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La lente dissolution de l’Insoumise Raquel Garrido dans le chaudron de Bolloré par Daniel Schneidermann

La lente dissolution de l'Insoumise Raquel Garrido dans le chaudron de Bolloré

 

Grave débat chez Ardisson : est-il juste d’imposer aux candidats de téléréalité une chirurgie du pénis ? Ancien candidat à Secret Story, Sacha est allé en Tunisie se faire agrandir le pénis, par injection de la graisse de ses hanches, « parce qu’en tant qu’homme, c’est un plaisir d’avoir un pénis plus grand que la moyenne ».

Il est filmé sur son lit d’hôpital. Après l’opération : « Est-ce que ton sexe te plaît ? » lui demande l’auteur du reportage, Jeremy Cisclon, dit Jeremstar, lui-même ex-candidat de téléréalité. Dialogue : « Pourquoi une pénoplastie ? » « Pourquoi pas ? » Sur le plateau, retour de Tunisie, Jeremstar précise que si Sacha a subi cette opération, c’est pour être réembauché par des productions de téléréalité, qui le boudaient.

1.800 euros par émission ?

Sur le plateau d’Ardisson, où elle est placée comme il se doit à côté de Jeremstar, Raquel Garrido garde le silence. Longs plans ravageurs sur les deux chroniqueurs des « Terriens du dimanche » (C8, groupe Bolloré). A quoi peut penser Raquel Garrido ? Peut-être la fille de réfugiés chiliens – ses parents ont fui le Chili de Pinochet – se demande-t-elle quelle serait la juste position Insoumise sur la question.

Faut-il prendre la défense des travailleurs de la téléréalité, comme elle a pris, dans la même émission, la défense des livreurs de Deliveroo ? Dans le doute, se taire. N’offrir au monstre que cette image qui aimerait tant dire « j’assume ».

Mais il ne suffit pas d’être chroniqueuse chez Ardisson. L’étape logique suivante est d’être invitée chez le comparse Morandini, qui sévit à nouveau dans une autre chaîne du même groupe Bolloré, CNews, chaîne désormais normalisée après la longue grève contre son embauche, qui s’est soldée par des dizaines de départs.

Insoumise chez Bolloré : 10 choses à savoir sur Raquel GarridoLà, elle est cuisinée par l’animateur (mis en examen pour corruption de mineurs aggravée), sur sa rétribution chez Ardisson. 1.800 euros par émission, avance Morandini. Il le tient de Jeremstar lui-même, qui a balancé le salaire de sa copine. « Jeremstar, il a dit que c’était une blague », tente Garrido.

« Il a fait marche arrière ensuite, parce que ça a fait du buzz », réplique Morandini, qui a suivi le dossier de près. L’Insoumise refuse de confirmer : « Une clause contractuelle m’en empêche, et moi je respecte mes contrats. » Tout juste précise-t-elle qu’elle est payée sur factures, et qu’elle n’a pas le statut d’intermittente.

Dans le chaudron Bolloré

On pourrait s’interroger sans fin sur la nature de ce spectacle, de cette chroniqueuse rétribuée plus d’un smic par émission pour défendre les damnés du vélo. On pourrait retourner la question dans tous les sens, opposer l’obscénité objective de la situation, à la nécessité de populariser le sort des précaires jusque dans les cénacles du dimanche, face à Giesbert et Ardisson. Mais la violence du spectacle paralyse toute réflexion.

Avec la chute de Raquel Garrido dans le chaudron Bolloré, on assiste à une sorte de lente dissolution par l’acide. On regarde, fasciné, se confirmer l’inéluctable : la corrosion d’un personnage politique, semaine après semaine, par l’industrie cynique du divertissement.

On se demande jusqu’à quel point la monstruosité est contagieuse : à force qu’ils la défendent, la gangrène va-t-elle gagner les autres dirigeants Insoumis ? A quelle vitesse ? Et les militants ? On admire, quoiqu’il en soit, le savoir-faire de la maison Bolloré, qui rentabilise chaque parcelle du corps de la malheureuse. Vu le résultat, ce n’est pas cher payé.

Pour lire la chronique sur ASI.

Daniel Schneidermann

Daniel Schneidermann

Arrêt sur images

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Publié par le septembre 19, 2017 dans humour, medias

 

Lady Di et le triomphe du rien

Excellent article, l’espèce de folie qui s’est emparée de la population à la mort de Diana, m’a toujours laissée perplexe… je me souviens comment j’ai failli devoir repartir de chez la coiffeuse la tête non rincée, parce que j’avais osé dire que cette femme était une gourde. Nos télévisions y compris du service public remettent ça!!! donc la situation décrite par l’article perdure… (note de Danielle Bleitrach)

Par Robert McLiam Wilson, écrivain nord-irlandais — 29 août 2017 à 18:26
Visite de la princesse Diana à mère Teresa, en juin 1997 à New York.
Visite de la princesse Diana à mère Teresa, en juin 1997 à New York. Photo Bebeto Matthews. AP

Ce jeudi 31 août marque le vingtième anniversaire de la disparition de Diana. Sa popularité était aussi fictive que ses combats humanitaires. Une princesse qui aimait les images, pas les mots. Une princesse un peu bête. L’écrivain Robert McLiam Wilson craque le secret de Diana : devenue si célèbre qu’elle avait cessé d’être réelle.

Le monde anglophone est fait de sentiments. C’est le monde de Trump et du Brexit, quoi d’autre ? Bête comme ses pieds, c’est un monde qui penche politiquement à droite ou à gauche en fonction de notre humeur. On est nuls en philo, mais on est des brutes en sentimentalisme hagard.

Evidemment, tout ça c’est la faute aux années 80.

C’est dans l’anglosphère que le «Grand Mensonge Vampirique du Capitalisme Débridé» a trouvé sa vierge la plus dodue. Des concessionnaires foireux – Reagan l’abruti et Thatcher la cannibale – nous ont vendu une épave sans frein ni volant. Un deal pourri. Un achat suicidaire. Qui réclamait des palliatifs, des anges et des icônes pour faire passer la pilule. Et parmi la multitude, les Madonna et les Michael, il y eut ce scintillant avatar : Diana, princesse de Galles.

Anglaise, grande, blonde, trop bête pour obtenir le moindre diplôme, elle est cette médiocre privilégiée qui percute de plein fouet une version eighties du conte de fées : la célébrité instantanée, globale, dévastatrice. Rien qu’en épousant le prince Charles, héritier de la couronne britannique. Une époque merveilleuse, l’aube de l’ère de la com. Ah, la com ! Ce faire-valoir spirituel du consumérisme, cet antidote à la sincérité publique. Diana était la Néfertiti des RP, leur Cléopâtre, leur Boadicée.

