RSS

Au milieu de la mer, un bâtiment qui attend le vent pour s’éloigner…

visite d’un fabricant de moquette et tapis au Tadjikistan en 1986.

Hier Bernard Genet m’a interviewée pour son émission mensuelle de Radio Galère, une heure et demie, il avait lu le manuscrit de mes mémoires  et bien lu… Il m’a dit c’est une trame l’Histoire et une chaîne Danielle, ses émotions, ses joies et ses souffrances et cela donne un tissage étonnant, bouleversant… L’émission passera le 12 juin, je ne sais pas si le livre sera sorti de l’imprimeur à cette date, en tous les cas ce sera proche. Mais il y a eu un véritable échange dans cette émission…

Je ne sais pas si le 12 juin, le livre sera publié, parce qu’encore durant ce week-end je termine les corrections de mes mémoires, il y a à peine une heure j’ai clôt la conclusion… Ce ne fut pas facile,  j’en suis ébranlée jusqu’aux tréfonds, je n’arrive même plus à aligner deux idées cohérentes pourtant, allez savoir pourquoi, peut-être à cause du fait qu’Orphée ne peut ramener Eurydice des enfers s’il ose la regarder et alors découvrir qu’elle n’est plus.

La mémoire n’est pas l’Histoire, elle est l’imparfait du subjectif et elle est le cri de l’Histoire, celle qui porte l’histoire des vaincus jusqu’à la prochaine bataille… qui se gonflera de leurs espérances inassouvies…

Puisqu’il est question de rites funéraires, l’art s’impose comme la résurrection et le travail de deuil. Je voudrais vous parler du sens d’une exposition de peinture que je viens de voir à Aix à L’hôtel de Caumont. Il s’agit de la collection Tanhauser du musée Gugenheim à New York, un éblouissement et en même temps une époque qui ne passe pas… Celle de la fuite devant le nazisme et sa conception de l’art dégénéré, que Goering pille… Une exposition qui rompt avec toutes celles à thèmes pour restituer la chronologie et la relation des artistes à leur temps, enfin… C’est de la même nature que cette magnifique ébauche de Manet, cette femme en violet que l’on a débarrassée de tous ses vernis crasseux. Mais comme rien n’est parfait le catalogue de reproduction sabote littéralement le plus pur des Picasso en substituant au rose pâle de la chair un parme abominable qui empêche de voir la pureté des lignes, le dessin digne de Raphaël.

Quand je suis dans cet état-là il m’est impossible de dire clairement ce que je ressens et construire pour vous une vision qui unisse sensible et raison. Ce qui a toujours été ma conception de la critique… Je suis si énervée que j’en tremble et que les mots ne portent plus rien… pourtant je voudrais mettre en relation tout ce que j’ai tellement apprécié dans cette exposition avec les débats en Chine sur la question de l’art… Comme un prolongement au fil conducteur de mes mémoires…

Je vais aller me promener peut-être me baigner, en attendant le vote de demain, là aussi une porte s’est entrouverte, là où il y a une volonté, il y a un chemin… Une espérance pour le futur comme ce que j’ai voulu faire de ces mémoires… C’est une espérance, un passé pour le futur et en même temps un chemin de croix parce qu’en parlant j’ai le sentiment de les ensevelir à jamais alors que je leur appartiens. Tant que je suis demeurée silencieuse je pouvais feindre qu’ils soient là vivants flottant autour de moi … Leur taille est gigantesque, leur envergure sont celles de voiles qui s’éloignent à jamais au-delà de l’horizon en feu. Est-ce que ne restent sur le rivage que des cendres où des jeunes gens sont-ils déjà en train d’inventer leur futur ? Refuser le conformisme et l’impossible comme un destin…

Danielle Bleitrach

dès que je peux je reprends ce blog en attendant je vais marcher dans l’eau de mer…

un COURAGEUX INCONNU COMMENTE UN DE MES TEXTES DANS CE NLO: Ne t’inquiète pas bleitrach un jour tu auras un humain qui te détruira comme le mal que tu as fait aux gens. T’es écrits ne sont que tes vérités, mais ne semblent pas être la réalité…. PAUVRE TYPE, je n’ai pas eu dans mes mémoires à régler des comptes j’ai trop à dire sur le communisme, sur ce qu’il a représenté, représente encore pour m’encombrer avec des gens de cette espèce, mais parfois me manquent comme une écharde dans le cœur les vrais compagnons, camarades…

Publicités
 

Un texte d’Aragon sur les négociation France, Grande Bretagne et URSS en 1939

Les mensonges et les calomnies sur ce qui s’est réellement passé dans les années 1938-1939 avec la montée des périls, sur le rôle et l’action des communistes et du PCF à l’époque n’ont jamais cessé.
Récemment encore, à l’occasion de ces élections européennes un « journaliste » de RMC apostrophait odieusement Ian Brossat pour accuser les communistes de collaboration avec les nazis.
En faisant bien sûr l’impasse sur les conditions historiques du pacte de non-agression résultant directement de la trahison par les dirigeants français de l’époque (notamment Daladier) vis-à-vis du peuple tchèque marquée par les « accords de Munich » et la volonté franco-anglaise de laisser libre cours à Hitler pour tourner ses forces prioritairement contre l’URSS.
Les classes dominantes françaises entendant par ailleurs prendre leur revanche sur les conquis sociaux du front populaire!
L’article ci-après publié sur le site  » La faute à Diderot« , reproduisant un texte d’Aragon dans le journal Ce Soir de l’époque constitue un rappel salutaire et authentique de ce qui s’est réellement passé :
EXTRAIT :
 » Si Daladier et Chamberlain avaient voulu l’accord, il aurait été obtenu. Cet accord eût bloqué l’agression allemande et construit contre l’Allemagne une alliance puissante. L’absence d’accord ouvre à l’Allemagne la marche vers l’Est, donc la prise de la Pologne puis ensuite l’attaque de l’URSS. Sur ce point, il faudra encore attendre. Il faut bien constater que si la Pologne ne fut pas défendue, (rien n’ayant été prévu) c’est qu’on ne voulait pas la défendre. Le pacte germano-soviétique renvoie les gouvernants français et britanniques à leur responsabilité. »
_______________________

Ce texte est issu du tome 2 de la publication des chroniques de Louis Aragon dans le journal Ce soir (de janvier à août 39).

Le général Joseph Doumenc est connu depuis la première guerre mondiale pour ses compétences dans le domaine de la logistique. En juillet 1939, il est nommé chef de la mission militaire envoyée à Moscou pour négocier une convention militaire qui engagera la France, la Grande-Bretagne et l’URSS contre l’Allemagne. Cette négociation va succéder à celles des diplomates, restées infructueuses malgré des mois de discussion. La situation internationale est dangereuse et l’imminence d’un conflit avec l’Allemagne occupe les esprits.

Dans le mémoire qu’il rédige par la suite, vraisemblablement en 1941 [1], Doumenc apparaît comme un militaire avant tout soucieux des intérêts de son pays. Il est conservateur mais peu intéressé par les conflits politiques français, au point de se tromper parfois dans l’écriture des noms des hommes politiques. Il ne nourrit aucune sympathie pour le communisme et le montre assez dans les descriptions qu’il fait des villes soviétiques et des habitants. Sa plume est alors habile à relever une foule de détails pertinents qui lui servent à marquer ce qu’il pense. Pour autant, il ne s’autorise aucun mouvement d’humeur qui entacherait la gestion de sa mission. L’accord qu’il doit négocier lui paraît, d’un point de vue militaire, vital pour les intérêts de son pays.

Les problèmes de politique intérieure, qui sont souvent à l’origine de décisions dans le domaine international ne sont pas son affaire. Aussi l’URSS est-elle bien plus pour lui une puissance importante qu’un régime politique dont il dit nettement qu’il ne l’aime pas. Contrairement à nombre d’hommes politiques français, il est capable de découpler les problèmes politiques et sociaux des problèmes stratégiques, convaincu qu’une nation reste une nation, avec des intérêts géopolitiques propres qu’il lui importe d’identifier sans se laisser mener par les ressentiments politiques. C’est sa manière de servir la France. Ainsi, par exemple, tout en comprenant le rejet polonais des Soviétiques, il fera tout ce qu’il lui est possible de faire, dès qu’il en eût compris la nécessité, pour amener les Polonais à accepter ce qu’ils refusent.

Le seul point initial positif dans cette négociation réside dans le fait qu’elle a été demandée par la partie soviétique. Elle est donc intéressée à un accord. Les difficultés viennent surtout des inconséquences accumulées par le gouvernement français : un vieux contentieux politique que de longues négociations diplomatiques n’ont pas aplani, la lenteur à accepter une convention militaire, puis à se rendre à Moscou alors que le temps presse, Doumenc lui-même n’ayant sans doute pas compris que la voie maritime était un signal négatif supplémentaire. Sur place, se pose avec force le problème du refus des Polonais (et des Roumains) de laisser passer des troupes soviétiques sur leur territoire. Les négociateurs franco-britanniques voient dans cette demande le moyen pour les Soviétiques de mettre la main sur ces pays et discutent sa nécessité. Les Soviétiques voient dans l’absence de réponse sur ce point la marque d’un refus et la preuve que les négociations n’aboutiront pas. Chaque partie a donc ses arrière-pensées nourries par le vieux contentieux. L’obstacle peut-il être levé ? Pour Doumenc, rien n’est perdu d’avance, le déroulement de la négociation pouvant changer bien des choses. Alors que, devant de telles difficultés, d’autres négociateurs auraient vite considéré la partie comme perdue, il pousse sa mission le plus loin possible, prenant des initiatives qui vont parfois au-delà de ses instructions initiales, s’évertuant à maintenir en vie la possibilité d’un accord. Quand la négociation se bloque, il est profondément navré de l’échec qui se profile et ne peut dissimuler son angoisse devant l’ampleur de ce qui se joue. Il se battra donc jusqu’au bout, se montrant sensible à la force et à la pertinence des arguments qui lui sont opposés. Il aura été un bon négociateur. Vorochilov, le chef de la délégation soviétique, relève d’ailleurs, dans sa déclaration finale, la sincérité de ses efforts.

La bonne règle (audiatur et altera pars) eût voulu que le récit de Doumenc soit confronté à celui de Vorochilov, mais ce récit n’existe pas ou s’il existe, il ne nous est pas connu. Quoi qu’il en soit, les papiers de Doumenc permettent de se faire une idée des raisons qui expliquent pourquoi la France est entrée en guerre en 1939, privée de l’alliance soviétique.

L’échec ne résulte pas de la négociation. Il vient de plus loin. Daladier ne tenait pas à cette alliance sinon il s’y serait pris autrement. Chamberlain non plus. La série des reculs diplomatiques de la France et de la Grande-Bretagne depuis deux années avaient accru le danger de guerre en donnant à l’Allemagne de plus en plus de capacités à imposer ses objectifs aux autres pays. L’anschluss, les accords de Munich, l’abandon de la république espagnole, la reconnaissance rapide de Franco, l’occupation de la Tchécoslovaquie, la conquête de l’Albanie, l’inconscience de la Pologne, la mise à l’écart de l’URSS étaient autant d’éléments qui ne pouvaient être éliminés par la seule capacité des négociateurs. D’ailleurs, Daladier n’a pratiquement rien donné à son négociateur à mettre sur la table, alors qu’il était demandeur de l’appui soviétique pour des actions en Méditerranée somme toute marginales au vrai problème. Il lui a caché les informations qui indiquaient que la patience soviétique était usée et que devant le risque imminent de conflit, Staline serait sensible à des propositions allemandes. Il a laissé sa propre marge de manœuvre dépendre d’Etats faibles et indécis tels que la Pologne et la Roumanie, sans les mettre à la raison. Du côté britannique, quand, en réponse aux exigences allemandes, Chamberlain donne sa garantie à la Pologne par une décision irréfléchie qui n’aura aucun effet sur le terrain, il a modifié de fond en comble la situation des forces en Europe. Hitler, ne voulant pas affronter deux adversaires en même temps, les franco-britanniques à l’Ouest, l’URSS à l’Est, se devait de rechercher un accord avec Staline. Il l’a fait en y mettant le prix : la sécurisation de la frontière occidentale de l’URSS. Staline s’est certes trompé dans l’estimation du temps que ce pacte lui donnait pour s’armer, mais deux ans, ou un peu plus, c’était mieux que ce qui l’attendait sans accord. Par la politique qu’ils ont menée, Daladier et Chamberlain sont les responsables de l’échec de la mission Doumenc-Drax et du pacte de non-agression d’août 1939. Son déroulement même et les entraves que Daladier introduit à l’encontre des demandes de Doumenc montrent qu’elle n’était pas programmée pour réussir. Il ne restait plus qu’à exploiter son échec sur le plan intérieur, ce qui fut fait en interdisant le parti communiste. Rien ne fut entrepris pour soutenir la Pologne quand elle fut attaquée mais, par contre, un peu plus tard, des opérations seront préparées pour soutenir la Finlande, pourtant alignée sur Berlin ou pour bombarder Bakou. Quel était l’adversaire ?

