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Archives de Catégorie: Afrique

Le combat solitaire des Algériens

par Akram Belkaïd, 14 octobre 2019
Nous sollicitons depuis des mois nos amis algériens pour qu’ils publient des articles dans ce blog… souvent en vain. Faudra-t-il que malgré mon âge vénérable je me résigne à répondre à de multiples invitations et que je lance ce faisant un travail collectif? ou celui-ci est-il en train de se faire… Si tel est le cas le blog est à vous, utilisez-le pour nous dire la force de ce mouvement qui comme d’autres en Afrique (je pense au soudan) ne bénéficient pas de la couverture médiatique qu’ils méritent (note de Danielle Bleitrach).
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« Un vendredi, un pays, un peuple », devant la Grande Poste d’Alger, avril 2019.

«Ma Ranach Habssine ! » (« On ne s’arrêtera pas »). Tel est l’un des principaux slogans scandés par les manifestants algériens lors des rassemblements hebdomadaires du vendredi (jour de week-end) et du mardi (manifestation des étudiants). Les mots d’ordres du Hirak, le mouvement populaire né le 22 février dernier, demeurent les mêmes : critiques acerbes à l’encontre du chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, accusé de vouloir imposer à tout prix l’élection présidentielle prévue pour le 12 décembre prochain ; dénonciation de la corruption des dirigeants et exigence d’un changement radical du système politique.

Lire aussi Mickaël Correia, « En Algérie, les stades contre le pouvoir », Le Monde diplomatique, mai 2019.À cela s’ajoute désormais une revendication nouvelle : l’abrogation du projet de loi sur les hydrocarbures, dont les manifestants dénoncent à la fois l’élaboration opaque et l’empressement à vouloir la faire adopter alors que le pays est dirigé par un gouvernement intérimaire. Dimanche 13 octobre, une manifestation s’est ainsi déroulée à Alger devant l’Assemblée populaire nationale (APN) pour dénoncer ce texte. Mais le conseil des ministres, réuni le même jour, l’a adopté sans coup-férir, ce qui ouvre la voie à sa présentation prochaine devant les deux chambres du Parlement.

Les Algériens en sont donc à leur trente-quatrième semaine de protestation d’affilée. Et déjà la date du vendredi 1er novembre se profile comme un rendez-vous charnière. Ce jour-là, le pays célèbrera le soixante-cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre de libération (1954-1962) ayant conduit à l’indépendance. Moment révolutionnaire sacralisé, le 1er novembre fait aussi partie des symboles des manifestants qui se revendiquent de son esprit et de ses objectifs. Dans les cortèges, il n’est pas rare que soient brandies des banderoles exigeant le « retour aux idéaux de Novembre » ou une « nouvelle indépendance » et accusant le pouvoir actuel d’avoir perpétué l’injustice et le caractère inique de l’ordre colonial.

Les Algériens en sont donc à leur trente-quatrième semaine de protestation d’affilée. Et déjà la date du vendredi 1er novembre se profile comme un rendez-vous charnière

Face au Hirak, les autorités durcissent le ton. Alors que M. Ahmed Gaïd Salah est moins présent sur le plan médiatique pour fustiger les opposants à l’élection présidentielle — ce qui entretient nombre de rumeurs sur son éventuelle mise à l’écart par ses pairs (lire « Les discours du général ») —, la machine répressive tourne à plein régime. Selon les estimations de la presse algérienne, les prisons comptent plus de deux cent prisonniers d’opinion. Souvent, les arrestations se déroulent au domicile des intéressés. Des agents des services de sécurité se présentent en civil et les emmènent vers des lieux inconnus de leurs familles et de leurs avocats. Des méthodes qui rappellent les pratiques de la très redoutée Sécurité militaire durant les années 1970 et que condamnent le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) et la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH).

Lire aussi Alain Ruscio, « En Algérie, une guerre de cent ans contre la colonisation (1) », Le Monde diplomatique, septembre 2014.La semaine dernière, c’est M. Abdelouahab Fersaoui, le président de Rassemblement action jeunesse (RAJ), une organisation créée au début des années 1990 et très active au sein du Hirak, qui a été arrêté devant un tribunal lors d’une manifestation en soutien des détenus et présenté à un juge en l’absence de son avocat. Placé sous mandat de dépôt, sa famille n’a su que quelques jours plus tard qu’il était poursuivi pour « incitation à la violence » et « atteinte à l’intégrité territoriale ». On apprenait aussi que M. Karim Tabou, figure politique majeure du mouvement populaire emprisonné depuis la fin septembre, était placé à l’isolement dans le couloir des condamnés à mort. Poursuivi pour « incitation à un attroupement et préparation d’actions portant atteinte à l’unité nationale », il devrait être jugé prochainement.

Plutôt que de réprimer massivement le Hirak en engageant une épreuve de force avec les manifestants — une stratégie qui ne manquerait pas de provoquer des pertes humaines —, les autorités ont donc opté pour un travail de sape destiné à faire taire les personnalités les plus en vue mais aussi à faire peur aux anonymes, chacun d’eux sachant qu’il peut être interpellé et emprisonné pour n’importe quel motif. Dans ce contexte où la tension risque de culminer le 1er novembre prochain, les Algériens répètent à l’envi qu’ils ont bien compris ne pouvoir compter sur aucun soutien extérieur. Toutes les grandes capitales sont ainsi muettes quant à la situation en Algérie. Dans le monde arabe, le sujet est tabou. Au Maroc, pour avoir exprimé son soutien au Hirak algérien, M. Salah Eddine Mezouar, ancien ministre des affaires étrangères (2013-2017) a été rappelé à l’ordre par le Palais royal et vient de démissionner de la présidence de la Confédération générale des entreprises au Maroc (CGEM). En Europe, c’est aussi le mutisme, à commencer par la France. Après avoir (trop vite) soutenu l’idée d’un prolongement du mandat de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika au printemps dernier — prolongement assorti de la promesse de l’organisation d’une conférence nationale —, Paris fait désormais profil bas. Pour la diplomatie française, il est impossible de prendre officiellement parti si ce n’est pour s’affirmer aux côtés de « la démocratie », formule suffisamment vague pour ne pas heurter de front le régime. Dans le cas contraire, ce dernier aurait alors beau jeu de dénoncer l’ingérence de l’ancienne puissance coloniale comme il l’a fait après que la sous-commission pour les droits humains au Parlement européen eut exprimé son soutien au Hirak.

Lire aussi Alain Ruscio, « En Algérie, une guerre de cent ans contre la colonisation (2) », Le Monde diplomatique, septembre 2014.Cette prudence vaut à la France nombre d’accusations dans les cortèges de manifestants. « Gaïd Salah et Macron, même combat », répétaient ainsi les manifestants, vendredi 11 octobre. Mais la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît, car, dans le même temps, le Hirak est aussi très méfiant à l’égard des prises de position venant de l’étranger, même quand elles sont en sa faveur. Là-aussi, le refus quasi-obsessionnel de toute ingérence, très ancré dans la mentalité algérienne, a son importance. Le déplacement en Algérie de Mme Mathilde Panot, coprésidente du groupe parlementaire La France insoumise, illustre bien combien il est difficile dans ce pays de faire la différence entre soutien et ingérence. Présente en Algérie pour « s’informer » de la réalité de la situation, la parlementaire a été « raccompagnée » par les autorités à l’aéroport. Son séjour mouvementé est loin d’avoir fait l’unanimité. Nombre de manifestants du Hirak estiment ainsi « contre-productive » la présence d’une élue française dans leur pays. À l’inverse, les déclarations de M. Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise qui, dans une déclaration vidéo datée du 4 octobre, a affirmé son droit « d’aimer l’Algérie (…) et d’aimer les Algériens et de [se] sentir impliqué dans ce qui leurs arrive », n’a pas provoqué de réactions négatives, la presse algérienne relevant qu’il s’agit du seul homme politique français à avoir pris le risque de s’exprimer sur la situation. Comme nous l’explique un confrère algérois, « quand on est Français, il faut trouver la bonne distanciation pour soutenir le Hirak. Il ne faut pas se taire devant la répression mais il ne faut pas trop en faire non plus. Tout est dans la manière d’exprimer son soutien… »

Dans le même temps, le Hirak est aussi très méfiant à l’égard des prises de position venant de l’étranger, même quand elles sont en sa faveur