Dans une décennie de contrefaçons et de balivernes, Lady Diana se mit «au travail». Elle rencontra mère Teresa et des victimes du sida (quand je dis «rencontrer», j’entends bien sûr «se faire photographier avec»). Elle toucha des lépreux et des pauvres. Laissez-moi rire. Elle attendit quand même 1989 pour câliner des malades du HIV. A cette date, les people se battaient pour tripoter un max de séropos (maintenant qu’on savait que c’était sans risque). Mines antipersonnel, cancer, enfants malades. Tout, pourvu qu’il y ait des photos.

Les photos, c’était son truc. Elle collabora à la rédaction du manuel de la photo opportunity. C’est la seule chose qui l’intéressait. Elle exerça un contrôle remarquable sur son image, interdisant scrupuleusement les clichés de son mauvais profil. Son mariage, comme son divorce, fut gangrené par les transcriptions d’enregistrements clandestins et les confessions off à des confidents peu scrupuleux. Mais elle laissa passer. En revanche, quand on vola une photo d’elle transpirant dans un club de gym de Londres, elle poursuivit immédiatement le journal britannique et fit émettre des injonctions partout dans le monde. Elle était la princesse pour qui les mots ne comptaient pas. Les images, oui. Plus que tout.

Et quand «Princesse photo» parlait, c’était en général lamentable. Des discours formatés écrits pour elle par un assistant lourdingue, ou des tentatives infantiles d’autoglorification dans des interviews accordées à des plumitifs sans scrupule et mal choisis. Di était une planète cernée de satellites sordides et cupides. Une ronde d’hagiographes et de parasites, d’augures et d’escrocs. Qu’il s’agisse des livres de révélations du majordome ou d’interviews télé avec des lèche-bottes malsains et malveillants, elle fut régulièrement trahie par des charlatans qui connaissaient le taux de change de sa célébrité.

Elle continua à faire campagne dans la presse pendant et après son divorce de Charles. Toujours plus d’opés de com charitables, de technique de vente du vide. Une pub géante pour un produit invisible. Mais elle voguait désormais au large de la monarchie, affranchie de son fallacieux imprimatur. Tout était plus froid, plus dur. Sa vie amoureuse, une infinie chair à tabloïds (ses goûts terribles en matière d’hommes n’aidaient pas). Inévitablement, nous, son public, nous retournâmes contre elle, elle devint figure d’opprobre ou de moquerie. Et jusqu’à la veille de sa mort, les journaux britanniques la traitèrent de briseuse de ménage, de mère indigne, de Jézabel. Là encore, sa vacuité fit merveille. Autrefois, nous avions rempli les blancs de fantasmes de contes de fées et de doux rêves. Désormais, sur cet écran vierge, nous projetions notre amertume et notre dédain, notre colère et notre déception. Elle n’avait pas changé. Nous oui.

Et puis elle est morte, et notre revirement eut la violence d’un tête-à-queue. Soudain, Londres dégoulinait d’ersatz d’émotion – des hectares de fleurs et de bougies dans un océan de sanglots. La vérité toute neuve, c’était que nous l’avions toujours aimée, sans conditions, sans réserves. Le souvenir gênant des critiques ou des moqueries récentes s’évapora. Ceux qui ne manifestaient pas assez de respect se faisaient passionnément engueuler par les totalitaires du deuil.

L’hypocrisie fut complète, elle fit un tabac. Et pourtant, les rues de Glasgow, de Belfast et de Manchester ne furent pas inondées de larmes (au plus haut, son taux d’approbation ne dépassa jamais les 47%). Sa popularité était aussi fictive, aussi fantasmée que ses mines antipersonnel et ses lépreux. Elle était médiatique. Comme ce deuil factice mais étrangement affirmé et furieux.

Evidemment, il est là, le secret de Diana : devenue si célèbre qu’elle avait cessé d’être réelle. La jeune femme ordinaire avait toujours été invisible, éclipsée par les photographies bidimensionnelles qui l’ont tant occupée. Mais quelle était cette autre dimension que les millions de photos rataient ? Je n’en sais rien. Mais je sais que c’est la seule chose qui me rend triste, à son sujet.

J’étais à Paris quand elle est morte. J’ai été réveillé par la nouvelle. Un moment étrange, vaseux, surprenant. C’est toujours étrange quand quelqu’un qu’on trouve bête meurt. C’est un truc trop sérieux pour eux, la mort. Je ne savais pas quoi dire. J’avais un peu honte.

En anglais, bouc émissaire se dit «scapegoat» (littéralement, «la chèvre du paysage»). Mais ce n’est pas la même idée. Il manque l’émissaire. Il n’y a pas cette notion utile ou digne d’un message ou d’un messager. Scapegoat charrie quelque chose d’une cruauté sans limites, d’infiniment plus futile. Elle était notre scapegoat, menée à une mort dénuée de sens, pour une absolution que nous n’allions jamais ressentir.

Elle était une princesse. Tout le monde aime les princesses. Pourquoi ? Parce que la princesse ça sert à mettre la femme dans les histoires les plus simples. Sinon, y a la méchante belle-mère, la vieille paysanne, la sorcière. Mieux vaut être une princesse. Ou pas.

Que ce serait-il passé si elle avec vécu plus longtemps ? Dans le monde d’après le 11 Septembre, l’univers des réseaux sociaux ? Elle aurait été parfaite. Ses humbles compétences correspondent pile poil au «maintenant» qu’elle a contribué à créer. Elle aurait été la reine de Twitter, l’impératrice de Facebook.

Mais la question la plus intéressante concerne ceux qui ont grandi après sa mort. Que pensent-ils d’elle ? En un sens, ils sont les consommateurs idéaux de ce qu’elle avait à vendre. Cette boîte vide, cet écran blanc. Maintenant qu’elle n’est plus en vie, elle ne risque plus d’entacher ni de détourner la lumière noire et sans charme que nous pouvons continuer à projeter sur le petit espace humain qu’elle a laissé.

J’avais tort tout à l’heure. Parce que ce petit espace humain aussi, il me rend triste.

Traduction : Myriam Anderson

 
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Publié par le septembre 1, 2017 dans femmes, humour, medias, mythe et légendes

 

Bruno Roger-Petit à l’Elysée, révélateur de “la consanguinité entre politiques et journalistes”

Bruno Roger-Petit.

L’éditorialiste n’avait cessé de faire les louanges d’Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Ce mardi 29 août, il a été nommé porte-parole de l’Elysée, dernier exemple en date d’une longue liste de journalistes débauchés par la sphère politique. L’historien Alexis Lévrier y voit un risque pour la profession et la démocratie.

Il fut reporter et présentateur de JT à France Télévisions, voix off de jeu TV, avant de devenir un spécialiste du cumul médiatique avec ses éditos dans la presse et ses commentaires en plateau. Bruno Roger-Petit, déjà critiqué pour sa présence au restaurant La Rotonde au côté d’Emmanuel Macron le soir de sa qualification au second tour de l’élection présidentielle, a passé le pas en devenant ce mardi le nouveau porte-parole de la Présidence de la République – il s’occupera notamment… du compte Twitter de l’Elysée.

