Source : Consortium News, Michael T. Klare, 19-02-2019

Le 19 février 2019

Aujourd’hui, la guerre signifie tellement plus que le combat militaire, écrit Michael T. Klare. Elle peut avoir lieu alors même que les dirigeants des puissances belligérantes se réunissent pour négocier.

Dans son livre encensé de 2017, « Destined for War » [Destinés à la guerre NdT], le professeur de Harvard Graham Allison a évalué la probabilité que les États-Unis et la Chine se retrouvent un jour en guerre. En comparant les relations américano-chinoises aux rivalités entre grandes puissances depuis la guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant J.-C., il a conclu que le risque futur d’une conflagration était considérable. Comme beaucoup d’analyses actuelles des relations américano-chinoises, cependant, il a manqué un point crucial : à toutes fins utiles, les États-Unis et la Chine sont déjà en guerre l’un contre l’autre. Même si leur conflit actuel à feu couvant ne produit pas la dévastation immédiate d’une guerre chaude conventionnelle, ses conséquences à long terme pourraient s’avérer tout aussi désastreuses.

Suggérer cela, signifie réévaluer notre compréhension de ce qu’est la guerre. Du point de vue d’Allison (et de celui de tant d’autres à Washington et ailleurs), « paix » et « guerre » sont des opposés polaires. Un jour, nos soldats sont dans leurs garnisons à s’entraîner et nettoyer leurs armes ; le lendemain, ils sont appelés au combat et envoyés sur un champ de bataille. Dans ce modèle, la guerre commence lorsque les premiers coups de feu sont tirés.

L’auteur Graham Allison, à gauche, animant une discussion avec le ministre de la Défense Ash Carter au Forum John F. Kennedy Jr. de l’Université Harvard à Cambridge, Mass. 2015. (Photo du DoD prise par le sergent Clydell Kinchen, 1re classe de l’armée américaine)

Eh bien, réfléchissez encore à cette nouvelle ère de lutte et de concurrence grandissante entre les grandes puissances. Aujourd’hui, la guerre signifie tellement plus que des combats militaires et peut avoir lieu alors même que les dirigeants des puissances belligérantes se réunissent pour négocier et partager de la viande séchée affinée et de la mousseline de pommes-de-terre (comme les présidents Donald Trump et Xi Jinping à Mar-a-Lago en 2017). C’est exactement là où nous en sommes lorsqu’il s’agit des relations sino-américaines. Considérez ça comme une guerre sous un autre nom, ou peut-être, pour reprendre un terme à la retraite depuis longtemps, une version brûlante d’une nouvelle guerre froide.

Avant même que Trump n’entre dans le Bureau ovale, l’armée américaine et d’autres branches du gouvernement se préparaient déjà à une quasi-guerre à long terme, impliquant une pression économique et diplomatique croissante sur la Chine et un renforcement des forces militaires à la périphérie de ce pays. Depuis son arrivée, de telles initiatives ont dégénéré en combats de type guerre froide sous un autre nom, son administration s’étant engagée à vaincre la Chine dans une lutte pour la suprématie économique, technologique et militaire mondiale.

Il s’agit notamment de la « guerre commerciale » du président avec la Chine, dont on a beaucoup parlé, qui vise à entraver la croissance future de ce pays ; d’une techno guerre destinée à l’empêcher de dépasser les États-Unis dans des domaines technologiques clés ; d’une guerre diplomatique visant à isoler Beijing et à déjouer ses plans grandioses d’ouverture mondiale ; d’une guerre informatique (largement cachée au public) et d’une série de mesures militaires aussi. Ce n’est peut-être pas une guerre au sens traditionnel du terme, mais pour les dirigeants des deux camps, ça en a le même aspect.

Pourquoi la Chine ?

