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Archives de Catégorie: SYNDICATS et LUTTES SOCIALES

La tribune libre de Jumel, Lecoq et Wulfranc pour défendre le Code du travail

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Mise à jour 15/07/2017 09:12

3 points clés

Le Code du travail est le seul rempart qui protège les salariés

Les ordonnances sont l’héritage d’une idéologie néolibérale des années qui a conduit la crise financière

Sans Code du travail, la société sera plus sauvage

SÉBASTIEN JUMEL, JEAN-PAUL LECOQ, HUBERT WULFRANC

Ils sont respectivement députés PCF des 6e, 8e et 3e circonscriptions de la Seine-Maritime et membres du groupe de la Gauche démocratique et républicaine

«Nous n’avons rien lâché dans le combat parlementaire. Pendant toute cette semaine d’examen du projet de loi d’habilitation à réformer le Code du travail par ordonnances, les députés communistes ont bataillé sur chacun des articles, le jour et la nuit. Et si la loi a été adoptée, elle ne l’a été que par la force du nombre, non par la force des idées en suscitant une adhésion populaire. C’est toute l’importance de cette bataille à l’Assemblée, menée, au-delà même des rangs communistes, par la gauche combative : elle donne un fondement à la mobilisation qui doit se poursuivre contre les visées de cette réforme injuste, inefficace.

« Ordonnances qui conduirontà un affaiblissement des syndicats »

Nous n’avons rien lâché car, avec ce texte, la vie quotidienne des salariés de notre pays sera touchée de plein fouet. Cette loi d’habilitation permet au gouvernement de vider de sa substance le Code du travail par des ordonnances, dès septembre. Ordonnances qui toucheront la santé, la sécurité au travail, la démocratie, les droits syndicaux.

Ordonnances qui, par la fusion des instances représentatives, supprimeront les comités d’hygiène et de sécurité, qui réduiront les armes juridiques contre le licenciement. Ordonnances qui, sous couvert de « performance sociale », visent à éclipser les accords de branche – à quelques exceptions près – pour faire de l’accord d’entreprise le droit commun, poussant toujours plus loin la dérégulation.

Ordonnances qui conduiront à un affaiblissement des syndicats et de la représentation collective avec l’arrière-pensée de leur substituer des organisations de salon, qui faciliteront le recours aux CDD, qui créeront, avec le CDI de chantier, un CDI précaire, qui réduiront, enfin, le champ de la pénibilité.

Nous n’avons rien lâché dans le combat contre ce texte avec une série d’amendements défendus en séance, pour la plupart rejetés – les ordres venaient de l’Elysée-Versailles… mais qui ont montré que nous étions, en connexion avec le monde du travail, une force de proposition.

Volontairement très large dans son objet, imprécis, ce texte laisse toute liberté d’écriture à la plume gouvernementale, pour des ordonnances à venir, qui, trempées à l’encre du Medef, seront autant de ratures géantes sur les pages du Code du travail. Il est muet sur les responsabilités écrasantes de la finance dans la crise.

« Le Code du travail ne serait qu’une entrave »

Une crise qui a aggravé le chômage de masse, la précarité, les inégalités sociales et l’endettement généralisé. Endettement dont on voudrait faire porter le chapeau aux populations, pour mieux masquer les responsabilités du système financier, et celles des politiques qui lui ont porté secours et qui entretiennent l’absolue liberté d’agir dont ce système jouit, au détriment de l’intérêt des peuples.

Le sous-texte de cette réforme c’est : le Code du travail est responsable du chômage de masse… Vous, salariés mais aussi employeurs, qui demandez des règles pour que les rapports sociaux dans l’entreprise ne soient pas assujettis à la seule logique du profit, vous n’avez rien compris.

Au XXIe siècle, tout le monde serait devenu beau et gentil, le Code du travail ne serait qu’une entrave.

Vous devez accepter cette nouvelle façon de comprendre le monde… Mais qui peut croire de pareilles idées ?

A la suite de la loi Travail de 2016, inspirée déjà par Emmanuel Macron, cette loi d’habilitation nous enfonce un peu plus encore dans une idéologie de déconstruction des acquis sociaux. Dans une logique de renoncement au progrès qui depuis 120 ans a conduit à améliorer la protection des salariés, à construire le droit du travail consigné dans le Code du travail.

« Cette méthode de l’esquive est grossière »

Mais, cette semaine, avec leur texte qui prépare les ordonnances à venir, le président de la République et sa très obéissante et obèse majorité, n’ont pas gagné le combat du sens. La méthode des ordonnances est à elle seule une défaite.

Elle a été choisie pour esquiver un débat sur les mesures précises qu’Emmanuel Macron voudrait voir appliquer demain aux relations dans l’entreprise.

Légiférer par ordonnances consiste à ne soumettre aux représentants du peuple qu’un texte minimal. Un texte qui ne livre du contenu de la réforme que sa philosophie et les têtes de chapitre. Le reste, ce qui fera le pain quotidien des salariés, tombera comme un couperet dans les ordonnances en septembre. Cette méthode de l’esquive est grossière, dictée par la peur du peuple et de ses représentants.

« La philosophie des futures ordonnance est bien connue »

Elle est grossière parce que la crise politique, illustrée par le taux d’abstention historiquement élevé des dernières législatives, commandait qu’une réforme en profondeur du Code du travail, pilier de notre système de relations sociales, soit adoptée au terme d’un vrai débat de fond. Un débat permettant aux députés de connaître de manière précise le détail des règles que l’exécutif entend modifier, supprimer.

Grossière parce qu’au fond, la philosophie des futures ordonnances est bien connue. Elle est celle des idées néolibérales en vogue dans l’Europe de Bruxelles depuis le mitan des années 1980.

En vertu de ce modèle, il faudrait libérer le marché des quelques entraves qui l’encadrent encore pour que tout aille mieux, alors même que ces idées ont conduit à la crise financière de 2007-2008, au chômage de masse, à l’explosion des inégalités, à l’évasion fiscale généralisée, à la prédation de l’économie réelle par la finance, au recul des politiques publiques.

Le Code du travail est ce qui protège les salariés de tous les abus possibles dans les relations de travail.

Le Code du travail est la garantie que les relations sociales au travail reposent sur le droit. En ce sens, il protège aussi l’économie réelle. Demain, sans Code du travail ou avec un Code du travail très affaibli, déséquilibré aux dépens des salariés, la société sera plus sauvage. Ouvrir une deuxième brèche dans cette protection, après celle de la loi Travail de 2016, c’est marcher à reculons. C’est pourquoi nous n’allons pas nous résigner à ce démantèlement du Code du travail. »

 

Budget 2017 : 331 millions d’euros en moins pour l’Enseignement supérieur et la recherche

Laura Taillandier  |  Publié le 13.07.2017 à 17H21

PAYANT - Assemblée nationale

Les projets de décret prévoyant une annulation de crédits de la Mires pour 2017 doivent être examinés par la Commission des finances de l’Assemblée nationale le 18 juillet 2017. // © Denis Allard / R.E.A

Le gouvernement prévoit une annulation de crédits pour la mission recherche et enseignement supérieur de 331 millions d’euros pour l’année 2017. Une coupe qui passe mal parmi les acteurs de la communauté universitaire, qui y voient un « mauvais signal » avant les annonces sur le budget 2018 et l’ouverture des discussions sur une réforme du premier cycle.

C’est une coupe budgétaire qui a surpris tous les acteurs de l’enseignement supérieur. Du moins, par son ampleur. « Inquiétude » de la CPU (Conférence des présidents d’université), « incompréhension » du Snesup-FSU voire même « du jamais-vu » pour la députée socialiste du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault… Les projets de décret prévoyant une annulation de crédits de paiement de la Mires (Mission interministérielle recherche et enseignement supérieur) pour l’année 2017, à hauteur de 331 millions d’euros, ne passent pas inaperçus.