De Serge Moati à Patrick Buisson, de Thierry Pfister à Hélène Fontanaud, Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue liste de journalistes nationaux débauchés par la sphère politique. S’y ajoutent les transferts moins exposés mais plus nombreux encore des journalistes de la presse régionale vers la communication des institutions locales… Des passages de l’autre côté du miroir qui doivent être des allers sans retours, nous explique Alexis Lévrier, historien et auteur de l’ouvrage Le Contact et La Distance : le journalisme politique au risque de la connivence.

Vous avez étudié les rapports souvent étroits entretenus par les journalistes avec le pouvoir. La nomination d’un journaliste comme porte-parole d’un gouvernement est-elle l’une des conséquences de cette ambiguïté ?

Bien sûr. Cette porosité est particulièrement visible en cette rentrée : d’une part, il y a les multiples reconversions en chroniqueurs d’hommes et femmes politiques qui ont perdu leur mandat et qui font de bons clients pour les médias. Il y a aujourd’hui la nomination d’un journaliste comme porte-parole de la présidence. Ajoutez à cela le nombre de politiques en couple avec des journalistes et vous avez les trois aspects révélateurs d’un même phénomène : la consanguinité entre politiques et journalistes. Cela n’arrive pas qu’en France, mais ce qui est caractéristique chez nous, c’est que celle-ci est massive, ancienne, et qu’elle fut longtemps acceptée. Sous François Hollande, dans le premier gouvernement Ayrault, vous aviez le président ainsi que quatre ministres en couple avec des journalistes. Au vu des réactions suscitées par la nomination de Bruno Roger-Petit aujourd’hui, cela semble de moins en moins accepté.

“De Giroud à Giesbert, c’est la même stratégie de l’intime”

Est-ce vraiment la même chose ? D’un côté, il y a la vie privée que l’on peut respecter si elle ne compromet pas et de l’autre, un changement délibéré de métier…

On retrouve la même attraction réciproque qui fait que, selon moi, les deux phénomènes ne sont pas si distants. Isabelle Juppé, qui a cessé son activité de journaliste après avoir épousé Alain Juppé, expliquait très bien comment elle était « passée de l’autre côté du miroir ». Bruno Roger-Petit cède à cette même fascination pour un monde qu’il côtoyait tout le temps.

Le fameux équilibre entre « le contact et la distance » est vieux comme la presse, mais à quand remonte cette « consanguinité » dont vous parlez ?

De liens anciens très forts unient le pouvoir et les journalistes, mais c’est devenu un phénomène de masse dans les années 1960, avec les changements de méthode du journalisme politique qui a induit une porosité encore plus grande. On a beaucoup évoqué la « méthode Giroud » [Françoise Giroud, ancienne directrice de L’Expressavant de passer à la politique, ndlr] qu’on accusait de pousser ses journalistes femmes à s’approcher le plus possible des hommes politiques, mais la méthode Giesbert [l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, proche de François Mitterrand, n’a jamais caché avoir des rendez-vous privés avec les politiques, ndlr] n’est pas si différente ! C’est la même stratégie de l’intime. Jeter l’opprobre comme on le fait régulièrement sur les femmes journalistes est injuste car Giesbert qui part en vacances chez Mitterrand, c’est le même problème.

Claude Serillon, conseiller en communication sous la présidence de François Hollande, accueille les représentants du secteur de l'emploi au palais présidentiel de l’Elysée, à Paris le 21 janvier 2014.

Je crois que l’explication se trouve chez Tocqueville, selon qui le goût de la liberté dure le temps de la Révolution, avant que l’on accepte d’être égaux… sous un maître. Nous avons accepté la relation d’inféodation de la presse au pouvoir. En France, la presse est plus dépendante, y compris économiquement, du pouvoir. Elle vit en grande partie grâce aux subventions : si elle est moins développée, c’est parce qu’elle est moins libre, et si elle est moins libre, c’est parce qu’elle est moins développée. C’est un cercle vicieux.

“Les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique”

Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue série de journalistes partis travailler pour les politiques. Qu’est-ce qui choque dans ces passages d’un univers à l’autre ?

Il faut bien préciser que ce qu’il faut dénoncer, ce sont les relations incestueuses. Il faut moins condamner les individus que la culture consanguine et les habitudes de la presse et du monde politique, mais aussi l’acceptation de l’opinion publique – on a finalement les médias que l’on mérite. Le plus choquant, ce sont les allers-retours. Quand on passe de l’autre côté du miroir, c’est un aller sans retour, comme l’a fait Roselyne Bachelot en abandonnant la politique pour devenir chroniqueuse – ce qu’avait d’ailleurs critiqué Henri Guaino avant de faire la même chose aujourd’hui… Il serait intenable de reprendre un travail de journaliste après avoir travaillé au service des politiques.

Qu’apportent ces journalistes aux politiques ?

Ils ont un carnet d’adresse, une aisance médiatique, une maîtrise oratoire. Ils servent de point d’échange : on attend d’eux d’être en interface avec les journalistes. On leur confie une communication moins tournée vers le grand public que vers les journalistes. Claude Sérillon [ancien journaliste recruté comme conseiller par François Hollande, ndlr] était très effacé, par exemple. Mais les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique. Le passage de Laurence Haïm du côté d’Emmanuel Macron s’est révélé être un échec monumental et prouve qu’il ne s’agit pas du même métier. Emmanuel Macron devait amener une rupture avec les deux précédents quinquennats : il assurait à Mediapart avant le deuxième tour qu’il ne supportait pas la connivence et qu’il n’avait aucun ami journaliste. Mais sa « verticalité jupitérienne », qui consistait à couper les vannes médiatiques, n’a pas fonctionné, et sa communication est devenue totalement brouillonne. Au final, il s’est servi de la presse people, a embauché Laurence Haïm, puis Bruno Roger-Petit… Il voulait instaurer une distance mais il revient aux vieilles pratiques françaises.

“Il faut diversifier le recrutement des élites pour mettre fin à cette endogamie”

Dans une démocratie, quelle image cette porosité renvoie-t-elle aux citoyens ?

Ces liens sont anciens et naturels, on ne peut pas y mettre fin complétement, mais les entretenir de la sorte est très dangereux : le « médias bashing » est devenu, avec la campagne de Donald Trump mais aussi avec celle de François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon, un argument électoral. Cela alimente une défiance qui pourrait nous exploser à la figure avec la montée des extrêmes. La porosité est obligatoire, mais les choix des journalistes comme Bruno Roger-Petit représentent un risque pour eux-mêmes, pour leur profession et pour la démocratie toute entière.

Pour éviter de telles situations, vous proposez notamment de changer la formation de ces professions…

David Abiker [journaliste à Europe 1, ndlr] et Edouard Philippe [l’actuel Premier ministre, ndlr] étaient ensemble à Sciences Po et sont restés amis. Comment, dans ces conditions, pourrait-il l’interroger ? S’il y a tant d’échanges entre politiques et journalistes, c’est aussi parce qu’ils ont grandi ensemble. La formation à la française est responsable de ça – elle doit s’ouvrir aux autres classes sociales. Il faut diversifier le recrutement des élites françaises pour mettre fin à cette endogamie.