Les médias et de nombreux politiciens continuent de mettre l’accent sur les relations américano-russes, en grande partie à cause des révélations sur l’ingérence de Moscou dans les élections présidentielles américaines de 2016 et de l’enquête Mueller en cours. Dans les coulisses, cependant, la plupart des hauts responsables militaires et de la politique étrangère à Washington considèrent la Chine, et non la Russie, comme le principal adversaire du pays. Dans l’est de l’Ukraine, dans les Balkans, en Syrie, dans le cyberespace et dans le domaine de l’armement nucléaire, la Russie constitue en effet une menace sérieuse pour les objectifs et les désirs de Washington. Pourtant, en tant qu’État pétrolier entravé sur le plan économique, il n’a pas la force qui lui permettrait de contester véritablement le statut de puissance dominante mondiale de ce pays. La Chine est une toute autre histoire. Avec sa vaste économie, ses prouesses technologiques croissantes, son projet d’infrastructure intercontinental « Belt and Road » (nouvelle route de la soie, NdT) et sa modernisation militaire rapide, une Chine enhardie pourrait un jour égaler ou même dépasser la puissance américaine à l’échelle mondiale, un résultat que les élites américaines sont déterminées à éviter à tout prix.

Les craintes de Washington face à la montée de la Chine ont été pleinement mises en évidence en janvier avec la publication, en 2019, de l’Évaluation mondiale de la menace pour la communauté du renseignement des États-Unis, une synthèse des points de vue de l’Agence Centrale du Renseignement (CIA) et d’autres membres de cette « communauté ». Sa conclusion : « Nous estimons que les dirigeants chinois tenteront d’étendre la portée économique, politique et militaire mondiale du pays tout en utilisant les capacités militaires de la Chine et ses investissements dans les infrastructures et l’énergie à l’étranger dans le cadre de l’initiative Belt and Road pour diminuer l’influence américaine. »

Pour contrer ces efforts, on s’attend maintenant à ce que chaque branche du gouvernement mobilise ses capacités pour renforcer le pouvoir américain – et diminuer celui de la Chine. Dans les documents du Pentagone, cette position est résumée par le terme « overmatch », qui se traduit par la préservation éternelle de la supériorité globale américaine vis-à-vis de la Chine (et de tous les autres rivaux potentiels). « Les États-Unis doivent conserver leur faculté à surclasser », insiste la Stratégie de sécurité nationale de l’administration, et préserver « une combinaison de capacités à une échelle suffisante pour empêcher le succès de l’ennemi », tout en continuant « à façonner l’environnement international pour protéger nos intérêts ».

Un micro-robot exposé en 2017 à Aberdeen Proving Ground, Maryland, dans la vitrine des microsystèmes autonomes et de la technologie, ou MAST, collaboration entre l’industrie, la recherche universitaire et l’armée. (Photo de l’armée américaine par Jhi Scott)

En d’autres termes, il ne peut jamais y avoir de parité entre les deux pays. Le seul statut acceptable pour la Chine est celui d’une puissance nettement inférieure. Pour assurer un tel résultat, les responsables de l’administration insistent sur le fait que les États-Unis doivent prendre des mesures quotidiennes pour contenir ou entraver leur ascension.

Dans les époques précédentes, comme Allison l’indique clairement dans son livre, cette équation – une puissance dominante cherchant à conserver son statut dominant et une puissance montante cherchant à surmonter sa subordination – a presque toujours abouti à un conflit classique. Dans le monde d’aujourd’hui, cependant, où le combat armé des grandes puissances pourrait se terminer par un échange nucléaire et l’anéantissement mutuel, le conflit militaire direct est une option nettement peu attrayante pour toutes les parties. Au lieu de cela, les élites dirigeantes ont développé d’autres moyens de guerre – économiques, technologiques et secrets – pour atteindre de tels objectifs stratégiques. Vu sous cet angle, les États-Unis sont déjà en mode de combat presque total par rapport à la Chine.

Guerre commerciale

Lorsqu’il s’agit d’économie, le langage trahit trop clairement la réalité. La lutte économique de l’administration Trump avec la Chine est régulièrement décrite, ouvertement et sans réserve, comme une « guerre ». Et il ne fait aucun doute que les hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, à commencer par le président et son représentant commercial en chef, Robert Lighthizer, voient les choses de cette façon : comme un moyen de pulvériser l’économie chinoise et de réduire ainsi la capacité de ce pays à concurrencer les États-Unis dans tous les autres domaines du pouvoir.