UNE PARTICIPATION À L’EFFORT DE REDRESSEMENT PUBLIC

« Le gouvernement fait savoir que les crédits de cette année ne pourront être exécutés à 100 %. Une telle coupe en plein milieu d’année est un très mauvais signal, surtout au moment où le gouvernement entend booster la recherche et lance un appel aux chercheurs« , s’étonne Valérie Rabault. Ces textes, émanant du ministère de l’Action et des Comptes publics et envoyés aux députés de la Commission des finances mercredi 12 juillet, devraient être examinés par ces parlementaires mardi 18 juillet, précise l’élue. Selon elle, sur les 331 millions d’euros, seuls 135 millions avaient été mis en réserve. Soit une « coupe neuve » de 200 millions d’euros.

De son côté, la Rue Descartes justifie cette diminution, par la participation à l' »effort de redressement des comptes publics » à l’instar des autres ministères. En revanche, elle communique des chiffres différents. Se basant sur le périmètre du ministère, plus restreint que celui de la Mires, elle évalue cette annulation de crédits à hauteur de 180 millions d’euros. Sur cette somme, 160 millions ont été mis en réserve par précaution et les 20 millions d’euros restants seront répartis entre les différents programmes du ministère. « Cela n’affectera ni les moyens des universités, ni les programmes de recherche engagés ou les campagnes d’emploi« , insiste Frédérique Vidal sur son compte Twitter.

Intitulé du programme Numéro Autorisations d’engagement annulées Crédits de paiement annulés
Formations supérieures et recherche universitaire 150 95 000 000 95 000 000
Vie étudiante 231 51 009 697 46 410 086
Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaires 172 27 687 494 33 477 778
Recherche spatiale 193 5 146 353 5 146 353
Sous-total 178 843 544 180 034 217
Recherche et enseignement supérieur en matière économique et industrielle 192 72 442 721 57 380 324
Recherche duale 191 10 500 000 15 600 000
Enseignement supérieur et recherche agricoles 142 6 578 244 6 571 261
Recherche dans le domaine de l’énergie, du développement et de la mobilité durables 190 130 185 252 71 742 389
Total 398 549 761 331 328 191

QUEL IMPACT POUR LES UNIVERSITÉS ?

Un message de la ministre qui ne calme pas les inquiétudes. « Après le gel du point d’indice et le report des mesures du PPCR (parcours professionnels, carrières et rémunérations dans la fonction publique), cela commence à faire beaucoup », commente Hervé Christofol, secrétaire général du Snesup-FSU. « Même si l’impact se fera principalement sentir sur les organismes de recherche, cette coupe dépasse largement la réserve de précaution« , ajoute-t-il. « Les réponses du ministère ne nous satisfont pas. Ce n’est pas responsable en termes de message politique dans le contexte d’Admission postbac, des tirages au sort… », réagit pour sa part Jimmy Losfeld. « Quand bien même cet argent était mis en réserve, il aurait pu servir à améliorer l’accueil des étudiants supplémentaires« , commente le président de la Fage.

Même constat du côté de la CPU. « Nous souhaitions que le gel des dotations des établissements universitaires de 62 millions d’euros puisse aider à faire face à la rentrée 2017, qui se profile avec ses 40.000 étudiants supplémentaires. On ne va pas pouvoir continuer longtemps comme ça… », souligne Khaled Bouabdallah, vice-président de la conférence.

Pour le Sgen-CFDT, « cela va forcément impacter les établissements qui attendent leur dernière part de dotation pour septembre-octobre. Qui dit moins de moyens, dit augmentation des économies : baisse du volume horaire des maquettes de formation, des étudiants en travaux pratiques, fermeture de certaines formations… », énumère, peu confiant, Franck Loureiro, secrétaire national du syndicat. « Emmanuel Macron promettait de sanctuariser le budget de l’ESR… Cela pose des questions pour la suite…« , s’inquiète quant à elle la présidente de l’Unef, Lilâ le Bas.

QUID DU BUDGET 2018 ?

Surtout que cette annonce intervient au moment où les ministères vont recevoir leur « lettre plafond », qui fixe le montant maximum de crédits et d’emplois par ministère pour la loi de finances 2018. « Il y a des dépenses quasi automatiques qu’il va falloir assurer. Il faut que la priorité à l’enseignement supérieur et la recherche se traduise par des actes et notamment dans le prochain budget », souligne Khaled Bouabdallah.

Hasard du calendrier : ces chiffres ont été publiés alors que les discussions sur le contrat de réussite étudiant vont débuter lundi 17 juillet 2017 au ministère de l’Enseignement supérieur. Les syndicats et associations craignent un début de négociations « un peu tendu ».« On ne va pas manquer d’aborder ce sujet, prévient Lilâ le Bas. Je ne vois pas comment on peut continuer à fonctionner avec un budget constant face à l’augmentation du nombre d’étudiants. Surtout si on veut résoudre le problème des inscriptions. »

La CPU, qui tient à « désolidariser les deux événements », prévient tout de même : « On ne pourra pas faire de réforme du premier cycle sérieuse sans moyens nouveaux […]estime Khaled Bouabdallah. Nous sommes prêts à faire beaucoup d’évolutions, à construire de nouveaux parcours, à diversifier nos formations, à faire bouger les lignes de manière radicale. Mais cela demandera des moyens. »

Laura Taillandier  |  Publié le 13.07.2017 à 17H21

 

Retour sur la manifestation du 14 juillet 1953.

14 juillet 1953 à Paris : un massacre oublié ! Ce jour là, la police tire à balles réelles sur le cortège du Parti communiste auquel participent des militants anticolonialistes algériens : 7 manifestants sont tués !

Aucun texte alternatif disponible.

https://archives.seine-saint-denis.fr/Un-massacre-oublie.ht…

Affiche à la mémoire des sept victimes du 14 juillet 1953. Paris (75), place des Fêtes, 19 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 35).

Les défilés républicains du parti communiste, de la CGT et des organisations progressistes : vue générale du défilé à Paris le 1<sup class="typo_exposants">er</sup> Mai 1937. Auteur non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/28 367). {JPEG}Les défilés républicains du parti communiste, de la CGT et des organisations progressistes : vue générale du défilé à Paris le 1er Mai 1937. Auteur non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/28 367).Le 14 juillet 1953, comme chaque année depuis 1936, le Parti communiste français (PCF), la Confédération générale du travail (CGT) et de nombreuses organisations progressistes organisent à Paris un défilé qui se veut une célébration des valeurs de la République. Cette tradition rappelle celle des manifestations du 1er Mai.

Ce 14 juillet, le cortège défile de la place de la Bastille à la Nation. Rendez-vous est donné dès 14 heures aux militants afin de se constituer en cortèges dont l’ordre a été décidé au préalable. Comme chaque année depuis le début des années 1950 les messalistes, militants indépendantistes du mouvement pour les libertés démocratiques en Algérie (MTLD) dirigé par Messali Hadj, prennent part au défilé malgré leurs divergences – le PCF n’est, à l’époque, pas favorable à l’indépendance de l’Algérie. Ils sont encadrés par leur propre service d’ordre que l’on reconnaît à son brassard vert.

Cette année le contexte est particulièrement tendu : les manifestations du 1er Mai ont été marquées par des violences policières ; celles de mai 1952 contre la venue en France du général américain Ridgway accusé d’utiliser des armes bactériologiques en Corée se sont soldées notamment par la mort de l’ouvrier communiste Hocine Bélaïd.

Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 15). {JPEG}Le cortège du MTLD le 14 juillet 1953. Paris (75), 14 juillet 1953. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 15).À 15 heures, le cortège s’ébranle en direction de la place de la Nation avec à sa tête une banderole proclamant l’« Union pour la défense des libertés républicaines ». L’on entonne une première Marseillaise, l’on exige la libération des militants communistes emprisonnés. Quoi que la presse ne s’en fasse pas l’écho par la suite, l’on scande aussi du côté des messalistes des slogans favorables à une Algérie indépendante.

Du côté de la rue Jacques-Cœur surgissent quelques parachutistes, de retour d’Indochine, qui provoquent et agressent les manifestants. Sporadiquement, ces « bérets rouges » qui le matin même défilaient sur les Champs-Élysées agressent les manifestants. Exfiltrés par les policiers, ils ne sont pas arrêtés.

Vers 15 heures 30, une première averse estivale, violente et soudaine, sème un peu le trouble mais le cortège parvient tout de même aux alentours de 16 heures en bon ordre à la Nation où la manifestation doit se disloquer. Depuis la tribune où il prend place, le comité d’organisation salue les différents cortèges.

