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LE SOVIET SELON LA PRESSE FRANÇAISE DE 1917 : « CHAOS ET ANARCHIE »

une remarquable continuité qui doit dépendre de qui sont les patrons de presse… Et ils ne se trompent jamais tout ce qui a trait au communisme y compris aujourd’hui non seulement le bialn de cette Révolution à laquelle nous devons le contexte positif beaucoup de nos conquêtes sociales, mais aussi la Chine ou Cuba reçoit toujours le même traitement « impartial ».Sans oublier quelques faux culs qui nous disent qu’en ce temps là c’était bien malheureusement il y a eu Staline. (note de danielle Bleitrach)

Publié le 17/10/2017
Auteur:
Marina Bellot
Une affiche russe à la gloire de l’Armée rouge – Source : Gallica BnF

 

EN PLEINE PREMIÈRE GUERRE MONDIALE, LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE CRÉE EN FRANCE UNE INQUIÉTUDE SANS PRÉCÉDENT, FAISANT CRAINDRE UN DÉSENGAGEMENT DES SOLDATS RUSSES ALLIÉS.

25 octobre 1917. Lénine et Trotski organisent un soulèvement armé à Petrograd contre le gouvernement provisoire dirigé par Kerenski. Alors que la guerre est de plus en plus impopulaire et les pertes russes très lourdes, le coup de force bolchevique réussit : les représentants des Soviets de tout le pays approuvent l’insurrection. Le 26 octobre, Trotski annonce officiellement la dissolution du gouvernement.

En France, les journaux rendent compte des « convulsions russes », avec en toile de fond une préoccupation majeure : leurs répercussions sur la poursuite de la guerre. La Russie, considérée comme un immense réservoir d’hommes, est en effet un allié de taille.

La Révolution d’Octobre – nom donné au coup de force de Lénine et Troski – a renforcé les craintes. Car les Soviets sont désormais maîtres de la Russie, avec un mot d’ordre : « Vive la révolution des soldats, des ouvriers, des paysans ! »

La Lanterne du 10 novembre se fait l’écho de ses premières proclamations :

« 1° Tout le pouvoir appartient aux Soviets. Les commissaires du gouvernement sont relevés de leurs fonctions. Les présidents des Soviets communiquent directement avec le gouvernement révolutionnaire. Tous les membres des comités agricoles arrêtés sont aussitôt à remettre en liberté et les commissaires qui les ont arrêtés sont à arrêter à leur tour ;

2° La peine de mort, rétablie par Kerensky, sur le front, est supprimée. La liberté complète de propagande politique est rétablie sur le front. Tous soldats et officiers révolutionnaires arrêtés sous l’inculpation de crimes soi-disant politiques, sont aussitôt à remettre en liberté. […]

La cause pour laquelle luttait le peuple, c’est-à-dire la proposition de la paix démocratique et le contrôle des ouvriers sur la production et la constitution d’un gouvernement du Soviet, est assurée. Vive la révolution des soldats, des ouvriers, des paysans ! »

https://www.retronews.fr/embed-journal/la-lanterne/10-novembre-1917/62/1027329/2?fit=593.159.1643.2069

Le puissant Soviet de Petrograd, en particulier, est décrit comme une machine à semer le trouble et l’anarchie et à mettre en péril la discipline des soldats au front.

Ainsi, on peut en lire dans L’Ouest-Eclair cette description :

« Or, dans le Soviet, que trouve-t-on ? Des primaires, des gens qui ignorent les connaissances les plus élémentaires de l’histoire, de la géographie, de l’ethnographie, de la politique et du droit international. Les gens des Soviets ont promis aux ouvriers de gros salaires et peu de travail, aux paysans la terre du voisin, à tout le monde la paix. Le peuple n’a pas encore compris qu’ainsi on menait le pays à la famine, à la dislocation, à la ruine. »

https://www.retronews.fr/embed-journal/l-ouest-eclair-ed-de-rennes/09-novembre-1917/77/145499/1?fit=796.437.1123.1371

Dans les colonnes du Journal des débats, le tableau est tout aussi apocalyptique :

« Ecoutez les orateurs de là-bas, les généraux, les officiers ; lisez les correspondances du Times, des journaux français, jusqu’à l’Humanité, parcourez les dépêches quotidiennes, et notamment celles qui sont arrivées à Paris depuis vingt-quatre heures ; vous constaterez  que la Russie est un chaos d’anarchie spontanée et de terreur, analogue à celui dont Taine nous a tracé, au début de son histoire de la Révolution française, le tableau inoubliable.

Ils (les Soviets) règnent  dans les villes et dans les villages, fixent des salaires énormes, favorisent les grèves, entravent la production, la culture. La propriété n’est plus respectée, les terres sont pilliées, les maisons annexées, les propriétaires parfois massacrés, les taxes locales tombent dans les poches des comités. Le Soviet de Petrograd s’est octroyé 700 000 roubles de traitement par mois : les autres à l’avenant. Des sommes immenses destinées au ravitaillement ont été dilapidées : la famine est imminente. Incapables de rien réformer, de rien fonder, les soviets ne créent que des architectures de ruines. »

https://www.retronews.fr/embed-journal/journal-des-debats-politiques-et-litteraires/09-novembre-1917/134/814943/1?fit=72.960.845.1010

Début 1918, après des premiers mois très difficiles pour le nouveau gouvernement bolchévique, dans un contexte de crise absolue, un embargo économique contre la Russie rouge est ratifié par les plus grandes puissances mondiales. Allemagne, Japon, Grande-Bretagne, France et États-Unis décident de couper tout rapport marchand avec le pays.

Du nord au sud, des poches de rébellion pro-tsaristes se révoltent devant la prise de pouvoir de Lénine. C’est le début de la guerre civile.

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Sept idées fausses sur les médias, par Aude Lancelin

par Les-crises.fr DT

Source : Aude Lancelin, 11-10-2017

Les gardiens de nos médias CAC 40 ont une rhétorique bien rodée pour se garder de toute critique, et continuer à passer pour des héros des libertés publiques tout en oeuvrant à verrouiller le système d’information français. Demi-vérités, mythes éculés ou mensonges éhontés, certains de leurs arguments s’avèrent hélas encore très efficaces auprès du public. Voici comment s’armer intellectuellement contre ces pseudo-évidences en sept leçons.

Les journalistes ont-ils trahi, au sens où Julien Benda pu parler en son temps d’une trahison des clercs ? On pourrait le penser, à voir avec quelle ardeur certains d’entre eux défendent les pouvoirs en place, mordent les mollets des quelques réfractaires, et se satisfont globalement d’un fonctionnement où leurs seuls interstices de liberté sont pourtant condamnés à demeurer sans vraie portée. L’idée de trahison est toutefois peu adaptée, la plupart des journalistes n’ayant pas une claire conscience de l’idéal professionnel qu’ils sacrifient en se faisant les défenseurs d’un système des médias devenu profondément vicieux dans son fonctionnement, et dangereux dans ses implications démocratiques. La plupart n’agissent pas avec l’intention de nuire. Eux-mêmes sont en effet devenus, via l’instruction reçue dans les écoles de journalisme, ou la formation sur le tas dans les open spaces des rédactions contemporaines, le produit d’une vision javélisée de ce métier qui ne leur permet plus d’accéder au sens que celui-ci pouvait avoir, lorsque la grande presse d’opinion existait encore. Accompagnateurs enthousiastes de la ruine de leur profession, beaucoup de journalistes ont l’impression sincère de défendre un système actionnarial certes pas parfait, mais suffisamment bon, au sens où la psychanalyste Mélanie Klein, parlait de soins maternels suffisamment bons pour ne pas trop amocher un psychisme. Lorsqu’ils interviennent dans l’espace public pour patrouiller en faveur de leurs actionnaires, qualifier de complotistes les détracteurs d’un système d’information gardienné dans sa quasi-totalité par les entreprises du CAC 40, et certifier la liberté d’expression dont ils jouissent, certains d’entre eux ont même réellement le sentiment de s’inscrire dans un glorieux combat historique en faveur de la vérité des faits. Si on les attaque, n’est-ce pas d’ailleurs le signe qu’ils gênent ? Si on les malmène dans les meetings, si on les insulte sur les réseaux, n’est-ce pas la preuve qu’ils ont mis leurs pas dans les traces des deux Albert, Londres et Camus ?