Ostensiblement, l’objectif de la décision de Trump de mai 2018 d’imposer 60 milliards de dollars de droits de douane sur les importations chinoises (augmentés en septembre à 200 milliards de dollars) était de corriger un déséquilibre commercial entre les deux pays, tout en protégeant l’économie américaine contre ce qui est décrit comme le comportement malsain de la Chine. Ses pratiques commerciales « constituent manifestement une grave menace pour la santé et la prospérité à long terme de l’économie des États-Unis », comme l’a déclaré le président lors de l’annonce de la deuxième session des tarif douaniers.

L’examen des demandes présentées aux négociateurs chinois par la délégation commerciale américaine en mai dernier donne toutefois à penser que l’intention première de Washington n’a pas été de corriger ce déséquilibre commercial, mais d’entraver la croissance économique de la Chine. Parmi les dispositions auxquelles Pékin doit acquiescer avant de recevoir un allégement tarifaire, selon des documents divulgués par des négociateurs américains qui ont été diffusés sur les médias sociaux chinois :

  • l’arrêt de toutes les subventions gouvernementales aux industries manufacturières de pointe dans le cadre de son programme Made in China 2025, une initiative qui couvre 10 secteurs économiques clés, dont la construction aéronautique, les voitures électriques, la robotique, les puces informatiques et l’intelligence artificielle ;
  • accepter les restrictions américaines sur les investissements dans les technologies sensibles sans mesures de rétorsion ;
  • l’ouverture de ses activités tertiaires et agricoles – domaines dans lesquels les entreprises chinoises ont un avantage indéniable – à la pleine concurrence américaine.

En fait, cela devrait être considéré comme une pure et simple déclaration de guerre économique. Accepter de telles demandes signifierait accepter un statut de subordination permanent vis-à-vis des États-Unis dans l’espoir de poursuivre une relation commerciale profitable avec ce pays. Eswar Prasad, professeur d’économie à l’Université Cornell, a décrit avec précision ces développements en ces termes : « La liste se lit comme les termes d’une reddition plutôt que comme une base de négociation ».

Réunion de Trump avec des industriels américains au sujet de son décret exécutif pour « acheter et embaucher des Américains » 31 janvier 2019, Bureau ovale. (Photo Maison Blanche par Shealah Craighead)

Guerre technologique

Comme le suggèrent les exigences commerciales des États-Unis, l’intention de Washington n’est pas seulement d’entraver l’économie de la Chine aujourd’hui et demain, mais pour les décennies à venir. Cela a donné lieu à une campagne intense et de grande envergure visant à la priver de l’accès aux technologies de pointe et à paralyser ses principales entreprises technologiques.

Les dirigeants chinois ont compris depuis longtemps que, pour que leur pays atteigne la parité économique et militaire avec les États-Unis, ils doivent maîtriser les technologies de pointe qui domineront l’économie mondiale du XXIe siècle, notamment l’intelligence artificielle (IA), les télécommunications de cinquième génération (5G), les véhicules électriques et la nanotechnologie. Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement ait investi de façon importante dans l’enseignement des sciences et de la technologie, subventionné la recherche dans des domaines novateurs et aidé à lancer des entreprises prometteuses, entre autres, tout comme Internet et d’autres innovations informatiques et aérospatiales américaines ont été financés et encouragés par le Département de la défense.

Les entreprises chinoises ont également exigé des transferts de technologie lorsqu’elles investissent dans des entreprises étrangères ou établissent des partenariats industriels avec elles, une pratique courante en matière de développement international. L’Inde, pour ne citer qu’un exemple récent de ce phénomène, s’attend à ce que d’importants transferts de technologie de la part d’entreprises américaines soient l’un des résultats de ses achats convenus d’armes américaines de pointe.

En outre, des entreprises chinoises ont été accusées d’avoir volé la technologie américaine par le biais du vol cybernétique, ce qui a provoqué une indignation généralisée dans ce pays. D’un point de vue réaliste, il est difficile pour les observateurs de l’extérieur de déterminer dans quelle mesure les progrès technologiques récents de la Chine sont le produit d’investissements courants et légitimes dans les sciences et la technologie et dans quelle mesure ils sont attribuables au cyber-espionnage. Compte tenu de l’investissement massif de Pékin dans l’enseignement des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques dans les cycles supérieurs et post-universitaires, on peut toutefois supposer que la plupart des progrès réalisés par ce pays sont le résultat d’efforts nationaux.

