle et morale, devraient constituer la structure de ce tra­vail. Les points concrets du programme doivent être incorporés dans la première partie, c’est-à-dire qu’ils devraient « dramatiquement » résulter du discours, ne pas être une froide et pédante exposition d’arguments.

Peut-il y avoir une réforme culturelle, c’est-à-dire une élévation « civile » des couches les plus basses de la société, sans une réforme économique préalable et un changement dans la situation sociale et le monde économiques? Aussi une réforme intel­lectuelle et morale est-elle nécessairement liée à un programme de réforme_ économique, et même le programme de réforme économique est précisément la façon concrète dont se présente toute réforme intellectuelle et morale. Le Prince moderne, en se développant, bouleverse tout le système de rapports intellectuels et moraux dans la mesure où son développement signifie que tout acte est conçu comme utile ou préjudiciable, comme vertueux ou scélérat, par seule référence au Prince moderne lui-même, et suivant qu’il sert à accroître son pouvoir ou à s’opposer à lui. Le Prince prend, dans les consciences, la place de la divinité, ou de l’impératif catégorique, il devient la base d’un laïcisme moderne et d’une complète laïcisation de toute la vie et de tous les rapports déterminant les mœurs.

(Mach., pp. 3-8 et G.q. 13, § 1, pp. 1556-1561.)

[1932-1933]

Notes

1 Machiavel examine dans Le Prince les différentes voies qui conduisent un prince au pouvoir (monarchie héréditaire, faveur du sort, soutien armé, conquête personnelle) et s’intéresse surtout au type de principauté de formation toute récente, dans laquelle le prince doit son pouvoir à la « fortuna » (ex. : César Borgia, fils d’un pape et soutenu par les armes de Louis XII). C’est dans le gouvernement de cet État nouveau que le prince doit manifester toute sa « virtù », son intelligence politique, son énergie, son habileté pour conserver et consolider son pouvoir et élargir sa domination pour jeter les bases d’un État unitaire. Avec cet État unitaire cessera la division d’une Italie livrée à l’anarchie et aux armes étrangères. Aussi, animé de cet idéal de rédemption de l’Italie, le Prince doit-il être capable de se donner les moyens politiques de réaliser son noble but : sa « virtù » sera claire conscience de la « réalité effective des choses », volonté d’adhérer à cette réalité et d’agir en fonction de ce que les choses sont et non de ce qu’elles devraient être [« andar drielo alla verità effettuale della cosa » et non « alla immaginazione di essa » (Ch. XV)].

2 Le « mythe » est un aspect essentiel de la pensée de Sorel, qui met en évidence, parfois même d’une manière scolaire, tout ce qu’il doit à Bergson; de même que la pensée chrétienne a tiré parti du mythe apocalyptique du retour du Christ et de la ruine du monde païen qui devait l’accompagner, ou que la « folle chimère » de Mazzini a fait davantage pour l’unité italienne que Cavour, de même des « constructions d’un avenir déterminé dans le temps peuvent posséder une grande efficacité et n’avoir que bien peu d’inconvénients, lorsqu’elles sont d’une certaine nature; cela a lieu quand il s’agit des mythes dans lesquels se retrouvent les tendances les plus fortes d’un peuple, d’un parti ou d’une classe, tendances qui viennent se présenter à l’esprit avec l’insistance d’instincts dans toutes les circonstances de la vie, et qui donnent un aspect de pleine réalité à des espoirs d’action prochaine sur lesquels se fonde la réforme de la volonté… Peu importe que le mythe ne prenne pas réalité dans l’histoire, il faut juger les mythes comme les moyens d’agir sur le présent » (G. SOREL : Réflexions sur la violence, 8e éd. avec « Plaidoyer pour Lénine », Paris, Rivière, 1936, pp. 179-180). – Le mythe du socialisme, c’est la « grève générale ».