Ces éléments qui précèdent la négociation et la prolongent sont l’arrière-fond diplomatique et géopolitique du mémorandum de Doumenc. De celui-ci nous donnons un résumé qui retient les informations les plus importantes à partir de l’édition qu’en a réalisée en 1991 l’historien François Delpla. Il est d’autant plus dommage que cette édition soit épuisée que les commentaires de Delpla ouvrent sur des considérations qui s’émancipent d’affirmations idéologiques largement répandues. Nous avons indiqué entre crochets […] nos propres commentaires au fil du résumé.

Le second mémoire de Doumenc concerne les opérations militaires de mai-juin1940 et n’entre pas dans nos préoccupations.

La négociation de Moscou selon Joseph Doumenc

Le général Doumenc, qui exerce à Lille le commandement du 1er corps, est convoqué le 17 juillet 1939 à Paris par le général Gamelin, chef d’état-major de l’armée française.

Gamelin déclare : « Vous savez qu’il y a des pourparlers diplomatiques avec les Russes ; on piétine ; on voudrait maintenant d’une convention militaire, dont les Soviétiques ont manifesté le désir depuis longtemps. Il faudrait qu’ils s’engagent, en cas de guerre, à ne rien faire contre la Pologne, la Roumanie, et la Turquie, et même à les aider, si nos alliés ou futurs alliés, le leur demandaient. Cette aide pourrait consister à contribuer à leur ravitaillement, à faciliter leurs communications, et même à renforcer leur aviation. On ne leur en demande pas davantage. De toute façon, si la guerre éclatait, il conviendrait d’assurer nos liaisons avec les Russes par l’océan Glacial et par la mer Noire, si on le pouvait. Il serait donc utile qu’ils portassent aide aux Turcs, si ceux-là intervenaient contre les Bulgares, de façon à constituer avec eux et nous, un front de Thrace et de Macédoine. Il semble que le général Huntziger ait fort bien réussi à Ankara. Essayez de faire aussi bien à Moscou. » [2]

[1) La formule « on ne leur en demande pas davantage » est significative du peu de cas que Gamelin fait de l’aide soviétique qui, au demeurant, serait mise en œuvre sur décision française et non pas conjointe. Gamelin n’envisage pas la réaction des négociateurs soviétiques lorsqu’ils prendront connaissance du rôle secondaire que la France leur impartit.
2) Gamelin envisage un conflit entre la Bulgarie et la Turquie, dans une configuration des forces où la France étant l’alliée de la Turquie, l’URSS serait priée, au terme de la convention militaire espérée, de soutenir la Turquie avec laquelle elle a déjà été en guerre, ou au minimum, de ne pas agir contre elle, faisant fi d’une solidarité slave avec la Bulgarie, mais faisant fi, plus encore des principes de politique extérieure qui sont officiellement ceux de l’URSS. Gamelin pense que les réalités politico-militaires l’emportent sur les principes affichés, chez les Soviétiques comme chez les autres.] Le 18, au Secrétariat de la Défense, les propos de Gamelin sont confirmés. Les informations concrètes sont fort minces. Sur les intentions de l’état-major polonais, rien si ce n’est qu’il est hostile à toute entrée des troupes soviétiques sur son territoire ; même constat pour les Roumains qui tout au long de cette affaire resteront entité négligeable ; avec, peut-être, une évolution en vue. Quant aux Soviétiques, les documents remis montrent « deux masses de troupes mobilisées au nord et au sud des marais, donc bien placées pour agir dans les directions envisagées. » (37)
[La présentation de la position polonaise est fausse car l’évolution en vue est et restera un refus d’accorder aux Soviétiques le passage pour aller au contact des Allemands attaquant en Pologne. Que signifie la démarche d’un chef d’Etat-major qui induit ainsi en erreur son négociateur ? Même s’il accepte de croire ce que lui dit Gamelin sur l’évolution de la position polonaise, Doumenc ne peut manquer de réfléchir sur la question capitale du passage des forces soviétiques en territoire polonais. Elle change toute la physionomie du problème. Elle signifie l’entrée de l’URSS dans une coalition militaire avec la France et la Grande-Bretagne, ce qui n’a pas été accepté jusque-là et confère brusquement à cette négociation une importance qui bouleverse les données géostatégiques antérieures. La responsabilité du négociateur devient énorme. L’alliance avec l’URSS permettrait d’amoindrir la puissance du coup allemand contre la France, comme en 1914. Elle signifie d’autre part que les combats initiaux se dérouleront en territoire polonais, ce qui n’est pas accessoire pour les négociateurs soviétiques. Doumenc ne fait pas état de ce genre de considérations mais il est difficile de penser qu’elles ne lui sont pas venues à l’esprit puisqu’il doit se préparer à une négociation qui s’annonce serrée. Doumenc s’interroge par contre sur la lenteur des négociations diplomatiques qui se sont prolongées pendant des mois et sur le fait que les diplomates passent la main aux militaires sans avoir été capables de conclure. Cette interrogation constitue une petite contestation intérieure de la politique suivie jusqu’alors par Daladier. Un militaire juge un politique.]

Le 23 juillet, Moscou propose l’ouverture immédiate de pourparlers militaires que la Grande-Bretagne accepte de mener le 25.

Le 27 juillet, la Pologne proteste contre des violations de sa frontière par l’Allemagne sans prendre davantage de dispositions.

Le 27 juillet, Gamelin apprend à Doumenc qu’il ne partira pas à Moscou seul mais de concert avec une mission britannique.

Une entrevue avec Alexis Léger (Secrétaire général du quai d’Orsay) brouille les informations de Doumenc, Léger expliquant qu’il ne comprend pas l’insistance soviétique à conclure une convention militaire et à revenir sur la question de l’agression indirecte.
[L’agression indirecte est un concept qui caractérise les changements dans la direction d’un Etat provoqué par l’intrusion d’un élément perturbateur interne, mais appuyé de l’extérieur, qui en prend la direction. Pour les dirigeants soviétiques, l’exemple le plus récent d’agression indirecte est le coup de force franquiste. Ils redoutent une situation identique dans les pays baltes mais aussi en Pologne qui amènerait l’Allemagne à leur frontière.]

Doumenc fait observer à Léger que la partie française est demandeuse (la Russie devant apporter de l’aide à la Pologne et à la Roumanie au moment où la France le fixerait) « et que, cependant, nous partions les mains vides (41). » Sans réponse.

Au cours d’une entrevue qui suit, Georges Bonnet (Ministre des Affaires étrangères) l’adjure « de rapporter quelque chose, même au prix de promesses. Quelles promesses ? Tout ce que vous jugerez utile, mais il faut rapporter un papier signé. (41) »
[Bonnet reconnaît ainsi que la mission de Doumenc n’a pas, du moins au moment où il l’expose, l’objectif d’aboutir à un engagement militaire concret mais à une apparence. Attitude caractéristique de ses méthodes.]

Une audience avec Daladier se conclut par : « Pourquoi les Russes se font-ils tirer l’oreille ? Il faut percer leur attitude et la tirer au clair. Mettez-les en demeure ; que nous sachions sur quoi compter. (41). » [La formulation « Pourquoi les Russes se font-ils tirer l’oreille ? » dissimule une difficulté que Daladier doit connaître mais qu’il ne veut pas révéler à Doumenc. En fait, depuis mai, il a été averti de la possibilité que la partie soviétique conclue un accord diplomatique avec l’Allemagne. S’il avait vraiment voulu un accord militaire, inquiété par cette information, il aurait dû pousser son négociateur à arracher un accord qui mette fin à ce qu’il est censé redouter. Il lui en aurait donné les moyens, partant du postulat que quand on veut un accord, il faut y mettre le prix. Ce prix aurait pu être l’assouplissement des oppositions polonaise et roumaine. Tirer au clair la position réelle des Soviétiques est bien loin du problème fondamental qui reste de savoir dans quelle configuration d’alliances se trouvera la France en cas de guerre.]

Le 27 juillet, après concertation avec les Britanniques, Gamelin reprécise un certain nombre de points qui sont à discuter en priorité et pour lesquels il souhaite un accord.
– En cas de conflit, les communications maritimes par le nord seront essentiellement de la responsabilité britannique, en Méditerranée elles devront être assurées contre l’emprise italienne par la France et la Grande-Bretagne.
– Il espère un assouplissement de la position polonaise sur la question du passage des troupes soviétiques en territoire polonais, mais n’indique pas qu’il va faire pression en ce sens sur la Pologne.
– L’action en Méditerranée doit permettre le concours de la Turquie et de la Grèce contre la Bulgarie et les Russes doivent aider l’action turque [3]. De plus, la Russie devra aider la Pologne, la Roumanie et la Turquie par des livraisons de vivre et de matériels militaires que la France et la Grande-Bretagne ne peuvent effectuer.
– En outre, Doumenc doit faire comprendre aux Russes l’importance d’apaiser les craintes des Turcs sur leur frontière Est afin qu’ils ne soient pas dissuadés d’intervenir en Méditerranée et dans les Balkans. [Si les points retenus par Gamelin correspondent à certaines préoccupations de la France en Méditerranée, ils peuvent difficilement susciter l’assentiment des Soviétiques qui voient le danger sous la forme d’une attaque allemande via la Pologne ou les autres pays de leur frontière occidentale. Ils ont peu d’intérêt à aller soutenir une action turque dans les Balkans ou contre la Bulgarie. L’invitation à fournir du matériel militaire à des pays en guerre suppose de pouvoir franchement participer au conflit [4].]

Doumenc commente ces instructions ainsi : « Ces instructions admettaient le désir sincère des Russes de faire avec nous une convention militaire ; elles présupposaient chez eux une attitude initiale d’expectative, où ils ne mettraient dans la lutte que ce qui leur serait demandé. (48) »

Doumenc a ensuite connaissance des instructions données par le gouvernement britannique à sa mission militaire. Elles aussi ne sont pas de nature à permettre quoi que ce soit de positif et de rapide. « Il était recommandé de ne procéder qu’avec la plus extrême prudence, de ne livrer aucun renseignement intéressant, d’avoir toujours présent à l’esprit qu’une collusion germano-soviétique était possible, et enfin d’avoir à conduire les négociations avec la plus grande lenteur. Il semblait, commente Doumenc, que les Anglais ne s’étaient fait aucune illusion sur le résultat prochain des conversations qui allaient s’ouvrir, et qu’ils comptaient surtout gagner du temps. On était loin des rêves de l’opinion publique. (49) »
[Le cabinet britannique ne s’était rallié à cette démarche qu’après avoir essuyé les critiques violentes de tous ceux qui s’inquiétaient des résultats de la politique de Chamberlain, notamment après l’occupation de la Tchécoslovaquie, et l’envoi de cette mission avait pour objet principal de diminuer la virulence des critiques. Non seulement Chamberlain n’en espérait rien mais il organisait son échec.]