Il est certain que, compte tenu de ce qui est connu publiquement au sujet des activités de cybercriminalité en Chine, il est raisonnable que les autorités américaines exercent des pressions sur Beijing pour qu’elle mette un frein à cette pratique. Cependant, la volonté de l’administration Trump d’émousser le progrès technologique de ce pays vise également des activités parfaitement légitimes. Par exemple, la Maison-Blanche cherche à interdire les subventions du gouvernement de Beijing pour le progrès de l’intelligence artificielle au moment même où le ministère de la Défense investit des milliards de dollars dans la recherche sur l’IA au pays. L’administration agit également pour bloquer l’acquisition par la Chine d’entreprises technologiques américaines et l’exportation de composants de pointe et de savoir-faire.

Pour illustrer cette guerre technologique qui a récemment fait la une des journaux, Washington cherche activement à saboter les efforts de Huawei, l’une des entreprises de télécommunications les plus importantes de Chine, pour devenir le leader mondial dans le déploiement des communications sans fil 5G. Ces systèmes sans fil sont importants en partie parce qu’ils transmettront des quantités colossales de données électroniques à des débits beaucoup plus rapides que ce que l’on peut imaginer, ce qui facilitera l’introduction de voitures auto-dirigées, une automatisation généralisée et une application universelle de l’IA.

Huawei Ascend P7 à droite, 2014. (Karlis Dambrans via Flckr)

Deuxième après Apple en tant que fournisseur mondial de smartphones et producteur majeur d’équipements de télécommunications, Huawei a cherché à prendre la tête de la course à l’adaptation 5G dans le monde entier. Craignant que cela puisse donner à la Chine un énorme avantage dans les décennies à venir, l’administration Trump a essayé d’empêcher cette éventualité. Dans ce qui est largement décrit comme une « guerre froide technologique », elle a exercé d’énormes pressions sur ses alliés asiatiques et européens pour qu’ils interdisent à l’entreprise de faire des affaires dans leur pays, alors même qu’elle demandait l’arrestation au Canada de Meng Wanzhou, directeur financier de Huawei, et son extradition aux États-Unis pour avoir incité des banques américaines à aider des entreprises iraniennes (en violation des sanctions imposées par Washington à ce pays). D’autres attaques contre Huawei sont en cours, y compris une éventuelle interdiction de vente de ses produits dans ce pays. De telles mesures sont régulièrement décrites comme visant à renforcer la sécurité des États-Unis et de leurs alliés en empêchant le gouvernement chinois d’utiliser les réseaux de télécommunications de Huawei pour voler des secrets militaires. La vraie raison – à peine déguisée – est simplement d’empêcher la Chine d’atteindre la parité technologique avec les États-Unis.

Cyberguerre

Il y aurait beaucoup à écrire sur ce sujet, si seulement il n’était pas encore caché dans l’ombre du conflit croissant entre les deux pays. Il n’est toutefois pas surprenant de constater que peu d’informations sont disponibles sur la cyberguerre entre les États-Unis et la Chine. Tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’une guerre intense se déroule actuellement entre les deux pays dans le cyberespace. Les responsables américains accusent la Chine de s’engager dans un cyber-assaut à grande échelle sur le pays, impliquant à la fois le cyber-espionnage pur et simple pour obtenir des secrets militaires et d’entreprise et une ingérence politique généralisée. « Ce que les Russes font est peu de choses par rapport à ce que fait la Chine », a déclaré le vice-président Mike Pence en octobre dernier lors d’un discours prononcé à l’Institut Hudson, bien que, typiquement concernant ce sujet, il n’ait pas fourni la moindre preuve à l’appui de ses affirmations.