A cela, ajoutons que l’idée de traîtrise ne convient pas davantage à la sociologie nouvelle de ce métier, aux nouvelles lignes de front que celle-ci commence malgré tout à esquisser, et aux espoirs qui peuvent tout de même en naître. Plutôt que des Judas, beaucoup de journalistes sont en effet désormais des estropiés de ce système. Si on laisse de côté la fine pellicule des éditorialistes surpayés et fanatiquement dévoués à la perpétuation de ce dernier, la précarisation galopante de la profession est désormais une réalité. Il s’agit désormais d’un milieu où, pour parler crûment, on peut obtenir la sacro-sainte « carte de presse », et donc être déclaré journaliste professionnel, pour un revenu mensuel correspondant à la moitié d’un Smic. Lorsque l’on sait que, malgré cela, le nombre de cartes de presse a pour la première fois reculé en France depuis 2015, cela en dit long sur la réalité salariale d’un métier que la destruction en cours du code du travail va bien sûr encore considérablement contribuer à dégrader. Ainsi beaucoup de journalistes sont-ils en train de changer de classe, c’est un fait. Seulement voilà, même chez ces gens-là, et à cet égard la puissance de l’idéologie ne laisse pas d’impressionner, vous en trouverez encore très peu à cette heure pour remettre en question le système général de possession des médias pourtant en grande partie responsable de leur situation. Ou pour quitter le domaine de la plainte purement locale, et réclamer autre chose que des « chartes éthiques », c’est-à-dire de bonnes paroles de leurs actionnaires, des promesses vertueuses de non-intervention, et autres airs de flûte grandioses qui n’engagent que ceux qui les écoutent.

Autant de raisons pour lesquelles, aujourd’hui, il est plus que jamais important d’identifier les différentes idées fausses qui empêchent le public de prendre conscience de la nécessité de s’emparer de la question des médias, et d’en faire une question politique prioritaire. Ces verrous-là, je viens de le dire, ils sont souvent entretenus par les journalistes eux-mêmes. Parfois ce sont de pseudo-évidences en réalité erronées, parfois des mensonges éhontés, parfois des mythes consolateurs pour la profession, mais tous ont en tout cas un très fort pouvoir de neutralisation, et entretiennent le public dans l’idée que finalement, il y a quelques brebis galeuses dans ce métier, mais que globalement tout ne va pas si mal, que tout pourrait même être pire, et surtout que l’on ne voit pas comment cela pourrait aller beaucoup mieux. J’en ai listé sept au total. Il est absolument indispensable d’avoir ces sept idées trompeuses en tête, et de s’armer intellectuellement face à elles. Car désormais, c’est bien le drame, nous ne retrouverons pas une véritable vie démocratique tant que, d’une façon ou d’une autre, la situation dans les médias n’aura pas été déverrouillée.

1/ Première idée fausse : les actionnaires de médias « n’interviennent » pas

Ils n’exigent rien des directeurs de rédaction, qu’ils ont pourtant choisis pour la plupart, parmi les plus zélés du cheptel. Ils découvrent donc dans le journal, comme n’importe quel lecteur, le travail de leurs soutiers qui, par une espèce d’harmonie préétablie leibnizienne, se trouve être à l’unisson de leur vision du monde. Ainsi les actionnaires de médias, Bernard Arnault, Xavier Niel, Patrick Drahi et les autres, seraient donc les seuls actionnaires, tout secteur confondu, à n’attendre aucun retour sur investissement d’aucune nature, et ce en dépit d’injections substantielles de fonds dans une activité notoirement déficitaire.

Alors évidemment, c’est une insulte à l’intelligence des gens. Mais c’est pourtant un discours couramment tenu, et pas seulement par les managers de ces groupes, par les journalistes eux-mêmes, dont certains ferraillent dur sur les réseaux sociaux pour défendre l’incorruptibilité de leurs patrons. Ainsi, pour ne prendre que des exemples récents, on a pu entendre le directeur général de BFM TV expliquer dans une récente édition de « Complément d’enquête » sur France 2 qu’il avait rencontré une seule fois Patrick Drahi dans sa vie. Etait-ce vraiment la question ? Ou encore, on a pu voir le responsable du Decodex au journal « le Monde », sorte d’index Vatican mis au point par un organe de presse privé pour trier les sites fréquentables des poubelles de l’information, expliquer que les actionnaires ne les appelaient pas, je cite, avant la parution des papiers, affirmation à la fois peu contestable et puissamment comique. Mais l’on a pu aussi le voir batailler inlassablement sur les réseaux pour se porter garant du fait qu’aucun de ses patrons n’avaient jamais soutenu publiquement la candidature de Jupiter redux Macron (ce qui est factuellement faux), et que des chartes d’indépendance intraitables leur servaient en tout état de cause de ceinture de chasteté éditoriale (ce qui est simplement ridicule). Il semblerait en tout cas que cela suffise à rassurer pleinement ledit responsable du Décodex quant à la marche vertueuse du système, ce qui au minimum ne témoigne pas d’une grande curiosité de la part d’un « décodeur » professionnel.

L’actuel directeur de la rédaction de ce même quotidien, « Le Monde », a aussi pu, dans un éditorial publié à l’occasion de la mort d’un de ses actionnaires, Pierre Bergé, assimiler les gens qui prêtaient la moindre influence sur la ligne aux actionnaires à des « complotistes ». Face à ce verrou-là, les gardiens des médias ne prennent même pas la peine de répondre par des arguments. Ils se bornent à discréditer les personnes, voire à les psychiatriser. Car qu’est-ce qu’un complotiste sinon un paranoïaque et un malade mental à la fin des fins ? On voit en tout cas à quel point il est important pour le système de neutraliser tout individu cherchant à révéler au public le poids que pèsent les actionnaires de médias sur la vie d’un journal, et le genre de catastrophe démocratique qu’ils peuvent organiser à l’échelle d’un pays quand leurs vues convergent, c’est-à-dire très souvent, notamment quand le coût du travail est en jeu. Il est pourtant assez évident que dans une société démocratique, où le suffrage universel existe encore, et cela même s’il est en passe de devenir une farce organisant l’impuissance collective, le contrôle capitalistique des médias est une question politique cruciale. Il est évident que ce constat-là n’a rien à voir avec un propos conspirationniste, et que prêter des arrière-pensées aux géants des télécoms quand ils investissent dans les médias n’a rien à avoir avec le fait d’être agité par les Illuminati ou une quelconque autre société secrète horrifique du type Skulls and Bones. Celui qui ne comprend pas cela, le responsable du Decodex par exemple, est-il équipé dans ces conditions pour décoder quoi que ce soit au champ de pouvoir capitalistique extraordinairement violent dans lequel il se meut semble-t-il en toute inconscience? On peut au moins se poser la question.

Tout cela est d’autant plus inquiétant à observer que ce qui se passe chez nous aujourd’hui s’est produit il y a exactement vingt ans aux Etats-Unis avec des conséquences dramatiques quant à l’indépendance de la presse et à la persistance même de l’existence d’un espace public. L’ex-rédacteur en chef du « Chicago Tribune », James Squires, un ancien Prix Pulitzer qui rompit avec le système et en fit un livre (1), soutenait ainsi en 1993, que la prise de contrôle intégrale des médias par les grandes compagnies états-uniennes avait entraîné la « mort du journalisme », je cite ses mots. En deux décennies, ainsi qu’il l’établissait, la mainmise de la « culture Wall Street » sur les médias, soit l’équivalent de notre presse CAC 40, avait réussi à détruire entièrement les pratiques et l’éthique de ce métier, réduisant les responsables de journaux à être des cost killers plutôt que des intellectuels, des managers plutôt que des artisans de l’intelligence collective. James Squires, un autre indécrottable paranoïaque sans doute.

Je citerai pour finir sur ce point Robert McChesney, autre spécialiste de ces questions aux Etats-Unis, notamment auteur d’un texte aussi alarmant qu’important paru en 1997, qui s’intitulait « Les géants des médias, une menace de la démocratie ». McChesney y énonçait la chose suivante, dont on aimerait qu’elle devienne un jour une évidence pour les gens de bonne volonté: « L’idée que le journalisme puisse en toute impunité présenter régulièrement un produit contraire aux intérêts primordiaux des propriétaires des médias et des annonceurs est dénuée de tout fondement. Elle est absurde ».

2/ Deuxième idée fausse : on ne peut pas se passer de ces grands capitaux privés

Ils ont même sauvé la presse, entend-on ad nauseam, dans la bouche des factoctums qui sont leurs relais dans les médias. Seule l’injection massive de capitaux qu’ils ont pratiquée était en mesure de venir à bout des gouffres financiers créés par le journalisme, corporation inefficace et passéiste. Dans le même ordre d’idées, on vous dira que ça se passe pareil à l’étranger. Regardez les Etats-Unis, voyez Jeff Bezos qui a racheté le Washington Post, impossible de ne pas en passer par là, on vous le dit. Or tout cela est en réalité inexact. Et l’on oublie aussi soigneusement au passage de rappeler que ledit patron d’Amazon a commencé à s’intéresser au vénérable Washington Post quand il s’est trouvé dans le viseur de l’administration fédérale, autant pour sa sale manie de contourner l’impôt, qu’en raison des pratiques monopolistiques de sa compagnie.