Doumenc inclut dans son mémorandum un document dont il n’aura connaissance qu’après la guerre : le rapport de l’ambassadeur allemand à Paris qui informe Ribbentrop à Berlin, le 28 juillet, des difficultés qui attendent la mission militaire à Moscou. Elle achoppera, selon ce rapport, sur la question des pays baltes, de la Pologne et de la Roumanie rétives à accepter une action russe sur leur territoire. Par ailleurs, la récente convention anglo-japonaise, conclue à l’avantage du Japon puisqu’elle lui reconnaît des intérêts en Chine, mettra la Grande-Bretagne en difficulté si aucun accord n’est trouvé à Moscou. De la même manière, l’absence d’accord avec la Grande-Bretagne et la France fragilisera l’URSS qui se sentira menacée par un Japon libre de ses mouvements à l’Est. L’ambassadeur expose ensuite que la France et la Grande-Bretagne ont décidé de ne pas demander à l’URSS la dénonciation du traité germano-soviétique de 1926 cette démarche apparaissant inappropriée dans le cadre délicat de la négociation. Le reste du rapport concerne la personnalité de Doumenc. [Ce rapport allemand est pertinent dans la mesure où il montre les difficultés à résoudre mais aussi l’intérêt des trois pays concernés à conclure un accord puisque l’absence d’accord les fragiliserait. Il peut surtout être lu comme un plaidoyer pour que l’Allemagne parvienne rapidement à un accord avec l’URSS.]

Le 4 août la mission gagne l’Angleterre et rejoint les émissaires britanniques. Puis départ de Londres pour Leningrad sur le City of Exceter, navire lent mais confortable. Doumenc fait le portrait de ses collègues Britanniques.

L’amiral Drax : De compréhension peu vive, un peu dérouté par la complexité de la mission, il représente l’Angleterre traditionnelle. Il agira toujours instinctivement pour assurer la grandeur de l’Empire.
Le maréchal de l’air Burnett : Type du militaire popularisé en France par le personnage du colonel Bramble [5], honnête et sympathique, « il ne se rallie aux solutions proposées que quand il les a parfaitement comprises, sans se soucier du temps qu’il y faut dépenser. (53) »

Le général Heywood, le chef de la délégation militaire : extrêmement diplomate et habile, il possède toutes les finesses du métier de négociateur.

Pendant plusieurs jours les deux missions établissent un projet commun correspondant aux objectifs qui leur ont été impartis et susceptibles d’être présentés aux Soviétiques. Le texte final est déclaré par Doumenc conforme aux instructions reçues à Paris, notamment sur les questions polonaise et roumaine : la défense de leur territoire national leur incombe. « Les trois puissances contractantes sont d’accord pour soutenir ces Etats dès qu’ils en feront la demande. [… ] une importance particulière étant donnée à un appui aérien par Moscou et à une assistance en matériels techniques et en spécialistes. (55) »

Arrivé à Moscou, Doumenc rencontre l’ambassadeur Paul-Emile Naggiar. La première question de celui-ci concerne la Pologne : « Apportez-vous quelque chose de net sur le passage à travers la Pologne ? »suivi, après réponse, du constat : « Ils n’ont donc ni lu ni compris mes dépêches. (68-69) » Naggiar, qui semble mal comprendre la position de son gouvernement, assure ensuite que les Russes, qui ont demandé la venue d’une mission, veulent réellement établir une convention militaire. C’est aussi l’opinion de l’attaché militaire, le général Palasse [6].

Concernant les négociations Doumenc précise que sous une apparence de détente, « elles restèrent extrêmement serrées et conduites par les Soviétiques de la façon la plus étudiée et parfois la plus brutale. (71) » Elles sont secrètes et ne font pas l’objet de communiqué de presse mais il constate que des informations, souvent inexactes, se retrouvent dans la presse soviétique.

Le premier point des négociations concerna l’étendue des pouvoirs de chaque délégation. Vorochilov annonce qu’il « a le pouvoir de signer les accords militaires en faveur de la paix et contre l’agresseur. (72) » Doumenc fait savoir qu’il « a qualité pour traiter de toutes questions militaires. (72) »
[La différence est substantielle, mais les différents sens du verbe traiter peuvent, un temps, occulter l’absence réelle de pouvoirs.]

Drax reconnaît qu’il n’a aucun pouvoir réel. Vorochilov déclare alors qu’il « regrette que la délégation soviétique ne se trouve pas en présence de conférents ayant pleins pouvoirs pour signer une convention militaire. (73) » Il lui est répondu que les délégations ont qualité pour proposer à leurs gouvernements des projets de convention et qu’elles « étaient décidé à aboutir le plus vite possible. (73) » 
[Donc, pour les Britanniques, en contradiction avec leurs instructions qui étaient d’aller lentement.]

Doumenc constate que Vorochilov est un négociateur redoutable. A la deuxième séance, Vorochilov demande que chaque délégation présente ses plans d’état-major pour la défense des trois Etats représentés à la conférence. « Nous avons un plan complet avec des chiffres. […] Nous espérons que les états-majors et les gouvernements français et anglais ont un plan car nous aurons peut-être des questions délicates à discuter et jusqu’ici, au cours des négociations politiques, cela n’a pas très bien marché, faute de plans précis. […] Notre plan est établi sur des bases différentes du fait de notre situation particulière à l’égard de l’agresseur éventuel et du fait que nous n’avons pas de colonies. (73-74) »
[Les colonies sont ici l’indication d’une profondeur stratégique qui peut venir en aide dans le cours du conflit.]

Vorochilov met ainsi les deux délégations occidentales au pied du mur. Drax invoque en réponse l’accord franco-britannique établi pendant le voyage et Doumenc, pour l’aider, souligne l’importance des communications et le rôle des deux fronts envisagés. Vorochilov ayant alors demandé de pouvoir comparer le plan français avec le sien, on renvoie cet examen au lendemain, le maréchal ayant tenu à préciser qu’il devra être question de réalités précises, chiffrées et non pas d’idées générales ou abstraites. Constatant que les difficultés approchent, et plutôt que de se dérober à l’exigence soviétique et de faire capoter les négociations, Doumenc propose à Drax d’accepter la demande de Vorochilov et ainsi tenter de voir clair dans les intentions soviétiques, selon la demande de Daladier. On se bornerait à faire un exposé des forces qui seraient mises en ligne en cas d’agression allemande et des ressources correspondantes.

Le lendemain chacun expose le volume de forces terrestres, maritimes et aéronautiques que son pays compte mettre en ligne, le tout restant dans l’ordre de ce qui est déjà connu des autres parties. Doumenc et Drax ne peuvent aller plus loin dans les précisions car il n’existe aucun plan de guerre dans leurs états-majors, du moins à leur connaissance.
[En difficulté sur ce point, Doumenc en profite pour avancer que ceux qui en France craignaient que lors d’une négociation les Soviétiques n’apprennent des informations confidentielles et les transmettent aux Allemands s’inquiétaient pour rien.]

Au final personne n’apprend rien qu’il ne connaisse déjà. L’exposé de Doumenc est, selon son jugement ultérieur, plutôt flatteur pour les capacités de l’armée française et, dit-il, « il eut été bien souhaitable que nos moyens aient été à la hauteur de ces estimations. (76) »

Rentrant dans les détails, Vorochilov, ayant demandé à Doumenc combien de divisions allemandes resteraient actives sur le front français en cas d’attaque allemande sur la Pologne et s’entendant répondre 40, il en déduit que le front oriental poserait pour son pays un problème plus lourd que prévu. Sur une question de Vorochilov désirant savoir comment la France et l’Angleterre conçoivent les dispositions militaires que l’URSS pourrait prendre préventivement en réponse à une agression allemande visant, outre ces deux pays, la Pologne, la Roumanie ou la Turquie, Doumenc tire la conclusion que l’URSS veut pouvoir s’implanter militairement en Pologne ou en Roumanie [7].

La troisième journée fait éclater les contradictions. Vorochilov réitère sa demande de savoir comment la France et la Grande-Bretagne voient les rapports de la Russie avec ses voisins. Doumenc répond que selon la France, son rôle est seulement de défendre son territoire et d’apporter assistance à son voisin agressé s’il le demande. Et, pour ce qui concerne la Pologne et la Roumanie, l’URSS pourrait le faire en fournissant du matériel militaire suppléant la France mal placée géographiquement. Sur ce, Vorochilov demande qu’on n’embrouille pas la question, précisant qu’il s’agit ici de l’armée de terre et qu’il veut savoir si la Pologne acceptera ou pas le passage des troupes soviétiques sur son territoire dans le corridor de Vilna et en Galicie. Il déclare ces questions capitales pour sa délégation.

Doumenc ayant détourné la question en argumentant sur les concentrations de forces, Vorochilov revient avec force en déclarant : « Est-ce que les troupes soviétiques peuvent entrer en contact avec l’ennemi en Prusse orientale ? C’est une condition préliminaire, ce passage des troupes soviétiques, après nous pouvons discuter de tout ! sinon, si les troupes soviétiques doivent rester en place, il sera difficile d’arriver à un accord fondamental. Votre opinion est que la Pologne et la Roumanie demanderont notre aide. Je ne crois pas qu’il en soit ainsi. Elles peuvent demander l’aide ou ne pas la demander, mais peut-être trop tard. […] Notre conférence doit avoir une opinion sur ceci : si la Roumanie ou la Pologne ne demande pas l’aide ou la demande trop tard, leurs troupes seront détruites. […] Il n’est donc pas de l’intérêt de l’Angleterre, de la France et de l’URSS que ces troupes soient détruites. J’insiste, il faut d’abord discuter le passage des troupes soviétiques en Pologne et en Roumanie. C’est essentiel. » Sur ce, la séance est levée. Drax déclare en sortant que la négociation est terminée. Doumenc commente : « On en était ainsi arrivé à croire que l’on pourrait obtenir l’appui russe, sans aborder ces questions pourtant bien légitimes. (77-78) »

Pour répondre à la question, il est convenu que Doumenc exposerait, avec souplesse, qu’il fallait étudier le plan soviétique et qu’il demanderait à Vorochilov d’exposer les possibilités d’intervention prévues. Ainsi du temps serait gagné et surtout, il était espéré que l’examen de cette question mettrait en évidence les difficultés qui attendaient les Russes pour faire intervenir leurs troupes [8].

A cette réponse dilatoire Vorochilov rétorque qu’il veut la position des autres délégations, cette question étant cardinale pour la partie soviétique et précise que sans réponse nette les discussions seraient sans utilité. « Aussitôt qu’on aura répondu à ces questions, nous indiquerons nos plans et toute proposition susceptible de donner satisfaction aux parties contractantes. (78) »

Doumenc et Drax conviennent alors d’une réponse écrite exposant que la Pologne et la Roumanie étant des Etats souverains, l’autorisation de passage doit être obtenue de leurs gouvernements. Il incombe au gouvernement soviétique de poser la question aux gouvernements polonais et roumain. Toutefois, Doumenc et Drax sont prêts à demander à leurs gouvernements s’ils sont disposés à poser la question aux gouvernements polonais et roumain. Comme il est possible que l’armée allemande pénètre demain en Pologne il faut continuer à travailler dans l’hypothèse d’une réponse positive. Ayant communiqué leurs plans à l’ouest, les deux délégations souhaitent connaître les plans soviétiques.

[L’argument du respect strict des droits des nations venant de deux pays qui viennent d’aider Hitler à prendre la Tchécoslovaquie est spécieux. Il s’agit de gagner du temps et/ou de faire porter la responsabilité de l’échec à leur partenaire.]

Dans sa réponse Vorochilov expose que l’URSS n’a pas oublié la question de la souveraineté des pays concernés par l’agression allemande ; il persiste à vouloir savoir si la France et la Grande-Bretagne autoriseront le passage des forces soviétiques en Pologne et en Roumanie dans les régions déjà indiquées en cas d’agression. Etant donné que ces pays sont tous concernés par l’agression, la question du passage des troupes doit être décidée par les gouvernements français et anglais en accord avec les gouvernements polonais et roumain. Sans réponse sur ce point la délégation soviétique ne pourrait conseiller à son gouvernement de prendre part à des entretiens condamnés à l’insuccès.
[La question de l’accord donné spécifiquement par ces deux gouvernements reviendra en force plus tard.] En attendant la réponse, il considère comme possible d’exposer son plan visant à répondre à l’agression.
[Vorochilov fait le geste de répondre à la demande franco-britannique alors qu’il n’a pas eu réponse à sa question. A ce point des travaux, il faut bien constater que les délégations militaires occidentales ne font pas plus avancer les négociations que les délégations diplomatiques ne l’avaient fait avant elles. L’exposé que Vorochilov va faire constitue une faveur pour ne pas rompre les négociations mais la présence des deux délégations ne pourra se prolonger si les autorisations demandées aux gouvernements français et anglais ne viennent pas.]