Les télévisions françaises, qui restent très regardées en Algérie, n’échappent pas à la critique en raison d’une couverture quasi-inexistante du mouvement, exception faite de la chaîne France 24 et, dans une moindre mesure, de TV5. Alors que la presse écrite et les radios, notamment Radio France internationale (RFI), parviennent à rendre compte régulièrement du Hirak, les grandes chaînes télévisées françaises auxquelles, il faut ajouter celles d’information continue, semblent plus intéressées par ce qui se passe à Hongkong qu’à Alger, Bouira, Sétif ou Oran. Certes, les autorités algériennes n’accordent presque plus de visas aux journalistes étrangers mais la profusion d’images partagées sur les réseaux sociaux — comme à Hongkong — pourrait permettre un suivi plus régulier et rompre avec ce que les Algériens considèrent comme une honteuse omerta. Habitués à une couverture de leur pays plus importante, pour ne pas dire omniprésente, entre la fin des années 1980 et l’arrivée au pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika en 1999, ils voient dans ce silence une collusion entre télévisions et autorités françaises destinée à ménager un pouvoir militaire toujours très attentif à ce qui s’écrit et se dit sur lui dans l’Hexagone. Et c’est ce mutisme qui explique la persistance, certes a minima, de slogans contre le gouvernement français dans les rangs du Hirak.

Akram Belkaïd

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Publié par le octobre 15, 2019 dans Afrique, INTERNATIONAL

 

Monde Diplomatique : Les communistes et l’Algérie, par Arezki Metref 

Tout à fait d’accord avec le bilan de l’article et du livre d’Alain Ruscio. Dans mes mémoires j’apporte d’ailleurs le témoignage de ce rôle positif du parti communiste français et bien sûr du Parti communiste Algérien, mais aussi des militants communistes qui en leur nom propre sans désaccord avec leur parti apportèrent leur soutien aux luttes anti-coloniales, en Algérie au premier chef (note de Danielle Bleitrach).

Est-il possible aujourd’hui de parler du communisme et de l’Algérie sans céder à la tentation polémique ? En privilégiant l’étude critique sur la semonce idéologique, deux ouvrages contribuent à rasséréner le débat sur le sujet. Dans son dernier livre (1), l’historien Alain Ruscio traite des positions controversées de la « famille communiste franco-algérienne » face à la question coloniale, et plus particulièrement à la guerre d’Algérie. L’essai, qui n’oublie pas de prendre en compte les opposants au sein même des appareils, s’ouvre sur un aperçu sociologique de l’opinion publique française et de son évolution entre 1920 (congrès de Tours) et 1954 (début de l’insurrection algérienne). On y découvre, au mieux, l’indifférence, au pis, l’hostilité, voire la haine, d’une fraction des ouvriers français à l’égard des « indigènes des colonies » — une illustration du fameux « syndrome nord-africain » dénoncé en 1952 par Frantz Fanon.

Le Parti communiste français (PCF) passera pour sa part d’une « attention distraite », néanmoins marquée par l’opposition aux mouvements nationalistes avant 1920, à une radicalité anticoloniale à partir du milieu des années 1930. La naissance du Parti communiste algérien (PCA) en octobre 1936 sera la conséquence d’une lutte contre « la force d’inertie des dirigeants [communistes] parisiens » et devra vaincre « l’hostilité de la majorité des communistes européens d’Algérie ». Pendant la seconde guerre mondiale, la ligne politique des communistes français et celle de leurs homologues algériens convergeront autour des positions de l’Internationale communiste.

Ruscio offre ici une analyse détaillée de ce que furent les réactions, parfois ambiguës, des communistes de métropole aux massacres qui suivirent les manifestations nationalistes du 8 mai 1945 dans l’Est algérien. L’ouvrage, très documenté, sonde enfin « les engagements et les errements du PCF et du PCA de 1954 à 1962 ». Le 12 mars 1956, le PCF, comme la majorité de l’Assemblée nationale, accorda les pouvoirs spéciaux au gouvernement du socialiste Guy Mollet pour qu’il poursuive la guerre. Cela n’empêcha pas des communistes algériens, tels Henri Alleg, Maurice Audin ou Fernand Iveton, de participer concrètement au combat indépendantiste. Quant au PCA, dès le début de la lutte armée, il rejoignit les rangs des indépendantistes, tentant toutefois de préserver son autonomie face au Front de libération nationale (FLN).

La question des « pouvoirs spéciaux » continue d’alimenter les critiques algériennes à l’égard des communistes français. Pour l’auteur, cependant, le PCF, en dépit de ses hésitations et de ses faux pas, a joué un rôle « globalement positif ». Certes, son erreur fut de croire — selon l’analyse de Jean-Pierre Vernant, cité par Ruscio — que « c’était la classe ouvrière française, guidée par le Parti, qui devait, au terme de la lutte pour le socialisme, apporter aux peuples coloniaux le présent de l’indépendance ». Néanmoins, il fut le seul capable de « porter la contradiction à la bonne conscience ambiante » par sa presse, ses tracts, ses affiches. Par ailleurs, ses militants furent dès 1955 les premiers, et souvent les seuls, à descendre dans la rue pour dénoncer la guerre.

Les Cahiers d’histoire se sont eux aussi penchés sur les questions du « communisme en Algérie » et — la nuance est de taille — du « communisme algérien » (2). Cette livraison laisse la place à la mémoire des militants, depuis le ralliement des fédérations socialistes d’Algérie à la IIIe Internationale en 1920 jusqu’à la guerre d’indépendance. Éloïse Dreure étudie ce que signifiait être communiste en Algérie dans les années 1920 et 1930. Pierre-Jean Le Foll-Luciani rend compte d’un réseau clandestin du PCA qui, de 1955 à 1957, diffusa La Voix des soldats, un journal à destination des soldats français. Et Gilles Manceron revient sur l’affaire Maurice Audin à la faveur de la reconnaissance par M. Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État français dans l’enlèvement, la torture et l’assassinat de ce jeune mathématicien communiste pendant la guerre d’Algérie.

Arezki Metref

(1Alain Ruscio, Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, La Découverte, Paris, 2019, 662 pages, 28 euros.

(2Cahiers d’histoire, dossier « Communisme en Algérie/communisme algérien », no 140, Paris, 4e trimestre 2018, 17 euros.

 
 

Le passeport de Maïakovski et nous Algériens

sans commentaires sinon que l’incandescence de la révolution bolchevique brûle encore les esprits épris de liberté dans le monde (note de Danielle Bleitrach)

