RSS

Archives de Catégorie: civilisation

De Pyongyang à Vladivostok

un voyageur à travers le pays « ermite » cherche réellement à le découvrir, attentif à chaque détail, un vrai voyageur pas un idéologue (note et traduction de Danielle Bleitrach)

Mon voyage à travers la frontière secrète de la Corée du Nord avec la Russie

 

La Corée du Nord, où le tourisme est étroitement contrôlé et les visiteurs doivent toujours être accompagnés par deux guides employés par l’État, n’a presque jamais permis aux étrangers de prendre le train de Pyongyang en Russie. Sachant cela, c’est avec un certain enthousiasme que je monte à bord d’un train avec un petit groupe de voyageurs lors d’un matin glacial en mars, au début d’un voyage de plusieurs jours à destination de Vladivostok. Le train qui fait sporadiquement le trajet jusqu’à Moscou n’est qu’un seul wagon. Il est nettement meilleur que les 14 autres voitures auxquelles il est couplé à Pyongyang; Ces éléments de matériel roulant tombent seulement dans la ville de Chongjin, au nord du pays, et n’ont donc pas besoin d’être impressionnants – un rôle qu’ils remplissent avec brio. La voiture internationale solitaire est en revanche marquée « première classe »,

 
« Chaque station le long du chemin est presque identique, avec deux portraits géants de Kim Il Sung et Kim Jong Il accrochés à l’extérieur »

Le paysage enneigé surgit rapidement au-delà des limites de la ville et des villages, remarquablement similaires, ponctuent l’espace depuis le train. Chacune possède des maisons traditionnelles de style bas, partagées par deux familles et disposées en rangées soignées, le tout entouré par un grand mur de village. Les plus grandes agglomérations ont aussi quelques immeubles plats, peints de couleurs vives, mais désormais fanées et écaillées. On peut voir partout des affiches de propagande, des drapeaux rouges dans le sol gelé et d’immenses slogans sur des bannière. Les gens que nous dépassons ont des visages soufflés par le vent, rougis par tous les  jours occupés au travail manuel dans les champs et à faire face aux vents arctiques. L’un d’eux attire mon attention alors qu’il regarde le passage du train, il n’est pas moins étonné de voir un étranger dans ce pays ethniquement homogène. La plupart détournent les yeux immédiatement, même si de temps en temps quelqu’un sourit.

 
 

 

Quitter la grande architecture de Pyongyang, qui  met en valeur les avenues et les espaces publics impeccables pour faire face à la réalité sans faille de la campagne nord-coréenne est une expérience qui donne à réfléchir. Malgré des années de sanctions et un isolement international croissant, Pyongyang semble plus riche en 2018 que je ne l’ai jamais vu en 15 ans de voyages dans le Nord. Il y a suffisamment de voitures sur les routes pour justifier les feux de circulation, un nombre surprenant d’étal  de nourriture, les magasins sont bien approvisionnés et les gens ont l’air mieux habillés et en meilleure santé que jamais. Mais une fois que le train passe devant la zone industrielle autour de la capitale, on est confronté à l’ histoire de pauvreté qui contredit l’image officielle projetée à Pyongyang.

Après une journée à observer le paysage aride mais captivant qui passe devant nous, nous arrivons à Hamhung peu après la tombée de la nuit. C’est la deuxième ville de la Corée du Nord, mais sa gare est éclairée par une seule lampe. Le chef de train permet aux voyageurs de la voiture internationale de circuler uniquement à certains arrêts, et c’est l’un d’entre eux car nous avons un arrêt inhabituellement long de 10 minutes. Il est passionnant d’être dans l’obscurité, où, pour une fois, les habitants – j’imagine – ne regardent pas avec stupéfaction l’étranger qui se tient sur le quai. Dès que je m’éloigne de la faible lumière du wagon, je suis englouti par l’encre noire de la nuit et je m’imagine avec quelle facilité je pouvais simplement me promener dans la ville sans que personne ne le voie. C’est la nature du voyage dans un pays si fermé et si étroitement contrôlé que l’action la plus parfaite du monde – marcher dans une rue latérale, entrer dans un magasin – devient une perspective alléchante car il est essentiellement impossible. Mais au lieu de disparaître dans le noir, je retourne dans le train, au soulagement de mes guides, et nous continuons notre voyage , c’est déjà le lendemain..

 

Il n’y a pas de wagon-restaurant dans le train et les passagers du transport international passent une grande partie de leur temps à acheter les produits disponibles au grand magasin Kwangbok de Pyongyang, préparant des nouilles séchées d’un  côté et des morceaux de fruits de l’autre . L’équipe de bûcherons nord-coréens qui se rendait à Khabarovsk dans le comportiment à côté du mien me propose des kakis glacés, puis, découvrant à cause des propos  d’un autre voyageur que c’est mon anniversaire, ils m’offrent  collectivement un concombre. Les passagers voyageant dans des voitures normales ont une situation moins confortablr. Lorsque nous entrons dans la gare de Kyongsong le lendemain matin, des dizaines de voyageurs sortent du train, décoiffés et sales, et se précipitent vers des tas de neige,

 
 

À la fin du deuxième jour, nous atteignons Chongjin, une ville industrielle et sombre caractérisée par un cercle d’immenses usines qui enfument  l’atmosphère. Ici, notre voiture scellée est découplée du reste du train et attachée à une seule locomotive qui siffle vers Rason, la dernière grande ville de la Corée du Nord avant la frontière russe. Nous arrivons à Rason peu de temps avant la tombée de la nuit et nous restons deux nuits ici. L’unique wagon nous attendra – les infrastructures nord-coréennes sont tellement mauvaises que le train à destination de la Russie quitte Pyongyang 48 heures avant qu’il ne soit nécessaire pour s’assurer qu’il pourra rejoindre le chemin de fer transsibérien à temps, et les coupures de courant sont fréquentes. Alors que les bûcherons restent à bord du wagon, mon groupe et moi partons passer deux nuits en ville, qui fait partie d’une zone économique spéciale nord-coréenne.

 

Deux jours plus tard, nous rejoignons à nouveau le train pour atteindre la zone frontalière de Tumangang, qui semble être  la fin de la terre. Sa rue en terre battue est bordée de bâtiments en décomposition – seule la gare est dans un état décent – et le seul trafic est constitué de soldats à pied et d’agriculteurs conduisant des bœufs dans les champs. Les contrôles aux frontières sont longs et hostiles. Un ingénieur ferroviaire russe qui travaille en Corée du Nord depuis trois ans semble amusé de voir une entreprise franchir la frontière. En effet, il s’agit peut-être de la frontière ouverte la moins utilisée au monde, et le sentiment d’excitation se fait de plus en plus ressentir parmi les rares individus qui s’apprêtent  à la traverser.

 

Le train se dirige enfin vers l’avant; rampant doucement   vers le pont fortement sécurisé qui traverse la large rivière Tuman. Les soldats surveillent la piste, tandis que d’autres cherchent un passager clandestin dans le train du train. La rivière Tuman silencieuse, glacée et grise, glisse sous nous alors que le train se déplace en Russie, et après le visage renfrogné d’innombrables soldats et officiels nord-coréens, c’est une grande source de bonheur la gare dans la petite ville frontalière de Khasan. Ils avaient l’air intrigués de voir des étrangers traverser la rivière. « Pouvons-nous vous attendre beaucoup plus à l’avenir, alors? », Demande l’agent des douanes. C’est peut-être un espoir.

Texte et image: Tom Masters

Tom a voyagé avec Koryo Tours . Vous pouvez suivre ses aventures de voyage sur  Instagram . 

 

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le août 11, 2018 dans Asie, civilisation

 

ENTRE « MODÈLE ANGLO-SAXON » ET « MODÈLE RÉPUBLICAIN ». DEUX CONCEPTIONS DE L’ANTIRACISME ?

Par Amar Bellal, membre du Conseil national du PCF.

texte paru dans l’Humanité du 16/06/17

Pour télécharger le texte en PDF, cliquez ici

C’est un fait, déplorable sans doute : la lutte contre le racisme est traversée par de profondes divisions. Elle rassemble de multiples acteurs qui ont su mener des luttes communes pendant des années, allant du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) à la Ligue des droits de l’homme (Ldh), et même des fédérations d’associations plus récentes, comme le Conseil représentatif des associations noires (Cran). Depuis quelques années s’y est ajouté un mouvement qui prétend lutter contre le racisme mais qui déconcerte une bonne partie des acteurs « historiques » de ce combat. Il se caractérise par une forte affirmation – voire ce qu’on peut appeler une assignation – d’une identité de Noir, de musulman, et par le recours à des néologismes largement utilisés comme « racisé » ou « islamophobie » et à des expressions clés, relayées par le Parti des indigènes de la République (PIR) en tête, comme « racisme d’État », « racisme républicain », qui relèvent d’une laïcité perçue avant tout comme un instrument de discrimination.

Le discours de ce mouvement déconcerte jusqu’à celles et ceux qu’il prétend défendre. En effet, nombreux sont ceux qui, pointés comme « racisés », contestent sa grille d’analyse. Notons que, en réponse, ils se voient souvent qualifiés de traîtres, soupçonnés de complaisance vis-à-vis du racisme, et même d’en avoir intériorisé le discours et les codes par une sorte de syndrome de Stockolm. Difficile de qualifier de racistes anti-Arabes ou anti-Noirs des personnes se prénommant Mohamed ou Amadou : alors on dit qu’ils sont islamophobes, qu’ils font le jeu des « Blancs », qu’ils renient leurs origines. Au fond, l’existence même de ces points de vue divergents, et qui fait désordre, invalide la prétention du mouvement à parler au nom de l’ensemble de ces mêmes « racisés », d’où cette violence verbale.

Non, il y a des Fatou et des Amadou qui ne considèrent pas pertinent ni efficace d’ancrer la lutte contre le racisme dans des notion telles que racisme d’État ou les catégorisations systématiques Noirs/Blancs, d’invoquer la mémoire de l’esclavage pour tout expliquer, de même qu’il y a des Samia et des Ahmed qui ne considèrent pas que l’ islamophobie est un concept pertinent pour lutter contre le racisme anti-Arabes, par exemple. Ils connaissent l’histoire coloniale, la réalité de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ils subissent le racisme, mais restent plus proches de la vision des acteurs « historiques », qu’ils jugent plus universelle, moins enfermante et plus compatible avec les outils collectifs que se donne la République pour lutter contre ce fléau. Ces outils sont les principes de laïcité – protection et garantie de la neutralité de l’État –, le service public que l’on veut présent partout dans le territoire et s’adressant à tout le monde, atout pour l’égalité, les valeurs de 1789 des droits de l’Homme, et aussi, pour une grande partie de la gauche, une culture marxiste qui privilégie une logique de classe.

À travers cette opposition, deux modèles de société s’affrontent. D’un côté le modèle anglo-saxon, où les communautés sont reconnues, où l’identité liée aux origines ou liée à une croyance prend le pas sur tout le reste, ce qui contribue d’ailleurs à la division du monde du travail avec une lecture ethnique qui sature le débat public : l’exemple des États-Unis est le plus emblématique. De l’autre, le modèle républicain, où les communautés ne sont pas reconnues, ou l’égalitarisme entre tous les citoyens reste la règle, même s’il faut reconnaître que ce modèle est largement battu en brèche, par la casse des services publics, notamment celui de l’éducation. Mais il est encore debout, et il sert encore de repère, même perverti par ceux qui s’en réclament, de Valls à Fillon, en passant par Le Pen.

On comprend dès lors que les médias anglo-saxons, lorsque des polémiques éclatent dans notre pays débordant nos frontières, prennent régulièrement le parti des milieux religieux français, demandeurs d’un changement de législation face à une laïcité qu’ils jugent écrasante. Le CCIF Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) s’est fait d’ailleurs une spécialité de traîner l’État français devant les instances de l’ONU afin de le faire condamner pour pratiques discriminatoires vis-à-vis des musulmans. Bien sûr, du côté de la religion chrétienne, l’équivalent existe aussi. Mais concernant les chrétiens, bien que les mouvements intégristes soient toujours actifs, les limites sont bien établies après des décennies de luttes anticléricales très dures menées surtout par la gauche (début du siècle dernier) pour gagner une pleine neutralité de l’État à l’égard du pouvoir religieux, fort à l’époque. Pour le dire vite, les deux camps se connaissent très bien, et la ligne de front s’est stabilisée, largement en faveur du camp laïque.

Ce n’est pas le cas pour les musulmans. En effet, face à des retards bien réels, comme le manque de lieux de culte par exemple, problème dont il faut sérieusement s’occuper pour garantir la pratique de millions de fidèles dans des conditions dignes, émerge une tentative de la part de certains de surfer sur la désespérance de beaucoup de jeunes victimes du racisme et d’injustice pour les instrumentaliser en leur désignant le modèle républicain et ses institutions comme responsable, et ainsi les amener à mettre en cause la laïcité à la française. La démarche s’inscrit dans un agenda politique plus large, ce dont ne se cache pas une personnalité comme Tarik Ramadan, régulièrement invité à discourir en France… et très proche des Frères musulmans, tête de pont de l’islamisme dans le monde.

Entendons nous bien, l’objectif n’est pas tant d’imposer la charia en France, car c’est impossible, mais plutôt de faire reconnaître des droits spécifiques, avec une place plus accrue de la religion dans le débat politique et un encouragement à l’enfermement identitaire, ce qui est de nature à faire éclater notre modèle républicain. Et les milieux intégristes catholiques, avec leurs réseaux, peuvent y trouver des convergences dans leurs revendications, en dépit de leur discours contre l’islam.