3 Si le mot « jacobin » reste lié à des convictions républicaines intransigeantes et à des méthodes d’action énergiques, il exprime aussi la manière dont les jacobins de la Révolution française ont résolu le problème de l’unité de la nation, notamment en gagnant l’adhésion des campagnes à un mouvement dont le centre dirigeant était Paris, par la levée en masse d’une armée républicaine. C’est ainsi que Gramsci définit le « jacobinisme historique » comme « l’union ville-campagne » (Ris. p. 155). Voir Lénine : Le jacobinisme peut-il servir à intimider la classe ouvrière ? Pravda, 7 juillet 1917 : « Le “ jacobinisme ”… au XXe siècle serait la domination de la classe révolutionnaire, du prolétariat qui, épaulé par la paysannerie pauvre… pourrait apporter ce que les jacobins du XVIIIe siècle apportèrent de grand, d’indestructible… » (Œuvres, tome XXV, Paris, Éditions sociales, 1957).

4 Comme idée particulièrement vivante au Moyen Age, c’est la reconstitution (partielle) du grand empire romain sous la direction de princes allemands, couronnés par le pape. C’est Otton de Saxonie, couronné en 912 qui est le premier de la dynastie des empereurs allemands dont le dernier sera François II (qui renonce au titre en 1806).

5 Vieilles villes italiennes aujourd’hui sans activité, évoquées par d’Annunzio dans Le Laudi.

 
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Publié par le juin 4, 2016 dans Théorie

 

Le bloc historique gramscien et l’hétéréogénéité du mouvement contre la loi travail

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Nous sommes devant un mouvement qui devrait avoir trois composantes à unifier pour se renforcer, la classe ouvrière qui fait la démonstration du poids réels des producteurs, au point qu’a pu se poser la question « qui gouverne la France? » Des couches moyennes diplômées qui découvrent la précarité de leur condition, comme le personnel hospitalier, les enseignants, les gens liés à la culture qui se sont investis dans « Nuit debout ». Une des conséquences de la politique que l’on veut avec cette loi imposer au monde du travail aboutirait à une prolétarisation accélérée des couches moyennes. Il y a aussi cette masse prolétarisée stigmatisée issue des anciennes colonies, mais aussi de la mise en œuvre sur toute la planète de cette phase du capitalisme. Cette masse est désignée le plus souvent géographiquement, par les  banlieues… Certes une partie d’entre eux est dans les luttes de la CGT, voire dans celles des couches moyennes, mais dans leur masse, les jeunes en particulier, ils demeurent en retrait de la nature anti-capitaliste, anti-néolibérale du mouvement. Ils sont isolés non seulement par la difficulté des conditions de vie, par le chômage, mais par un clientélisme pouvant s’appuyer y compris sur des aspects mafieux.  Les appartenances religieuses peuvent être utilisées par la droite et la social-démocratie pour maintenir cette population dans les filets de la classe dominante. La gauche, les communistes parfois, se contentent d’exploiter les effets de la stigmatisation dans une idéologie proche des indigènes de la République qui crée la confusion entre race et classe et les isole le plus souvent du combat… Incontestablement la perte des municipalités communistes au profit de la droite et du PS a encore développé ce mode d’isolement multiple.

La gauche paraît incapable de s’adresser à chacun de ces groupes qui forment cependant sa base sociale autrement qu’en exaspérant les antagonismes potentiels entre eux, pourtant la vie les mêle dans des intérêts qui n’ont rien à voir avec le conflit israélo-palestinien, les questions de l’Euro et la couleur des équipiers. On peut se dire au contraire que  seule la mise en évidence de la dimension de classe paraît susceptible de créer l’unité…

Les intérêts de l’unité entre ces trois courants sont objectifs mais un des symptômes du délabrement de la gauche – faute d’un parti communiste capable d’avoir un programme et une perspective de classe – est l’incapacité à penser l’unification desdits intérêts. La gauche choisit au contraire d’exaspérer les antagonismes, de les ethniciser et de rendre un peu plus insupportable, plus dures les rencontres entre usagers du service public, grévistes et non grévistes… Et de faire monter le Front National, la répression comme seule alternative à la protestation collective comme à la somme des malheurs individuels de chacun.

