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Archives de Catégorie: civilisation

Les travailleurs-poètes de la diaspora tadjike en Russie

mon cher Tadjikistan, qui pour moi est un peu comme le Cuba de l’Asie centrale et dans lequel j’ai rencontré tellement de communistes au coeur pur, des femmes en particulier. C’est le pouvoir soviétique qui a reconstitué le langage tadjik dont on dit que c’est le plus vieux langage indo-européen (note de danielle Bleitrach)

https://www.lecourrierderussie.com/societe/2017/09/travailleurs-poetes-diaspora-tadjike/

« Viens, rivière, je veux ton eau glacée.
Tu es comme le fleuve Kawthar du paradis, et moi, je suis coincé en enfer. »


Les 878 000 ressortissants tadjikistanais présents en Russie sont, dans leur écrasante majorité, des travailleurs immigrés. Mais il s’agit souvent, aussi, de représentants de l’élite intellectuelle, ayant quitté un pays qui ne leur offrait aucune perspective professionnelle. Certains de ces menuisiers, plombiers, ajusteurs et plâtriers qui se présentent à l’embauche sur les marchés russes ont étudié la littérature persane à l’école et ont l’amour de la poésie inscrit dans les gênes. Les groupes dédiés à la « poésie tadjike émigrée » sur les réseaux sociaux rassemblent des milliers d’abonnés, et les vers qui y sont publiés, respectant à la lettre les formes persanes classiques, chantent principalement la vie en Russie et le mal du pays. La revue Ogoniok a fait connaissance de certains de ces poètes.

« Les vers, c’est comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir»

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant - Anatoli Jdanov
Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant – Anatoli Jdanov

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, originaire du village de Bidiz. En Russie depuis 18 ans.

Adolatbek vit dans le village d’Annino, dans la région de Vladimir. Il a construit de ses mains sa maison en bois, sur les fondations d’une ancienne isba détruite par un incendie. « Il a tout fabriqué lui-même, jusqu’au plus petit détail », dit sa femme avec tendresse. Le couple s’est installé ici il y a sept ans. Jusqu’alors, Adolatbek vivait avec des compatriotes dans la cave de l’usine dans laquelle il a travaillé à son arrivée. « Il n’y avait que deux lits pour tout le monde. Nous dormions chacun notre tour », se souvient-il. Aujourd’hui, Adolatbek gagne sa vie comme charpentier, électricien et soudeur. Le couple a quatre enfants, qui ont étudié en Russie et vivent à Moscou, et cinq petits-enfants.

Dans la grande véranda, conçue pour les étés longs et chauds du Sud, une étrange pierre est suspendue à une poutre sous le toit : elle semble réunir toutes les teintes d’un petit matin frais – le givre et le ciel bleu clair, éclatant. « Cette pierre vient des monts d’Azur, où j’ai grandi, raconte Adolatbek. Un jour, une expédition géologique de Leningrad a débarqué dans nos montagnes. J’avais 11 ans, c’était la première fois que je voyais un hélicoptère. Les scientifiques louaient une chambre dans notre maison. J’ai tellement été impressionné par cet hélicoptère que j’ai écrit un poème dessus. J’aime la poésie depuis toujours, enfant, je rêvais de devenir poète. »

Après avoir échoué cinq fois au concours d’entrée de la faculté de philologie de l’Université de Douchanbé, Adolatbek s’est finalement embauché dans un magasin. « Il y avait beaucoup d’argent à gagner dans le commerce. Je pouvais avoir tout ce que je voulais. Alors, j’ai commencé d’organiser des concerts de poésie. Je ne gagnais rien avec – j’y dépensais tout ce que je gagnais ! » Et puis, l’Union soviétique s’est effondrée, et le Tadjikistan a sombré dans la guerre civile. Adolatbek est parti en Russie avec son fils aîné, alors âgé de 18 ans. Il a fait venir le reste de sa famille dès qu’il a pu s’acheter une parcelle de terrain.

« J’ai écrit la plupart de mes poèmes en Russie, explique-t-il. Les vers, ça ne vient pas comme ça. C’est une telle douleur – comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir. Les lignes me viennent brusquement. Alors, je lâche le travail et j’écris sur un bout de carton. Et je termine le poème la nuit. Ma femme me dit : Quel besoin as-tu de tout ça ? Tu ne vas pas dormir, et tu seras de mauvais poil toute la journée ! Mais en réalité, c’est tout le contraire : j’écris et après, je me sens plus léger. »

Adolatbek écrit en shughni, une des langues du Pamir. Le shughni n’ayant pas d’écriture, il transcrit ses vers en alphabet cyrillique et, pour les sons qui n’existent pas en russe, il invente des signes à lui. Il publie ses vers sur les réseaux sociaux. Dans son Pamir natal, Adolatbek est une célébrité. Quand il retourne voir sa famille, on l’invite à dire ses poèmes à la télévision. « Une fois, l’animateur m’a demandé : Mais pourquoi vous allez tous en Russie, on vous assassine là-bas. C’est vrai, un jour, quelqu’un m’a poussé sous un train. Je ne pouvais pas me relever, je l’ai seulement entendu dire : La prochaine fois, je te tue. Et puis, un autre homme m’a aidé à me sortir de là, et il a commencé à s’excuser pour ce qu’on m’avait fait. Je lui ai répondu : Mais vous, vous n’y êtes pour rien ! Des salopards, il y en partout. Un homme mauvais peut faire le mal si on lui en donne la possibilité. Au village où j’habite, tout le monde se comporte très bien avec moi. Je me suis fait des amis formidables. Le seul problème, c’est le travail qui manque. »

Viens, rivière, je veux ton eau glacée.
Tu es comme le fleuve Kawthar du paradis, et moi, je suis coincé en enfer.
Je suis loin des miens et froid comme la glace.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Tu coules depuis ma contrée lointaine
Où sont maman et mon vieux père aveugle.
Où mes amis sont seuls sans ma chanson.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Je me réchauffe ici au nom du Pays.
Il est comme le feu du foyer duquel s’approchent les mains gelées.
Mon cœur et mon âme se déchirent sans toi.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.

«Je vivais pour mes enfants sans pouvoir les voir»

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant - Petr Kassine
Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant – Petr Kassine

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, originaire du village de Parched. En Russie depuis 17 ans.

Dans le quartier de Perovo, à Moscou, les gens appellent Goulia « la nôtre ». Elle travaille dans une pharmacie à la sortie du métro, et adresse à ses clients des « mon cher », « mon bon ».

« En ce moment, je travaille de neuf heures le matin à neuf heures le soir, ma collègue est malade, entame-t-elle, en véritable pipelette. Je suis debout toute la journée, même pour déjeuner. Un jour, une femme arrive et me dit : Mais je vois ta tête toute la journée ! J’en ai assez ! J’ai répondu : Ma très chère, si je pouvais, je m’allongerais ici et je m’endormirais. Mais alors, il n’y aurait plus personne pour travailler ! Maintenant, cette cliente est une habituée. »
Goulia a beaucoup d’habitués. Ils passent la tête à travers la porte de verre et jettent un œil : « C’est la nôtre qui est là ? Celle qui plaisante et rit tout le temps ? Avec qui on peut papoter ? »

Goulia est neurologue de formation, diplômée de l’Université de médecine de Douchanbé. « Bien sûr, je rêvais d’entrer en fac de philologie. Mon père enseigne la littérature tadjike. Mais j’ai fait médecine parce que maman était tout le temps malade. J’ai toujours adoré apprendre des poèmes par cœur. Peut-être que j’en ai trop appris, j’étais trop pleine de poèmes – alors, je me suis mise à en écrire moi-même ! »