Publié par LSA
le 02.10.2019 , 11h00
883 lectures

Par Djamal Kharchi(*)
Qui ne connaît Vladimir Maïakovski, l’immense poète russe, le chantre de la révolution prolétarienne d’octobre 1917 de l’épopée bolchévique, démiurge du verbe porté à l’incandescence ? Ce poète à nul autre pareil a su incarner l’âme de la jeune République soviétique. Ces vers sont sa profession de foi :
«Je sais la force des mots,
la force des mots-tocsins»
De l’œuvre monumentale de Maïakovski, je voudrais mettre à l’honneur le poème intitulé «Vers sur le passeport soviétique», écrit en 1929 après le dernier voyage qu’il fit à l’étranger. Un poème assez court, comparé à  Vladimir Ilitch Lénine, qui compte 3 000 vers, mais ô combien significatif. Expurgé de quelques vers répétitifs, voici ce que dit le poème en substance :
«… Longeant le front des compartiments et cabines
un fonctionnaire bien poli s’avance.
Chacun tend son passeport,
et moi je donne mon petit carnet écarlate.
Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus
Au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places.
Mangeant des yeux le brave monsieur,
faisant saluts et courbettes,
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain.
Pour le Polonais on a le regard
de la chèvre devant l’affiche.
Pour le Polonais le front est plissé
dans une policière éléphanterie.
D’où cela sort-il
et quelles sont ces innovations
en géographie ?
Mais c’est sans tourner le chou de la tête,
c’est sans éprouver d’émotions fortes
qu’on reçoit les papiers danois
et les suédois de diverses sortes.
Soudain, comme léchée par le feu,
la bouche du monsieur se tord.
Monsieur le fonctionnaire
a touché le pourpre de mon passeport,
il le touche comme une bombe,
il le touche comme un hérisson,
comme un rasoir à deux tranchants,
comme un serpent à sonnette,
à vingt dards, à deux mètres de longueur et plus.
Le gendarme contemple le flic
Le flic le gendarme
Avec quelle volupté la caste policière
m’aurait fouetté, crucifié,
parce que j’ai dans mes mains,
porteur de faucille, porteur de marteau,
le passeport soviétique.
Je dévorerais la bureaucratie comme un loup,
je n’ai pas le respect des mandats,
et j’envoie à tous les diables paître
tous les «papiers», mais celui-là…
Je tirerai de mes poches profondes
L’attestation d’un vaste viatique
lisez bien,
enviez-
je suis
un citoyen
de l’Union soviétique.»
Un poème à lire et méditer. Dans ces vers où coule toute sa force sonnante de poète, Maïakovski nous livre, au passage de la police des frontières, la réalité d’un monde dans sa froide vérité et s’extasie sur son passeport frappé du sceau de la faucille et du marteau dont il tire fierté et orgueil en tant que citoyen de l’Union soviétique.
Ce poème de 1929 reste et demeure d’une forte actualité. Jadis, naguère ou maintenant, se pose toute la question de notre perception du passeport dans sa fonction d’identification à une citoyenneté, mais aussi de l’image qu’il véhicule d’un pays et de son peuple au-delà des frontières nationales.
La condition de l’Algérien en 1929
A l’époque où Maïakovski composa son poème, l’Algérien vivait sous le joug colonial depuis presque un siècle. Les préparatifs du centenaire battaient leur plein. Il ne jouissait pas du statut de citoyen à part entière. Assujetti au code de l’indigénat, aucun droit ne lui était accordé, y compris celui de circuler librement dans son propre pays.
Soumis à une réglementation très restrictive pour les autochtones, le passeport n’était délivré qu’à petit nombre d’Algériens qui en faisaient la demande, après enquête et justificatifs laissés à l’appréciation du gouverneur général. Ceux qui en bénéficiaient avaient sans doute bien du mal à endosser leur condition de Français-musulmans à l’étranger et notamment dans les pays arabes où ils ressentaient avec plus de force le sentiment de dépossession de leur personnalité nationale. Le passeport frappé du sceau de la République française  faisait outrage à leur identité profonde.
Quand, en 1929, Maïakovski exhibait fièrement son passeport de la République d’Union soviétique décrétée au lendemain de la révolution d’Octobre, l’Algérien, lui, s’il arrivât qu’il en possédât un, se sentait, devant ce document, en marge de l’Histoire, humilié en lui-même.

Passeport anglais, suédois… ou soviétique : la cotation de Maïakovski
Le monde a-t-il vraiment changé par rapport à cet ordre établi que Maïakovski nous dépeint à travers le pouvoir du passeport selon la nationalité de son titulaire ? Aux uns tous les égards, aux autres avanies et vexations. C’est la triste réalité du monde d’hier et d’aujourd’hui. Les vers de Maïakovski sont un chef d’œuvre de mimiques, d’attitudes, de gestes transcris avec une emphase remarquable où se mêlent dérision et dégoût jusqu’à l’écœurement. Qu’on en juge ! Par sa teneur et son accent de vérité, ce fragment de vers mérite d’être répété.
«Pour certains passeports on a le sourire
d’autres on cracherait dessus.
au respect ont droit, par exemple,
les passeports avec lion anglais à deux places
Faisant saluts et courbettes
on prend comme on prend un pourboire
le passeport d’un Américain
pour le Polonais on a le regard
d’une chèvre devant l’affiche
On reçoit sans ciller
les papiers danois
et les suédois
Le fonctionnaire a touché
le pourpre de mon passeport
il le touche comme une bombe»

Tout dans ces vers est parfaitement actuel. Au fond, le monde n’a pas beaucoup changé, sinon le nombre de pays qui est passé de 65 nations reconnues internationalement en 1929 à 197 aujourd’hui. Le nombre a triplé. Cela a en quelque sorte donné plus d’ampleur à cette hiérarchisation discriminatoire des passeports en fonction de la nation à laquelle appartient le porteur. Toute personne ayant voyagé dans les pays développés de la planète connaît cette situation où l’on doit tendre son passeport à un agent de la police des frontières assis derrière une vitre épaisse, position d’où il contrôle en détail le voyageur et son passeport.
Comme en 1929, les hommes dans la diversité de leur nationalité ne sont pas égaux devant ce titre de voyage.
Un traitement privilégié est accordé à une partie de la population du monde du fait de ce simple document. On voit avec suspicion les mouvements transfrontières des Africains et de tous les damnés de la terre ; nous on ne voit guère ceux des Européens et autres citoyens de nations nanties. Ceux-là ont le bon passeport. Une inégalité flagrante à l’échelle de l’humanité entière. Le «Henley Passport Index» compare le pouvoir du passeport des 197 Etats à travers le monde. Le Japon et Singapour tiennent le haut du classement avec 189 pays accessibles avec le simple passeport. L’Allemagne, la Finlande et la Corée du Sud viennent en deuxième position avec 187 pays. La France, l’Espagne, la Suède, le Canada ou la Suisse occupent la troisième place avec 185 pays. Avec un passeport anglais, il est possible d’entrer, sans visa, dans 183 pays de la planète.
A l’inverse, seuls les ressortissants de 81 pays sont autorisés à y entrer sans visa. Comparativement, l’Algérie est à la 89e  place avec seulement 50 pays accessibles sans visa.
Un déséquilibre qui illustre le pouvoir du passeport, cette hiérarchisation infâmante selon le pays considéré. La Somalie, l’Erythrée, le Congo, le Soudan, l’Ethiopie ou le Libéria sont abandonnés dans les profondeurs de cette hiérarchie. Ils subissent un système de délivrance des visas restrictif  et souvent arbitraire.
La société de la mondialisation ne devait-elle pas impliquer la libre circulation des personnes à l’échelle de la planète sans aucune entrave ? Une chimère ! Pour voyager facilement, mieux vaut être Suédois ou Japonais, plutôt qu’Afghan ou Pakistanais. Des passeports sont donc plus puissants que d’autres. Pourtant, il n’existe pas de hiérarchie des peuples pas plus qu’une hiérarchie des cultures. Cependant, il faut bien l’admettre, des peuples sont ostracisés, confinés, marginalisés.  Le passeport, ce document de papier en soi, a érigé une véritable barrière entre les pays du Nord et ceux du Sud que l’on qualifiait dans les années 60 du siècle passé de pays sous-développés. Dire aujourd’hui que ces pays sont «en voie de développement» n’est qu’un euphémisme qui cache mal une dure et affligeante réalité. Depuis plusieurs années le monde assiste à des tentatives plus ou moins heureuses de milliers de jeunes de pays africains ou d’Amérique latine de passer vers l’Europe ou les Etats-Unis. Ils parient leur vie en mer ou à travers des périples dangereux pour ne pas mourir socialement. Chômage, absence de perspectives, misère sociale, mauvaise gestion des ressources nationales, corruption les font fuir leur propre pays. Hélas, l’Algérie n’a pas échappé à ce phénomène de migration sauvage.  Les harragas, ces jeunes qui brûlent les frontières faute de visa, se comptent par milliers. Ceux qui réussissent à passer la Méditerranée n’en sont pas pour autant tirés d’affaire. Ils croupissent dans des camps de rétention ou,  au mieux, se résignent à accepter les travaux les plus rebutants pour survivre.
Une réalité amère qui met bien à mal notre orgueil d’Algériens. L’espace Schengen est une véritable forteresse au cœur du continent européen. Où trouver un ailleurs meilleur que chez soi, sur sa propre terre?

Révolution d’octobre 1917-Révolution de novembre 1954 : un parallèle, deux fiertés
Que dit Maïakovski de son passeport en fin de poème ?

