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Le Temps de la colère, par Chris Hedges

Chris Hedges est un journaliste américain, prix Politzer, dont les analyses sont reconnues en particulier pour le Moyen Orient. « Ce qu’on ne nous a jamais dit, c’est que le jeu était réglé d’avance. Nous étions toujours condamnés à perdre. Nos villes ont été désindustrialisées et se sont dégradées. Les salaires ont décliné. Notre classe ouvrière s’est appauvrie. La guerre sans fin est devenue, de façon cynique, une activité lucrative. Et la richesse du monde a été saisie par un petit groupe d’oligarques mondiaux. Les kleptocraties, comme celle actuellement installée à Washington, ont volé les gens de façon éhontée. L’idéalisme démocratique est devenu une plaisanterie. Nous ne sommes reliés les uns aux autres, comme l’écrit Mishra, que « par le commerce et la technologie », forces qu’Hanna Arendt a appelées « la solidarité négative ». Il faudrait compléter cette analyse par la manière dont l’idée révolutionnaire, le communisme a été vidé de sa substance en suivant partout les illusions social démocrates et le mensonge éhonté de leur promesse face à la réalité de leur alignement. Et cela n’est pas fini, qui ne voit pas que l’enjeu du prochain congrès du PCF c’est de faire accepter aux militants une force raisonnable, gestionnaire  qui pourtant génère partout l’extrême-droite (note de danielle Bleitrach)

par Les-crises.fr DT

Source : Truthdig, Chris Hedges, 11-06-2017

Mr. Fish / Truthdig

Le nihilisme et la rage qui balaient la planète ne sont pas engendrés par des idéologies perverties ni par des croyances religieuses moyenâgeuses. Ces forces destructrices prennent racine dans la destruction des traditions sociales, culturelles et religieuses par la modernisation et la société de consommation, dans les tentatives désastreuses de la part des États Unis d’effectuer des changements de régimes, souvent par des coups d’État ou des guerres, et dans l’idéologie néolibérale utopique qui a concentré les richesses entre les mains d’une petite clique d’oligarques corrompus.

Comme l’écrit Pankaj Mishra dans « Le Temps de la colère : une Histoire du présent », ce vaste projet planétaire d’ingénierie sociale a convaincu des centaines de millions de personnes au cours du siècle dernier, « d’abandonner – et souvent mépriser – un monde passé qui avait duré des milliers d’années, et de prendre le pari de créer des citoyens modernes qui seraient laïques, éclairés, cultivés et héroïques ». Ce projet a été un échec spectaculaire.

Alexandre Soljenitsyne a remarqué sarcastiquement que « pour détruire un peuple, vous devez couper ses racines ». Les damnés de la terre, comme Frantz Fanon les appelait, ont été dépouillés de toute cohésion sociale ou culturelle. Ils sont coupés de leur passé. Ils vivent dans une pauvreté écrasante, une aliénation paralysante, le désespoir et souvent la terreur. La culture de masse les abreuve d’images clinquantes, violentes, salaces et ridicules. Ils se lèvent contre ces forces de la modernisation, poussés par une fureur atavique, pour détruire l’univers technocratique qui les condamne. Cette rage s’exprime de multiples façons – le nationalisme hindou, le proto-fascisme, le djihadisme, la droite chrétienne, la violence anarchique et autres. Mais les diverses formes de ressentiment trouvent leur source dans les mêmes puits du désespoir global. Ce ressentiment « empoisonne la société civile et sape les libertés politiques », écrit Mishra et il alimente « un revirement global vers l’autoritarisme et des formes toxiques de chauvinisme ».

Les élites occidentales, plutôt que d’accepter leur responsabilité dans l’anarchie globale, définissent de manière égocentrique le conflit comme celui des valeurs de l’Occident éclairé contre les barbares médiévaux. Elles voient chez les nationalistes extrémistes, les fondamentalistes religieux et les djihadistes une irrationalité indéfinie et inexplicable qui ne peut être réprimée que par la force. Il leur reste à saisir que ceux qui sont privés de droits ne nous haïssent pas pour nos valeurs : ils nous détestent pour notre duplicité, notre usage de la violence industrielle systématique contre leurs nations et leurs communautés et pour notre hypocrisie.

Plus les élites occidentales sont attaquées,plus elles se réfugient aussi dans un passé mythologique, l’autocélébration et l’ignorance volontaire. Mishra écrit :

« Ainsi, dans les endroits mêmes [en Occident] où est apparue la modernité laïque, avec des idées qui furent alors établies de façon universelle – l’individualisme (contre l’importance des relations sociales), le culte de l’efficacité et de l’utilité (contre l’éthique de l’honneur), et la normalisation de l’intérêt personnel – le Volk mythique est réapparu comme une incitation à la solidarité et à l’action contre des ennemis réels ou imaginaires.

« Mais le nationalisme est, plus que jamais auparavant, une mystification, sinon une escroquerie dangereuse de par sa promesse de rendre une nation « à nouveau grande », et de par sa diabolisation de « l’autre » ; il dissimule les conditions d’existence réelles et les vraies origines de la souffrance, par cela même qu’il cherche à reproduire, à l’intérieur d’un horizon terrestre sombre, le baume apaisant des idéaux transcendants. Sa résurgence politique montre que le ressentiment – ici, celui des gens qui se sentent délaissés par l’économie mondialisée et ignorés avec mépris par ses seigneurs gominés et par les meneurs de claque de la politique, des affaires et des médias – reste la métaphysique par défaut du monde moderne depuis que [Jean-Jacques] Rousseau l’a défini le premier. Et son expression la plus menaçante à l’âge de l’individualisme pourrait bien être l’anarchisme violent des déshérités et des inutiles ».

Les partisans de la mondialisation ont promis de faire accéder à la classe moyenne les travailleurs de toute la planète et d’inculquer les valeurs démocratiques et le rationalisme scientifique. Les tensions religieuses et ethniques seraient modérées ou éradiquées. Ce marché mondial créerait une communauté de nations pacifiques et prospères. Tout ce que nous avions à faire était d’écarter les gouvernements et de nous agenouiller devant les exigences du marché, présentées comme la forme ultime du progrès et de la rationalité.