Voilà deux manifestations de l’extrême droite qui n’ont rien à voir avec les millions de musulmans et de chrétiens qui veulent vivre leur foi en paix et dans le respect du cadre républicain, deux manifestations qu’il convient donc de combattre. La gauche, et le PCF en particulier, par son passé anticolonialiste et les nombreuses batailles menées contre le racisme en France et à l’international, a une légitimé et un grand rôle à jouer dans ce combat.

Publicités
 

Arles : Françoise Nyssen décidément très « négligente »

https://www.latribunedelart.com/arles-francoise-nyssen-decidement-tres-negligente

Alors qu’une tribune dénonce la manière dont le macronisme est en train d’attaquer la culture en détruisant peu à peu tous les secteurs d’intervention de l’Etat, cette tradition des grands commis au profit d’appetits locaux et de saupoudrages est-ce que macron a trouvé la ministre adéquate pour cette destruction programmée ?Ce qui peut paraître une erreur de casting se répète dans l’entourage de ceux que Macron est allé chercher dans la société civile et qui démontrent les uns après les autres leur manière de faire fi de toute réglementation, de multiplier les conflits d’intérêt et de ne servir que les leurs (intérêts) à défaut du général (l’intérêt) (note de danielle Bleitrach)

Résultat de recherche d'images pour "arles"
Voir l´image dans sa page
https://actu.orange.fr/societe/culture/macron-accuse-d-une-politique-de-demolition-de-la-culture-CNT0000015uUJf.html

Françoise Nyssen est désarmante de naïveté. Au mieux. Elle vient enfin de s’exprimer [1] sur l’affaire des travaux non autorisés d’Arles que le Canard Enchaîné a révélée il y a deux semaines (voir notre article) et sur lesquels il est revenu la semaine dernière. Dans une interview accordée à La Provence, elle explique en effet que « ce n’est pas une question politique et [que] cela ne [la] concerne pas directement ». Elle « regrette cette négligence », soutient que « les démarches ont été accomplies dans les règles mais avec un délai d’un an qui a valu infraction », et ajoute : « depuis plusieurs années, Jean-Paul Capitani a lancé la régularisation des travaux du Méjan en lien avec la mairie ».

On ne sait quoi dire devant une telle succession de contre-vérités. Examinons chacune de ces affirmations.

- Ce « n’est pas une question politique » ? Une ministre en charge de faire respecter le code du patrimoine a violé à plusieurs reprises ce même code pendant des années avant qu’elle n’entre au gouvernement ; chacun pourra juger si ce n’est pas une question politique.

- Cela « ne la concerne pas directement » ? Rappelons qu’avant d’être nommée ministre, elle était présidente du directoire d’Actes Sud ; que l’entreprise occupe un ensemble d’immeubles à Arles situés en secteur sauvegardé ; que ces immeubles appartiennent à la SCI de son mari Jean-Paul Capitani ; que des travaux irréguliers ont été effectués sur ces immeubles pendant la période où elle était en charge d’Actes Sud et où Jean-Paul Capitani était directeur de développement du groupe Actes Sud. Comment pourrait-elle ne pas être directement concernée ? On s’interroge.

– Elle « regrette cette négligence » ? Ce n’est pas « une négligence », ce sont des négligences multiples et à répétition. Nous ne parlerons pas ici des questions de sécurité qu’a aussi révélées le Canard, nous nous focaliserons uniquement sur les travaux illégaux en secteur sauvegardé.
Nous avons pu en effet nous procurer le courrier que l’architecte des bâtiments de France a envoyé le 27 novembre 2014 à Jean-Paul Capitani, un document largement cité par le Canard, que nous nous faisons un plaisir de publier ici.

Hervé Liffran et Christophe Nobili ont fait la liste de la longue série d’irrégularités concernant des travaux effectués sur les immeubles d’Actes Sud. Les « négligences » sont nombreuses : installations d’éléments non autorisés (pose d’un groupe de climatisation, pose d’une pré-enseigne, installation d’une cheminée d’extraction…) et travaux menés sans autorisation (remplacement de menuiseries…) ou contraires au permis de construire (il s’agit des surélévations dont nous avions parlé dans notre précédente article). Le fonctionnaire, sans doute soucieux de ne pas brusquer des notables locaux, se contente modestement de demander « de procéder, sans délai, à la dépose de tous les éléments ci-dessus » ce qui en l’occurrence ne veut pas dire grand-chose tant les travaux illégalement menés ont été importants.

Si cette manière de ne pas suivre des prescriptions demandées par l’ABF ou de procéder à des travaux en secteur sauvegardé sans demander d’autorisation peut difficilement s’apparenter à de simples « négligences », il faut une sacré dose de culot pour prétendre que ne rien faire après avoir reçu une telle lettre relèverait également de la « négligence ».

Outre les différents points soulignés par l’architecte des bâtiments de France à Jean-Paul Capitani, un échange de courriers que nous avons pu consulter entre ce dernier et la mairie d’Arles démontre que ces « négligences » se sont répétées à d’autres reprises, en parfaite connaissance de cause.
Ainsi, le 15 mai 2015, la direction du patrimoine de la ville d’Arles lui écrit que le 16 février 2015 (donc deux mois et demi après que le courrier de l’ABF a été envoyé à Jean-Paul Capitani) il a été constaté que la croix qui surplombait le clocher de l’église Saint-Martin (qui appartient aussi à l’entreprise Actes Sud) et qui devait être replacée avait été remplacée par une sculpture en métal. En l’occurrence, la mairie demande que la situation soit régularisée « dans les plus brefs délais » en déposant la sculpture et en remettant la croix en place. Des poursuites judiciaires sont même promises si ces travaux n’étaient pas effectués. Ils ne le seront pas, bien évidemment. Nouvelle « négligence ».

Et les « négligences » continuent, que le Canard a également révélées : le 10 novembre 2015, donc plusieurs mois plus tard, de nouveaux travaux non autorisés sur le clocher de l’église sont constatés par la mairie « pose de trois fenêtres sur la façade est et trois fenêtres sur la façade sud ». Une nouvelle fois les foudres de la justice sont promises, directement pas le maire d’Arles cette fois-ci, à Jean-Paul Capitani (qui n’a rien à voir, rappelons le, avec Françoise Nyssen), dans une lettre que nous publions également et qui, comme le dit le Canard, ne sera jamais envoyée. Nouvelle négligence, cette fois de l’élu, qui « renoncera à toute procédure contre Actes Sud ».

- « les démarches ont été accomplies dans les règles mais avec un délai d’un an qui a valu infraction » ? De quoi parle donc la ministre ? Certainement pas, en tout cas, des infractions au code du patrimoine pour lesquelles aucune démarche n’a été accomplie dans les règles !

- « depuis plusieurs années, Jean-Paul Capitani a lancé la régularisation des travaux du Méjan en lien avec la mairie » ? Pour Françoise Nyssen donc, ne pas poursuivre en justice est équivalent à régulariser. Il est peu probable que les associations de protection du patrimoine l’entendent de cette oreille.

 Didier Rykner

Notes

[1Nous l’avons contactée plusieurs fois sans recevoir de réponse de sa part, pas davantage que nous n’en avons reçues de Jean-Paul Capitani, son mari, ni du ministère de la Culture, ni de la mairie d’Arles, ni de la DRAC ou de la préfecture de Provence-Côte-d’Azur.

 

Les Echos :« La France est le seul grand pays développé qui continue à se désindustrialiser »

Résultat de recherche d'images pour "industrie française"

GUILLAUME DE CALIGNON Le 07/08 à 19:16
Patrick Artus, directeur recherche Natixis
Patrick Artus, directeur de la recherche chez Natixis – Marc BERTRAND/CHALLENGES-REA

Selon Patrick Artus, directeur de la recherche de Natixis, seul l’investissement dans les compétences de la population active permettra à terme d’améliorer la compétitivité.

Comment expliquez-vous l’incapacité de la France à réduire son déficit commercial ?

Sur le premier semestre de 2018, il faut d’abord mettre de côté l’effet pétrole. Il est important et c’est une vraie question de savoir comment va se comporter le prix du pétrole au cours des prochains trimestres. Je pense que, malgré la hausse de la production américaine, comme la demande mondiale de pétrole est appelée à être forte dans un proche avenir, les prix peuvent continuer à grimper. Ce serait un vrai problème pour la croissance française et le déficit commercial. Mis à part ce problème que l’Hexagone ne maîtrise pas, il faut comprendre que la France est le seul grand pays développé qui continue de se désindustrialiser. L’Espagne a réussi à inverser la tendance, l’Allemagne tient bon, mais pas la France. Notre production reste chère étant donné notre niveau de gamme. En clair, les prix sont trop élevés au vu de la qualité des produits.

Les mesures pour réduire le coût du travail ne devraient-elles pas se traduire à terme en investissements et donc en meilleure qualité des produits ?

Certes, on voit que le taux d’investissement des entreprises françaises se situe dans la moyenne des pays développés. Mais il y a un problème de qualité d’investissement en France. La part des investissements en nouvelles technologies reste faible. Les entreprises françaises investissent dans du capital peu sophistiqué. L’augmentation de l’intensité capitalistique ne génère pas de gains de productivité. Or, avec un capital peu moderne et un coût du travail élevé, un pays ne peut pas être compétitif. La vraie question, c’est de savoir pourquoi le patronat industriel français investit si peu en nouvelles technologies et en robots ? Il y a là un mystère… Les entreprises françaises sont deux fois moins nombreuses à se lancer à l’exportation que les entreprises italiennes, elles investissent peu en R & D. Cela pose question sur la culture des dirigeants mais aussi sur le manque de compétence de la population française.

Comment inverser la tendance ?

Schématiquement, il y a deux façons. Ou la France fait une énorme dévaluation salariale en baissant le coût du travail comme l’ont fait l’Espagne et le Portugal ces dernières années par exemple. Cela ne paraît ni faisable ni souhaitable même si la transformation du CICE en baisse directe de charges est tout de même favorable. Ou l’Hexagone augmente les compétences de la population active, notamment en nouvelles technologies. Car c’est le facteur essentiel. La seule stratégie possible pour la France, c’est de réformer la formation professionnelle et d’investir dans la formation et l’éducation. Cela prendra plus de temps qu’une dévaluation salariale, mais cela sera plus bénéfique à terme.

Guillaume de Calignon

@gcalignon https://platform.twitter.com/widgets/follow_button.4a8202e5fcbfb5ba8d36683841f4d020.fr.html#dnt=false&id=twitter-widget-0&lang=fr&screen_name=gcalignon&show_count=false&show_screen_name=false&size=m&time=1533788014162

 
Poster un commentaire

Publié par le août 9, 2018 dans civilisation, Economie

 

A Marseille, les dessous bien peu reluisants du nouveau tourisme portuaire

Image associée

PAR JEAN-BAPTISTE BERNARD (CQFD)

Désormais premier port de croisière français et vingtième mondial, Marseille se frotte les mains. Il faut dire que la municipalité, depuis vingt ans, n’a pas ménagé ses efforts pour transformer l’ancien port industriel en destination privilégiée des touristes du monde entier. Les immenses navires, gorgés de passagers, se bousculent désormais aux portillons de ses nouvelles gares maritimes. Champagne ! Mais si la mairie dirigée par Jean-Claude Gaudin se félicite de retombées financières discutables, elle ne dit mot des lourdes nuisances qui accompagnent ce tourisme de masse aux accents caricaturaux. Histoire d’un naufrage, racontée en partenariat avec le journal CQFD.

Cet article a initialement été publié dans le journal CQFD.

Il y a soixante ans, on y débarquait fruits et légumes en provenance du bout du monde. Agrumes, bananes ou fèves de cacao s’entassaient brièvement sur le môle Léon Gourret, avant de partir pour les primeurs et marchés de toute la France. Depuis, les bateaux ont changé, les cargos cédant la place à d’énormes navires de croisière. Et leurs entrailles vomissent désormais de nouvelles marchandises : touristes américains, pékins japonais, excursionnistes italiens ou vacanciers français. Pot-pourri de croisiéristes débarquant en masse, perches à selfie dans une main et précieuses devises dans la poche. Avec eux, la promesse d’un nouvel âge d’or, éternel espoir de renaissance d’une ville en butte à la pauvreté, au chômage et au clientélisme. Marseille sera le paradis de la croisière, ou ne sera pas. C’est en tout cas ce qu’ils disent.

De l’« artisanat » à l’usine à touristes

Il a fallu vingt ans pour transformer la ville en escale privilégiée. Et la faire grimper au premier rang des ports de croisière français, au cinquième européen et au vingtième mondial. Cocorico. Ils étaient 18 000 passagers en 1996, ils furent 1,6 million en 2016 – les deux millions sont annoncés pour 2020. « Nous étions des artisans, nous sommes devenus des industriels », résume l’adjointe au tourisme Dominique Vlasto  [1]. Et la même de pavoiser : « Il y a vingt ans, la gare maritime était une simple tente. Aujourd’hui, il y a plusieurs gares maritimes financées par les armateurs. » Elle ne boude pas son plaisir, et cela se comprend aisément – elles sont rares, les « réussites » dont peuvent se targuer les élus marseillais. Celle-ci tient en partie au travail d’un homme, Jacques Truau, missionné au tout début des années 1990 par la Chambre de commerce et d’industrie pour relancer une activité portuaire qui a raté le tournant du fret, et qui perd sa rente pétrolière.