«… Et j’envoie à tous les diables paître tous les «papiers, mais celui-là… je tirerai de mes poches profondes l’attestation d’un vaste viatique, lisez bien, enviez-je suis un citoyen de l’Union soviétique.»
Des vers d’une grande intensité. Chacun de nous, Algériens, aurait bien pu dire à l’instar de Maïakovski, fier de la révolution d’Octobre qui a marqué l’avènement d’un monde nouveau «… Lisez bien, enviez-Je suis citoyen de la République algérienne, Le pays de la grande révolution de Novembre.»
C’est là toute la question. Avons-nous été les dignes héritiers de cette révolution dans sa double dimension éthique et idéologique qui a étonné le monde, qui a sonné le glas de l’empire colonial français ? Dans sa trajectoire, avons-nous su mener avec succès la bataille du développement qui n’aurait que grandi davantage le peuple algérien ? Avons-nous su construire un Etat national fidèle aux valeurs de Novembre ? Car on ne peut construire l’avenir sans faire référence à notre histoire collective, notre mémoire collective, celle qui nous unit et nous rassemble. Nous sommes pétris de notre passé, attachés à des principes pour lesquels se sont battus nos aïeux jusqu’au sacrifice suprême.
Pendant la période coloniale, la société algérienne était unie et solidaire devant l’adversité. Soucieuse de préserver ses valeurs identitaires, elle trouvait au plus profond des traditions ancestrales cet élan et cette ardeur qui la faisaient résister, envers et contre tout, à l’occupant. Un combat qu’elle menait avec courage, mue par l’espoir de voir un jour l’Etat algérien restauré dans sa pleine souveraineté.
Un Etat démocratique dans ses fondements, au service exclusif du peuple, en phase avec les aspirations de la société. Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, ce pacte républicain reste encore à instaurer.
Aujourd’hui, la société algérienne, freinée dans sa vitalité, souffre de toutes les tares et pesanteurs d’un pouvoir d’Etat incapable de s’inscrire dans l’esprit de la glorieuse révolution de Novembre. Le peuple n’a que trop souffert de la corruption, des frustrations, des injustices causées par une gouvernance aléatoire et néfaste, sans omettre les événements sanglants de la décennie noire. Aujourd’hui, la société dans son ensemble veut dépasser ses traumatismes et ses fractures. Elle est en besoin d’une rupture radicale avec les pratiques du passé. Elle est en quête d’un projet national rassembleur, à l’échelle de ses espérances. Elle est en attente de jours meilleurs pour ses enfants. Chaque Algérien rêve de dire, à l’exemple de Maïakovski, avec toute la conviction qui sied, en présentant son passeport vert :
«Lisez bien, Enviez-je suis un citoyen de la République algérienne démocratique et populaire.»
D. K. 

(*) Écrivain, ex-Directeur général de la Fonction publique, Docteur en sciences juridiques, vice-président du Comité de la réforme de l’Etat.

 

La France au Rwanda, 25 ans d’impunité

Mitterrand est président du 21 mai 1981 au 17 mai 1995

Le génocide des Tutsi au Rwanda eut lieu du 7 avril 1994 jusqu’au 17 juillet 1994 au Rwanda. Un génocide perpétré par des extrémistes de l’ethnie hutu contre la population tutsi faisait un million de morts. Ce que montre cet article c’est la complicité évidente de la présidence et du gouvernment français.Ce que l’on sait et dont parle cet article c’est que le massacre a été préparé de longue date. Il faut se souvenir qu’un journaliste David Servenay a retracé les flux financiers qui ont alimenté les génocidaires. Pour acheter leurs armes, les extrémistes hutu ont profité de la complicité de banques françaises comme la BNP, mais aussi de la « cécité » d’institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale.On peut ici une fois de plus voir que les crimes contre l’humanité accompli par les occidentaux et la France en particulier ont pour bailleurs des institutions financières.(note de danielle Bleitrach)

 

LES COMPLICITÉS D’UN GÉNOCIDE

http://cqfd-journal.org/La-France-au-Rwanda-25-ans-d?fbclid=IwAR0H1xHsYhY1zC3CqEqK-H79GMS91Wi-la6T8ahuTlaZxY11wpB67n3N4y4

paru dans CQFD n°177 (juin 2019), par Julien Moisan, illustré par 
mis en ligne le 04/09/2019 – commentaires

Entre avril et juillet 1994, le génocide des Tutsis a fait entre 800 000 et un million de victimes. Il s’est accompagné du massacre de Hutus opposés à cette extermination. En soutenant les auteurs du génocide, les autorités politiques et militaires françaises se sont rendues complices de ce crime. Cette complicité – avant, pendant et après le génocide – est attestée par de nombreux documents et témoignages. Pourtant, aucun responsable hexagonal n’a jamais été jugé.

Rwanda, 2019. Des vêtements trouvés dans des fosses communes sont suspendus afin que les rescapés puissent retrouver leurs proches disparus. Les associations de victimes estiment que près de 40 000 corps se trouvaient dans ces charniers découverts à partir d'avril 2018 à Kabuga, dans la banlieue de Kigali. (Photo Alexis Huguet) {JPEG}

Pendant l’été 1994, François Mitterrand fit cette élégante remarque à des proches : « Dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important. [1] » un beau résumé du mépris et du cynisme de la politique française en Afrique… Car dès 1990, via son ambassade à Kigali et la DGSE, Paris sait qu’un génocide peut survenir : plusieurs massacres de ce type ont déjà été organisés sous la responsabilité des autorités rwandaises.

Mais à l’époque, si elle cesse de soutenir son allié rwandais, la France risque de perdre son influence dans ce pays situé aux portes de l’immense Zaïre (actuelle République démocratique du Congo) et de ses richesses minières. Le Rwanda étant également au carrefour des aires anglophones et francophones, cette petite contrée doit rester du bon côté… Paris apportera donc avant, puis pendant le génocide, un appui militaire, diplomatique et financier au pouvoir rwandais. Les intérêts géopolitiques et la fidélité affichée à son allié, fût-il un régime autoritaire et criminel, ont constitué les priorités de l’engagement hexagonal au Rwanda.

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Soutien militaire à une armée en déroute

À partir de 1990, la France forme l’armée et la gendarmerie rwandaises. Grâce à cet appui, les effectifs des Forces armées rwandaises (FAR) sont multipliés par dix, atteignant les 50 000 hommes. Des témoins ont indiqué que des miliciens avaient également été formés par des militaires français. En 1990, pendant l’opération militaire Noroît (1990-1993), officiellement destinée à la protection des expatriés hexagonaux, l’armée française s’engage sur le front, aux côtés des FAR, pour bloquer l’avancée des troupes du FPR (Front patriotique rwandais, créé en Ouganda en 1987-1988 par des exilés rwandais tutsis chassés du Rwanda et interdits de retour [2]).

Jean Varret, chef de la mission militaire de coopération au Rwanda d’octobre 1990 à avril 1993, a récemment fait des révélations. Elles illustrent le fait que la France a continué, en toute connaissance de cause, à former, armer et entraîner les forces armées d’un régime qui se radicalisait et préparait un génocide. À l’époque, les alertes de Jean Varret n’ont qu’un seul effet : l’homme est mis au placard et remplacé, un an avant le génocide, par le général Huchon, issu de l’état-major particulier de l’Élysée.

Face au génocide, les militaires français restent passifs. Pendant l’opération Amaryllis, destinée à évacuer les ressortissants français au début du génocide, les troupes hexagonales n’interviennent pas pour faire cesser les massacres dont elles sont les témoins directs. Pendant l’opération militaire Turquoise, menée à partir de fin juin 1994 par la France sous mandat de l’ONU, les soldats porteront secours dans un deuxième temps à des Tutsis mais laisseront par ailleurs des actes de génocide se poursuivre dans la zone sous leur contrôle.

La France livre des armes avant et pendant le génocide. Cela a été reconnu par Hubert Védrine [3] en 2014 comme « la suite de l’engagement d’avant » au côté des forces armées rwandaises, toujours en guerre contre le FPR – Védrine prétendra ensuite que cela n’a « rien à voir avec le génocide ». Même l’embargo décidé par l’ONU en mai n’empêche pas les armes d’arriver par Goma [4], au Zaïre, à la fin du génocide, quand l’aéroport est contrôlé par les militaires français de l’opération Turquoise.

À la fin du génocide, la France protège puis laisse fuir les responsables. La « zone humanitaire sûre », contrôlée par la France au sud-ouest du pays, sert de refuge aux génocidaires qui n’y sont ni désarmés ni arrêtés. Le Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), une partie de l’armée et des milices génocidaires fuient librement vers le Zaïre voisin avec armes et bagages. Quand ces hommes prépareront la reconquête du Rwanda, la France les entraînera et les réarmera. Ils finiront par former les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qui seront à l’origine de la déstabilisation du Kivu, immense zone frontalière zaïroise qui est aujourd’hui encore en proie aux violences commises par divers groupes armés.