Au nom de cette utopie absurde, le néolibéralisme a éliminé les règlements du gouvernement et les lois qui protégeaient jusque-là le citoyen des pires excès du capitalisme prédateur. Il a créé des accords de libre échange qui ont permis de transférer des milliards de dollars des entreprises sur des comptes offshore pour éviter l’impôt, et de faire fuir les emplois vers des ateliers en Chine et dans le sud de la planète où les travailleurs vivent dans des conditions proches de l’esclavage. Les programmes de prestations sociales et les services publics ont été détruits ou privatisés. La culture de masse, y compris les écoles et la presse, ont endoctriné une population de plus en plus désespérée pour qu’elle participe au reality show planétaire du capitalisme, une « guerre de tous contre tous ».

Ce qu’on ne nous a jamais dit, c’est que le jeu était réglé d’avance. Nous étions toujours condamnés à perdre. Nos villes ont été désindustrialisées et se sont dégradées. Les salaires ont décliné. Notre classe ouvrière s’est appauvrie. La guerre sans fin est devenue, de façon cynique, une activité lucrative. Et la richesse du monde a été saisie par un petit groupe d’oligarques mondiaux. Les kleptocraties, comme celle actuellement installée à Washington, ont volé les gens de façon éhontée. L’idéalisme démocratique est devenu une plaisanterie. Nous ne sommes reliés les uns aux autres, comme l’écrit Mishra, que « par le commerce et la technologie », forces qu’Hanna Arendt a appelées « la solidarité négative ».

Le contrecoup, écrit Mishra, ressemble à la violence et au terrorisme anarchiste, fasciste et communiste qui ont eu cours à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Dans l’une des plus importantes parties de son analyse brillante et multidimensionnelle du monde qui nous entoure, Mishra explique comment les idées occidentales ont été adoptées et transformées par les idéologues dans les pays du Sud, idées qui deviendraient aussi destructrices que l’imposition même du marché libre capitaliste.

Par exemple, la révolution islamique de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny en Iran, a largement emprunté aux idées occidentales, parmi lesquelles la représentation par les élections, l’égalitarisme et l’avant-garde révolutionnaire de Lénine, qui furent adaptées à un monde musulman. Nishida Kitaro et Watsujii Tetsura, de l’école japonaise de Kyoto, puisèrent dans le nationalisme romantique des philosophes allemands, et transformèrent la glorification de la nation germanique en glorification du Japon impérial. Ils « fournirent la justification intellectuelle de l’attaque brutale de la Chine dans les années 30, et ensuite de l’attaque soudaine de son plus gros partenaire commercial en décembre 1941 – à Pearl Harbour ». L’écrivain et érudit le plus important de l’Asie du sud, Muhammad Iqbal, a produit une « vision nietzschéenne de l’Islam revivifiée par des Musulmans forts et auto-créatifs ». Et l’érudit chinois Lu Xun a appelé les Chinois à montrer « la volonté indomptable illustrée par Zarathoustra ». Ces idéologies bâtardes se drapaient dans le vernis des traditions et croyances indigènes. Mais c’étaient des créations nouvelles, nées du schöpferische Zerstörung, ou « tempête de la destruction créatrice », du capitalisme mondial.

Nulle part cela n’est plus vrai qu’avec les appels modernes au djihad de la part de radicaux islamiques autoproclamés, dont la plupart n’ont pas d’éducation religieuse et qui viennent du milieu criminel sécularisé. Le chef djihadiste Abu Musab Zarqawi, surnommé « le cheik des bourreaux » en Irak a eu, comme l’écrit Mishra, « un long passé de proxénétisme, de trafic de stupéfiants et d’alcoolisme ». L’Afghano-Américain Omar Mateen fréquentait, selon certaines sources, la boîte de nuit d’Orlando, en Floride, où il a massacré 49 personnes et où on l’avait vu en état d’ébriété. Anwar al-Awlaki, qui prêchait le djihad et fut finalement assassiné par les États-Unis, avait un penchant pour les prostituées. Abu Mohammed al-Adnani, un haut dirigeant de l’État islamique, avant d’être tué, a appelé les Musulmans d’Occident à tuer tout non-Musulman qu’ils rencontreraient. « Écrasez-lui la tête avec une pierre, ou abattez-le avec un couteau, ou roulez-lui dessus avec votre voiture, où poussez-le d’un endroit élevé, ou étouffez-le, ou bien empoisonnez-le », disait al Adnani à ses disciples.

L’idée de Mikhail Bakounine de « la propagande par l’action » écrit Mishra se « manifeste de façon universelle dans les massacres enregistrés sur vidéo, diffusés en direct et postés sur Facebook ». Elle s’est développée « naturellement à partir de la présomption que seuls des actes d’une violence extrême pouvaient révéler au monde la situation sociale désespérée et l’intégrité morale de ceux qui étaient déterminés à la contester ». Ces idées importées ont rempli le vide laissé par la destruction des croyances, traditions et rituels autochtones. Comme le dit Mishra, ces djihadistes « représentent la mort de l’Islam traditionnel plutôt que sa résurrection ».

« Il s’avère », écrit-il, que « les modernisateurs autocrates n’ont pas réussi à faire entrer une majorité de leurs pupilles dans le monde moderne, que leurs révolutions avortées venues d’en haut ont ouvert la voie à des révolutions plus radicales venues d’en bas, suivies par l’anarchie, comme nous avons pu le voir ces dernières années ».

Mishra souligne que les attaques terroristes à Paris ou Londres ont été provoquées par le même ressentiment que celui qui a conduit Timothy McVey à faire exploser une bombe au Bâtiment fédéral Alfred P. Murrah, tuant 168 personnes, dont 19 enfants, et en blessant 684. Et quand l’Américain fut emprisonné à Florence, Colorado, le prisonnier dans la cellule voisine était Ahmed Yousef, le cerveau de la première attaque du World Trade Center en 1993. Après l’exécution de McVey, Yousef a commenté : « Je n’ai jamais [connu] personne dans ma vie qui ait une personnalité aussi similaire à la mienne ».

Mishra écrit : « Des fanatiques malfaisants ont émergé au cœur même de l’Occident démocratique après une décennie de bouleversements politiques et économiques ; le paradigme explicatif simpliste gravé dans la pierre après les attaques du 11 septembre – celui du terrorisme d’inspiration islamiste contre la modernité – est réduit en cendres ». Les États-Unis, en plus de subir des massacres périodiques dans des écoles, des galeries marchandes ou des salles de cinéma, ont vu des terroristes locaux frapper le marathon de Boston, une église de Caroline du Sud, des installations militaires au Tennessee, une base militaire au Texas et ailleurs.