Le bougre a du flair. Très vite, il mise sur le développement de la croisière (132 000 passagers dans le monde en 1973, 25 millions aujourd’hui). Il démarche dès 1993 les opérateurs internationaux, fonde un Club de la croisière, fait l’article dans les salons spécialisés, partout vante Marseille. Et convainc finalement la compagnie italienne Costa de faire escale dans le port en 1996. Le plus dur est fait, les autres vont suivre. Pour les accueillir, d’ambitieux travaux d’aménagement du port sont lancés au fil des ans – il faut creuser (les bassins), élargir (les passes), agrandir (les quais) afin que des navires de plus en plus gros et nombreux puissent accoster vite, décharger vite, repartir vite. Le môle Léon Gourret, au nord de la ville et à quatre kilomètres du Vieux-Port, espace originellement dédié au fret et à la réparation navale, devient un lieu touristique stratégique. Il est renommé « Marseille-Provence Cruise Terminal » et vendu aux intérêts privés – trois compagnies de croisière remportent l’appel d’offres en 2007  [2]. Il se voit pourvu de deux, puis trois gares maritimes. Et agrandi pour que des navires de plus de 300 mètres puissent y accoster. À lui seul, il est désormais capable d’accueillir en même temps six de ces mastodontes. L’usine.

Une obsession : changer l’image de la ville

Mais une usine n’est rentable que si elle est convenablement alimentée en matière première. Ici, les croisiéristes : il en faut plus, toujours plus, pour rentabiliser de lourds investissements et légitimer les orientations choisies. C’est le rôle de la politique d’image conduite au cours des années 2000 par la municipalité, visant à faire tomber les préventions des touristes, plus ou moins convaincus que la cité phocéenne est un coupe-gorge sale et inhospitalier. Un patient et coûteux travail de promotion territoriale qui trouve son aboutissement avec les festivités de « Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture ». Ou encore, de façon plus anecdotique, avec le chèque de 165 000 euros signé en 2014 à la chaîne américaine ABC, pour qu’elle fasse de La Canebière et du Panier le cadre d’une saison de son émission de télé-réalité « La Bachelorette ». So glamour. Et peu importe aux 13,5 millions de Ricains qui la regardent que les écoles, hôpitaux et infrastructures publiques tombent en ruines et que le taux d’endettement de la ville atteigne des sommets. La substance n’est rien, seule compte l’image.

Parfait symbole international de ce prétendu renouveau : le bâtiment du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), conçu en front de mer par l’archistar Rudy Ricciotti. C’est chic. Classe. Beau. Bref, c’est vendeur – dans les salons comme sur catalogue. « Pour les opérateurs des croisières, la culture est désormais un élément d’excursion, vante en mai 2016 le président du Club de la croisière  [3]Sur les brochures, il y a désormais le Mucem à côté des Calanques et du Vieux-Port. » Foin de naïveté : il ne s’agit pas de visiter le musée, les croisiéristes n’en ayant ni le temps ni l’envie. La plupart se contentent juste d’en admirer l’extérieur : « On s’arrête devant cinq minutes, puis on enchaîne. On n’a que trois heures pour effectuer en bus un tour de la ville, il n’est pas question de rentrer à l’intérieur » , rigole un guide de la compagnie Viking Sea, gardant un œil sur le petit troupeau amerloque dont il a la charge.

Circuits touristiques verrouillés

Les passagers les plus fortunés n’ont même pas besoin de descendre à terre pour photographier le bâtiment : ils peuvent le faire depuis leur navire stationné quai de la Joliette, à quelques centaines de mètres. Un site privilégié, réaménagé dans le cadre du projet Euroméditerranée  [4] et destiné à accueillir les seules croisières haut de gamme. Jalousement gardé, l’accès au quai s’opère en rez-de-chaussée d’un clinquant centre commercial inauguré en 2014, Les Terrasses du Port. 
Direct, du chic à l’esbroufe… Quant aux Marseillais, ils peuvent toujours observer les luxueux bateaux depuis le vaste balcon qui donne son nom à l’endroit. Les pauvres contemplent les riches qui contemplent le Mucem et l’entrée du Vieux-Port – la boucle est bouclée.

Il en va ici comme dans le reste de la ville : deux mondes se croisent, mais ne se parlent pas. Il n’en a jamais été question, d’ailleurs. Ceux des croisiéristes qui mettent le pied à Marseille le font la plupart du temps dans le cadre d’excursions en bus très minutées. Une visite de quelques lieux emblématiques menée tambour battant – il s’agit d’être revenu à bord pour le repas suivant, pension complète oblige. « Le circuit est presque toujours le même. On s’arrête devant le Palais Longchamp ou le Mucem, on monte à Notre-Dame-de-la Garde pour une visite guidée d’une demie-heure, puis on fait un tour en car sur la corniche, avant un petit temps libre sur le Vieux-Port. C’est très réducteur », reconnaît Jacqueline  [5], une guide croisée devant la Bonne Mère. Une limitation du champ des possibles touristiques qui réduit la ville à sa caricature patrimoniale et en nie la principale richesse – la vie, partout foisonnante, jusqu’à l’excès. Rien d’un hasard, souligne le sociologue Rodolphe Christin  [6] : « La logique de circuit, le maillage des itinéraires en un réseau étudié, est une modalité du contrôle de l’intentionnalité touristique. Une manière de réguler la tendance à la dispersion des visiteurs. En les acheminant vers des passages obligés, les ingénieurs de l’espace élaborent autant de  » hauts lieux «  […] où passer son temps et dépenser son argent ».

Des retombées économiques chimériques

L’argent ? Quel argent ? C’est bien le pire : le croisiériste ne dépense pas grand-chose à terre. La municipalité matraque certes depuis des années un chiffre de 150 euros par jour et par passager, mais sans prendre la peine de détailler. Le grand manitou du Club de la croisière tente lui de le justifier, mais se prend les pieds dans le tapis : « Les chiffres utilisés sont les mêmes à Barcelone ou à Miami. […] Sachez que dans le monde entier, quand on parle de croisière, on est entre 120 et 150 dollars par passager, mais les deux tiers sont dans l’espace industriel maritime. »  [7]Comprendre : il s’agit d’une moyenne internationale (sans aucun sens, donc), qui inclut toutes les dépenses du navire, du droit de port à l’approvisionnement. Bref, du gros bidon.

En réalité, selon le chargé de mission du Plan Bleu  [8], un croisiériste mettant le pied dans la citée phocéenne ne claquerait pas plus de 30 euros par jour. Non dans les bars, restaurants ou petits commerces de la ville, mais dans les boutiques à souvenirs et enseignes mondialisées situées aux abords des hauts lieux touristiques. « Ma clientèle est surtout composée de locaux. Les touristes anglo-saxons ou asiatiques ne m’achètent presque jamais de savon, ils ont trop peur de se faire arnaquer… », confie Raf, qui vend du « vrai savon de Marseille » depuis une barquette située sur le Vieux-Port. « De toutes manières, les croisiéristes semblent toujours pressés. Ils se contentent de passer chez Starbucks, Hard Rock Café ou H&M… Ils ne voient rien de Marseille. » Rien, sinon les douillets standards de la consommation mondialisée. Tristes topiques.

« Les croisiéristes ne descendent pas du bateau »

Et encore : il s’agit des passagers qui quittent le navire – ô bouillants aventuriers. Mais ils sont nombreux à n’en rien faire, préférant rester dans leur cocon flottant. Et pourquoi non ? Tout a été pensé pour les garder à bord. Ces immenses navires, bateaux de tous les superlatifs, veillent jalousement sur leurs croisiéristes (et leurs porte-monnaies), jusqu’à les étourdir de nourriture, d’activités, d’enseignes commerciales. L’Harmony of the Seas, actuel recordman de la catégorie, haut comme un immeuble de 18 étages et pouvant embarquer 8500 passagers et hommes d’équipage, multiplie jusqu’à l’obscène les lieux de consommation et de divertissement. En vrac : 25 restaurants, quatre piscines, une patinoire, un mini-golf, deux modules de surf, un casino, une promenade arborée de 10 000 plantes et arbustes (avec diffusion de chants d’oiseau) et une rue commerçante de trois étages et 130 mètres de long… Le monde est là, tout entier contenu dans une barre flottante de 70 mètres de haut. Et Marseille n’est plus qu’un vague écrin qu’on observe de loin.

« Le cadre se suffit à lui-même, constate Rodolphe Christin  [9]L’objectif est de retenir le touriste. Ses dépenses ne doivent pas sortir et s’éparpiller aux alentours mais rester cantonnées sur son lieu de séjour ». Les acteurs de l’industrie de la croisière prétendent le contraire, bien sûr, clamant à qui mieux-mieux qu’entre 70 et 90 % de leurs passagers descendent à terre. Sans jamais le prouver – il faudrait les croire sur parole. Une étude du Plan Bleu  [10] avance, de son côté, un pourcentage de 50 %. Optimiste, encore. Au détour d’un entretien  [11], Étienne Pauchant, président de Mediterranean travel association, un outil de lobbying du secteur, lâche une vérité en forme d’évidence : « Le paquebot devient l’objet même du désir. Les escales, elles, sont moins recherchées. […] Généralement, les croisiéristes ne descendent pas du bateau. » Plouf.

Les particules fines, première retombée locale

Si les passagers restent (majoritairement) à bord, ce n’est pas le cas de la pollution qu’ils drainent. Voici la vraie retombée, majeure, massive, que l’industrie de la croisière offre à Marseille : des oxydes de soufre et des particules fines. C’est que les moteurs de ces monstres des mers ne s’arrêtent jamais. En mer, ils tournent au fioul lourd, un immonde résidu pétrolier si polluant et peu coûteux qu’il est surnommé « le sang impur de la globalisation ». Selon les associations environnementales Nabu et FNE, un navire croisant au large pollue autant que cinq millions de véhicules. À quai, les moteurs continuent à fonctionner, pour satisfaire les besoins en énergie du bateau, de ses commerces et des croisiéristes. Ils brûlent alors du diesel marin, moins néfaste que le fioul lourd mais quand même cinq fois plus chargé en soufre que celui d’une automobile. Et ils rejettent autant de particules fines qu’un million de véhicules. En clair, ils enfument la ville. Et l’empoisonnent – l’exposition aux particules fines est mise en cause dans l’apparition de cancers et de maladies cardio-vasculaires. Selon l’ONG Transport and Environment, la pollution atmosphérique maritime serait ainsi responsable chaque année de 50 000 morts prématurées en Europe.

Boum, la croisière tue. Et pas toujours de mort lente. Le 13 septembre dernier, un exercice de sécurité réservé à l’équipage a lieu sur le Harmony of the Seas, à l’occasion de son escale marseillaise. Un canot de sécurité se détache, tombe de dix mètres de haut. L’accident fait un mort (un Philippin) et quatre blessés graves (trois Philippins et un Indien). De parfaits représentants de ce prolétariat sous-payé qui souque dans les soutes des navires de croisière, travaillant plus de 70 heures par semaine pendant plusieurs mois, sans aucun jour de congé. Sur l’Harmony of the Seas, ils dépendent du droit du travail des Bahamas, où est immatriculé le bateau – un pavillon de complaisance. Pour faire valoir leurs droits, les blessés devront passer par un tribunal d’arbitrage situé dans ce paradis fiscal. La Royal Caribbean Cruise Line, propriétaire du navire, n’a pas trop à s’en faire : c’est elle qui est chargée de rémunérer le juge  [12].

Surtout, ne pas bloquer les flux !

Suite au drame, l’Harmony of the Seas est retenu dans le port de Marseille. Oh, pas longtemps : il repart le lendemain. Pas question de bloquer les flux outre-mesure – l’industrie a trop à y perdre. « Toute interruption ou perturbation des flux est un facteur d’asphyxie, ce qui montre les dangers de ressources trop exclusivement fondées sur le tourisme » , résume Rodolphe Christin  [13]. Comme pour lui faire écho, l’exemple de ce conflit social d’une dizaine de jours qui a touché le port de Marseille en juillet 2014 : les marins CGT de la SNCM [14], remontés comme des coucous, bloquent alors les infrastructures portuaires. Angoisse des compagnies, qui annulent leurs escales et déroutent les navires sur Toulon. Colère du Club de la croisière, qui s’indigne de la « perte de 37 100 passagers et 6,2 millions d’euros » . Et menaces du directeur d’une des compagnies, MSC Croisières : « Ces situations de blocage commencent à devenir pesantes. Les armateurs sont des gens pragmatiques, et le risque à moyen ou court terme, c’est que les compagnies évitent Marseille. » Si seulement.

Jean-Baptiste Bernard (texte) et Yohanne Lamoulère (illustrations)

Cet article est tiré du numéro du mois d’avril du journal CQFD, partenaire de Basta !. Son dossier s’intitule « La police tue, les quartiers résistent ». Pour découvrir son sommaire, c’est ici. Pour se le procurer (4€), c’est là.

Notes

[1Citée dans « Depuis 20 ans, Marseille surfe sur la croisière », article de La Provence mis en ligne le 22/10/2016.

[2Louis Cruises Line, Costa Croisières et MSC Croisières allongent huit millions d’euros pour disposer du lieu pendant 25 ans. La première revend ses parts aux deux autres en 2013.

[3Cité dans « Le Mucem, une forte attractivité touristique », article mis en ligne sur 20Minutes.fr le 12/05/2016.

[4Lancée en 1995, cette opération (dite) de rénovation urbaine s’étend sur 480 hectares de front de mer et a vu la création de 600 000 m2 de bureaux, dont beaucoup restent inoccupés.

[5Le prénom a été changé à sa demande.

[6Dans L’Usure du monde – Critique de la déraison touristique, éditions L’échappée, 2014.

[7Cité dans « 150 euros par croisiériste ? Une étude commandée pour le prouver », percutant article mis en ligne sur le site Marsactu le 21/06/2016.

[8Projet de développement et de protection de l’environnement en Méditerranée chapeauté par l’ONU.

[9Ibidem.

[10« Croisière et plaisance en Méditerranée », mars 2011.

[11Mis en ligne le 27/03/2013 sur le site Econostrum.

[12Voir « Croisière, le prix du rêve », émission de Thalassa diffusée le 20/01/2017.

[13Ibidem.

[14Société nationale Corse Méditerranée.