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Appui diplomatique et financier à un régime extrémiste

Le soutien politique de la France au gouvernement génocidaire est décisif. Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana (un Hutu) est abattu. Dans la foulée, des responsables politiques opposés au projet génocidaire sont assassinés. Les partisans du Hutu Power prennent alors le pouvoir. Ce Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), maître d’œuvre du génocide à venir, est constitué en partie au sein même de l’ambassade de France à Kigali, avec le soutien de l’ambassadeur.

À l’ONU, où le Rwanda siège au Conseil de sécurité en tant que membre non permanent, Paris soutient ce nouveau gouvernement. Plusieurs de ses leaders sont reçus en France : le 27 avril 1994, le ministre des Affaires étrangères du GIR (qui est en train de commettre le génocide) et le leader du parti extrémiste CDR (Coalition pour la défense de la République) sont reçus officiellement par le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, le Premier ministre Édouard Balladur et, à l’Élysée, par Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand.

La France figure parmi les créanciers des génocidaires. De 1991 à mars 1994, l’ensemble des bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale et la coopération française, financent le régime rwandais – tout en sachant qu’il affecte une grande partie de ces versements à l’achat d’armes et d’équipements (50 % des recettes de l’État en 1992), utilisés ensuite pendant le génocide. Après le déclenchement des massacres, le gouvernement trouve encore des banques qui acceptent de financer des achats d’armes : un compte ouvert à la BNP sert à payer une commande effectuée par le colonel rwandais Théoneste Bagosora aux Seychelles, et livrée les 16 et 18 juin 1994.

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Un déni durable

Malgré les preuves qui s’amoncellent, un discours négationniste s’exprime toujours. Certains responsables politiques, journalistes et chercheurs nient ou relativisent le rôle de la France dans le génocide en utilisant des arguments négationnistes tels que l’accusation de « double génocide » (qui met sur le même plan les crimes commis par le FPR et le génocide perpétré contre les Tutsis) ou l’affirmation selon laquelle le génocide serait une réaction spontanée des Rwandais à l’assassinat du président Habyarimana. Cela revient à nier que le génocide était préparé de longue date et que, le sachant, la France a néanmoins poursuivi son soutien au régime rwandais.

La justice, ici, ne fait pas de zèle. En 2004, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour la lenteur de sa justice dans l’examen d’une plainte déposée contre un responsable rwandais accusé d’avoir participé au génocide. Véritable terre d’asile pour les génocidaires présumés, la France a attendu 2010 pour créer un Pôle d’instruction dédié aux crimes contre l’humanité. Le premier procès s’est tenu en 2014 et s’est conclu par la condamnation de Pascal Simbikangwa à 25 ans de prison. La confirmation de ce verdict (après appel et pourvoi en cassation) a acté, enfin, la reconnaissance de l’existence même du génocide – et donc de sa dimension planifiée – par la justice française. Deux autres procès (seulement) ont eu lieu depuis ; d’autres encore devraient se tenir prochainement, mais les procédures avancent très lentement. En tout, une trentaine de plaintes contre des Rwandais ont été déposées.

Quant aux plaintes qui visent des Français, aucune n’a encore débouché sur un procès [5]. Les responsables militaires, notamment, bénéficient d’un manque de moyens organisé et d’une forme d’autocensure de la part des juges, qui font tout pour éviter de les mettre en cause, refusant notamment d’auditionner les principaux acteurs concernés pour « mieux » vider les dossiers d’un contenu qui forcerait non seulement à les juger, mais aussi à admettre que cette complicité ne fut pas la volonté d’hommes isolés mais bien d’institutions.

Julien Moisan

Pour en savoir plus, consulter le rapport de synthèse « Déni et non-dits : 25 ans de mensonges et silences complices sur la France et le génocide des Tutsis du Rwanda », publié en avril par l’association Survie, spécialisée dans la dénonciation du système « Françafrique ».


Bisesero : trois jours de trop

Le 27 juin 1994, dans les collines de Bisesero, à l’ouest du Rwanda, une patrouille française découvre une centaine de survivants tutsis traqués par les génocidaires, et en informe sa hiérarchie. Près de deux mille survivants se terrent, dispersés sur les hauteurs. Ces Tutsis en danger de mort ne sont ni évacués, ni protégés. Ce n’est que trois jours plus tard, le 30 juin, qu’un autre détachement des forces de Turquoise, détournant pour cela son ordre de mission, leur porte secours. Entre-temps, plus d’un millier d’entre eux ont été massacrés par les génocidaires.

Il s’agit d’un épisode emblématique du débat sur le rôle de la France dans ces crimes. Pourquoi ce délai ? Que s’est-il passé du 27 au 30 juin 1994 dans la chaîne de commandement militaire et politique française ?


Rwanda, 2019. Innocent Gasinzigwa, responsable local d'Ibuka, une association de rescapés. Ce sont les confidences d'un ancien génocidaire libéré de prison qui ont permis l'an dernier la découverte des fosses de Kabuga. Au début du printemps 2019, de nouveaux charniers ont encore été découverts dans ce quartier. (Photo Alexis Huguet) {JPEG}

La reconnaissance attendra

Côté français, les commémorations officielles, à la date « anniversaire » du déclenchement du génocide, ont accouché d’un simple exercice de com’. Et de promesses fumeuses.

Vingt-cinq ans après, Emmanuel Macron était attendu au tournant. Allait-il enfin sortir d’un déni de moins en moins tenable face aux preuves et témoignages de plus en plus accablants ? Que nenni. Mais en usant d’annonces a priori symboliques, il aura presque réussi à noyer le poisson.

Le président français était attendu à Kigali pour les commémorations officielles du 7 avril. Il a préféré ne pas s’y montrer. À sa place, il a envoyé un député français d’origine rwandaise. Un rescapé du génocide « sauvé par les militaires français et adopté par une famille française ». Joli coup médiatique.

Macron a également communiqué sur sa volonté de renforcer les moyens (jusqu’ici dérisoires) de la magistrature française, afin qu’elle puisse juger les présumés génocidaires rwandais. Une telle annonce est difficile à croire : plusieurs responsables présumés du génocide ont été chaleureusement accueillis par la France, qui les protège depuis vingt-cinq ans. Mais, de cela, Macron n’a pas touché mot. Rien non plus sur le refus systématique de la France de répondre aux demandes d’extraditions du Rwanda (contrairement à la plupart des autres pays concernés), et encore moins au sujet des dossiers judiciaires (tous portés par des associations) qui concernent des politiques et militaires français – et dont aucun n’a pour l’instant accouché d’un procès.

Des archives toujours cadenassées

La complicité de nombre de responsables français est avérée par de nombreux documents, contrats, témoignages, etc. Seule l’ampleur de cette complicité reste à démontrer. Macron joue pourtant la carte de la page blanche et annonce la création d’une commission d’historiens et de chercheurs, « afin d’analyser le rôle et l’engagement de la France durant cette période ». Et l’Élysée de préciser qu’il s’agira de « mener un travail de fond centré sur l’étude de toutes les archives françaises concernant le Rwanda entre 1990 et 1994 ».

Toutes les archives, vraiment ? Il est permis d’en douter. Jusque-là, l’État a toujours bloqué l’accès effectif aux documents les plus sensibles, beaucoup restant classés « secret-défense ». Certains ont effectivement été déclassifiés, mais n’ont été ni publiés ni tenus à disposition des principaux intéressés, les juges d’instruction et les parties civiles. La dernière annonce de déclassification, sous François Hollande, n’a finalement concerné qu’une partie des archives, et pas les plus explosives [6]. De toute façon, le président de la commission Macron, Vincent Duclert, l’a lui-même reconnu : les archives de François Mitterrand ne resteront accessibles qu’au bon vouloir de sa mandataire personnelle, Dominique Bertinotti.