Tandis qu’une seconde averse, encore plus drue, s’abat sur la place de la Nation, la journée vire au cauchemar. Après son passage devant la tribune officielle, le cortège des messalistes se presse en direction de l’avenue du Trône où un camion attend les militants pour recueillir les drapeaux algériens et les portraits de Messali Hadj qu’ils portaient fièrement durant le défilé. Des rues adjacentes, des policiers fondent sur eux. Ces derniers s’acharnent à piétiner les portraits du leader indépendantiste. Éclate alors une première bagarre sous la pluie torrentielle. Surprises par la réaction belliqueuse des messalistes qui refluent malgré tout vers la place, les forces de l’ordre suppléées de gardes mobiles retournent à la charge tandis que la tribune est évacuée.

Un blessé des affrontements du 14 juillet à Paris, le 14 juillet 1953. Auteur non identifié. Publié (recadré) le 15 juillet 1953 en Une de l’Humanité. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/92 18). {JPEG}Un blessé des affrontements du 14 juillet à Paris, le 14 juillet 1953. Auteur non identifié. Publié (recadré) le 15 juillet 1953 en Une de l’Humanité. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/92 18).Soudain, sans sommation, des coups de feu claquent. « L’horloge monumentale, brisée à l’entrée du carrefour, est arrêtée à 17h20, heure où le premier coup de feu fut tiré », selon France Soir le 16 juillet. Dans la panique générale qui s’en suit, sous une pluie battante, les premiers blessés sont évacués vers les cafés où se réfugient aussi les manifestants effarés qui, comme les clients des cafés, se font frapper par la police. On appelle les ambulances pour transporter les blessés tandis que des médecins donnent les premiers soins. Avenue du Trône, un premier car de police est renversé et enflammé. Deux autres seront brûlés et une vingtaine endommagés. Bien que la traque des manifestants se poursuive jusque dans les cours d’immeubles et sur les quais du métro où les manifestants Algériens – ou qualifiés comme tel – cherchent refuge, un calme relatif revient à peine trente minutes après les premières échauffourées qui furent d’une violence inouïe.

Sept manifestants sont tombés sous les balles de la police, six Algériens et un Français : Amar Tabjadi, 26 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Abdallah Bacha, 25 ans, décédé à l’Hôtel-Dieu des suites d’une balle reçue dans la gorge ; Larbi Daoui, 27 ans, tué d’une balle dans le cœur ; Abdelkader Dranis, 31 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Mohammed Isidore Illoul, 20 ans, décédé à l’hôpital Saint-Louis ; Medjen Tahar, blessé par deux balles, décédé à l’hôpital Tenon et enfin Maurice Lurot, 40 ans, mort à l’hôpital Saint-Louis d’une balle dans le cœur.

D’après le bilan officiel de la Préfecture de police, une soixantaine de policiers furent blessés à divers degrés. Le journal Combat indique le chiffre de quatre-vingt policiers blessés ; du côté des manifestants, outre les sept morts, le même journal recense quarante-quatre blessés. Mais le décompte officiel de la Préfecture – quarante blessés par balles et sept morts – est certainement à réévaluer : de nombreux blessés, de peur d’être incarcérés, ne se rendent pas dans les hôpitaux et certains médecins ne les signalent pas.

Les corps des victimes du 14 juillet 1953 exposés à la Maison des Métallos. Paris (75), 22 juillet 1953. Auteur non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 21). {JPEG}Les corps des victimes du 14 juillet 1953 exposés à la Maison des Métallos. Paris (75), 22 juillet 1953. Auteur non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/759 21).Dans les jours qui suivent, l’émotion est intense ; la presse s’indigne, comme par exemple l’Humanité, ou au contraire voue aux gémonies les Algériens agresseurs des forces de l’ordre : le Figaro du 15 juillet dénonce les communistes et les Algériens respectivement responsables et initiateurs des affrontements. Le PCF, tout en taisant les revendications indépendantistes des messalistes, invite à un meeting le 21 juillet au Cirque d’Hiver qui remporte un franc succès.

Le même jour, les corps des victimes algériennes sont transportés à la mosquée de Paris pour une cérémonie religieuse tandis que rue Duhesme, au local de la section du PCF à laquelle appartenait Maurice Lurot, une chapelle ardente est dressée en hommage aux sept victimes de la répression policière. Le lendemain, leurs corps sont exposés à la Maison des Métallos avant l’enterrement de Maurice Lurot au cimetière du Père-Lachaise et le transfèrement des corps des Algériens vers l’Algérie.

Mais les brimades ne sont pas encore terminées : les corps de Larbi Daoui et Mohammed Isidore Illoul ne peuvent être rapatriés en Algérie pour des raisons administratives. Ils seront enterrés dans le carré musulman du cimetière de Bobigny. Quant à Amar Tabjadi, si sa dépouille est bien parvenue en Algérie, l’Humanité du 26 juillet rapporte que son corps a été subtilisé à sa famille par des militaires français et enterré « à l’esbroufe ». Tahar Madjeb sera inhumé à Guergour, Abdallah Bacha à Bahalil et Abdelkader Dranis à Nedrouma.

Rassemblement du 1<sup class="typo_exposants">er</sup> mai 1954. S.l., 1<sup class="typo_exposants">er</sup> mai 1954. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés - Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/15 59). {JPEG}Rassemblement du 1er mai 1954. S.l., 1er mai 1954. Correspondant l’Humanité non identifié. Droits réservés – Mémoires d’Humanité/Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (83Fi/15 59).Malgré quelques commémorations, le massacre du 14 juillet 1953 sera vite occulté dans les années qui suivent par ceux d’octobre 1961 et de février 1962.

Le 21 septembre 1995, le fils de Maurice Lurot écrivait dans le courrier des lecteurs de l’Humanité-Dimanche : « chaque année, alors que chacun danse, c’est les larmes aux yeux que je cherche un mot qui réchauffe dans l’HD [l’Humanité-Dimanche]. Chaque année, mon père est de nouveau assassiné par les camarades, par leur oubli ».

 

Maxime Courban
Archiviste en charge des fonds photographiques du journal l’Humanité
Juillet 2013

Bibliographie sélective

  • Emmanuel BLANCHARDLa Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Paris, Nouveau Monde éditions, 447 p.
  • Emmanuel BLANCHARD, « Police judiciaire et pratiques d’exception pendant la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2006/2 no 90, p. 61-72. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-vingtie….
  • Emmanuel BLANCHARD, « La dissolution des Brigades nord-africaines de la Préfecture de police : la fin d’une police d’exception pour les Algériens de Paris (1944-1958) ? », Bulletin de l’IHTP, 1er semestre 2004, p. 70-82.
  • Emmanuel BLANCHARD, « La Goutte d’Or, 30 juillet 1955 : une émeute au cœur de la métropole coloniale », Actes de la recherche en sciences sociales, 2012/5 n° 195, p. 98-111. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-actes-d…
  • Jacques JURQUETAlgérie, 1945-1954. Des élections à la lutte armée, Éditions du Centenaire, 1984, 443 p.
  • Maurice RAJSFUS1953, un 14 juillet sanglant, Agnès Viénot éditions, 2003, 237 p. (coll. Moisson rouge).
  • Danielle TARTAKOWSKILes Manifestations de rues en France, 1918-1968, Publications de la Sorbonne, 1997, 869 p.
 