 
2 Commentaires

Publié par le août 5, 2018 dans civilisation, Economie, Russie, SOCIETE

 

L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise par Huo Datong

Image associée

1.1 On peut bien apercevoir que le titre de cet article « L’inconscient est structuré comme écriture chinoise », est directement issu de la fameuse phase de J. Lacan : « L’inconscient est structuré comme un langage ».

C’était, il y avait plus de 15 ans, quand j’entendais parler de cette formule lacanienne et je commençais à penser que si l’inconscient est structuré comme un langage, mais quel langage ? Il est évident que le langage de J. Lacan n’est pas une langue comme le français, l’allemand, l’anglais, le chinois et le japonais, etc., non une langue concrète, mais un langage dans un sens abstrait et universel. Or, je m’obstinais à penser que quand J. Lacan disait cette phrase, il prenait sûrement une langue concrète comme modèle de son langage dans le secret de son cœur. Il me semble que son modèle de langage est la langue française ; sa propre langue maternelle, étant une langue très belle et bien précise. Mais cette langue-là est très différente de la langue chinoise, ma langue maternelle. Bien sûr, en tant que langue, le français et le chinois ont beaucoup de traits communs. Au niveau de la parole, tous les deux sont un instrument efficace de la communication. Mais, au niveau lexical, les mots du français sont constitués d’une syllabe ou de plusieurs syllabes, le phénomène homonymique est très rare et occasionnel ; par contre, les mots du chinois se composent en général d’une seule syllabe, les homonymes sont un phénomène essentiel et universel dans lequel on rencontre toujours ce qu’une syllabe représente plusieurs ou même quelques dizaines de caractères. C’est-à-dire, au niveau lexical, le français est essentiellement précis, tandis que le chinois est complètement ambigu. Par rapport au français, le chinois offre une preuve plus suffisante et plus convaincante (?) à l’équivoque du signifiant sur laquelle insistait toujours J. Lacan.

1.2 Il y a deux façons que l’on utilise pour réduire l’équivoque lexicale du chinois afin de satisfaire aux besoins de la communication. Premièrement, c’est par la composition des mots, par le contexte que l’on réduit l’ambiguïté dans l’échange de la parole ; deuxièmement, c’est par l’écriture, surtout par les idéophonogrammes dont l’une partie représente le son et une autre partie, la figure que l’on règle la grande confusion qui résulte de ce qu’une seule syllabe représente plusieurs ou même quelques dizaines de mots. En ce sens, nous pouvons dire que la langue chinoise se compose de deux parties dont l’une est la langue quotidienne qui contient environs 2-3 mille mots de base et l’autre, la langue écrite qui comprend plus de 40 mille mots. Ceux-ci qui se fondent sur l’écriture sont issus d’une multiplication du lexique quotidien de 2-3 mille mots.

La langue chinoise dépend beaucoup plus de l’écriture que les langues inflexionnelle telles que français, anglais, allemand, etc. Or ce qui nous intéresse ici, c’est ceci : la structure de l’écriture chinoise étant plus compliquée que l’écriture alphabétique, elle nous offre une clé, ou bien un nouveau point de vue pour comprendre la formation de l’inconscient. C’est-à-dire une analyse de la construction du sinogramme peut nous aider à comprendre la structure de l’inconscient, son clivage et ses opérations.

2.1 Nous avons déjà montré dans l’article précédent que les mécanismes de la composition des sinogrammes suivent bien les deux grands mécanismes du travail du rêve proposés par Freud : condensation et déplacement. Dans cet article présent qui en est la suite, nous voulons continuer à démontrer que les différentes catégories de l’écriture chinoise représentent les différents niveaux de l’inconscient et celui-ci est donc structuré comme l’écriture chinoise.

Dans le texte précédent, nous avons proposé un schéma suivant pour s’exprimer schématiquement la relation trigone qui se trouve entre le son (image acoustique ou bien signifiant), la figure (image visuelle ou bien signifiant visuel) et le signifié du caractère chinois :

 

Un exemple concret : le pictogramme d’arbre, qui peut être écrit comme ceci :


Le trait horizontal en haut de ce caractère représente les branches, les deux traits inclinés en bas, les racines et le trait vertical du milieu, le tronc. C’est-à-dire le pictogramme d’arbre est comme un dessin abstrait de l’arbre. La relation entre la figure du caractère et l’objet signifié, arbre, ou plus précisément l’image visuelle de cet objet dans la mémoire, est une relation de la similarité morphologique qui s’oppose à la relation arbitraire entre le son et l’objet ou plus précisément entre le signifiant et le signifié.

2.2Si nous mettons ce schéma dans le cadre de l’enseignement de J. Lacan, nous pouvons dire que le système du signifié appartient à l’ordre du réel ; le système phonétique, à l’ordre du symbolique et celui de la figure du sinogramme, à l’ordre de l’imaginaire. Nous avons donc un autre schéma suivant :

 

Cela signifie que la relation entre l’ordre du réel et celui de l’imaginaire est une relation de la similarité ou celle de la métaphore ; la relation entre l’imaginaire et le symbolique et celle entre le réel et le symbolique sont une relation de la contiguïté ou celle de la métonymie. C’est-à-dire en prenant un exemple concret concernant la relation trigone de l’écriture chinoise, nous pouvons donner une interprétation empirique à la théorie topologique lacanienne de trois ordres du réel, du symbolique et de l’imaginaire.

Nous devons supposer qu’il existe d’abord un état disjoint de ces trois ordres indépendants, qui est la base la plus profonde de la structure de l’inconscient. En suivant l’évolution du système psychique, ces trois ordres commencent à se lier l’un et l’autre. Cette liaison constitue le deuxième étage de notre inconscient.

3.1 Pour la structure trigone du son, de la figure et du signifié du sinogramme, si on occupe le lien qui se trouve entre le son et la figure, cela a donc libéré la figure du sinogramme, de telle sorte qu’elle peut flotter vers le dessin, vers l’image plus concrète : un arbre n’ayant que les branches, les racines et le tronc qui sont abstraitement traces, peut devenir un arbre concret qui fait des branches, des feuilles et des racines répandues partout, d’une part et d’autre part, elle peut se développer dans le sens abstrait, on peut employer ce pictogramme pour représenter non seulement la figure de toutes sortes d’arbres, mais encore la matière dans les caractères de  (guan cercueil qui est généralement en bois),  (yi chaise),  (qi, échecs chinois) ; la relation entre la partie et l’ensemble dans les caractères  sen, nombreux arbres,  (lin forêt)  (ben, racine),  (mo, extrémité des branches) par exemple. L’évolution de la figure des pictogrammes qui s’oriente vers la direction concrète et celle abstraite peut s’exprimer comme suivant :

 

 

3.2 Un autre résultat de la coupure qui se produit entre la figure et le son des pictogrammes doit se donner à la grande liberté du son de telle sorte que le son peut flotter librement dans toutes les directions, il peut représenter toutes sortes de choses. C’est-à-dire par cela nous avons rencontré un phénomène particulier qu’un son, soit une syllabe, indique plusieurs ou quelques dizaines de choses, soit de caractères. Les sinogrammes qu’une syllabe a réunis constituent un ensemble qui se compose de deux sous-ensembles. Comme le premier sous-ensemble est constitué par les caractères qui possèdent un certain lien sémantique entre eux, nous pouvons le nommer sous-ensemble de la similarité. Et le deuxième sous-ensemble se compose des caractères parmi lesquels on n’aperçoit pas le lien sémantique, nous pouvons l’appeler sous-ensemble de la contiguïté ou celui de la dispersivité. Bien que l’on ne sait pas jusqu’au maintenant pourquoi il y a ces deux sous-ensembles, surtout le sous-ensemble de la contiguïté, on peut quand même raisonner qu’à la condition que la figure des caractères ne commande plus le son, celui-ci peut flotter librement en suivant la chaîne sémantique et aussi s’étendre arbitrairement dans les espaces voisins. Par cela, nous avons donc un schéma suivant :

 

 

3.3 Au niveau de l’écriture, le phénomène qu’un seul son représente de nombreux sinogrammes s’est exprimé par l’intermédiaire des emprunts. Ceux-ci sont résultés de la coupure qui se produit entre les pictogrammes et leurs signifiés. Quand le lien entre les deux a été coupé, la figure du caractère en tant que représentation pleine est devenue la représentation vide, c’est-à-dire les pictogrammes sont devenues l’écriture phonétique qui ne représente maintenant que le son, non le sens. En effet, les emprunts de l’écriture chinoise appartiennent à une syllabographie grossière. Nous savons bien que dans l’évolution de l’écriture occidentale, c’est aussi la rupture se passant entre les pictogrammes et leurs signifiés, qui font la base sur laquelle les pictogrammes égyptiens sont finalement devenus l’écriture alphabétique hellénique.

4.1 Du point de vue psychanalytique, la rupture entre la figure du sinogramme et le son signifie la rupture qui se passe entre l’ordre l’imaginaire et celui du symbolique. Une des conséquences de cette rupture, c’est la manifestation arbitraire des représentations visuelles qui est à l’origine de la vision hallucinatoire, un des symptômes psychotiques. C’est-à-dire l’idéogramme de l’écriture chinoise correspond à l’état de l’hallucination visuelle de la psychose.

4.2 Une autre des conséquences pathologiques issues de la rupture qui se passe entre l’imaginaire et le symbolique c’est le glissement arbitraire des représentations acoustiques qui est à l’origine de l’hallucination auditive, un autre symptôme psychotique. En considérant que le glissement libre des représentations de mot est bien présenté dans la construction des emprunts chinois, nous pouvons dire que l’emprunt correspond à l’état de l’hallucination auditive de la psychose.

4.3 La coupure qui se produit entre la figure du caractère chinois et le signifié représente la rupture du lien de l’imaginaire et du réel. La manifestation pathologique de cette rupture est l’amnésie dont l’état extrême est que le patient ne se souvient plus de rien.

4.4 La coupure qui se passe entre le son et le signifié représente la rupture du lien du symbolique et du réel de telle sorte que la représentation phonétique est donc devenue le bruit sans aucune signification. C’est le cas de l’aphasique qui doit présenter deux manifestations extrêmes, dont l’une consiste en la perdition totale de la fonction de la langue qui fait que le patient reste dans un état muet et n’arrive pas à articuler même un seul mot. Une autre manifestation extrême c’est que le patient parle avec abondance, mais personne, y compris lui-même, ne le comprend, c’est justement qu’il parle pour ne rien dire.

4.5 L’hallucination visuelle et celle auditive sont des expressions arbitraires et libres du désir de l’inconscient dans la mesure où a été coupé le lien qui se trouve entre l’imaginaire et le symbolique, tandis que l’amnésie et l’aphasie sont la forclusion de l’expression du désir de l’inconscient, celui-ci est emprisonné dans l’île isolée du réel.

5.1 Après le stade de l’idéogramme et de l’emprunt, l’évolution de l’écriture chinoise entre dans le troisième stade, soit, le stade idéophonographique. Si les idéophonogrammes chinois apparaissent en quantité, c’est parce qu’ils ont bien réussi à régler de nombreux problèmes, entraînés par les idéogrammes et les emprunts et qui se sont présentés dans la communication par l’écrit.

La structure par laquelle la figure se situe à la gauche et le son se situe à la droite est la structure la plus essentielle et la plus courante de l’idéophonogramme. Dans l’article précédent, nous avons bien indiqué que la raison par laquelle cette structure de la gauche-figure et de la droite-son est la structure la plus essentielle et la plus courante est qu’elle correspond aux fonctions de deux hémisphères cérébraux : le cerveau gauche en tant que cerveau langagier traite les informations langagières venues de la droite du champ de la vision, soit les informations du son phonétique de la droite de l’idéophonogramme ; tandis que le cerveau droit en tant que cerveau visuel traite les informations visuelles venues de la gauche du champ de la vision, soit celles de la gauche de l’idéophonogramme.

Nous voulons continuer ici à discuter la structure de cette catégorie de l’idéophonogramme. N’importe quel idéophonogramme de cette catégorie, celui de  (ma, mère ou plus précisément ma de maman) par exemple, se compose de deux pictogrammes. La gauche est  le pictogramme de femme et la droite  le pictogramme de cheval. Comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, chacun de ces deux pictogrammes comprend également trois éléments : la figure, le son et le signifié, mais, nous voulons laisser maintenant l’élément de signifié à côté pour faciliter notre discussion. Nous avons donc la figure et le son, ces deux éléments dont la relation peut s’exprimer comme le schéma suivant :

 

Nous pouvons remarquer que le pictogramme de femme dans l’idéophonogramme de mère ne se prononce pas, c’est-à-dire son élément phonétique a été refoulé ou effacé. Cette situation où un pictogramme ne joue qu’un rôle de la figure, pas un rôle phonétique peut s’exprimer de la façon suivante :

 

Nous pouvons remarquer aussi que le pictogramme de cheval dans l’idéophonogramme de mère ne joue qu’un rôle phonétique, tandis que sa figure en tant qu’image visuelle du cheval a perdue sa fonction de la représentation de chose, c’est-à-dire son élément de la figure a été refoulé. Le pictogramme de cheval n’indique pas maintenant le cheval, mais seulement le son, ma. Cette situation où un pictogramme en tant que composant de l’idéophonogramme est devenu uniquement une représentation de la syllabe en perdant la fonction figurative peut s’exprimer comme suivant :

 

C’est ainsi que l’idéophonogramme de mère en tant que combinaison du pictogramme de femme et celui de cheval est résulté d’un mécanisme suivant :

 

Nous pouvons donc dire que la construction de l’idéophonogramme de mère est conditionnée du refoulement réciproque qui se produit entre ces deux composants, celui de femme et celui de cheval. Maintenant, le pictogramme de femme est devenu un caractère muet pour cause qu’il ne représente que la figure, pas le son ; celui de cheval, un caractère aveugle pour cause qu’il ne représente que le son, pas la figure.