Dans la France du printemps 2019, l’aveuglement et le déni ont encore de beaux jours devant eux. Les politiques, de droite comme de gauche (ils gouvernaient en cohabitation au moment des faits), rivalisent d’imagination pour nier leur responsabilité. Mention spéciale aux éléphants socialistes, passés près de la syncope quand Raphaël Glucksmann a rappelé début mai que la Terre n’est pas plate et qu’il ne souhaitait pas être associé à l’héritage de Mitterrand au vu de sa responsabilité au Rwanda. En réponse à l’impudent, Hubert Védrine et vingt-deux de ses collègues, anciens ministres ou collaborateurs de feu le président, ont signé une lettre affirmant que « rien, absolument rien, ne peut justifier les accusations de “complicité de génocide” ». Et de crier aux « insultes et accusations infondées ». Le ridicule ne tue pas. Un génocide, si.

J. M.

Repères historiques

  •  Début du XXe siècle – Construction coloniale et raciste d’une organisation ethnique de la société par les colonisateurs allemands puis belges. En 1931, on retrouve systématiquement la mention ethnique sur les cartes d’identité.
  • 1959 – Massacre de Tutsis.
  • 1962  – Indépendance du Rwanda. Accord de coopération économique France-Rwanda.
  • 1973  – Massacre de Tutsis. Coup d’État de Juvénal Habyarimana.
  • 1975  – Accord franco-rwandais pour la formation de la gendarmerie.
  • 1990  – Offensive du FPR, début de la guerre civile (1er octobre). Opération Noroît (4 octobre).
  • 1993 – Accord de paix d’Arusha.
  • 1994 
    • 6 avril – Attentat contre l’avion du président Habyarimana et coup d’État du Hutu Power. Nuit du 6 au 7 avril : début du génocide.
    • 8 avril – Formation du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), en partie à l’ambassade de France à Kigali.
    • 9-14 avril – Opération Amaryllis : extraction des ressortissants français et européens. Dans l’ordre de mission, le caractère génocidaire de la situation est déjà reconnu.
    • 21 avril – Effectifs de la force MINUAR (ONU) réduits à 270 hommes (ils avaient été plus de 2 300 auparavant).
    • 17 mai – Résolution de l’ONU : embargo sur les ventes d’armes au Rwanda.
    • 22 juin -> 22 août – Opération Turquoise.
    • 27-30 juin – L’armée française laisse sciemment des centaines de Tutsis se faire massacrer à Bisesero.
    • 28 juin – La commission des droits de l’homme de l’ONU conclut au génocide.
    • 4 juillet – Prise de la capitale, Kigali, par le FPR.
    • Mi-juillet – Le FPR met fin au génocide par sa victoire militaire.
    • 8 novembre – Création par l’ONU du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda).
  • 1995 – Premiers dépôts de plaintes en France contre les présumés génocidaires.
  • 1998 – Mission d’information parlementaire en France (MIP).
  • 2004 – Création de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) en France.
  • 2004-2005 – Plaintes déposées par des victimes tutsies visant des militaires français de l’opération Turquoise.
  • 2012 – Création du pôle judiciaire « génocides et crimes contre l’humanité ». Réorientation de l’enquête sur l’attentat contre l’avion d’Habyarimana par les juges Trévidic et Poux : alors que la justice privilégiait auparavant la thèse de la responsabilité du FPR, l’enquête vise désormais des extrémistes hutus.
  • 2013 – Plainte déposée contre Paul Barril, mercenaire et figure de la Françafrique, pour complicité de génocide.
  • 2014 – Premier procès d’un présumé génocidaire en France, Pascal Simbikangwa (un second couteau).
  • 2015 – Plainte contre X, visant des responsables politiques et militaires français de 1994, pour complicité de génocide concernant des livraisons d’armes aux génocidaires, de janvier à juillet 1994.
  • 2016 – Confirmation en appel de la condamnation de Pascal Simbikangwa à 25 ans de détention (et rejet en 2018 de son pourvoi en cassation) ; procès et condamnation en première instance de deux autres génocidaires en France.
  • 2017 – Modification de la loi sur la liberté de la presse de 1881 : la négation, minoration, banalisation de ce génocide devient, comme pour les autres génocides, un délit punissable par la loi.
  • 2018-2019 – Dans le dossier Bisesero, l’autocensure des juges d’instruction français, via des refus d’auditionner divers responsables politiques et militaires hexagonaux, montre une volonté manifeste d’enterrer le scandale.

Notes

[1« France-Rwanda : un génocide sans importance », Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro (12/01/1998).

[2Président du Rwanda depuis l’an 2000, Paul Kagame était déjà à la tête du FPR à l’époque.

[3De 1991 à 1995, Hubert Védrine était secrétaire général de la présidence de la République. Il fut plus tard ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin.

[4« Génocide au Rwanda : la “faute” de la France », FranceInter.fr (14/03/2019).

[6Lire « Archives : blocages réels, avancées concrètes », Billets d’Afrique (mars-avril 2017).

 
2 Commentaires

Publié par le septembre 4, 2019 dans Afrique, HISTOIRE, INTERNATIONAL

 

Cheikh Hamidou Kane : « L’Afrique n’existe plus, elle a été dépossédée de son espace »

Le titre ne me parait pas totalement recouvrir la richesse de cet interview, dire que l’Afrique n’existe plus c’est à l’image du parcours de Cheikh Hamidou Kane témoignant de ce qu’il s’impose pour devenir un philosophe, un romancier, mais aussi du travail qu’il faut accomplir pour que cette trajectoire l’aide à recréer un continent spolié avec toutes les complicités à cette spoliation. Le cas évoqué d’Houphouet Boigny qui se bat avec les communistes puis est acheté nous permet de voir comment des gens de gauche comme Mitterrand ont favorisé les transitions vers la trahison, il reste beaucoup de choses à aborder dans cette histoire (note de Danielle Bleitrach)

L’auteur sénégalais de « L’Aventure ambiguë », 90 ans, revient sur l’histoire contemporaine du continent, marquée par des questionnements et des tourments identitaires.

Propos recueillis par   Publié le 31 août 2018 à 17h15 – Mis à jour le 31 août 2018 à 17h15

Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais né à Matam en 1928. Son livre « L’Aventure ambiguë » est un des grands classiques de la littérature africaine.
Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais né à Matam en 1928. Son livre « L’Aventure ambiguë » est un des grands classiques de la littérature africaine. ANTOINE TEMPÉ

C’est l’un des paradoxes de Cheikh Hamidou Kane. En cinquante-sept ans de carrière, l’écrivain sénégalais n’a publié que deux romans – L’Aventure ambiguë, en 1961, et Les Gardiens du temple, en 1995 –, devenus des classiques, traduits dans une dizaine de langues et inscrits au programme de nombreuses écoles et universités. Ils relatent le malaise des élites africaines désorientées par la colonisation française. Né en 1928 à Matam, sur les bords du fleuve Sénégal, Cheikh Hamidou Kane a traversé l’histoire contemporaine du continent, marquée par des questionnements et des tourments identitaires.

Dans L’Aventure ambiguë, Samba Diallo, fils de notables peuls élevé dans la plus pure tradition coranique du pays des Diallobé – une nation fictive qui ressemble à s’y méprendre au Fouta Toro, région du nord du Sénégal –, est envoyé à « l’école des Blancs » pour y apprendre « comment on peut vaincre sans avoir raison ». Il sortira ébranlé de cette expérience intérieure d’une grande violence.

La puissance de ce roman philosophique, en partie autobiographique, grand prix littéraire d’Afrique noire en 1962, reste d’actualité. L’Aventure ambiguë est l’ouvrage de référence pour qui continue de s’interroger sur les identités africaines et afrodescendantes percutées par la « rencontre » avec l’Occident. Peut-on lier les cultures africaines au legs colonial et en sortir indemne ? Comment tirer le meilleur de ce choc identitaire ?

Témoin et un acteur privilégié de la marche des anciennes colonies françaises vers l’indépendance, Cheikh Hamidou Kane a été ministre sous Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, puis haut fonctionnaire de l’Unicef dans différentes capitales africaines. Retiré de la vie publique depuis plusieurs décennies, l’écrivain consacre désormais ses journées à la prière, à l’écriture et à « l’éducation morale » de ses petits-enfants.

C’est dans sa villa dakaroise qu’il a reçu Le Monde Afrique. A 90 ans, il a la démarche hésitante, mais son regard sur le monde reste pétillant. Il s’est confié sur son enfance marquée par le racisme, sa fascination pour la culture française, ses rêves panafricanistes et avoue avoir adoré le dernier opus des studios Marvel, Black Panther.

