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Edouard Philippe, impliqué dans le pillage de l’uranium du Niger par Areva et dans un conflit d’intérêt

Où l’on voit à quel point la République en marche ce n’est pas la simple victoire des « start-up », mais bien le capital prédateur à l’échelle de la planète. Voici un article qui émane de l’observatoire du nucléaire (note de Danielle Bleitrach)

Edouard Philippe, impliqué dans le pillage de l’uranium du Niger par Areva…

… et dans un conflit d’intérêt en tant que maire du Havre au profit de son ancien employeur Areva

http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article330

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L’Observatoire du nucléaire dénonce la nomination au poste de premier ministre de M. Edouard Philippe qui n’est en rien le personnage « modéré » que la communication macronienne tente de mettre en scène. Bien au contraire, M. Philippe a les mains très sales, ou plutôt… radioactives. En effet, lorsqu’il travaillait pour la multinationale atomique Areva, il a participé à de sombres manœuvres dans les coulisses uranifères de la Françafrique.

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En octobre 2007, Edouard Philippe est nommé directeur de la communication et directeur des affaires publiques d’Areva. Son activité principale est alors de s’assurer de la collaboration de parlementaires acquis au lobby de l’atome. Il est ainsi en contact rapprochés avec Marc Vampa, député de l’Eure et président du groupe d’amitié France-Niger à l’Assemblée Nationale (*).

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C’est précisément pendant cette période, le 13 janvier 2008, qu’un accord est signé entre Areva et le pouvoir du Niger concernant l’exploitation de l’uranium, accord immédiatement contesté par le Mouvement des Nigériens pour la justice, mouvement touareg en rébellion contre le pouvoir central de Niamey (**).

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En effet, les maigres revenus de l’uranium, largement sous payé depuis des décennies par Areva, ne bénéficient en rien à la population, et encore moins aux Touaregs, alors que les mines d’uranium sont situées dans leurs zones traditionnelles de vie.

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Il est donc logique de considérer que les manoeuvres en coulisse de M Philippe ne sont pas étrangères aux graves troubles qui ont eu lieu par la suite dans la zone sahélienne (Niger/Mali) et dans le fait que, poussés par la misère, des groupes Touaregs aient fini par s’allier à des mouvements djihadistes.

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Mais, surtout, il est légitime de se demander pour qui agit M Philippe lorsqu’il est en charge des affaires publiques, que ce soit auparavant comme maire du Havre et désormais comme premier ministre.

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Une première réponse est apportée par le fait que, à peine assis dans le fauteuil de maire du Havre (aimablement offert par son prédécesseur qui a démissionné en cours de mandat !), Edouard Philippe a offert un pont d’or… à son ancien employeur Areva, pour qu’il installe deux usines d’éoliennes off-shore, projet finalement abandonné piteusement en septembre 2016 : il serait intéressant d’enquêter pour voir ce que la sympathie d’Edouard Philippe pour Areva a finalement coûté aux citoyens-contribuables…

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On notera d’ailleurs que, de 2007 à 2010, M. Philippe a cumulé sans état d’âme son poste chez Areva et son mandat d’adjoint au maire du Havre mais, aussi, que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) lui a infligé un blâme pour avoir refusé de fournir des informations sur sa déclaration de patrimoine de 2014, pourtant exigées par la loi.

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(*) cf Charlie Hebdo, 29 avril 2009
(**) cf AFP, 17 janvier 2008

 

El Watan : «Le monde arabe est dans un chaos mental absolu»

.Georges Corm. Historien, économiste et homme politique libanais décrit une situation et précise « il n’y a jamais eu dans l’histoire de conflits uniquement religieux, la religion n’est là que pour légitimer les conflits de puissances. (note de danielle Bleitrach)

le 15.07.17 | 12h00 

 

Dans la meilleure tradition de l’intellectuel total, Georges Corm questionne nos présupposés et nos postulats, souvent erronés ou dépassés pour saisir un monde en perpétuel changement. Le chaos, fruit de la guerre et des multiples conflits, se reflète aussi dans la conscience des hommes, une fausse conscience qui alimente le désastre issu de la domination occidentale.

– Dans l’introduction de votre ouvrage, vous abordez en même temps la notion de «chaos mental», qui brouille la perception de la réalité de nos sociétés et la compréhension des dynamiques conflictuelles à l’œuvre, et l’idée d’une remise en ordre épistémologique. Pouvez-vous revenir sur les préalables nécessaires à la déconstruction du discours simplificateur et des thèses essentialistes souvent mobilisées dans l’analyse des sociétés arabes ?

Je pense qu’il y a eu une dérive extrêmement grave dans les perceptions du Moyen-Orient, du monde arabe et du monde musulman. Ces dérives ont donné à voir ces régions du monde comme étant celles du nouveau danger géopolitique, existentiel et civilisationnel, tel que l’a forgé et formulé l’ouvrage de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Il s’agit en fait d’un manifeste qui sert à donner de la légitimité aux guerres illégitimes que mènent l’empire américain et ses alliés européens.

Quand j’évoque le chaos mental, j’entends également qu’il existe du côté arabe et musulman, puisque nous avons de très nombreux Etats qui se disent musulmans qui sont des alliés inconditionnels de la puissance militaire américaine et soutiennent son déploiement. Dans cet ouvrage, je tente donc de déconstruire les discours canoniques et les images clichés devenues omniprésentes dans les opinions publiques qui sont amenées à approuver ou ne pas s’opposer aux politiques d’interventions militaires musclées, soit au nom des droits de l’homme, soit au nom de la défense préemptive des «valeurs» occidentales.

J’essaie également de montrer que si l’image de l’islam est autant défigurée aujourd’hui, la responsabilité n’en incombe pas seulement à ce que j’appelle l’hubris (notion d’origine grecque désignant la démesure, ndlr) des Etats membres de l’OTAN et le désir de dominer entièrement le monde qui va de pair avec la globalisation.

Le fait que des régimes politiques arabes ou non arabes musulmans, ainsi que de très nombreux intellectuels arabes et d’autres pays musulmans, se mettent à vanter une altérité islamique inconciliable avec les acquis positifs de la modernité, permet d’accréditer la thèse de Huntington. Nous sommes dans le chaos mental absolu.

L’une des aberrations, c’est qu’il n’existe plus aujourd’hui de connaissance de l’islam. Les nouveaux orientalistes ne connaissent que trois auteurs sur les 13 siècles de civilisation islamique (Sayed Kotob, Mawdudi, Ibn Taymiyya). Leurs œuvres sont diffusées en tous lieux et en plusieurs langues et c’est ce qui tombe entre les mains des jeunes Arabes et musulmans partout dans le monde.

Par ailleurs, le problème tire ses origines de la création de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), où brusquement on assiste à un regroupement d’Etats sur la base de l’identité religieuse — inédit depuis le temps des croisades — et cette organisation s’est efforcée de créer et de consolider une altérité islamique, en refusant de façon très abrupte des principes de modernité qui sont devenus universels et auxquels il est difficile de se soustraire, même si les gouvernement de l’OTAN en font un très mauvais usage.

– Vous déconstruisez le discours qui entretient l’amalgame entre islam et terrorisme en analysant le poids des récits canoniques et des clichés. Quelles sont les causes qui ont favorisé la généralisation de clichés qui empêchent de comprendre les causes profondes du phénomène ?

Les clichés les plus prégnants viennent de l’appauvrissement général de la conception et de la compréhension de l’islam. Aujourd’hui, s’est installé dans les mentalités ce cadre d’une perception biaisée de l’existence d’un conflit de civilisation et d’un choc de valeurs entre un monde judéo-chrétien «démocratique» et un monde «arabo-musulman» rétrograde. Ce jeu n’a été en grande partie possible que par la mainmise de l’idéologie du wahhabisme saoudien, à coups de pétrodollars sur la plupart des sociétés musulmanes, alors que le wahhabisme ne fait même pas partie des quatre grandes écoles théologico-juridique musulmanes.

Nombre d’intellectuels arabes et non arabes ont fait l’erreur épistémologique majeure de désigner Mohammad Ben Abdel Wahhab, le fondateur du wahhabisme en alliance avec la famille des Al Saoud, comme étant un précurseur des penseurs de la «nahda», dans la lignée notamment des grands réformateurs religieux de Tahtaoui à Taha Hussein en passant par Ben Badis ou l’émir Abdelkader.

Or, il faut revenir à l’histoire : Mohammad Ben Abdel Wahhab est né au XVIIIe siècle dans une région extérieure aux grands circuits de la géopolitique mondiale au centre de la péninsule arabique, qui n’était pas colonisée par l’Europe, mais n’avait que de petites garnisons ottomanes isolées.

Or, il y a eu constitution d’alliance entre une tribu bédouine, celle des Saoud et une forme d’islam qui avait été alors rejetée par le sunnisme dominant arabo-ottoman et combattu. Il a fallu un soutien anglais très important après la Première Guerre mondiale, puis un soutien américain encore plus important après la Seconde Guerre mondiale, pour faire émerger la puissance saoudo-wahhabite sur les décombres du rêve d’un royaume arabe unifié au Machrek, qui était celui de tous les nationalistes arabes depuis la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, l’islam apparaît comme la religion de la violence, des têtes tranchées, des femmes entièrement voilées, une culture exclusivement basée sur le «halal» et le «haram», ce qu’il n’a jamais été auparavant.

– Vous renvoyez dos à dos islamophobes et islamophiles qui mobilisent les mêmes références intellectuelles. Comment sortir de ce conformisme intellectuel étriqué ?

Je donne toujours cette image assez parlante. L’islamophile incarne le bon administrateur colonial, et l’islamophobe le méchant administrateur, mais dans le fond c’est la même chose. Car les deux croient à l’existence d’une altérité absolue entre musulmans et non-musulmans. Moi je pars d’une hypothèse qui, à mon sens, ne peut pas être rejetée. Il n’y a pas de conflit proprement religieux dans l’histoire de l’humanité, pas même les croisades.

Les conflits sont toujours des conflits de puissance, par des chefs d’Etat, des empires, des tribus lorsqu’il n’y pas encore d’Etat moderne. Ces conflits sont ensuite habillés de religieux pour leur conférer une légitimité. Il y a le bon sens épistémologique qui ne doit pas faire oublier l’entreprise de fabrication de l’ennemi et de sa diabolisation pour justifier la guerre. Massacrer des millions d’êtres humains suppose de travailler la psychologie collective.

La déclaration d’indépendance américaine a énoncé de très beaux principes qui, dans la pratique, s’accompagnaient de crimes contre l’humanité : le génocide des Indiens des deux Amériques et la pratique massive de l’esclavage. Le monde entier a été colonisé au moment où l’idéologie des droits de l’homme a pris son essor à partir de la révolution française.