Avant la guerre civile, Goulia travaillait dans une clinique de Douchanbé, mais quand le travail a manqué, elle a laissé ses trois fils à sa mère et est partie pour Moscou. Le plus jeune avait trois ans. « Nous sommes des milliers dans le même cas. Et, comme toutes les autres, en arrivant, j’ai travaillé comme peintre en bâtiment. Et puis, quand je suis tombée d’un escabeau de trois mètres et que je me suis cassé les bras et les jambes, j’ai été promue chef d’équipe. Une chute pour une ascension, en somme ! C’est juste que pendant un moment, je ne pouvais plus tenir moi-même le pinceau. » Goulia a travaillé dix ans sur des chantiers. Les trois premières années, elle n’a pas gagné assez pour rentrer chez elle, à Douchanbé, voir ses enfants. Finalement, elle a fait l’aller-retour, mais n’a plus pu repartir pendant encore cinq ans. « Mes enfants me manquaient énormément. Pendant deux ans, j’ai pleuré sans m’arrêter. Et puis, je me suis calmée. Parce qu’au moins, ils étaient nourris et habillés, j’ai pu leur payer des études supérieures. Je vivais pour eux sans pouvoir les voir. » Goulia a commencé d’écrire des poèmes il y a quatre ans. « Ils parlent presque tous d’amour. De quoi d’autre une femme pourrait-elle bien parler ? Attendre son prince sur un âne blanc – et écrire des vers là-dessus ! »

Pour trouver ce travail de pharmacienne, Goulia a passé un test et suivi une formation. « Oh, quel mal j’ai eu à mémoriser les noms des médicaments ! Mais j’ai réussi. Je me sens en sécurité en Russie. Ici, j’ai trouvé le repos. Je n’ai pas peur de travailler. » Depuis cinq ans, les trois fils de Goulia – et son petit-fils – vivent avec elle à Moscou. Et, récemment, elle a trouvé un maître : un poète et musicien iranien. « Je ne savais même pas que ça existait, des gens comme ça. Des hommes à qui vous pouvez faire à ce point confiance. C’est mon meilleur ami. Il me donne des conseils pour rendre mes poèmes meilleurs. Pendant 17 ans, j’ai été seule. Je n’ai jamais fait quoique ce soit dont je devrais avoir honte devant mes enfants. Mais il y a le temps de l’attente, le temps de la souffrance, et celui de l’amour. Tout vient en son temps. »

Je deviendrais le vent du matin,
Pour t’apporter des messages.
Je deviendrais un nuage de printemps
Pour baiser de pluie le toit de ta maison,
L’arôme d’une fleur, pour que tu me respires,
Pour t’envelopper des pieds à la tête.
Oiseau, je volerais vers ta contrée,
Coquelicot de la steppe, j’y pousserais.
Mon Seigneur, je vivrais en recluse
Dans la cour de ta demeure.
Je deviendrais un baume,
pour les blessures de ton âme.
Simplement demeurer ce sourire
sur tes lèvres douces.

« Dieu, ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère »

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.
Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, originaire du village de Bidiz. À Moscou depuis 18 ans.

« J’écris principalement des vers humoristiques, entame Abdoumamad, je réinterprète nos chansonstraditionnelles tadjikes en mode joyeux. Souvent, je suis pris d’un tel cafard que je voudrais pleurer. Alors, j’attrape une feuille et un stylo, et j’écris. Et mon âme s’apaise. Dans mes vers, je vois les visages de mes proches, mon village natal, et je communique avec eux. En pensée, évidemment. N’allez pas penser que je perds la boule ! »

Au Tadjikistan, Abdoumamad a été comédien de théâtre pendant 14 ans. Il a tourné dans des films, fait des tournées avec un ensemble folklorique et joué du râbab, cet instrument à cordes traditionnel. Dans la guerre civile, il a perdu un frère. Le pays était en feu, et plus personne n’avait besoin de théâtre ni de musique. Abdoumamad est parti en Russie alors que son fils n’avait que trois jours. « Au début, j’ai transporté du ciment, bêché la terre, cassé des murs. Pendant les pauses, quand tous les autres allaient déjeuner, j’apprenais à faire de l’enduit. Mais même cette vie laborieuse à Moscou était plus douce que l’existence au Tadjikistan. Là-bas, c’était la guerre, alors qu’ici, on pouvait gagner de l’argent juste en transportant des sacs de ciment. J’ai rencontré des Russes très bien, ils m’ont tout appris. Pendant le déjeuner, ils sortaient tous une bouteille de vodka. En d’autres termes, ils m’ont aussi appris à boire… Je me disais, si je ne bois pas avec eux maintenant, je vais être viré ! »

Abdoumamad rentre chez lui une fois par an. À Moscou, ses vers satyriques ont fait de lui une véritable star de la diaspora. « Je publie mes poèmes sur Odnoklassniki et sur Facebook. Beaucoup de gens commentent et mettent des likes. » Abdoumamad est souvent invité comme tamada, maître de cérémonie, dans les mariages. Il dirige un ensemble musical de 13 personnes, de vieux amis, avec qui il jouait déjà au Tadjikistan. À Moscou, il a aussi reçu sa plus prestigieuse récompense théâtrale. Alors qu’ils cherchaient un lieu où répéter, avec son ensemble, un ami leur a suggéré le Teatr.Doc. Là-bas, un metteur en scène les a vus jouer, et a créé, à partir des vers d’Abdoumamad, la pièce Akyn-opéra – récompensée, en 2014, d’un Masque d’Or, le plus célèbre des prix théâtraux russes. « J’ai reçu ce Masque d’Or pour mon soutien à la culture musicale ethnique, dit le poète. Mais nous étions trois dans la pièce, et j’ai été le seul à être invité à la cérémonie. Je le regrette beaucoup. »

Ce dont Abdoumamad a le plus peur, en Russie, c’est de tomber malade. « Chez nous, dans les montagnes, l’air est très différent, sec. Mais ici, il est humide. Beaucoup de Tadjiks tombent malades en arrivant. » Sans assurance médicale, les secours ne se déplacent pas. Et les travailleurs immigrés n’ont pas les moyens de se payer des soins privés. Il y a deux ans, Abdoumamad et son frère se sont fait tabasser près d’une station de métro. Abdoumamad a passé un mois à l’hôpital, puis écrit un poème sur combien il est facile et effrayant de mourir en Russie. « Ces vers ont été pour moi les plus douloureux à écrire, raconte-t-il. Mais ce n’est pas mon poème préféré, c’est un autre, vraiment très drôle – sur le crédit. Un jour, un type de chez nous a pris un crédit, est parti et Russie et y a disparu sans nouvelles. Pendant deux ans, ni sa femme ni ses enfants n’ont plus entendu parler de lui. Tout le monde le cherchait. Et lui, il était ici, à faire la bombe et s’amuser, et finalement, il est retourné chez lui, sans un sou. Nous, les Tadjiks, il nous arrive des tas d’histoires de ce genre, à la fois amusantes et tristes. »

Regarde ce monde, mon frère !
À quoi nous sert-il ?
Si l’on ne peut pas rentrer chez soi
Auprès de ses parents, ses enfants, ses proches,
Si, dans la mélancolie et la solitude,
Tu restes ici un étranger,
Tu cherches du pain, du travail, un refuge,
Dans le cercle fermé de l’angoisse.
En larmes, je ne dors pas jusqu’au matin.
Dieu, ne me laisse pas.
Si je tombe malade, qui me trouvera un médecin ?
Dieu, aie pitié de moi, je ne suis pas ici pour toujours.
Ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère,
Et, avant la mort, ne voir que la route.