Quand nous sommes confrontés à un problème où il y a à la fois nécessité d’une expression politique révolutionnaire pour que la combativité et les mécontentement des masses ne débouchent pas sur le fascisme et donc le fait que les conditions objectives, celles issues des rapports de production ne trouvent pour s’exprimer que des formes politiques et idéologiques qui demeurent au service de la classe dominante tout en jouant à la radicalité, on pense immanquablement à Gramsci et à son concept de bloc historique, une référence marxiste mais empruntée à Georges Sorel.

Le concept de bloc historique insiste sur les superstructures, les formes de pouvoirs, les représentations. Parler de superstructure  ne signifie pas qu’elles sont superfétatoires,  négligeables et que seule compte la base économique, même si cette dernière est essentielle pour que se posent les questions du pouvoir. Ainsi l’entrée en lice de la classe ouvrière, singulièrement de la CGT, a la particularité en France de montrer le rôle et la puissance des producteurs de valeur et donc d’inviter au débat sur les nationalisations, sur l’UE… Les superstructures sont inextricablement liées à la base économique. Mais justement le concept de « bloc historique » de Gramsci n’isole pas superstructure et infrastructure, il en est le point de soudure, celui où se joue la dialectique entre ces deux instances et comment les unit l’évolution historique. D’autres concepts comme l’opposition entre guerre de mouvement et guerre de position et surtout l’hégémonie de classe viennent compléter l’appareil conceptuel.

J’ai été frappée à la lecture de l’article que Miguel Urbano consacre à la situation française par sa référence à cette problématique même s’il ne prononce pas le nom de Gramsci pour tenter de comprendre la particularité française; D’abord il fait référence à l’Histoire de la formation sociale française, comment s’est en quelque sorte constituée l’eruption périodique des « opprimés » et donc dans notre monde contemporain le soubassement de cette nouvelle irruption. Il analyse , la manière dont ce pays résiste dès le début (1995) à la vague néo-libérale partie du Chili de Pinochet, imposée dans la torture et l’assassinat et que Thatcher impose à l’Europe avec la défaite des mineurs. Je peux témoigner de l’intérêt suscité partout par ce mouvement de résistance et démontrer que l’altermondialisme nait de cette résistance mais aussi de celle dans les Chiapas contre l’Alena et sans doute la grande grève de la Corée du sud à la même époque. La France va connaître d’autres éruptions et résister pied à pied contre ce mouvement en s’arcboutant sur les secteurs où la CGT demeure forte et sur le secteur public, résultat la France paraît encore à l’origine de la résistance aux diktats européens et elle sera capable de dire NON, forte de son expérience ouvrière des restructurations de 1984. Mais comme le note avec beaucoup de justesse Miguel Urbano, le paradoxe est que le néo-libéralisme dans les mœurs, l’individualisme, la mise en concurrence autant que les partis politiques qui le développent (la droite, l’extrême-droite et le PS) gagne du terrain. Mieux le grand parti d’opposition aux « élites » devient le Front National.  Ce qui renforce l’idée que la rébelion n’est qu’une forme de conservatisme français opposée à la « modernité » d’un Macron… Un clin d’oeil, une retape à la jeunesse …

Si l’on examine les tendances culturelles promues par le FN, elles paraissent exprès faites pour empêcher la jonction entre les trois groupes: hostilité aux grèves, appel aux petits patrons, mais aussi xénophobie à l’intérieur du monde du travail et cerise sur le gâteau hostilité méprisante à l’égard des intellectuels et de la culture… Quitte à prétendre récupérer chacune des catégories sur la base de l’antagonisme produit. par cette idéologie dont le racisme est le ciment.