 
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Publié par le août 31, 2017 dans medias, POLITIQUE

 

Proverbe communiste offert amicalement à Mélenchon et à la France insoumise

photo prise par Pym cette année sur le lac Baïkal. 

Quand on adhérait au parti, voilà le genre de remarque que l’on entendait des « anciens ».

« Quand le capital me félicite ou me fait de la publicité, je me demande la connerie que j’ai pu faire.! »

Comme quel que soit le dépit que j’en ai, je suis à mon tour une ancienne, j’offre amicalement à Mélenchon et à la France insoumise, cette sagesse née de l’expérience. Afin  qu’ils méditent peut-être sur la manière dont une presse, qui n’est pas des plus progressistes, tente d’étouffer le 12 septembre sous l’étreinte du 23 et de la « vraie » opposition à Macron. Pourquoi le même nombre de délégués (environ 1500) à Marseille ont droit à de la publicité alors que l’on fait silence sur ce qui se passe à Angers?

Peut-être est-ce parce que les capitalistes ont eux aussi la sagesse de la « contre-révolution » et de leurs intérêts de classe. Ils savent que l’enjeu est que le prolétariat au sens large du terme entre dans les luttes dans les formes qu’il choisit.

« Pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César, ni tribun, producteurs sauvons-nous nous-mêmes ! ». peut-être est-ce à cause de ces mots de l’Internationale qu’il faut supprimer ce chant des meetings de la FI, comme d’ailleurs  » le superbe drapeau rouge, rouge du sang de l’ouvrier? »

Ce n’est pas parce quelques directions successives du PCF paraissent avoir oublié le proverbe que les militants communistes ne l’ont pas dans leurs gènes.

Danielle Bleitrach

 

 

Le Monde ressuscite les morts pour mentir sur le Venezuela

 

Fanny Louise Troubiand De Villars (1775- 1837) et le Libertador Simon Bolivar (1783-1830)

Depuis plusieurs années, le journal Le Monde compte sur les habituels pamphlets antichavistes de ses collaborateurs Marie Delcas et Paolo Paranagua. La première est correspondante du journal pour couvrir les évènements au Venezuela. Petit détail, elle est en poste à Bogota, soit à 1400 kilomètres de Caracas. Ca peut paraître assez étrange. On imagine assez mal un correspondant en Espagne relatant les derniers évènements tragiques de Catalogne depuis Paris. Pourtant la distance entre les deux villes européennes est plus courte que celle qui sépare les deux capitales latinos. Pour remédier à l´éloignement, la dite correspondance relève plus du commentaire élogieux des opinions de l´opposition à la Révolution bolivarienne. Mais ça, le lecteur du Monde n´en saura rien.

La deuxième personne est un éditorialiste. Il s´agit de Paolo Paranagua, alias le Comandante Saúl, responsable de plusieurs attentats dans les années 70 comme le rappelait encore Jean Luc Mélenchon (1). Viscéralement opposé aux gouvernements populaires d´Amérique Latine, Mr. Paranagua confond, depuis maintenant de nombreuses années, propagande politique et journalisme, et massacre régulièrement la notion d´information honnête et équilibrée. Mais ca, le lecteur du Monde ne le sait pas.

A ces deux militants politiques qui, sous couvert de leur carte de presse, relaient les tracts les plus odieux de l´extrême droite vénézuélienne, s´ajoute désormais un troisième larron.

Depuis maintenant deux semaines une envoyée spéciale du Monde, Fanny Du Villars rédige des écrits à charge contre la Révolution Bolivarienne dans le plus grand mépris de toute déontologie et en claire violation de la Charte de Munich (au moins en ce qui concerne les articles 1,3,6,8,9 relatifs aux devoirs des journalistes). Or Fanny du Villars n´existe au Monde que depuis deux semaines, et n´a jamais rien écris auparavant pour ce journal, ni pour aucun autre média.

Articles de propagande écris par « l´envoyée spéciale » du journal Le Monde, Fanny Du Villars

Fanny De Villars n´est pourtant pas une inconnue au Venezuela. Née en 1775 en France, c´est une lointaine cousine du Libertador Simon Bolivar, avec qui celui-ci aurait entretenu une relation amoureuse et a correspondu jusqu´à la fin de sa vie. Fanny De Villars est décédée le 21 décembre 1837, prés de Lyon. Ce que l´on sait moins c´est que, visiblement, elle serait revenue à la vie, et travaillerait désormais pour le groupe de communication de messieurs Pigasse, Bergé et Niel.

Certaines mauvaises langues qui ne croiront pas un seul instant à cette histoire de réincarnation pencheront plutôt pour dire qu´il s´agit là d´un pseudonyme. Or le titre « d´envoyée spéciale » confère une certaine légitimité aux faits rapportés par une personne qui est sur place, et qui est censée nous proposer une vision fidèle des évènements. Mais si cette personne n´existe pas,  on peut se demander s´il y a vraiment un envoyé spécial du journal Le Monde au Venezuela ? Et si oui, pourquoi alors utiliser un pseudonyme ? Il y a, à Caracas, des dizaines de journalistes étrangers travaillant pour des médias ou des agences internationales, et à notre connaissance, aucun ne se cache derrière le masque de l´anonymat. Ce qui  nous amène à nous demander qui est derrière ce pseudonyme et surtout d´où vient l´information que Le Monde offre à ses lecteurs.

En effet, « Fanny du Villars » est-elle une personne directement lié aux franges les plus radicales de l´opposition vénézuélienne et dont la crédibilité ne résisterait pas à l´examen de son curriculum politique ? Est-ce un membre de la « Resistencia », ces groupes connus pour avoir bruler vif des afro-vénézuéliens parce qu´ils ressemblaient à des chavistes ? Qui écrit ? Qui nous informe ? Un journaliste qui nous rapporte des faits ou un mercenaire de l´information, payé pour tergiverser et mentir sur la réalité du Venezuela ?

Les articles du spectre Fanny du Villars sont tellement caricaturaux qu´on peut aussi légitimement se demander s´il ne s´agit pas de travaux élaborés par un bureau de diplomatie publique, et qui échoue dans les pages d´un journal qui se prêterait au jeu de la propagande.  Un grand classique qui nous renvoie aux actions menées par Otto Reich et à la Office of Public Diplomacy for Latin America and the Caribbean  du gouvernement des Etats-Unis lors de la guerre contre le Nicaragua Sandiniste (2).

Il ne s´agit là, évidemment, que d´hypothèses mais une chose est sûre: les articles de « l´envoyée spéciale » Fanny du Villars ne sont pas l´œuvre d´un journaliste honnête dont le but est d´informer ses lecteurs.