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La permanence d’une fête et de sa signification dans une photo

L’image contient peut-être : une personne ou plus et plein air

Ce que j’aime chez Françoise Larouge, l’auteur de cette photo de la fête de l’Humanité 2017, c’est la manière dont elle a su saisir une fois de plus la permanence d’une histoire, des liens d’un parti, d’un journal avec la France, sa classe ouvrière, son peuple, sa jeunesse…

une amie s’interroge: la magie du noir et blanc, en regardant au premier coup d oeil j ai cru les années 50 , et en close up j ai vu les docks martens, nike et autre converse, alors j ai pensé 80, mais cette photo est juste incroyablement intemporelle…..!

 

 

Un leader communiste, violé en Suède pour ses convictions

Il semble que les cas de viol et de diffusion de ces viols sur facebook se multiplient en Suède d’où la référence de l’homme politique à un cas parmi une masse d’autres (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Publié: 16 septembre 2017 09:41 GMT
 https://actualidad.rt.com/actualidad/250189-comunista-violacion-suecia-politica-convicciones

L’agression, dénoncée par une déclaration sur Facebook, avait des motifs politiques évidents, dit la victime.

Un leader communiste, violé en Suède pour ses convictions

L’homme politique suédois Patrik Liljeglod
Youtube / svt2
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L’homme politique communiste suédois Patrik Liljeglod, a été attaqué avec un couteau et violé cet été, pour lui il ne fait aucun doute que l’agresseur inconnu était politiquement motivé.

L’attaque a eu lieu à la fin du mois de juillet, indique Liljeglod dans sa page sur le réseau social Facebook. Le politicien rentrait chez lui d’une fête et le violeur s’est approché en le menaçant avec un couteau.

Au cours de l’agression sexuelle, le violeur lui a dit des choses qui avaient des «liens politiques clairs».  En particulier, il a mentionné les «organes génitaux féminins de la gauche», qui méritaient ce type de traitement et l’a même traité de «traître».

«J’ai reçu un soutien et maintenant je me sens en sécurité», dit le politicien, qui dirige la délégation régionale de son parti. Et il ajoute: « Savoir et comprendre n’est pas suffisant ».

« Ce qui m’est arrivé récemment, c’est un événement de caractère collectif « , dit le communiste suédois. C’est pourquoi il livre une réflexion sur la façon de rendre la société plus sûre. Il rappelle à ses compatriotes que la démocratie « est la chose la plus sacrée que nous ayons en Suède en 2017 ».

En dénonçant l’agression, Patrik Liljeglod a déclaré qu’il resterait dans la vie politique.

 
 

Conçue en 1964, l’échelle de Kardachev classe les civilisations en fonction de leur consommation énergétique. L’Homme n’est pas encore au niveau I.

L’URSS fut le foyer de recherches très avancées sur l’espace, comme d’ailleurs il existait une abondante littérature de sciences fiction, qui ne ressemblait pas à la nôtre en ce sens qu’elle était plus optimiste, plus axée sur les découvertes scientifiques et plus convaincue de la possibilité d’une rencontre pacifique avec l’univers. Cet article nous met directement en contact avec cet état d’esprit dont la Russie et certains pays du bloc soviétique semblent encore imprégnés (note de Danielle Bleitrach).

Pendant un an, les collines de la petite république russe de Karatchaïévo-Tcherkessie ont peut-être jalousement couvé un secret extraterrestre. Niché à 1 000 mètres d’altitude au nord du Caucase, près du village de Zelenchoukskaya, le télescope Ratan 600 reçoit un intense signal radio le 15 mai 2015. Ce phénomène est détecté par son cercle d’antennes de 576 mètres de diamètre qui le renvoie au récepteur en forme d’entonnoir situé au centre. Le système comprend d’autres capteurs montés sur des rails, dont le tracé évoque la galaxie dessinée sur la plaque de Pioneer. Grâce à ce vaste appareillage, l’équipe dirigée par Nikolaï Bursov remonte à l’émetteur. Il s’agit de HD 164595, une étoile de la constellation d’Hercules, à 94 années-lumière de la Terre. Puis le silence se fait.

Le télescope Ratan 600

Un écho finit par être entendu le 27 août 2016. Sur son blog, l’écrivain Paul Gilster révèle au grand public la découverte. « En étudiant la puissance du signal, les chercheurs disent qu’il pourrait être émis par une civilisation de type II ou de type I », indique ce passionné d’astronomie. Sa source, le chercheur italien Claudio Maccone, se base sur une nomenclature édictée en 1964 par le Russe Nikolaï Kardachev. À l’en croire, une telle puissance ne peut être dégagée que par des créatures bien plus évoluées que les habitants de la Terre. Incapables d’utiliser toute l’énergie disponible sur leur planète, ces derniers n’ont pas même atteint le premier niveau. Quant au deuxième, qui suppose de pouvoir tirer tous les fruits d’une étoile, nous en sommes à des années-lumière.

« Kardachev a imaginé classer les civilisations par leur consommation d’énergie en pensant bien sûr à des civilisations extraterrestres », explique l’astrophysicien français Roland Lehoucq. Repris par des centaines de médias dans le monde, son concept est vite retourné à l’ombre des revues scientifiques sans qu’on sache vraiment s’il pouvait s’appliquer à HD 164595. Le signal « vaut la peine d’être étudié davantage », notait à l’époque Paul Gilster. Aujourd’hui, « la plupart des scientifiques pensent qu’il était dû à une interférence terrestre », constate-t-il. Las. Nous n’avons donc pas encore tout à fait découvert un monde plus avancé que le nôtre, mais une grille de lecture est déjà à disposition. « Quand nous cherchons une vie extraterrestre, nous n’espérons pas trouver un petit homme vert mais un type I, un type II ou un type III », résume le physicien théoricien américain Michio Kaku.

Niveau 0,7

Depuis Zelenchoukskaya, il faut traverser la Géorgie du nord au sud et serpenter entre les sommets arméniens de l’Aragats pour arriver, après 13 heures de voiture, à Buyrakan. Un autre observatoire bâti sous l’Union soviétique trône à 1 460 mètres d’altitude. C’est là qu’en 1963, Nikolaï Kardachev annonce la découverte d’une civilisation extraterrestre de type II ou III originaire de la galaxie CTA-102, dans la constellation de Pégase. Publiés par la fameuse agence soviétique TASS à partir d’un article de l’Astronomical Journal, ses travaux font sensation. Un an plus tard, inspiré par la conférence américaine de Green Bank, il y organise un grand séminaire pour « obtenir une technique rationnelle et des solutions linguistiques au problème de la communication avec des civilisations extraterrestres qui sont plus avancées que celle de la Terre ».

Kardachev à l’époque

Au vrai, le Moscovite entend imposer son schéma au monde et notamment aux Américains. D’après lui, le statut d’une culture dépend de sa maîtrise de l’énergie. « En physique, c’est elle qui quantifie la capacité d’un système à agir sur le monde, car il en faut pour opérer toute transformation », explique l’astrophysicien Roland Lehoucq. Ainsi tirons-nous une certaine puissance des astres qui nous situe dans l’infiniment grand. La Terre, qui recèle 1016 watts, sert d’étalon de base, c’est-à-dire de niveau 1. Par son rayonnement de 1026 watts, le Soleil fait office de deuxième niveau, alors que la galaxie représente le troisième. Autant d’énergie dont le contrôle nécessite des technologies encore hors de portée mais que la guerre froide pousse à regarder avec envie.

À défaut d’être en mesure d’employer les forces disponibles sous ses pieds, l’Homme peut se représenter des puissances émises dans l’espace par onde radio. « Preuve est faite qu’une civilisation située n’importe où dans l’univers », en possession d’un certain pouvoir, « peut être détectée par des techniques astronomiques conventionnelles », avance Kardachev dans une revue d’astronomie. « Il est probable que des sources connues comme CTA-21 et CTA-102 soient artificielles. » Étant donnée l’intensité dégagée par ces galaxies, le Russe formule même l’hypothèse qu’elles renferment une science extraordinairement élaborée, en tout cas bien supérieure à tout ce que l’on connaît. Mais en quelques mois, les scientifiques s’aperçoivent en fait qu’ils ont affaire à des quasars, c’est-à-dire des galaxies très lumineuses. Rien que de naturel.