5.2 Comme nous avons déjà indiqué plus haut la correspondance qui se trouve entre l’ordre du symbolique et le son du sinogramme et celle entre l’ordre de l’imaginaire et la figure du sinogramme, le schéma ci-dessus peut donc s’exprimer également comme le suivant :

 

En effet, nous pouvons encore trouver une correspondance entre le son du sinogramme et la représentation de mot et celle entre la figure du sinogramme et la représentation de chose, il s’agit bien de refaire donc un autre schéma suivant :

 

5.3 Si nous considérons que la manifestation arbitraire et la combinaison libre des représentations visuelles qui sont représentées par les idéogrammes, et le glissement arbitraire et le déplacement libre des représentations de mot qui sont représentés par les emprunts constituent le troisième étage de l’inconscient, la reconstitution qui se passe entre les représentations visuelles et celles de mot et qui est représenté par les idéophonogrammes peut-être traitée comme quatrième étage de l’inconscient. Si nous considérons le troisième étage de l’inconscient comme étage psychotique, alors, le quatrième étage de l’inconscient est comme étage névrotique. Si l’étage psychotique se fonde sur la forclusion, qui se produit entre le réel, le symbolique et l’imaginaire au niveau du deuxième étage de l’inconscient, alors, le quatrième étage de l’inconscient que nous avons discuté maintenant, étage névrotique se fonde sur le refoulement réciproque qui se passe entre les représentations acoustiques et celles visuelles, entre le symbolique et l’imaginaire, c’est-à-dire le quatrième étage de l’inconscient en tant que la reconstitution et la recomposition de l’imaginaire et du symbolique s’est accompli par le refoulement réciproque qui se produit entre ces deux registres.

5.4 Du point de vue épistémologique, la recomposition ou la réorganisation du symbolique et de l’imaginaire est pour s’exprimer les contenus du réel que les pictogrammes, les idéogrammes et les emprunts n’ont pas pu s’exprimer ou bien n’ont pas pu s’exprimer clairement. Pour l’idéophonogramme de mère par exemple, le composant gauche de femme qui signifie la catégorie de femme avec le composant droit qui se prononce ma indique une sous-catégorie de la catégorie de femme. Ici, la fonction de la recomposition du symbolique et de l’imaginaire en arrive à ce que le réel est imaginé plus et est symbolisé plus.

Or, la recomposition du symbolique et de l’imaginaire est conditionnée par le refoulement réciproque entre les deux. Cela nous conduit à repenser l’opération du refoulement. Dans notre cas, le refoulement s’est accompli parce qu’une représentation a voilé une autre représentation ou bien une représentation s’est déplacée au-dessus d’une autre en poussant le dernier dans l’inconscient, sous la pression de la condensation qui prétend mettre deux éléments dans une seule case ou bien quatre éléments dans une case double dans notre cas, c’est la pression gestaltiste. Le refoulement est donc résulté de la coopération du déplacement et de la condensation.

5.5 Cette opération du refoulement peut se vérifier par le cas du petit Hans selon lequel cet enfant n’arrive pas à combiner la bonne figure du père qu’il aime avec celle mauvaise dont il a peur de telle manière qu’il a inconsciemment déplacé l’image du cheval pour voiler la mauvaise figure de son père en la poussant dans l’inconscient. Il s’agit ici de ce qu’une représentation de chose est refoulée par une autre représentation de chose. C’est à ce qu’impliquent la formation du composant droit, droite phonétique, de l’idéophonogramme, le fantasme et le rêve. Cela signifie donc le refoulement qui se produit à l’intérieur du registre de l’imaginaire.

Nous pouvons constater un autre type de refoulement : une représentation de mot est refoulée par une autre représentation de mot de telle manière qu’il n’y a que la représentation de chose qui fonctionne. Il s’agit de la formation du composant gauche, soit gauche figurative, de l’idéophonogramme. C’est aussi les cas du lapsus et de l’aphasie hystérique. Cela signifie le refoulement qui se produit à l’intérieur du registre du symbolique.

Le troisième type de refoulement doit se consacrer à ce qu’une représentation de chose est refoulée par une représentation de mot. Il s’agit du cas de la langue. Cela signifie le refoulement qui se produit entre le registre de l’imaginaire et celui du symbolique.

Le quatrième type de refoulement c’est qu’une représentation de mot est refoulée par une représentation de chose. Il s’agit de la peinture et de l’écriture idéographique. Cela signifie également le refoulement qui se produit entre le registre du symbolique et celui de l’imaginaire.

Ces quatre types de refoulement peuvent se produire non seulement entre une représentation de chose ou de mot et une autre, mais aussi entre une série de représentations de chose ou de mot et une autre série de représentations de chose ou de mot.

6.1 Considérer le symbolique qui est en relation avec la langue en tant que système de signifiants comme un des registres de l’inconscient heurte la pensée freudienne selon laquelle l’inconscient ne comprend que les représentations de chose, c’est seulement que le système du préconscient-conscient comporte les représentations de chose et aussi les représentations de mot.

Or, si l’on considère la pensée à la fin de la vie de J. Lacan selon laquelle le réel, le symbolique et l’imaginaire sont traités comme trois ronds qui se sont enlacés de telle sorte que la rupture d’un seul entraîne la déliaison de trois. Il est évident que cet enlacement de trois registres doit être considéré comme enlacement qui s’opère d’abord au niveau de l’inconscient. C’est-à-dire, vis-à-vis de la pensée freudienne, un pas très important franchit par J. Lacan, c’est qu’il a fait nous remarquer que le lien qui se trouve entre la représentation de chose et la représentation de mot ou bien entre le signifié et le signifiant est sans aucun doute un lien inconscient. Notre modèle de la triple structure inconsciente qui se fonde sur la structure de l’écriture chinoise et ses quatre catégories de caractères peut être considéré comme modèle empirique du modèle topologique lacanien sur les trois ordres du réel, du symbolique et de l’imaginaire.

6.2 Une de différences entre notre modèle et celui topologique lacanien se présente dans les relations de ces trois ordres : les relations qui se trouvent entre le réel, le symbolique et l’imaginaire sont identiques dans le modèle topologique lacanien, tandis que dans notre modèle empirique, la relation entre le registre du réel et celui du symbolique et la relation entre celui du symbolique et celui de l’imaginaire sont bien une relation de la contiguïté, soit relation métonymique, et la relation entre l’ordre du réel et celui de l’imaginaire est une relation de la similarité, soit relation métaphorique.

6.3 Une autre différence qui se trouve entre notre modèle et celui lacanien est à ce qu’il n’y a pas de clivage d’étages dans le modèle topologique lacanien, tandis que nous avons différencié en faisant référence aux catégories de sinogrammes les quatre étages de l’inconscient, celui de la dispersion, celui de la combinaison, celui psychotique et celui névrotique.

6.4 Par l’analyse ci-dessus, nous pouvons constater clairement que le registre du réel peut être partiellement symbolisé aussi bien qu’imaginé, c’est-à-dire, le monde du réel peut partiellement être représenté de la manière acoustique aussi bien que la manière visuelle. Le désir inconscient peut s’accomplir par une voie visuelle aussi bien que par une voie acoustique. Nous pouvons dire avec J. Lacan qu’il existe deux catégories de signifiants dont le signifiant langagier, soit signifiant acoustique et le signifiant de l’écriture, soit signifiant visuel. En ce sens, nous pouvons continuer à dire plus que le sujet de l’inconscient se divise en deux parties dont l’une est le sujet parlant qui est formé par les signifiants langagiers et l’une autre est le sujet du montrer qui est formé par les signifiants visuels. Ce dernier sujet montre sans cesse les représentations visuelles par lesquelles les désirs et les significations peuvent partiellement s’exprimer d’une part, et d’autre part, il est déterminé et conditionné par les signifiants visuels de telle manière que ce sujet montrant ne peut se présenter que dans les fentes qui se trouvent entre les signifiants visuels.

6.5 Le sujet parlant et le sujet montrant existent en commun dans les symptômes où le sujet parle et en même temps il montre. Le sujet montrant se trouve principalement dans le rêve et l’écriture, tandis que le sujet parlant se trouve principalement dans la parole et le lapsus oral. En considérant une idée chinoise selon laquelle ce que l’on a vu est plein et ce que l’on a entendu est vide, la pratique clinique de la psychanalyse en tant qu’activité de parler-écouter doit être considérée comme une pratique de conduire le plein par le vide.

 

Nature et enjeux des trajets chinois de la psychanalyse en Chine, du temps de Freud. Des questions pour aujourd’hui ? par Olivier Douville

Dans cet immense pays, il se passe toujours quelque chose, ici la présence de Freud et même de Lacan (note de Danielle Bleitrach)

Olivier Douville 

(Maître de conférences hors classe des Universités, Laboratoire CRPMS Université Paris Diderot, Association française des anthropologues)

Résultat de recherche d'images pour "Le rêve en chinois"

Préambule

Les six séjours que je passai en Chine, dont deux à Taipei, furent le plus souvent consacrés à de l’enseignement, de temps à  autre je menai des supervisions, à Chengdu ou à Shanghai d’équipe soignantes en psychiatrie ou de collègues se risquant à la pratique psychanalytique.  Ce fut le professeur Huo Datong, analysant de Michel Guibal puis « passeur » de ce dernier qui m’accueillit en Chine, nous étions en 2004, et je faisais partie de toute une palanquée de psychanalystes européens, tous avides de rencontrer un collègue de l’empire du milieu et ses disciples et élèves.

Il y avait de quoi être ému, excité aussi tant la Chine fascine ou fait peur à l’opinion, tant elle distrait ou occupe un certain nombre de psychanalystes français. Huo Datong est un personnage obstiné, intelligent, qui est continûment attelé à la tâche de diffuser la psychanalyse en Chine, à partir de l’œuvre lacanienne. Il y parvient. Psychanalyste et enseignant en philosophie à l’Université du Sichuan, dans la bonne ville de Chengdu, il forme des étudiants qui, très vite, se mettent à la tâche d’écouter enfants et adolescents en difficultés scolaires graves, le plus souvent, de plus on les voit fréquenter assidûment les locaux de l’Alliance française où ils apprennent le français pour décrypter Lacan ou Dolto. Ils viennent parfois faire des thèses en France. En retour des psychanalystes français se rendent à Chengdu où ils assurent à chaque fois deux semaines d’enseignement et font quelques supervisions de pratiques aidés par des interprètes dévoués et habiles. Je me suis rendu à l’invitation de Huo Datong en décembre 2006 pour exposer deux semaines durant mes travaux sur l’adolescence des mondes contemporains. Ce fut l’occasion de discussions amples, denses, urgentes qui galopaient à travers les jeunes terres de la psychanalyse là-bas naissante. J’étais chez eux, ils étaient chez moi. On avait le sentiment que tout commençait. Nous avions besoin de cette solide naïveté pour nous considérer comme des pionniers, ce qui d

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 1/ Des prémisses jusqu’aux mouvements d’émancipation

Mais avant nous, bien avant nous et avant ce centre de Chengdu courageux et un peu marginal, les intellectuels chinois n’étaient pas restés indifférents à la Chine, loin de là. Et c’est une part de cette histoire que j’ambitionne de tracer pour vous. Autant le dire en un mot : du vivant de Freud la psychanalyse s’est rapidement diffusée dans le monde entier et tout particulièrement en Asie. Ce sont surtout les éclosions de mouvements intellectuels voulant s’affranchir des tutelles coloniales ou des servitudes archaïques qui se tournèrent vers le freudisme, tenu pour un mouvement émancipateur du sujet individuel et social ; nuançons, cette réception ne s’est pas toujours accompagnée d’un développement de la pratique psychanalytique ou de la fondation d’institutions. La Chine fut plus réfractaire que ne le fut l’Inde (région du Bengale) ou le Japon, où les principaux théoriciens et praticiens réinterprétèrent la notion de « complexe d’Œdipe » en fonction de leurs cultures, apportant à la controverse sur l’universalité de l’œdipe un matériel original qui fut méconnu en retour par les psychanalystes européens.

L’intérêt de l’intelligentsia chinoise pour le freudisme provient du fait qu’elle y voit une discipline émancipatrice. C’était surtout à la langue japonaise qu’étaient empruntées toutes les notions qui parlent de psychisme et d’inconscient jusque dans les années 1920, Ainsi, en 1912, La revue Dongfang zashi (Revue de l’Orient) qui a publié l’année précédente un article sur la notion d’inconscient sans le référer au sens qu’il prend en psychanalyse (dans un article « Prospérité et ruine de l’Europe et de l’Amérique »), mentionne cette fois-ci le nom de Freud dans un texte « L’interprétation psychologique de Roosevelt » qui est la traduction d’un article américain.

Deux années plus tard, Qian Zhixiu (1883- 1948), essayiste et auteur d’ouvrages de vulgarisation sur des grands philosophes occidentaux dont Socrate et des hommes politiques dont O. Cromwell et A. Lincoln, publie dans la Revue Orientale une Etude des rêves. Cet article, tout en confondant les thèses de Freud avec les conceptions traditionnelles des rêves où reviennent les fantômes, dégage toutefois l’intérêt de la thèse selon quoi le  rêve est réalisation de désir.

La revue Dongfangzashi (Revue de l’Orient) reconduit son intérêt pour le freudisme et elle mentionne dans un de ses articles la technique de l’association libre, mais il ne s’agit que d’une traduction d’un texte en anglais du Mc Clure’s Magazine portant sur L’ « Interprétation des rêves ».

Un an après La revue Dongfangzashi (Revue de l’Orient) mentionne le nom de Carl G. Jung dans un article traduit du Japonais par Paochang et qui porte sur le rêve.