Vous venez de fêter vos 90 ans. Comment vous portez-vous ?

Cheikh Hamidou Kane J’ai les handicaps de mon âge. Mon acuité auditive et visuelle s’est affaiblie. Pour le reste, Dieu merci, je vais bien.

Vous êtes né pendant la colonisation au Sénégal. Comment, enfant, ressentiez-vous la présence du colon français ?

Les colons ont tenté de nous faire admettre que nous étions des êtres inférieurs

Lorsque j’étais enfant, j’ai connu l’humiliation que peuvent ressentir tous ceux qui voulaient accéder au même niveau de connaissance que les Blancs alors même qu’ils avaient en face d’eux des gens qui les méprisaient. Les colons ont tenté de nous faire admettre que nous étions des êtres inférieurs, incapables de faire autant sinon mieux qu’eux. Ils ne s’opposaient pas au fait que des « indigènes » aillent dans leurs écoles, mais ils nourrissaient pour nous des ambitions limitées. Nous étions programmés pour devenir des auxiliaires, pas au-delà ! On pouvait ainsi devenir infirmier, mais pas docteur en médecine.

Vous avez refusé d’obtempérer. Vous vouliez devenir philosophe…

C’était mon choix depuis l’école primaire. Dans l’esprit des enseignants blancs, c’était inconcevable. J’ai dû, tout au long de ma scolarité, me battre. En 1942, j’ai voulu entrer au lycée Faidherbe de Saint-Louis, qui était en principe réservé aux fils de colons. Seuls quelques Africains fortunés pouvaient y envoyer leurs enfants. Ma famille n’était pas nantie. J’ai donc fini à l’Ecole des fils de chefs, qu’on appelait aussi l’école des otages, où étaient envoyés les fils de notables. On nous y apprenait à devenir de parfaits chefs de canton.

Vous êtes l’un des premiers fils de notables religieux à avoir été envoyé à l’école française. Pourquoi votre famille a-t-elle fait ce choix ?

C’est grâce à l’action de l’un de mes ancêtres, Alpha Ciré Diallo, un homme exceptionnel. Alors que le débat entre les pro- et anti-école française faisait rage dans son village, il fut l’un des premiers à avoir compris qu’il n’y avait pas de risque à scolariser ses enfants. A condition, disait-il, de les éduquer soigneusement d’abord dans l’islam et les valeurs peules que sont le sens de l’honneur, la pratique religieuse et la solidarité familiale : « Rewdé Allah, djokude endaam » en peul. Cette double éducation faisait, selon lui, office de protection et d’armure. Ses propres enfants ont fini dans l’armée coloniale, d’autres sont devenus interprètes. Il avait confiance en son héritage culturel. Je suis le produit du combat de cet ancêtre visionnaire.

Lire aussi  Felwine Sarr : « Les Africains doivent penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes »

A l’école, vous vous faites remarquer…

Nous étions sept « fils de chefs » dans ma promotion. A la fin du cycle d’études, nous devions passer par la ferme agricole et devenir chefs de canton. J’ai refusé d’y aller. Je rêvais toujours du lycée Faidherbe. Furieux, le directeur de l’école a convoqué l’un de mes oncles qui était greffier. Il lui a expliqué sans ménagement et avec un ton méprisant que mes ambitions étaient prétentieuses. Que l’on ne m’avait pas formé pour ça ! Mais j’ai tenu bon. Mon père m’a inscrit au lycée Van Vollenhoven, à Dakar. Mes condisciples africains m’ont désigné pour être leur représentant au conseil de discipline du lycée, composé en majorité de Blancs.

Comment vous êtes-vous retrouvé à la Sorbonne ?

Je rêvais d’être professeur de philosophie, la Sorbonne était donc un objectif. Mais je n’avais pas les moyens d’aller en France. J’ai donc écrit au gouverneur du Sénégal, qui pour la première fois était un Noir antillais, pour obtenir une bourse. Et il me l’a octroyée ! J’ai intégré une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand, puis j’ai étudié la philosophie et le droit à la Sorbonne.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette prestigieuse université ?

J’ai eu confirmation des qualités fondamentales de la civilisation occidentale, occultées jusque-là à mes yeux par la face sombre du colonialisme. Je subodorais ces qualités, mais le comportement brutal des colons au Sénégal m’en faisait douter. Mes condisciples et mes professeurs français étaient d’une grande ouverture d’esprit. Ma foi musulmane s’est aussi nourrie des débats philosophiques de l’époque – l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et la pensée chrétienne de Paul Ricœur.

Paris était aussi au cœur des luttes indépendantistes et des mouvements littéraires comme la négritude. Où vous situiez-vous ?

J’adhérais aux mots d’ordre de Ki-Zerbo : indépendance de l’Afrique, Etats-Unis d’Afrique et socialisme africain

J’ai dû, comme tout étudiant africain à l’époque, militer, prendre position. Les leaders plus populaires étaient les marxistes du Parti africain de l’indépendance, de Majhemout Diop, et les nationalistes regroupés autour de Cheikh Anta Diop. Je n’étais pas partisan du marxisme, incompatible avec ma foi religieuse. J’étais plus sensible aux idées de Cheikh Anta Diop, que je connaissais personnellement, mais son parti était alors peu structuré. C’est finalement Joseph Ki-Zerbo qui m’a séduit. Ce Voltaïque [de Haute-Volta, ancienne appellation du Burkina Faso], catholique, professeur agrégé d’histoire, était très actif dans le mouvement des jeunesses chrétiennes de France. Il a créé le Mouvement de libération nationale. J’adhérais entièrement aux mots d’ordre, qui étaient indépendance de l’Afrique, Etats-Unis d’Afrique et socialisme africain.

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La négritude d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas représentait aussi un courant d’idée puissant, mais vous vous en teniez à distance. Pourquoi ?

J’adhérais à la révolte qu’exprimait ce mouvement. Le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, que j’ai lu à 16 ans, m’a profondément marqué. Cependant j’étais moins convaincu par la position de Senghor, moins radicale dans la dénonciation du mépris de l’homme blanc pour les Noirs.

Dans L’Aventure ambiguë, les habitants du pays des Diallobé craignent que leurs enfants perdent leur identité en allant à l’école des Blancs. Ils se demandent si « ce qu’ils apprendront vaut ce qu’ils oublieront ». Avez-vous aujourd’hui une réponse à cette question fondamentale ?

Je la donne dans mon second roman, Les Gardiens du temple, paru en 1995 mais rédigé dès 1963. Le personnage principal, qui est en quelque sorte Samba Diallo ressuscité, a reçu une solide éducation religieuse musulmane et est enraciné dans les valeurs des Diallobé. Après de brillantes études à l’école française, il devient ingénieur agronome. Il a appris les techniques modernes indispensables pour construire le nouveau pays indépendant. Il a donc réussi à allier sa culture religieuse traditionnelle à ce qu’il a appris au contact de la civilisation occidentale.

Pourtant, l’aventure de Samba Diallo, tiraillé entre sa terre natale et l’Occident, finit mal. Comment interpréter, au plan symbolique, la mort du héros de votre roman ?

Je pressentais que certains pouvaient vouloir imposer leur façon de pratiquer la religion, au besoin par la force

Certains lecteurs ont cru à tort que je voulais, par cette mort, montrer l’impossible conciliation entre nos cultures africaines et la civilisation occidentale, que l’issue ne pouvait être que tragique. Il n’en est rien. J’ai fait mourir Samba Diallo des mains du Fou pour montrer à quel point l’itinéraire des Africains à la rencontre de l’Occident était risqué. Ce parcours peut être contrarié par des extrémismes religieux et culturels. Je pressentais, déjà à l’époque, que certains pouvaient vouloir imposer leur façon de croire et de pratiquer la religion, au besoin par la force. C’est ce que représente le Fou dans L’Aventure ambiguë.

Vous avez vous-même vécu cette aventure pour le moins ambiguë entre l’Afrique et la France. Qu’en avez-vous retiré ?