Mais ce n’est pas parce que la pratique politique est mauvaise que les principes ne sont pas bons en soi. Car dans ce cas, comment accepter toutes les dérives connues par les grandes religions, notamment monothéistes ; en fait sitôt que l’Etat se sert de la religion pour imposer son autorité, c’est le religieux qui en pâtit et la liberté de conscience et de comportement.

– Que préconisez-vous pour battre en brèche la thèse essentialiste de Huntington sur le choc des civilisations érigée en dogme de la géopolitique ?

Pour contrer cette thèse de Huntington, qui n’est qu’une reprise déguisée des thèses racistes qui ont justifié la colonisation par une supériorité de civilisation, nous avons élaboré cette notion stupide de la nécessité de dialogues de civilisations ou de dialogues des religions.

Or au contraire, ce faisant nous ne faisons que confirmer que le problème de base est religieux. Ce qu’il faut à la place, c’est dénoncer sans cesse l’instrumentalisation du religieux au niveau étatique, comme au niveau géopolitique international et régional. Pour sortir de ce carcan intellectuel, il est donc nécessaire de dénoncer l’instrumentalisation du religieux. L’URSS n’existe plus, mais les Etats-Unis n’ont pas modifié leur politique sur ce plan. Ils poursuivent l’instrumentalisation de la religion juive pour assurer l’existence de l’Etat israélien et la permanence de la colonisation.

Ils ont encouragé l’islam politique le plus radical sans arrêt pour mettre en échec les idéologies nationalistes arabes et progressistes. Je rappelle dans mon livre la manière dont on a fabriqué l’image d’un homo islamicus repoussoir, en opposition à l’image d’un homo hebraicus placé au-dessus de la loi internationale. C’est une autre illustration de ce chaos mental. Quand on me parle du «choc des civilisations», je demande toujours que l’on m’explique où se situe ce choc.

La majorité écrasante des gouvernements musulmans sont des alliés de l’OTAN, tous les riches musulmans du monde entier envoient leurs enfants étudier aux Etats-Unis et en Europe et non pas à La Mecque, ni à Kom, en Iran, ni à Islamabad, au Pakistan. Les couches populaires les plus pauvres, elles, risquent leur vie pour traverser la Méditerranée et aller vivre en Europe comme des Européens. De quoi parle-t-on alors ?

– Votre analyse de la nouvelle question d’Orient montre que la situation de crise du Moyen-Orient au XXIe siècle n’est pas sans rappeler la configuration balkanique à la veille de la Première Guerre mondiale. Quels sont les enjeux aujourd’hui de cette nouvelle question d’Orient à travers laquelle se perpétue la tradition d’instrumentalisation du facteur éthnico-religieux ?

Dans un précédent ouvrage qui s’intitule L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, j’avais déjà expliqué que l’arc de la Méditerranée de l’est est l’un des points géostratégiques les plus importants du globe. Qui domine ce passage entre trois des cinq continents est l’Etat le plus puissant du monde et c’est la raison pour laquelle la Première Guerre mondiale est partie des Balkans.

Après l’effondrement de l’URSS, la guerre dans les Balkans s’est rallumée de façon complètement sauvage et folle. Aujourd’hui, le principal enjeu demeure le contrôle de l’est de la Méditerranée, qui va de Sarajevo à Beyrouth et Haiffa, course dans laquelle tout le monde s’est lancé. Aujourd’hui, nous sommes en pleine bataille géopolitique qui n’a rien à voir avec l’islam ou le judaïsme ou des civilisations différentes.

– Selon vous, pourquoi la Syrie cristallise toute les rivalités géopolitiques, au point d’éclipser l’enjeu en Palestine qui demeure pourtant l’épicentre de l’arc de crise au Moyen-Orient ?

En Syrie, les enjeux sont multiples. Ce n’est pas seulement parce qu’elle fait partie de cet arc de l’Est méditerranéen, mais c’est aussi parce que c’est la seule base dont disposaient les Russes, lesquels sont aujourd’hui totalement assiégés par l’OTAN. Un autre facteur majeur derrière la démonisation du régime syrien est le fait que ce pays est le dernier Etat arabe à parler de la cause palestinienne, à être allié à l’Iran et avoir aidé à la constitution du Hezbollah libanais, lequel a réussi l’exploit de libérer le sud du Liban de 22 ans d’occupation israélienne, puis de résister héroïquement en 2006 à une nouvelle agression israélienne contre notre pays.

Aujourd’hui, quand les Arabes se plaignent de l’expansionnisme iranien, il faut leur rappeler tout d’abord que c’est l’Irak qui a tenté d’envahir l’Iran et non l’inverse et que l’Iran est, en fait, venu combler un vide qu’ils ont eux-mêmes créé par les querelles des régimes entre eux et l’alignement d’un nombre de plus en plus grands de régimes politiques sur les intérêts occidentaux et ceux de l’Etat d’Israël.

Ce sont les aides de l’Iran qui ont permis au Liban de se libérer de 22 ans d’occupation sioniste et non l’ONU ou les Etats-Unis. L’Iran a également pris à bras-le- corps la cause palestinienne. Mais la logique complètement perverse et inversée consiste à accuser l’Iran de terrorisme, tout en exemptant ceux qui l’ont vraiment soutenu et favorisé parmi leurs alliés dans la région. Je crois, de plus, que le plus grand scandale est d’invoquer les droits de l’homme pour détruire des sociétés entières.

On l’a fait avec la Yougoslavie, avec l’Irak et la Libye et le même scénario s’est répété avec la Syrie. Cette politique agressive s’accompagne d’une division binaire du monde extrêmement simplificatrice : les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Cette agressivité s’est transmise à certains Etats arabes qui détruisent aujourd’hui sauvagement le Yémen et la société yéménite, dans un silence étourdissant de la prétendue «communauté internationale» et malheureusement de beaucoup d’Etats arabes et musulmans.

Tout ce que j’ai pu écrire ou enseigner dans ma carrière sur l’analyse multifactorielle des conflits a aujourd’hui totalement disparu. Le Yémen est en train d’être détruit, parce que l’une des composantes de la révolte populaire de 2011 appartenait à la communauté chiite et que les Etats-Unis ont dénoncé l’existence d’un «triangle chiite» qui est venu remplacer dans les imaginaires l’ancien «axe du mal» cher à George Bush.

– Un autre apport intéressant de votre ouvrage est l’éclairage sur la question du christianisme arabe. Le rattachement des chrétiens arabes à l’Occident fait-il partie de l’opération idéologique visant à conforter la thèse d’une majorité arabo-musulmane opprimant les minorités chrétiennes ?

Oui, mais aujourd’hui cela ne mobilise plus. Ce qui mobilise c’est l’opposition à l’Iran et la question évidemment de la défense d’Israël envers et contre tous les principes de la modernité politique. Moi j’ai cessé d’utiliser le terme de conflit israélo-palestinien. La création artificielle de I’Etat d’Israël a résulté d’une opération classique de colonisation, comme historiquement aux Etats-Unis, en Algérie ou en Afrique du Sud. Ce n’est rien d’autre.

Il n’y a pas deux parties qui ont chacune des droits sur une terre, vous avez là une autre illustration du chaos mental absolu. Au prétexte qu’un tout petit Etat s’est appelé le royaume de David pendant 150 ans, il y a plus de 2000 ans, on le ressuscite au XXe siècle. A ce compte, il faudrait refaire la carte du monde. Aujourd’hui, c’est un problème de démantèlement du système colonial et de l’apartheid.

– A côté de ces facteurs externes lourds, quel est le poids des facteurs internes dans le retard de développement qu’accusent les pays arabes ?

Dans l’ouvrage, je consacre un long chapitre à l’économie des pays arabes, économie de rente et de corruption à la fois. Avec le gonflement d’une altérité islamique qu’il faut constamment affirmer, on a oublié toutes les questions d’appropriation de la technologie, des sciences, de diversification économique. Nous avons affaire à un flux de recettes pétrolières qui suit une courbe ascendante et descendante. La rente pétrolière est au cœur de la corruption, touchant également les sociétés multinationales pétrolières. C’est la raison pour laquelle des Etats qui ont soutenu le terrorisme continuent d’être choyés par l’OTAN et les Etats-Unis.

A ceux qui me reprochent de sous-estimer les facteurs internes dans l’explication des développements que connaît le monde arabe, j’explique que le facteur interne et le facteur externe sont étroitement liés. L’interne se sert de l’externe et inversement, mais comme l’externe est beaucoup plus puissant que l’interne, ce dernier veut sans cesse maintenir l’omniprésence de la protection externe. Tant que ce jeu continue, il n’y a pas de porte de sortie.

 
 

Que cherche la Chine en investissant autant en Afrique ?

Publié le 13 juillet 2017 à 13h06 — Mis à jour le 13 juillet 2017 à 14h26

Jamais Pékin n’avait investi à ce point sur le continent africain, devenu un véritable laboratoire de ses ambitions internationales. Et l’Afrique apprécie ce partenaire non interventionniste qui lui apporte financements et infrastructures. Système gagnant-gagnant ? Le débat est lancé.

Vieilles de plusieurs siècles, les relations entre la Chine et l’Afrique n’ont jamais été aussi fortes qu’au cours des quinze dernières années. Et le niveau d’engagement de l’empire du Milieu sur le continent a atteint des niveaux inédits. Cette offensive est menée à la fois par les entreprises publiques et privées, les décideurs politiques et les diplomates, et est autant le fruit d’actions spontanées que d’une stratégie bien orchestrée par Pékin.

Tous les investisseurs internationaux voient en l’Afrique un important réservoir de minerais et sont attirés par le pétrole angolais et nigérian, par le cuivre de la RD Congo et de la Zambie ou encore par l’uranium namibien. Mais les Européens et les Américains la perçoivent également comme une inquiétante source d’instabilité, de migration et de terrorisme, tandis que la Chine préfère se concentrer sur ses opportunités.

Récemment, les entreprises de l’empire du Milieu ont réussi à sécuriser leur accès au cobalt, crucial pour la production des batteries de voitures électriques, en rachetant à coups de milliards de dollars des parts dans les mines de la RD Congo, premier producteur mondial.

Un investissement qui va au-delà des matières premières

Ce qui l’attire en Afrique, c’est aussi le marché de consommateurs qu’elle constitue pour ses manufacturiers et ses entreprises de construction

Mais cet intérêt pour le continent va au-delà des matières premières. D’ailleurs, les États-Unis investissent dans l’exploitation minière beaucoup plus que la Chine (66 % du total des investissements pour les premiers, contre 28 % pour la seconde). Ce qui attire celle-ci en Afrique, c’est aussi le marché de consommateurs qu’elle constitue pour ses manufacturiers et ses entreprises de construction.