L’irruption d’Internet, de Google et autres Gafas, a bien sûr changé les équilibres financiers de la presse, c’est une évidence. Mais elle n’a pas créé les problèmes financiers de la presse. Il faut en avoir conscience, le financement a toujours été un problème pour cette dernière : le web n’a rien introduit de nouveau sur ce point, contrairement à ce qu’on tente de faire croire au public pour justifier l’injustifiable, à savoir le contrôle intégral de l’espace public par de grands conglomérats. Ainsi « l’Humanité » fondée en 1904 avait déjà des problèmes d’argent, et plus tard, aux lendemains de la guerre, « Le Monde » et « Combat » connurent eux aussi régulièrement de très mauvaises passes financières. Leurs fondateurs allèrent-ils pour autant se jeter aux pieds des grands industriels, tendirent-ils la sébile auprès de banquiers d’affaires déjà à l’affût de leur dépouille ? Evidemment non, je les citerai sur ce point. Jaurès au sujet de « l’Humanité » : « Toute notre tentative serait vaine si l’entière indépendance du journal n’était pas assurée et s’il pouvait être livré, par des difficultés financières à des influences occultes ». Notons au passage que celui-ci, pour qualifier les intérêts industriels pesant sur la presse parlait « d’influences occultes ». Sans doute Jaurès était-il la proie de tentations complotistes, écrirait aujourd’hui le directeur du Monde. Mais l’on pourrait aussi citer Hubert Beuve-Méry, exactement dans la même veine, cinquante ans plus tard: « Bien que les journaux ne soient pas toujours prospères, tant s’en faut, l’argent sous une forme ou sous une autre, ne cesse d’affluer. Comment expliquer que tant de gens aient tant d’argent à perdre, et d’où peut donc provenir cet argent ? ». On sent également derrière cette dernière formule interrogative une forte pente au complotisme le plus débridé, soupçonneraient aujourd’hui les nouveaux responsables de son propre journal.

Ainsi, si les géants des télécoms, Xavier Niel et Patrick Drahi, ont désormais élu pour terrain de jeu les médias depuis les années 2010, ce n’est pas parce qu’eux seuls étaient en état de supporter les coûts soi-disant astronomiques de la presse. C’est parce qu’ils y avaient un intérêt stratégique majeur, et que, avec la complicité du pouvoir politique, et à la faveur d’un affaiblissement de la culture démocratique chez les journalistes autant que chez les citoyens, ils ont commis un véritable raid sur la circulation des opinions dans notre pays. Là encore, tournons nos regards vers les Etats-Unis, où les géants des télécoms comptent également parmi les groupes de pression les plus redoutés et les plus influents de tous ceux qui cherchent à avoir les faveurs du Capitole. Une fois encore, je le répète, nous vivons avec vingt ans de retard le désastre du journalisme américain, et nous en franchissons patiemment toutes les étapes, commettant les mêmes erreurs.

Dernière remarque sur cette affaire de financement. Pour ce qui est de la faisabilité de lancer un titre sans ces magnats des télécoms, du béton ou de la banque d’affaires, nul besoin d’épiloguer davantage. Après tout, la création d’entreprises de presse en ligne comme Mediapart, devenu en moins de dix ans l’une des plus lucratives et actives rédactions du pays, est de facto une preuve que le désir des lecteurs peut suffire à faire vivre un titre, même si cela ne va pas sans épreuves. La liberté ne va jamais recréer sans ses propres servitudes.

3/ Troisième idée fausse : critiquer les médias c’est attaquer les personnes

On connaît cette forme de chantage grossier, hélas très commun, j’en rappellerai la teneur. Dès que les médias se voient mis en cause, ils brandissent le rayon paralysant: les journalistes font de leur mieux, certains travaillent très bien, avec les meilleures intentions du monde, si vous persistez à dénoncer agressivement le système de financement des médias, vous aurez des journalistes agressés sur la conscience demain. Variante de l’argument : critiquer les médias, c’est déjà avoir un pied dans le fascisme ou le bolivarisme – vice politique presque plus grave encore.

Ce chantage est inacceptable pour plusieurs raisons.

D’abord, il est pernicieux de faire reposer sur des individus, leur résistance et leur intégrité isolées, le devoir de contrebalancer la puissance de groupes entiers. Quand le CAC 40 a fait main basse sur les médias, quand toutes les chaînes d’informations en continu pesant de tout leur poids sur une présidentielle sont entre les mains d’un Drahi et d’un Bolloré, on ne peut pas se contenter de dire : il y a des petites mains qui travaillent très bien dans leur coin, certains journalistes ont une vraie éthique, il n’y a pas que des idiots utiles ou des vendus. Nul n’en doute à vrai dire, mais ce n’est pas la question. On ne peut pas tabler sur l’héroïsme ordinaire d’un salarié, si tant est qu’il soit praticable, pour aller à l’encontre de l’orientation politique générale de ses employeurs, supérieurs hiérarchiques et autres bailleurs de fond. D’autant moins que les réductions d’effectifs drastiques dans la presse, en dégradant le marché de l’emploi pour les journalistes, ont totalement déséquilibré le rapport de force avec les directions. Là encore, comme aux Etats-Unis dans les années 90, l’autonomie de la profession est en passe d’être détruite par le chantage à l’emploi.

C’est donc au niveau systémique qu’il faut agir, les individus ne peuvent rien seuls contre des forces aussi écrasantes. Une poignée de journalistes, même de valeur, est nécessairement impuissante face à la marée montante de leurs confrères qui, eux, acceptent les règles du jeu, et produisent un journalisme insipide défendant les intérêts de l’oligarchie. Tout au plus cette petite poignée de gens à la sensibilité politique différente peut-elle ponctuellement servir d’alibi, mais elle est en réalité toujours maintenue dans la position du minoritaire. Or, par définition, un alibi ne débloque jamais le système. Tout au contraire, il sert de force d’ajustement pour empêcher que le système ne soit un jour débloqué.

Ensuite, ce sont précisément dans les pays où l’on a laissé la culture démocratique se dégrader constamment, que les journalistes se voient aujourd’hui emprisonnés, comme en Turquie, victimes « d’agressions de rue », comme on dit pudiquement en Russie, voire d’assassinats. C’est justement dans les pays où le despotisme de l’argent et de l’Etat a à ce point gagné la bataille qu’il n’a plus rien à redouter de la justice, que ces choses-là arrivent. A l’inverse de ce qu’on nous raconte pour dissuader toute critique, c’est donc précisément afin de garantir à l’avenir la sécurité des personnes qu’il faut se battre aujourd’hui pour sauver l’indépendance des médias.

4/ Quatrième idée fausse : la diversité existe, « les médias » ça n’existe pas

Combien de personnes pour vous dire hardiment, et parfois même de bonne foi : on peut tout de même choisir entre « le Figaro », « les Echos » ou « Libération », et leurs lignes ne sont pas les mêmes, voyons ! Ou encore : « Moi je pioche ici et là, je fais mon marché à différentes sources, je suis informé de manière tout à fait pluraliste ». Les mêmes vous diront généralement qu’ils le sont au demeurant gratuitement. Et les journalistes d’abonder : « les médias » en soi ça n’existe pas, entre autres bla-blas. Evidemment c’est illusoire là encore. Il y a même ici plusieurs erreurs encastrées l’une dans l’autre à vrai dire.

Première remarque à ce sujet : si vous ne payez pas, c’est que quelqu’un d’autre, quelque part, paye à votre place pour que vous ayez ce que vous lisez sous le nez, et il s’agit généralement d’annonceurs. Or les annonceurs ont tendanciellement les mêmes intérêts politico-oligarchiques que les actionnaires des médias. Donc il se trouve qu’en vous informant uniquement à l’oeil, non seulement vous détruisez les chances de survie d’un journalisme de qualité, mais en plus vous contribuez à renforcer l’homogénéité idéologique de l’information produite.