Le journal Le Monde est une nouvelle fois pris la main dans le sac de la propagande de guerre. Derrière « Fanny du Villars », c´est notre droit à être informé qui est piétiné par le quotidien de révérence au pouvoir dominant.

 

(1) Jean Luc Mélenchon est le seul homme politique à avoir dénoncé le passé obscur et le parti pris idéologique de Paolo Paranagua, voir http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/10/21/retour-de-voyage-dans-la-vie-en-morose/. Le leader de la France insoumise dénonce aussi les attentats commis par Paolo Paranagua et son groupe dans les années 70. A l´heure où les attentats endeuillent plusieurs pays d´Europe, des dirigeants historiques de l´ancienne LCR ont condamné…..Jean Luc Mélenchon et se sont solidarisés avec l´éditorialiste du Monde. Voir: https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/191116/nous-nacceptons-pas-de-voir-notre-passe-commun-insulte-par-jean-luc-melench

(2) Voir sur le site du National Security Archive de l´Université George Washington:  http://nsarchive2.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB40/

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Publié par le août 22, 2017 dans Amérique latine, medias

 

Le Temps de la colère, par Chris Hedges

Chris Hedges est un journaliste américain, prix Politzer, dont les analyses sont reconnues en particulier pour le Moyen Orient. « Ce qu’on ne nous a jamais dit, c’est que le jeu était réglé d’avance. Nous étions toujours condamnés à perdre. Nos villes ont été désindustrialisées et se sont dégradées. Les salaires ont décliné. Notre classe ouvrière s’est appauvrie. La guerre sans fin est devenue, de façon cynique, une activité lucrative. Et la richesse du monde a été saisie par un petit groupe d’oligarques mondiaux. Les kleptocraties, comme celle actuellement installée à Washington, ont volé les gens de façon éhontée. L’idéalisme démocratique est devenu une plaisanterie. Nous ne sommes reliés les uns aux autres, comme l’écrit Mishra, que « par le commerce et la technologie », forces qu’Hanna Arendt a appelées « la solidarité négative ». Il faudrait compléter cette analyse par la manière dont l’idée révolutionnaire, le communisme a été vidé de sa substance en suivant partout les illusions social démocrates et le mensonge éhonté de leur promesse face à la réalité de leur alignement. Et cela n’est pas fini, qui ne voit pas que l’enjeu du prochain congrès du PCF c’est de faire accepter aux militants une force raisonnable, gestionnaire  qui pourtant génère partout l’extrême-droite (note de danielle Bleitrach)

par Les-crises.fr DT

Source : Truthdig, Chris Hedges, 11-06-2017

Mr. Fish / Truthdig

Le nihilisme et la rage qui balaient la planète ne sont pas engendrés par des idéologies perverties ni par des croyances religieuses moyenâgeuses. Ces forces destructrices prennent racine dans la destruction des traditions sociales, culturelles et religieuses par la modernisation et la société de consommation, dans les tentatives désastreuses de la part des États Unis d’effectuer des changements de régimes, souvent par des coups d’État ou des guerres, et dans l’idéologie néolibérale utopique qui a concentré les richesses entre les mains d’une petite clique d’oligarques corrompus.

Comme l’écrit Pankaj Mishra dans « Le Temps de la colère : une Histoire du présent », ce vaste projet planétaire d’ingénierie sociale a convaincu des centaines de millions de personnes au cours du siècle dernier, « d’abandonner – et souvent mépriser – un monde passé qui avait duré des milliers d’années, et de prendre le pari de créer des citoyens modernes qui seraient laïques, éclairés, cultivés et héroïques ». Ce projet a été un échec spectaculaire.

Alexandre Soljenitsyne a remarqué sarcastiquement que « pour détruire un peuple, vous devez couper ses racines ». Les damnés de la terre, comme Frantz Fanon les appelait, ont été dépouillés de toute cohésion sociale ou culturelle. Ils sont coupés de leur passé. Ils vivent dans une pauvreté écrasante, une aliénation paralysante, le désespoir et souvent la terreur. La culture de masse les abreuve d’images clinquantes, violentes, salaces et ridicules. Ils se lèvent contre ces forces de la modernisation, poussés par une fureur atavique, pour détruire l’univers technocratique qui les condamne. Cette rage s’exprime de multiples façons – le nationalisme hindou, le proto-fascisme, le djihadisme, la droite chrétienne, la violence anarchique et autres. Mais les diverses formes de ressentiment trouvent leur source dans les mêmes puits du désespoir global. Ce ressentiment « empoisonne la société civile et sape les libertés politiques », écrit Mishra et il alimente « un revirement global vers l’autoritarisme et des formes toxiques de chauvinisme ».

Les élites occidentales, plutôt que d’accepter leur responsabilité dans l’anarchie globale, définissent de manière égocentrique le conflit comme celui des valeurs de l’Occident éclairé contre les barbares médiévaux. Elles voient chez les nationalistes extrémistes, les fondamentalistes religieux et les djihadistes une irrationalité indéfinie et inexplicable qui ne peut être réprimée que par la force. Il leur reste à saisir que ceux qui sont privés de droits ne nous haïssent pas pour nos valeurs : ils nous détestent pour notre duplicité, notre usage de la violence industrielle systématique contre leurs nations et leurs communautés et pour notre hypocrisie.

Plus les élites occidentales sont attaquées,plus elles se réfugient aussi dans un passé mythologique, l’autocélébration et l’ignorance volontaire. Mishra écrit :

« Ainsi, dans les endroits mêmes [en Occident] où est apparue la modernité laïque, avec des idées qui furent alors établies de façon universelle – l’individualisme (contre l’importance des relations sociales), le culte de l’efficacité et de l’utilité (contre l’éthique de l’honneur), et la normalisation de l’intérêt personnel – le Volk mythique est réapparu comme une incitation à la solidarité et à l’action contre des ennemis réels ou imaginaires.

« Mais le nationalisme est, plus que jamais auparavant, une mystification, sinon une escroquerie dangereuse de par sa promesse de rendre une nation « à nouveau grande », et de par sa diabolisation de « l’autre » ; il dissimule les conditions d’existence réelles et les vraies origines de la souffrance, par cela même qu’il cherche à reproduire, à l’intérieur d’un horizon terrestre sombre, le baume apaisant des idéaux transcendants. Sa résurgence politique montre que le ressentiment – ici, celui des gens qui se sentent délaissés par l’économie mondialisée et ignorés avec mépris par ses seigneurs gominés et par les meneurs de claque de la politique, des affaires et des médias – reste la métaphysique par défaut du monde moderne depuis que [Jean-Jacques] Rousseau l’a défini le premier. Et son expression la plus menaçante à l’âge de l’individualisme pourrait bien être l’anarchisme violent des déshérités et des inutiles ».