Dépendante de combustible fossile, l’humanité reste donc la seule à figurer sur la typologie, ou plutôt en-deçà. Kardachev semble cependant persuadé qu’elle pourra bientôt accéder au premier palier. « Il a imaginé son échelle à une époque où la consommation d’énergie était en croissance exponentielle », souligne le chercheur hongrois Zoltán Galántai. « C’est pourquoi il lui paraissait évident que cela allait se poursuivre. » Dans ce contexte, ses projections annoncent notre passage au niveau II dans 3 200 ans et au niveau III dans 5 800 ans.

En attendant, l’arrivée au premier stade est loin d’être acquise tant l’échelle est titanesque. « On peut dire qu’on est au niveau 0,7 », évalue Roland Lehoucq. Cela peut sembler beaucoup, mais la puissance à notre portée « devra être multipliée par 1 000 » pour atteindre l’échelon supérieur. « C’est en gros ce qu’on a gagné avec la révolution industrielle, mais il y a de moins en moins de pétrole, de charbon, et personne ne veut du nucléaire. » Par conséquent, la captation d’une fraction bien supérieure de l’énergie lumineuse que nous envoie le Soleil est nécessaire, mais insuffisante. « Il faut contrôler les éléments », observe Michio Kaku, « dompter les tremblements de terre, les volcans et les océans. » Selon ses calculs, un siècle suffira pour en arriver là.

Un projet solaire

En 1960, les travaux de Nikolaï Kardachev arrivent à l’oreille du physicien britannique Freeman Dyson. La NASA a deux ans, personne n’a encore touché la Lune à part la sonde soviétique Luna 2, mais les deux hommes sont persuadés que la vérité est ailleurs. « Il est plus que probable que des êtres observés par nous auront existé depuis des millions d’années, et auront atteint un niveau technologique surpassant le nôtre par de nombreux ordres de magnitude », écrit Dyson dans la revue Science le 3 juin. Faute d’image, il prend ce qu’il a sous la main pour se représenter les autres planètes habitables, à savoir le système solaire.

Dyson a inventé l’aspirateur ultime

Les progrès technologiques arrivent très rapidement au sein de ce type d’environnement. « On peut s’attendre à ce que – après quelques centaines d’années de développement industriel – n’importe quelle espèce cherchera un moyen pour entourer son étoile d’une biosphère artificielle », postule-t-il. Si son article prend soin de préciser que cela n’arrivera pas forcément à notre système, mais qu’il ne fait que décrire un phénomène sans doute intervenu ailleurs, c’est pure argutie : nos seuls modèles sont le Soleil et ses satellites. Ils sont d’ailleurs sans cesse convoqués par Dyson.

Dans un cadre comme le nôtre, donc, les limites à l’expansion sont non seulement fixées par des carences en énergie mais aussi en matière. Pour construire une immense biosphère autour de la Terre et du Soleil, l’Homme a besoin de gaz. Dyson propose de se servir en toute simplicité de celui de Jupiter. Il suffit pour cela de « désassembler et de réarranger », la planète. Rendue nécessaire par la conjonction de la croissance de la population et du perfectionnement des techniques, ce chantier nécessite une énergie équivalente à celle émise par le Soleil pendant 800 ans. Il permettra de répartir la masse de Jupiter en une sphère autour de la Terre et de son étoile « contenant toute la machinerie nécessaire à l’exploitation des radiations solaires. »

Pareil objet « est complètement irréalisable », assène le chercheur de l’Institut pour la recherche sur le futur de l’humanité d’Oxford, Stuart Armstrong. L’attraction nécessaire à sa stabilisation excède toutes celles que l’on connaît et une simple comète pourrait mettre à mal l’ensemble de l’édifice. Dyson a donc élaboré une autre théorie moins en contradiction avec les lois de la physique : un essaim de capteurs en orbite autour de Soleil pour recueillir son énergie. « C’est plus réaliste », concède Armstrong même si cela nécessiterait une quantité de matière première que l’ensemble du système solaire n’offre pas.

Freeman Dyson à l’époque de sa théorie

Malgré les impasses physiques qu’elles comportent, ces idées ont inspiré le roman de science-fiction de Robert Silversberg Un milliard d’années plus tard… (1969) et l’épisode de Star Trek « Relics » (1992). Dans ce dernier, le vaisseau USS Enterprise D se retrouve empêtré aux abords d’un champ gravitationnel irréparable émis par une sphère semblable à celle de Dyson. Par sa capacité à se disséminer dans la galaxie, la Fédération des planètes de la série se rapproche d’ailleurs d’une civilisation de type II. Sa technologie est si avancée qu’elle peut utiliser l’énergie d’une étoile, voyager au-delà de la vitesse de la lumière, et donc dans le temps. On retrouve ces prouesses dans l’imaginaire des romans L’Anneau monde de Larry Niven (1983) et Les Vaisseaux du temps de Stephen Baxter (1995). Et ce n’est que justice : Dyson s’est lui-même inspiré du livre d’Olaf Stapledon Star Maker (1937).

La saga de George Lucas Star Wars va plus loin en mettant en scène des civilisations de types supérieurs à II. Selon Roland Lehoucq, « la puissance du générateur de l’Étoile de la mort représente celle de 100 000 soleils, ce qui la place entre le niveau II et III de Kardachev. » Mais l’espace contrôlé par les personnages est si vaste que la République ou l’Empire galactique se rapprochent du type IV. Cela suppose qu’elles puisent de l’énergie dans presque tout l’univers en se servant de lois physiques inconnues à ce jour. Les pages de Doctor Who: The Gallifrey Chronicles(2005) mettent aussi en scène des puissances de cet ordre.

Le Seigneur du Temps Marnal peut ainsi moquer les Hommes : « Votre race n’a même pas atteint le type I sur l’échelle de Kardachev. Elle ne contrôle pas les ressources sur sa propre planète, encore moins celles d’un système planétaire ou d’une galaxie. Les Seigneurs du Temps sont une civilisation de type VI. Nous n’avons pas d’égaux. Nous contrôlons les forces fondamentales de l’univers en entier. » Néanmoins, le physicien britannique John D. Barrow remarque que la science moderne est devenue trop compliquée pour être reprise fidèlement par la science-fiction. « Sans une connaissance appropriée, vous ne pouvez absolument pas poser les questions appropriées », abonde Zoltán Galántai. Les progrès de l’astronomie n’ont toutefois pas mis au rebut l’échelle de Kardachev.

Le message

Le télescope américain de Green Bank n’est pas beaucoup plus facilement accessible que celui de Zelenchoukskaya. Perdu au nord de la forêt nationale Washington et Jefferson, en Virginie-Occidentale, l’Observatoire national d’astronomie radio a été le premier à capter un signal le 11 avril 1960. L’initiateur de ce projet de recherche d’extraterrestres inédit baptisé Ozma, Frank Drake, ne décrypte en revanche aucun message ni signe de vie. Loin d’être découragé, il lance ensuite le SETI, pour Search for Extra-Terrestrial Intelligence, auquel collabore un chercheur de la NASA, Carl Sagan.

Après avoir assisté avec passion aux premiers pas de l’homme sur la Lune, en 1969, les deux hommes ont l’idée d’accrocher une plaque métallique à la sonde Pioneer 10 afin de donner des renseignements sur son origine au cas où elle tomberait entre des mains extraterrestres. Ils y font graver un homme et une femme ainsi que des symboles représentants le système solaire. Elle est envoyée par l’espace en 1972 et 1973, comme on lance une bouteille à la mer. Ses chances de succès sont infimes.