Autre caractéristique historique qui s’est développée en France à partir de mai 68, les intellectuels jadis liés au prolétariat viennent renforcer le PS, partagé entre un discours néo-libéral « réaliste » à la Valls et des références idéales à un changement de société, à un humanisme vidé de tout contenu de classe. Le PCF soumis à cette alliance est contaminé et ne produit plus d’intellectuels organiques et à partir de là nous assitons également à la reconquête de visions réactionnaires de l’identité française.

Pour revenir à l’analyse gramscienne, la seule issue serait dans la capacité d’union des intérêts de ces trois groupes pour construire dans le même temps des solutions économiques comme les nationalisations, voire la sortie de l’euro et dans le même temps jeter les bases d’une autre manière de concevoir le pouvoir, la démocratie, l’intervention populaire; un autre rapport à la culture, aux valeurs… Cette possibilité existe incontestablement au niveau objectif, mais chacun de ses groupes est enfermé le plus souvent dans sa propre problématique même dans une certaine mesure on en voit les prémisses dans ce mouvement, il y a quelque chose en train d’évoluer, les discours demeurent parallèles, mais sans commune mesure avec les formes d’hostilité et de rupture qui ont pu exister en mai 68 face à l’hégémonie ouvrière et déjà l’illusion social-démocrate.

Que serons-nous capables de construire? C’est sans doute pour ce que j’estimais être les mieux placés pour fournir l’armature de classe tout en étant ouvert à d’autres aspects du bloc hégémonique que j’ai continué à adhérer au PCF, ou du moins à rester dans sa mouvance. Gramsci encore à propos du parti communiste italien parlait du « prince » décrit par Machiavel, celui qui avait été le mieux placé lors de la Rénaissance pour tenter de reconstituer l’unité italienne..Ce qui pour le moment est appru à partir de sa droitisation et du départ de différents groupes a été incapable de jouer ce rôle hégémonique tant dans le monde ouvrier que dans les couches intellectuelles et dans le prolétariat marginalisé n’a jamais réussi à reconstituer cette alternative. mais si l’on ne doit pas négliger les forces politiques et syndicales telles qu’elles sont toute la capacité doit être léniniste, savoir coller au mouvement  et comme le disait Gramsci faire une révolution contre le capital. Il jouait sur les mots en prétendant bien sûr que la révolution bolchevique s’était faite contre le capital à son stade impérialiste, mais aussi contre la prohétie « économique » du capital qui pensait que la révolution naîtrait des formes économiques achevées. …Et de ce point de vue il reste beaucoup de chemin à accomplir au PCF tel qu’il est pour être léniniste et savoir chevaucher le mouvcement tel qu’il surgit dans le pays de la lutte des classes…

Danielle Bleitrach

 
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Publié par le juin 4, 2016 dans histoire, Théorie

 

Emmanuel Todd : « Si je fais la somme de ce que les socialistes ont fait, le bon concept est violent et doux à la fois : il s’agit du fascisme rose »

Conflits sociaux violents, CGT, Parti socialiste, droite, Front national, Europe, Emmanuel Todd decrypte pour Atlantico le dérèglement politique que traverse la société française.

Entretien

Publié le 1 Juin 2016

Atlantico : François Hollande se rêvait comme un président social-démocrate, pourtant, les rapports sociaux, entre syndicats ont rarement été aussi violents. Entre une CGT jusqu’au-boutiste, ou un Medef qui l’accuse de terrorisme, ou des agressions de policiers par des jeunes. Comment analysez-vous cette conflictualité, cette violence des rapports sociaux en France ?

Emmanuel Todd : Je voudrais vraiment en parler comme chercheur, c’est-à-dire en avertissant que je n’ai pas trouvé la solution et que je suis réellement conscient du fait que l’on a ici un problème d’interprétation de ce qui se passe. On a un sentiment d’évolution systémique, de mutation, de tout ce à quoi vous venez de faire allusion. Mais la mutation générale, la montée de conflictualité, la violence même, ne me pose pas de problème de compréhension. C’est-à-dire qu’il y a longtemps que moi, ou d’autres, ont perçu le blocage du système.