 

Métamorphoses des classes populaires

 j’ai écris jadis un livre avec Mustapha El Miri, il rejetait le concept d’exclusion alors à la mode pour lui substituer une analyse en terme de « défaite ouvrière »( L’exclusion ou la défaite ouvrière, l’harmattan) Le terme d’exclusion nous fait croire qu’il y a un dedans et un dehors de la société. Pour nous l’exclusion signale la défaite ouvrière à partir de la chute de l’URSS, et elle correspond en fait à une nouvelle phase de paupérisme, à l’échelle de la planète. Ce livre présente un questionnement sur les classes sociales à partir de la critique de la notion d’exclusion. La défaite ouvrière est double, il s’agit bien d’une défaite politique, internationale et nationale, dont les effets se poursuivent avec la remise en cause des acquis ouvriers. Mais la classe se défait aussi, elle devient de moins en moins collective : chômage, précarité, l’informel urbain s’étend. Nous sommes dans une crise de société. Dire qu’il y a crise signifie que quelque chose doit se décider, un moment décisif, mais est-ce que la relève, les forces aptes à prendre la décision sont là ? La défaite de la communauté ouvrière, de cette classe à laquelle le vingtième siècle a attribué un rôle central dans la recherche d’une nouvelle rationalité, signifie-t-elle que toute transformation est impossible ? En effet, la crise peut être niée parce qu’aucune force sociale ne la nomme, ne présente de terme contradictoire. La période nous apparaît sans fin, donc sans issue. Sont alors confondues rationalité et procédures, comme en témoigne la conception amputée de la démocratie que l’Occident prétend imposer au reste de la planète. La nouvelle rationalité ne peut naître que de la volonté de vivre des êtres humains et l’exclusion désigne un lieu d’où serait bannie cette volonté de vivre.. . (note de Danielle Bleitrach

Soudeur, auxiliaire de vie, guichetière, chauffeur… En Europe, les classes populaires ont connu d’importants bouleversements. De Londres à Bucarest, elles sont les grandes perdantes de la crise. En France, la vie des salariés modestes reste peu connue des professionnels de la politique, qui les tiennent souvent pour une masse grise dont il faut plaindre le sort pour gagner les suffrages.

Depuis quelques années, les constats sur l’augmentation des inégalités se succèdent, au point de réveiller les plus libéraux de nos experts internationaux. Même la Banque mondiale s’inquiète de la croissance des revenus des 1 % les plus riches. Cette mise en accusation des « ploutocrates globaux », comme les appelle l’économiste serbo-américain Branko Milanović (1), s’accompagne d’un discours alarmiste sur l’avenir des classes moyennes. En revanche, le sort des classes populaires (lire « Une société en sept familles ») émeut beaucoup moins, alors que celles-ci ont payé le plus lourd tribut à l’internationalisation croissante du capital et à la mise en concurrence des salariés.

Quels traits rapprochent ou distinguent les classes populaires françaises de celles d’autres pays européens ? Une enquête statistique en cours permet de débrouiller la question. La première particularité tient au poids important, en France, du secteur tertiaire, et tout particulièrement des services à la personne et à domicile (2). On y compte beaucoup d’aides-soignantes, d’auxiliaires de puériculture, d’assistantes maternelles ou d’aides à domicile (16 % des classes populaires), alors que leur part est bien moindre en Espagne (7 %), en Italie (5 %), voire résiduelle en Allemagne (4 %), en Grèce et en Pologne (1 %). De même, les femmes de ménage (15 % des classes populaires) y sont plus nombreuses qu’ailleurs — du moins celles effectuant un travail déclaré.

Même si les personnels de ces secteurs restent bien souvent mieux payés et plus formés qu’ailleurs en Europe, leur importance modifie en profondeur la morphologie des classes populaires françaises. Leur féminisation est aussi beaucoup plus prononcée dans l’Hexagone (46 %) que dans tous les autres pays, notamment l’Allemagne (39 %), la Pologne (37 %), la Grèce (35 %) ou l’Italie (34 %). À cette évolution correspond une part plus grande de temps partiel, très souvent contraint. Enfin, ces travailleuses des services se caractérisent par leur jeunesse, et on trouve parmi elles davantage d’étrangères que dans les autres fractions des classes populaires.

À côté de ce nouveau prolétariat, les professions de l’industrie, beaucoup plus masculines et touchées de plein fouet par le chômage et les restructurations, continuent de décliner. Le recul des ouvriers qualifiés de l’industrie concerne toute l’Europe, mais il est plus accentué en France. Les classes populaires y comptent de plus en plus d’ouvriers et d’employés peu qualifiés : entre 2000 et 2009, leur part, qui avait déjà considérablement progressé dans les années 1990, est passée de 10 % à 12 % de la population de plus de 15 ans en emploi. Si les travailleurs qualifiés restent majoritaires chez les ouvriers, leur part globale a cependant décliné, passant de 21 % à 16 % (3).

Groupes socioéconomiques en Europe

Groupes socioéconomiques en Europe

Cécile Marin, mai 2017

Cette structuration professionnelle typique découle de politiques successives visant à faire supporter les conséquences de la concurrence internationale par les franges les plus fragiles du salariat. Elle est accentuée par l’exposition à cette concurrence d’une industrie française peu spécialisée et centrée sur les productions de moyenne gamme. Dans le secteur de l’automobile, par exemple, les constructeurs ont choisi de déplacer des pans entiers de la production en Europe centrale (usine de Novo Mesto en Slovénie pour Renault) et du Sud (usine de Mangualde au Portugal pour PSA Peugeot Citroën). Leurs concurrents allemands Daimler et BMW, eux, ont délocalisé uniquement la fabrication de pièces détachées et ont conservé les usines d’assemblage sur le territoire national.

L’encouragement au travail peu qualifié par les baisses ciblées de cotisations sociales, l’incitation à la modération salariale et les multiples incitations fiscales accordées aux ménages pour recourir à des services à la personne ont produit leurs effets. La structure des classes populaires françaises se rapproche désormais plus de celle du Royaume-Uni que de l’Allemagne : tertiarisation des métiers, précarisation des statuts et des contrats, flexibilisation des horaires de travail.

La politique de la précarité

Si les commentateurs libéraux déplorent rituellement une durée du travail française moins élevée qu’ailleurs, ils oublient de mentionner les conditions, plus difficiles qu’ailleurs. Sous cet angle, la France s’approche plus de la Grèce que du Royaume-Uni : 79 % des classes populaires portent des charges lourdes (78 % en Grèce et 67 % au Royaume-Uni), 79 % travaillent debout (82 % en Grèce et 75 % au Royaume-Uni), 45 % travaillent dans la fumée ou la poussière (43 % en Grèce, 33 % au Royaume-Uni), et enfin 59 % travaillent dans le bruit (61 % en Grèce et seulement 47 % au Royaume-Uni).

Qui tenterait d’expliquer cette singularité par une plus forte présence d’immigrés, traditionnellement moins bien traités et moins « revendicatifs » que les travailleurs établis, en serait pour ses frais : en France, la part d’étrangers parmi les classes populaires (9 %) est moindre que dans tous les autres pays européens (14 % en Allemagne, 22 % en Espagne, 16 % en Grèce, 12 % au Royaume-Uni, 19 % en Italie). L’explication réside ailleurs : le patronat a fait le choix, ces vingt dernières années, d’intensifier considérablement le travail pour accroître la productivité, au détriment de l’emploi, mais aussi de l’investissement dans les nouvelles technologies et l’amélioration des conditions de travail. Tout comme l’Espagne et le Portugal, la France se caractérise par un volant plus important d’emplois peu qualifiés, précaires et sans perspective de carrière (4). Certes, l’emprise de l’économie informelle dans les pays du sud de l’Europe limite la portée de cette comparaison. Toutefois, si l’on ne prend en compte que les salariés ayant une activité déclarée, les classes populaires françaises subissent une précarité supérieure et des conditions de travail détériorées par rapport à des pays européens comparables.

Pourtant, elles affichent une proportion de diplômés relativement importante, plus élevée qu’en Espagne, en Grèce et en Italie et analogue à celle du Royaume-Uni. Cette conjonction entre un bagage scolaire non négligeable et des conditions de travail très défavorables peut s’avérer explosive sur le plan politique. Déjà, en 2006, le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) relevait que les précaires et les chômeurs étaient proportionnellement plus nombreux à réclamer des réformes radicales que les personnes en emploi stable (5). Bien sûr, il y a loin de la coupe aux lèvres. La non-inscription sur les listes électorales est trois fois plus fréquente chez les chômeurs et les précaires que chez les cadres et professions intellectuelles supérieures, et il faut encore y ajouter les effets d’une plus grande abstention.