« L’Occident moderne ne peut plus être distingué de ses ennemis apparents », constate Mishra. « L’hagiographie du sniper de la Marine états-unienne Chris Kyle – qui avait un tatouage représentant la croix rouge des Croisés et appelait la guerre en Irak un combat contre « un mal farouche et acharné » dans le film de Clint Eastwook « American sniper », célèbre la vision du monde binaire adoptée par les djihadistes qui déifient leurs poseurs de bombes kamikazes.

« La frénésie xénophobe déclenchée par l’adaptation cinématographique du livre de Kyle suggère que les partisans de la guerre sainte les plus virulents ne fleurissent pas seulement dans les paysages ravagés de l’Asie du Sud et de l’Ouest », écrit Mishra. « De tels fanatiques, qui peuvent être des athées tout comme des croisés ou des djihadistes, se cachent aussi parmi les meilleurs et les plus intelligents de l’Amérique, enhardis par un soutien sans fin en argent, armes, et même « idées » fournies par des experts en terrorisme et par des théoriciens du choc des civilisations ».

Donald Trump, étant donné la destruction politique, culturelle et économique menée par le néolibéralisme, n’est pas une aberration. Il est la résultante d’une société de marché et d’une démocratie capitaliste qui a cessé de fonctionner. Une classe inférieure en colère et exclue, représentant à l’heure actuelle jusqu’à la moitié de la population des États-Unis, est envoûtée par des hallucinations électroniques qui remplacent l’instruction. Ces Américains prennent un plaisir pervers et presque diabolique dans des démagogues tels que Trump, qui expriment un mépris pour les règles traditionnelles et et bafouent ouvertement les rituels d’une structure du pouvoir qui les exploite.

Mishra trouve une situation comparable dans son propre pays, l’Inde. « Dans leur indifférence envers le bien commun, leur recherche constante du bonheur personnel et leur identification narcissique avec un homme fort apparemment impitoyable et grande gueule désinhibée, [le Premier ministre Narendra] les électeurs mécontents de Modi sont le reflet de beaucoup d’électorats dans le monde – des gens plus satisfaits qu’horrifiés par les dérapages verbaux et le massacre des anciennes conventions », écrit-il. « Les horizons nouveaux des désirs et des peurs individuels ouverts par l’économie mondiale du néolibéralisme ne favorisent pas la démocratie ni les droits de l’homme ».

Mishra dénonce la version occidentale idéalisée et aseptisée de l’histoire : « les idées et les présomptions simplistes et dangereusement trompeuses, tirées d’une histoire triomphante des réalisations anglo-américaines qui ont longtemps façonné les discours des hommes d’État, les rapports des think-tanks, les enquêtes des technocrates, les éditoriaux des journaux, tout en donnant du grain à moudre aux chroniqueurs, aux commentateurs de la télévision et aux soi-disant experts en terrorisme ». Les mandarins qui déversent ce récit égocentrique sont, comme le théologien Reinhold Niebuhr les a appelés, eux et ceux de leur acabit, les « fanatiques insipides de la civilisation occidentale qui considèrent les réalisations hautement accidentelles de notre culture comme la forme finale et la norme de l’existence humaine ».

Les racines de la modernisation et de la colonisation sont, écrit Mithra, celles du « carnage et de la pagaille ». L’appétit vorace des capitalistes et des impérialistes n’ont jamais pris en considération « les facteurs contraignants tels que l’espace géographique fini, les ressources naturelles limitées et les écosystèmes fragiles ».

« La filiation intellectuelle des atrocités d’aujourd’hui ne se trouve pas dans les écritures religieuses », écrit Mishra. « Les colonialistes français en Algérie avaient utilisé des techniques de torture initialement déployées par les nazis lors de l’occupation de la France (et aussi par quelques-uns des premiers pirates de l’air). Les Américains dans la guerre mondiale contre le terrorisme ont recouru aux méthodes cruelles d’interrogatoire que l’Union soviétique avait brevetées pendant la guerre froide. Dans la dernière étape de cette terrible réciprocité, les héritiers de Zarqawi à I’EI habillent leurs otages occidentaux des tenues orange de Guantanamo et allument les caméras de leurs smartphones avant de décapiter leurs victimes.

La foi dangereuse de l’Occident dans l’inéluctabilité du progrès humain est relatée par Mishra au travers de la confrontation entre les intellectuels français Rousseau et Voltaire, ainsi que Bakounine, Alexander Herzen, Karl Marx, Fichte, Giuseppe Mazzini et Michel Foucault. Cet ouvrage intellectuellement nuancé et philosophiquement riche montre que les idées importent.

« Les modernistes hindous, juifs, chinois et musulmans qui ont contribué à établir les grandes idéologies de construction nationale étaient en phase avec les principales tendances de la fin-de-siècle européenne, qui a redéfini la liberté au-delà de l’intérêt égoïste bourgeois comme une volonté de forger des nouvelles sociétés dynamiques et de remodeler l’histoire », écrit Mishra. « Il est impossible de les comprendre, eux et le résultat ultérieur de leurs efforts (islamisme, nationalisme hindou, sionisme, nationalisme chinois), sans saisir leur contexte intellectuel de décadence culturelle et de pessimisme : l’anxiété de l’inconscient, que Freud n’était pas le seul à ressentir ; ou l’idée d’une renaissance glorieuse après le déclin et la décadence, empruntée à l’idée chrétienne de la résurrection, que Mazzini a tant fait pour introduire dans la sphère politique ».

Mishra continue ainsi :

« L’EI, né pendant l’implosion de l’Irak, doit plus son existence à l’ opération Justice sans limites et Liberté immuable qu’à une quelconque théologie islamique. C’est le produit caractéristique du progrès radical de la mondialisation dans laquelle les gouvernements, incapables de protéger leur citoyens des envahisseurs étrangers, de la brutalité policière ou des turbulences économiques, perdent leur légitimité morale et idéologique, créant un espace pour des acteurs non étatiques tels que des gangs armés, des mafias, des milices, des seigneurs de la guerre et des revanchards privés.

« L’EI a l’intention de créer un califat, mais, comme les changeurs de régime américains, il ne peut organiser un espace politique qui soit distinct de la violence privatisée. Motivés par un individualisme personnel, les adeptes de l’EI sont plus doués pour détruire le Valhalla [dans la mythologie nordique, lieu où les valeureux guerriers défunts sont amenés. ndT]. que pour le créer. Finalement la passion pour une politique grandiose, qui se manifeste dans l’anéantissement wagnérien de l’EI, est ce qui pousse le Califat, autant que l’a fait l’utopie de [Gabriele] D’Annunzio. La volonté de puissance et la soif de violence comme expérience existentielle réconcilient, comme l’a prophétisé le [philosophe et théoricien social Georges] Sorel, les divers engagements religieux et idéologiques de ses adeptes. Les tentatives pour les replacer dans une longue tradition islamique oublient à quel point ces militants, qui mettent fiévreusement en scène leurs meurtres et leurs viols sur Instagram, reflètent un stade ultime dans la radicalisation du principe moderne de l’autonomie individuelle et de l’égalité : une forme d’affirmation de soi acharnée qui ne reconnaît aucune limite, et requiert la descente dans des abysses moraux ».