Plus généralement, lorsque les médias appartiennent à des groupes d’affaires, il existe toutes sortes de sujets sur lesquels leur communauté de vue est totale. Sur la loi Travail XXL par exemple, vous n’aurez pas de vision différente si vous lisez les « Echos » de Bernard Arnault, ou « le Figaro » de Serge Dassault, ou « L’Obs » de Monsieur Niel, ou « le Point » de Monsieur Pinault, hebdomadaire de la droite libérale dont l’un des éditoriaux de rentrée commençait par la phrase suivante : « Emmanuel Macron est notre dernier espoir ». Tous propagent comme par enchantement les mêmes idées quand la restriction du droit des salariés et le montant des dividendes actionnarial est en jeu. L’existence même d’un phénomène politique comme Emmanuel Macron, véritable media darling de toute cette presse CAC 40 pendant la présidentielle, prouve que ce qu’on appelle la « diversité » idéologique de ces titres est bidon. La possibilité même de quelque chose comme le macronisme a révélé la vérité définitive sur cette affaire : la droite LR et la gauche PS étaient en réalité deux factions d’un même « parti des affaires » qui vient officiellement de se réunifier.

On pourrait bien sûr citer d’autres exemples que celui de la réforme du code du travail pour illustrer le fait que, via leurs médias, les milieux d’affaires réussissent à vitrifier l’opinion publique sur certains sujets cruciaux lorsqu’ils le veulent. Ainsi en France après 2005, on a assisté à une neutralisation complète de la question européenne après le référendum, où le peuple s’était pourtant prononcé clairement. L’euroscepticisme, invariablement criminalisé dans l’ensemble des médias, a rendu cette discussion entièrement « taboue » dans le débat public, au mépris de la démocratie la plus élémentaire. C’est la raison pour laquelle lorsque, participant à certains plateaux de télévision, vous entendez des journalistes entièrement ventriloqués par ces mêmes milieux CAC 40, aller jusqu’à remettre en question l’idée d’un « système » médiatique, et qualifier bien sûr au passage cette représentation de « complotiste », il y a là de quoi rire longtemps, et même très longtemps.

Autre argument fréquemment entendu pour ménager l’idée de pluralité et démentir le fait que les journalistes pencheraient systématiquement du côté de la ligne néolibérale de leurs actionnaires… L’idée selon laquelle les journalistes seraient plutôt spontanément rebelles à l’ordre établi. L’idée selon laquelle les journalistes auraient des affinités électives « de gauche », et seraient notoirement « liberals » comme on dit aux Etats-Unis. Ce point est important, car il constitue également un verrou très puissant du système. La perversité de la chose c’est bien sûr de faire mine de confondre les opinions sociétalement de gauche, mollement pro-migrants, favorables aux libertés publiques, ou encore gay friendly, et les opinions politiquement de gauche, anticapitalistes, « radicals » comme on dit aux Etats-Unis.

Les premières ne gênent en rien l’actionnariat, qui aura plutôt tendance à les encourager. Cette comédie du journalisme spontanément « de gauche » est même nécessaire à la bonne marche du système. Elle fournit en effet, je citerai une fois encore Robert McChesney sur ce point, l’apparence de « preuve de l’existence d’une opposition loyale ». L’illusion qu’il existe encore un journalisme combatif, animé par de puissantes valeurs démocratiques. Ainsi a-t-on pu voir au cours de l’été 2017 pas moins de 20 sociétés des rédacteurs, parmi lesquelles les plus macroniennes d’entre toutes, s’assembler bruyamment pour se plaindre du fait que l’Elysée entendait désormais choisir les reportersembedded avec le Président Macron. Quels maquisards ! Quelle prise de risque ! Il fallait certes le faire, marquer le coup, mais typiquement c’est le genre de posture qui non seulement ne nuit en rien au système général, mais induit à tort l’idée que les journalistes restent des vigies de la démocratie. Je laisserai chacun juge de la réalité sur ce point.

Dans le même esprit qui prête aux journalistes des médias mainstream une vision culturellement « de gauche » sur le plan des libertés publiques, vous trouverez bien sûr aussi toute la droite dure, leurs trolls et leurs pantins médiatiques, qui voient derrière chaque journaliste, homme ou femme, une « gauchiasse » ou une « journalope « . Chacun a déjà croisé ce vocabulaire délicieux sur les réseaux sociaux. Evidemment, il s’agit là encore d’un leurre complet. Dans cette affaire, la droite extrême joue ni plus ni moins que le rôle « d’idiote utile » du milieu des affaires. Ainsi les Zemmour, Finkielkraut ou les Elisabeth Lévy vous expliqueront que tous les journalistes sont de gauche. Ce n’est même pas un mensonge dans leur bouche. C’est une croyance qu’ils ont. Une persistance rétinienne, résistant à toute expérience. Il est vrai que, vu du Sirius réactionnaire, toute personne qui ne milite pas pour jeter les Arabes à la mer est à mettre dans la catégorie « gauchiasse ». De Jean-Luc Mélenchon à Pierre Arditi en passant par Harlem Désir, le monde est ainsi peuplé de « gauchiasses ». Sauf qu’il est bien évidemment grotesque de soutenir en 2017 que la population journalistique penche massivement à gauche.

Bien au contraire, on ne compte quasiment plus aucun journaliste « radical » au sens américain dans ce pays. Ils ont tous été éliminés, placardisés, et l’on trouve même toutes sortes de tricoteuses sur les réseaux sociaux pour trouver ça parfaitement normal puisque ce sont, je cite, des « extrémistes ». Cette affaire de journalistes aux humeurs spontanément « de gauche » est donc une commode imposture, qui arrange en réalité beaucoup de monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si beaucoup de salariés de la presse la plus néolibérale exhibent fièrement ces insultes comme une légion d’honneur sur les réseaux sociaux – retweetant même frénétiquement la moindre injure à eux adressée par le plus insignifiant troll lepéniste. Cette comédie flatte leur amour-propre et, au passage, protège leurs actionnaires.

5/ Cinquième idée fausse : les journalistes doivent être neutres

C’est le premier commandement enseigné dans les écoles de journalisme. Au harem des idées, le journaliste est nécessairement cantonné dans le rôle de l’eunuque. Il doit rester neutre. Sinon c’est un militant, et ce n’est pas bon pour son avancement, pas du tout même. Ça sent le couteau entre les dents, l’intransigeance, voire l’agenda secret. Si le journaliste a des combats, ça ne peut donc être soit que de grandes généralités concernant les libertés publiques, qui souvent hélas ne mangent pas de pain, soit le fact checking compulsif qui tient trop souvent lieu de seule colonne vertébrale aujourd’hui à la profession, de « Décodeurs » en « Désintox ». Entre les deux, on observe un véritable trou noir des combats admissibles. Alors ce point-là est évidemment très important. Et mon propos ne sera pas en la matière de renvoyer chacun à « sa » vérité, ou à sa commune absence d’objectivité. D’abord parce que la vérité est une, factuellement parlant, il faut tout de même partir de là. Ensuite parce que c’est un très mauvais angle d’attaque sur cette question. Ce dont il faut se convaincre, au contraire, c’est que l’on peut à la fois respecter scrupuleusement les faits et avoir des combats véritables. On met dans la tête du public et des journalistes en formation que c’est inconciliable, qu’engagement et scrupule factuel sont incompatibles. Mais ce puissant verrou mental-là, il faut le faire sauter d’urgence justement. Seule notre presse contemporaine, revenue peu à peu dans le poing du capital depuis la Libération, tend à rendre ces deux choses inconciliables.

J’en appellerai à nouveau sur ce point au Jaurès de « l’Humanité ». Ce qui frappe en relisant son premier éditorial, c’est de quelle façon sa très haute conception du journalisme nouait le souci de l’exactitude factuelle à la radicalité de l’engagement, sans que les deux choses apparaissent nullement comme contradictoires. Extrait : « La grande cause socialiste et prolétarienne n’a besoin ni du mensonge, ni du demi-mensonge, ni des informations tendancieuses, ni des nouvelles forcées ou tronquées, ni des procédés obliques ou calomnieux. Elle n’a besoin ni qu’on diminue et rabaisse injustement les adversaires, ni qu’on mutile les faits. Il n’y a que les classes en décadence qui ont peur de toute la vérité. » Il n’y a que les classes en décadence en effet qui diabolisent les adversaires, qui trafiquent la vérité continûment sous couvert de chasse aux fake news, qui parlent Venezuela quand on leur parle droit du travail. Ce texte d’il y a plus de cent ans devrait être une source d’inspiration constante, aux antipodes de l’idéologie journalistique contemporaine qui revendique à l’inverse une neutralité absolue, une absence totale d’engagement partisan. La chose dissimulant au demeurant le plus souvent la mise en place d’un contrôle politique violent.