Précarisées, usées par l’intensification du travail et par un management agressif, les classes populaires françaises conservent néanmoins quelques filets de sécurité. L’État social a constitué pour elles et pour les classes moyennes un rempart contre la crise. Selon l’enquête européenne sur les revenus et les conditions de vie, si la modération salariale implique des « fins de mois difficiles » pour les classes populaires (72 %, contre 55 % au Royaume-Uni et 31 % en Allemagne, mais 95 % en Grèce), en revanche, elles sont nettement moins nombreuses à tomber sous le seuil de pauvreté : 17 %, contre 23 % en Allemagne et 30 % en Espagne et en Grèce. Les élites allemandes et britanniques ont choisi d’exercer une pression salariale maximale sous prétexte de réduction du chômage : la part des travailleurs à bas salaire en 2014 était de plus de 20 % dans ces deux pays, mais d’à peine 9 % en France (6).

Bien que rongé par les coupes drastiques dans les dépenses, le système de protection sociale permet encore aux membres des classes populaires en activité d’accéder à certains soins : en France, seuls 7 % d’entre eux déclarent avoir renoncé à se soigner pour des raisons économiques. Mais, si l’on prend en compte les inactifs et les sans-emploi, les écarts se creusent : d’après l’enquête du Commonwealth Fund, 17 % des personnes ayant un revenu inférieur à la moyenne déclarent avoir dû renoncer à des soins, ce taux étant de 13 % aux Pays-Bas et de 27 % en Allemagne. Les baisses des dépenses de santé promises par plusieurs candidats à l’élection présidentielle fragilisent encore ce qu’il reste d’une protection héritée du programme du Conseil national de la Résistance.

Autre filet de protection : l’importance du secteur public et parapublic. En France, celui-ci occupe entre 16 % et 26 % des classes populaires (selon les définitions), soit bien plus qu’au Royaume-Uni (entre 15 % et 22 %) et surtout qu’en Allemagne ou en Espagne (entre 7 % et 12 %). Même si la fonction publique recourt de plus en plus à des sous-traitants et à des travailleurs temporaires, la sécurité de l’emploi y demeure plus forte que dans le privé. C’est notamment le cas pour les aides-soignantes dans les hôpitaux, les auxiliaires de puériculture dans les crèches, les cantinières et les ouvriers des collectivités territoriales, mais aussi pour une partie importante des femmes de ménage, des éboueurs et des facteurs. Cet îlot explique que le sentiment d’insécurité sociale reste peu élevé : au sein des classes populaires, 12 % des personnes seulement redoutent de perdre leur travail dans les six mois, ce qui est à peu près comparable à la situation en Allemagne et au Royaume-Uni, mais très au-dessous de la moyenne européenne.

Ainsi, les classes populaires du public apparaissent comme le dernier pôle de stabilité au sein d’un monde largement déstructuré par la crise et la mondialisation. Mais un pôle assiégé : le rêve de devenir fonctionnaire, qui a longtemps représenté pour les enfants d’employés et d’ouvriers une possible promotion sociale, s’estompe avec l’élévation du niveau des concours de recrutement et la réduction du nombre de postes.

Comparées aux travailleurs peu qualifiés du tertiaire privé, les classes populaires du public se trouvent aussi en position plus favorable pour revendiquer : qu’il s’agisse des aides-soignantes dans les hôpitaux ou des personnels administratifs, la syndicalisation et les mobilisations y sont plus fortes. En ciblant les « inégalités » de statut entre public et privé, et en promettant la suppression massive de postes de fonctionnaire — sans préciser davantage le profil des heureux perdants —, c’est sans doute à cette frange qui résiste encore que MM. François Fillon et Emmanuel Macron ont décidé de s’attaquer.

Mettre en concurrence celles et ceux qui se situent au bas de l’échelle sociale : cette politique menée plus ou moins intentionnellement depuis le milieu des années 1980 a accentué les fractures internes et durci les oppositions de statut, de genre, d’origine et de culture, ou encore de génération. Cet éclatement lourd de conséquences permet de mieux comprendre pourquoi certaines fractions des classes populaires ont cessé de croire à l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes ; pourquoi d’autres font alliance avec le petit patronat national et protectionniste contre les immigrés perçus comme des concurrents ; pourquoi d’autres encore s’accrochent à l’idée d’une alliance possible avec les classes moyennes. À défaut de pouvoir adhérer à une perspective commune, le risque reste néanmoins qu’elles se retirent de l’action politique, laissant à d’autres le soin de décider à leur place.

Cédric Hugrée, Etienne Pénissat & Alexis Spire

Sociologues, auteurs de l’ouvrage Les Classes sociales en Europe. Tableau des nouvelles inégalités sur le Vieux Continent, à paraître aux éditions Agone, Marseille, en septembre prochain.

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(1) Branko Milanović, Global Inequality : A New Approach for the Age of Globalization,Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 2016.

(2) Christelle Avril, Les Aides à domicile. Un autre monde populaire, La Dispute, Paris, 2014.

(3) Cécile Brousse et François Gleizes, « Les transformations du paysage social européen de 2000 à 2009 », Insee Références – Emploi et salaires, Paris, 2011.

(4) Thomas Amossé, « Les conditions du travail en Europe dans les années 2000 : de fortes inégalités sociales », dans Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff (sous la dir. de), Les Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, Paris, 2015.

(5) David Alibert, Régis Bigot et David Foucaud, « Les effets de l’instabilité professionnelle sur certaines attitudes et opinions des Français, depuis le début des années 1980 » (PDF), Cahier de recherche, n° 225, Crédoc, Paris, 2006.

(6) Eurostat, « Enquête sur la structure des salaires », Luxembourg, 8 décembre 2016.

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EN PERSPECTIVE

 

Présidence et Gouvernement mettent en grand danger la Sécurité Sociale! Les Communistes appellent sans tarder à une large mobilisation !

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Ambroise Croizat, l’ouvrier communiste, le résistant qui a créé la sécurité sociale. Chaque fois que je vois quelqu’un qui rentre au Panthéon je me dis que tant que lui n’ty sera pas cela déconsidérera tous ceux qu’on y admet (note de Danielle Bleitrach)

Communiqué de la commission nationale santé et protection sociale du 7 juillet 2017

Les interventions du président Macron au Palais de Versailles comme celle de son premier Ministre, Edouard Philippe, au Palais Bourbon, sont édifiantes quant aux perspectives programmées à l’encontre, notamment, de notre système de santé publique et de protection sociale.

Nous le dénoncions, lors de la campagne électorale, nous en avons la confirmation aujourd’hui, le Gouvernement a bien l’intention de donner un coup fatal aux Retraites comme d’une manière générale à la Sécurité sociale en voulant supprimer dès 2018, les cotisations sociales pour une fiscalisation injuste et inefficace qu’est la CSG.

Celle-ci va toucher en premier lieu les plus faibles revenus, puisqu’il s’agit de ponctionner les pensions des retraité-e-s à partir de 1200 euros mensuels.

Une stratégie qui vient à la suite des Lois HPST1 et 2, de Bachelot et Touraine, restructurant d’une manière drastique l’Hôpital public au profit du privé et ce, malgré la désertification médicale que dit vouloir combattre le gouvernement.

La décision de l’extension de l’obligation vaccinale, compréhensible en terme de santé publique, devra s’accompagner du remboursement des vaccins à 100% par la sécurité sociale et d’exigences vis à vis des Pouvoirs publics comme des laboratoires pharmaceutiques pour restaurer la confiance de l’opinion publique.

C’est donc maintenant dans la rue, et ceci dès la fête de l‘Humanité, que le débat doit avoir lieu, et que nous devons faire reculer de tels projets de déstructuration de notre Sécu comme de notre système de santé.

Les communistes en appellent au rassemblement le plus large pour ces luttes de la rentrée, alors que se préparent les Plans régionaux de santé, en toute opacité comme l’a dénoncé le groupe Communiste Républicain et Citoyen au Sénat.

 
 

Les conditions de l’union et un important interview de Philippe Martinez

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Martinez dit qu’il n’ira pas à la manifestation de Mélenchon. je le comprends, y compris dans le contexte où Macron et son gouvernement fait fi de la concertation avec les syndicats.
C’est pourquoi je voudrais que chacun réflechisse aux conditions de l’unité indispensable. Le respect des alliés, à commencer par le rôle des syndicats et celui de la CGT est une condition du rassemblement. Le côté brouillon, cherchant à imposer son leadership à n’importe quel prix n’est pas la solution. Il faut très vite que la france insoumise mesure les dangers de sa volonté d’imposer sa présence selon la logique médiatique qui est déjà celle d’un gouvernement connecté sur le patronat et qui table sur l’adhésion de ces mêmes médias…

Nous ne pouvons pas nous permettre de rater la rentrée face aux menaces qui se profilent.