Le philosophe George Santayana a prédit que la culture individualiste obsessionnelle de la compétition et du mimétisme de l’Amérique encouragerait ultérieurement « une lame de fond d’aveuglement primitif et de violence ». L’incapacité d’être critique et conscient à l’égard de soi-même, associée au culte du moi, conduirait à un suicide collectif. L’historien de la culture Carl Schorse a écrit dans « La Vienne de la fin-de-siècle : politique et culture » que la descente de l’Europe dans le fascisme était inévitable une fois qu’elle avait coupé le « cordon de la conscience ». Et avec l’ascension de Trump, il est clair que le « cordon de la conscience » a également été coupé dans les jours crépusculaires de l’empire américain. Dès que nous ne reconnaissons plus ou ne comprenons plus notre capacité à faire le mal, dès que nous ne nous connaissons plus, nous devenons des monstres qui dévorent les autres et nous dévorons finalement nous-mêmes.

« Le totalitarisme avec ses dizaines de millions de victimes a été identifié comme une réaction malveillante à la tradition bienveillante des Lumières du rationalisme, de l’humanisme, de l’universalisme et de la démocratie libérale – une tradition envisagée comme une norme ne posant pas problème », écrit Mishra. « Il était clairement trop déconcertant de reconnaître que la politique totalitaire cristallisait les courants de pensée (racisme scientifique, nationalisme chauvin, impérialisme, technicité, politique esthétisée, utopisme, ingénierie sociale et lutte violente pour la survie) qui circulaient à travers toute l’Europe à la fin du dix-neuvième siècle ».

Mishra sait ce qui se produit quand les gens sont abandonnés sur le tas de fumier de l’histoire. Il sait ce que les guerres interminables, menées au nom de la démocratie et de la civilisation occidentale, engendrent chez leurs victimes. Il sait ce qui conduit les gens à avoir soif de violence, qu’ils se trouvent à un meeting de Trump ou dans une mosquée radicale au Pakistan. L’histoire informe le présent. Nous sommes atteints par ce que l’écrivain Albert Camus appelait « l’auto-intoxication, la sécrétion maligne de notre impuissance préconçue à l’intérieur de l’enceinte du moi ». Et tant que cette « auto-intoxication » ne sera pas traitée, la rage et la violence, chez nous ou à l’étranger, se développera tandis que nous trébucherons vers une apocalypse mondiale. L’auto-aliénation du genre humain, a prévenu Walter Benjamin, « a atteint un tel degré qu’elle peut vivre sa propre destruction comme un plaisir esthétique de premier ordre ».

Les conflits en Égypte, en Libye, au Mali, en Syrie et dans d’autres nombreux endroits, souligne Mishra, sont alimentés par « des événements climatiques extrêmes, l’épuisement des fleuves et des mers et de leurs stocks de poissons, ou la désertification de régions entières de la planète ». Les réfugiés qui sont poussés en Europe par le chaos de leur pays, y créent de l’instabilité politique. Et tandis que nous marchons vers l’avenir comme des somnambules, la détérioration continue de l’écosystème amènera finalement l’effondrement complet des systèmes. Mishra nous avertit que « les deux façons dont l’humanité peut s’autodétruire – la guerre civile à l’échelle planétaire, ou la destruction de l’environnement naturel – convergent rapidement ». Nos élites, oublieuses des dangers à venir, aveuglées par leur propre orgueil et leur cupidité, nous transportent, comme Charon, vers le pays des morts.

Source : Truthdig, Chris Hedges, 11-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les-crises.fr DT | 19 juille
 
 

La « passion rouge-brune » de Bernard-Henri Lévy par Benoît Bréville 

je ne saurais trop approuver ce genre d’article qui démystifie BHL, le pire est quand ce soutien des néonazis ukrainiens se fait passer pour le défenseur du judaïsme et le pourfendeur de l’antisémitisme… Ce type est tout au plus un agent de la CIA et un faux intellectuels et vrai bouffon (note de danielle Bleitrach)

La « passion rouge-brune » de Bernard-Henri Lévy

 

Bernard-Henri Lévy est revenu tout ébahi de la soirée de gala donnée par l’ambassadeur de France à Copenhague début février (1). Le « pays de Kierkegaard », comme il nomme prosaïquement le Danemark, est aussi le « pays du roi Christian », qui refusa de faire porter l’étoile jaune aux Juifs pendant la seconde guerre mondiale, mais également celui « des aviateurs de la guerre de Libye » venus prêter main forte aux troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en 2011. Un Etat symbole de la « réconciliation de la liberté et de l’égalité ».

Hélas, un nuage assombrit le ciel de cette merveilleuse contrée : depuis le mois de novembre, les Danois s’opposent à ce que la banque américaine Goldman Sachs, l’une des principales responsables de la crise des subprime en 2008, entre au capital de la compagnie nationale d’énergie, Dong Energy. Malgré une pétition ayant recueilli plus de deux cent mille signatures (soit un habitant sur trente) et de multiples rassemblements, le projet a été approuvé par le Parlement le 30 janvier, entraînant la démission des six ministres socialistes qui formaient l’aile gauche de la coalition gouvernementale. L’établissement new-yorkais contrôlera donc 19 % des parts de la société d’Etat et disposera d’un droit de veto sur des décisions stratégiques.