Quelques lettrés bénéficient ainsi de maigres lueurs sur la psychanalyse par le truchement de quelques notations disséminées dans des revues qui se veulent au goût du jour, par quelques traductions embarrassées et marquées de cela que la langue chinoise qui parle de psychologie ne fait qu’importer à sa sauce des mots que trouve la langue japonaise pour décrire les processus psychiques.

C’est bien en 1921, et nullement avant, que la présence du freudisme va prendre une importance et elle est liée aux mouvements politiques qui coalisent la colère des jeunes intellectuels encore trop assujettis à une stricte bureaucratie d’allure confucéenne. Cette année-là, Zhang Dongsun (1886-1973) publie, en février, dans la revue Minduo (Le tocsin du peuple) un article, « De la psychanalyse », s’il mentionne Freud et Breuer, il ne dit rien de la collaboration entre eux deux, et repère bien ce qu’est le trauma psychique (qu’il traduit par l’expression « blessure du cœur ») la cure de parole, la théorie du refoulement et la censure ; d’autres psychanalystes sont mentionnés dans la bibliographie de ce texte riche de 17 auteurs, dont Ferenczi, Adler, Jung, et Pfister. Zhang Dongsun sera lié aux  réformateurs sociaux à partir des années trente, et l’on peut voir en lui le seul philosophe chinois à avoir créé son propre système de pensée épistémologique puissamment bâti aux confluents du bouddhisme et de la philosophie occidentale, notamment celle de Kant et celle de Bergson. Lors d’une cérémonie qui se tint en la Cité Interdite en 1921, il fut nommé par l’empereur Xuan Tong à l’Académie Chinoise. Zhang Dongsun n’est pas trop égaré devant les textes rédigés en allemand ;  bien que non engagé dans une pratique de soin, il repère finement certaines thèses de Freud. Il souligne que, pour le psychanalyste, il n’y a pas une grande  différence entre le normal et le pathologique, aussi écrit-il que «  Freud est parti de la psychiatrie et des traitements pour s’avancer jusqu’à une science  psychologique pour gens normaux ». L’article qui connaît un grand succès est, en revanche, très critique par rapport aux thèses concernant la sexualité infantile. Zhang Dongsun est lié à l’un des inspirateurs du mouvement du 4 mai 1919, Liang Qichao (1873-1929), le plus important chef de file des lettrés réformistes de son époque à qui le philosophe Zhang Junmai (1886-1969) le présenta. Les deux Zhang avaient suivi les enseignements d’un Maître Bouddhiste, Di Xian, à Tokyo, en 1907. Ensuite, et de retour en Chine ils fondent dès 1912 avec Liang Qichao plusieurs revues dont Jiefang Yu Gaizao (Libération et réforme). Ils fondent, au cours de l’automne 1918, l’Association des Nouvelles Etudes qui a pour objectif d’étudier les expériences politiques et idéologiques avancées de l’Europe. Zhang Junmai et Liang Qichao partent en Europe en 1918, après la défaite électorale du candidat de son parti à l’élection présidentielle. Lors de cet exil, ils étudient les formes politiques de l’état, et projettent d’inviter en Chine des intellectuels, dont B. Russel, H. Bergson, Keynes, Tagore (qui se rendra en Chine en 1924). Le mouvement de mai, initié par des intellectuels progressistes avides de connaissances modernes, met fin à la dynastie mandchoue, prône une forme de patriotisme éclairé pour une Chine moderne tout en se montrant réceptif et même  avide des savoirs occidentaux. La jeunesse chinoise qui s’y implique est également prise par un sentiment d’indignation nationaliste, le traité de Versailles ayant, en 1919, accordé aux Japon les anciens territoires allemands du Shandong et de la Mandchourie au lieu de les restituer à la Chine.

C’est toujours en 1921, à Shanghai, que 12 intellectuels forment le parti communiste chinois et scellent une alliance avec le Guomindang, parti nationaliste de Sun Yat Sen qui fut, en 1912, un éphémère premier président d’une non moins éphémère République chinoise.

Zhang Dongsun accompagne Bertrand Russel (1872-1970) dans un cycle de conférences données à Shanghai, à Pékin et, surtout dans la province de Hunan entre octobre 1920 et juillet 1921. S’il s’agit pour Russel de s’interroger sur la modernisation de la Chine, il lui est demandé de prononcer des conférences devant un public éclairé, de développer ses idées et d’apporter des connaissances à propos du développement contemporain des sciences occidentales. Sa venue fait écho au mouvement de mai 1919 mais elle a été préparée bien avant par l’Association des Nouvelles Etudes, rebaptisée Etudes communes  et est par elle financée. Fu Sinian (1896-1950) l’un des leaders de ce mouvement rend un hommage appuyé aux principes de la logique formelle « fondement de la philosophie pratique que nous avons besoin d’emprunter et d’adopter en Chine », il écrit lui aussi une Introduction à la  psychanalyse mais ne va pas au-delà de cinq chapitres qu’on ne verra édité à Taiwan qu’en 1952. Russel, quant à lui,  évoque l’inconscient dans la conférence donnée à propos de son livre L’Analyse de l’esprit et qui est intitulée « L’instinct et l’inconscient ». Elle paraîtra en novembre 1922 dans The New Leader (n° 5). Les conférences de Russel étaient intégralement traduites dans les journaux chinois. Russel, fin lecteur de Rivers, voit dans la psychanalyse une technique de la révélation de la vérité et de la vie instinctuelle de l’humain. Sa théorie du refoulement fait se confondre ce concept avec la notion de répression, mécaniste, elle classe les instincts avec des valeurs positives ou négatives suivant les circonstances. Ainsi, les guerres donnent le plus d’extension au mécanisme de la répression de la peur, etc. Russel qui a étudié l’article de Dongsun dénie également toute valeur à la théorie de la sexualité infantile.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 2/ Des esthètes et des poètes

De son côté, Zhu Guangqian (1897-1966) qui a fondé les études modernes d’esthétique en Chine écrit dans la revue Dong Fang Za Chi L’inconscient et la psychanalyse de Freud.

L’année suivante Pan Guangdan (1899-1967) étudie le narcissisme d’une femme, poétesse de l’époque Ming, Feng Xiaoqing, au moyen de ses œuvres littéraires et de sa biographie. Pan Guangdan est un sociologue, spécialiste des questions de sexualité.

Le rêve chinois, l’écriture chinoise fait rêver Freud et quelques-uns de ses élèves

Faisons un saut en retour en Europe, la Chine fait signe aux psychanalystes regroupés autour de Freud. En 1916 Freud de son  côté, lors des années de guerre, rêve à cette immense civilisation chinoise, qui, bien qu’ayant connu de rudes secousses militaires et de virulentes guerres intestines, lui semble un pays immémorial, loin des conflits. Comme bon nombre d’entre nous, il rêve le Chine en spéculant sur son système d’écriture. Ainsi écrit-il, en 1916, dans L’introduction à la psychanalyse : « La langue et l’écriture chinoises, très anciennes, sont aujourd’hui encore employées par 400 millions d’hommes. Ne croyez pas que j’y comprenne quoi que ce soit. Je me suis seulement documenté, dans l’espoir d’y trouver des analogies avec les indéterminations des rêves, et mon attente n’a pas été déçue. » Nous n’en saurons guère plus, plus tard Freud eut le bonheur d’entretenir une correspondance avec un chinois et à peu près au même moment un linguiste français, féru de psychanalyse s’intéressa à l’écriture chinoise. J’y reviendrai.

Six années plus tard, Karl Abraham apprend au Comité secret qu’un professeur de Pékin envisage de traduire les œuvres de Freud, qu’il connaît dans leurs versions allemandes et anglaises, mais devrait pour cela créer de nouveaux idéogrammes. Ainsi, les idéogrammes chinois qui symbolisent le « cœur » et la « puissance » devraient se combiner pour traduire « l’inconscient ». Ernest Jones écrit, le 15 février : « De ce que nous savons ici de la renaissance de la pensée dans la Chine moderne, j’inclinerais à penser que la psychanalyse pourrait se propager rapidement dans l’ensemble du pays ; le Verlag doit être ouvert à ce genre d’éventualités, bien que nous ne puissions guère nous attendre à ce que Rank ajoute une section de chinois à toutes les autres tâches dont il s’occupe en ce moment. A ce propos, le sens du mot Herz-Kraft (“puissance du cœur ») ne serait-il pas plus proche de celui de la Libido plutôt que de celui de l’Inconscient ? ».

La Chine atemporelle fascine, l’actualité de la Chine indiffère.  En 1927, Marie Bonaparte demande à un sinologue, Georges Soulié de Morant (1878-1955, membre du corps diplomatique français en Chine, un des promoteurs de l’acupuncture), d’écrire deux articles concernant la Chine : un sur les Chinois et les rêves, l’autre sur la psychiatrie en Chine. Le premier de ces articles est paru dans le numéro 4 de la Revue Française de Psychanalyse que dirige alors Marie Bonaparte sous le titre : « Les Rêves étudiés par les Chinois ». L’auteur répertorie les rêves mentionnés dans Mémoires du Coffret de Jade rédigé par Siu Tchen (né en 239 après J.-C.) Ultérieurement, Maurice Bouvet fera suivre ces rêves de notes personnelles concises. Exemple : le rêve « Un aigle vole » (page 743) : La dame Tchou, épouse de Yo Ro, étant sur le point d’accoucher, rêva qu’un aigle volait dans sa chambre et se posait sur sa tête. Elle mit au monde Ioda Fei qui fut Grand Maréchal et reçu le titre de roi. Bouvet retient la mention : « Rêve de puissance ». Autre rêve : « Arracher les cornes d’un bélier » (page 739) : Au moment où le duc de Prei était encore gardien des rues, il rêva qu’il poursuivait un bélier et lui arrachait cornes et queue. Tann-lo expliqua en se servant des idéogrammes : « Un bélier yang dont on enlève les cornes et la queue, cela fait wang, roi. » Et en effet, plus tard, il devient roi de Rann, pour accomplir ce présage. Bouvet signale : « Rêve de castration du père ». En 1932, Soulié de Morant initiera Antonin Artaud (1896-1948) à la culture chinoise et lui fera expérimenter l’acupuncture

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 3/ Traduire …, « l’événement Lu-Xun »

Le jeu des traductions commence, jeu qui n’est pas terminé loin s’en faut, quelles que soient les qualités de précision et de hardiesse que représente la traduction du Vocabulaire de Laplanche et Pontalis à Taiwan, en 2000 par Shen Zhizhong et Wang Weng[1]

Nus sommes maintenant en 1924 et faisons la rencontre du romancier romancier Lu-Xun. C’est d’abord en tant que traducteur qu’il se rapproche de la psychanalyse. Il  traduit et commente le texte  Kumon no shôchô (Les symboles du désespoir) du critique littéraire et romancier japonais Kuriyagawa Hakuson (de son vrai nom Kuriyagawa Tatsuo 1880-1923) qui lui fera connaître les textes de Freud. Lu Xun traduira ultérieurement un autre roman de Kuriyagawa, Hors de la tour d’ivoire, ces deux textes traitant de la création littéraire à partir des conceptions modernes de l’Occident. Politique, Kuriyagawa qui se réfère à Freud affirme que l’art prend sa racine dans la souffrance et dans ce qui contrarie l’expression immédiate de la force vitale. Dans une société qui voyait dans l’expression graphique et plastique l’expression d’un équilibre harmonieux entre l’homme et son monde, l’idée que l’art pouvait exprimer une lutte et une souffrance psychique était une affirmation novatrice et troublante. La traduction de Lu Xun aura un impact sur la jeunesse chinoise lettrée

Lu Xun, écrivain,  cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera  grandement déçue. De son œuvre littéraire, le moins que l‘on puisse en dire est que  les textes qui la composent fonctionnent comme un ensemble de questions posées aux nouvelles modalités de subjectivation dans la Chine dont il est contemporain. Lu Xun est l’exemple même (quoiqu’il soit bien appauvrissant de le réduire ainsi) du sujet en prise avec l’Histoire, avec le temps historique et traumatique des guerres et des défaites, des révolutions et des trahisons mortifères. La vie de Lu Xun est traversée par les premiers bouleversements que connaît La Chine et qui vont la transformer radicalement. Dans sa préface à deux textes de Lu Xun : « Le journal d’un fou » et « La véritable histoire de Ah Q », Jean Guiloineau nous rappelle que Lu Xun est âgé de 19 ans quand éclate la révolte des Boxers, qu’il a 30 ans quand chute l’Empire, 38 ans lors du « Mouvement du quatre mai », et 40 ans à la fondation du Parti communiste chinois[2]. En octobre 1936, il meurt, un an après la fin de la Longue Marche qui se conclut par l’arrivée de Mao Zedong à Yan’an.