Le Bloc MAZ, constitué des classes moyennes, des personnes âgées, très importantes, et des ex- catholiques, donnaient une sorte de base électorale à une forme de conservatisme politique qui permettait à l’oligarchie supérieure, aux 0.1%, de faire ce qu’ils voulaient. Le résultat est une société bloquée, une belle au bois dormant qui laisse pourrir sa jeunesse. Un système social immobile, qui condamne les jeunes et le monde ouvrier à la destruction sociale. Il est donc normal d’assister à la montée d’une certaine violence.

Ce système de domination va jusqu’à bloquer le système culturel, et va jusqu’à la télévision. Je travaille de chez moi, je passe donc mon temps devant toutes sortes de chaînes, Itéle, Bfm, france2 etc…Et en fait, tout cela, qui est contrôlé par le haut, fabrique l’image d’une France qui n’existe pas pour tout le monde. C’est une France irréelle pour beaucoup de gens et en particulier pour les jeunes. L’image produite par ce système télévisuel est déroutante pour les jeunes des classes moyennes inférieures. Tout ce monde de gens joviaux qui se posent des problèmes d’enneigement des stations de sport d’hiver, ou « Un dîner presque parfait », comme si tout le monde songeait à faire des petites bouffes. C’est un monde un peu crétin, mais qui produit des tas d’images. Et qui est également une source de tensions.

Mais cette situation est-elle spécifique à la France ?

Ce qui est spécifique de la France, c’est son état d’immobilité sociale. Lorsque l’on pense que l’on se dirige vers une présidentielle dans laquelle s’affrontent Hollande, Sarkozy, Le Pen, Mélenchon et que le seul réel changement peut provenir du jeune espoir Alain Juppé, cela ferait hurler de rire dans n’importe quel pays du monde. Pourtant, notre pays est plus jeune que les autres, et le taux de fécondité a baissé à peine pendant la crise, ce qui est un vrai un signe de vitalité. A l’inverse, l’Espagne ou l’Italie sont dans une situation d’implosion démographique. Est-ce que la France est le pays le plus immobilisé d’Europe, ou est-il le seul pays vivant ?

Je regardais BFM dimanche. Je ne fais pas de critique générale de la chaîne, j’aime beaucoup Ruth Elkrief. Je regardais l’interview de Philippe Martinez par Apolline de Malherbe et Edwige Chevrillon. On avait l’impression de voir deux Manuel Valls à l’écran, face à un Martinez dont on se demandait s’il allait perdre son sang-froid. On y a vu également Philippe Doucet, un socialiste. Il y avait un phénomène de retard à l’allumage dans la prise de conscience. Philippe Doucet suggérait, en brandissant des affiches, que le CGT faisait mitrailler les permanences du PS. Il s’agit d’un univers de fous où la violence verbale venait de gens qui se pensent être les défenseurs raisonnables d’un système démocratique. Ils étaient forcés de reconnaître un petit problème au départ ; que le parti socialiste n’avait pas été élu pour casser le code du travail. Mais ce qui est frappant, c’est qu’ils ne voyaient pas l’énormité que cela représente pour la science politique. Parce qu’en fait, nous traversons une rupture systémique. Parmi les instruments du droit constitutionnel, on avait la distinction entre le mandat impératif et le mandat représentatif. Tout le monde est aujourd’hui d’accord sur le fait que seul le mandat représentatif permet un fonctionnement normal des démocraties libérales, avec des citoyens qui votent, qui élisent des représentants qui prennent des décisions librement à l’intérieur des lignes générales préférées par les électeurs. Or, les intervenants ne semblaient pas se rendre compte que le comportement actuel de François Hollande et du PS suggère l »existence d’un troisième mandat ; le mandat « jemenfoutiste« . Ici, l’élection devient parodique, les électeurs votent, mais il est entendu dans l’esprit du grand parti politique de gauche que ce que dit l’électeur n’a aucune importance, et qu’il a donc le droit de faire exactement le contraire. Ce qui est tolérable à droite, comme Jacques Chirac en 1995, mais avec Hollande, c’est quand même plus compliqué. C’est une rupture. Parce que s’il y a des lois, il y a aussi l’esprit des lois. Actuellement, le respect des règles constitutionnelles formelles nous aveugle sur le fait que l’esprit des instituions est bafoué. Il y a une évolution des mentalités, dans la Ve République, qui fait que le corps électoral ne compte plus. Quelle évolution des mentalités a permis cette dénaturation ? L’article 4 de la constitution nous indique que les partis politiques concourent à l’expression du suffrage, mais là, en pratique, cet article a été aboli. Le parti socialiste participe à la dénaturation du suffrage, c’est un problème constitutionnel.