Doumenc reconnaît que « la réponse soviétique était extrêmement nette et d’une logique malheureusement pour nous irréfutable » et qu’« il avait été chimérique de vouloir traiter avec l’URSS sans résoudre au moins sur le plan stratégique la question de la collaboration russo-polonaise (80). »

Les réunions biquotidiennes sont devenues le moyen d’occuper le temps et de faire patienter Vorochilov. Doumenc n’abandonne pourtant pas l’idée de faire aboutir les négociations et envoie à Paris un télégramme qui expose que la partie soviétique souhaite toujours le succès des négociations et que pour en éviter l’échec, il faut obtenir l’autorisation pour les troupes soviétiques de passer en Pologne et en Roumanie ; il précise que le moyen le plus rapide d’y parvenir est d’envoyer à Varsovie le général Valin, qui serait chargé d’obtenir l’autorisation de l’état-major polonais. Celle-ci resterait secrète, permettant à la délégation franco-britannique d’avaliser ce passage devant les Soviétiques sans mettre officiellement en cause le gouvernement polonais. Toutes ces démarches devant rester secrètes.
[On est là en présence d’un montage qui s’apparente à du bricolage. Il faut en plus remarquer qu’il n’est pas question du gouvernement roumain et de ses droits alors que ce point a été relevé contre Vorochilov. Il est difficile d’imaginer que cette autorisation, arrachée à l’état-major polonais, cachée à la population, resterait enfouie dans les bureaux. Plus grave : comment imaginer que la partie soviétique pourrait se satisfaire d’une solution si fragile ?]

La réponse n’arrivant pas, la partie soviétique fait savoir qu’il est inutile de se réunir. Cependant, avant de prendre fin, les réunions permettent de prendre connaissance des plans soviétiques présentés par le général Chapochnikov [9]. Il affirme que l’URSS mettrait en action, contre une agression allemande, 120 divisions d’infanterie,16 de cavalerie,5000 avions de combat.

– En cas d’agression contre la France et l’Angleterre seules, elle engagerait l’équivalent de 70 % des forces franco-anglaises sur le front allemand ; elle demanderait l’engagement des forces polonaises et le passage pour les troupes de l’URSS dans le corridor de Vilna, en Galicie et éventuellement en Roumanie. En outre les alliés devraient obtenir des Etats baltes l’occupation temporaire des positions dans certaines îles et ports pour bloquer l’avancée allemande ; dans la Baltique, l’occupation des îles et des ports devrait être interalliée.
– En cas d’agression contre la Roumanie et la Pologne seules, secourues par les forces franco-anglaises, l’URSS engagerait l’équivalent de 100 % de ces forces, demanderait les mêmes appuis et organiserait avec sa flotte la fermeture du Danube et du Bosphore.
– En cas d’agression contre l’URSS utilisant la Finlande, l’Estonie et la Lettonie, la France et l’Angleterre devraient rentrer en guerre, etc… [Le chiffrage des effectifs et les conditions d’engagement correspondent à l’exigence de concret formulée par Vorochilov.]

Doumenc souligne la différence des programmes, entre celui de la France et la Grande-Bretagne qui comporte des « imprécisions voulues » et celles de Vorochilov « un peu primaires », le tout montrant « l’abîme qui sépare deux conceptions et deux civilisations. » A l’objection de Doumenc que l’emploi des forces devrait relever des décisions des hauts-commandements, Vorochilov réplique que sa position correspond à la dureté de la situation car la guerre est imminente. « Il faut décider rapidement de l’organisation contre l’agresseur. (83) »
[Les appréciations formulées expriment le fond politique qui sépare Doumenc de ses partenaires soviétiques. Un programme n’est pas primaire, il est adapté, ou non, à la situation à laquelle il répond ; l’imprécision est une façon de ne pas répondre à une question qui gêne.]

Lors de ces séances d’informations, dans l’attente du déblocage de la question polonaise, le négociateur britannique avance des chiffres concernant les forces britanniques que Doumenc qualifie rétrospectivement de trois ou quatre fois supérieur à ce qu’il constatera sur le terrain, en France. Il note que ces chiffres, quoiqu’exagérés, paraissent très insuffisants à Vorochilov [10]. Il en conclut que les Soviétiques commencent à entrevoir « l’immense faiblesse militaire britannique. (85) »

Puis l’amiral Drax commet, selon Doumenc, la sottise de révéler que la Pologne sera brisée en deux semaines, estimation commune aux deux délégations mais qu’il avait été convenu de dissimuler. Vorochilov s’en empare pour montrer que la Pologne n’a aucune chance de pouvoir résister seule.

Le 16 août, un télégramme de Paris informe Doumenc que le gouvernement s’oppose à la mission confiée à Valin telle qu’exposée par lui le 14. Il était précisé que l’attaché militaire à Varsovie, le général Musse consulterait les Polonais. Considérant la procédure mis en place par Paris trop aléatoire, Doumenc décide d’envoyer à Varsovie un de ses adjoints, le capitaine Beaufre, pour activer la demande d’autorisation et en informe Paris. Cette démarche avait l’avantage de repousser de quelques jours l’abandon des négociations. Doumenc feint de croire que l’envoi de Beaufre fait partie des instructions qu’il a reçues.

Beaufre arrive à Varsovie le 18, est reçu par l’attaché militaire Musse et l’ambassadeur Léon Noël qui s’affirment tous les deux convaincus d’avance de l’échec de la demande. Noël craignait même de compromettre sa position personnelle auprès des Polonais en la leur soumettant. Tous les deux étaient en outre convaincus de la mauvaise foi soviétique. Beaufre insistant sur le fait que la signature d’un accord repousserait la guerre et qu’elle ne pourrait alors plus avoir lieu dans l’année en cours, Musse et Noël acceptent d’effectuer la démarche le lendemain, auprès du chef d’état-major polonais et de Beck. Doumenc précise que les Polonais recevaient depuis plusieurs semaines des informations qui indiquaient une concentration de troupes allemandes à leur frontière et auraient dû en tenir compte. Il caractérise d’inconscience leur refus catégorique de la demande de Musse et Noël le 19 août. Malgré cet échec, une nouvelle tentative est effectuée, appuyée par une délégation britannique. Les Polonais acceptent alors seulement la formule suivante : « Le gouvernement polonais ne veut pas avoir été consulté sur la question du passage des troupes russes en territoire polonais, c’est une question qu’il ignore entièrement de façon à couper court à toute manœuvre possible de la part des Soviétiques ; toutefois il ne s’oppose pas à ce que les gouvernements français et anglais, en vue de présenter au gouvernement polonais les conditions pratiques de l’appui russe, procèdent à Moscou à des consultations sur ce sujet. (93) »
[Ce résultat constitue la ruine des efforts de Doumenc.]

De plus, et circonstance aggravante, alors qu’il avait été convenu avec Beaufre de procéder dans le plus grand secret pour ne pas laisser les Soviétiques informés des difficultés rencontrées, Musse et Noël ne prennent pas les précautions indispensables et les Soviétiques en apprennent tous les détails dès le 19, y compris les appréciations injurieuses formulées contre eux par les dirigeants Polonais.

Le 19 août est la date où Doumenc situe la décision de Staline de « renverser » sa ligne politique, les Soviétiques ayant pu savoir que « les négociations avec la Pologne ne conduisaient à aucun résultat et qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir le moindre avantage, s’ils continuaient à lier partie avec les alliés. (95) »

Le 21, nouvelle séance de négociations. Passe d’arme avec Vorochilov qui expose que le passage des troupes soviétiques en Pologne et en Roumanie est indispensable pour contrer l’agresseur allemand puisque l’URSS n’a pas de frontière avec l’Allemagne et qu’il ne comprend pas que sur un point aussi élémentaire les négociateurs français et anglais n’aient pas eu d’indications précises. Cela fait douter de la volonté d’arriver à une coopération militaire sérieuse. « L’interruption des pourparlers revient donc à la France et l’Angleterre (98). »

Le soir, Beaufre regagne Moscou ayant appris à Riga qu’un renversement politique important allait intervenir. Les résultats de Varsovie sont par ailleurs caducs puisqu’après son départ une nouvelle démarche britannique a assoupli la position polonaise. Doumenc le retranscrit en précisant : « Nous donnons à cette phrase la forme dubitative car aucun texte n’est venu confirmer le fait. (98) »

A 22 heures 30, un télégramme signé Daladier informe que « Vous êtes autorisés à signer au mieux dans l’intérêt commun, d’accord avec l’ambassadeur, la Convention militaire sous réserve de l’approbation du gouvernement français. (98) »

Doumenc commente en remarquant qu’envoyé quatre jours plus tôt ce télégramme aurait peut-être changé les choses.
[En réalité, tout le travail d’ajustement des positions des différentes parties restait à faire et les réticences polonaises pouvaient se manifester de bien des façons. Celle des partenaires à s’engager avec l’URSS avait été mise en évidence, ainsi que leur faiblesse militaire.]

Le 21, la Pravda annonce que des accords commerciaux avec l’Allemagne « élaborés dans une atmosphère de relations politiques tendues sont destinés à détendre cette atmosphère et peuvent être un grand pas dans l’extension future […] de relations politiques entre l’URSS et l’Allemagne. (99) »

Le 22, Doumenc demande la reprise des négociations alors que la presse allemande annonce l’arrivée de Ribbentrop à Moscou. D’entrée Vorochilov demande des précisions sur l’autorisation donnée par le gouvernement français. Il apparaît que celle des Britanniques est toujours en attente. Puis Vorochilov demande si les gouvernements polonais et roumains sont clairement engagés par l’autorisation donné par les franco-britanniques. Lorsque Doumenc demande que les délégations travaillent sur la convention, Vorochilov rétorque que cela n’a pas de sens et que ce n’est pas sa faute si les négociations piétinent depuis onze jours, bien qu’il soit convaincu du désir sincère de Doumenc d’aboutir. Il met comme condition à la poursuite des négociations la certitude de l’existence de l’accord polonais et roumain, étant persuadé que si les Polonais ont accepté l’accord ils voudront assister aux pourparlers qui les engagent. « Pour autant que cela n’est pas, je doute qu’ils soient au courant de l’affaire. (101) »
[Cet échange montre la fragilité de ce qui a été mis au point avec les Polonais dont visiblement Vorochilov connait les détails, peut-être plus que Doumenc.]

Doumenc avançant que l’arrivée de « quelqu’un » (Ribbentrop) joue son rôle, Vorochilov en convient, réaffirmant que la responsabilité en revient au côté franco-britannique qui fait traîner les choses depuis des années et qui a abandonné la Tchécoslovaquie que l’URSS voulait défendre. Si les délégations françaises et britanniques avaient eu des instructions concrètes et claires la convention aurait été signée dès les premiers jours ; maintenant il faut attendre les clarifications britannique, polonaise et roumaine. Vorochilov ne veut pas que les Polonais puissent afficher le refus d’une aide qu’il ne cherche pas à imposer. Il insiste en ajoutant : « Est-ce possible que nous soyons obligés de quémander le droit de nous battre avec notre ennemi commun ? » « Il faut une réponse nette des gouvernements de ces pays qu’ils sont d’accord [sic] pour le passage de nos troupes. (103) »

Doumenc insistant pour poursuivre le travail, Vorochilov réitère que « si les Polonais avaient donné une réponse affirmative, ils auraient exigé leur présence à nos pourparlers. Pour autant que cela est vrai, c’est qu’ils ne sont pas au courant ou qu’ils ne sont pas d’accord. (103) »

Prévenu de l’arrivée de Ribbentrop que Vorochilov n’a pas démentie et du danger qu’elle contient, Doumenc informe Paris de la tournure des événements. La journée du 23 se passe en négociations entre Soviétiques et Allemands. Au soir, il apprend qu’un accord a été signé. Doumenc ne veut cependant pas croire que tout est fini et pense à un chantage pour faire accepter ce qu’il nomme des « visées territoriales russes. »
[Dans l’esprit de Doumenc, la crainte d’une conquête territoriale joue toujours étrangement à cache-cache avec le danger allemand, car, en demandant l’accord polonais, il a mis l’URSS en posture de réaliser cette conquête, si tel était bien l’objectif de l’URSS. La dureté des réalités militaire se mêle aux spéculations.]