Un pays en est la parfaite illustration : l’Éthiopie. Affichant une croissance soutenue depuis près d’une décennie, comptant plus de 100 millions d’habitants – soit la deuxième plus importante population du continent derrière le Nigeria – et stratégiquement située dans la Corne de l’Afrique, elle est devenue l’une des destinations phares des investissements chinois, malgré sa pauvreté en ressources naturelles.

Depuis 2000, elle a été la deuxième plus grande bénéficiaire des prêts chinois en Afrique, recevant des financements pour la construction de barrages, de routes, de chemins de fer et d’usines de manufacture pour plus de 12,3 milliards de dollars, selon les chercheurs de l’université Johns-Hopkins. Cela correspond à plus du double du montant prêté au Soudan, producteur de pétrole, et à la RD Congo, dont le sous-sol regorge de minerais.

Un intérêt diplomatique

Par ailleurs, et c’est peut-être l’aspect le moins bien compris, l’Afrique offre à la Chine un très bon moyen d’étendre son influence géopolitique. « Avoir de bonnes relations avec les 54 pays africains est très important pour la Chine », explique Jing Gu, directrice du Centre pour les puissances émergentes et le développement global à l’université du Sussex, soulignant qu’elle entretient par ailleurs des rapports très tendus avec ses voisins, de Tokyo à Hanoï.

La Chine a utilisé le continent comme une sorte de laboratoire pour ses ambitions internationales croissantes

Pékin compte aujourd’hui 52 missions diplomatiques dans les capitales africaines, contre 49 pour Washington, et est le membre du Conseil de sécurité des Nations unies qui dispose du plus grand nombre de Casques bleus sur le continent, soit plus de 2 000, au Congo, au Liberia, au Mali, au Soudan et au Soudan du Sud.

Selon Jing Gu, spécialiste des questions de développement et consultante pour plusieurs institutions internationales, dont la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, la Chine a utilisé le continent comme une sorte de laboratoire pour ses ambitions internationales croissantes. Et la nature multidimensionnelle de son approche n’est souvent pas reconnue, qu’il s’agisse de ses participations aux opérations de maintien de la paix ou à la construction de routes, de ports et de chemins de fer, destinés à relier le monde en développement à l’empire du Milieu via une nouvelle route de la soie.

Howard French, l’auteur du livre China’s Second Continent, qui retrace l’expérience d’environ 1 million d’entrepreneurs chinois partis s’installer sur le continent, partage cette analyse : « L’Afrique a été un atelier de nouvelles idées qui sont maintenant devenues de grands atouts stratégiques. »

Quelques chiffres l’illustrent : en 2000, le commerce sino-africain était estimé à 10 milliards de dollars, selon la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, à Washington. En 2014, il a atteint 220 milliards de dollars, avant de connaître une baisse liée à la chute des prix des matières premières. La Chine contribue à environ un sixième du total des prêts accordés à l’Afrique, selon une étude du John L. Thornton China Center à la Brookings Institution.

Pour beaucoup, la démarche de Pékin s’apparente à un système néocolonialiste dans lequel les entreprises qui extraient des minerais en échange d’infrastructures et de financements de projets agissent comme des intermédiaires pour le gouvernement chinois.

Un avantage pour l’Afrique

Les pays africains ont besoin de commerce et d’investissement. Peu importe d’où cela vient – de Chine, d’Inde, de Turquie, de Russie, du Brésil

Il n’empêche que, d’un point de vue africain, bien qu’il comporte de nombreux risques, le partenariat avec la Chine apporte des avantages tangibles en matière de financement et d’infrastructures.

Et, plus important encore, il offre un choix bienvenu aux gouvernements africains, qui ont développé durant des décennies des relations souvent improductives avec les bailleurs de fonds internationaux. Même si ces derniers ont apporté des milliards de dollars en aide, ils ont également aussi imposé, dans les années 1980 et 1990, des réformes inspirées du consensus de Washington, qui ont été destructrices pour les économies africaines.

« La relation entre les donateurs et les bénéficiaires a considérablement changé avec l’arrivée de la Chine », soutient Dambisa Moyo, économiste zambienne et auteur du livre Dead Aid, publié en 2009 et mettant en cause les liens de l’Afrique avec l’Europe et les États-Unis fondés sur l’aide.

Attractivité de la politique non-interventionniste

« Les pays africains ont besoin de commerce et d’investissement. Peu importe d’où cela vient – de Chine, d’Inde, de Turquie, de Russie, du Brésil –, c’est toujours une bonne nouvelle d’avoir de nouveaux partenaires », ajoute-t-elle. Pour Jeffrey Sachs, le directeur de l’Earth Institute à l’université Columbia, l’enthousiasme de la Chine en Afrique représente même « la plus importante source de développement pour le continent de notre génération ».

Un sondage réalisé par Afrobarometer en 2016 dans 36 pays du continent a montré que, pour 63 % des Africains, l’influence chinoise a été « plutôt » ou « très » positive

De même, la politique officielle non interventionniste de la Chine la rend encore plus attractive pour les dirigeants africains, dont ceux de l’Angola et du Zimbabwe, qui disent en avoir assez de l’attitude de « donneurs de leçons » des anciennes puissances coloniales en matière de droits de l’homme et de démocratie.

À travers le continent, les populations et les décideurs politiques partagent ce sentiment. Un sondage réalisé par Afrobarometer en 2016 dans 36 pays du continent a montré que, pour 63 % des Africains, l’influence chinoise a été « plutôt » ou « très » positive. Et 24 % des personnes interrogées pensent que la Chine présente le meilleur modèle de développement pour l’Afrique, juste derrière les États-Unis, avec 30 % d’avis favorables.

La menace de la dette

C’est toujours la même histoire : la Chine conquiert l’Afrique, mais quel profit en tire l’Afrique ?

Mais un sentiment de malaise persiste à propos de son importance grandissante. « Je pense que les Chinois savent ce qu’ils veulent alors que les Africains, eux, ne le savent pas, estime PLO Lumumba, le directeur de la Kenya School of Law. La Chine veut gagner de l’influence, elle veut être une puissance mondiale ».

Selon lui, les gouvernements africains contractent tellement de dette envers la Chine qu’ils mettent en gage leur indépendance politique et économique. Godfrey Mwampembwa, caricaturiste connu dans toute l’Afrique sous le nom de « Gado », partage la même analyse : « C’est toujours la même histoire : la Chine conquiert l’Afrique, mais quel profit en tire l’Afrique ? » Dans l’un de ses dessins, il représente les leaders africains en lilliputiens secouant leurs mains devant un énorme visage chinois. Avec ce texte : « Nous sommes des partenaires égaux. »

Le Kenya a bénéficié de l’aide chinoise – pour un montant évalué à plusieurs milliards de dollars – ainsi que de leur expertise en ingénierie afin d’améliorer ses infrastructures. Mais dans une interview accordée récemment au Financial Times, le président Uhuru Kenyatta a exprimé son inquiétude au sujet du déficit commercial de l’Afrique face à la Chine.

Il estime cependant que Pékin « commence à comprendre que, pour qu’une stratégie gagnant-gagnant fonctionne, la Chine doit s’ouvrir à l’Afrique comme l’Afrique s’ouvre à elle ». De même, le sentiment des Africains à l’égard des Chinois a évolué.

D’après Howard French, même s’ils ont globalement un a priori positif, l’enthousiasme d’antan a fait place à une certaine réserve. Si les infrastructures sont bien accueillies, l’opinion publique insiste sur la nécessité d’exiger des entreprises chinoises qu’elles emploient plus de main-d’œuvre locale et qu’elle la traite bien.

Selon cet expert, les populations s’indignent également de voir le coût des projets augmenter pour permettre à certains de leurs gouvernements de bénéficier de rétrocommissions. Des soupçons qui pèsent actuellement sur le projet ferroviaire Mombasa-Nairobi, d’un montant de 4 milliards de dollars, inauguré au mois de juin 2017.

Une récente prise en compte de la société civile

Les entreprises chinoises sont aujourd’hui conscientes du problème. Il y a une décennie, elles estimaient que leurs relations avec les gouvernements suffisaient. Désormais, elles comprennent qu’il est indispensable d’échanger avec la société civile et les ONG internationales sur les questions environnementales ou sur le transfert de technologies. Un nombre croissant de ces sociétés communiquent sur la transmission de leur savoir-faire aux Africains.

Par exemple, le géant des télécoms Huawei, qui réalise 15 % de ses revenus sur le continent, forme chaque année 12 000 étudiants en télécommunications dans des centres en Angola, au Congo, en Égypte, au Kenya, au Maroc, au Nigeria et en Afrique du Sud. Selon les chercheurs de Johns-Hopkins, 80 % des employés des projets chinois en Afrique sont des locaux, même si beaucoup d’entre eux occupent les postes à faible niveau de compétence. « Les Chinois ont rapidement progressé, reconnaît Howard French. Ils sont maintenant devenus des joueurs sophistiqués. »

Selon Jing Gu, il est important pour la Chine que sa relation avec l’Afrique apparaisse comme mutuellement bénéfique. « Elle poursuit activement une stratégie d’industrialisation. Au cours des dix prochaines années, elle espère relocaliser sa production manufacturière sur le continent », explique-t-elle.

Selon notre consultante, il est vital que les gouvernements africains reprennent le contrôle de leurs relations avec leurs partenaires étrangers, qu’il s’agisse de l’Occident ou de la Chine. Ce qui signifie établir des priorités, insister sur le transfert des connaissances et négocier selon leurs propres conditions. « Les Africains doivent être clairs et déterminer qui joue quel rôle. C’est à eux de décider, et non pas aux étrangers. »

© Financial Times et Jeune Afrique 2017


Peut mieux faire

Dans un rapport publié le 28 juin, McKinsey prédit un bel avenir aux relations sino-africaines. Le cabinet international de conseil avance deux scénarios. Le premier : si les investissements chinois sur le continent se poursuivent sur le même rythme, les groupes de l’empire du Milieu verront leurs recettes africaines passer de 180 milliards de dollars aujourd’hui à 250 milliards en 2025.

Le second : d’après McKinsey, les entreprises chinoises peuvent significativement accroître leurs activités africaines, que ce soit dans les secteurs qu’elles occupent prioritairement aujourd’hui – les mines et les infrastructures – ou dans d’autres domaines tels que l’agriculture, la bancassurance, les télécoms, les transports et la logistique. Dans ce dernier cas, leurs revenus pourraient atteindre 440 milliards de dollars en 2025


La Chine-Afrique s’invite à Marrakech

Plus de 400 décideurs chinois et africains de haut niveau sont attendus les 27 et 28 novembre à Marrakech dans le cadre de la 2e édition du China-Africa Investment Forum (CAIF).