Les missions Pioneer
Crédits : NASA

Alors Drake et Sagan procèdent différemment. Le 16 novembre 1974, ils se servent du radiotélescope d’Arecibo, à Porto Rico, pour envoyer un nouveau message en vue d’une « possible réception par d’autres créatures intelligente ». Dans un article de Scientific American publié en 1975, ils assurent qu’il « fait peu de doute que des civilisations plus avancées que nous existent ailleurs dans l’univers. La possibilité d’en trouver demande un effort substantiel. » De son côté, Kardachev réalise de nouvelles recherches en 1976 – en vain.

En dépit de l’amélioration des télescopes et de l’informatisation du traitement des données recueillies, aucune preuve de vie ne filtre des nombreuses observations menées dans les années qui suivent. En 1981, Carl Sagan publie un article avec un collègue, William Newman, pour remettre en cause la pertinence de l’utilisation de l’échelle de Kardachev. À elle seule, la consommation d’énergie n’indique que partiellement le niveau de développement d’une civilisation. La démographie est un angle mort de la théorie, pointent-ils. Aussi, la croissance de la population est limitée par les capacités de l’environnement.

Il y a trois réponses à la question de savoir si la rareté des ressources freine la montée en grade d’une civilisation, juge Zoltán Galántai : « Peut-être n’en avons-nous pas trouvé parce qu’elles se sont auto-détruites ou ont stoppé à temps. Mais on peut aussi considérer que ces êtres intelligents capables d’exploiter toute l’énergie d’une planète sont à même de gérer les problèmes qui vont avec. » Quoi qu’il en soit, le chercheur hongrois considère que de nombreux autres critères peuvent être pris en compte comme la durée de vie ou la surface de l’espace contrôlé. « Quand les premiers Américains on conquis le le Far West avec leurs chariots, ils n’ont pas utilisé plus d’énergie que leurs grand-parents, mais la taille de leur nouveau territoire était un indicateur de leur succès. »

Une explication possible du comportement de KIC 8462852

La disparition de l’Union soviétique et la prise de conscience écologique ont sans doute écorné l’échelle de Kardachev. Mais elle n’a pas été oubliée par les scientifiques. « C’est une base de discussion faute de mieux », pense Roland Lehoucq. Il suffit qu’un comportement étrange se manifeste aux confins de notre système solaire pour qu’elle ressorte des tréfonds de l’astronomie. En septembre 2015, les variations de luminosité observées sur KIC 8462852 ont suscité des questions à la pelle. Scrutée depuis 2009 par le télescope Kepler, cette étoile de la constellation du Cygne a été rebaptisée « l’étoile la plus mystérieuse de notre galaxie » , car son comportement a été interprété comme un possible signe de puissance artificielle. Une sphère de Dyson a même été évoquée.

De meilleurs analyses tendent à prouver que le passage d’exoplanètes dans le champ de vision ou la présence d’un anneau expliquent les curieuses variations. « Nous avons du matériel pour détecter un signal mais comment être sûr qu’il est artificiel et non naturel ? » observe Roland Lehoucq. « Si l’humanité fait exploser la Terre, la détruit, c’est clairement artificiel, mais ça ne pourra pas être distingué d’un signal naturel. » Il faudrait vraiment que le message soit clairement exprimé pour en déceler la nature. « En présence d’un signal qui énonce la suite des nombres premiers, on pourra supposer qu’il est d’origine artificielle », dit encore l’astrophysicien. Mais a-t-on vraiment envie de parler mathématiques avec les extraterrestres ?

 

Fethi Benslama: “On fabrique de la chair à jihad industriellement”

c’est un très beau texte, mais il ne faudrait pas oublier que la description de la fascination fasciste de mort qui peut s’exercer sur les adolescents n’est pas simple pulsion. Celle-ci est utilisée par les fascistes et le phénomène est ici bien décrit, mais ceux-ci sont organisés, il y a derrière des classes sociales en lutte, des appareils. C’est cette analyse là à laquelle il faut procéder et bien se rendre compte à quel point il s’agit aussi d’une atteinte à tous les peuples musulmans comme à la société française et d’autres. (note de danielle Bleitrach)

15/05/2016 | 15h50
Des djihadistes dans une vidéo de propagande en février 2015. AP/SIPA

Le psychanalyste Fethi Benslama analyse dans son dernier ouvrage, “Un furieux désir de sacrifice”, les ressorts inconscients du désir de mort qui habite les nouveaux jihadistes happés par l’imaginaire fanatique d’un autre monde meilleur. Il appelle à prendre au sérieux la détermination de l’ennemi.

Ces derniers temps, pas mal d’ouvrages ont été publiés sur la radicalité islamiste et le phénomène du jihadisme. Ils se heurtent tous à la question du “désir sacrificiel” de certains jeunes au nom de l’islam. L’ambition de votre livre est-il de permettre de comprendre ce désir de mort ?

La radicalisation a été étudiée en France exclusivement par les sciences sociales. Or, ignorer le plan de la psychologie individuelle, c’est ne rien comprendre à ses motifs profonds. Je propose dans ce livre d’en approcher les ressorts psychiques à partir de mon expérience clinique, en articulation avec la dimension collective. La radicalisation est en effet, une condensation de plusieurs facteurs, ce qui nécessite le croisement des regards et des savoirs. Je pars du fait que les deux tiers des personnes signalées comme radicalisées ont entre 15 et 25 ans, et dans certains cas moins de 15 ans. Il s’agit de la tranche d’âge de l’adolescence telle qu’elle est devenue à l’époque contemporaine : elle commence de plus en plus tôt et se prolonge de plus en plus tard dans la vingtaine. C’est le temps d’une traversée subjective qui se caractérise par des difficultés normales plus ou moins importantes, et parfois par des troubles psychopathologiques. J’ai essayé de montrer comment l’offre de radicalisation, qui passe par internet et les réseaux sociaux, utilise les difficultés et les troubles de cette traversée pour capter les jeunes. J’ai travaillé pendant quinze ans dans un service public en Seine-Saint-Denis; ces jeunes je les ai rencontrés et j’ai vu certains d’entre eux dans des états dépressifs et dépréciatifs d’eux-mêmes, dans une errance, dans un désespoir de leur monde. Lorsqu’ils rencontrent l’offre de radicalisation qui leur propose un idéal total, une mission héroïque au service d’une cause sacrée, ils décollent, ils ont l’impression de devenir puissants, leurs failles sont colmatées, ils sont prêts à monter au ciel. La radicalisation est en quelque sorte un traitement de leurs symptômes, d’autant plus opérant que la fanatisation, les transforme en automates religieux, ils perdent leur singularité. Lorsqu’ils sont enrôlés dans un groupe, là le piège de l’emprise se ferme sur eux, ce n’est pas seulement un processus de soumission, mais de dilatation des limites de l’individu, il se crée un corps collectif qui favorise la mégalomanie de chacun, les suicidaires peuvent alors s’auto sacrifier.

L’offre de radicalité islamiste joue-t-elle sur les mêmes ressorts que l’offre de radicalité d’extrême gauche dans les années 70 ?