Par ailleurs, il est clair que la démarche intellectuelle de Lu Xun – et sa façon même d’aller au-devant de ce que l’Occident bouleversait en son sein, en donnant jour à des savoirs nouveaux, dont la psychanalyse – ne participe pas d’une volonté d’assimiler simplement l’Occident et de le rendre inoffensif pour un chinois « classique ». Pas d’indifférence chez lui, du moins au début. Mais, au contraire, la recherche d’un possible point d’appui dans des savoirs autres et dans des modes inédits de parler de l’étranger intime et du réel pulsionnel. Lu Xun cherche une réponse à ses questions de « post-lettré » en brisant les modèles traditionnels de la sagesse et de l’initiation, plus exactement en prenant acte de leurs brisures, d’où une revisitation de la cosmogonie et du mythe d’origine, et une adresse à la psychanalyse qui sera, on le sait, grandement déçue. Il y aurait donc là pas mal de problèmes ou de malentendus à faire valoir et à travailler encore

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 4/ La réception des psychologues

La réception de la psychanalyse en Chine va aussi suivre des voix bien plus académiques, où elle a souvent couru le risque d’être réduite à une technique psychothérapeutique ou à une psychologie simplifiée. En 1925, Le psychologue Gao Juefu (1886-1968) fait paraître un survol critique des thèses de Freud. Gao Jeufu, qui a enseigné à Chengdu après avoir été envoyé étudier la pédagogie à Hong Kong, travaille comme psychologue à Shanghai et Nanjing. On lui doit la première traduction d’un texte de Freud, la conférence « Origine et développement de la psychanalyse », prononcée à la  Clark University. Cette traduction sera publiée en deux fois dans Jiao

La fin des années 1920, est un temps fort, de la traduction de l’œuvre freudienne en chinois. En 1929 paraît la traduction de la Selbsdarstellung (Présentation par moi-même) de Freud par Hsia Fu-Hsin, souvent tenue à tort pour la première traduction de Freud en chinois. La même année paraît également une traduction de Psychologie des masses et analyse du moi par Xia Fuxing, à Shanghai, ce qui s’explique aussi par  l’estime en laquelle sont tenus en Chine les travaux du sociologue Le Bon, une source importante de cet essai de Freud.

De son côté, Zhang Dongsun rédige, après celui de la philosophie européenne son ABC de Psychanalyse où il passe en revue les concepts de base des théories de Freud, de Jung et d’Adler. Les lapsus et les oublis de mots constituaient pour l’auteur des avancées qui « dépassaient le pouvoir explicatif de la psychologie générale ». Zhang Dongsu cite Freud en appui de son propre système moral qui vise à rétablir un équilibre et une harmonie traditionnelle dans le système social de la Chine de son temps, en éradiquant le meurtre et la prostitution par un entraînement à la discipline de la sublimation. Cette collection « ABC » est destinée prioritairement  aux écoles secondaires. Elle est entreprise militante afin de généraliser et permettre à chacun d’entrer dans ces nouveaux savoirs et d’affranchir ces disciplines de l’emprise de la classe des lettrés ». Le texte de Zhang Dongsun est précis, serré et presque encyclopédique, un glossaire des notions fondamentales de la psychanalyse est proposé en chinois. L’auteur refuse toujours de souscrire aux thèses freudiennes cardinales concernant la sexualité infantile. Ce livre est dédié à l’âme de Liang Qichao.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 5/ le politique à nouveau

Un autre contact chinois se noue avec Zhang Shizhao (1886-1973). Né à Whuhan, cet homme est un lettré et un juriste. Engagé politiquement très tôt, participant aux évènements contre la Russie, arrêté souvent, emprisonné parfois, sa vie est d’errance féconde entre la Chine, le Japon et l’Europe. C’est sur un bateau de retour vers la Chine et quittant l’Europe qu’il découvre avec passion Totem et Tabou. Il déchiffre Freud avec passion. Nommé en 1924, Premier Ministre, chargé des questions d’éducation, il quitte son poste en 1927. Il a occupé des positions importantes dans le gouvernement chinois avant et après la révolution de 1949. Hautement représentatif de ces intellectuels chinois qui voient dans les sciences humaines occidentales des ferments d’émancipation d’une population et d’une élite enkystées dans des traditions et des modes de pensée pétrifiées, il fut le seul chinois à correspondre avec Freud. Il écrit à Freud une lettre enthousiaste, militante où il indique que chaque famille chinoise devrait posséder un livre du psychanalyste et demande ce que la psychanalyse pourrait faire pour la Chine. Sa fille, Zhang Hanzhi, sera le professeur d’anglais de Mao-Zedong. Réponse de Freud à Zhang Shizhao, en mai :  « Très estimé Professeur, Quel que soit la direction que prennent vos intentions, en frayant une voie pour le développement de la psychanalyse dans votre patrie – la  Chine, ou en donnant  des contributions à notre revue Imago dans lesquelles vous mesureriez nos hypothèses concernant les formes d’expression archaïques au matériel de votre propre langue, j’en serai fort heureux. Ce que j’ai  citédans mes travaux sur la Chine provient d’un article de la onzième édition de l’Encyclopedia Britannica. »

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 6/   Traduire encore ……

En 1930,  Zhang Shizhao, traduit à son tour la Présentation de Freud par lui-même (1925) qui paraît à Shanghai (The commercial Press). Sa traduction s’appuie sur le texte allemand, à la différence des traductions de Gao Juefu qui en passent par les versions anglaises des textes de Freud. La lettre qu’il a reçue de Freud datée du 27 mai 1929  servira de préface à cette traduction.

Zhu Guangqian a quitté Hong Kong où il était étudiant en 1925 pour un périple européen d’études en esthétique (Edimbourg, Londres, Paris et Strasbourg où il est nommé Docteur). D’Europe il écrit deux livres qui sont publiés en Chine, à Shanghai : Les écoles de la psychologie pathologique et La psychologie pathologique. Il y présente les théories de Janet, Freud, Jung et Adler.

Les écrivains ne sont pas en reste et Guo Moruo (1892-1978, écrivain et homme politique) écrit un livre de  souvenirs d’enfance  Wo de you nian ; mon enfance) qui sera  publié en 1931 à Shanghai aux Editions de Wenyi. Fait rare, il mentionne la psychanalyse en rapport à son propre vécu enfantin et il parle tout particulièrement des hallucinations  acoustiques de son père, en commentant ainsi : « c’est l’effet de l’inconscient se projetant en l’extérieur »

En 1931, Gao Juefu traducteur de L’introduction à la psychanalyse et, ultérieurement, – il traduira en 1933, des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse – rédige  une revue critique sur Freud et en 1931, un article sur ce dernier « Critique de Freud et de la psychanalyse ». S’il adhère à l’idée d’une causalité psychique, tout comme Zhang Dongsun il critique vivement la théorie freudienne de la sexualité. Pour autant le rôle de Gao Juefu sera important dans la diffusion du freudisme en Chine tant son refus de toute psychologie trop objectiviste, et c’est ce qui lui fait tenir à la psychanalyse, rend possible la pensée de la causalité psychique et le rapprochement entre psychopathologie et vie quotidienne. De plus, sa position de vice-doyen de l’Université de Nankin donne à ce qu’il retient des thèses freudiennes une audience importante. C’est de tous les diffuseurs du nom de Freud celui qui aura la plus vaste audience et la plus ferme autorité. 1933 Gao Juefu publie sa traduction des Conférences sur la psychanalyse

Si les psychologues dont, au premier rang desquels Gao Juefu, tentent d’adapter la portée de la psychanalyse à une psychologie académique, les écrivains souvent penseurs du politique ou militants, entendent plus finement ce que serait alors la force émancipatrice de la psychanalyse. Penseurs du conflit politique, ils portent tout leur intérêt à ce qui surdétermine conflit psychique et lutte politique. Sont-ils en cela des précurseurs d’un Lacan assennant que l’inconscient c’est le politique ? Ils ont en tout cas parfaitement reçus  cette base de la pensée freudienne du moi qui indique que la psychologie individuelle est aussi une psychologie sociale. Ce qu’ils ont compris, bien plus nettement et mieux que bien des doctes universitaires est que certaines des thèses « sociales » ou « anthropologiques » de Freud permettent de situer ce que serait un sujet du politique – modernité du sujet qui émerge et insiste dans l’actuel de leur temps, et dont ils font une figure de la modernité. Ye Qing, de son vrai nom Ren Zhuoxuan (1896-1990) polémiste et ex-dirigeant des jeunesses communistes en rupture de parti – il rejoindra les rangs du Guomindang – défend les recherches de Freud contre un ensemble de procès issus des représentants de la psychologie behavioriste (dont Guo Renuyan et Huang Weirong). Depuis la création d’une société chinoise de psychologie, en 1921, et d’un Journal chinois de psychologie, où l’on ne dénombre que 4 articles traitant de la psychanalyse en 4 années de parution, et en dépit des efforts de quelques intellectuels et psychologues chinois, la psychiatrie et la psychologie en Chine sont alors étroitement marquées de behaviorisme. Ye Qing renoue avec la façon dont peu de temps avant lui des intellectuels et des figures politiques ont accueilli les thèses de Freud ou, du moins certaines d’entre elles. Il souligne l’analogie entre le rêve et la création littéraire laquelle constitue, selon lui, une suite organisée de rêve et d’hallucination écrite. Il a publié de nombreux textes sur la philosophie occidentale et sur le matérialisme. Défendant la thèse de la réconciliation dialectique de la matière et de l’esprit, il prône la réunification du PCC et du Guomindang et de leurs armées. L’éloignement géographique et intellectuel de ce grand esprit qui suscite la méfiance du pouvoir et de l’opinion ne permet pas une grande diffusion ni une grande influence des prises de positions pro-freudiennes éclairées dont il fait montre.

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud 7/ Des psychanalystes européens s’établissent en Chine

Dès les années trente, il se fait un tournant, la Chine accueillera des psychanalystes européens, ce détour par la Chine s’accentuera à la fin des années trente en raison des menaces que le nazisme fait peser sur bien des psychanalystes européens

Fany Halpern (1899-1952), missionnaire et médecin allemand fut invitée en Chine en 1933 afin d’enseigner au Collège de Médecine de Chine à Shanghai. Elle fit ensuite des exposés et donna des cours à la St. John University  et au Collège Médical des Femmes Chrétiennes, toujours à Shanghai où, en 1935, elle dirige le premier hôpital psychiatrique moderne de la Chine. Elle introduit dans ses indications thérapeutiques et ses pratiques cliniques un zeste de freudisme très humaniste. Elle développe un Comité d’hygiène mentale à Shanghai ou des bénévoles travaillent dans divers lieux de soin psychique et de guidance infantile. Son activité de publication est intense, de loin en loin, quelques mentions sont faites à la psychanalyse.

Puis, en 1936, Richard S. Lyman (1891-1959), formé à l’Université Johns Hopkins, passe un an à travailler dans le laboratoire de Pavlov en Russie, puis une année à l’Hôpital de la Croix-Rouge de Shanghai ; il devint ensuite directeur de l’Unité de neuropsychiatrie au Peking Union Medical College (Pékin), de 1931 à 1937. À Pékin comme à Duke University, il s’assura que ses étudiants lisent Pavlov et peut-être davantage encore Vladimir Mikhaïlovitch Bechterev (1857-1927). Il importa de plus au Peking Union Medical College le savoir neurologique allemand, notamment les travaux de Leo Alexander. En fait, ce savoir médical allemand, autrefois si dominant en Occident, avait déjà été importé au Peking Union Medical College car, selon Bullock en 1920, la bibliothèque de ce collège « comportait 50 000 thèses allemandes » ; mais on peut se demander combien d’étudiants chinois en médecine pouvaient réellement les lire et les utiliser. Un collègue de Lyman, Bingham Dai (1899-1996), fut influencé par la formation psychanalytique qu’il reçut aux Etats-Unis avec Harry Stack Sullivan, avant d’aller au Peking Union Medical College de 1935 à 1939 (même s’il ne devint pas un analyste accrédité) ; toutefois, il avait fait sa maîtrise et son doctorat de sociologie à l’école de Chicago et son mémoire portait sur la dépendance à l’opium à Chicago ! Dai est devenu le premier psychothérapeute chinois formé à la psychanalyse, exerçant à Pékin, il pensait comprendre les problèmes de personnalité en les situant dans leur contexte socioculturel. Il lui fallut quitter la Chine suite à l’invasion japonaise, à la fin des années trente.

En 1939, Adolf Josef Storfer, qui fait partie des dix-huit mille réfugiés germanophones à Shanghai fonde la revue die Gelbe Post, qui, trait d’union entre ces émigrés de fraîche date, donne toutes les deux semaines des nouvelles du Vieux Monde et des sciences humaines dont la psychanalyse et la linguistique et fourmille d’informations sur la vie à Shanghai, l’histoire et la culture de la Chine, la politique au Japon, la situation en Mandchourie. La Chine reste jusqu’en août de cette année le seul pays au monde qui permet aux juifs d’immigrer en ne les soumettant pas à de pénibles et longues formalités administratives ; ailleurs, les délais atteignent au moins deux mois

Histoire de la psychanalyse en Chine de temps de Freud  8/Psychologues et écrivains ont un rapport différent au freudisme

Tout au long de ces années qui voient des psychanalystes ou des soignants européens férus de freudisme s’établir en Chine, l’intérêt des psychologues et des écrivains chinois pour le corpus freudien ne faiblit pas. Gao Juefu publie sa traduction des Nouvelles Conférences sur la psychanalyse. Cette traduction et de même l’ensemble de ses versions est indirecte et elle s’appuie sur la traduction anglaise.