Au cœur des discussions de cet événement coorganisé par le ministère marocain de l’Industrie et de l’Investissement, Jeune Afrique Media Group et BOAO Business Consulting : les implications financières de la nouvelle route de la soie pour les économies africaines, les solutions à privilégier pour tirer profit de cette nouvelle dynamique et faire du continent une véritable plateforme industrielle

 
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Publié par le juillet 14, 2017 dans Afrique, Asie, Chine, Economie, INTERNATIONAL

 

2 juillet date de naissance de Patrice Lumumba, discours qui scella son destin et son assassinat

Discours de Lumumba, le 30 juin 1960

Ce discours prononcé devant le roi des Belges, Axel Marie Gustave Baudoin, est réputé avoir scellé le sort funeste de Patrice Emery Lumumba.  En effet, il marquait d’emblée la ferme volonté du Premier ministre congolais d’exercer toute la souveraineté politique que supposait le principe de l’indépendance conquis de haute lutte face au colon. Or, les élites colonialistes belges entendaient continuer de piller les ressources du Congo, tout en feignant d’approuver une indépendance qu’elles prétendaient officiellement avoir octroyée, tandis qu’elles insinuaient officieusement que les Congolais n’y étaient pas encore préparés.

patrice-lumumba-en-portrait

Congolais et Congolaises,

Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux,

Je vous salue au nom du gouvernement congolais.

A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.

Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte  qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers.

Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs ?

Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.

Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs, qu’n Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ?

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréé pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a té proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.

Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des droits de l’Homme.

Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudront sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner nos pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés.

Et pour cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses,  mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit. Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis .

Ainsi, tant à  l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo nouveau, notre chère République, que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger.

Je demande à la minorité parlementaire d’aider mo n gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain.

Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine. Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays.

J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !

Vive l’indépendance et l’Unité africaine !

Vive le Congo indépendant et souverain !

 
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Publié par le juillet 4, 2017 dans Afrique, HISTOIRE, INTERNATIONAL

 

Ce qu’il faut retenir de la ligne directe 2017 de Vladimir Poutine

Les organisateurs de la Ligne directe ont reçu plus de 2 millions de questions


Jeudi 15 juin,  le président Vladimir Poutine a tenu sa 15e ligne directe publique avec la population, répondant, en l’espace de 3 heures et 56 minutes, à près de 70 questions de citoyens russes. Bilan.

Poutine ligne directe
Vladimir Poutine lors de la Ligne directe, le 15 juin 2017. Crédits : kremlin.ru

Sur la crise économique

La crise économique est-elle terminée ? Je voudrais de tout cœur répondre à cette question par l’affirmative et envoyer à la société un signal encourageant. Mais nous devons partir des données objectives. Et quelles sont-elles ? Les chiffres indiquent que la récession de l’économie russe a cessé, et que nous sommes entrés dans une période de croissance.

Pourtant, je veux revenir sur un des principaux problèmes économiques : la diminution, depuis plusieurs années, des revenus de la population, et l’augmentation du nombre de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté. Dans les années 1990, ces dernières représentaient 35 à 37% de la population russe, soit près de 40 millions d’individus. En 2012, ce chiffre n’était plus que de 10,7% – le plus bas de notre histoire. Aujourd’hui, malheureusement, il est remonté à 13,5%. Cela pourrait sembler peu, mais nous parlons, en pratique, de dizaines, voire de centaines de milliers de personnes.

Quelles sont les causes de ce fléau ? Il s’agit avant tout de la structure de notre économie, qui ne nous convient pas. Il faut aussi mentionner la faible productivité du travail en Russie : si nous ne parvenons pas à l’augmenter, il n’y aura ni création d’emplois, ni augmentation des salaires. »

Sur l’économie

Depuis trois trimestres, on constate une augmentation du PIB russe. +3% fin 2016, +5% au premier trimestre 2017, et +1,4% en avril. La production industrielle s’intensifie, avec une augmentation de 0,7% au premier trimestre de cette année. On constate aussi une hausse des investissements, de 2,3%, et une croissance des exportations de denrées non énergétiques, de 19%.

Enfin, nous enregistrons actuellement un niveau d’inflation très bas – record dans l’histoire de la Russie – de 4,1% seulement. Ce qui nous permet d’espérer pouvoir atteindre notre objectif de 4% à la fin de l’année en cours. Sont également en hausse nos réserves de change de la Banque centrale, nos réserves internationales : nous avions entamé l’année dernière avec 368 milliards de dollars pour la finir avec 378 milliards de dollars. Cette année, ces réserves s’élèvent déjà à 405 milliards de dollars.

Sur les sanctions

« Les sanctions ne sont pas une nouveauté : dès que la Russie commence à relever la tête, dès que nos partenaires sentent que notre pays se renforce, ils nous soumettent à des restrictions. Il en a toujours été ainsi, même avant la Révolution – durant toute notre histoire. Les États-Unis ont l’intention d’adopter de nouvelles sanctions, et on peut se demander pourquoi ils le font. En réalité, il n’y a qu’une seule réponse : c’est pour nous contenir, nous « endiguer ».

Les sanctions nous touchent, certes, mais pas de façon radicale. Nous sommes plus sensibles à la conjoncture internationale. Les États-Unis pensent que notre économie a baissé d’1% à cause des sanctions, l’ONU estime qu’elles nous ont fait perdre 50 à 52 milliards de dollars. Mais ceux qui ont introduit ces sanctions, eux, ont perdu 100 milliards de dollars !

Les sanctions nous ont permis de mobiliser nos cerveaux, nos ressources, nos talents, et de renforcer nos positions dans des domaines clés, tels l’aviation, la pharmaceutique, l’électronique, l’agriculture. Nous sommes devenus leader mondial dans l’exportation du blé : le voilà, le résultat des sanctions ! Les Chinois s’apprêtent à importer notre porc et notre volaille, nous n’en faisons plus venir de l’étranger mais, à l’inverse, nous cherchons toujours de nouveaux marchés d’écoulement.

Il y a deux ans, notre production de fruits et légumes était un sujet douloureux : nous avions cessé d’en importer et n’en possédions pas assez sur notre marché intérieur, donc les prix ont augmenté. Mais depuis, nous avons fait tout notre possible pour accroître notre production maraîchère – et je constate que cela fonctionne. L’inflation n’est plus que de 4,1 % en Russie, ce qui a fortement boosté notre production. L’embargo que nous avons introduit sur les denrées alimentaires en provenance d’Europe et des États-Unis restera en vigueur jusqu’au 31 décembre 2017, puis nous verrons. Si nos partenaires lèvent leurs sanctions, nous devrons faire de même. Nous devons assurer notre compétitivité sur le marché. [S’adressant aux producteurs de légumes, ndlr] Aujourd’hui, nous vous aidons de toutes nos forces, et si vous travaillez correctement, vous conserverez l’avantage sur les importateurs, car vos coûts logistiques sont moindres. Dans l’avenir, nous ne pourrons plus vous accorder des aides directes, mais nous continuerons de vous soutenir dans le respect des règles de l’OMC. »

Rappel. Les pays occidentaux ont adopté des sanctions contre la Russie après le rattachement de la Crimée à la Fédération et le déclenchement du conflit dans le sud-est de l’Ukraine. Initialement, ces mesures ciblaient des personnes physiques et morales précises, puis elles ont été élargies aux secteurs de l’énergie, de la défense et des finances. En août 2014, en réponse à ces restrictions, Moscou a mis en place des contre-sanctions, en particulier un embargo alimentaire. Le 29 juin 2016, le président russe Vladimir Poutine a prolongé cette interdiction d’importer certains produits en provenance de l’UE et des États-Unis jusqu’au 31 décembre 2017. Le 1er juillet, l’Union européenne a prolongé les sanctions économiques contre la Russie jusqu’au 31 janvier 2017. Le même jour, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a voté la prolongation de l’embargo russe jusqu’au 31 décembre 2017.

Sur la nomination des nouveaux gouverneurs

« Beaucoup de gouverneurs travaillaient depuis longtemps, et dans certaines régions, nous sentions que les gens attendaient des changements. Si les nouveaux responsables sont pour la plupart relativement jeunes, ils ont de l’expérience, ils ont tout pour réussir même si les régions ont effectivement de nombreux problèmes financiers. Au total, nous comptons allouer 50 milliards de roubles aux régions pour satisfaire leurs besoins. »

Rappel. Cinq gouverneurs ont donné leur démission au cours des deux premières semaines du mois de février. En attendant les prochaines élections, prévues pour septembre 2017, le Kremlin a désigné à leur place cinq jeunes gouverneurs intérimaires. Les experts perçoivent, derrière ces changements, la mise en place d’une nouvelle stratégie de développement de l’économie nationale. La suite à lire ici.

Sur le programme des hectares gratuits en Extrême-Orient

« Le programme fonctionne bien, mais nous avons énormément de demandes (92 000 actuellement), et le système qui les gère s’essouffle. Nous avons tout de même réussi à satisfaire un tiers des demandes, soit 25 000. Aujourd’hui, il faut seulement deux mois et demi pour obtenir un hectare en Extrême-Orient, alors qu’il faut des années pour en obtenir un dans la partie centrale du pays. La Russie a plus de 43 millions d’hectares de terres agricoles non utilisées, ce sont des réserves foncières colossales. Nous devons aller au bout de cette expérience en Extrême-Orient et résoudre les problèmes. Il faut aussi éviter que des individus trop malins n’achètent beaucoup d’hectares pour les revendre et spéculer. La loi que nous avons élaborée les en empêche. »

Rappel. A partir de février 2017, en vertu de la loi “La terre au peuple”, promulguée par Vladimir Poutine le 2 mai, tout citoyen de Russie peut acquérir gratuitement un hectare de terre dans une des neuf régions ou républiques de l’Extrême-Orient russe.

ligne directe poutine 2017
Quelque 2 millions de questions ont été adressées au président russe lors de cette édition 2017. Crédits : kremlin.ru

Sur la gestion des déchets

« Le problème des décharges publiques est particulièrement sensible à Toula, au Tatarstan et dans la région de Moscou. Nous allons construire quatre usines d’incinération de déchets, dont trois dans la région de Moscou. C’est la compagnie Rostec qui va s’en charger, en coopération avec des groupes japonais. Le budget fédéral va allouer 50 milliards de roubles à la gestion du problème des déchets. Nous avons par ailleurs adopté une loi sur le recyclage des ordures, mais son entrée en vigueur a été reportée au 1er janvier 2019. Cette loi prévoit de taxer les entreprises, mais ces dernières nous ont demandé un report à cause de la crise. La population elle aussi sera soumise à des taxes écologiques. Toutefois, les effets de toutes ces mesures ne seront visibles qu’au bout d’un certain temps. »

Rappel. 2017 est l’année de l’écologie en Russie.