Certains aspects se ressemblent mais pas tous. La différence réside dans la dimension religieuse de l’engagement et dans l’état de guerre qui existe dans plusieurs pays du monde musulman et qui crée des points d’appel au feu. Les groupes de l’extrême gauche européenne devaient créer eux-mêmes leur état de guerre et le déclarer. Dans la situation actuelle, les terrains de guerres sont nombreux avec leurs horreurs, dont les images sont diffusées et utilisées pour lever chez les jeunes le sentiment de l’intolérable et le sursaut moral chevaleresque. De plus, dans les années 70, il n’y avait pas les moyens de communications actuels, accessibles à tous. Avec un banal téléphone portable, on devient émetteur et récepteur de tout et de n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand. C’est hallucinant. Nous sommes baignés en permanence dans un océan d’images, comme si nous rêvions éveillés. Notre monde est devenu imaginal, fabriqué par chaque humain télé augmenté. En ce sens, la radicalisation s’est privatisée et s’est accrue en corrélation avec les techniques de la communication sans limites. On pourrait donc parler du jihadisme pour tous. Il en résulte que les preneurs de l’offre sont des jeunes de plus en plus fragiles psychologiquement. Avant, les groupes d’extrême gauche, les nationalistes radicaux, les groupes fascistes, ainsi que les jihadistes étaient formés idéologiquement et encadrés, aujourd’hui c’est de la génération spontanée. La conversion est très rapide et se fonde sur des rudiments religieux, car la fabrique du terrorisme n’est plus regardante sur le recrutement. C’est pour cette raison qu’il y a eu ces cas de terroristes mal formés : celui qui s’est tiré une balle dans le pied en préparant un attentat contre une église, celui qui s’est fait neutraliser dans le Thalys alors qu’il avait une kalachnikov entre les mains, celui qui s’est fait exploser deux rues plus loin, parce qu’il n’a pas pu accéder au grand stade de France, et bien d’autres qui attendent le jouet mortel ou croupissent en prison d’avoir mal étudié le manuel pour terroriste amateur. Ce ne sont pas des “gogos”, comme le dit Boris Cyrulnik, qui se croit autorisé de parler de tout, probablement sans jamais avoir rencontré un islamiste radicalisé. Ces jeunes ne sont pas naïfs, mais fanatisés, ils sont déterminés et dangereux, il faut prendre au sérieux l’ennemi. En fait, on ne prend plus le temps de les former, la matière humaine est profuse, on fabrique de la chair à jihad industriellement. Depuis la disparition des grandes utopies laïques, la jeunesse n’a plus d’idéaux palpitants, ce sont les plus fragiles qui ne trouvent plus les moyens de sublimer leurs pulsions dans des causes politiques communes. Il se crée des inégalités dans le partage des idéaux du vivre ensemble et c’est dangereux pour la cohésion d’un pays. Il faudrait beaucoup de « Nuit debout » pour remettre en route le partage des idéaux politiques vivants et non ceux de la langue de bois et du replâtrage. Il faut rappeler que 25% des radicalisés ne viennent pas de familles musulmanes, la proportion monte à 40%, si on considère ceux qui sont issus de familles musulmanes sécularisées.

On peut se radicaliser sans devenir un tueur ou un martyr. Comment comprendre que certains acceptent de donner la mort ou de mourir ?

En effet, toute radicalisation ne se traduit pas par la violence, sinon nous aurions des centaines de milliers de tueurs et pas seulement du côté jihadisme. Mais l’une des valeurs de l’occident moderne, probablement la plus sacrée, celle de la vie, nous voile la réalité ordinaire du désir de mourir et des passages à l’acte. Il y a en France, chaque année, environ 200.000 tentatives de suicide, 10 000 personnes en meurent, dont 1000 jeunes. Mon hypothèse est que la radicalisation violente consiste à transformer en autosacrifice des pulsions suicidaires chez des jeunes happés par l’imaginaire fanatique d’un autre monde meilleur, et d’un au-delà merveilleux. Il faut garder à l’esprit que l’une des difficultés du passage adolescence est le trouble des limites entre la vie et la mort. Certains font des tentatives de suicides mais ne veulent pas mourir, ils aspirent à devenir d’autres personnes en traversant la mort. Après tout, la résurrection est un fondement de la foi chrétienne. Devenir un autre en allant au bout de soi-même, c’est aussi la visée des sports et des aventures extrêmes. D’autre part, il y a des délinquants qui sont prêts à anoblir leurs pulsions antisociales en actes héroïques au service d’une cause suprême. Ils peuvent donc poursuivre leurs exactions au nom d’une loi supérieure, et quoi de plus haut que Dieu ? Il se trouve qu’il y a des suicidaires qui sont en même temps des délinquants et qui veulent se recycler en tuant et en se tuant ; ils se purifient avec le sang des autres. Voilà ceux que la propagande de Daech capte dans ses filets. Un jour, un jeune dans état d’indifférence glaçante m’a dit : “je suis déjà mort, rien ne peut plus m’arriver”. Quelle puissance dans l’impuissance ! Nous savons cliniquement qu’il arrive que des personnes meurent subjectivement, tout en restant vivantes. Nous appelons cela la mort du sujet. Le vivant-mort acquiert une puissance extraordinaire, s’il est recruté pour une cause sacrée et transformé en une sainte arme de destruction de masse.
La propagande d’Al-Qaïda et surtout celle de Daech ont utilisé le ressort du désir et de la facilité de mourir, c’est pourquoi beaucoup de jeunes enrôlés dans le jihadisme répètent les mêmes formules “la mort c’est comme un pincement“, “nous aimons la mort comme vous (les occidentaux) vous aimez la vie“, etc. Ils prétendent que c’est l’islam. Mais les musulmans n’aiment pas la mort, et le martyr dans la tradition n’est pas quelqu’un qui veut mourir, mais qui trouve la mort en combattant. Il y a donc eu des musulmans qui ont transformé le martyre en un but en soi. Kant disait de l’islam qu’elle est une religion du courage, mais des musulmans l’on changé en religion de la sauvagerie. C’est ce que j’appelle le « surmusulman ». Les musulmans dont le fondement éthique de leur religion est l’humilité doivent lutter contre le surmusulman, non par l’humilité de l’humilié qui se venge, mais par l’humilité de l’humble, sans ressentiment. En fait, sous l’apologie de l’amour de la mort, qui est aussi un vieux slogan fasciste (“Viva la muerte”), il s’agit du schème hégélien dialectique de la lutte entre le maître et l’esclave. Le maître est celui qui est capable de risquer sa vie. En acceptant de mourir, il acquiert une puissance qui subjugue celui qui craint de mourir, veut rester vivant et accepte la soumission. C’est ainsi que l’islamisme violent veut prendre le pouvoir en transformant les jeunes en maîtres de la mort.

La sidération en Europe autour de la motivation de ces nouveaux jihadistes tient-elle au fait qu’on ne comprend pas ou plus ce que peut offrir “l’espérance religieuse” ?

Ce qu’on appelle religion dans l’occident sécularisé aujourd’hui, se limite à l’individu, à des groupes de communion temporaires, aux lieux du culte, à une mémoire et à des symboles, bref un passé désactivé de sa puissance. Ailleurs, dans la majeure partie de l’humanité, la religion a une effectivité qui traverse et organise toute la vie commune au présent. C’est un pouvoir sur les âmes et sur les êtres dans la réalité. Dans les pays sécularisés, l’espoir est placé du côté du progrès social, dans le monde sous l’empire de la religion, mise à part la charité, l’espérance religieuse est en vue de la mort, en tant qu’elle donne accès au monde éternel. Donc quand on parle de religion ici et là-bas, il arrive que l’on soit piégé par un mot qui ne correspond pas à la même réalité anthropologique. Ceci étant, l’occidentalisation du monde qui a commencé avec le colonialisme et se poursuit avec la mondialisation actuelle, sécularise d’une manière irrépressible l’humanité à travers le même modèle technoscientifique et économique. C’est pourquoi, il y a tant de réactions identitaires et de demandes de sens dans le monde. Or, historiquement, l’islamisme, né il y a plus d’un siècle, correspond à la perception par des musulmans du danger de la sécularisation et de l’occidentalisation. L’islamisme s’est présenté comme une défense de l’islam, face aux expéditions militaires occidentales et à l’arrivée avec elles des Lumières. Sous un certain angle, les Lumières signifient l’émancipation de ténèbres religieuses. L’islamisme est une mobilisation de la puissance religieuse contre la sécularisation, qui vient d’un occident qui a désactivé Dieu, mais aussi en interne contre des musulmans qui sont devenus partisans des Lumières et qui veulent que leurs sociétés soient gouvernées uniquement par la raison politique en tant que sphère autonome. D’où le fait qu’aux expéditions armées occidentales, se sont ajoutées des guerres civiles entre musulmans. Plus la sécularisation interne avance et plus l’islamisme devient virulent et auto-immunitaire, au sens où un organisme se détruit en se défendant. L’islamisme est avant tout menaçant pour les musulmans et pour leur civilisation. C’est un fondamentalisme comme on en trouve dans toutes les religions, sauf que celui-ci a été armé dans le jeu géopolitique entre grandes puissances et puissance régionales.