Lu-Xun, de nouveau, évoque Freud dans la préface des Contes anciens à notre manière  « Encore n’ai-je utilisé que les théories de Freud pour expliquer la genèse de la création (création de l’homme et création littéraire »). Il semblerait que Lu Xun ait été déçu par des vulgarisations trop commodes de la théorie de la sublimation réduisant tout à fait celle-ci au confort adaptatif, aux félicités de l’art « bourgeois ». En  hyper-singularisant le destin de la pulsion, un tel affadissement théorique rend peu discernable, voire incernable, ce qu’il y a de collectif dans le rapport de chacun à l’inconscient.  Lu-Xun, tout comme bien des littérateurs de son époque s’intéressera grandement à la métapsychologie des pulsions et de leur destin sans pour autant souscrire au cœur même du freudisme, soit la théorie de la sexualité infantile

La pièce de théâtre L’Orage, rédigée en 1933 par Cao Yu (de son vrai nom Wan Jia Bao, 1910-1996) et publiée en 1934 dans Wenxue Jikan (la Revue trimestrielle de Littérature), fut interdite pour outrage public à la pudeur par les autorités chinoises car il y était question d’une passion amoureuse entre le héros et sa marâtre. Le théâtre parlé, en opposition au théâtre traditionnel, chanté, de Cao Yu a pour thème favori le dysfonctionnement de la société et de la famille chinoise. Traduite en japonais et jouée à Tokyo en 1935, L’Orage fait l’objet d’une critique très élogieuse de l’écrivain et homme politique chinois Guo Moruo (1892 -1978):  « ce théâtre est une oeuvre excellente, précieuse… il semble que l’auteur fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle sur la psychiatrie, la psychanalyse etc… ». En avril 1936, la pièce pourra être rejouée à Shanghaï où elle connaît un succès immense

Enfin, en 1939,  L’écrivain Shen Congwen  (1902-1988) qui fut secrétaire du seigneur de la guerre Chen Quzhen, et à ce titre témoin de tortures et d’exécutions, devint une figure majeure de la littérature du 4 mai 1919, se défie de l’attrait qu’exercent certaines pensées occidentales sur les révolutionnaires de 1919. Il rassemble flèches et acrimonies en 1928 dans Le Journal de voyage d’Alice en Chine, méchant petit livre visant à ridiculiser les intellectuels chinois séduit par l’Occident. Il n’en est pas moins perméable à tout un courant de vulgarisation des thèses de Freud (on trouve de nombreux articles dans des revues telles L’Etudiant, Le Lycéen, etc.) ce que reflète son roman  Xiangxi qui, à  partir d’une étude de la sexualité féminine, traite du suicide des femmes dans les grottes, en les expliquant à partir du refoulement des émotions et de la vie psychique au profit d’une adoration mortelle pour le Dieu des grottes. Un tel livre rend bien compte de la diffusion psychologisante du freudisme en Chine.

9/ Depuis

Puis l’histoire chinoise est entrée dans l’Histoire, à tout jamais. Le Maoïsme a bâti sa censure, il a pu nourrir de temps à autre la population, mais il a condamné la pensée, pas uniquement s’acharnant sur la psychanalyse dont le Timonier se contrefichait, mais aussi répudiant et réprimant le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme. Peine perdue. Pour Huo Datong, professeur à Chengdu, s’est joué l’appel au grand départ, le transfert sur le texte de Lacan, le voyage, enfin, à Paris et la rencontre de son psychanalyste et maintenant ami, Michel Guibal. Un psychanalyste épris de la culture chinoise, de la langue et de l’écriture de ce peuple et sur les épaules de qui a reposé, du côté français, une rencontre organisée en 2004 sous le nom de l’Inter-Associatif européen de psychanalyse entre psychanalystes chinois et européens. Histoire de transmission tout autant. Huo ne triche pas, surchargé et surmené, avec le souffle de Lacan dans ses voiles, il ramena, on pourra dire rapporta, la psychanalyse à l’Université. Un mot sur la rencontre de 2004. Différence de culture, certes, différences de génération tout autant, car si dans nos anciens pays un rassemblement de psychanalystes évoque un peu trop la maison de retraite, on voit que dans la Chine du Sichuan, cette noble discipline ressemble à un sport de jeunes. Il me revient que Huo avait désiré donner comme sous-titre à cette rencontre « L’inconscient chinois ». Cela ne se fait pas. Les Français furent contrariés. Mettez-vous à leur place, il est si simple de penser que l’inconscient parle français. Quelques personnes déclarèrent alors que l’inconscient parle toutes les langues. Un vent d’œcuménisme passa. On se rabibocha avec la notion de signifiant et un champ s’ouvrit qui fit enfin évoquer l’écriture et la lettre. J’évoquerai aussi qu’à la pause du repas de midi, on voyait nombre de nos amis chinois s’éclipser une fois englouti l’ordinaire – pas mauvais du tout – et s’en aller baguenauder dans les temples que chaque recoin des alentours recélait. De cette manière, ils passaient de la vieille Europe à la Chine ancestrale, de Lacan à Bouddha, ou plus encore Confucius – il a ses temples – ou plus encore Lao Tseu – qui a aussi ses temples, en nombre. Méfions-nous ici du terme de syncrétisme. La Chine ne trie pas, elle absorbe par endosmose et capillarité et, ce, dans un mouvement irrépressible de trouvailles et de re-trouvailles des héritages naguère, mais cela semble jadis, méprisés et bannis.

La psychanalyse est-elle pour Huo cet invraisemblable et nécessaire véhicule qui fait se parler les catégories de pensées d’hier avec celles d’aujourd’hui ? C’est comme s’il fallait non pas édifier la psychanalyse sur le socle des savoirs philosophiques acquis, et en les bousculant et les réduisant parfois comme le fit si habilement le magicien Lacan, mais créer un vaste ensemble où se réfléchissent les monuments de la pensée, sans encore les fondre en un système. À ce régime, la psychanalyse orthodoxe connaît ses résurrections là où elle a ses évanouissements. L’idée de rupture épistémologique n’est pas pour le vénérable et amical Professeur Huo à l’ordre du jour. Et pour ces élèves moins encore qui acclimatent dans le même élan les formules de la sexuation aux combinaisons du Yin et du Yang. À vue de nez, du Lacan chop-suey ou du Freud sauce aigre-douce. À vue de nez seulement car il se joue autre chose.

Freud ou Lacan, Freud et Lacan reconsidérés du haut des promontoires taoïstes, des brisants confucianistes ou des caps d’avancée bouddhistes, mais ce sont des vraies constructions. Multiformes, océaniques, peu soucieuses des contradictions frontales, elles ont l’enchevêtrement des polypiers, l’extravagance des pagodes, la majesté des temples. Une dynamique étale là ses problèmes. Ce n’est pas de la solidité, mais c’est plus. L’honorable professeur Huo donne, dans ce bon livre d’entretiens, la raison de tels affouillements et de tels raccommodages. C’est qu’il a compris, chose que nous perdons de vue, faute de souffle ou de moyens conceptuels, que la psychanalyse était vouée à jouer un rôle dans la culture. Et dans la culture chinoise précisément. Il voit alors son divan, et de même celui de ces jeunes praticiens qu’il forme, comme un lieu de libération de la parole et de la pensée. Renouant avec l’idée qu’une cure permet l’extension du pensable et du dicible, il envisage ce que vaut cette parole libre pour le monde actuel. Là où il vit, travaille et transmet. D’où des prises de position publiques dont on mesure mal le courage et dans lesquelles il avance que la Chine tout comme la psychanalyse a besoin de démocratie. Il range cette position d’intellectuel sur la partie visible et solide de son exercice de psychanalyste. La gauche freudienne retrouverait-elle en Chine ses espoirs ? Ou, face à l’inclémence muette des bureaucraties totalitaires, notre collègue plaiderait-il pour un nouvel âge d’or d’un mandarinat guidé par des Lettrés éclairés ? Reich et Fenichel ou Confucius et Mencius again ? Laissons à Huo Datong le mot de la fin : « Je pense aux intellectuels chinois qui pourraient être les premiers à s’allonger sur mon divan de bambou. Les politiciens devraient être des relais de la pensée façonnée par les intellectuels. Pour atteindre ce but, il faut d’abord pouvoir parler librement dans un espace psychanalytique. Les contradictions puissantes auxquelles tout le monde est confronté – éducation, tradition, histoire, morale, influence étrangère… – doivent être assimilées avant de choisir en conscience une voie harmonieuse ; choisir c’est renoncer, n’est-ce pas ? La Chine va devoir renoncer à certaines pesanteurs afin de choisir un glorieux destin pour les décennies à venir. »[3].

En cela Huo Datong n’est pas si éloigné des intellectuels chinois des années vingt qui firent grand cas de ce que pouvait leur apporter la psychanalyse, en illustrant une démarche d’appropriation sans la mettre en conflit avec un héritage culturel autochtone hautement revendiqué.

Offre analytique et modernité

A ne pas analyser la subtilité farouche et dialectique de la démarche, typique d’une intelligentsia chinoise, ne risque-t-on pas, trop vite, avec notre tenace analphabétisme occidental, croire rencontrer ce qui serait l’éternité d’une culture chinoise, alors que l’émergence inédite d’une demande de consultations psychanalytiques et psychothérapeutiques est un effet de la modernité chinoise et de l’entrée de la Chine dans le marché globalisé. La possibilité de se reconnaître comme sujet responsable et séparé de ses arrimages coutumiers– ce qui est à la racine même d’une demande d’écoute adressée à un psy- suppose aussi une modification du statut économique et du statut familial qui fait de l’individu un sujet en quête de ses déterminations internes. Il se produit dans l’ouverture décisive, sinon socialement assumée, de la Chine au capitalisme, un véritable marché du soin psychique ce qui fait que les Chinois sont, comme de nombreuses populations de notre globe, intéressés à des pratiques de soin psychique qui font rupture avec lesdites « thérapies traditionnelles ». Certes, ces dernières existent toujours mais à côté d’autres formes modernes de thérapies, dont la psychanalyse parfois exercée à Beijing, Xian, Shanghai ou Canton et, tout particulièrement, à Chengdu (Sichuan) autour de Huo Datong.

D’autre part, la Chine, est aussi un marché pour la psychanalyse occidentale et de grandes caravelles et caravanes de la colonisation freudienne, jungienne ou lacanienne ne manquent pas d’appareiller pour les lointains rivages de l’« Empire du Milieu ».

Cela étant les techniques comportementales, visant à l’autonomisation de l’individu mais dans une programmatique d’adaptation des plus étroites aux exigences du bien vivre de la middle class ont aussi le vent en poupe en Chine

La question insiste : le passage de la psychanalyse par la Chine fut en bonne part loupé, et rapidement réfrigéré puis il semble maintenant trop vite consommé tant les entreprises de décervelage missionnaire ne manquent pas. Or ce passage, donc, est-il fait d’applications besogneuses de la psychanalyse académique aux réalités cliniques et aux élaborations théoriques chinoises ou a-t-il quelques chances de nous permettre de soulever et d’affronter des défis sans doute aussi importants, sinon davantage encore, que ceux que ce livre élégant expose? On énumérerait ici, avec le Pr. Huo Datong [4] et R. Lanselle [5] la dimension politique de l’existence de la psychanalyse dans un pays fort peu démocratique encore, ou avec Huo Datong toujours, mais aussi  le Pr. Meng de Canton ou le Pr Jenyu Peng [6] de Taipei en encore R. Abibon ou M. Guibal, la question de l’écriture non alphabétique et de son lien avec les formations de l’inconscient. Il est ici à redouter que des volontés expansionnistes venant de nos institutions et/ou que la mainmise de l’Etat chinois sur l’ensemble des psychothérapies n’en viennent d’un côté comme de l’autre à broyer dans l’œuf l’urgence naissante de telles questions.

Refuser l’exotisme

Aux psychanalystes occidentaux tentés par la Chine de ne pas céder à la tentation de l’exotisme. C’est un vrai défi  pour notre pensée d’aller vers une culture qui ne carbure pas au mythe œdipien et dont l’écriture se situe dans une autre rigueur et une autre structuration que celle de l’écriture alphabétique.

La transmission de la psychanalyse en Chine est une histoire qui commence, elle n’est pas sans passé, mais il est clair que c’est du moment où la psychanalyse sera réinventé en Chine par les psychanalystes chinois eux-mêmes, s’ils démeurent fidèles à cette base cardinale qui voit dans la psychanalyse et le nom d’une cure et le nom d’un processus d’investigation de la vie psychique dans son expression sociale, qu’elle inventera son vocabulaire. C’est ce mouvement qui importe. Je crains ici qu’une fascination toute superficielle pour la dite « pensée chinoise » soit une façon chère à quelques psychanalystes occidentaux, à la fois spectateurs ravis d’un monde d’hier et missionnaires impétueux, de résister à la dynamique qui se joue actuellement et qui ne pourra se déplier qu’en s’éloignant d’un pragmatisme à courte vue et d’un folklorisme moribond.

De notre côté, cheminer avec nos collègues chinois ne se fera qu’en abandonnant tout paternalisme, toute gourmandise indue pour un supposé “inconscient chinois”, en laissant les débats, les confrontations et les disputatio se faire jour. Il n’est ni logique ni éthiquement probant de penser une éternité de la Chine, fermée au discours critique, indifférente à la psychanalyse et non soucieuse de produire du concept neuf.  La valeur allusive tant prônée par F. Jullien est un des styles de la pensée chinoise, un des styles seulement, car la Chine a connu aussi des périodes de vifs débats et de vives polémiques [7] qui secouèrent la Bureaucratie céleste – institution si bien nommée par E. Balazs [8]

_________________________________________________

[1] Jingshen fenxi cihui, Taibei, éditions Xingen.

[2] Luxun, Le journal d’un fou suivi de La véritable histoire de Ah Q, Paris, Stock, dernière édition, 1998.

[3] Huo Datong, La Chine sur le divan, entretiens avec Dorian Malovic. Paris, Plon, 2008.

[4] on lira la thèse centrale du Pr,  Datong in « L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise. Le clivage de l’inconscient » in Psychologie Clinique, 15, printemps 2003 PP 221-231. Ce texte est suivi d’un commentaire de R. Abibon « Réponse à Huo Datong » pp 232-235.

[5] « Les mots chinois de la psychanalyse » Premières observations, Essaim. Revue de Psychanalyse, 13, Toulouse, Eres, 2004

[6] Responsable scientifique du groupe d’anthropologie clinique « Les Voix » Academia Sinica, Taipei.

[7] Eloge de l’anarchie par deux excentriques chinois. Polémiques du troisième siècle traduites et commentées par Paul Lévi,  Editions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris 2004

[8] Etienne Balazs, La bureaucratie céleste, Paris, Gallimard, collection « Tel » 1968.

Publié il y a 29th January par Olivier Douville

0

Ajouter un commentaire