C’est à partir de ce cadre conceptuel qu’il faut comprendre l’attitude d’action anormale de la CGT. Je crois que François Hollande ou Manuel Valls ne sont pas conscients du fait qu’ils sont en train de détruire le droit constitutionnel français. Mais je ne crois pas non plus que la CGT soit consciente de ce qu’elle représente. Martinez était calme. Il a indiqué qu’il défendait les salariés et le code du travail. Mais la vérité profonde est que la CGT est en train de défendre la constitution. C’est ça qui est terrible.

Vous indiquez que le dérèglement politique actuel vous conduit à soutenir les actions de la CGT ?

Les gens pensent que je suis super à gauche, ce qui est faux, parce que j’ai été membre du parti communiste pendant deux ans lorsque j’étais gamin. Mais j’ai eu, par la suite, une solide carrière anticommuniste, en prédisant l’effondrement de l’Union soviétique, en écrivant « La chute finale » ou en associant le communisme à une variante de la schizophrénie dans « le fou et le prolétaire ». Mon travail sur les systèmes familiaux ramenait le communisme à la préexistence d’un système familial autoritaire et égalitaire.

Je suis un anti-communiste radical. Donc, si je dis du bien de la CGT, cela ne doit pas être mal compris. C’est la CGT dans sa fonction actuelle de force, nouvelle et inattendue, qui, par effet de vide et de positionnement aléatoire, se trouve défendre la démocratie libérale en France.

Nous devons deux choses à la CGT. D’une, plus personne ne nous parle de l’Islam. C’est le transfert du mot radical de l’islamisme vers le militantisme ouvrier. Tous ceux qui croyaient qu’on pouvait faire n’importe quoi en désignant un bouc émissaire sont tout d’un coup, par volatilité, passés au radicalisme de la lutte des classes. La CGT a fait sortir la France de ce tunnel ethnicisant dans lequel le drame des attentats l’avait mise.

Vous faites référence à l’emploi du mot « terrorisme » employé par Pierre Gattaz lors de son interview au journal Le Monde ?

Les socialistes ou Pierre Gattaz, c’est pareil. Je commence à avoir la nostalgie de Laurence Parisot, que l’on n’imagine pas sombrer dans cette ineptie. Mais le tunnel ethnique emmenait la France beaucoup plus surement vers les problèmes que l’affrontement actuel sur le code du travail. La deuxième chose est que la CGT et l’hostilité de la population face à la loi El khomri ont mis le Front national totalement en porte à faux. Depuis le début de cette crise, le FN vasouille. Si le parti socialiste pense que ses électeurs doivent lui obéir, alors on comprend leur concept de pédagogie ; c’est la stratégie du maître qui doit faire comprendre aux enfants, par l’obéissance. Le même problème de crise de représentation se pose à propos du FN. Parce que les cadres du parti sont des gens d’extrême droite, et on l’a senti au moment de la crise. Ils voulaient de l’ordre. Face à un évènement réel, les cadres du FN sont justes des gens très à droite, et ils se foutent de leurs électeurs ouvriers. Le PS méprise son électorat, mais le FN aussi. Même si Florian Philippot a fait du rétropédalage, il était déjà trop tard.