 
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Publié par le juillet 10, 2017 dans SYNDICATS et LUTTES SOCIALES

 

Comment Paul Robeson a-t-il trouvé sa voix politique dans les vallées galloises? par Jeff Sparrow

L’étoile afro-américaine Robeson a construit sa carrière de chanteur de l’anti-racisme au début des années 1900. Mais son radicalisme a été stimulé en Grande-Bretagne – par une rencontre fortuite avec un groupe de mineurs gallois. En traduisant pour les lecteurs de notre blog cet article du Guardian, j’ai été profondément émue et je me suis dit que le communisme cela a été cette magnifique rencontre de toutes les oppressions, celle qui unissait luttes ouvrières contre l’exploitation ouvrière, lutte contre le racisme qui n’est qu’une légitimation ignoble de cette exploitation, mais aussi lutte pour toutes les émancipations y compris féminines. Tant que l’on masquera l’apport du communisme à l’histoire de la libération humaine cela accompagnera toutes les régressions et contre-révolutions (note et traduction de Danielle Bleitrach).
Paul Robeson en ambiance détendue au piano en 1958.
 Paul Robeson en ambiance décontractée au piano en 1958. Photographie: Keystone Features / Getty Images

Paul Robeson possédait l’une des plus belles voix du 20ème siècle. Il était un acteur de scène célèbre. Il pouvait chanter dans plus de 20 langues différentes. Il a obtenu un diplôme en droit. Il a remporté des prix comme orateur. Il a été largement reconnu comme le plus grand footballeur américain de sa génération. Mais il était aussi un activiste politique qui, dans les années 1930 et 1940, a exercé une influence comparable à celle de Martin Luther King et de Malcolm X à une époque ultérieure.

Le fils d’un esclave échappé, Robeson a construit sa carrière malgré la ségrégation des lois Jim Crow – fondamentalement, un système d’apartheid américain qui contrôlait tous les aspects de la vie afro-américaine. Il est venu à Londres avec sa femme Eslanda – connue sous le nom d’Essie – en partie pour échapper au racisme écrasant de sa patrie. Pourtant, plus tard dans la vie, il a toujours insisté sur le fait qu’il se soit radicalisé autant en raison de ses expériences en Grande-Bretagne qu’en Amérique. En particulier, il a développé un lien profond avec le mouvement ouvrier – surtout avec les mineurs du Pays de Galles. C’est pourquoi, en 2016, je suis venue de chez moi en Australie pour visiter le pays qui a façonné la politique de Robeson.

Pontypridd était un village sculpté en pierre. Des cottages en grès gris, des rues pavées grises et un ancien pont gris qui serpente à travers la rivière Taff.

J’étais habitué à des villes étendues, alors que les colons blancs s’emparaient de l’espace  pour occuper une terre nouvellement colonisée. Pontypridd, je me suis rendu compte, était blotti. Ses pubs et ses églises et ses magasins à l’ancienne se resseraient  dans la vallée, dans un confort aimable qui m’a fait éprouver être loin de la maison. Je venais ici voir Beverley Humphreys, une chanteuse et l’animatrice de Beverley’s World of Music sur BBC Wales.

«Je suis convaincue que nous pourrions nous rencontrer en octobre!», Avait-elle écrit, lorsque je lui ai parlé de l’exposition Paul Robeson qu’elle organisait. « Je sais par expérience personnelle qu’une fois que vous commencez à approfondir la vie de Paul Robeson, il ne vous laissera jamais seul ».

Dans cette correspondance, elle avait décrit Pontypridd comme l’endroit idéal pour saisir les riches relations  de Paul avec le pays de Galles et ses habitants. Je savais que, dans l’hiver 1929, Paul avait été de retour d’une représentation en matinée de Show Boat [à Londres] quand il a entendu des voix masculines qui provenait  de la rue. Il s’arrêta, surpris par l’harmonisation parfaite, puis par la prise de conscience que les chanteurs, lorsqu’on les apercevait, étaient des ouvriers, ils portaient des banderoles de protestation pendant qu’ils chantaient.

Par accident, il avait rencontré une foule de mineurs gallois de la vallée de Rhondda. Ils étaient des trafiquants de la grande armée de la classe ouvrière mis en déroute pendant ce que le poète Idris Davies appelait «l’été des soupes et des discours» – la grève générale de 1926. Mis sur la liste noire par leurs employeurs après la défaite des syndicats, ils avaient parcouru tout le chemin de Londres à la recherche de moyens de nourrir leurs familles. À cette date, la célébrité et la richesse de Robeson suffisaient à l’isoler de la misère, par rapport à de nombreux ouvriers britanniques, alors que le monde industrialisé s’était effondré dans le ralentissement économique connu sous le nom de Grande Dépression.

Chantant avec un choeur dans une scène de The Proud Valley.
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Chantant avec un choeur dans une scène de The Proud Valley. Photographie: Hulton Archive / Getty Images

Pourtant, il se souvint de la manière dont son père avait dépendu de la charité, et il était moralement en empathie envers l’opprimé. Sans hésiter, il a rejoint la marche.

Quelque 50 ans plus tard, Pauli Robeson, son fils, a visité le centre de réadaptation des mineurs de Talygarn et rencontré un homme âgé qui était présent ce jour-là en 1929. Le vieux mineur a parlé de l’éblouissement des marcheurs lorsque Robeson s’est placé à leurs côtés lors de leur procession: un énorme inconnu afro-américain en tenue incongrue à côté des gallois à moitié affamés dans leurs vêtements de travail et leurs bottes de mineurs.

Mais Robeson avait un talent pour l’amitié, et les hommes lui étaient reconnaissants pour son soutien. Il est resté avec la protestation jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent à l’extérieur d’un bâtiment de la ville, puis il a sauté sur les marches de pierre pour chanter Ol ‘Man River et une sélection de spirituels choisis pour divertir ses nouveaux camarades mais aussi parce que les chants de chagrin, avec leur mélange de douleur et l’espoir, des émotions exprimées qu’il pensait que des hommes désespérés loin de chez eux pouvaient ressentir.

Ensuite, il a fait un don pour que les mineurs puissent monter dans le train en retour au Pays de Galles, dans une voiture remplie de vêtements et de nourriture.

C’est ainsi que cela a commencé. Avant que l’année ne soit terminée, il a donné le produit d’un concert au fonds de secours des mineurs gallois. Lors de sa tournée ultérieure, il a chanté pour les hommes et leurs familles à Cardiff, Neath et Aberdare, et il a visité la maison de repos des mineurs de Talygarn à Pontyclun.

Dès lors, ses liens avec le Pays de Galles n’ont cessé de croître.

Robeson est resté [vivant] dans la rue de Buckingham, à Londres. Lui et Essie ont conservé un profil public en tant que couple de célébrités, toujours en se liant facilement avec la société policée et l’intelligentsia. Mais Robeson était maintenant conscient de l’existence du mouvement ouvrier et il a commencé à faire attention à ses victoires et à ses défaites. Ses visites fréquentes dans les villes minières au Pays de Galles faisaient partie de cette nouvelle orientation politique.

« Vous pouvez voir pourquoi il se souvient ici », a déclaré Humphreys. « Il était si célèbre quand il a fait ces liens, et la communauté minière galloise était tellement intimidée. À la suite de la grève générale, les gens se sont vraiment désespérés.  »

Une exposition consacrée à Robeson a ouvert ses portes à Pontypridd en octobre 2015 et elle a été l’écho d’une présentation beaucoup plus grande en 2001, que Humphreys avait réunie avec Hywel Francis, alors député travailliste pour Aberavon et Paul Robeson Jr [le fils de Robeson est mort en 2014]. elle a d’abord été montrée au Musée national à Cardiff et a ensuite fait le tour du pays.

La mise en scène de cet événement avait été une révélation pour Humphreys. Elle savait que des souvenirs de Robeson existaient au fond du pays de Galles, mais elle avait néanmoins été étonnée de la réponse. Tous les jours de l’exposition, les gens partagent leurs souvenirs, parlant avec enthousiasme de rencontres avec Paul qui était resté avec eux pour toujours.