Sur les problèmes démographiques

« Nous avons fait beaucoup pour stimuler la démographie en Russie, et notre natalité est actuellement en hausse – elle croît plus rapidement que dans les pays européens. Il faut se rappeler combien, sur ce plan, la Seconde Guerre mondiale nous a causé de lourdes pertes, des dégâts importants et durables – notre taux de natalité a alors chuté de 60%. Dans les années 1990, ensuite, les naissances ont de nouveau baissé de 50% – c’est-à-dire que les pertes démographiques de cette décennie 1990 sont comparables à celles que nous avons subies pendant la guerre. Par conséquent, aujourd’hui, le nombre de jeunes gens en âge de procréer, surtout de jeunes femmes, s’est réduit – il s’agit essentiellement des gens nés dans les années 1990. Moins de gens peuvent donner naissance en Russie, et l’État doit donc agir pour éviter que le pays ne se retrouve dans un fossé démographique. Plus de sept millions de familles ont déjà reçu des aides. Et dans les régions où la situation démographique est particulièrement alarmante, nous avons même introduit des allocations supplémentaires pour la naissance d’un troisième enfant.

Depuis 2000, le taux de mortalité infantile en Russie a été divisé par trois ; la mortalité maternelle par quatre. Aucun autre pays dans le monde n’affiche de résultats aussi encourageants dans sa sphère sociale. L’espérance de vie moyenne de la population augmente également : elle est aujourd’hui de 72 ans. »

Sur la famille Poutine

« Mes enfants habitent Moscou et j’ai aussi des petits-enfants. Mes filles travaillent dans le domaine de la science et de l’éducation, elles ne s’occupent pas de politique, mes petits-enfants sont déjà à la maternelle. Je veux qu’ils grandissent comme des enfants normaux, et non comme des princes de sang. Si les gens apprennent qu’ils sont mes petits-enfants, on ne les laissera pas en paix, cela risque de porter préjudice à leur développement. Je l’ai dit : je tiens à ce qu’ils aient une enfance normale, et je vous demande donc votre compréhension. Je viens d’avoir un deuxième petit-fils. »

Vidéo d’une petite-fille de Poutine

Sur l’Ukraine

« En annonçant la nouvelle de l’abolition du régime de visas entre l’Ukraine et l’Union européenne, le président Petro Porochenko a cité ces vers de Lermontov : “Adieu, Russie sale ; pays des maîtres et des esclaves ; Et vous, uniformes bleus ; Et toi, peuple qui leur est dévoué”. Je constate que le président ukrainien connaît les classiques russes et s’intéresse à notre littérature – et je lui fais mes compliments pour cela. Mais ce poème de Lermontov a une suite: “Peut-être, derrière le mur du Caucase, pourrai-je me cacher de tes pachas”. Il faut se souvenir que Lermontov a écrit ces lignes en 1842 – à un moment où il se préparait à aller combattre dans le Caucase ; Lermontov était un officier, et il défendait son pays. Il faut aussi se rappeler qu’à cette époque, l’Ukraine faisait partie de la Russie. Et Lermontov, dans ce poème, parle de toute la Russie – y compris des régions qui sont aujourd’hui l’Ukraine.

En citant ces vers, Porochenko voulait montrer à ses électeurs qu’il avait tenu ses promesses, qu’il avait fait, comme disent les Ukrainiens, un “choix civilisationnel” – qu’il menait son pays vers l’Europe. Il a évoqué les “uniformes bleus”. Peut-être faut-il le prévenir : ces uniformes bleus que Lermontov voulait fuir en Russie sont tout aussi nombreux en Europe. Je rappellerai aussi ceci : il y a quelques années, nos revenus moyens, en Ukraine et en Russie, étaient de 550 dollars. Aujourd’hui, le revenu moyen est de 624 dollars en Russie – et de 250 dollars en Ukraine. Parallèlement, en Ukraine, les charges ont grimpé et les retraites ont chuté, la population ukrainienne risque d’être confrontée à des problèmes sanitaires.

Certes, nous aurions pu, nous aussi, trouver des exemples dans la littérature pour répondre à M. Porochenko. Mais je ne le ferai pas – par respect pour le peuple ukrainien, pour notre histoire et notre foi communes. Et si quelqu’un veut devenir européen pour de vrai, qu’il commence par fermer ses comptes offshore. Pour conclure, je ne citerai que ces vers du poète ukrainien Chevtchenko : “L’Ukraine s’était battue jusqu’au bout ; et ses enfants sont en train de la crucifier ; en faisant pire que les Polonais”. J’espère que cette situation prendra fin un jour. »

Rappel.  Depuis dimanche 11 juin, l’Union européenne a officiellement supprimé le régime des visas Schengen pour les Ukrainiens qui peuvent donc désormais passer 90 jours en Europe, à condition néanmoins de ne pas y travailler.

Sur le développement des liaisons aériennes

« Les citoyens de notre pays doivent pouvoir voyager dans les régions sans passer obligatoirement par la capitale. Nous travaillons depuis quelques années à organiser le réseau de transport aérien pour la Sibérie orientale et l’Extrême orient. C’est un problème de taille, car les distances sont très longues et les passagers trop peu nombreux. Les entreprises publiques doivent s’occuper de ces vols régionaux. »

Sur l’Arctique

« Nous prévoyons de construire quatre brise-glaces atomiques : outre l’Arktika [mis à l’eau jeudi 16 juin 2016], il s’agira du Sibir et de l’Oural ; et, vers 2025, d’un nouveau navire capable de briser des morceaux de glace de n’importe quelle épaisseur. Aucun pays au monde ne possède de brise-glace pareil. Mais nous, nous en avons besoin pour explorer le Nord, l’Arctique.

La Russie va s’étendre grâce à l’Arctique, qui assurera son avenir. Vers 2050, 30% de nos hydrocarbures seront extraits en Arctique, nous avons déjà commencé à le faire. Si le réchauffement climatique se poursuit, la navigation dans l’Arctique va s’intensifier. De nombreuses puissances s’intéressent à cette zone – nous sommes prêts à coopérer avec elles, mais nous devons assurer notre priorité. Nous savons que certains guides étrangers affirment déjà aux touristes, sur l’archipel François-Joseph, que celles-ci appartenaient “autrefois” à l’URSS. Nous devons faire preuve de prudence et garantir la souveraineté russe sur ce territoire. Nous devons défendre nos territoires, assurer leur sécurité. Nous savons aussi que l’itinéraire des missiles américains passe par l’Arctique : nous en sommes informés et nous devons veiller sur la situation. Nous ne nous occupions pas de ces questions par le passé parce que nous n’en avions pas les moyens. Mais la Russie est aujourd’hui de retour dans l’Arctique – et, je l’espère, à jamais. »

Rappel. Le brise-glace à propulsion nucléaire Arktika, le plus grand et le plus puissant au monde, a été mis à l’eau jeudi 16 juin au chantier naval de la Baltique, à Saint-Pétersbourg. L’Arktika est le premier d’une série de trois navires en construction, qui devront renouveler la flotte russe des brise-glace atomiques. Les trois brise-glace actuellement en circulation, qui arriveront au terme de leurs périodes d’exploitation en 2020, seront remplacés par l’Arktika, le Sibir et l’Oural, les deux derniers étant encore en chantier. La livraison des trois brise-glace est prévue, respectivement, pour 2017, 2019 et 2020. Ils sont tous construits dans le chantier naval de la Baltique, à Saint-Pétersbourg, sur une commande de Rosatomflot (corporation Rosatom). Le chantier naval de la Baltique est la seule usine fabriquant ce type de navires en Russie et dans le monde. La suite à lire ici.

Sur la passation de la cathédrale Saint-Isaac à l’Église

« La Russie est un État laïc, et elle le restera. Après la révolution d’Octobre, l’État a tout fait pour anéantir nos racines spirituelles et religieuses, de nombreuses églises ont été détruites. L’État a tenté de remplacer la Bible par le Code moral du constructeur du communisme, mais il y a échoué. Heureusement, la cathédrale Saint-Isaac a survécu. En pratique, cet édifice n’a jamais appartenu à l’Église mais à l’État – sachant que le Tsar était aussi le chef de l’Église russe. Saint-Isaac a été construite comme une église, et non comme un musée. À l’époque soviétique, ils en ont fait un “musée de l’athéisme” – une façon de railler les sentiments religieux des orthodoxes. Mais il aussi vrai qu’aujourd’hui, des millions de gens visitent la cathédrale chaque année, dont des touristes étrangers. Nous avons une loi, datant de 2010, qui prescrit le transfert des bâtiments religieux à l’Église. Mais avons aussi des lois qui interdisent le transfert de propriété de bâtiments protégés par l’UNESCO. Nous allons résoudre ces contradictions en faisant en sorte que le culte soit rendu et que le musée continue de fonctionner. Nous devons respecter les sentiments religieux des gens et ne jamais oublier que cet édifice a pour vocation première d’être une église, et non un musée – même si la fonction de musée doit être sauvegardée. Il faut dépolitiser ce sujet. »

Rappel. Le 10 janvier 2017, le gouverneur de Saint-Pétersbourg, Gueorgui Poltavtchenko, a annoncé officiellement le transfert de l’administration de la cathédrale Saint-Isaac à l’Église orthodoxe russe à compter de décembre 2017, pour une période de 49 ans. L’annonce a immédiatement suscité une vague de protestation au sein de la population pétersbourgeoise, qui a organisé plusieurs rassemblements et lancé une pétition, ayant déjà recueilli plus de 200 000 signatures. La suite à lire ici.