Je terminerai sur ce point en rappelant que cette idéologie de la neutralité a une histoire qui est consubstantielle à celle de la presse sous perfusion capitalistique. Aux Etats-Unis, elle naît avec les écoles de journalisme, et cela dès les années 1920. Le journaliste professionnel diplômé est censé acquérir un système parfaitement « neutre » de valeurs – mais évidemment, la grande maestria de ces écoles, c’est d’arriver à faire passer les médias « capitalistes friendly » pour la seule source objective, et de leur fournir au passage les petits soldats adéquats à cette tâche. Il faut observer que ce journalisme-là a pleinement et activement contribué à la dépolitisation entière de la société américaine. Lorsque vous videz de tout contenu politique un journal télévisé, par exemple, vous le rendez ennuyeux et indéchiffrable, simple litanie d’anecdotes sans intérêt ni sens quelconque.

Notons aussi, pour finir, qu’en période de mobilisation guerrière, prenons par exemple le cas de la première Guerre du Golfe ou celui de l’invasion de l’Irak en 2003, on a pu voir de quel genre de respect viscéral des faits le journalisme « neutre » et strictement « objectif » était en réalité animé.

6/ Sixième idée fausse : les journaux sont par définition des forces démocratiques, à défendre quoiqu’il arrive

Sinon c’est le Venezuela où l’on ferme des médias, sinon c’est le trumpisme où un Président injurie des éditorialistes, sinon c’est le poutinisme où l’on retrouve des journalistes morts dans leur cage d’escalier. Cette vision-là d’un journalisme « rempart de la démocratie » s’avère très utile pour couvrir toutes sortes de méfaits des médias dans des pays où les journalistes ne risquent nullement leur peau. Il s’agit vraiment d’un bouclier en carton, un peu obscène même car se cacher derrière des cadavres et des héros quand on ne risque rien est d’une obscénité avérée, mais redoutablement efficace. On l’utilise beaucoup contre la « France Insoumise » en ce moment, qui se serait rendue coupable d’attaques verbales innommables contre les lanceurs d’alerte nés que sont les journalistes français. L’un des rares programmes de la présidentielle à avoir proposé une refonte démocratique ambitieuse de tout le système des médias, plutôt que de se borner à réclamer le pansement des chartes éthiques sur la jambe de bois des médias corporate, eh bien c’est justement ce programme-là, celui de la « France Insoumise », que l’ensemble la presse perfusée au CAC 40 a présenté comme potentiellement liberticide et menaçant. Cette opération-là, aussi stupéfiante qu’elle soit, est très classique en fait, là encore l’exemple américain nous précède.

Ainsi les journaux, quoiqu’ils fassent ou disent, revendiquent le statut de remparts démocratiques. L’expérience montre pourtant, à l’inverse, qu’ils peuvent ponctuellement devenir exactement l’inverse. A savoir de véritables nuisances démocratiques. Mais là encore, le mythe perdure, le public ayant soigneusement été entretenu dans cette idée depuis de longues années. Ainsi la majorité de la population croit-elle encore en l’existence d’une « presse libre ». Elle n’est presque jamais exposée dans l’espace public à un discours qui, au-delà de quelques attaques ad hominem contre certains éditorialistes, lui montre que l’information est faussée à la source par sa mise sous tutelle financière. En contribuant à décomposer l’espace public, ces médias-là préparent pourtant le terrain à de futures violences politiques. J’achèverai ce sixième point par une remarque de Noam Chomsky qu’il ne faut jamais perdre de vue, quand on essaie de se rassurer à peu de frais sur l’innocuité de la presse : « La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’Etat totalitaire. » Lorsqu’une presse démocratique verse ouvertement dans la propagande, il n’y a donc aucune raison de ne pas en mener la critique impitoyable.

7/ Septième et dernière idée fausse : les médias ne peuvent pas grand-chose

Lorsqu’un éditocrate est totalement acculé, c’est généralement la dernière cartouche qu’il tire. Arrêtez avec « les médias » ! Les gens, on ne peut pas leur mettre n’importe quoi dans le crâne. Ils ont « leur libre arbitre » comme le disait un matin avec solennité la responsable de la revue de presse de France Inter, peu après l’élection de Macron. Là encore c’est du complotisme voyons, d’ailleurs « les médias » ça n’existe pas, et puis les médias vous le savez bien, ils sont très divers, et caetera, et caetera, et caetera. Evidemment, on reconnaîtra synthétisées ici, dans cette seule idée, toutes les idées fausses précédemment passées en revue.

Quel sens cela peut-il avoir pourtant de parler de « libre arbitre » pour des individus isolés qui subissent un tel tapis de bombes ? Où trouver les informations pour exercer son discernement quand de tels flux d’opinions vous sont infligés à de si hautes doses? Il existe certes une grande conscience chez toutes sortes de gens de la menace que fait peser sur leurs libertés un espace public dévitalisé, manœuvré en coulisses par toutes sortes de grandes fortunes du CAC 40 déguisées en philanthropes. Beaucoup plus que chez certains journalistes hélas. Mais au point où nous en sommes, cela ne suffit plus.

Abreuvés de rasades entières de mensonges, et de communication politique, les gens sont en proie à un sentiment d’immense découragement. Beaucoup retournent donc à leur « petite affaire » pour reprendre les mots de Gilles Deleuze (2), et tournent purement et simplement le dos à la politique. C’est ainsi que cinquante ans de luttes sociales peuvent se trouver arasées en un été, la machine médiatique étant là en appoint pour administrer une immense péridurale au pays, à base de boucles de langage vidées de sens, et autres héroïsation d’une fonction présidentielle en réalité dépassée. L’élection de Macron a donné le sentiment à beaucoup, en grandeur nature, de se trouver pris dans une gigantesque souricière. En amont les médias ont expliqué qu’il n’y avait d’autre choix possible que Macron, et qu’il serait antidémocratique de ne pas voter pour lui. En aval les médias ont expliqué qu’il n’y avait rien à faire contre les mesures de Macron, qu’il les avait au demeurant annoncées sans ambiguïté avant son élection, et qu’il serait donc antidémocratique de lutter contre elles. Donc oui les médias peuvent beaucoup, et même tout en réalité quand il s’agit de décourager les gens. Et oui, la presse indépendante peut un jour entièrement disparaître. Pas seulement parce qu’un Etat autoritaire fermerait les médias. Mais parce qu’une démocratie aurait laissé sa presse entièrement dévorée par les intérêts privés. Nous pouvons un jour tomber dans un coma semblable à celui des Etats-Unis. Être un journaliste ou un intellectuel de gauche là-bas ne relève même pas de l’héroïsme, plutôt de l’excentricité sans conséquence politique. Il est très difficile de ressusciter un espace intellectuel démocratique quand il a été entièrement dévasté, mieux vaut faire en sorte qu’il ne meure jamais. Il est grand temps.

Aude Lancelin

Ce texte est une version augmentée de l’intervention prononcée le 13 septembre 2017 au colloque « Penser l’émancipation », qui s’est tenu à l’université de Vincennes, sur le thème : « Médias, la nouvelle trahison des clercs ». Merci aux organisateurs de la revue Période.

 

Notes

(1) “Read all about it ! The corporate takeover of America’s newspapers”, par James D. Squires, Random House (non traduit en français).

(2) ”L’Abécédaire”, par Gilles Deleuze et Claire Parnet, téléfilm produit par Pierre-André Boutang.

Source : Aude Lancelin, 11-10-2017

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Cela m’a fait penser à ceci :

Les-crises.fr DT | 13 octobre 2017 à 5 h 30 min | Étiquettes : actionnairesMédias | Catégories : Médias | URL : http://wp.me/p17qr1-Oxk
 
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Publié par le octobre 13, 2017 dans medias

 

L’insulte de macron est voulue…

Macron insulte les ouvriers très sciemment, il s’adresse aux « diplômés »,  aux gagnants s’il y en a, à une jeunesse qu’il veut égoïste et superficielle, aux couches moyennes haïssant plus pauvre qu’eux, à ceux apeurés qui craignent le désordre,  à la petite bourgeoisie vestimentaire, celle qui n’a que ses habits faussement à la mode pour se distinguer des pauvres, tous ceux chez qui on peut cultiver une conception très réactionnaire de l’avenir, et il leur dit vous vous n’avez rien avoir avec ces brutes incapables. Ces gens là sont des vaincus, des minables, des assistés et vous vous êtes l’avenir. C’est pour cela qu’il cultive l’opposition de Mélenchon, les forts en gueule, les débraillés et il leur parle ce qu’il estime être leur langage pour les renvoyer à ces gens sans éducation, ces « inutiles » qui foutent le bordel. Il veut la scission au sein des couches populaires, il la joue, il la provoque et tout ce qui contribue à cette scission est du pain béni.