« On a beau dire et répéter qu’il s’agit d’une prise de participation minoritaire. On a beau rappeler, et rappeler encore, que Goldman Sachs était le mieux-disant en termes de savoir-faire autant que d’investissement. Rien n’y fait », déplore « BHL », qui ne voit dans le mouvement de contestation qu’un « déferlement d’antiaméricanisme » teinté d’une « passion rouge-brune ». S’opposer aux desiderata de Goldman Sachs témoignerait donc d’un antisémitisme latent…

Rien à voir avec l’Ukraine, où le philosophe français séjournait quelques jours avant ses agapes danoises. « Je n’ai pas vu de néonazis, je n’ai pas entendu d’antisémites [parmi les protestataires de la place Maidan] », affirmait-il à un journaliste d’Euronews (9 février 2014). « J’ai entendu au contraire un mouvement incroyablement mûr, incroyablement déterminé et très profondément libéral. » La présence en son sein de membres du parti d’extrême droite Svoboda — dont le drapeau flottait pourtant sous ses yeux durant son allocution sur place — et de son concurrent encore plus droitier Praviy Sektor (lire « En Ukraine, les ultras du nationalisme ») lui a donc totalement échappé. Une cécité qui se comprend : à Kiev, les manifestants ne luttent pas contre une grande banque d’affaires, mais pour « revivifier le rêve européen ».

Benoît Bréville

 

Pourquoi le président des Etats-Unis n’a rien à faire en France un 14 Juillet

Pourquoi le président des Etats-Unis n’a rien à faire en France un 14 Juillet

On pourrait comprendre que le gouvernement français rende hommage aux Etats-Unis pour leur entrée en guerre aux côtés de la France, en 1917. Mais Emmanuel Macron a choisi d’inviter Donald Trump le 14 Juillet, et non le 2 avril (date de l’entrée en guerre des Etats-Unis). L’acte est lourd de symbole. Il s’agit de suggérer que le destin de France et des Etats-Unis sont indéfectiblement liées ; et d’inscrire la Révolution française dans le sillage de l’histoire des Etats-Unis. C’est ici que le bât blesse. Autant il serait stupide de nier les influences réciproques qu’ont exercé l’une sur l’autre la fédération américaine et la nation française, autant inscrire le 14 Juillet dans le sillage de l’histoire américaine revient à vider de sa substance cette date fondatrice et la Révolution qui l’a suivie. Et permet au Président de réécrire l’histoire des relations franco-américaines.

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron évoque les liens qui unissent la Révolution Française à l’histoire américaine. « Monsieur Trump, regardez votre histoire: c’est celle de la Fayette, c’est la nôtre », déclarait-il déjà le 18 janvier 2017. L’évocation du marquis de La Fayette, qui appuya militairement l’indépendance américaine et fut un protagoniste important de la Révolution française, permet à Emmanuel Macron de suggérer une filiation idéologique entre ces deux événements, et plus largement une continuité historique entre le destin de la République Française et de la République américaine.

L’invitation de Donald Trump un 14 Juillet en France a été interprétée de la même manière par la presse française, qui se réjouit que les liens franco-américains soient célébrés de la sorte.

La Fayette : personnage commode qui permet d’inventer une communauté de destin entre la France et les Etats-Unis.

On oublie ici de dire que La Fayette, qui apporta un soutien militaire important aux révolutionnaires américains, s’opposa de toutes ses forces aux révolutionnaires français lorsque ceux-ci devinrent républicains. On oublie de rappeler que Louis XVI, qui envoya des 12.000 soldats français à la jeune République américaine pour la consolider face aux Anglais, finit par être décapité par les révolutionnaires français.

C’est que les deux révolutions, française et américaine, ne sont absolument pas comparables dans les principes qu’elles proclamèrent, les réalisations qui furent les leur et les forces sociales qu’elles mobilisèrent.

La République française proclamait en 1792 le suffrage universel. La Constitution de juin 1793 mettait en place certaines structures de démocratie directe. La Constitution américaine de 1776, quant à elle, laissait intact le suffrage censitaire dans de nombreux Etats. Elle instituait un régime représentatif, explicitement opposé à toute forme de démocratie directe ou participative. Les Pères Fondateurs des Etats-Unis se caractérisent par leur hostilité à la démocratieLe peuple était pour eux un mineur politique, gouverné par ses passions, incapable de discerner ce qui était bon pour lui ; une « grosse bête« , pour reprendre l’expression du juriste Alexander Hamilton, l’un des rédacteurs de la Constitution américaine. Pour cette raison, le pouvoir devait appartenir à une élite, seule capable de gouverner; Madison, président américain, écrivait par exemple que le pouvoir devait être placé entre les mains des « hommes les plus capables« , des « chefs d’Etats éclairés« , des « hommes doués d’intelligence, de patriotisme, de propriétés et d’un jugement impartial« . L’historien Gordon Wood n’a pas tort d’écrire que la Constitution américaine est un texte « à caractère aristocratique, destiné à contenir les tendances démocratiques de l’époque » et à « exclure du pouvoir ceux qui n’étaient pas riches ou bien nés« .

La Constitution américaine de 1776 a mis en place un régime censitaire et ségrégationniste.

La République française abolit l’esclavage le 4 février 1794 ; elle proclama l’unité du genre humain et mis fin, dans la loi, aux discrimination liée à la couleur de la peau. On sait que la Révolution américaine, au contraire, renforça ce que les révolutionnaires français nommaient « l’aristocratie de l’épiderme » ; elle fut, après tout, l’oeuvre de planteurs esclavagistes, les mêmes qui dans la France de 1794 furent jetés en prison…

La Révolution fut le théâtre d’un bouleversement social majeur: une réforme agraire radicale eut lieu en 1793, et les bases d’une société égalitaire furent jetées. Le processus d’indépendance américaine, au contraire, renforça le pouvoir des grands propriétaires terriens ; James Madison, « père fondateur » et quatrième président des Etats-Unis, fait part dans une lettre de son souci de protéger « la minorité des riches » des abus de la « majorité« …

Saint-Just. Avec Robespierre, il est l’une des grandes figures de la phase radicale de la Révolution française (juin 1793 – juillet 1794).

On voit tout ce qui oppose ces deux événements, entre lesquels Emmanuel Macron voudrait pourtant établir une filiation. À la racine de ces différences, c’est une divergence de philosophie politique qui est à l’oeuvre. La Révolution américaine est le produit de la tradition libérale, alors que la Révolution française est issue de la pensée républicaine.D’un côté, c’est l’extension illimitée des droits individuels qui est promue; de l’autre, le bonheur collectif et la souveraineté populaire. Régis Debray, dans Civilisation, résume cette différence. D’un côté, la Révolution française proclame que « l’individu tire sa gloire de la participation volontaire à l’ensemble ». Au contraire, la révolution américaine, forte de sa tradition individualiste, proclame que « l’ensemble tire sa gloire du degré de liberté qu’elle laisse à l’individu ». « Il y avait du Locke et de l’Epicure chez Jefferson, de l’Aristote et du Rousseau chez Saint-Just.Chez l’un, une promesse de bien-être donnée à chaque individu ; chez l’autre, la mise à disposition des plébéiens (« les malheureux sont les puissances de la terre ») des moyens de vivre dans la dignité ».