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La première Ligne directe avec le président avait été organisée en décembre 2001. Crédits : kremlin.ru

Sur les États-Unis

« Pour nous, les États-Unis ne sont pas un ennemi. Nous avons été alliés lors des deux guerres mondiales, et l’Empire russe a joué un rôle important au moment de la guerre d’indépendance des États-Unis, en les aidant à l’obtenir. La russophobie qui est bien présente aujourd’hui aux États-Unis est la conséquence des luttes politiques internes qui s’intensifient. En Russie, nous sommes très nombreux à respecter les réalisations des Américains, et nous espérons qu’un jour, nos relations reviendront à la normale. Nous pouvons coopérer avec les États-Unis en veillant ensemble à la non-prolifération des armes nucléaires, en luttant ensemble contre la pauvreté et pour le respect de l’environnement. Nous connaissons la positions de M. Trump, mais rappelons-nous qu’il ne refuse pas de discuter. Il faut continuer de discuter avec lui au lieu de l’insulter, comme certains le font. Sans les États-Unis, il est impossible de résoudre les problèmes climatiques, les USA étant un des plus gros pollueurs mondiaux. Nous avons tout de même réussi à nous entendre avec Washington sur l’Iran, ce qui veut dire que nous sommes capables de travailler ensemble. Et sur la Syrie, il est évident pour tout un chacun que la crise ne pourra être résolue sans un travail concerté. Nous sommes prêts à un dialogue constructif. »

Sur l’ex-directeur du FBI James Comey

« L’ancien directeur du FBI affirme que la Russie est intervenue dans les élections américaines sans fournir la moindre preuve. Il dit que nous avons “influencé les esprits”. Mais peut-il en être autrement dans le monde ?! La propagande américaine va bon train. Les ONG financées par les Américains ne constituent-elles pas une “influence américaine” sur nos vies ? Les intérêts américains sont partout, et ils se mêlent de tout. Nous avons pour notre part notre avis, notre point de vue – et nous continuerons de le défendre. Au moins, l’ex-directeur du FBI a reconnu que nous ne nous sommes pas mêlés de leur comptage des voix, heureusement ! Et s’il est poursuivi, qu’il sache que nous sommes prêts à lui accorder l’asile politique en Russie, comme à M. Snowden. »

Rappel. James Comey a été limogé le 9 mai sur ordre présidentiel alors que ses services enquêtaient sur de possibles collusions entre des proches de Trump et des responsables russes, pouvant avoir mené à une ingérence russe dans l’élection américaine.

Sur l’accessibilité aux soins de santé

Dans tous les pays du monde, les patients sont très critiques envers leur système de santé national. Nous avons, en Russie, beaucoup de problèmes – et pourtant, en trois ans, nous avons construit 2 000 hôpitaux et cliniques. Mais il est vrai que nous manquons de médecins spécialisés, et que les files d’attente ne diminuent pas. Nous devons assurer l’accès aux soins médicaux pour tous.

Sur les relations avec les PME

« Malgré certains problèmes, nos petites et moyennes entreprises se développent, y compris dans la sphère des hautes technologies, ce qui nous réjouit vivement. Nos grandes entreprises doivent développer le réseau des PME en s’appuyant sur les PME russes, au lieu d’acheter bêtement de l’équipement à l’étranger. »

Sur la Syrie

« Nos opérations en Syrie nous ont permis de comprendre comment nos armements fonctionnaient sur le terrain, sur le champ de bataille, de les améliorer et de les peaufiner. L’expérience acquise dans ce pays nous a été extrêmement utile. Nous voulons permettre aux forces syriennes d’agir de façon indépendante et efficace. »

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La plus longue Ligne directe a été enregistrée en 2013 avec 4h47 de questions-réponses. Crédits : kremlin.ru

Sur la destruction des “quatre étages” à Moscou

« D’ici 10 à 15 ans, ces immeubles moscovites vont tomber en ruines, et la capitale connaîtra les mêmes difficultés liées au logement que les autres régions russes. C’est pour ça que nous devons commencer à résoudre ce problème dès à présent – dans le respect de la loi et en tenant compte des intérêts des habitants. (…) Les logements vétustes sont un problème majeur. Nous avons 80 millions de m2 de logement vétuste dans le pays, et nous construisons autant de nouveau logement chaque année. Ce problème majeur, nous avons commencé à lui chercher des solutions dès 2010. De l’argent est alloué à ces fins. Nous devons comprendre combien de gens ont besoin d’être relogés. »

Rappel. Mercredi 14 juin, la Douma d’État a adopté en troisième et dernière lecture un projet de loi sur la rénovation des logements à Moscou, qui autorise notamment la démolition des immeubles comportant jusqu’à huit étages construits sur un modèle élaboré entre 1957 et 1968 (d’où leur surnom de « khrouchtchevka »). La suite à lire ici.

Sur l’opposition

« Je suis prêt à parler avec tous ceux qui souhaitent réellement améliorer la vie des gens en Russie – et non tourner les problèmes à leur avantage, les utiliser à des fins de promotion personnelle. Certains de nos opposants spéculent sur les difficultés existantes au lieu de proposer des solutions. Mais les gens qui proposent des solutions, eux, méritent une attention toute particulière de la part des autorités. »

Rappel. Publié le 2 mars sur le compte de l’opposant Alexeï Navalny, le documentaire Ne l’appelez pas Dimon dénonce des affaires de corruption impliquant le Premier ministre Dmitri Medvedev. Visionné plus de 18 millions de fois sur Youtube, le film est à l’origine des manifestations du 26 mars et 12 juin. La suite à lire ici.

Si Poutine avait une machine à voyager dans le temps…

« Je voudrais voir comment Saint-Pétersbourg est née et s’est développée, je voudrais voir comment nos grands-pères se sont battus pendant la Seconde Guerre mondiale. Concernant l’avenir, cette machine, nous la possédons déjà : il s’agit de l’Histoire. Nous devons connaître et étudier l’Histoire afin de comprendre comment construire notre avenir. C’est aujourd’hui qu’il faut travailler à rendre l’avenir radieux. »

Que fait Poutine si on veut le berner ?

« Si je comprends que quelqu’un veut me tromper, avant de réagir, je tente de comprendre pourquoi il veut le faire, quels sont ses motivations et ses objectifs… Mais de toute façon, je ne l’oublie jamais. »

Sprint final

Savez-vous comment vivent les gens simples ?

« Je sais très bien comment vivent les gens simples en Russie. Je ne peux pas laisser la lumière allumée en sortant d’une pièce, je l’éteins toujours. Parce que mon père a toujours fait très attention à cela, et je garde cette habitude. »

On dit que vous êtes un malade du numérique. Est-ce vrai ?

« Je suis en bonne santé, merci. Simplement, sans le numérique, nous ne pourrons pas passer au nouveau stade du développement technologique – et alors, nous n’aurons pas d’avenir. Nous avons toujours une excellente école de mathématiques, la programmation se développe aussi très bien en Russie, l’objectif est d’assurer l’existence d’un marché pour nos programmeurs. »

Que faites-vous pendant votre temps libre ?

« Je travaille. »

Quel chef d’État a la poignée de main la plus forte ?

« La force d’un chef d’État se mesure à son attitude envers son pays et son peuple – et non à la vigueur de sa poignée de main. »

Quand vous dites : Je ne trahis pas les miens, pensez-vous aussi à tous les corrompus qui vous entourent ?

« Les corrompus, ce ne sont pas “les miens”. »

Avez-vous lu des livres sur vous ?

« Je n’ai lu aucun des livres qui m’ont été consacrés. »

Quelle est votre plus grosse pêche ?

Le plus gros poisson que j’ai attrapé pesait 20 kilos.

Quand le président va-t-il rouler en voiture russe ?

« J’espère que le président russe pourra très bientôt rouler dans une voiture de fabrication nationale. La Russie doit bien évidemment fabriquer des voitures pour les membres du gouvernement. »

Qui sera votre successeur ?

Ce sera au peuple russe de le désigner. Mais je dirai en temps voulu qui me paraît le plus apte à me succéder à ce poste.

Le mot de la fin :

« Nous devons assurer la hausse des revenus de la population. Nous devons mettre fin à la misère, aux baraquements. Nous devons développer notre économie. Nous avons besoin du numérique, nous devons réorganiser notre travail au niveau administratif, améliorer notre gestion administrative. »

 
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Publié par le juin 15, 2017 dans Afrique

 

VIDEO. Yves Coppens réagit à la découverte du premier des Homo sapiens

Le découvreur de Lucy Yves Coppens commente la trouvaille de l’homme de Jebel Irhoud, au Maroc, le plus vieux des Homo sapiens, qui fait reculer l’âge de notre espèce de 100.000 ans. Voilà le genre de nouvelle qui je ne sais pourquoi a le don de m’apaiser, ça et l’astrophysique à laquelle je ne comprends rien à mon grand regret, relativise toutes les petites mesquineries et les grandes catastrophes dont l’espèce humaine est capable (note de Danielle Bleitrach).

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/paleontologie/yves-coppens-reagit-a-la-decouverte-du-premier-des-homo-sapiens-vieux-de-300-000-ans_113691

Yves Coppens

Yves Coppens parle de l’homme de Jebel Irhoud.

© Habib Achour

Des restes d’Homo sapiens, très semblables aux hommes d’aujourd’hui, ont été mis au jour au nord-ouest du Maroc, sur le site de Jebel Irhoud. Ils sont impeccablement datés de 300.000 ans. C’est un sacré coup de vieux pour notre espèce, qui vieillit de 100.000 ans. « Cette découverte représente la racine même de notre espèce, l’Homo sapiens le plus vieux jamais trouvé en Afrique ou ailleurs« , explique le Français Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’Evolution humaine à l’Institut Max Planck de Leipzig (Allemagne), coauteur des travaux et professeur invité à la chaire de paléoanthropologie du Collège de France. Pour autant, cette découverte ne fait pas de l’Afrique du Nord le berceau de notre humanité : il y a 300.000 ans en effet les Homo sapiens semblent avoir été déployés dans tout le continent noir, comme en témoigne la découverte d’outils de pierre du Middle stone age qui semble avoir été son apanage. Pour les chercheurs français, allemands et marocains, notre espèce serait pan-africaine.

Yves Coppens réagit en vidéo pour Sciences et Avenir

Ancien titulaire de la chaire de paléoanthropologie du Collège de France, le célèbre Yves Coppens commente pour Sciences et Avenir cette découverte qui bouscule l’histoire de notre espèce et va obliger à la réécriture des manuels scolaires. « C’est la première datation aussi importante d’un Homo sapiens où que ce soit dans le monde », souligne dans la vidéo ci-dessous le découvreur de Lucy. Selon lui, il va falloir réexaminer tous les Homo sapiens archaïques fossiles connus à la lumière de la nouvelle datation. Le chercheur s’interroge également sur les relations que l’homme de Jebel Irhoud entretenait avec une autre espèce africaine contemporaine, Homo naledi.

https://www.ultimedia.com/deliver/generic/iframe/mdtk/01667468/zone/1/showtitle/1/src/rxfpuv

 
 

Abdellatif Laâbi : « La bataille des idées est de nouveau devant nous »

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Entretien inédit pour le site de Ballast

Poète et romancier, dramaturge et traducteur, ancien « comploteur » aux yeux de la monarchie marocaine (huit ans de prison) et cofondateur, dans les années 1970, du mouvement révolutionnaire et socialiste Ilal-Amam : l’homme est de ceux qui paient leurs mots comptant. « Je n’irai pas jusqu’à remercier mon geôlier, mais j’avoue que sans lui la liberté que j’ai gagnée serait restée pour moi une notion assez abstraite. Alors, dans cette affaire et malgré les apparences, qui a eu le dernier mot, de lui ou de moi ? », demande Laâbi. Entretien — de la montée de l’islamisme à la poésie comme incitation à la vie.