Les partisans de la mondialisation ont promis de faire accéder à la classe moyenne les travailleurs de toute la planète et d’inculquer les valeurs démocratiques et le rationalisme scientifique. Les tensions religieuses et ethniques seraient modérées ou éradiquées. Ce marché mondial créerait une communauté de nations pacifiques et prospères. Tout ce que nous avions à faire était d’écarter les gouvernements et de nous agenouiller devant les exigences du marché, présentées comme la forme ultime du progrès et de la rationalité.

Au nom de cette utopie absurde, le néolibéralisme a éliminé les règlements du gouvernement et les lois qui protégeaient jusque-là le citoyen des pires excès du capitalisme prédateur. Il a créé des accords de libre échange qui ont permis de transférer des milliards de dollars des entreprises sur des comptes offshore pour éviter l’impôt, et de faire fuir les emplois vers des ateliers en Chine et dans le sud de la planète où les travailleurs vivent dans des conditions proches de l’esclavage. Les programmes de prestations sociales et les services publics ont été détruits ou privatisés. La culture de masse, y compris les écoles et la presse, ont endoctriné une population de plus en plus désespérée pour qu’elle participe au reality show planétaire du capitalisme, une « guerre de tous contre tous ».

Ce qu’on ne nous a jamais dit, c’est que le jeu était réglé d’avance. Nous étions toujours condamnés à perdre. Nos villes ont été désindustrialisées et se sont dégradées. Les salaires ont décliné. Notre classe ouvrière s’est appauvrie. La guerre sans fin est devenue, de façon cynique, une activité lucrative. Et la richesse du monde a été saisie par un petit groupe d’oligarques mondiaux. Les kleptocraties, comme celle actuellement installée à Washington, ont volé les gens de façon éhontée. L’idéalisme démocratique est devenu une plaisanterie. Nous ne sommes reliés les uns aux autres, comme l’écrit Mishra, que « par le commerce et la technologie », forces qu’Hanna Arendt a appelées « la solidarité négative ».

Le contrecoup, écrit Mishra, ressemble à la violence et au terrorisme anarchiste, fasciste et communiste qui ont eu cours à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Dans l’une des plus importantes parties de son analyse brillante et multidimensionnelle du monde qui nous entoure, Mishra explique comment les idées occidentales ont été adoptées et transformées par les idéologues dans les pays du Sud, idées qui deviendraient aussi destructrices que l’imposition même du marché libre capitaliste.

Par exemple, la révolution islamique de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny en Iran, a largement emprunté aux idées occidentales, parmi lesquelles la représentation par les élections, l’égalitarisme et l’avant-garde révolutionnaire de Lénine, qui furent adaptées à un monde musulman. Nishida Kitaro et Watsujii Tetsura, de l’école japonaise de Kyoto, puisèrent dans le nationalisme romantique des philosophes allemands, et transformèrent la glorification de la nation germanique en glorification du Japon impérial. Ils « fournirent la justification intellectuelle de l’attaque brutale de la Chine dans les années 30, et ensuite de l’attaque soudaine de son plus gros partenaire commercial en décembre 1941 – à Pearl Harbour ». L’écrivain et érudit le plus important de l’Asie du sud, Muhammad Iqbal, a produit une « vision nietzschéenne de l’Islam revivifiée par des Musulmans forts et auto-créatifs ». Et l’érudit chinois Lu Xun a appelé les Chinois à montrer « la volonté indomptable illustrée par Zarathoustra ». Ces idéologies bâtardes se drapaient dans le vernis des traditions et croyances indigènes. Mais c’étaient des créations nouvelles, nées du schöpferische Zerstörung, ou « tempête de la destruction créatrice », du capitalisme mondial.

Nulle part cela n’est plus vrai qu’avec les appels modernes au djihad de la part de radicaux islamiques autoproclamés, dont la plupart n’ont pas d’éducation religieuse et qui viennent du milieu criminel sécularisé. Le chef djihadiste Abu Musab Zarqawi, surnommé « le cheik des bourreaux » en Irak a eu, comme l’écrit Mishra, « un long passé de proxénétisme, de trafic de stupéfiants et d’alcoolisme ». L’Afghano-Américain Omar Mateen fréquentait, selon certaines sources, la boîte de nuit d’Orlando, en Floride, où il a massacré 49 personnes et où on l’avait vu en état d’ébriété. Anwar al-Awlaki, qui prêchait le djihad et fut finalement assassiné par les États-Unis, avait un penchant pour les prostituées. Abu Mohammed al-Adnani, un haut dirigeant de l’État islamique, avant d’être tué, a appelé les Musulmans d’Occident à tuer tout non-Musulman qu’ils rencontreraient. « Écrasez-lui la tête avec une pierre, ou abattez-le avec un couteau, ou roulez-lui dessus avec votre voiture, où poussez-le d’un endroit élevé, ou étouffez-le, ou bien empoisonnez-le », disait al Adnani à ses disciples.

L’idée de Mikhail Bakounine de « la propagande par l’action » écrit Mishra se « manifeste de façon universelle dans les massacres enregistrés sur vidéo, diffusés en direct et postés sur Facebook ». Elle s’est développée « naturellement à partir de la présomption que seuls des actes d’une violence extrême pouvaient révéler au monde la situation sociale désespérée et l’intégrité morale de ceux qui étaient déterminés à la contester ». Ces idées importées ont rempli le vide laissé par la destruction des croyances, traditions et rituels autochtones. Comme le dit Mishra, ces djihadistes « représentent la mort de l’Islam traditionnel plutôt que sa résurrection ».

« Il s’avère », écrit-il, que « les modernisateurs autocrates n’ont pas réussi à faire entrer une majorité de leurs pupilles dans le monde moderne, que leurs révolutions avortées venues d’en haut ont ouvert la voie à des révolutions plus radicales venues d’en bas, suivies par l’anarchie, comme nous avons pu le voir ces dernières années ».

Mishra souligne que les attaques terroristes à Paris ou Londres ont été provoquées par le même ressentiment que celui qui a conduit Timothy McVey à faire exploser une bombe au Bâtiment fédéral Alfred P. Murrah, tuant 168 personnes, dont 19 enfants, et en blessant 684. Et quand l’Américain fut emprisonné à Florence, Colorado, le prisonnier dans la cellule voisine était Ahmed Yousef, le cerveau de la première attaque du World Trade Center en 1993. Après l’exécution de McVey, Yousef a commenté : « Je n’ai jamais [connu] personne dans ma vie qui ait une personnalité aussi similaire à la mienne ».

Mishra écrit : « Des fanatiques malfaisants ont émergé au cœur même de l’Occident démocratique après une décennie de bouleversements politiques et économiques ; le paradigme explicatif simpliste gravé dans la pierre après les attaques du 11 septembre – celui du terrorisme d’inspiration islamiste contre la modernité – est réduit en cendres ». Les États-Unis, en plus de subir des massacres périodiques dans des écoles, des galeries marchandes ou des salles de cinéma, ont vu des terroristes locaux frapper le marathon de Boston, une église de Caroline du Sud, des installations militaires au Tennessee, une base militaire au Texas et ailleurs.