Inviter Donald Trump en France un 14 Juillet équivaut à édulcorer le tremblement de terre que fut la Révolution française, à passer sous silence ce qui lui donna un si grand retentissement : la proclamation de la République, l’abolition de l’esclavage, la décapitation du roi, la redistribution des terres aux paysans. Et à gommer une partie essentielle de l’histoire de France.

Plus que de célébrer l’entrée en guerre des Etats-Unis, il est ici question, pour Emmanuel Macron, d’inscrire la Révolution de 1789, l’acte fondateur de l’identité politique française, dans une tradition atlantiste et libérale. Et de réaffirmer l’attachement indéfectible de la France au gouvernement américain. À l’heure où le gouvernement américain multiplie les déclarations impérialistes à l’égard de l’Amérique latine, les provocations en Asie du Sud-Est et la signature de contrats juteux avec les pétro-monarchies obscurantistes, faut-il vraiment faire preuve d’anti-américanisme primaire pour regretter que la France s’aligne aussi parfaitement sur la vision du monde des Etats-Unis ?

 

Les Echos: Quand Houellebecq annonçait Macron

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GASPARD KOENIG / philosophe et president du Think Tank Generation Libre Le 20/06 à 14:53Mis à jour à 15:35

C’est un point de vue intéressant, notamment parce qu’il est vrai que Houellebecq a vu juste à propos de Bayrou.

Toutefois, ça me paraît assez faux de dire que, dans Soumission, Ben Abbes met en place des mesures ultralibérales, c’est au contraire un antilibéral farouche. Il veut refaire de la famille la structure de base de la société face à l’individualisme, et sa politique économique est inspirée du distributisme, qui met au cœur du système économique l’artisanat et l’entreprise familiale. Plus qu’une révolution néolibérale, c’est une tentative de revenir vers un passé fait de solidarité familiale, alors que les liens familiaux ont été rompus par la société libérale.

Il y a dans ce billet une réflexion plutôt intéressante : dans Soumission, le nouveau ciment social, qui remplace le modèle républicain, est l’islam. L’auteur se demande comment En Marche va faire pour remodeler la société.
À ce sujet, on peut remarquer deux choses. D’une part, leurs prédécesseurs leur ont déjà bien facilité la tâche : le vocabulaire et les idées néolibérales sont solidement ancrés au sein des élites et d’une partie de leurs soutiens dans la société. De ce point de vue, le quinquennat Hollande est particulièrement emblématique. D’autre part, En Marche a conscience que, pour durer, il faudra ancrer encore plus ses idées dans la société : remplacer la liberté par la « flexibilité », l’égalité par « l’équité »… Et ils sont en train de faire tout ce qu’il faut, il n’y a qu’à voir les récentes annonces sur leur volonté de créer leur propre media, qui pourrait avoir un succès certain.

Quoiqu’il en soit, lisez Soumission, lisez Houellebecq, et lisez aussi Huysmans. Julien Rock (un jeune ami facebook qui a le goût des aventures intellectuelles)

Ben Abbes, le jeune Président de Soumission, préfigure Emmanuel Macron. Sa doctrine est libérale accompagnant la vague entrepreneuriale qui peu à peu supplante le salariat.

J’ai pris l’habitude de ne pas lire les bestsellers à leur parution. D’abord en raison d’une secrète jalousie ; ensuite pour m’éviter des conversations fastidieuses ; enfin et surtout parce que le contenu en a été tellement éventé que toute curiosité s’évanouit. Je digère donc l’actualité littéraire avec quelques années de retard. Cela pose quelques inconvénients mondains mais peut déboucher sur d’heureuses coïncidences. Je viens ainsi de lire à l’occasion d’un vol long courrier le magistral Soumission de Michel Houellebecq, rendu d’autant plus savoureux par le regard réprobateur de mon voisin de siège. Contrairement à ce que j’avais pu entendre à l’époque, c’est avant tout un livre sur Huysmans, où l’islam n’est qu’un prétexte pour traiter de la décadence, du désir et de la foi.

Repères bouleversés

Surtout, ce décalage temporel m’a permis de constater à quel point Houellebecq anticipait la situation politique actuelle, preuve qu’un bon écrivain vaut mille commentateurs politiques. Qu’on en juge un peu : dans Soumission, le président élu, Mohammed Ben Abbes est une personnalité jeune (43 ans), cultivée et réfléchie. A la tête d’un parti nouveau, il remporte le second tour face au FN avec le soutien des partis classiques, qui volent en éclats dans le processus. Il s’allie avec… François Bayrou, dont le soutien est décisif, et qui devient Premier ministre – décrit dans le livre comme « un vrai crétin, un animal politique sans consistance, tout juste bon à prendre des postures avantageuses dans les médias » (sic). Après cette présidentielle qui bouleverse tous les repères politiques traditionnels, les électeurs donnent au nouveau pouvoir une majorité confortable à l’Assemblée, et Ben Abbes continue à jouir d’une popularité sans précédent. Ainsi « la France retrouvait un optimisme qu’elle n’avait pas connu depuis la fin des Trente Glorieuses » …

Ressemblance troublante

Dans le contenu même de sa politique, Ben Abbes ressemble de manière troublante à notre Macron. Sa doctrine économique est libérale sans complexe , accompagnant la vague entrepreneuriale qui peu à peu supplante le salariat traditionnel. « Les principales mesures pratiques adoptées par le nouveau gouvernement, imagine Houellebecq, furent d’une part la suppression des aides de l’Etat aux grands groupes industriels et d’autre part l’adoption d’aménagement fiscaux très favorables à l’artisanat et au statut d’auto-entrepreneur » : la philosophie d’une « start-up nation », en somme. Sur le plan social, Ben Abbes est friand du principe de subsidiarité, en cherchant à déconcentrer la prise de décision au niveau le plus approprié : l ‘inversion de la hiérarchie des normes , par exemple ? Mais c’est sur l’Europe que l’intuition de Houellebecq est la plus forte : Ben Abbes voit en effet dans la construction européenne le moyen de dissoudre l’Etat-nation et de ressusciter l’Empire romain. « La véritable ambition de Ben Abbes, explique l’un de ses proches, c’est de devenir à terme le premier président élu de l’Europe ». Avis aux amateurs

Ere postnationale

Naturellement, En Marche ! ne propose pas d’instaurer un régime islamique. Mais encore une fois, ce point me semble relativement secondaire dans Soumission. Ce qui est fondamental en revanche, c’est l’idée d’entrer dans une ère postnationale et donc postdémocratique, après une confrontation plus ou moins violente avec les mouvements identitaires. La victoire sur les patriotes signe l’avènement d’un individualisme intégral, thème lancinant de toute l’oeuvre de Houellebecq. « Le caractère indépassable de l’économie de marché était désormais admis », constate Ben Abbes. Les fictions du Contrat Social, du Peuple et même de la République peuvent être rangées au musée des vestiges tribaux.