Vous lire ne rend pas notre entretien chose aisée ! Vous confiez, dans Le Livre imprévu, le désespoir et l’agacement qui sont les vôtres face à tous ces journalistes qui ressassent les mêmes questions, ne vous lisant pas ou se contentant d’Internet. Tentons quand même. Vous parlez du Maghreb comme d’une « belle utopie qui ne cessera jamais d’éclairer [votre] chemin d’homme ». Quel est ce rêve, au juste ?

C’est un rêve concret qui a visité beaucoup de Maghrébins de ma génération au lendemain des indépendances. Nous y avons cru dur comme fer. Notre foi était loin d’être irrationnelle. Elle prenait en compte une histoire commune (l’épisode colonial y compris), la continuité géographique, l’usage de langues communes (l’arabe, l’amazigh ainsi que le français), la même aspiration à la construction d’un projet politique pouvant assurer une véritable souveraineté, la démocratie et la justice sociale. L’idée d’un grand Maghreb s’était cristallisée presque en même temps que l’idée européenne. Elle aurait pu avancer elle aussi et se réaliser par étapes pour déboucher sur une forme d’union adéquate. La marâtre Histoire, bras armé de tant de forces rétrogrades et égoïstes coalisées, en a décidé autrement. Et nous payons aujourd’hui très cher ce ratage. Pour autant, la force d’attraction d’une telle utopie n’a pas disparu. Je le vérifie personnellement à chaque occasion où des intellectuels et des créateurs maghrébins se trouvent réunis ici ou là de par le vaste monde. La complicité et la fraternité sont immanquablement au rendez-vous. Les murs-murailles et autres rideaux de fer érigés entre nos pays par les régimes en place nous paraissent tellement dérisoires !

En 2013, vous avez publié Un autre Maroc. Vous dénoncez sa « justice archaïque » et déplorez la mise à l’écart de certaines minorités (chiites, chrétiennes, athées, homosexuelles). Sous Hassan II, vous écriviez qu’ on écrasait « la chair et l’âme des insoumis ». Qu’en est-il des âmes et des corps, sous le règne de son fils ?

L’écrasement est moins brutal et systématique sous le nouveau règne. Le nier serait stupide. Mais il revêt d’autres formes qui ne sont pas moins stérilisantes s’agissant de la vie politique. Cette dernière se déroule à l’instar d’un théâtre de marionnettes où les ficelles sont tirées par ce que l’on appelle par euphémisme le « pouvoir profond », terme qui remplace de plus en plus, dans le nouveau lexique politique marocain, celui bien connu de makhzen, désignant l’ensemble des appareils de l’institution monarchique. En dehors d’une minorité qui proteste encore contre la duperie d’un tel système, la plus grande partie de la classe politique, y compris la mouvance islamiste qui est au gouvernement aujourd’hui, s’en accommode sans grands états d’âme. Le plus pervers dans cette situation, c’est que l’on n’a plus besoin de truquer les élections. On peut même dire que les dernières d’entre elles ont été relativement libres et transparentes. L’illusion démocratique fonctionne donc bien, alors que nous faisons encore du surplace s’agissant de l’établissement de l’État de droit, d’une réelle séparation des pouvoirs et de l’exercice sans entrave des libertés. Dans une telle situation, ceux que vous appelez « les insoumis » sont condamnés à prêcher dans le désert.

La même année, Tariq Ramadan intervenait sur une chaîne marocaine et faisait savoir qu’il n’aurait « aucun problème » avec le statut de amīr al-mu’minīn (« commandeur des croyants ») du roi s’il y avait plus de cohérence entre les principes et leur application, c’est-à-dire « plus de démocratie, plus de transparence, plus de liberté ». Quel est votre regard sur la monarchie comme mode de gouvernement ?

Je n’ai pas de problèmes avec la monarchie comme mode de gouvernement. On sait que les monarchies européennes sont exemplaires s’agissant du respect des règles démocratiques. L’une d’entre elles, l’espagnole, alors qu’elle était l’héritière désignée de la dictature franquiste, a joué, au moment qu’il fallait, un rôle déterminant dans la transition vers la démocratie. Au Maroc, et au début du règne actuel, la monarchie a un temps hésité. Elle a même donné quelques signes forts en direction du changement, avant que sa nature profonde ne revienne au galop et qu’un certain nombre de ses archaïsmes ne soient reconduits à l’identique. Là encore, je pense que nous avons raté un rendez-vous avec l’Histoire. Et dans ce ratage, on ne peut pas incriminer la seule institution monarchique. D’autres composantes politiques y ont pris une large part. Je pense notamment au Premier ministre socialiste de l’époque (1999), Abderrahman Youssoufi, qui aurait pu, s’il avait eu la stature d’un homme d’État comme Adolfo Suarez en Espagne, négocier la transition dans le sens d’une reconsidération des prérogatives de la monarchie, d’un rééquilibrage des pouvoirs, créant ainsi les conditions d’un véritable décollage démocratique.


Bill Traylor, MAN WITH A PLOW, 1939-1942, Alabama

Dans Le Livre imprévu, vous n’êtes pas tendre avec les religieux : « Des diables d’hommes, barbus jusqu’aux couilles, et des jeunes filles en fleurs bien fanées sous le voile de rigueur. » Vous avez dénoncé le rôle de Hassan II dans la montée de l’intégrisme islamique : pourquoi la tradition qui fut la vôtre, celle de l’émancipation sociale et révolutionnaire, n’a-t-elle plus, ou presque, voix au chapitre dans le monde arabe ?

Je crois avoir donné, dans le livre que vous citez, au moins un début de réponse à votre question. Le projet d’émancipation qui fut le nôtre dans les années soixante, début des années soixante-dix, a été combattu férocement, de l’intérieur comme de l’extérieur. De l’extérieur, il suffit de rappeler la guerre de juin 1967 ou, sur un tout autre plan, l’enlèvement à Paris de Mehdi Ben Barka et son assassinat. Le monde arabe a été à l’époque l’un des terrains les plus chauds de la guerre froide, et l’une des cibles privilégiées de l’impérialisme américain et de ses acolytes. De l’intérieur, l’une des « armes » utilisées pour contrecarrer le mouvement de contestation a été, dans le cas du Maroc par exemple, d’introduire le loup intégriste dans la bergerie de l’enseignement public. Cinquante ans plus tard, les effets de cette politique vont peser lourdement sur le déroulement de ce que l’on a appelé le « printemps arabe ». Le mouvement révolutionnaire ayant été laminé au cours des décennies précédentes, la masse des jeunes et des moins jeunes qui était sortie dans les rues pour dénoncer les régimes dictatoriaux et pour revendiquer la dignité et la liberté n’a pas pu s’organiser afin d’élaborer un projet susceptible d’entraîner l’adhésion du peuple. Face à elle, les islamistes de tout poil étaient la seule force organisée (et ce, depuis des décennies) qui, sans coup férir, était prête à prendre le pouvoir si des scrutins libres devaient se présenter. Cela dit, devant cette réalité, il ne sert à rien de se lamenter. Cette nouvelle donne ne doit pas pousser à rendre les armes avant d’avoir combattu. La bataille des idées est de nouveau devant nous. Encore faut-il s’y rendre après avoir revisité de façon critique celles qui nous ont fait monter au créneau il y a cinquante ans !

La Palestine occupe justement une place importante chez vous. Dans votre avant-propos à l’anthologie La Poésie palestinienne contemporaine, vous écrivez que la tâche des poètes est « complexe, presque inédite ». Quelle est donc la spécificité du poète palestinien ?

Si je vous disais que ce sont des poètes et des écrivains comme Mahmoud Darwich, Samih al-Qassim, Ghassan Kanafani, Émile Habibi, Tawfiq Zayyad, Fadwa Touqan, etc. qui ont créé le peuple palestinien, me croiriez-vous ? Et je n’ai pas l’impression d’exagérer en affirmant cela. Un peuple, c’est, en plus d’une terre, une langue, une identité, une mémoire. N’est-il pas vrai que ce sont ces écrivains qui ont forgé tout cela ? Voilà qui devrait nous amener à reconsidérer les pouvoirs de la littérature !

Dans son livre Je t’aime au gré de la mort, que vous avez traduit, Samih al-Qassim écrit : « Il n’y a pas de solution dans la solution guerre et paix. » Comment entendez-vous ces mots ?

Il aurait fallu poser la question à Samih al-Qassim de son vivant ! Mais, connaissant bien le poète et un peu l’homme, il me semble que ce qu’il dit là n’est pas sans rappeler ce que la gauche marxiste palestinienne et certains intellectuels israéliens avaient proposé très tôt, à savoir l’idée de l’État démocratique et laïque réunissant les deux peuples. Cela dit, je peux me tromper.


Bill Traylor. Untitled (Man, Woman), 1940–1942

Vous avez ouvert L’Écorché vif sur cette phrase : « Lorsqu’un poète parle en dehors de sa poésie, ne commet-il pas sa plus grave infidélité ? » Expliquer et développer votre art, comme nous le faisons ici, est-ce un pan de votre œuvre, une autre manière de la décliner, de la composer, de l’orienter, ou vraiment… une tromperie ?

Une tromperie ? Certes non. Un devoir de partage, assurément. Parfois obligé, je le reconnais volontiers, car j’aimerais tellement parier sur l’effort de l’interlocuteur, je veux dire du lecteur. J’aimerais tellement que l’on se rende compte, sans que je sois obligé de le souligner, que je fais partie de ces écrivains qui n’ont que peu de secrets pour ce lecteur. Pratiquement, à chaque livre, j’invite ce dernier à visiter la cuisine, ou la forge, où s’élabore mon écriture. Que de fois ne lui ai-je pas dit que pour moi écrire est une aventure qui n’a de sens que s’il prend au moment désigné le relais de l’écrivain ? C’est pour toutes ces raisons qu’il m’arrive d’enrager quand je dois expliquer, commenter ce qui devrait être perçu, reçu comme une offrande, avec sa part de mystère. Pour moi, le poème vient, naît ou advient chargé de sa propre pensée (ou, si vous voulez, sa philosophie). Cette dernière lui est intrinsèque, presque organique. Aussi le discours extérieur au poème est-il souvent aventureux. Il peut verser facilement dans l’apologie, ou simplement le surcroît d’intelligence. Il prend le risque de rationaliser ce qui ne relève pas du rationnel et de passer à côté de ce qui fonde même le travail de l’écriture : l’intuition, la vision, le souffle, le risque, le corps à corps avec la langue, les pièges de celle-ci, et ses pesanteurs.