« L’Occident moderne ne peut plus être distingué de ses ennemis apparents », constate Mishra. « L’hagiographie du sniper de la Marine états-unienne Chris Kyle – qui avait un tatouage représentant la croix rouge des Croisés et appelait la guerre en Irak un combat contre « un mal farouche et acharné » dans le film de Clint Eastwook « American sniper », célèbre la vision du monde binaire adoptée par les djihadistes qui déifient leurs poseurs de bombes kamikazes.

« La frénésie xénophobe déclenchée par l’adaptation cinématographique du livre de Kyle suggère que les partisans de la guerre sainte les plus virulents ne fleurissent pas seulement dans les paysages ravagés de l’Asie du Sud et de l’Ouest », écrit Mishra. « De tels fanatiques, qui peuvent être des athées tout comme des croisés ou des djihadistes, se cachent aussi parmi les meilleurs et les plus intelligents de l’Amérique, enhardis par un soutien sans fin en argent, armes, et même « idées » fournies par des experts en terrorisme et par des théoriciens du choc des civilisations ».

Donald Trump, étant donné la destruction politique, culturelle et économique menée par le néolibéralisme, n’est pas une aberration. Il est la résultante d’une société de marché et d’une démocratie capitaliste qui a cessé de fonctionner. Une classe inférieure en colère et exclue, représentant à l’heure actuelle jusqu’à la moitié de la population des États-Unis, est envoûtée par des hallucinations électroniques qui remplacent l’instruction. Ces Américains prennent un plaisir pervers et presque diabolique dans des démagogues tels que Trump, qui expriment un mépris pour les règles traditionnelles et et bafouent ouvertement les rituels d’une structure du pouvoir qui les exploite.

Mishra trouve une situation comparable dans son propre pays, l’Inde. « Dans leur indifférence envers le bien commun, leur recherche constante du bonheur personnel et leur identification narcissique avec un homme fort apparemment impitoyable et grande gueule désinhibée, [le Premier ministre Narendra] les électeurs mécontents de Modi sont le reflet de beaucoup d’électorats dans le monde – des gens plus satisfaits qu’horrifiés par les dérapages verbaux et le massacre des anciennes conventions », écrit-il. « Les horizons nouveaux des désirs et des peurs individuels ouverts par l’économie mondiale du néolibéralisme ne favorisent pas la démocratie ni les droits de l’homme ».

Mishra dénonce la version occidentale idéalisée et aseptisée de l’histoire : « les idées et les présomptions simplistes et dangereusement trompeuses, tirées d’une histoire triomphante des réalisations anglo-américaines qui ont longtemps façonné les discours des hommes d’État, les rapports des think-tanks, les enquêtes des technocrates, les éditoriaux des journaux, tout en donnant du grain à moudre aux chroniqueurs, aux commentateurs de la télévision et aux soi-disant experts en terrorisme ». Les mandarins qui déversent ce récit égocentrique sont, comme le théologien Reinhold Niebuhr les a appelés, eux et ceux de leur acabit, les « fanatiques insipides de la civilisation occidentale qui considèrent les réalisations hautement accidentelles de notre culture comme la forme finale et la norme de l’existence humaine ».

Les racines de la modernisation et de la colonisation sont, écrit Mithra, celles du « carnage et de la pagaille ». L’appétit vorace des capitalistes et des impérialistes n’ont jamais pris en considération « les facteurs contraignants tels que l’espace géographique fini, les ressources naturelles limitées et les écosystèmes fragiles ».

« La filiation intellectuelle des atrocités d’aujourd’hui ne se trouve pas dans les écritures religieuses », écrit Mishra. « Les colonialistes français en Algérie avaient utilisé des techniques de torture initialement déployées par les nazis lors de l’occupation de la France (et aussi par quelques-uns des premiers pirates de l’air). Les Américains dans la guerre mondiale contre le terrorisme ont recouru aux méthodes cruelles d’interrogatoire que l’Union soviétique avait brevetées pendant la guerre froide. Dans la dernière étape de cette terrible réciprocité, les héritiers de Zarqawi à I’EI habillent leurs otages occidentaux des tenues orange de Guantanamo et allument les caméras de leurs smartphones avant de décapiter leurs victimes.

La foi dangereuse de l’Occident dans l’inéluctabilité du progrès humain est relatée par Mishra au travers de la confrontation entre les intellectuels français Rousseau et Voltaire, ainsi que Bakounine, Alexander Herzen, Karl Marx, Fichte, Giuseppe Mazzini et Michel Foucault. Cet ouvrage intellectuellement nuancé et philosophiquement riche montre que les idées importent.

« Les modernistes hindous, juifs, chinois et musulmans qui ont contribué à établir les grandes idéologies de construction nationale étaient en phase avec les principales tendances de la fin-de-siècle européenne, qui a redéfini la liberté au-delà de l’intérêt égoïste bourgeois comme une volonté de forger des nouvelles sociétés dynamiques et de remodeler l’histoire », écrit Mishra. « Il est impossible de les comprendre, eux et le résultat ultérieur de leurs efforts (islamisme, nationalisme hindou, sionisme, nationalisme chinois), sans saisir leur contexte intellectuel de décadence culturelle et de pessimisme : l’anxiété de l’inconscient, que Freud n’était pas le seul à ressentir ; ou l’idée d’une renaissance glorieuse après le déclin et la décadence, empruntée à l’idée chrétienne de la résurrection, que Mazzini a tant fait pour introduire dans la sphère politique ».

Mishra continue ainsi :

« L’EI, né pendant l’implosion de l’Irak, doit plus son existence à l’ opération Justice sans limites et Liberté immuable qu’à une quelconque théologie islamique. C’est le produit caractéristique du progrès radical de la mondialisation dans laquelle les gouvernements, incapables de protéger leur citoyens des envahisseurs étrangers, de la brutalité policière ou des turbulences économiques, perdent leur légitimité morale et idéologique, créant un espace pour des acteurs non étatiques tels que des gangs armés, des mafias, des milices, des seigneurs de la guerre et des revanchards privés.

« L’EI a l’intention de créer un califat, mais, comme les changeurs de régime américains, il ne peut organiser un espace politique qui soit distinct de la violence privatisée. Motivés par un individualisme personnel, les adeptes de l’EI sont plus doués pour détruire le Valhalla [dans la mythologie nordique, lieu où les valeureux guerriers défunts sont amenés. ndT]. que pour le créer. Finalement la passion pour une politique grandiose, qui se manifeste dans l’anéantissement wagnérien de l’EI, est ce qui pousse le Califat, autant que l’a fait l’utopie de [Gabriele] D’Annunzio. La volonté de puissance et la soif de violence comme expérience existentielle réconcilient, comme l’a prophétisé le [philosophe et théoricien social Georges] Sorel, les divers engagements religieux et idéologiques de ses adeptes. Les tentatives pour les replacer dans une longue tradition islamique oublient à quel point ces militants, qui mettent fiévreusement en scène leurs meurtres et leurs viols sur Instagram, reflètent un stade ultime dans la radicalisation du principe moderne de l’autonomie individuelle et de l’égalité : une forme d’affirmation de soi acharnée qui ne reconnaît aucune limite, et requiert la descente dans des abysses moraux ».