Il s’adresse bien sûr aux mentalités de droite et d’extrême-droite, mais il table aussi sur le travail opéré sur le PS, sur la rupture de la gauche avec la question sociale, comment cette « gauche » a fait passer ou a tenté de faire passer la revendication salariale   aux bonnes oeuvres de la dame patronnesse  du sociétal, celle qui isole la femme, l’immigré, cherche la fusion du même pour éviter de considérer les véritables antagonismes politiques, ceux entre le capital et le travail.

Feignant, fouteurs de bordel… Pour ceux qui s’étonnent que le président qui affirme vouloir prendre de la hauteur se commette ainsi, il y a de la naïveté dans cette découverte. Le maître du château, le bourgeois qui se prend pour un aristocrate, celui à qui le dédain tient lieu de légitimité a toujours employé un langage grossier pour désigner les subordonnés, c’est le sens que Macron  donne à « jupitérien », l’arbitraire face aux « petits ». Il opère un clivage, il créé une haine de classe tout à fait consciemment et il espère même que cette haine trouvera ses exutoires racistes et sexistes. C’est une image de la société française qu’il est en train de construire pour tenter de durer en s’appropriant les petits diplômés, voués à la précarité, mais que l’on incite à mépriser les ouvriers, les employés, les petites gens,  les vieux, les faibles, ceux à qui l’on peut flanquer des coups en toute impunité, les édentés comme disait Hollande. Il n’en est pas à son premier « dérapage » et quand il va prononcer sa phrase, il cherche la caméra pour être sûr que le « message » passera.

dans le fond, c’est tout ce qu’a pu représenter le parti communiste, une classe ouvrière fière d’elle même et de son apport, aspirant à la culture et au savoir comme à la direction de l’Etat, qu’il tente de mettre en charpie pour répondre au cahier des charges du capital, en finir avec toutes leurs conquêtes et les faire retourner à l’humiliation du 19 e siècle. La seule réponse que l’on puisse faire à une telle provocation est l’unité dans le calme, l’unité des routiers qui imposent un accord de branche et remettent en cause les ordonnances. L’unité de tous ceux qui s’opposent à une telle vision de la société, et cette unité a besoin d’un parti communiste qui sait que la classe ouvrière, le monde du travail est à la base de tous les rassemblement progressiste, ceux qui font s’incliner les arrogants valets du capital. Une classe ouvrière qui s’éduque, aspire à tous les droits y compris celui à la culture, le contraire de ce à quoi le capital veut la réduire. Existe-t-il encore ce parti communiste? je ne souhaite pas revenir sur les propos de cette jeune femme sur les attentats de marseille, mais il faut que les communistes se rendent compte à quel point ils sont eux-mêmes pris dans ce délitement du tissu social sur lequel le discours d’un macron joue et combien ils sont devant la nécessité non de s’affronter mais de s’unir pour retravailler idéologiquement l’unité de cette classe et donc celle de toutes les couches populaires et de la majorité du peuple français, cela passe par une clarté stratégique, notre but, le socialisme, le vrai, la fin de l’exploitation et par l’affirmation de notre identité, celle d’une véritable opposition au capital et pas un nouveau galimatias des bons sentiments.

Emmanuel Macron au moment de lâcher sa phrase.

 

danielle Bleitrach

 

La lente dissolution de l’Insoumise Raquel Garrido dans le chaudron de Bolloré par Daniel Schneidermann

La lente dissolution de l'Insoumise Raquel Garrido dans le chaudron de Bolloré

 

Grave débat chez Ardisson : est-il juste d’imposer aux candidats de téléréalité une chirurgie du pénis ? Ancien candidat à Secret Story, Sacha est allé en Tunisie se faire agrandir le pénis, par injection de la graisse de ses hanches, « parce qu’en tant qu’homme, c’est un plaisir d’avoir un pénis plus grand que la moyenne ».

Il est filmé sur son lit d’hôpital. Après l’opération : « Est-ce que ton sexe te plaît ? » lui demande l’auteur du reportage, Jeremy Cisclon, dit Jeremstar, lui-même ex-candidat de téléréalité. Dialogue : « Pourquoi une pénoplastie ? » « Pourquoi pas ? » Sur le plateau, retour de Tunisie, Jeremstar précise que si Sacha a subi cette opération, c’est pour être réembauché par des productions de téléréalité, qui le boudaient.

1.800 euros par émission ?

Sur le plateau d’Ardisson, où elle est placée comme il se doit à côté de Jeremstar, Raquel Garrido garde le silence. Longs plans ravageurs sur les deux chroniqueurs des « Terriens du dimanche » (C8, groupe Bolloré). A quoi peut penser Raquel Garrido ? Peut-être la fille de réfugiés chiliens – ses parents ont fui le Chili de Pinochet – se demande-t-elle quelle serait la juste position Insoumise sur la question.

Faut-il prendre la défense des travailleurs de la téléréalité, comme elle a pris, dans la même émission, la défense des livreurs de Deliveroo ? Dans le doute, se taire. N’offrir au monstre que cette image qui aimerait tant dire « j’assume ».

Mais il ne suffit pas d’être chroniqueuse chez Ardisson. L’étape logique suivante est d’être invitée chez le comparse Morandini, qui sévit à nouveau dans une autre chaîne du même groupe Bolloré, CNews, chaîne désormais normalisée après la longue grève contre son embauche, qui s’est soldée par des dizaines de départs.

Insoumise chez Bolloré : 10 choses à savoir sur Raquel GarridoLà, elle est cuisinée par l’animateur (mis en examen pour corruption de mineurs aggravée), sur sa rétribution chez Ardisson. 1.800 euros par émission, avance Morandini. Il le tient de Jeremstar lui-même, qui a balancé le salaire de sa copine. « Jeremstar, il a dit que c’était une blague », tente Garrido.

« Il a fait marche arrière ensuite, parce que ça a fait du buzz », réplique Morandini, qui a suivi le dossier de près. L’Insoumise refuse de confirmer : « Une clause contractuelle m’en empêche, et moi je respecte mes contrats. » Tout juste précise-t-elle qu’elle est payée sur factures, et qu’elle n’a pas le statut d’intermittente.

Dans le chaudron Bolloré

On pourrait s’interroger sans fin sur la nature de ce spectacle, de cette chroniqueuse rétribuée plus d’un smic par émission pour défendre les damnés du vélo. On pourrait retourner la question dans tous les sens, opposer l’obscénité objective de la situation, à la nécessité de populariser le sort des précaires jusque dans les cénacles du dimanche, face à Giesbert et Ardisson. Mais la violence du spectacle paralyse toute réflexion.

Avec la chute de Raquel Garrido dans le chaudron Bolloré, on assiste à une sorte de lente dissolution par l’acide. On regarde, fasciné, se confirmer l’inéluctable : la corrosion d’un personnage politique, semaine après semaine, par l’industrie cynique du divertissement.

On se demande jusqu’à quel point la monstruosité est contagieuse : à force qu’ils la défendent, la gangrène va-t-elle gagner les autres dirigeants Insoumis ? A quelle vitesse ? Et les militants ? On admire, quoiqu’il en soit, le savoir-faire de la maison Bolloré, qui rentabilise chaque parcelle du corps de la malheureuse. Vu le résultat, ce n’est pas cher payé.

Pour lire la chronique sur ASI.

Daniel Schneidermann

Daniel Schneidermann

Arrêt sur images

 
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Publié par le septembre 19, 2017 dans humour, medias

 

Lady Di et le triomphe du rien

Excellent article, l’espèce de folie qui s’est emparée de la population à la mort de Diana, m’a toujours laissée perplexe… je me souviens comment j’ai failli devoir repartir de chez la coiffeuse la tête non rincée, parce que j’avais osé dire que cette femme était une gourde. Nos télévisions y compris du service public remettent ça!!! donc la situation décrite par l’article perdure… (note de Danielle Bleitrach)

Par Robert McLiam Wilson, écrivain nord-irlandais — 29 août 2017 à 18:26
Visite de la princesse Diana à mère Teresa, en juin 1997 à New York.
Visite de la princesse Diana à mère Teresa, en juin 1997 à New York. Photo Bebeto Matthews. AP

Ce jeudi 31 août marque le vingtième anniversaire de la disparition de Diana. Sa popularité était aussi fictive que ses combats humanitaires. Une princesse qui aimait les images, pas les mots. Une princesse un peu bête. L’écrivain Robert McLiam Wilson craque le secret de Diana : devenue si célèbre qu’elle avait cessé d’être réelle.