Dans l’ouvrage qu’il vous a consacré, Jacques Alessandra donne à lire que vos écrits « s’inscrivent dans un système de défense des valeurs humaines ». Mais, plutôt que d’utiliser la notion par trop usée d’« engagement », vous mettez en avant une « éthique » de l’écriture. Edgar Morin, dans sa Méthode, définit l’éthique comme « un point de vue supra- ou méta-individuel », tandis que la morale se placerait au niveau des actions et des décisions des individus. Quel est le sens que vous donnez à votre éthique ?

 

N’étant pas philosophe, je me garderai de m’aventurer sur le terrain des concepts. Sur ce plan-là aussi, je pense que l’éthique est intrinsèque à l’écriture, comme la pensée d’ailleurs. Et si je devais partir de mon expérience personnelle, j’affirmerais en toute honnêteté que c’est la poésie qui m’a fait découvrir les valeurs éthiques qui vont, par la suite, guider ma pratique dans tous les domaines. Tout le monde sait que l’écriture a précédé chez moi l’engagement politique. Nous avons là une approche assez singulière de la notion d’engagement, n’est-ce pas ? Pour moi, celui-ci se conçoit et prend corps à un niveau sensible, au plus intime de l’être. C’est d’abord un appel intérieur qui va s’extérioriser par la suite et se traduire en positions, convictions et actes. Reste un mystère. Pourquoi telle personne et pas une autre s’implique, donne d’elle-même sans compter, accepte des sacrifices et va jusqu’à se soumettre à l’ordalie ? Pourquoi certains se découragent facilement et d’autres persistent, même dans les situations les plus désespérées ? Croyez-moi, j’ai longuement réfléchi à tout cela, notamment pendant les années d’enfermement, sans trouver de réponse. Un miracle humain ? Pourquoi pas ? C’est le seul en lequel je puisse croire car je l’ai observé, et de mes yeux vu.

Dans Zone de turbulences, vous tancez les prédateurs de notre époque, plus « indécents » qu’autrefois ; vous faites la liste de tout ce qui a perdu de son goût, de sa saveur et de sa substance. En revanche, « le petit monde », tel que vous le nommez, celui des dominés, sans doute, des gens sans pouvoir, n’a pas changé. D’une part, vous semblez vous placer en faux contre une certaine idée mécaniste du Progrès ; de l’autre, vous observez un statu quo de l’oppression : est-ce cela qu’il faut comprendre ?

Oui, c’est bien cela. Côté ténèbres : les visages de la barbarie d’aujourd’hui sont peut-être différents de ceux d’hier. Mais la barbarie, dans son essence, n’a pas changé. Les peuples qui viennent de mettre à bas la statue d’un tyran peuvent dès le lendemain acclamer un nouveau tyran. Côté lumière : un peuple qui semble soumis aujourd’hui, acceptant toutes les avanies, peut s’insurger demain et revendiquer des libertés inconcevables auparavant. L’égoïsme, l’indifférence, la fermeture de l’esprit peuvent, dans des circonstances déterminées, voler en éclats pour faire place à l’altruisme, l’attention à autrui, l’accueil bienveillant de la différence. La dualité est en nous, en chacun de nous. Ce qui compte, c’est la vigilance, le travail incessant de l’esprit, la reconstruction permanente de la pensée qui peut combattre efficacement l’assoupissement des consciences et le flux rampant des obscurantismes.

Remontons le temps. Un autre recueil de poésie, Sous le bâillon le poème. Ce sont vos écrits de prison, de 1972 à 1980. « J’ai une terrible passion du futur », y écriviez-vous ; quelques décennies plus tard, en 2011, vous affirmez : « Demain / n’est pas de mon ressort »…

C’est quand même un demi-siècle qui sépare ces deux assertions ! Chacune d’elle illustre bien ce qu’est et ce que devient le rapport au temps en fonction des différentes saisons de la vie. Et comme je m’adresse, du moins je l’espère, à différentes générations, chacune d’elles va chercher dans ce que j’écris ce qui lui parle ou rejoint ses propres préoccupations. Ce n’est pas moi qui irais gommer les contradictions dans ce que j’ai écrit. Certaines d’entre elles me réconforteraient plutôt au soir de ma vie. Elles m’apportent la preuve que ma matière humaine n’est pas taillée dans le marbre et que j’aurais été, tout au long de ma vie, vivant, au sens fort du terme !


Bill Traylor, BULL, 1939-1942

Vous disiez, en prison : « Je suis un fanatique de notre espèce. » Vous maintenez, dans un récent ouvrage, votre « foi en la vie », votre « foi en cette humanité ». Où puisez-vous cet élan, cet optimisme — si le mot n’est pas trop pataud ?

Oui, nous sommes bien dans le domaine de la foi. Dans la pratique de la mienne, je ne peux adresser mes prières qu’à ce ciel que j’appelle « le ciel humain ». De qui puis-je attendre la compassion, le secours, la consolation, si ce n’est de lui ? C’est un ciel à deux visages : le barbare, et l’humain. Et, comme je ne le sais que trop, je ne peux pas être dans le désespoir permanent. Quant à l’autre ciel, celui vers lequel je me tournais avec mes parents au cours de mon enfance, il s’est avéré, pour moi en tout cas, vide et d’une totale abstraction. C’est dire qu’il est vain de lui demander des comptes ! Pour une fois, permettez-moi de reproduire in extenso le texte d’où vous tirez votre citation. Il me semble que c’est la façon la plus précise de répondre à votre question. J’y disais donc : « Foi en cette humanité / ni tout à fait barbare / ni tout à fait humaine / se perdant / se retrouvant / trébuchant / se relevant / marchant sur sa corde raide / mais marchant / connaissant ses limites / les repoussant / succombant aux ruses de l’Histoire / les déjouant / amnésique / et férue de mémoire / Cette humanité-là / mon unique peuple. »

Dans « L’arbre de fer fleurit », vous écriviez : « Oui la poésie restaurera l’homme. » Jean-Pierre Siméon a publié La Poésie sauvera le monde : la poésie, pense-t-il, peut nous élever puisqu’elle est « incertitude », « scepticisme », elle ne segmente ni n’immobilise, elle refuse la tyrannie du concept au profit d’une sorte de pulsion libertaire. Partagez-vous cette vision des choses, vous qui, non sans humour, mettez en avant votre « côté “barbare”, prélogique » ?

« La poésie comme voix charnelle, faisant battre les cœurs, ouvrant les yeux sur le continent intérieur, répercutant le cri de l’homme. »

Le continent humain est le territoire d’exploration permanent de la poésie. Et celle-ci, « un voyage au centre de l’homme », ai-je écrit quelque part. C’est donc au plus intime de cette « étrange créature » dont parlait mon grand frère turc Nazim Hikmet que nous naviguons, nous autres poètes. Nous sommes conscients du fait que notre voyage est périlleux. Certains d’entre nous y ont laissé leur raison, sinon leur peau. Notre travail consiste en une veille permanente, en une mobilisation constante de ce que l’être humain a de plus par rapport aux êtres et aux choses avec lesquels il coexiste dans notre monde : la conscience et, de là, l’étonnement, l’interrogation, l’émotion esthétique, le désir, l’amour, le démon de la connaissance, le sentiment de la finitude, parfois l’indignation, la compassion… Bref, tous ces ingrédients dont il faut rappeler qu’ils sont en quelque sorte le moteur de la vraie vie. S’il faut encore une autre formule pour résumer ce que la poésie représente pour moi, je dirais que c’est une incitation à la vie !

Benjamin Fondane, qui partage avec vous ce motif de l’exil, affirma : « Je n’étais pas un homme comme vous. / Vous n’êtes pas nés sur les routes : personne n’a jeté à l’égout vos petits / vous n’avez pas erré de cité en cité / traqués par les polices / vous n’avez pas connu les désastres à l’aube. Existe-t-il une fraternité, fût-elle ténue, des poètes de ces aubes désastreuses, une confrérie de ceux que les flics, un jour, chassèrent ?

Oui, je la connais bien cette constellation fraternelle, et je la chéris. Hélas, il me semble qu’elle était beaucoup plus peuplée par le passé. Les poètes acceptaient davantage les risques du métier. Parce qu’il y avait risques, effectivement. Le narcissisme inhérent à la nature humaine ne les empêchait pas de détacher le regard de leur nombril pour le porter vers la condition humaine et l’enfer du monde. C’est pour cela que leurs voix étaient agissantes. Elles portaient, comme on dit. Et les pouvoirs liberticides les craignaient. De nos jours, la poésie se trouve marginalisée, davantage dans le monde occidental que dans le monde arabe ou en Amérique latine, par exemple. Et la responsabilité n’en incombe pas exclusivement au système marchand de la chose littéraire tel qu’il s’est établi depuis quelques décennies. Osons dire que, dans le même temps, certaines pratiques de la poésie y ont contribué car elles ont tourné le dos à ce qui fait de cet art une « arme miraculeuse », selon l’expression d’Aimé Césaire, une « parole donnée, d’homme à homme », selon l’une de mes propres expressions. La poésie comme voix charnelle, faisant battre les cœurs, ouvrant les yeux sur le continent intérieur, répercutant le cri de l’homme, invitant à l’insurrection des consciences, célébrant la vie, au grand dam de la horde maudite des marchands du désespoir.

Illustration de bannière : Bill Traylor.

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Christophe Dauphin, « Pour le poète, il n’existe pas un espace sans combat », avril 2016
☰ Lire notre entretien avec Reza Afchar Naderi, « Ici, la poésie est coupée de l’homme », janvier 2016
☰ Lire notre entretien avec Jean-Pierre Siméon, « La poésie comme force d’objection radicale », décembre 2015
☰ Lire notre article « André Laude, poète anarchiste », André Chenet, octobre 2015
☰ Lire notre entretien avec Breyten Breytenbach : « On n’a pas nettoyé les caves de l’Histoire ! », juin 2015
☰ Lire notre entretien avec Tristan Cabral : « J’ai la chance de n’être pas dans le milieu soi-disant littéraire », mai 2015
☰ Lire notre article « Jean Sénac, poète assassiné », Éric Sarner, novembre 2014

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Par Ballast – 4 juin 2016
Revue collective de création politique (papier & numérique) — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

 
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Publié par le juin 5, 2016 dans Afrique, litterature