La menace que fait peser le parti socialiste à la démocratie se voit à travers son attitude face à la liberté d’expression. J’ai vraiment été touché face à la purge à l’Obs, et au licenciement d’Aude Lancelin. Non pas parce qu’elle me permettait de m’exprimer, avec d’autres, parce que je suis un enfant de l’Obs, mais j’ai vu la mise au pas de ce journal par le pouvoir socialiste. J’ai vu, presque en même temps, la suppression de l’émission de Fréderic Taddeï, « Ce soir ou jamais ». Ils osent faire des choses que Nicolas Sarkozy n’aurait pas osé faire. J’ai dit des choses cent fois pires sur Nicolas Sarkozy que sur François Hollande, et je n’ai jamais eu aucun problème. Le PS est probablement plus dangereux pour la liberté d’expression que la droite. Ce n’est pas l’intolérance des gens d’extrême gauche, qui n’en auraient pas les moyens. Les socialistes sont beaucoup plus intolérants, en fait, que les gens de droite. Ce n’est pas un hasard. Si je fais la somme de ce que les socialistes ont fait, en termes de contrôle de la presse, d’inversion des valeurs de la gauche sans tenir compte de leur électorat, le bon concept est un concept violent et doux à la fois ; il s’agit du fascisme rose, le mot rose évoquant la douceur du processus.

Dans un tel climat, comment percevez-vous l’approche libérale qui se profile au travers des programmes avancés par les candidats à la primaire de la droite et du centre ?

J’ai senti une crise d’identité de la droite en voyant ses candidats perturbés par le fait que les socialistes n’avaient pas été élus pour faire ça. La droite est en pilotage automatique lorsqu’il s’agit de critiquer la CGT, ce sont des gens de droite et complètement estimables en tant que tels. Mais on sent que ce que fait le PS est un problème pour eux, cela devrait donc être également un problème pour les chercheurs.

Je peux très facilement faire un numéro sur le thème de François Hollande est « méchant » ou « débile » mais ce n’est pas le problème. Le problème est de savoir pourquoi le PS fait une politique tellement à droite, et surtout sur les implications du détraquage du système politique que cela induit. Cela passe, comme je l’ai déjà dit, par le mot « radicalisation ». Il y a quelques mois, nous avions le radicalisme islamique. On le dénonçait et on le combattait. Mais aujourd’hui, selon les socialistes, tout est radicalisé. Tout le monde est en train de prendre conscience du fait que le parti socialiste, pour des raisons mystérieuses, se comporte comme un parti de droite. Mais cela produit une dérive générale de tout le système politique. Cela pose un problème existentiel d’autodéfinition à la droite classique. Tous les candidats de la droite classique font de la surenchère libérale. C’est un effet du glissement à droite du PS. La question est pourquoi ?

Quand on voit la gauche allemande, elle a fusionné avec la droite au gouvernement, la question est donc réglée. En ce qui concerne les Etats Unis, il y a le phénomène Bernie Sanders, mais il ne va pas gagner la primaire. Mais les thématiques de gauche, comme le protectionnisme et les inégalités vont être représentées à droite par le parti républicain, par Donald Trump. Avec une dose d’usage de xénophobie. En Angleterre, tout le débat sur le Brexit se passe à droite, la gauche ne participe pas au débat.

L’anomalie du système politique français est que les zones d’implantations territoriales de la droite, le bassin parisien, ou la façade méditerranéenne, sont les vieilles zones égalitaires qui ont fait la révolution française. A l’inverse, les zones d’implantation du PS sont les vieilles zones catholiques hiérarchiques, qui pensent que le pouvoir vient d’en haut. Le PS est un parti d’un genre nouveau, organisé comme l’église catholique ancienne. Avec des électeurs qui votent, des députés qui se foutent de ce que votent les électeurs, où les cadres supérieurs du PS se foutent de savoir ce que pensent les députés, et le Président et ceux qui l’entourent se foutent de ce que pense le reste du PS. Il y a, en France, une sorte de détraquage général qui fait que la droite, d’après son implantation territoriale, devrait passer à la gauche du PS. Il y a une erreur de positionnement. L’ensemble des paramètres sont extrêmement volatils. Il y a un an, nous étions dans le terrorisme islamiste et on célébrait l’union nationale, un an après, on est dans la lutte des classes et « les jeunes caillassent les flics ». Il doit y avoir un sens aux choses, mais il faut avant tout constater cette volatilité.