Qu’est ce que la figure du surmusulman que vous décrivez dans votre livre et qui peuple les nouveaux jihadistes ?

L’islamisme a voulu rendre les musulmans capables de résister par tous les moyens religieux à l’occidentalisation du monde musulman. Il a installé dans leurs esprits l’idée de la défection, de la trahison, de l’humiliation et de la culpabilité, et en réaction a prêché la nécessité d’expier, de retrouver la pureté et la piété des ancêtres (le salafisme). Il appelle le musulman à devenir toujours plus musulman qu’il n’est, à en faire la démonstration sur son corps, dans ses manières, par son discours, à travers son mode de vie. C’est l’intensification du fétichisme religieux qui peut être impressionnant, mais aussi ridicule. On peut rencontrer le surmusulman sous la forme de tendances seulement, mais aussi des hommes ou des femmes qui l’incarnent complètement.
Il faut accorder particulièrement attention à la situation des femmes et à la propagation de leur voilement actuel, qui a été précédé d’un dévoilement généralisé à partir des années 50. La femme a été l’un des principaux vecteurs de la sortie du monde traditionnel musulman. Elles étaient confinées dans l’enclos domestique, exclues du monde extérieur, elle étaient considérée comme un objet sexuel total et de ce fait dangereuses pour l’ordre social religieux. Mais en une cinquantaine d’années, on les retrouve partout dans l’espace public. De ce point de vue, on peut parler d’une émancipation partielle des femmes qui s’est produite dans tous les pays musulmans. Or, le discours islamiste tient les femmes pour responsables du changement qui a cassé l’ordre traditionnel gouverné par la religion. En vérité, il n’a pas tort, les femmes sont la subversion de l’islam. Mais alors beaucoup d’entre elles ont intériorisé l’accusation et les reproches, la culpabilité et le désir de racheter leur transgression par le voilement. C’est un mouvement de fond qui dépasse la conscience féminine, car les femmes ont souvent pitié des hommes et du tourment que leur inflige leur invention des dieux. La décision de porter le voile est prise par des jeunes femmes coupables imaginairement d’une nudité destructrice de l’identité de leur communauté. Aussi, beaucoup d’entre elles ne considèrent pas cela comme une soumission, mais comme une affirmation, car sous le voile, il y a le remord. Je parle ici à partir de la clinique et non pour défendre le voile. Car en même temps, l’islamisme utilise le voile comme un étendard de sa conquête, c’est certain. Après avoir culpabilisé les femmes, il se glorifie de leur inculpation subjective comme une victoire. Il espère ainsi retarder leur accès à l’égalité avec les hommes. Si nous ne voulons pas faire son jeu, la démobilisation du voile doit emprunter d’autres voies intelligentes. Qu’on l’ait limité dans l’école, qu’on en interdise son port total dans la rue, c’est bien. Mais poursuivre la focalisation politique sur ce plan n’engendrera que plus de protestation identitaire par le voile. Car le voile est l’effet d’une cause, un symptôme et non le mal.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, éditions du Seuil, 148 pages. 

le 15 mai 2016 à 15h50
 
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Publié par le août 25, 2017 dans civilisation, extrême-droite

 

Chomsky : « les antifas font un énorme cadeau à la droite »

 je suis d’accord avec l’analyse de Chomsky. Il est clair que l’affaire et une bonne part de son exploitation relève de la campagne des démocrates pour les législatives ce qui est leur droit politique, mais elle laisse mal augurer et c’est ce que pointe Chomsky d’un changement de politique des démocrates depuis Clinton-Obama. On utilise le passé de l’Amérique pour mieux évacuer les problèmes du présent qui frappent les plus pauvres, qu’il s’agisse de ces blancs des zones rurales ou industrielles ou la majorité des noirs américains pour les diviser et pour assurer le maintien d’une politique au profit d’une élite de l’argent à laquelle a désormais accès une bourgeoisie noire et qui est partagée par les démocrates et les Américains. Chomsky qui en appelle aux syndicats et qui a plusieurs fois expliqué qu’il fallait recomposer les camps sur des bases de classe a parfaitement raison (note de danielle Bleitrach)

Noam Chomsky affirme que le mouvement antifasciste impliqué dans les affrontements de Charlottesville est « autodestructeur ». Il soutient que les principes de leur action sont faux et qu’il s’agit d’un « énorme cadeau fait à la droite ».

Le mot « antifa  est un raccourci utilisé pour désigner les organisations « antifascistes », il se réfère à une coalition non structurée et décentralisé de groupes militants de base qui s’opposent à l’extrême droite.

Le mouvement, qui a été fondé en Italie et en Allemagne dans les années 1920, a fait les gros titres à la suite d’un rassemblement de la « suprématie blanche » à Charlottesville, en Virginie, au début du mois. Des néo-nazis, des membres du Ku Klux Klan et des partisans de « alt-right » (littéralement : la droite alternative) se sont affrontés avec des antifascistes et une femme est morte après qu’une voiture ait foncé dans un groupe de manifestants antifascistes.

Comme pour en rajouter à cette violence, Trump a déclenché une certaine colère en renvoyant dos à dos les suprématistes blancs et les antifascistes, affirmant que les contre-manifestants étaient aussi violents que les groupes « d’extrême droite » et que le mouvement « alt-right » incluait des gens  » Très bien « .

Chomsky, qui est célèbre pour sa critique de la politique étrangère américaine, du néolibéralisme et des grands médias, vient d’émettre un avis critique sur les Antifas.

« En ce qui concerne les Antifas, il s’agit d’une minuscule frange de la gauche, tout comme leurs prédécesseurs », a déclaré le linguiste et philosophe au Washington Examiner : « Ils font là un énorme cadeau à la droite, y compris à commencer par la droite militante et exubérante. Leurs actions reposent souvent sur de faux principes – comme le refus du dialogue – et leur mouvement est généralement autodestructeur. Lorsque la confrontation se dérive sur le terrain de la violence, c’est le plus dur et le plus brutal qui gagne – et celui-là, nous le connaissons. Cela discrédite le militantisme constructif et fait perdre les avancées réalisées par des formations structurées et organisées ».

En disant cela, Chomsky se réfère à d’autres formes de lutte et de tactiques que l’action directe contre les « suprématistes blancs », telles que l’organisation syndicale, la solidarité avec les migrants, les programmes d’éducation publique.

Chomsky, qui a récemment quitté son poste de professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology pour devenir professeur lauréat à l’Université de l’Arizona, a suscité des critiques à propos de ce jugement porté sur lesAntifas.