Ce même soir, Gamelin télégraphie de ne pas quitter Moscou et de se positionner pour le cas où une agression allemande obligerait les Soviétiques à conclure un accord d’urgence.

Concernant les Polonais, Gamelin réitère que leur position sera modifiée par les événements. Alors que les Soviétiques sont en train de conclure (ou vont conclure) avec Ribbentrop, Gamelin demande à Doumenc (dans un télégramme à la syntaxe approximative) de faire valoir que le refus de coopération, sous le prétexte qu’un des éléments fait provisoirement défaut, conférerait à ses interlocuteurs une responsabilité que lui, Doumenc, doit leur faire mesurer (106).
[Gamelin demande à nouveau ce qui ne peut être accordé par les Soviétiques : passer outre au refus polonais. Il lui incombait pourtant de considérer et de régler ce problème auparavant, au plus tard dès que Vorochilov l’avait soulevé. La fin de son télégramme mettant l’accent sur la responsabilité des Soviétiques, il s’agit maintenant de savoir qui portera la responsabilité de l’échec.]

Prélude au départ, la dernière entrevue a lieu le 25. N’ayant plus la charge de négocier, Vorochilov y parle plus librement et laisse filer son sentiment : « Pendant tout le temps de nos conversations, la presse et le peuple polonais ont répété continuellement qu’ils ne voulaient pas de l’aide soviétique, et en ce qui concerne la Roumanie, il n’y a aucune réponse. Est-ce que nous aurions dû conquérir la Pologne pour offrir notre aide, ou nous mettre à genoux ? Cette position était impossible pour nous. (107) »

Les deux délégations quittent ensuite le territoire soviétique, accompagnées de la même façon qu’elles ont été reçues. Doumenc commente ce moment en disant qu’il avait le sentiment d’avoir servi d’appât dans l’élaboration du traité avec l’Allemagne et que « la collusion de Hitler avec Staline permettrait aux gouvernements de ne plus ménager le communisme. »
[On retourne à la politique intérieure qui n’a été que mise en parenthèses pendant trois semaines.

Si Daladier et Chamberlain avaient voulu l’accord, il aurait été obtenu. Cet accord eût bloqué l’agression allemande et construit contre l’Allemagne une alliance puissante. L’absence d’accord ouvre à l’Allemagne la marche vers l’Est, donc la prise de la Pologne puis ensuite l’attaque de l’URSS. Sur ce point, il faudra encore attendre. Il faut bien constater que si la Pologne ne fut pas défendue, (rien n’ayant été prévu) c’est qu’on ne voulait pas la défendre. Le pacte germano-soviétique renvoie les gouvernants français et britanniques à leur responsabilité.]

Aragon. Un jour du monde. Chroniques de Ce soir (2e partie) 22.00€. N° 20 des Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. Editions Delga.

Notes :
[1] C’est la date qu’avance François Delpla dans son introduction aux deux mémoires de Doumenc. In Les papiers secrets du général Doumenc, édition de François Delpla, Editions Olivier Orban, 1991, p. 26.

[2] Les papiers secrets du général Doumenc, o.c., p. 36. Toutes les autres citations extraites du mémoire sont suivies de l’indication de leur pagination.

[3] Il s’agit là d’une des spéculations de l’état-major français qui imagine pouvoir disjoindre l’Italie de l’Allemagne en lançant contre l’Italie une action turque qui s’en prendrait aux intérêts de l’Italie en Bulgarie. Le prix de l’action turque serait la remise à la Turquie de certaines îles du Dodécanèse arrachées à la Grèce. Au terme de cette affaire compliquée et des plus aléatoire, il était acquis que l’Italie, mécontente de n’être pas soutenues par l’Allemagne, resterait neutre dans le conflit envisagé. Les intérêts de la Grèce sont tenus pour nuls et la réaction de la Grèce, alors dirigée par Métaxas, n’est pas prise en compte

[4] François Delpla constate que « le chef de la meilleure armée du monde (Gamelin) se soumet aux désirs des pays les plus faibles, la Pologne et la Roumanie, alors que la moindre anticipation du déroulement probable de l’attaque allemande ferait estimer prudent, voire indispensable, une avancée préalable des troupes soviétiques en Pologne. » (48, note 3.)

[5] Cf. Les silences du colonel Bramble, roman d’André Maurois.

[6] Depuis des mois, Naggiar insiste auprès de Bonnet pour que le problème du passage des troupes soviétiques en Pologne et en Roumanie soit réglé. Il répète que le refus polonais signifie qu’il n’y aura pas de front oriental et qu’en l’absence de ce front l’Allemagne et l’Italie peuvent se retourner contre l’Ouest. Pour Naggiar, il ne s’agit pas de sauver la Pologne mais la France. Voir M. J. Carley, l’Alliance de la dernière chance, p. 208 et suivante.

[7] Comme l’expose François Delpla dans son commentaire, deux explications antagonistes s’opposent sur ce point : craignant la menace allemande, les Soviétiques veulent anticiper l’attaque et occuper une meilleure position militaire en positionnant leurs forces en Pologne et en Roumanie qui leur paraissent les voies de l’attaque allemande, ou bien ils sont mus par le seul désir de s’agrandir au détriment de leurs voisins et d’annuler les résultats de leurs défaites militaires des années 20.

[8] François Delpla remarque la faiblesse de l’argument : si l’entrée des troupes soviétiques est susceptible d’être compliquée, il faut au contraire la réaliser sans traîner pour en obtenir le résultat escompté. (p. 78.)

[9] Boris Chapochnikov (1882-1945) est l’auteur d’un ouvrage théorique sur le rôle de l’état-major, Le cerveau de l’armée et connu comme un des principaux conseillers militaires de Staline. Il deviendra maréchal de l’URSS.

[10] Il se rappellera plus tard, après les combats de 1940, que lui aussi, dans une des séances de présentation des forces françaises, avait avancé des chiffres qui furent démentis dans la réalité.

 
1 commentaire

Publié par le mai 24, 2019 dans Uncategorized

 

Russie-Venezuela: arrêtez le blocus

 

http://wpered.su/2019/05/23/stop-blokade/

Le 20 mai, une réunion des partis politiques et des organisations publiques de gauche a eu lieu à Moscou, au Centre culturel latino-américain Simon Bolivar de l’ambassade de la République bolivarienne du Venezuela en Fédération de Russie.

L’événement a eu lieu dans le cadre de la Campagne mondiale pour le peuple vénézuélien.

«Cette réunion contribue à la lutte contre les forces impérialistes. Cette rencontre est connue dans notre pays. Notre peuple est conscient de la solidarité que vous exprimez », a déclaré l’ambassadeur du Venezuela, Carlos Rafael Faria Tortosa.
Dans son discours, il a également parlé des conséquences négatives pour le peuple du Venezuela du blocus économique américain. Ainsi, dans les banques internationales, près de 5,5 milliards de dollars ont été bloqués, destinés à l’achat de produits alimentaires, de médicaments, de matières premières et d’équipements pour l’industrie. Par exemple, en octobre 2017, l’UBS suisse a gelé des fonds pour l’achat de vaccins, ce qui a retardé le programme de vaccination de 4 mois. La même année, les banques internationales ont bloqué un paiement de 9 millions de dollars pour l’achat de médicaments pour la dialyse. Cela a eu un effet défavorable sur le traitement de 15 000 patients hémodialysés. En 2015-2018, les pertes et les coûts totaux pour l’économie du Venezuela dus au blocus économique imposé par les États-Unis sont estimés à 130 milliards de dollars.
En raison de la pression accrue des États-Unis, confirmée également par la prise de contrôle par l’opposition de la représentation diplomatique du Venezuela à Washington, les participants à la réunion ont suggéré de créer un comité de solidarité avec le Venezuela, qui comprendrait des représentants de diverses organisations. Il coordonnera les actions des militants de gauche lors de rassemblements de soutien à la République bolivarienne. Cette proposition a reçu une réponse positive de l’ambassadeur du Venezuela. Selon lui, dans les villes de Russie, il est nécessaire d’organiser plusieurs manifestations contre la politique des États-Unis.
Les participants à la réunion ont noté que le peuple vénézuélien aura encore de multiples épreuves à affronter, il est donc nécessaire d’intensifier le mouvement de solidarité. Les représentants de l’ambassade de la République de Cuba, qui ont également assisté à la réunion, estiment que les États-Unis luttent de toutes leurs forces pour empêcher l’émergence en Amérique latine d’un autre État véritablement indépendant. Les guerriers internationalistes qui ont servi à Cuba et en Afghanistan ont souligné qu’actuellement, Washington fait pression sur les autres pays pour qu’ils refusent de coopérer avec Caracas. Les communistes russes estiment toutefois que les Vénézuéliens doivent continuer la lutte, sinon la défaite de la révolution bolivarienne aurait les mêmes conséquences graves que la défaite de la révolution d’octobre.
«Les capitaux internationaux ne laisseront jamais en paix les pays qui ont choisi la voie du développement indépendant. Nous sommes convaincus que le peuple du Venezuela, conscient des horreurs vécues par notre pays depuis le rétablissement du capitalisme, ne permettra pas à Washington et à ses subordonnés de perpétrer leurs exactions », a déclaré Mikhail Tchisty, -représentant les brigades internationales du Parti communiste de la Fédération de Russie.
Le secrétaire du Comité central du Parti communiste de la RDP, Stanislav Retinsky, a prononcé un discours de solidarité au nom des communistes de la République populaire de Donetsk. Il a souligné que le Donbass, le Venezuela et la Syrie forment un seul front anti-impérialiste, car ils résistent en fin de compte à l’impérialisme américain. Mais pour vaincre un puissant ennemi, il est nécessaire d’unir les forces progressistes du monde entier. Il a parlé de tout cela dans son livre intitulé Donbass dans la confrontation mondiale: une approche de classe, dont il a remis une copie à l’ambassadeur du Venezuela à la fin de son discours.
Il convient de noter que ce jour-là, la solidarité s’est manifestée non seulement sous la forme de déclarations politiques, mais également de chants et de danses interprétés par des enfants du centre d’éducation esthétique « Arc-en-ciel » (Makhatchkala), des œuvres musicales particulièrement marquantes consacrées à l’exploit du Komsomol soviétique, symbole d’endurance et de courage. Comme l’a souligné la directrice artistique Alexandra Khoroshevskaya, un tel symbole aujourd’hui est constitué par le peuple du Venezuela dirigé par le président Nicolas Maduro.

Trad MD pour H&S

 
 

La Chine a préparé une frappe de terres rares aux Etats-Unis

La guerre par d’autres moyens… (note de danielle Bleitrach)

La Chine répond aux États-Unis d'un coup dur pour Huawei

13
22 mai 2019, 10h10
Photo: Jason Lee / Reuters
Texte: Olga Samofalova

Version imprimée  •
Partager   •
Lien permanent   •

Signaler une erreur   •

Pékin prépare une frappe de représailles contre Washington dans le contexte de l’escalade de la guerre commerciale et de son histoire avec Huawei. Les experts estiment que Pékin sortira  un atout caché: sa domination sur le marché mondial des métaux de terres rares. L’ensemble du secteur de la haute technologie aux États-Unis, y compris l’activité d’Ilon Mask et le monde d’Apple, sera atteinte. Le gagnant dans cette guerre sera celui qui n’y participe pas, à savoir la Russie.