Vous faites référence à l’électorat de droite. Comment comprenez-vous le fait que Nicolas Sarkozy attire un électorat jeune et plutôt de catégories CSP -, alors que les autres candidats, comme Alain Juppé, François Fillon ou Bruno Le Maire monopolisent les suffrages des CSP + ainsi que des plus de 65 ans ?

Cela me gêne de le dire, car j’ai donné des preuves de mon hostilité à Nicolas Sarkozy, mais cela suggère qu’il est plus proche du positionnement anthropologique réel de la droite. Enfin, d’une partie de la droite. La droite est tiraillée entre ce positionnement qui est plutôt indiqué par la géographie des valeurs dans le pays et qui tire la droite à gauche, et le vieillissement du pays, qui tire la droite à droite.

Mais cela veut dire que le système de représentation français est confronté au problème de l’agrégation des volontés électorales. La droite commence à avoir des difficultés à agréger son électorat. Entre une tendance jeune populiste et une tendance -vieux conservateur libéral-.

La faiblesse démographique allemande a été un moteur de la décision d’Angela Merkel favorisant l’arrivée massive de migrants dans le pays. Le Brexit est alimenté par la crainte des Britanniques de voir toujours plus de migrants intra-européens arriver dans le pays. Les tendances démographiques sont-elles en train de se venger de l’Union européenne ?

L’Union européenne était un projet fou, tous les démographes savent bien que les sociétés ne sont pas en convergence. Il suffit de regarder les indicateurs de fécondité. Et quand il y a convergence, c’est vers le bas, vers une insuffisance, en dehors des îlots que sont la France, l’Angleterre, et la Scandinavie. Là ou les femmes ont le droit de faire des enfants et d’avoir un travail intéressant.

La démographie dit d’abord que les nations européennes existent toujours, et que l’unification par la monnaie ne va pas marcher. Ce n’est même pas la peine d’aller plus loin, c’est pour cela que j’avais prédit l’échec de l’euro. C’est donc bien la revanche de la démographie. Les variables démographiques ont la particularité d’être lentes mais irréversibles avec des phénomènes d’accélération quand les ruptures générationnelles se font. C’est très lent avant d’apparaître, mais, en général, quand cela apparaît, c’est trop tard, les problèmes sont d’une telle massivité qu’aucun phénomène migratoire ne va pouvoir les résoudre. En France, on ne le voit pas, parce que le pays n’a pas de problème démographique. L’Allemagne, malgré sa rationalité, est tombée dans le piège du court-termisme économique. Elle est le vrai pays d’immigration en Europe, obsédée par son problème de main d’œuvre. Les destructions opérées par l’austérité dans l’Europe du sud, sont, de ce point de vue-là, fonctionnelles pour l’Allemagne, qui cherche à récupérer la main d’œuvre qualifiée des économies en décomposition. En Allemagne, il manque pratiquement un tiers d’enfants chaque année. Mais là, avec cette immigration massive en provenance de Syrie, d’Irak, et d’Afghanistan, de systèmes patrilinéaires avec des niveaux élevés d’endogamie de départ, cela ne sera pas gérable pour l’Allemagne. Cela va produire des phénomènes de ségrégation, de stratification, de violence. Mais il ne faut pas sous-estimer le pragmatisme allemand. La société allemande pourra s’organiser mais le prix à payer sera l’émergence d’une société de castes, avec un système politique et policier extrêmement dur. Tout est possible.

Propos recueillis par Nicolas Goetzmann

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Publié par le juin 2, 2016 dans société, Théorie