Robeson à Waterloo Station à Londres en 1935.
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 Robeson à Waterloo Station à Londres en 1935. Photo: Agence de presse topique / Getty Images

Les interactions de Paul avec le Pays de Galles ont été façonnées par la violence de la vie minière: les difficultés quotidiennes des longues heures et des bas salaires, mais aussi les catastrophes spectaculaires soudaines qui ont décimé les communautés. En 1934, il avait joué à Caernarfon quand des nouvelles sont arrivées d’une catastrophe dans le charbon de Gresford . La mine là-bas avait pris feu, créant un enfer aussi intense que la plupart des 266 hommes qui sont tombés sous terre, dans l’obscurité et la fumée, n’ont jamais été ramenés à la surface pour l’enterrement. Tout à coup, Robeson a offert ses honoraires pour le concert de Caernarfon au fonds établi pour les orphelins et les enfants des morts – une donation importante matériellement, mais beaucoup plus significative en tant que geste moral et politique.

Cela faisait partie, dit Humphreys, des raisons pour lesquelles le pays de galles se souvenait de lui. Il était alors parmi les stars les plus célèbres, l’artiste dont les chansons bourdonnaient en boucle, et pourtant il montrait à une communauté appauvrie et en difficulté – des gens qui se sentaient isolés et abandonnés – qu’il s’intéressait profondément à eux.

Et l’affection qui se poursuivait pour Robeson était plus qu’un souvenir de sa générosité. « Le Welsh a senti que la relation était réciproque, a déclaré Humphreys. « Qu’il dérivait quelque chose de leurs amitiés, de voir comment les gens dans les communautés minières se soutenaient et se souciaient les uns des autres. Il a dit plus tard qu’il a appris plus de la classe ouvrière blanche au Pays de Galles que de n’importe qui « .

Certes, Robeson a découvert Wales – et la classe ouvrière britannique en général – au bon moment. Il s’était proposé, avec de grands espoirs, pour une version cinématographique de [l’oeil d’Eugene O’Neill] L’Empereur Jones en 1933 – le premier film commercial avec un homme noir en vedette. Mais le processus s’est déroulé selon un modèle familier et désagréable. Le contrat de Robeson stipulait que, lors de son retour en Amérique, il ne serait pas invité à filmer dans les états de Jim Crow. Star ou pas, il était impossible d’être protégé du racisme institutionnel. À la fin de son séjour, alors qu’il se rendait à une soirée élégante de New York, il était dirigé vers l’entrée des serviteurs plutôt que l’ascenseur. Un témoin a déclaré qu’il avait dû être dissuadé de frapper le portier, dans une manifestation de colère qu’il n’aurait jamais osé dans le passé.

L’empereur Jones lui-même était encore très façonné par la sensibilité conservatrice: parmi d’autres humiliations, le studio a assombri la peau de sa co-star, de sorte que le public pensait que Robeson n’embrassait pas une femme blanche. Il n’est pas surprenant que, alors que les critiques blancs ont adoré le film et les performances de Robeson, il a de nouveau été attaqué dans la presse afro-américaine pour avoir présenté un stéréotype dégradant.

Quelques années auparavant, il aurait trouvé refuge à Londres à cause des dilemmes impossibles auxquels un artiste noir était soumis en Amérique. Mais il avait appris à voir l’Angleterre respectable comme présentant des traits semblables, bien que ses préjugés s’exprimaient à travers des hiérarchies bien établies  de classe sociale. Pour les amis, il a parlé de sa consternation quant à la façon dont les ordres supérieurs britanniques se rapportent à ceux qui sont au-dessous d’eux. Il était prêt, à la fois intellectuellement et émotionnellement, pour la rencontre avec le mouvement ouvrier gallois.

« Il y avait juste quelque chose », a déclaré Humphreys, « qui a rassemblé le peuple gallois et Paul Robeson. Je pense que c’était comme une affaire d’amour, d’une certaine manière. « Et cela semblait tout à fait juste.

Dans le film de 1940, The Proud Valley, sur une communauté gallois qui occupe un marin noir sans emploi.
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Dans le film de 1940, The Proud Valley, sur une communauté galloise qui occupe un marin noir sans emploi. Photographie: Getty Images

Le lendemain matin, Humphreys et moi avons marché en bas de la colline, sous un ciel qui prédit constamment la pluie. Nous avons fait notre chemin vers l’église de St David’s Uniting sur Gelliwastad Road. De l’extérieur, cela semblait être une forme de vie typiquement sévère de la religiosité victorienne: un héritage gris et plutôt sombre des années 1880.

À l’intérieur, l’intérieur traditionnel de l’église – les bancs, la chaire, l’autel – a été complété par une énorme bannière de la loge d’Abercrave de l’Union nationale des mineurs, suspendue juste sous les vitraux. Les ouvriers du monde s’unissent pour la paix et le socialisme, a proclamé, avec une image d’un mineur noir tenant une lampe à son camarade blanc devant un globe du monde.

Les murs portaient d’énormes photos de Paul Robeson: dans son casque de football sur le terrain à Rutgers [Université]; Sur une scène de concert, sa bouche ouverte en train de chanter; Marchant sur une ligne de piquetage. Ce sont les affichages extraits de l’exposition de 2001.

Nous avons discuté avec les paroissiens, qui se sont relayés pour garder l’exposition Robeson ouverte pendant la journée pour le mois de l’histoire noire .

Le service lui-même m’a rappelé ma matinée dans l’église de la rue Witherspoon, sauf que, à Princeton [où Robeson était né], j’étais émerveillé du commandement des adorateurs de la tradition vocale noire. J’étais alors confronté au pouvoir harmonique de Choristes gallois: les anciens hymnes exprimés dans un grand mur de son qui résonnent et se répercutent dans l’intérieur.

Robeson, bien sûr, a fait cette comparaison plusieurs fois. Les chapelles wesleyennes des mineurs gallois et les églises où il avait prié avec son père étaient, disait-il, des lieux où un peuple fatigué et opprimé tirait secours de la prière et de la chanson.

Son film The Proud Valley ( publié sous le titre The Tunnel aux États-Unis ) , qui l’a amené à Pontypridd en 1939, reposait précisément sur cette conscience. Dans le film (le seul de ses films pour lequel il éprouvait de la fierté), Robeson avait joué David Goliath, un chômeur  qui erre dans la vallée galloise et est accueilli  par les mineurs lorsque le chef du choeur l’entend chanter.

Tout au long des années 1930, l’analogie entre les Afro-Américains et les travailleurs en Grande-Bretagne (et surtout au Pays de Galles) a aidé à réorienter Robeson, à la fois esthétiquement et politiquement, après sa désillusion avec l’établissement anglais.

Ses contacts avec les communautés ouvrières en Grande-Bretagne lui ont permis de se sentir mieux. Il a dit à son amie Marie Seton au sujet d’une lettre qu’il a reçue  lors d’une de ses visites. « Cet homme a dit qu’il a compris mon chant, car pendant que mon père travaillait comme esclave, son propre père travaillait comme esclave salarié dans les moulins de Manchester ».

C’était dans le nord de l’Angleterre, mais il retrouvait des communautés semblables partout, et cela ne cessait de l’intriguer. Si les chants d’esclaves des États-Unis valaient la peine d’être chantés, qu’en est-il de la musique émergeant d’autres communautés opprimées? Quelles relations l’exploration de traditions culturelles distinctives pourrait-elle forger entre différents peuples?

De manière significative, c’était au Pays de Galles où Robeson a d’abord réalisé cette nouvelle perspective. En 1934, il a donné un concert à Wrexham, dans le nord du Pays de Galles, entre les montagnes galloises et la vallée inférieure de Dee, aux côtés de la frontière avec l’Angleterre. Encore une fois, c’était une performance de charité, organisée au Majestic Cinema au bénéfice de l’Association des ambulances de St John.