Le monde anglophone est fait de sentiments. C’est le monde de Trump et du Brexit, quoi d’autre ? Bête comme ses pieds, c’est un monde qui penche politiquement à droite ou à gauche en fonction de notre humeur. On est nuls en philo, mais on est des brutes en sentimentalisme hagard.

Evidemment, tout ça c’est la faute aux années 80.

C’est dans l’anglosphère que le «Grand Mensonge Vampirique du Capitalisme Débridé» a trouvé sa vierge la plus dodue. Des concessionnaires foireux – Reagan l’abruti et Thatcher la cannibale – nous ont vendu une épave sans frein ni volant. Un deal pourri. Un achat suicidaire. Qui réclamait des palliatifs, des anges et des icônes pour faire passer la pilule. Et parmi la multitude, les Madonna et les Michael, il y eut ce scintillant avatar : Diana, princesse de Galles.

Anglaise, grande, blonde, trop bête pour obtenir le moindre diplôme, elle est cette médiocre privilégiée qui percute de plein fouet une version eighties du conte de fées : la célébrité instantanée, globale, dévastatrice. Rien qu’en épousant le prince Charles, héritier de la couronne britannique. Une époque merveilleuse, l’aube de l’ère de la com. Ah, la com ! Ce faire-valoir spirituel du consumérisme, cet antidote à la sincérité publique. Diana était la Néfertiti des RP, leur Cléopâtre, leur Boadicée.

Dans une décennie de contrefaçons et de balivernes, Lady Diana se mit «au travail». Elle rencontra mère Teresa et des victimes du sida (quand je dis «rencontrer», j’entends bien sûr «se faire photographier avec»). Elle toucha des lépreux et des pauvres. Laissez-moi rire. Elle attendit quand même 1989 pour câliner des malades du HIV. A cette date, les people se battaient pour tripoter un max de séropos (maintenant qu’on savait que c’était sans risque). Mines antipersonnel, cancer, enfants malades. Tout, pourvu qu’il y ait des photos.

Les photos, c’était son truc. Elle collabora à la rédaction du manuel de la photo opportunity. C’est la seule chose qui l’intéressait. Elle exerça un contrôle remarquable sur son image, interdisant scrupuleusement les clichés de son mauvais profil. Son mariage, comme son divorce, fut gangrené par les transcriptions d’enregistrements clandestins et les confessions off à des confidents peu scrupuleux. Mais elle laissa passer. En revanche, quand on vola une photo d’elle transpirant dans un club de gym de Londres, elle poursuivit immédiatement le journal britannique et fit émettre des injonctions partout dans le monde. Elle était la princesse pour qui les mots ne comptaient pas. Les images, oui. Plus que tout.

Et quand «Princesse photo» parlait, c’était en général lamentable. Des discours formatés écrits pour elle par un assistant lourdingue, ou des tentatives infantiles d’autoglorification dans des interviews accordées à des plumitifs sans scrupule et mal choisis. Di était une planète cernée de satellites sordides et cupides. Une ronde d’hagiographes et de parasites, d’augures et d’escrocs. Qu’il s’agisse des livres de révélations du majordome ou d’interviews télé avec des lèche-bottes malsains et malveillants, elle fut régulièrement trahie par des charlatans qui connaissaient le taux de change de sa célébrité.

Elle continua à faire campagne dans la presse pendant et après son divorce de Charles. Toujours plus d’opés de com charitables, de technique de vente du vide. Une pub géante pour un produit invisible. Mais elle voguait désormais au large de la monarchie, affranchie de son fallacieux imprimatur. Tout était plus froid, plus dur. Sa vie amoureuse, une infinie chair à tabloïds (ses goûts terribles en matière d’hommes n’aidaient pas). Inévitablement, nous, son public, nous retournâmes contre elle, elle devint figure d’opprobre ou de moquerie. Et jusqu’à la veille de sa mort, les journaux britanniques la traitèrent de briseuse de ménage, de mère indigne, de Jézabel. Là encore, sa vacuité fit merveille. Autrefois, nous avions rempli les blancs de fantasmes de contes de fées et de doux rêves. Désormais, sur cet écran vierge, nous projetions notre amertume et notre dédain, notre colère et notre déception. Elle n’avait pas changé. Nous oui.

Et puis elle est morte, et notre revirement eut la violence d’un tête-à-queue. Soudain, Londres dégoulinait d’ersatz d’émotion – des hectares de fleurs et de bougies dans un océan de sanglots. La vérité toute neuve, c’était que nous l’avions toujours aimée, sans conditions, sans réserves. Le souvenir gênant des critiques ou des moqueries récentes s’évapora. Ceux qui ne manifestaient pas assez de respect se faisaient passionnément engueuler par les totalitaires du deuil.

L’hypocrisie fut complète, elle fit un tabac. Et pourtant, les rues de Glasgow, de Belfast et de Manchester ne furent pas inondées de larmes (au plus haut, son taux d’approbation ne dépassa jamais les 47%). Sa popularité était aussi fictive, aussi fantasmée que ses mines antipersonnel et ses lépreux. Elle était médiatique. Comme ce deuil factice mais étrangement affirmé et furieux.

Evidemment, il est là, le secret de Diana : devenue si célèbre qu’elle avait cessé d’être réelle. La jeune femme ordinaire avait toujours été invisible, éclipsée par les photographies bidimensionnelles qui l’ont tant occupée. Mais quelle était cette autre dimension que les millions de photos rataient ? Je n’en sais rien. Mais je sais que c’est la seule chose qui me rend triste, à son sujet.

J’étais à Paris quand elle est morte. J’ai été réveillé par la nouvelle. Un moment étrange, vaseux, surprenant. C’est toujours étrange quand quelqu’un qu’on trouve bête meurt. C’est un truc trop sérieux pour eux, la mort. Je ne savais pas quoi dire. J’avais un peu honte.

En anglais, bouc émissaire se dit «scapegoat» (littéralement, «la chèvre du paysage»). Mais ce n’est pas la même idée. Il manque l’émissaire. Il n’y a pas cette notion utile ou digne d’un message ou d’un messager. Scapegoat charrie quelque chose d’une cruauté sans limites, d’infiniment plus futile. Elle était notre scapegoat, menée à une mort dénuée de sens, pour une absolution que nous n’allions jamais ressentir.

Elle était une princesse. Tout le monde aime les princesses. Pourquoi ? Parce que la princesse ça sert à mettre la femme dans les histoires les plus simples. Sinon, y a la méchante belle-mère, la vieille paysanne, la sorcière. Mieux vaut être une princesse. Ou pas.

Que ce serait-il passé si elle avec vécu plus longtemps ? Dans le monde d’après le 11 Septembre, l’univers des réseaux sociaux ? Elle aurait été parfaite. Ses humbles compétences correspondent pile poil au «maintenant» qu’elle a contribué à créer. Elle aurait été la reine de Twitter, l’impératrice de Facebook.

Mais la question la plus intéressante concerne ceux qui ont grandi après sa mort. Que pensent-ils d’elle ? En un sens, ils sont les consommateurs idéaux de ce qu’elle avait à vendre. Cette boîte vide, cet écran blanc. Maintenant qu’elle n’est plus en vie, elle ne risque plus d’entacher ni de détourner la lumière noire et sans charme que nous pouvons continuer à projeter sur le petit espace humain qu’elle a laissé.

J’avais tort tout à l’heure. Parce que ce petit espace humain aussi, il me rend triste.

Traduction : Myriam Anderson

 
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Publié par le septembre 1, 2017 dans femmes, humour, medias, mythe et légendes

 

Bruno Roger-Petit à l’Elysée, révélateur de “la consanguinité entre politiques et journalistes”

Bruno Roger-Petit.

L’éditorialiste n’avait cessé de faire les louanges d’Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Ce mardi 29 août, il a été nommé porte-parole de l’Elysée, dernier exemple en date d’une longue liste de journalistes débauchés par la sphère politique. L’historien Alexis Lévrier y voit un risque pour la profession et la démocratie.

Il fut reporter et présentateur de JT à France Télévisions, voix off de jeu TV, avant de devenir un spécialiste du cumul médiatique avec ses éditos dans la presse et ses commentaires en plateau. Bruno Roger-Petit, déjà critiqué pour sa présence au restaurant La Rotonde au côté d’Emmanuel Macron le soir de sa qualification au second tour de l’élection présidentielle, a passé le pas en devenant ce mardi le nouveau porte-parole de la Présidence de la République – il s’occupera notamment… du compte Twitter de l’Elysée.