J’ai survécu à ce périple. J’ai appris que, contrairement à ce que voulait faire croire le colon raciste, les cultures africaines et européennes ont beaucoup de choses en commun. Ma génération et celle de Senghor ont prouvé qu’on pouvait accéder au niveau le plus élevé du savoir des Blancs. Après mes études, je suis revenu sur le continent avec l’espoir d’un monde partagé et équitable. C’est ce qu’exprime le personnage du Chevalier à la dalmatique dans le roman : « Nous les Noirs, nous les Arabes, nous les Asiatiques, c’est un monde qui est possible. Nous devons l’édifier. Il ne faut pas que ce soit un monde imaginé, dirigé par le seul Occident. »

Près de soixante ans après les indépendances, le monde de partage n’a toujours pas surgi…

L’Afrique doit redevenir elle-même en se basant sur les structures antérieures à la colonisation

Il faut poursuivre le travail entamé. Rome n’a pas été construite en un jour ! L’Afrique, comme disait Ki-Zerbo, a été victime d’une dépossession de son espace – ses empires ont été dépecés en une cinquantaine de territoires, au profit des colonisateurs. L’Afrique n’existe plus. Elle a perdu son initiative politique et son identité endogène. A l’école, ce sont les langues du colon qui sont enseignées. La législation, l’organisation sociale et familiale sont calquées sur celles de l’Occident. Il faut donc que l’Afrique redevienne elle-même en se basant sur les structures antérieures à la colonisation.

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Par exemple, la charte du Mandé, élaborée en 1236 dans l’empire du Mali, peut redéfinir notre organisation et nos institutions. Elle régit les relations familiales, prône les valeurs de respect, de solidarité et permet la diversité. Il existait une vraie citoyenneté ouest-africaine dans l’empire du Mali. Les habitants pouvaient circuler d’un endroit à un autre en changeant de patronyme. Un Mandingue qui s’appelle Diarra, une fois chez les Wolofs, prenait le nom de Ndiaye ou Diatta. Cela permettait une coexistence harmonieuse entre les communautés. Nous pouvons reprendre ce modèle, pas besoin de chercher ailleurs.

Le passé glorieux que vous décrivez a disparu. N’est-il pas utopique de vouloir y revenir ?

Je ne préconise pas un retour au passé, mais un recours au passé. Nous devons nous inspirer de l’héritage de nos ancêtres. La réappropriation de notre identité endogène passe par cette démarche.

C’est aussi de la responsabilité des dirigeants africains…

Quel poids peut avoir le continent dans l’économie mondiale s’il est divisé ?

Les jeunes doivent au plus vite s’emparer de ce sujet. Ils doivent se battre pour créer au sud du Sahara un espace géopolitique et économique autonome. Et l’imposer aux dirigeants actuels qui ne comprennent pas que leurs pouvoirs ne sont, comme le disait Senghor quand il luttait contre la balkanisation, « que des joujoux et des sucettes ». Quel poids peut avoir le continent dans l’économie mondiale s’il est divisé, morcelé ? L’Afrique est le continent le plus riche en ressources naturelles dont a besoin l’ensemble de la planète. Comment voulez-vous que nous les défendions et que nous les échangions à leur juste prix si nous le faisons en ordre dispersé ? S’il y avait une autorité commune pour gérer par exemple les ressources pétrolières, l’Afrique aurait plus de poids sur la scène internationale.

Vous avez été plusieurs fois ministre. Pourquoi votre génération n’a pas réussi à créer cette unité africaine ?

Le colonisateur a bien manœuvré. Par exemple, Félix Houphouët-Boigny, fervent opposant au travail forcé avant l’indépendance, représentait une menace pour la France. Il s’était allié aux communistes français au Parlement, où il siégeait comme représentant de la Côte d’Ivoire. Il a commencé à mener un combat qui aurait pu aboutir à une guerre aussi meurtrière qu’en Algérie ou au Vietnam. Les Français l’ont alors retourné en lui promettant la présidence d’une Côte d’Ivoire autonome. Il a reçu les premiers honneurs à Paris en acceptant un strapontin de ministre d’Etat. Puis, en octroyant l’indépendance séparément aux treize territoires membres de l’AOF [Afrique occidentale française] et de l’AEF [Afrique équatoriale française], le colonisateur a fait disparaître des ensembles qui auraient pu servir de base à l’édification des Etats-Unis d’Afrique. Les Africains se sont laissés prendre au piège.

Que vous inspire le climat politique délétère au Sénégal, marqué par une forte contestation du régime du président Macky Sall ?

Malgré les tensions actuelles, il faut savoir reconnaître les mérites de « l’exception sénégalaise ». La coexistence entre l’islam, le christianisme et les autres confessions est harmonieuse. Et c’est grâce à un islam imprégné de valeurs traditionnelles. Le Sénégal jouit d’une culture démocratique ancienne. Depuis Blaise Diagne [premier député élu à la Chambre des députés français en 1914], nous votons. Depuis plus d’un siècle, les Sénégalais savent ce qu’est un parti politique, une élection, le choix des leaders politiques.

Vous écrivez toujours ?

Je travaille à un projet qui me tient à cœur depuis un moment. Je veux retracer l’épopée de l’empire du Mali fondé par Soundjata Keïta. Elle a donné naissance à la charte du Mandé. J’aimerais rappeler cette page d’histoire à la jeunesse africaine et au monde. J’ai réuni autour du projet des artistes comme Youssou Ndour, des intellectuels, des écrivains, des griots traditionnels ressortissants de l’espace de l’ancien empire du Mali. Je veux faire un film d’animation avec des effets spéciaux pour illustrer l’univers mystique de l’empereur Soundjata Keïta. Selon la tradition, il avait des pouvoirs magiques comme le don d’ubiquité. Il pouvait être à plusieurs endroits en même temps. J’ai vu quelques films, dont récemment Black Panther, qui m’ont fait penser que cela était faisable.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Comment le film « Black Panther » rebâtit l’Afrique

Vous avez aimé Black Panther ?

J’ai adoré l’idée d’un royaume africain puissant avec ses propres paradigmes. La voix de Baaba Maal [chanteur sénégalais] est parfaitement utilisée. Maintenant que je vais mieux, j’espère pouvoir aller au bout de mon projet.

 
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Publié par le septembre 3, 2019 dans Afrique, litterature

 

Sémégal : j’apprends avec tristesse qu’AMATH DANSOKHO est mort…

Je connaissais mieux que lui l’autre grande figure du PIT, le parti communiste sénégalais, mon ami très cher semou Pathé Gueye, et il me parlait avec chaleur et admiration de Amath.

j’avais rencontré à plusieurs reprises Dansoko, il était alors ministre de la construction, un français m’avait dit en riant avec un mépris tout colonialiste : « Vous les communistes, vous arrivez même à transformer les Sénégalais en incorruptibles!  » Ce Robespierre auquel il faisait allusion c’était Dansoko. Ainsi prévenue dans le bon sens, quand je l’ai rencontré dans son modeste logement avec son épouse, j’avais effectivement été frappée par la nature de son engagement de communiste. il m’était apparu gigantesque et débonnaire. Comment expliquer une fois encore ce qu’étaient ces communistes, le caractère patient, obstiné et tenace de leurs convictions, le geste amical par lequel il saluait un autre communiste inconnu, son visage s’éclairait et pourtant cette relation privilégiée aux communistes ne l’empêchait pas au contraire d’être un inlassable rassembleur au-delà de nos rangs.

C’était le temps de la débâcle et beaucoup d’anciens communistes africains comme d’autres dirigeants sur d’autres continents tournaient casaques, pas lui… Il restait ce qu’il avait toujours été, d’abord au service du peuple sénégalais, le servant et ne se servant pas lui. Ensuite, il avait à coeur d’aller sur tout le continent à la rencontre de ce qui restait de communiste, rassemblant et créant le dialogue…

Voilà il fait partie de ceux qui m’ont fait aimer l’Afrique.
danielle Bleitrach

 
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Publié par le août 25, 2019 dans Afrique, INTERNATIONAL

 

Anniversaire: La dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme

POLITIQUE

La dernière lettre de Patrice Lumumba à sa femme

17 janvier 2011 à 09h02 | Par Jeune Afrique

Essayant de gagner la province du Kasaï contrôlée par ses partisans fin novembre 1960, Lumumba est capturé. De sa prison, il écrit à sa femme Pauline.

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Ma compagne chérie,

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.

 l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.
Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

Vive le Congo ! Vive l’Afrique !

Patrice Lumumba

 
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Publié par le juillet 25, 2019 dans Afrique, HISTOIRE, INTERNATIONAL