Ce que ce pays fait pour combattre la Chine dans le cyberespace n’est pas rendu public. Tout ce que l’on sait d’après les informations disponibles, c’est qu’il s’agit d’une guerre à deux camps dans laquelle les États-Unis mènent leurs propres attaques. « Les États-Unis imposeront des conséquences rapides et coûteuses aux gouvernements étrangers, aux criminels et aux autres acteurs qui entreprennent d’importantes cyber-activités malveillantes », a affirmé la Stratégie de sécurité nationale de 2017. La forme que prennent ces « conséquences » n’a pas encore été révélée, mais il ne fait guère de doute que les cyber-guerriers américains ont été actifs dans ce domaine.

Xi et Trump au Grand Hall du Peuple de Pékin, 2017. (Photo Maison Blanche par Andrea Hanks)

Contrainte diplomatique et militaire

Pour compléter le tableau de la guerre en cours entre l’Amérique et la Chine, des pressions féroces s’exercent sur les fronts diplomatique et militaire pour contrecarrer les ambitions géopolitiques de Pékin. Pour faire avancer ces aspirations, le leadership de la Chine s’appuie fortement sur un programme très médiatisé, la Belt and Road Initiative, un plan d’un milliard de dollars pour financer et encourager la construction d’un nouveau vaste réseau routier, ferroviaire, portuaire et par pipeline en Eurasie, au Moyen Orient et en Afrique. En finançant – et, dans de nombreux cas, en construisant – de telles infrastructures, Pékin espère lier les économies d’une multitude de pays lointains et les rapprocher de plus en plus de la sienne, tout en augmentant son influence politique sur le continent eurasiatique et en Afrique. De l’avis des dirigeants de Pékin, du moins en ce qui concerne l’orientation de l’économie future de la planète, son rôle serait similaire à celui du plan Marshall qui a renforcé l’influence des États-Unis en Europe après la Seconde Guerre mondiale.

Et compte tenu de cette possibilité, Washington a commencé à chercher activement à saper la Belt and Road partout où il le pouvait – décourageant les alliés de participer, tout en suscitant un mécontentement dans des pays comme la Malaisie et l’Ouganda face aux énormes dettes qu’ils pourraient avoir contractées envers la Chine et à la manière autoritaire dont les entreprises de ce pays mènent souvent ces projets de construction outremer. (Par exemple, ils font généralement appel à des travailleurs chinois pour faire la plupart du travail, plutôt que d’embaucher et de former des gens du pays.)

« La Chine a recours à des pots-de-vin, à des accords opaques et à l’utilisation stratégique de la dette pour maintenir les États africains captifs des souhaits et des exigences de Pékin », a déclaré le conseiller à la sécurité nationale John Bolton dans un discours prononcé en décembre sur la politique américaine sur ce continent. « Ses investissements sont entachés de corruption et ne répondent pas aux mêmes normes environnementales ou éthiques que les programmes de développement des États-Unis », a-t-il ajouté. Bolton a promis que l’administration Trump offrirait une meilleure alternative pour les pays africains à la recherche de fonds de développement, mais – et c’est un peu toujours la même chose – aucune aide de ce genre ne s’est encore matérialisée.

Outre le retrait diplomatique, l’administration a entrepris une série d’initiatives visant à isoler militairement la Chine et à limiter ses options stratégiques. En Asie du Sud, par exemple, Washington a abandonné sa position passée de maintenir une parité approximative dans ses relations avec l’Inde et le Pakistan. Ces dernières années, elle s’est fortement orientée vers une alliance stratégique avec New Dehli, tentant de l’enrôler pleinement dans les efforts des États-Unis pour contenir la Chine et, vraisemblablement, dans ce processus punissant le Pakistan pour son rôle de plus en plus enthousiaste dans l’Initiative Belt and Road.

Dans le Pacifique occidental, les États-Unis ont intensifié leurs patrouilles navales et conclu de nouveaux accords de base avec les puissances locales, le tout dans le but de confiner les militaires chinois dans des zones proches du continent. En réponse, Beijing a cherché à échapper à l’emprise de la puissance américaine en établissant des bases miniatures sur des îles revendiquées par les Chinois dans la mer de Chine méridionale (ou même en construisant des îles artificielles pour y installer des bases) – des mesures largement condamnées par les faucons à Washington.