La visite du président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, à l’usine de production de métaux de terres rares, alors que Washington frappait le chinois Huawei, a été accomplie  pour laisser entendre que ces métaux pourraient être utilisés comme armes dans la guerre commerciale avec les États-Unis, rapporte  Bloomberg. Cette visite « envoie aux États-Unis un signal d’alarme indiquant que la Chine pourrait utiliser des métaux des terres rares comme mesure de représailles à mesure que la guerre commerciale s’intensifie », a déclaré Yan Kunhe, analyste pour Pacific Securities. Selon lui, la Chine pourrait limiter l’exportation d’éléments de terres rares vers les États-Unis.

L’édition autrichienne de Contra Magazin estime également que, dans un avenir proche, la Chine pourrait utiliser «une option nucléaire» dans la guerre commerciale avec les États-Unis – pour arrêter l’exportation de «terres rares» vers les États-Unis.

Enfin, Jin Canrong, professeur à l’Université du peuple chinois, dans son article dans le Global Times, a qualifié l’embargo sur les métaux des terres rares en provenance de Chine comme l’un des trois atouts de Pékin dans la guerre commerciale avec les États-Unis.

Ce n’est pas par hasard que les États-Unis ont fait des exceptions pour les métaux de terres rares en introduisant des droits de douane de 10%, puis en augmentant les droits à 25 milliards de dollars sur les produits chinois. Et les Américains n’incluent pas ces métaux dans la nouvelle liste des produits chinois surtaxés par les droits de douane pour 300 milliards de dollars supplémentaires.

La Chine produit chaque année environ 105 000 tonnes de métaux des terres rares, soit environ 81% de la production mondiale. Une interdiction ou des restrictions sur l’approvisionnement en métaux de terres rares en provenance de Chine toucheraient le secteur technologique américain.

«La Chine a dominé le marché des métaux de terres rares et dominera encore pour au moins deux décennies. Beijing représente 90% de l’offre de métaux des terres rares, et ce sont les Chinois qui déterminent leur prix. Le Parti communiste chinois (PCC) est le bénéficiaire ultime des entreprises impliquées dans l’extraction de métaux de terres rares. Il contrôle et manipule ce marché », a déclaré au journal VZGLYAD Alexander Toporkov, directeur de la société TDM96, qui vend des métaux de terres rares chinois (REM) en Russie.

Les métaux de terres rares sont contenus dans chaque téléphone, dans chaque voiture, dans chaque avion. Toporkov donne des exemples d’utilisation de métaux de terres rares. Ainsi, les haut-parleurs et les micros des téléphones fonctionnent avec des aimants en néodyme de terres rares. Une teneur élevée en métaux des terres rares est notée dans les batteries, les revêtements pour avions, y compris les revêtements russes, à base de poudres de zirconium-yttrium. Les turbines et les pales d’avions / hélicoptères sont également recouvertes de ce composé pour augmenter la résistance à l’usure et limiter le vieillissement et la température. En outre, le développement de systèmes de moteurs à pistons à haute résistance (russes et américains), avec l’ajout de divers métaux de terres rares alliés à l’aluminium – scandium, erbium, yttrium – est en cours.

«Tous les produits d’Ilon Mask, tant dans le secteur automobile que dans celui de l’aérospatiale, contiennent une quantité énorme de composés de terres rares. La société américaine Molycorp, qui extrait des métaux de terres rares, ne peut pas satisfaire tous les besoins des sociétés de Mask, sans parler de toutes les autres entreprises du secteur de la haute technologie. À savoir, ils sont les principaux consommateurs de métaux des terres rares « ,

– dit Toporkov.

Selon l’édition autrichienne de Contra Magazin, le manque d’approvisionnement régulier en métaux de terres rares perturbera toute la chaîne d’approvisionnement des entreprises de technologie américaines, en particulier l’industrie de la défense américaine.

Les métaux des terres rares sont les matières premières nécessaires à la production de puces américaines de haute qualité, qui sont vraiment les meilleures au monde, a noté le professeur chinois. Leur développement et leur production étant très coûteux, les Américains les vendent à un prix très élevé. Et le principal acheteur est la Chine. En 2018, les ventes mondiales de puces ont totalisé 469 milliards de dollars, dont la majeure partie, soit 300 milliards de dollars, a été importée par Beijing.

Si Trump bloque la vente de puces haut de gamme à la Chine, les fabricants américains de puces vont faire faillite, causant d’énormes dégâts à Wall Street. Alors que la Chine s’en sortira avec une légère frayeur, sauf que la modernisation de l’industrie ralentira un peu, mais Pékin commencera plus activement à remplacer les importations par des puces.

«Les États-Unis ont leurs propres réserves de terres rares, mais il leur faudra des années pour reconstruire leur industrie des terres rares et pouvoir satisfaire leurs besoins en puces. Même lorsque les États-Unis auront achevé la reprise de l’industrie, la Chine aura déjà achevé la R & D sur les puces de haute qualité et commencera à exporter ses propres produits », a déclaré un professeur de l’Université nationale chinoise.

«Les métaux des terres rares sont l’un des nombreux outils utilisés par la Chine pour atteindre ses objectifs», reconnaît Toporkov. De plus, il n’est pas du tout nécessaire que Pékin impose un embargo complet sur ces métaux, il leur suffit d’augmenter leurs prix.

« La Chine peut » frapper  » par une hausse des prix des métaux des terres rares. Et ce n’est même pas une probabilité, c’est un fait – les prix du marché sont déjà montés en flèche suite aux nouvelles concernant Huawei. La Chine ne refusera probablement pas de fournir des REM à l’Amérique, mais elle introduira des droits d’exportation plus élevés aux États-Unis et au Japon », a déclaré Toporkov.

Selon lui, les prix des aimants pour terres rares en Chine ont déjà bondi de 10% en une seule journée. Selon les prévisions des partenaires chinois, et selon cette dynamique, le prix des composants destinés uniquement aux aimants augmentera de 50 à 100% au cours des prochains mois, a déclaré Toporkov.

Il y a sept ans, la Chine était déjà confrontée à un tel scénario à l’époque d’Obama, au moment de l’introduction unilatérale de quotas d’exportation pour les métaux de terres rares, entraînant une forte hausse des prix. Et puis Beijing s’est retranchée derrière l’écologie, dont les dégâts sont causés par l’extraction de métaux de terres rares. Ensuite, la Chine n’a reçu qu’une résistance verbale, mais pas réelle. Maintenant, la Chine peut commencer la même histoire avec un résultat assez prévisible – «et personne ne peut rien faire à ce sujet», a déclaré Toporkov.

Et dans le même temps, le Japon souffrira à cause de ses amis États-Uniens. «Pour les Japonais, les prix augmenteront afin d’empêcher toute tentative de réexportation de métaux de terres rares par le Japon vers les États-Unis. Le marché japonais est également extrêmement dépendant de REM. Dans une seule voiture, la Honda Prius contient jusqu’à 7 kg de métaux des terres rares. En outre, le Japon est un vieil ennemi et c’est un honneur pour la Chine de lui causer des problèmes », explique l’expert.«Les citoyens chinois attendent depuis longtemps une action décisive de Xi Jinping contre les États-Unis. Et cette question est vécue avec beaucoup de passion dans la société. Les armes sous forme de métaux de terres rares dans une guerre commerciale peuvent être utilisées. Et c’est très douloureux pour certains – les États-Unis et le Japon, et c’est très bénéfique pour d’autres – pour la Russie, résume l’expert russe. « Mais comment M. Xi va-t-il se comporter maintenant? » Sera-t-il capable de répondre sérieusement à Trump, ou va-t-il à nouveau se contenter de demi-mesures en politique étrangère?  »

La Russie peut vraiment tirer profit de cette guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis sur les terres rares. «Comme on le sait, celui qui ne participe pas à la guerre gagne. Et dans ce cas, tout le monde nous favorise – les deux plus grandes économies « se battent » entre elles, et nous les opposons et avec un taux de change du rouble artificiellement affaibli, nous devrions construire une production Hi-Tech et attirer des investisseurs, car la main-d’œuvre en dollars n’est pas très bon marché », a déclaré la source.

Dans le bon sens, Roskosmos doit faire demi-tour: commencer à poinçonner ses composants «uniques» pour les fusées et les exporter de manière rentable aux États-Unis. La route s’ouvre sur de nouvelles pièces, outils, structures et non sur des matières premières. Il est temps de commencer à échanger des produits et des composants de haute technologie plutôt que des matières premières. Et nos relations étroites avec la Chine devraient y contribuer », conclut Toporkov.

La deuxième carte maîtresse entre les mains de la Chine contre Washington est la dette nationale des États-Unis, a déclaré un professeur à l’Université China People’s University. La Chine détient plus de 1 billion de dollars d’obligations du Trésor américain. C’est Pékin qui a le plus contribué à la stabilisation de l’économie américaine en achetant des dettes américaines pendant la crise financière de 2008. Ce qui attend l’économie américaine, si Pékin commence à se débarrasser d’une part importante de la dette américaine, comme le fait la Russie, c’est même difficile à imaginer.

Enfin, la dernière carte dans la manche de Beijing est le marché des entreprises américaines en Chine. Les fabricants américains sont venus s’installer en Chine il y a longtemps, immédiatement après les grandes réformes et l’ouverture chinoises. Ici, ils réalisent un bénéfice énorme – nettement supérieur à celui des entreprises chinoises sur le marché américain.

Dans les statistiques officielles des États-Unis sur les échanges commerciaux avec la Chine, il existe une part importante de ruse. D’une part, les États-Unis n’ont réellement exporté que 120 milliards de dollars vers la Chine et importé des marchandises de Chine à hauteur de 540 milliards de dollars (données 2018). Cependant, les statistiques américaines ne tiennent pas compte d’un fait simple: de nombreux produits fabriqués en Chine appartiennent à des sociétés américaines. Par exemple, les mêmes «iPhones» collectés en Chine seront ensuite vendus aux États-Unis. Ils seront considérés comme des exportations chinoises, mais le truc, c’est que les entreprises chinoises gagnent beaucoup moins en production et en transformation que les Américains elles-mêmes en développant et en commercialisant des smartphones tout prêts.

Regardez encore plus de vidéos sur la chaîne YouTube VIEW

 

Une histoire orale navajo féministe ? La séparation des sexes

En Marges !

L’INTIME EST POLITIQUE – REVUE DE SCIENCES HUMAINES ET D’ARTS

Enceinte à 37 ans, j’ai décidé de profiter du calme tout relatif offert par le congé maternité pour mener à bien un projet éditorial qui me tenait à cœur : écrire un ouvrage qui familiariserait les petits lecteurs avec la spiritualité navajo. Comment susciter l’intérêt chez les plus jeunes pour une culture souvent réduite aux clichés associés aux Indiens des Plaines mis en scène dans les westerns et films d’animation nord-américains (qu’on songe ainsi à la séquence chantée What makes the Red Man Red ? du Peter Pan sorti en salles en 1953) ? En Europe, ces représentations stéréotypées ont perduré grâce au succès des personnages de bandes-dessinées tels que Oumpah Pah créée par René Goscinny et Albert Uderzo, Yakari (André Jobin, Claude de Ribaupierre) ou plus près de nous, Bison Dodu, de la série Les Papooses publiée de 2004 à 2015 chez Casterman.

IM1Tiger Lily Peter Pan

Tiger Lily, le Chef Indien et Peter Pan dans le film de 1953. (©Walt Disney Pictures)

Déconstruire des féminités et masculinités nord-amérindiennes fantasmées

Dans ces albums illustrés, les personnages amérindiens portent des peaux de bêtes et habitent dans des tipis. Les femmes sont appelées squaw ; les hommes, belliqueux, chassent le bison. Aucune précision géographique ou temporelle ne permet de contextualiser le récit : les héros sont issus de tribus fictionnelles. Sabine N. Meyer fait remarquer qu’en dépit de la présence dans plusieurs albums de chevaux (introduits par les explorateurs espagnols au seizième siècle), Yakari et ses amis ne rencontrent aucun individu d’extraction européenne1. Les occupations des uns et des autres illustrent une division sexiste du travail. Les hommes participent aux conseils de guerre tandis que les femmes sont chargées des préparatifs alimentaires ou domestiques. D’après Carolyn Reyer, « la littérature populaire et les films ont grandement déformé le rôle des femmes en les représentant comme des esclaves et des bêtes de somme (…) La femme Lakota possédait son propre nom, choisi en accord avec sa personnalité et ses habiletés, elle ne prenait jamais le nom de son père ou de son époux. »2De nombreuses sociétés autochtones nord-américaines sont caractérisées par une organisation matrilinéaire (Hopis, Navajos). Les membres de ces tribus considèrent le mot squaw raciste et sexiste. Son usage aujourd’hui exemplifie l’objectivation et l’érotisation du corps féminin autochtone par les descendants des colons « blancs » ; à travers la vente et le port des tenues Pocahotties durant Halloween, ils continuent d’abâtardir l’héritage culturel nord-amérindien.