De Serge Moati à Patrick Buisson, de Thierry Pfister à Hélène Fontanaud, Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue liste de journalistes nationaux débauchés par la sphère politique. S’y ajoutent les transferts moins exposés mais plus nombreux encore des journalistes de la presse régionale vers la communication des institutions locales… Des passages de l’autre côté du miroir qui doivent être des allers sans retours, nous explique Alexis Lévrier, historien et auteur de l’ouvrage Le Contact et La Distance : le journalisme politique au risque de la connivence.

Vous avez étudié les rapports souvent étroits entretenus par les journalistes avec le pouvoir. La nomination d’un journaliste comme porte-parole d’un gouvernement est-elle l’une des conséquences de cette ambiguïté ?

Bien sûr. Cette porosité est particulièrement visible en cette rentrée : d’une part, il y a les multiples reconversions en chroniqueurs d’hommes et femmes politiques qui ont perdu leur mandat et qui font de bons clients pour les médias. Il y a aujourd’hui la nomination d’un journaliste comme porte-parole de la présidence. Ajoutez à cela le nombre de politiques en couple avec des journalistes et vous avez les trois aspects révélateurs d’un même phénomène : la consanguinité entre politiques et journalistes. Cela n’arrive pas qu’en France, mais ce qui est caractéristique chez nous, c’est que celle-ci est massive, ancienne, et qu’elle fut longtemps acceptée. Sous François Hollande, dans le premier gouvernement Ayrault, vous aviez le président ainsi que quatre ministres en couple avec des journalistes. Au vu des réactions suscitées par la nomination de Bruno Roger-Petit aujourd’hui, cela semble de moins en moins accepté.

“De Giroud à Giesbert, c’est la même stratégie de l’intime”

Est-ce vraiment la même chose ? D’un côté, il y a la vie privée que l’on peut respecter si elle ne compromet pas et de l’autre, un changement délibéré de métier…

On retrouve la même attraction réciproque qui fait que, selon moi, les deux phénomènes ne sont pas si distants. Isabelle Juppé, qui a cessé son activité de journaliste après avoir épousé Alain Juppé, expliquait très bien comment elle était « passée de l’autre côté du miroir ». Bruno Roger-Petit cède à cette même fascination pour un monde qu’il côtoyait tout le temps.

Le fameux équilibre entre « le contact et la distance » est vieux comme la presse, mais à quand remonte cette « consanguinité » dont vous parlez ?

De liens anciens très forts unient le pouvoir et les journalistes, mais c’est devenu un phénomène de masse dans les années 1960, avec les changements de méthode du journalisme politique qui a induit une porosité encore plus grande. On a beaucoup évoqué la « méthode Giroud » [Françoise Giroud, ancienne directrice de L’Expressavant de passer à la politique, ndlr] qu’on accusait de pousser ses journalistes femmes à s’approcher le plus possible des hommes politiques, mais la méthode Giesbert [l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, proche de François Mitterrand, n’a jamais caché avoir des rendez-vous privés avec les politiques, ndlr] n’est pas si différente ! C’est la même stratégie de l’intime. Jeter l’opprobre comme on le fait régulièrement sur les femmes journalistes est injuste car Giesbert qui part en vacances chez Mitterrand, c’est le même problème.

Claude Serillon, conseiller en communication sous la présidence de François Hollande, accueille les représentants du secteur de l'emploi au palais présidentiel de l’Elysée, à Paris le 21 janvier 2014.

Je crois que l’explication se trouve chez Tocqueville, selon qui le goût de la liberté dure le temps de la Révolution, avant que l’on accepte d’être égaux… sous un maître. Nous avons accepté la relation d’inféodation de la presse au pouvoir. En France, la presse est plus dépendante, y compris économiquement, du pouvoir. Elle vit en grande partie grâce aux subventions : si elle est moins développée, c’est parce qu’elle est moins libre, et si elle est moins libre, c’est parce qu’elle est moins développée. C’est un cercle vicieux.

“Les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique”

Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue série de journalistes partis travailler pour les politiques. Qu’est-ce qui choque dans ces passages d’un univers à l’autre ?

Il faut bien préciser que ce qu’il faut dénoncer, ce sont les relations incestueuses. Il faut moins condamner les individus que la culture consanguine et les habitudes de la presse et du monde politique, mais aussi l’acceptation de l’opinion publique – on a finalement les médias que l’on mérite. Le plus choquant, ce sont les allers-retours. Quand on passe de l’autre côté du miroir, c’est un aller sans retour, comme l’a fait Roselyne Bachelot en abandonnant la politique pour devenir chroniqueuse – ce qu’avait d’ailleurs critiqué Henri Guaino avant de faire la même chose aujourd’hui… Il serait intenable de reprendre un travail de journaliste après avoir travaillé au service des politiques.

Qu’apportent ces journalistes aux politiques ?

Ils ont un carnet d’adresse, une aisance médiatique, une maîtrise oratoire. Ils servent de point d’échange : on attend d’eux d’être en interface avec les journalistes. On leur confie une communication moins tournée vers le grand public que vers les journalistes. Claude Sérillon [ancien journaliste recruté comme conseiller par François Hollande, ndlr] était très effacé, par exemple. Mais les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique. Le passage de Laurence Haïm du côté d’Emmanuel Macron s’est révélé être un échec monumental et prouve qu’il ne s’agit pas du même métier. Emmanuel Macron devait amener une rupture avec les deux précédents quinquennats : il assurait à Mediapart avant le deuxième tour qu’il ne supportait pas la connivence et qu’il n’avait aucun ami journaliste. Mais sa « verticalité jupitérienne », qui consistait à couper les vannes médiatiques, n’a pas fonctionné, et sa communication est devenue totalement brouillonne. Au final, il s’est servi de la presse people, a embauché Laurence Haïm, puis Bruno Roger-Petit… Il voulait instaurer une distance mais il revient aux vieilles pratiques françaises.

“Il faut diversifier le recrutement des élites pour mettre fin à cette endogamie”

Dans une démocratie, quelle image cette porosité renvoie-t-elle aux citoyens ?

Ces liens sont anciens et naturels, on ne peut pas y mettre fin complétement, mais les entretenir de la sorte est très dangereux : le « médias bashing » est devenu, avec la campagne de Donald Trump mais aussi avec celle de François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon, un argument électoral. Cela alimente une défiance qui pourrait nous exploser à la figure avec la montée des extrêmes. La porosité est obligatoire, mais les choix des journalistes comme Bruno Roger-Petit représentent un risque pour eux-mêmes, pour leur profession et pour la démocratie toute entière.

Pour éviter de telles situations, vous proposez notamment de changer la formation de ces professions…

David Abiker [journaliste à Europe 1, ndlr] et Edouard Philippe [l’actuel Premier ministre, ndlr] étaient ensemble à Sciences Po et sont restés amis. Comment, dans ces conditions, pourrait-il l’interroger ? S’il y a tant d’échanges entre politiques et journalistes, c’est aussi parce qu’ils ont grandi ensemble. La formation à la française est responsable de ça – elle doit s’ouvrir aux autres classes sociales. Il faut diversifier le recrutement des élites françaises pour mettre fin à cette endogamie.

 
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Publié par le août 31, 2017 dans medias, POLITIQUE

 

Proverbe communiste offert amicalement à Mélenchon et à la France insoumise

photo prise par Pym cette année sur le lac Baïkal. 

Quand on adhérait au parti, voilà le genre de remarque que l’on entendait des « anciens ».

« Quand le capital me félicite ou me fait de la publicité, je me demande la connerie que j’ai pu faire.! »

Comme quel que soit le dépit que j’en ai, je suis à mon tour une ancienne, j’offre amicalement à Mélenchon et à la France insoumise, cette sagesse née de l’expérience. Afin  qu’ils méditent peut-être sur la manière dont une presse, qui n’est pas des plus progressistes, tente d’étouffer le 12 septembre sous l’étreinte du 23 et de la « vraie » opposition à Macron. Pourquoi le même nombre de délégués (environ 1500) à Marseille ont droit à de la publicité alors que l’on fait silence sur ce qui se passe à Angers?

Peut-être est-ce parce que les capitalistes ont eux aussi la sagesse de la « contre-révolution » et de leurs intérêts de classe. Ils savent que l’enjeu est que le prolétariat au sens large du terme entre dans les luttes dans les formes qu’il choisit.

« Pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César, ni tribun, producteurs sauvons-nous nous-mêmes ! ». peut-être est-ce à cause de ces mots de l’Internationale qu’il faut supprimer ce chant des meetings de la FI, comme d’ailleurs  » le superbe drapeau rouge, rouge du sang de l’ouvrier? »

Ce n’est pas parce quelques directions successives du PCF paraissent avoir oublié le proverbe que les militants communistes ne l’ont pas dans leurs gènes.

Danielle Bleitrach