Pour démontrer sa colère face à l’effronterie de Beijing dans le Pacifique (autrefois connusous le nom de « lac américain »), la Maison-Blanche a ordonné l’accélération des opérations dites de liberté de navigation (FRONOPs). Les navires de guerre de la marine naviguent régulièrement à portée de tir de ces mêmes bases insulaires, ce qui suggère une volonté américaine d’employer la force militaire pour résister aux futurs mouvements chinois dans la région (et crée également des situations dans lesquelles un faux paspourrait mener à un incident militaire qui pourrait mener… enfin, n’importe où).

Carte approximative du Département de la Défense 2010 de la République populaire de Chine et d’autres revendications régionales.

À Washington, les avertissements concernant l’empiétement militaire de la Chine dans la région atteignent déjà leur paroxysme. Par exemple, l’amiral Philip Davidson, commandant des forces américaines dans le Pacifique, a décrit la situation dans cette région dans un récent témoignage au Congrès : « Bref, la Chine est maintenant capable de contrôler la mer de Chine méridionale quel que soit le scénario, sauf dans le cas d’une guerre avec les États-Unis. »

Une longue guerre d’usure

Ainsi que le suggère l’amiral Davidson, l’un des résultats possibles de la guerre froide en cours avec la Chine pourrait être un conflit armé de type traditionnel. Une telle rencontre, à son tour, pourrait s’intensifier jusqu’au niveau nucléaire, entraînant un anéantissement mutuel. Une guerre qui n’impliquerait que des forces « conventionnelles » serait en soi dévastatrice et entraînerait des souffrances généralisées, sans parler de l’effondrement de l’économie mondiale.

Même si une guerre sans merci n’éclate pas, une guerre géopolitique d’usure à long terme entre les États-Unis et la Chine aura, en fin de compte, des conséquences débilitantes et peut-être catastrophiques pour les deux parties. Prenons l’exemple de la guerre commerciale. Si ce problème n’est pas résolu rapidement et de manière positive, le maintien des droits de douane élevés imposés par les États-Unis sur les importations chinoises freinera gravement la croissance économique chinoise et affaiblira ainsi l’économie mondiale dans son ensemble, ce qui pénalisera tous les pays du monde, y compris celui-ci. Les droits de douane élevés augmenteront également les coûts pour les consommateurs américains et mettront en danger la prospérité et la survie de nombreuses entreprises qui dépendent des matériels et des composants chinois

Cette nouvelle forme de guerre conduira également à ce que les dépenses de défense déjà vertigineuses continueront d’augmenter, détournant les fonds des besoins vitaux comme l’éducation, la santé, l’infrastructure et l’environnement. Entre-temps, les préparatifs d’une future guerre avec la Chine sont déjà devenus la priorité numéro un au Pentagone, évinçant toute autre considération. « Alors que nous nous concentrons sur les opérations en cours », aurait déclaré Patrick Shanahan, secrétaire à la Défense par intérim, à ses cadres supérieurs lors de sa première journée au pouvoir en janvier, « souvenez-vous de la Chine, de la Chine et de la Chine ».

La plus grande victime de ce conflit en cours sera peut-être la planète Terre elle-même et toutes les créatures, y compris les humains, qui l’habitent. En tant que principaux émetteurs de gaz à effet de serre, les États-Unis et la Chine doivent travailler ensemble pour mettre un terme au réchauffement de la planète, faute de quoi nous sommes tous condamnés à un avenir infernal. Avec une guerre en cours, même si elle n’a pas lieu d’être, les chances d’une telle collaboration sont pratiquement nulles. La seule façon de sauver la civilisation est que les États-Unis et la Chine déclarent la paix et se concentrent ensemble sur le salut de l’humanité.

Michael T. Klare, un permanent de TomDispatch, est professeur émérite d’études sur la paix et la sécurité mondiale au Hampshire College et chercheur invité principal à l’Arms Control Association. Son livre le plus récent est « La course pour ce qu’il reste ». Son prochain livre, « All Hell Breaking Loose : Climate Change, Global Chaos, and American National Security », sera publié en 2019. [« L’enfer se déchaîne : changement climatique, chaos mondial et sécurité nationale américaine » NdT]

Source : Consortium News, Michael T. Klare, 19-02-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.