IM2-Yakari

Yakari and the White Buffalo, Longman, 1979, page 5.

IM3-Pocahottie

Le 21 septembre 2018, Dallas Hunt, membre de la Swan River First Nation, twittait contre la vente de ce costume.

De 1992 à 2008, une longue bataille législative fait rage en Arizona afin de modifier le nom d’une colline jusqu’alors appelée Squaw Peak. En 2003, peu après son élection comme gouverneur de l’Arizona, Janet Napolitano propose qu’on rebaptise le mont en l’honneur de Lori Piestewa, soldat de la tribu Hopi morte au combat en Irak. L’U.S. Board on Geographic Names ne valide officiellement cette nouvelle désignation qu’en 20083. Pourtant, dès 1858, John Beeson, dénonçait l’usage discriminatoire de ce terme : « La majorité des colons installés dans l’état de l’Oregon étaient originaires du Missouri. Parmi eux, il était coutumier de désigner l’homme amérindien du sobriquet mâle et la femme par le vocable squaw (femelle) si bien qu’à force d’utiliser ces termes, on déshumanisa ces personnes. »4  Le recours au terme squaw est également attribué à des héros mâles amérindiens, une autre façon de contribuer au façonnage de masculinités indigènes stéréotypées. Dans le film Phoenix, Arizona, adaptation cinématographique d’une nouvelle de Sherman Alexie, le personnage Thomas-Builds-the Fire fait remarquer à son ami Victor, un jeune qui arbore toujours une attitude farouche, qu’un grand nombre de Premières Nations, étaient composées de pêcheurs ou d’agriculteurs sédentaires, nullement belliqueux5.

IM4-Thomas

Au premier plan, Thomas (Evan Adams), Phoenix, Arizona, 1999.

L’image du guerrier indien a été façonnée par plusieurs dispositifs littéraires, cinématographiques ou photographiques tels que Le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826) ou la série de portraits de chefs-indiens d’Edward Curtis (le premier volume de The North American Indiandate de 1907). Avec la fin des guerres indiennes, la multiplication des lignes de chemin de fer transcontinentales émiette encore un peu plus le vaste territoire autrefois occupé par les tribus. Le massacre des Lakotas à Wounded Knee (1890) ou la déportation des familles navajo (« Longue Marche ») entre 1864 et 1866 illustrent la volonté de régler le « problème » indien par une extermination pure et simple. Décimés par les maladies contagieuses transmises par l’homme blanc, parqués dans des réserves éloignées de leurs terres ancestrales, séparés de leurs clans pour être envoyés dans des pensionnats dirigés par des missionnaires, les survivants semblent n’avoir d’autre choix que d’adopter le mode de vie anglo ou disparaître à jamais. C’est donc à travers les écrits savants et intimes des militaires, soldats, médecins, et marchands colonisateurs que nous percevons l’organisation sociale et spirituelle des tribus amérindiennes, une vision tributaire de l’ethnocentrisme plus ou moins marqué des auteurs. Si les tribus se sont acculturées au contact de « l’homme blanc », elles sont aussi parvenues à transmettre de génération en génération leur langue et histoires sacrées. Pourquoi ne pas alors étudier la place de la femme indienne d’après un récit ancestral ?

Un récit des origines où la femme n’est pas née d’une côte masculine.

Dans l’élaboration de Contes Navajo du Grand-Père Benally, il m’a semblé essentiel d’inclure le récit de la Séparation des Sexes, enseigné dans les écoles navajos. J’ai choisi de le faire raconter à ses deux petits-enfants par l’oncle maternel, le fictionnel Grand-Père Benally. L’intrigue de Contes Navajo du Grand-Père Benally respecte ainsi les règles d’énonciation des épisodes fondateurs navajo. Certaines mésaventures d’êtres sacrés (Yei) ne peuvent être évoquées qu’en hiver, d’autres en été. Dans le cas de la séparation des sexes, on ne peut en parler qu’en hiver comme pour les autres récits qui se réfèrent à la vie des Yei dans les mondes inférieurs avant l’émergence du Diné(peuple Navajo) dans le monde scintillant, à l’emplacement de Dinetah, territoire qu’ils occupent aujourd’hui. A la différence de la spiritualité décontextualisée des Yakari, les histoires sacrées transmises par le grand-père maternel à ses petits-enfants, élevés à l’extérieur de la réserve, s’incarnent dans des lieux constitutifs de l’identité culturelle navajo. Lorsqu’il décrit la rencontre entre les Jumeaux Tueurs de Monstre et Femme Araignée, il se trouve près de Spider Rock, promontoire rocheux de près de 229 m situé dans le Canyon de Chelly en Arizona. L’évocation de la séparation des sexes répond aussi aux questionnements identitaires de la petite fille, humiliée par le commentaire d’un garçon navajo qui lui a dit de retourner à l’intérieur du hogan6, aider les autres femmes en cuisine.

La séparation des sexes fait partie d’un groupe d’histoires qui fonde la spiritualité navajo. Première différence avec le récit biblique, les animaux ne sont pas soumis au couple originel dans le but d’assurer leur survie. Deuxième différence, la femme n’a pas été créée à partir d’une partie anatomique masculine ; au contraire, Femme-Changeante façonne les premiers clans Navajos en mélangeant sa peau aux quatre éléments. Troisième différence, l’identité de genre n’a pas à correspondre au sexe biologique7. Le corps humain navajo, indépendamment du sexe de l’individu, possède en lui deux forces : mâle, répartie à gauche, et femelle, répartie à droite. Quatrième différence : les relations sexuelles entre homme et femme, si elles assurent la perpétuation de l’espèce, ont aussi pour vocation de procurer du plaisir. Femme Changeante créa donc « un pénis avec de la turquoise (…) Elle créa ensuite un clitoris en corail qu’elle plaça à l’intérieur du vagin. »8 La dispute qui prélude à l’épisode la séparation des sexes se déroule lorsque Premier Homme retourne de chasse, les bras chargés d’un daim. Première Femme adresse un éloge à son vagin. Premier Homme ne comprend pas : « N’ai-je pas tué le daim dont tu t’es repue ? (…) Est-ce bien ton vagin le grand chasseur qui doit être remercié et pas moi ? » Première Femme ne se laisse pas démonter : « C’est bien joosh le vagin qui chasse. S’il n’existait pas, tu n’aurais pas tué ce daim (…) En vérité, joosh le vagin fait tout le travail dans le village. »9. D’après la notion de transaction économico-sexuelle développée par Paola Tabet, la femme reçoit un bien matériel (le daim) en échange de relations sexuelles. L’acceptation du don implique le consentement de la relation sexuelle10. Pourtant, Première Femme ne l’entend pas ainsi : « Nous pourrions vivre seules (…) Nous, femmes, récoltons ce que nous avons semé. Nous, femmes, vivons de ce que la terre, en retour, nous offre. Nous, femmes, vivons des graines que nous récoltons. »11 L’homme a beau être le chasseur, la femme vit de la Nature, sans jamais l’assujettir. Les velléités d’indépendance de sa compagne insupportent Premier Homme qui propose au reste de la gent masculine de s’installer de l’autre côté de la rivière. La séparation dure quatre années. Les différentes versions orales recensées insistent sur les provocations des femmes qui prennent des poses lascives.12 D’autres les décrivent se masturbant, utilisant cactées, pierres lisses ou muscles de gibiers. Les hommes s’adonnent aussi à l’onanisme au mépris des enseignements des êtres sacrés, à savoir ne jamais réduire l’autre à un moyen de parvenir à ses fins : « Quand ils tuaient une antilope, ils (…) en prélevaient le foie qu’ils perçaient afin d’y introduire leur pénis. »13Les deux groupes se réunissent finalement car la perpétuation de l’espèce est menacée. Si l’ordre semble restauré par cette réconciliation, ce récit des origines est loin de proposer une vision dichotomique de la dispute initiale. L’hybris de Première Femme a suscité le courroux de Premier Homme mais la domination arbitraire qu’elle subissait est condamnée. De même, l’épisode souligne que les femmes sont incapables de s’assumer seules, après l’amenuisement des récoltes, car on leur a toujours interdit de chasser. Par ailleurs, la survie des hommes est assurée par la présence de deux nadleeh, des hommes « efféminés », les seuls à savoir moudre le maïs et cuisiner.

IM5-SeparationIturralde

La séparation des sexes, Juliette Iturralde, parue dans Contes Navajo du grand-père Benally, Goater, 2016.

Choix pédagogiques et éditoriaux.

Pour rendre le récit accessible aux plus jeunes, toute référence à l’onanisme a été supprimée. Les termes anatomiques « vagin » et « pénis » ont été remplacés par l’expression plus neutre « mon corps. » La mention du nadleeh a, elle, été conservée. Néanmoins, mon éditeur, qui a développé un catalogue militant, s’inquiétait de l’interprétation qu’on pourrait donner à la fin du récit, la réunion conjugale semblant être prônée. Nous avons donc décidé d’incorporer, dans l’encadré situé après chaque chapitre afin d’expliciter des notions culturelles, un portrait succinct de quatre personnalités féminines navajo (Lilakai Neil, Annie Wauneka, Lori Arviso Alvord, et Lynda Lovejoy) qui ont montré que les femmes de la tribu n’ont pas à être reléguées dans la sphère domestique. Maureen Trudelle Schwarz a enquêté auprès des femmes de la réserve pour déterminer pourquoi elles ne sont pas davantage présentes dans les domaines sacramentel et politique. Les témoignages recueillis insistent sur la nécessité de se réapproprier « la séparation des sexes. » Ainsi, une certaine EM s’insurge contre l’instrumentalisation patriarcale du récit : « Depuis lors (…) l’homme s’est arrogé le droit de nous dire ‘Vous les femmes, on ne peut pas vous faire confiance. A cause de ce qui s’est passé, vous ne pouvez pas officier comme homme médecine ou chef.’ Mais ce n’est pas vrai ! Les torts étaient partagés des deux côtés. »14 En 2010, on compte 9 élues au Conseil Tribal mais en 2011, le président Joe Shirley décide de réduire drastiquement le nombre de sièges, passant de 88 à 24, et en 2012, il ne reste plus qu’une femme au milieu d’une assemblée majoritairement masculine. Lors de l’élection à la présidence de la Nation Navajo en 2010, Lynda Lovejoy remporte la primaire. Ses opposants établissent une corrélation entre des inondations meurtrières et sa candidature15. Le 2 novembre 2010, l’association des médecine men se fend d’un communiqué qui met en garde la population contre les fléaux qui pourraient s’abattre sur la Nation Navajo si Lovejoy remportait l’élection. Ils s’appuient sur les visions d’Esther Bahe, diagnostiqueuse par lecture de cristal, qui affirme avoir reçu un mauvais présage lors d’une consultation16. Le rôle joué par l’épisode de la séparation des sexes dans l’élection présidentielle navajo de 2010 montre l’importance que relèvent encore les récits sacrés dans les affaires publiques navajo. Mais, la défaite – somme toute relative – de Lynda Lovejoy face à Ben Shelly prouve qu’hommes et femmes de la tribu sont de plus en plus enclins à s’émanciper de l’héritage culpabilisant associé à Première Femme. Désireuses de respecter une prétendue « tradition » ou au contraire de s’émanciper des rôles de subalternes qui leur ont été assignés en dépit de l’organisation matrilinéaire de leur société, les femmes navajo occupent de plus en plus le devant de la scène religieuse, politique, médiatique et culturelle… et tout cela, sans avoir besoin de porter de robes en peaux de daim.