Une question surgit alors, explicitement posée par l’intellectuel attitré de Ben Abbes : comment relier entre eux l’ensemble des individus ? Le régime islamique la résout par la famille et bien sûr par la religion, qui organisent l’ordre social en substitution de la politique. Le défi historique d’En Marche !, que ses dirigeants en soient conscients ou non, est de proposer une solution alternative. Houellebecq nous en donne un indice en concluant que « le vrai sujet de Huysmans était le bonheur bourgeois ». Et si le vrai sujet de la politique publique macronienne était de donner à chacun les moyens, par-delà toute considération de valeurs communes, de définir et d’atteindre son propre bonheur ?

Gaspard Koenig 

En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/030396835843-quand-houellebecq-annoncait-macron-2095996.php#kzgwFkTmp2cQ0HYZ.99

 

ÉTÉ 1943 : LA BATAILLE DE KOURSK

 Il est toujours bon dans les temps où la presse française choisit l’intoxication tant au plan international qu’à celui des événements nationaux de retrouver les grands classiques de la collaboration et la manière dont la presse parisienne nous présentait une armée nazie invaincue alors que sur le front russe la situation était en train de se renverser (note de Danielle Bleitrach)

Publié le 03/07/2017
Illustration : Dans le Donetz, nouvelle percée russe au sud-ouest de Vorochilovgrad – L’Echo d’Alger du 24 Août 1943 – Source Retronews Bnf
L’HIVER 1943 A PORTÉ UN COUP D’ARRÊT À L’OFFENSIVE ORIENTALE ALLEMANDE, LA BATAILLE DE KOURSK METTRA UN TERME DÉFINITIF AUX AMBITIONS DU REICH. EN FRANCE MÉTROPOLITAINE L’OCCUPANT VEILLE À CE QUE LE RÉCIT DES MÉDIAS NE LAISSE RIEN PERCEVOIR DE CETTE DÉFAITE.

Sa sixième armée anéantie à Stalingrad, l’armée allemande décide de lancer la quasi intégralité de ses forces dans la bataille : c’est l’opération « Zitadelle ». La presse française de la zone occupée va de la discrétion au triomphalisme. L’Echo d’Alger donne lui un autre écho à l’opération militaire : tout en reconnaissant les avancées allemandes des débuts il n’occulte pas le caractère décisif de la contre-offensive de l’Armée Rouge.

Dans la rubrique  « La Grande Réserve de la propagande Allemande », l’Echo d’Alger du 9 juillet 1943 met en lumière le changement de ton de Radio Paris : pas de triomphalisme, l’ennemi est présenté comme une  « forte nation militaire » qui malgré les nombreux revers sacrifie tout pour la guerre. L’Echo d’Alger interprète ainsi les propos de la radio collaboratrice :

 

 « Le ton employé notamment par la presse parisienne, donne à croire qu’elle a reçu pour consigne de préparer l’opinion à un échec possible. »

 

https://www.retronews.fr/embed-journal/l-echo-d-alger/09-juillet-1943/30/1293937/2?fit=368.1086.394.458

 

Dans ce même numéro, le journal dévoile de manière bien moins partisane que le reste de la presse les premières mais fragiles percées de l’offensive allemande ainsi que l’ampleur de l’implication des forces blindées.

 

« Un des plus rudes combats de tanks de la guerre se déroule aujourd’hui sur les étendues plates qui entourent Koursk et où les Allemands s’efforcent d’élargir de petites brêches creusées dans les lignes soviétiques ».

L’Echo d’Alger donne également à comparer les communiqués russe et allemand : celui du futur vainqueur est bien plus étoffé que la courte dépêche diffusée par l’Axe.

https://www.retronews.fr/embed-journal/l-echo-d-alger/09-juillet-1943/30/1293937/1

Le Journal des Débats Politiques et Littéraires du 9 juillet 1943 n’hésite pas à relayer la propagande de la Wermacht, sa restitution des faits oscille entre incertitudes et inexactitudes.

 

« A Berlin, on demeure très discret sur la portée de cette percée et l’on estime que des détails ne pourront pas être donnés à ce sujet avant deux ou trois jours ».

Le journal insiste ostensiblement sur les pertes de l’Armée Rouge et relègue au rang de fantaisies les chiffres publiés par Moscou. Sur le plan stratégique, le rédacteur suit la ligne de l’armée allemande : ce sont les Russes qui ont attaqué.

 

« Quant à l’origine même de cette bataille, les soviets continuent d’affirmer qu’elle doit être attribuée à une initiative offensive des Allemands ».

https://www.retronews.fr/embed-journal/journal-des-debats-politiques-et-litteraires/09-juillet-1943/134/1466445/2

Selon le Petit Parisien du 10 Juillet 1943 : l’Allemagne triomphe. Tout en évoquant la grande violence des combats la une du journal annonce « une percée de 60 kilomètres », l’importance des combats de chars n’a pas non plus échappé au Petit Parisien, seulement il ne relate que les pertes soviétiques.

 

« Dans ces actions, l’ennemi a perdu, outre un nombre d’hommes élevés, 420 chars de plus ».

https://www.retronews.fr/embed-journal/le-petit-parisien/10-juillet-1943/2/62062/1


Découvrez aussi

 

L’évolution de notre blog : mode d’emploi

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Grâce à Gilbert qui a mis de l’ordre (enfin) dans les catégories et le classement des articles, nous pouvons avoir un autre usage du blog.

Vous remarquerez qu’il y a de grandes rubriques avec des titres en majuscule et des sous-titres, j’ai demandé à un certain nombre d’amis de gérer des rubriques, ainsi Béatrice Courraud est chargée de la rubrique art et spectacle, elle placera directement ses articles. Gilbert a accepté de contribuer à la rubrique syndicats et luttes. Marianne et moi nous poursuivons notre travail, dans l’international, l’histoire et autres. J’ai suggéré à Laura Laufer de contribuer à la rubrique cinéma et à Franck Marsal de participer comme il le fait déjà à la rubrique théorie. Mais ce ne sont pas les seules contributions qui peuvent être envisagées, déjà certains lecteurs comme Jeanne Labaigt sont de fait des collaborateurs du blog, je pense en particulier aux compte-rendu de livres.