Au cours de la visite, Robeson a été interviewé par le journal local, et il a déclaré au journaliste qu’il n’était plus lié à un répertoire classique. Il en était venu se considérer comme un chanteur folklorique, dévoué à ce qu’il appelait «la musique éternelle de l’humanité commune». À cette fin, il étudiait les langues, travaillant de manière aléatoire par le biais de langues russes, allemandes, françaises, hollandaises, hongroises, turques, hébraïques et diverses autres langues afin d’interpréter les chansons de différentes cultures dans les langues dans lesquelles elles avaient été écrites. Il était devenu, disait-il, un chanteur pour les peuples.

Étoile de cinéma: Robeson, à droite, avec Sir Cedric Hardwicke dans le film de 1937, le roi Salomon's Mines.
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Étoile de cinéma: Robeson, à droite, avec Sir Cedric Hardwicke dans le film de 1937, le roi Salomon’s Mines. Photographie: Ronald Grant Archive

La confiance dont témoigne cette déclaration reflète une autre leçon tirée principalement du Pays de Galles. Dans la vie afro-américaine, l’église noire avait tellement souffert parce que la religion fournissait presque la seule stabilité institutionnelle aux personnes frappées par l’oppression raciale. En particulier, parce que Jim Crow a séparé le lieu de travail, les communautés noires ont lutté pour former et maintenir des syndicats. Le pays de Galles était cependant différent. Les mineurs trouvèrent la consolation en religion, chaque village parsemé de chapelles. Mais ils croyaient aussi avec ferveur dans le syndicalisme.

La catastrophe de Gresford a montré pourquoi. Dans une industrie comme l’exploitation minière, vous avez compté sur vos collègues de travail, à la fois pour faire le travail en toute sécurité et défendre vos droits. La bataille était nécessairement collective. Un seul mineur n’avait aucun pouvoir. Les mineurs dans leur ensemble, cependant, pourraient bloquer toute la nation, comme ils l’avaient démontré en 1926.

En particulier, la coopération prescrite par l’industrie moderne pourrait, au moins en théorie, dégrader les préjugés qui ont divisé les travailleurs – voire le stigmate attaché à la race. C’est le point sur lequel Robeson a dramatisé The Proud Valley, un film dans lequel la solidarité du lieu de travail surmonte le soupçon des mineurs à propos d’un inconnu à la peau noire. « Ne sommes-nous pas tous noirs dans cette fosse? » Demande l’un des hommes.

« C’est par les mineurs au Pays de Galles », a expliqué Robeson, « [que] j’ai d’abord compris la lutte des nègres et des blancs ensemble ».

« Pour comprendre les relations de Paul avec le Pays de Galles », a déclaré Humphreys le lendemain, « vous devez comprendre Tiger Bay ».

Elle m’a présenté à Lesley Clarke et à Harry Ernest et à son fils Ian. Les trois provenaient de Tiger Bay, le centre de la communauté noire de Galles. Ils avaient travaillé sur l’exposition originale à Cardiff, après que Humphreys ait insisté pour que le National Gallery emploie des guides noirs, et maintenant ils venaient à Pontypridd pour assister au nouvel affichage.

À 82 ans, Lesley Clarke était mince, mais vive et active. Elle parlait lentement et avec précaution « Je ne m’étais pas rendue compte qu’il y avait une barrière de couleur jusqu’à ce que j’ai quitté Tiger Bay. Quand je suis allé à l’école de grammaire, j’ai réalisé pour la première fois qu’il y avait des gens qui n’aimaient pas les gens de couleur. Nous ne savions rien les uns des autres, mais nous ne nous aimions pas. Je ne savais pas que j’étais pauvre et je ne savais pas que j’étais noir: tout ce que je savais c’était que j’étais moi.

Tiger Bay a été forgé par certaines des pires attaques raciales de l’histoire britannique. En juin 1919, les soldats qui s’y rendaient rencontrèrent un groupe d’hommes noirs marchant avec des femmes blanches. Indignés, les troupes, dirigées par des colons (principalement des Australiens), ont fait rage dans Butetown, attaquant des personnes de couleur, détruit des maisons et laissant quatre morts.

Pour la génération de Clarke et Ernest, la barrière de couleurs était très réelle, surtout dans le domaine de l’emploi. Ernest était impudique et chauve, et ses yeux se plissaient alors qu’il parlait, presque comme s’il avait nourri un humour pervers dans le souvenir. « Nous demandons si un emploi était ouvert », a-t-il déclaré, « et aussitôt qu’ils ont dit oui, nous disions: » Puis-je venir pour une entrevue en ce moment?  » Pour réduire l’écart, parce que la minute où vous êtes arrivé, ils diront: «Oh, le travail est parti.»

« A la minute où ils avaient vu que vous étiez noir, c’était comme ça », a déclaré Clarke. « Vous avez simplement tenu pour acquis que cela se produirait. Il y avait très peu de points d’emploi, en particulier pour les filles. Vous avez travaillé dans l’usine de brosses ou vous avez travaillé chez Ziggy, en vendant des chiffons et autres, ou il y avait une place juste au-dessus de l’endroit qui faisait des uniformes.

«J’ai travaillé dans l’usine de la brosse pendant un certain temps», a déclaré Ernest. « Oh, Jésus! »

Il secoua la tête et se mit à rire. « Jésus. »

S'adressant au National Eisteddfod of Wales, Ebbw Vale, 1958.
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 S’adressant au National Eisteddfod of Wales, Ebbw Vale, 1958.

Robeson avait rencontré les mineurs gallois alors que sa carrière était à son apogée. Ils sont revenus vers lui à son époque la plus défavorable, presque deux décennies plus tard, à un moment où tout ce qu’il avait obtenu semblait lui avoir été enlevé. Au milieu de la guerre froide, le FBI a empêché Robeson de se produire chez lui. [Il avait proclamé sa sympathie pour l’Union soviétique depuis le milieu des années 30. Ce gauchisme a fait de lui une cible. Il est devenu, selon les mots de Pete Seeger, «l’interprète le plus en liste noire en Amérique», effectivement réduit au silence dans son pays d’origine,] Pire encore, le département d’état américain a confisqué son passeport, de sorte qu’il ne pouvait pas voyager à l’étranger. Il a été laissé dans une sorte de limbe: silencieux, isolé et de plus en plus désespéré.

Le 5 octobre 1957, dans le Grand Pavillon de Porthcawl s’entassaient  peut-être 5 000 personnes pour l’eisteddfod des mineurs. Will Painter, le dirigeant syndical, a pris le micro. Après avoir souhaité la bienvenue aux délégués, il a annoncé qu’ils recevraient bientôt Paul Robeson, qui les rejoindrait par une ligne téléphonique transatlantique.

Quand Painter a parlé à nouveau, il s’adressait directement à Robeson. « Nous sommes heureux qu’il nous ait été possible d’organiser que vous nous parliez et nous chantez aujourd’hui », a-t-il déclaré. « Nous serions bien plus heureux si vous étiez avec nous en personne ».

Miraculeusement, la voix profonde de Robeson a empli les haut-parleurs en réponse. « Mes salutations les plus chaleureuses aux gens de mon bien-aimé Pays de Galles, et un salut spécial pour les mineurs du sud du Pays de Galles lors de votre superbe festival. C’est un privilège de participer à ce festival historique.  »

Il était assis dans un studio à New York. En bas de la ligne téléphonique, il a interprété une sélection de ses chansons, les consacrant à leur lutte commune pour ce qu’il a appelé «un monde où nous pouvons vivre des vies abondantes et dignes».

La réponse musicale provient de la puissante Chorale masculine de Treorchy, les gagnants de l’eisteddfod de cette année et un groupe qui retraçait leur histoire en 1883. Robeson a rejoint le choeur dans une interprétation de l’hymne national gallois, Terre de mes pères, avant l’ensemble Audience – tous les 5 000  – l’ont repris .  Nous nous tiendrons à l’écoute. « Cette terre que vous connaissez sera encore chantée », ont-ils entonné en chœur. « Lorsque vous rentrez chez vous au Pays de Galles ».

 Il s’agit d’un extrait édité de No Way But This par Jeff Sparrow, publié par Scribe (£ 14.99). Pour commander une copie pour £ 12.74, allez à bookshop.theguardian.com ou composez le 0330 333 6846. Gratuit UK p & p over £ 10, uniquement en ligne. Les commandes téléphoniques min p & p de £ 1.99