Le philosophe George Santayana a prédit que la culture individualiste obsessionnelle de la compétition et du mimétisme de l’Amérique encouragerait ultérieurement « une lame de fond d’aveuglement primitif et de violence ». L’incapacité d’être critique et conscient à l’égard de soi-même, associée au culte du moi, conduirait à un suicide collectif. L’historien de la culture Carl Schorse a écrit dans « La Vienne de la fin-de-siècle : politique et culture » que la descente de l’Europe dans le fascisme était inévitable une fois qu’elle avait coupé le « cordon de la conscience ». Et avec l’ascension de Trump, il est clair que le « cordon de la conscience » a également été coupé dans les jours crépusculaires de l’empire américain. Dès que nous ne reconnaissons plus ou ne comprenons plus notre capacité à faire le mal, dès que nous ne nous connaissons plus, nous devenons des monstres qui dévorent les autres et nous dévorons finalement nous-mêmes.

« Le totalitarisme avec ses dizaines de millions de victimes a été identifié comme une réaction malveillante à la tradition bienveillante des Lumières du rationalisme, de l’humanisme, de l’universalisme et de la démocratie libérale – une tradition envisagée comme une norme ne posant pas problème », écrit Mishra. « Il était clairement trop déconcertant de reconnaître que la politique totalitaire cristallisait les courants de pensée (racisme scientifique, nationalisme chauvin, impérialisme, technicité, politique esthétisée, utopisme, ingénierie sociale et lutte violente pour la survie) qui circulaient à travers toute l’Europe à la fin du dix-neuvième siècle ».

Mishra sait ce qui se produit quand les gens sont abandonnés sur le tas de fumier de l’histoire. Il sait ce que les guerres interminables, menées au nom de la démocratie et de la civilisation occidentale, engendrent chez leurs victimes. Il sait ce qui conduit les gens à avoir soif de violence, qu’ils se trouvent à un meeting de Trump ou dans une mosquée radicale au Pakistan. L’histoire informe le présent. Nous sommes atteints par ce que l’écrivain Albert Camus appelait « l’auto-intoxication, la sécrétion maligne de notre impuissance préconçue à l’intérieur de l’enceinte du moi ». Et tant que cette « auto-intoxication » ne sera pas traitée, la rage et la violence, chez nous ou à l’étranger, se développera tandis que nous trébucherons vers une apocalypse mondiale. L’auto-aliénation du genre humain, a prévenu Walter Benjamin, « a atteint un tel degré qu’elle peut vivre sa propre destruction comme un plaisir esthétique de premier ordre ».

Les conflits en Égypte, en Libye, au Mali, en Syrie et dans d’autres nombreux endroits, souligne Mishra, sont alimentés par « des événements climatiques extrêmes, l’épuisement des fleuves et des mers et de leurs stocks de poissons, ou la désertification de régions entières de la planète ». Les réfugiés qui sont poussés en Europe par le chaos de leur pays, y créent de l’instabilité politique. Et tandis que nous marchons vers l’avenir comme des somnambules, la détérioration continue de l’écosystème amènera finalement l’effondrement complet des systèmes. Mishra nous avertit que « les deux façons dont l’humanité peut s’autodétruire – la guerre civile à l’échelle planétaire, ou la destruction de l’environnement naturel – convergent rapidement ». Nos élites, oublieuses des dangers à venir, aveuglées par leur propre orgueil et leur cupidité, nous transportent, comme Charon, vers le pays des morts.

Source : Truthdig, Chris Hedges, 11-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les-crises.fr DT | 19 juille
 
 

La « passion rouge-brune » de Bernard-Henri Lévy par Benoît Bréville 

je ne saurais trop approuver ce genre d’article qui démystifie BHL, le pire est quand ce soutien des néonazis ukrainiens se fait passer pour le défenseur du judaïsme et le pourfendeur de l’antisémitisme… Ce type est tout au plus un agent de la CIA et un faux intellectuels et vrai bouffon (note de danielle Bleitrach)

La « passion rouge-brune » de Bernard-Henri Lévy

 

Bernard-Henri Lévy est revenu tout ébahi de la soirée de gala donnée par l’ambassadeur de France à Copenhague début février (1). Le « pays de Kierkegaard », comme il nomme prosaïquement le Danemark, est aussi le « pays du roi Christian », qui refusa de faire porter l’étoile jaune aux Juifs pendant la seconde guerre mondiale, mais également celui « des aviateurs de la guerre de Libye » venus prêter main forte aux troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en 2011. Un Etat symbole de la « réconciliation de la liberté et de l’égalité ».

Hélas, un nuage assombrit le ciel de cette merveilleuse contrée : depuis le mois de novembre, les Danois s’opposent à ce que la banque américaine Goldman Sachs, l’une des principales responsables de la crise des subprime en 2008, entre au capital de la compagnie nationale d’énergie, Dong Energy. Malgré une pétition ayant recueilli plus de deux cent mille signatures (soit un habitant sur trente) et de multiples rassemblements, le projet a été approuvé par le Parlement le 30 janvier, entraînant la démission des six ministres socialistes qui formaient l’aile gauche de la coalition gouvernementale. L’établissement new-yorkais contrôlera donc 19 % des parts de la société d’Etat et disposera d’un droit de veto sur des décisions stratégiques.

« On a beau dire et répéter qu’il s’agit d’une prise de participation minoritaire. On a beau rappeler, et rappeler encore, que Goldman Sachs était le mieux-disant en termes de savoir-faire autant que d’investissement. Rien n’y fait », déplore « BHL », qui ne voit dans le mouvement de contestation qu’un « déferlement d’antiaméricanisme » teinté d’une « passion rouge-brune ». S’opposer aux desiderata de Goldman Sachs témoignerait donc d’un antisémitisme latent…

Rien à voir avec l’Ukraine, où le philosophe français séjournait quelques jours avant ses agapes danoises. « Je n’ai pas vu de néonazis, je n’ai pas entendu d’antisémites [parmi les protestataires de la place Maidan] », affirmait-il à un journaliste d’Euronews (9 février 2014). « J’ai entendu au contraire un mouvement incroyablement mûr, incroyablement déterminé et très profondément libéral. » La présence en son sein de membres du parti d’extrême droite Svoboda — dont le drapeau flottait pourtant sous ses yeux durant son allocution sur place — et de son concurrent encore plus droitier Praviy Sektor (lire « En Ukraine, les ultras du nationalisme ») lui a donc totalement échappé. Une cécité qui se comprend : à Kiev, les manifestants ne luttent pas contre une grande banque d’affaires, mais pour « revivifier le rêve européen ».

Benoît Bréville