Nous souhaitons poursuivre en privilégiant les articles de fond et la réflexion sur tous les thèmes, l’actualité n’étant le plus souvent que moyen d’approfondir cette réflexion et surtout de dépasser les aspects polémiques et négatifs dans lesquels se complaisent les réseaux sociaux. je me souviendrai toujours de la réflexion que m’avait faite Claude Prévost, cet homme d’une immense culture quand nous étions tous les deux rédacteurs en chef adjoints de Révolution, l’hebdomadaire des intellectuels communistes: « Danielle, ne perd pas ton temps à critiquer négativement, il y a tant de choses superbes à faire connaître ». Ce qui est vrai pour la beauté, l’est également pour les valeurs qui sont les nôtres, et la lutte pour la paix. Il y a tant de choses à défendre dans un monde qui se dégrade. Enfin, empêcher la guerre est aussi refuser la diabolisation, tenter de comprendre, d’ouvrir le dialogue. C’est la base sur laquelle nous nous entendons ici.

Cordialement, en espérant que vous aurez un usage optimal de notre blog.

Danielle Bleitrach et la nouvelle équipe de rédaction

 

 

 

 
17 Commentaires

Publié par le juillet 3, 2017 dans actualités, medias

 

The National interest : La Corée du Nord publie les détails de la tentative d’assassinat alléguée sur Kim Jong-un

Tandis que notre presse rit d’un rire gras habituel dès qu’il s’agit de la Corée du Nord, celle-ci lance de graves accusations, vidéo à l’appui contre l’ancienne dirigeante (destituée pour corruption) et  mise en prison, fille de l’ancien dictateur sanglant de la Corée du sud) et la CIA. Le contexte est non seulement celui de l’accusation par les Etats-Unis contre la Corée du nord, mais à la suite de la très belliqueuse ancienne dirigeante de la Corée du sud et l’élection d’un dirigeant connu pour son pacifisme. Nos médias se gaussent comme si  l’assassinat de chefs d’Etat (y compris américains) par la CIA était une fable grotesque. Alors qu’il s’agit d’une situation encore plus dangereuse pour la paix que celles qui existent en Syrie, en Iran ou même en Europe avec les avancées de l’OTAN. Ce pseudo humour dont croient abuser les journalistes est de la désinformation et une manière de nous infantiliser. (note de Danielle Bleitrach).

12 juin 2017

Les médias de l’Etat nord-coréen ont publié une vidéo détaillant une prétendue tentative d’assassinat contre Kim Jong Un.

Pyongyang a accusé l’Agence centrale de renseignement et le Service national de renseignement de la Corée du Sud d’avoir comploté pour tuer le dictateur nord-coréen avec une arme biochimique lors d’un défilé militaire.

Dans une vidéo récemment publiée, Kim Song Il, qui affirme qu’un nordiste  a été embauché par des services de renseignement étrangers contre le leader nord-coréen, il indique qu’il y avait plusieurs plans. Un programme impliquait de cacher une «substance nano-toxique dans un climatiseur», et l’autre impliquait l’injection à Kim Jong Un de polonium radioactif. Le plan est finalement devenu de « répandre la substance toxique dans la présidence de la direction suprême ».

L’assassin « terroriste » affirme qu’il a été chargé de recueillir autant d’informations que possible sur la zone où se déroulent les événements, en particulier la situation de sécurité et les détails sur la chaise ou le bureau utilisé par le dictateur nord-coréen. Kim prétend qu’il a d’abord été abordé par Do Hui-yun, le directeur de la Coalition des citoyens pour les droits de l’homme des secouristes (CHNK), alors qu’il travaillait dans le territoire de Khabarovsk en Russie en tant que bûcheron en juin 2014, selon NK News.

La Corée du Nord estime que CHNK, une organisation non gouvernementale, est une division ou un bras du service de renseignement sud-coréen.

Selon le rapport, ils ont «soudoyé Kim avec de l’argent et des biens» et l’ont trompé avec de fausses informations sur la Corée du Nord et la «propagande anti-étatique». Kim dit qu’il a rencontré l’un des dirigeants de la Corée du Sud en août 2014. À cette époque, il a reçu des informations détaillées sur un plan visant à assassiner Kim Jong Un avec diverses « substances biochimiques, y compris une substance radioactive et une substance nano-toxique ».

Les médias étatiques nord-coréens suggèrent que les substances mortelles ne pourraient être produites que par la CIA.

« Ils m’ont demandé de faire un plan de terreur avec ces substances biochimiques et m’ont remis plus de 10 000 dollars américains, un téléphone intelligent Doogee et un émetteur-récepteur satellite », explique Kim dans la vidéo, produite par Uriminzokkiri.

Il prétend que, en 2016, un homme nommé Han a tenté de mettre en place un «centre de liaison à l’étranger» à Dandong, en Chine, où les agents du NIS devaient fournir des milliers de dollars en espèces et les armes pour l’attaque. « L’équipement et les matériaux » pour l’assassinat de Kim Jong Un ont été envoyés par des agents de renseignement sud-coréens en mars 2017, mais l’intrigue a été déjouée par le ministère de la Sécurité de l’État avant que le terroriste puisse s’installer.

La vidéo est étonnamment détaillée et extrêmement critique de ce qu’elle appelle le  « terrorisme parrainé par l’État ».

Tristan Webb, un analyste principal de NK News, a déclaré aux journalistes que « la RPDC n’avait jamais fait une démonstration publique, détaillée et directe du terrorisme d’Etat par les États-Unis »

Les accusations déposées contre la CIA et les NIS sont arrivées à un moment où les législateurs américains appelaient la Corée du Nord à se déclarer comme un parrain étatique du terrorisme. La tentative d’assassinat présumée s’est également produite à la suite de rapports selon lesquels des agents nord-coréens ont été impliqués dans l’assassinat du demi-frère de Kim Jong Un, Kim Jong Nam, qui a été assassiné avec un agent nerveux létal dans un aéroport de Malaisie en février.

Les allégations de la Corée du Nord peuvent être une tentative de renvoyer les responsabilités en réponse aux critiques américaines et sud-coréennes.

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Publié par le juin 29, 2017 dans Asie, GUERRE et PAIX, medias