Nausica Zaballos est professeur d’anglais dans le secondaire. Elle a soutenu une thèse sur les Indiens Navajo en 2007 à l’université Paris IV Sorbonne.

 

52e CONGRES de la CGT : des raisons d’espérer !

 

Le 52e congrès a achevé ses travaux ce vendredi 17 mai.

La grande presse avec des reportages scandaleux et un silence honteux le dernier jour en particulier du service public de la 2 qui remporte le pompon de la mauvaise foi, met l’accent sur la réélection de Philippe Martinez tout en soulignant le caractère houleux de certaines séances mettant en cause le manque de réactivité de la direction confédérale et ses atermoiements.

Ce qui se passe à la CGT constitue un enjeu majeur pour le mouvement social et la résistance à la politique macronienne :

Les médias dominants ont beau passer la pommade à la CFDT et à Laurent Berger, les promouvoir auprès de l’opinion, le MEDEF leur faire la courte-échelle, pour faire prévaloir dans le monde ouvrier et salarié chez les précaires … l’esprit de collaboration de classe, de compromission, de soumission aux intérêts de l’oligarchie, ils sont confrontés à une réalité incontournable : l’esprit de résistance à ce remodelage réactionnaire de la société française reste puissant et le rôle de la CGT malgré ses difficultés, son affaiblissement, son orientation mutée dans les années 90, demeure un élément décisif.

D’autant plus décisif que lorsque les gilets jaunes expriment souvent de manière radicale leur rejet des syndicats, c’est le plus souvent la CGT qui est mise à l’avant scène du théâtre des trahisons. Comment comprendre ce ciblage de la CGT, alors même qu’elle a été sans aucun doute l’organisation de loin la plus en pointe dans l’organisation des luttes interprofessionnelles sur ces 20 dernières années, malgré sa dérive sociale réformiste ? Faut-il y voir là le signe de l’appréhension par le corps social que les autres syndicats n’offrent aucune perspective d’élévation du rapport de force interprofessionnel des travailleurs contre les injustices sociales et fiscales promues par les tenants du capital ? Ce sentiment de trahison du monde du travail par la CGT pourrait bien être le signe d’une exigence portée par les travailleurs au ressaisissement de la CGT. Ce qui ne peut que lui conférer une responsabilité singulière.

Et c’est sans doute pourquoi l’attitude des médias dominants alterne entre l’hostilité explicite et le silence méprisant.

Qu’en est-il de  ce 52e congrès ? :

Au-delà des riches souvent émouvants témoignages du terrain, de ce qui se passe dans les entreprises et les territoires, de la richesse humaine et d’expérience ainsi reflétée, ce qui frappe c’est la vigueur de l’exigence de la base de la CGT de construire un puissant mouvement majoritaire pour stopper les contre-réformes, renouer avec les conquis sociaux et conjuguer défense revendicative ET lutte pour une alternative politique anti-capitaliste.

Et il y a bel et bien eu confrontations au congrès sur des questions majeures qui relèvent de l’orientation et de la stratégie de l’organisation.

Dans son allocution de clôture Philippe Martinez se félicite de la tenue de ce débat, signe de démocratie et atout tout en en appelant à la fraternité entre nous.

Tout en affirmant qu’entre nous il serait par exemple  superflu de marteler que la CGT est (doit être) une organisation de classe!

Une telle affirmation, nous l’avons dit à plusieurs reprises repose sur un déni : dans les années 90, dans un contexte de désarroi politique et idéologique, afin d’intégrer en particulier la Confédération Européenne des Syndicats, les dirigeants de la CGT de l’époque (Louis Viannet puis Bernard Thibault) ont consenti à une véritable mutation des orientations qui étaient jusque là (depuis 1945) celles de la CGT.

Acceptation du « dialogue social« , mise sur orbite du « syndicalisme rassemblé« , départ de la Fédération Syndicale Mondiale (FSM), approbation des institutions de l’Union européenne.

Et ce déni continue!

Car si sous la pression de la base et de structures importantes de la CGT la référence à la FSM a été rétablie dans le document d’orientation ce qui constitue une  importante décision prise contre les manœuvres de la direction confédérale, le « dialogue social » comme le « syndicalisme rassemblé« , l’arlésienne que représente l’ « Europe sociale« , continuent de figurer comme objectifs auxquels ces dirigeants sont fortement attachés.

Et ce sont précisément ces questions qui ont, entre autre, fait l’objet d’une confrontation au cours du congrès.

Le dialogue social

Car le « dialogue social » n’a rien à voir avec la nécessité de négocier et d’engranger des résultats positifs pour les travailleurs à partir de la construction d’un rapport de force qui leur soit favorable et l’idéologie du dialogue social qui est une entreprise d’intégration des organisations syndicales aux objectifs et aux  intérêts du patronat et des pouvoirs à leur service.

D’autant que dans la période que nous connaissons de crise profonde du capitalisme, ce qui domine TOUT, c’est d’offensive globale contre TOUS les conquis issus des luttes séculaires et qu’il n’y a donc pas de place dans cette voie pour un quelconque « grain à moudre« . Et que ce qui est donc visé par l’oligarchie c’est l’acceptation des organisations de cette immense régression sociale en marche. Avec au bout le discrédit des organisations qui se prêtent à cette manipulation chez les travailleurs et dans le peuple.

Par conséquent, maintenir  dans nos textes d’orientation la référence au dialogue social en tant que tel, c’est inscrire notre activité dans l’accompagnement du système et de sa crise et c’est donc totalement contraire au caractère de classe de la CGT.

Le syndicalisme rassemblé

Idem pour le syndicalisme rassemblé.

La recherche de l’unité pour être plus fort et gagner c’est une chose et un objectif louable.

Le syndicalisme rassemblé et sa mise en oeuvre depuis les années 90 c’est la primauté aux ententes de sommet, qu’on le veuille ou non une alliance privilégiée avec la CFDT, la sous-estimation des divergences. Car avec la CFDT il n’y a pas seulement des différences d’appréciation sur les revendications qu’il conviendrait de mettre de côté pour se rejoindre sur d’autres objectifs : NON, les dirigeants de la CFDT sur les lois travail, sur les retraites et bien d’autres aspects revendicatifs  sont engagés, actifs, déploient DANS LE MONDE DU TRAVAIL avec le soutien des puissances d’argent, des médias dominants leur activité en vue de faire accepter les contre-réformes exigées par l’oligarchie et l’Union européenne.

Pour créer un rapport de force favorable aux travailleurs il convient par conséquent de contrer cette entreprise, de combattre pied à pied les idées de soumission et d’acceptation de ces politiques en s’adressant directement aux travailleurs pour créer les conditions d’une unité de lutte SUR DES BASES effectivement de classe.

L’acharnement de la direction confédérale et ses manoeuvres au cours du 52e congrès sont donc contraires à une véritable orientation de classe se donnant les moyens de surmonter les obstacles à une unité combative des travailleurs.

Le rapport aux gilets jaunes

 

Nous ne reviendrons pas sur la faute initiale de Philippe Martinez mettant dès le 17 novembre  la CGT en retrait en faisant cadeau au F_haine d’une paternité qui n’était manifestement pas la sienne.

Retenons dans l’allocution de fin de congrès l’évocation directe de leur mouvement en termes positifs et l’annonce d’une rencontre à Dijon avec la secrétaire départementale de leurs représentants.

Mais pourquoi avoir ferraillé durant le congrès pour empêcher
toute référence explicite à eux.

Et NON , il n’y a pas équivalence entre le mouvement des gilets jaunes et les autres mouvements sociaux en cours : lutte des jeunes pour le climat, mouvements féministes … car leur contenu de classe n’est précisément pas le même : ni dans sa composition, ni dans ses objectifs.

Les objectifs du mouvement des gilets jaunes convergent largement avec ceux de la CGT : salaires, justice fiscale, droits démocratiques, critique du caractère anti-démocratique des institutions, mise en cause de la domination de l’oligarchie.

Construire les convergences avec eux revêt donc un caractère stratégique pour le déploiement du mouvement populaire!

D’autant que la forte présence de salariés des TPE rejoint l’effort de déploiement entrepris pour une présence CGT dans les déserts syndicaux!

Pour revendiquer le caractère de classe de la CGT c’est donc cet aspect qui doit être l’aspect dominant qui structure nos décisions, nos choix d’alliance …

Les raisons de l’espoir

Au final donc un congrès où d’importantes avancées ont eu lieu sous l’impulsion des bases combatives alors que demeurent les incertitudes sur l’engagement de la CGT sur une véritable ligne combative, rompant avec les tendances à l’institutionnalisation et à l’enlisement bureaucratique dans une orientation réformiste.

Raisons d’espoir : les forces existent à l’intérieur de l’organisation pour que l’emportent les fondamentaux historiques qui ont fait son rayonnement à l’échelle nationale et internationale.

Aux militants et aux structures de s’emparer de ce qui a bougé positivement dans ce congrès et pousser jusqu’au bout la réappropriation militante de ce qui a fait l’identité historique de la CGT.

______________________________

INFORMATIONS :
Le Bureau confédéral  comprend désormais :
Philippe Martinez, Fabrice Angéi, Angeline Barth, Pascal Bouvier, Virginie Gensel Imbrecht, David Gistau, Véronique Martin, Catherine Perret, Boris Plazzi, Nathalie Verdeil, Céline Verzeletti et David Dugué.
L’APPEL du congrès aux travailleurs :

 

 
2 Commentaires

Publié par le mai 21, 2019 dans Uncategorized

 

Douleur et gloire.

 

Résultat de recherche d'images pour "douleur et gloire almodovar"

 

à 10 h 25, ce matin je suis allé dans le quartier voir ce film d’Almodovar avec Antonio Banderas.

Un jour à propos d’un film que Cronenberg avait fait sur Freud, Jung et la psychanalyste Epstein, un prof de cinéma s’était lancé dans une interprétation sur la question du double au cinéma… Je lui avais dit que d’après moi Cronenberg posait aussi la question de savoir si l’on peut être psychanalyste en étant non juif comme Jung. Freud déchiré était obligé de répondre par la négative. Le prof de cinéma m’avait alors rétorqué : « est-ce que l’on peut être cinéaste sans être juif? »

S’il a vu le dernier film de Pedro Almodovar où se joue sans cesse la question du transfert entre le metteur en scène et l’acteur, il doit pouvoir répondre qu’un goy issu du franquisme et formaté par l’église sainte et apostolique est lui aussi désormais nanti d’une mère juive et se vautre dans la dépression de l’homme et son double.

La fête de l’après franquisme, celle dans laquelle l’Espagne a voulu tout oublier pour jouir de la liberté recouvrée s’est terminée par une gueule de bois et la mémoire revient de ce que l’on cru pouvoir ignorer.

Peut-être est-ce à cause de cela que c’est le premier film de Pedro Almodovar auquel j’adhère réellement ou alors est-ce une question d’âge et d’état des lombaires ? le fait de reconnaitre que la fête est finie et que l’on est prisonnier d’un corps sans pathos excessif, avec une manière d’austérité… Ce qu’il faut de sanglot pour la moindre chanson… Les yeux qui se ferment pour cause de migraine et de l’épuisement à se laisser éblouir par des flashs, les fragments de vie qui remontent en vous. Qu’est-ce que l’amour, un éblouissement, un don perpétuel, une addiction…

Bref c’est un beau film… qui est comme l’appartement du metteur en scène plein de tableaux qui sont les seuls avec lesquels il puisse échanger et qui se met à nu avec dignité dans un acteur qui accepte de parler pour le metteur en scène de l’essentiel, de le lui restituer en se lavant de tout ce qu’il sait, de tout ce qu’il a lui-même vécu pour être la page blanche sur laquelle Almodovar tente de se retrouver, de ré-apprendre à écrire comme le maçon analphabète dont il retrouve comme chez Edgard Poe le dessin, le message enfin parvenu à son destinataire.

Danielle Bleitrach

 
1 commentaire

Publié par le mai 19, 2019 dans CINEMA