Eleanor Penny, qui a beaucoup écrit sur le fascisme et l’extrême droite, a déclaré à The Independent : « Chomsky considère la lutte contre le fascisme comme un combat pour la pureté morale que l’on peut gagner en restant respectueux, polis et différents. Mais les fascistes n’ont aucune intention de gagner cette bataille. Ils ne se soucient pas de respecter la liberté d’expression ou le droit à un procès équitable ; ils ont ouvertement déclaré leur intention meurtrière envers les personnes de couleur (et d’autres « indésirables ») et ils continueront à le faire par tous les moyens. Pour cette raison, la résistance physique est un devoir, un acte de légitime défense, et non pas une représentation maladroite du déclin moral de gauche « . En outre, la bataille de Cable Street en 1936 et les affrontements similaires de Lewisham et Wood Green à Londres en 1977, ont montré que la résistance physique a protégé les populations locales de la violence raciste et empêché un rassemblement de fascistes d’aller plus loin. Cela s’inscrit dans une politique générale ».

Les avis critiques sur les médias sociaux soutiennent que Chomsky est moins « à gauche » (sic) en vieillissant et insinuent que sa notoriété et son discernement sont en régression, pour ne pas dire du domaine du passé. Asa Winstanley, un journaliste américain, a déclaré : « C’est triste : Chomsky imite Trump en condamnant  » les deux parties  » en affirmant qu’Antifa est « un cadeau majeur à la droite ».

Le mouvement antifasciste, qui prône l’opposition populaire autonome au fascisme plutôt que de faire appel à la police ou à l’État, n’est pas une organisation centralisée homogène. Ce mouvement a une histoire longue et variée qui remonte à la lutte contre les chemises noires de Mussolini dans les années 1920 et ensuite les chemises brunes d’Hitler dans les tavernes de Munich. Au Royaume-Uni, les antifascistes se sont mobilisés contre les chemises noires menées par Oswald Moseley, le chef de l’Union britannique des fascistes, dans Cable Street à East London dans les années 1930 et dans bien d’autres cas. De 1934 à 1936, en France, un Comité de vigilance a regroupé des intellectuels antifascistes.

Ramer à contre-courant comme le fait Chomsky réclame beaucoup d’énergie pour cet homme de 88 ans.

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Sources : BBC news, Washington Examiner.

 

Imposer à L’Amérique un retour vers la blancheur par Toni Morrisson

Les choix faits par les hommes blancs, prêts à abandonner leur humanité par peur des hommes et des femmes noirs, suggèrent l’horreur réelle du statut perdu.

Photo de Stan Grossfeld / The Boston Globe via Getty

C’est un projet sérieux. Tous les immigrants aux États-Unis savent (et savaient) que s’ils veulent devenir des Amérindiens bien réels et authentiques, ils doivent réduire leur fidélité à leur pays natal et la considérer comme secondaire, subordonnée, pour mieux souligner leur blancheur. Contrairement à toute nation en Europe, les États-Unis font de la blancheur LA force fédératrice. Ici, pour beaucoup de gens, la définition de «l’américanité» est la couleur.

En vertu de l’esclavage, la nécessité de classer à partir des couleurs était évidente, mais dans l’ Amérique d’aujourd’hui, avec la législation post-droits civils, la conviction des Blancs concernant  leur supériorité naturelle est en train d’être perdue. Rapidement,  en train de se perdre. Il y a des «personnes de couleur» partout, ce qui menace d’effacer cette définition basique de l’Amérique. Et alors? Un autre président noir? Un Sénat à prédominance noire? Trois juges noirs de la Cour suprême? La menace est effrayante.

Afin d’arrêter la possibilité de ce changement intenable et de restaurer la blancheur dans son statut antérieur comme marqueur de l’identité nationale, un certain nombre d’Américains blancs sont en train de s’immoler eux-mêmes . Ils ont commencé à faire des choses qu’ils ne souhaitent pas vraiment faire, Et, à cause de cela, ils sont en train d’ abandonner leur sens de la dignité humaine et ils sont prêts à endosser un rôle de lâche. Alors qu’ ils ne peuvent que haïr leurs comportements, et  qu’ils savent très bien ce qu’ils valent, ils sont prêts à tuer les petits enfants qui fréquentent l’église du dimanche et les groupes  joyeux qui invitent un garçon blanc à prier. Embarrassés eux mêmes devant le caractère évident  de leur lâcheté , ils sont disposés à mettre le feu aux églises, et à commencer à tirer dans le tas  de leurs paroissiens  en prière. Et, malgré leur honte face à de telles démonstrations de faiblesse, ils sont prêts à tirer sur des enfants noirs dans la rue.

Pour maintenir la conviction de la supériorité blanche, ces Américains blancs se déguisent sous des chapeaux en forme de cône et derrière des drapeaux américains et ils refusent une confrontation face à face, exerçant leurs armes sur les non armés, les innocents, les terrorisés, sur des individus  qui fuient, exposant leur dos  aux balles. Sûrement, le fait de tirer  dans le dos sur un homme en fuite  a du mal à  étayer la présomption de la supériorité  blanche? La triste situation des hommes blancs croisés, étouffant le meilleur d’eux-mêmes, en train d’abattre l’innocent à un arrêt de la circulation,écrasant les visages des femmes noires dans la boue, menottant les enfants noirs. Seuls des gens apeurés pourraient agir ainsi. Est-ce juste?

Ces sacrifices, exigés des hommes blancs supposés en train de résister, prêts à abandonner leur humanité par peur des hommes et des femmes noirs, dit la véritable horreur du statut perdu.

Il se peut que nous ayons quelques difficultés à éprouver de la pitié par rapport à ceux qui sont prêts à de tels sacrifices bizarres pour affirmer le pouvoir blanc et la suprématie de la race blanche.. L’autocritique  de sa personne n’est pas facile pour les Blancs (en particulier pour les hommes blancs), mais pour conserver la conviction de leur supériorité envers les autres, en particulier par rapport aux Noirs, ils sont disposés à risquer le mépris et à être vilipendés par les personnes mature, sophistiquées et fortes. Si cela ne témoignait pas  d’un caractère ignorant et pitoyable, on pouvait pleurer sur cet effondrement de la dignité au service d’une cause maléfique.

Le confort d’être «naturellement meilleur que», de ne pas avoir à lutter ou à exiger un traitement citoyen, est difficile à abandonner. La confiance que vous ne serez pas surveillé dans un grand magasin, que vous êtes le client privilégié dans les restaurants haut de gamme – ces inflexions sociales, appartenant à la blancheur, sont avidement appréciées.

Les atteintes aux privilèges blancs sont tellement effrayantes que beaucoup d’Américains ont afflué vers une plate-forme politique qui soutient et traduit la violence comme recours. Ces gens ne sont pas tellement en colère que terrifiés, avec le genre de terreur qui fait trembler les genoux.

Le jour du scrutin, combien d’électeurs blancs, à la fois pauvres et conscients, ont choisi la honte et la peur semé par Donald Trump. Le candidat dont la société a été poursuivie par le ministère de la Justice pour ne pas louer des appartements aux Noirs. Le candidat qui a demandé si Barack Obama était né aux États-Unis et qui semblait tolérer les violences contre un manifestant de la Vie noire dans un rassemblement de campagne. Le candidat qui a gardé les travailleurs noirs au plus bas dans  ses casinos. Le candidat qui est aimé par David Duke et approuvé par Ku Klux Klan.

William Faulkner l’a compris mieux que presque tout autre écrivain américain. Dans «Absalom, Absalom», l’inceste est moins tabou pour une famille méridionale de classe supérieure que de reconnaître la seule goutte de sang noir qui salirait la lignée familiale. Plutôt que de perdre sa « blancheur » (encore une fois), la famille choisit le meurtre. ♦

Cet article apparaît dans le cadre d’une caractéristique plus grande,  » Aftermath: Sixteen Writers on Trump’s America « , dans le numéro du 21 novembre 2016.

Cet article apparaît dans d’autres versions du numéro du 21 novembre 2016, avec le titre «Mourning for Whiteness».

  • Toni Morrison a écrit douze romans. Elle a reçu le Prix Nobel de littérature de 1993.

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