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Une histoire orale navajo féministe ? La séparation des sexes

En Marges !

L’INTIME EST POLITIQUE – REVUE DE SCIENCES HUMAINES ET D’ARTS

Enceinte à 37 ans, j’ai décidé de profiter du calme tout relatif offert par le congé maternité pour mener à bien un projet éditorial qui me tenait à cœur : écrire un ouvrage qui familiariserait les petits lecteurs avec la spiritualité navajo. Comment susciter l’intérêt chez les plus jeunes pour une culture souvent réduite aux clichés associés aux Indiens des Plaines mis en scène dans les westerns et films d’animation nord-américains (qu’on songe ainsi à la séquence chantée What makes the Red Man Red ? du Peter Pan sorti en salles en 1953) ? En Europe, ces représentations stéréotypées ont perduré grâce au succès des personnages de bandes-dessinées tels que Oumpah Pah créée par René Goscinny et Albert Uderzo, Yakari (André Jobin, Claude de Ribaupierre) ou plus près de nous, Bison Dodu, de la série Les Papooses publiée de 2004 à 2015 chez Casterman.

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Tiger Lily, le Chef Indien et Peter Pan dans le film de 1953. (©Walt Disney Pictures)

Déconstruire des féminités et masculinités nord-amérindiennes fantasmées

Dans ces albums illustrés, les personnages amérindiens portent des peaux de bêtes et habitent dans des tipis. Les femmes sont appelées squaw ; les hommes, belliqueux, chassent le bison. Aucune précision géographique ou temporelle ne permet de contextualiser le récit : les héros sont issus de tribus fictionnelles. Sabine N. Meyer fait remarquer qu’en dépit de la présence dans plusieurs albums de chevaux (introduits par les explorateurs espagnols au seizième siècle), Yakari et ses amis ne rencontrent aucun individu d’extraction européenne1. Les occupations des uns et des autres illustrent une division sexiste du travail. Les hommes participent aux conseils de guerre tandis que les femmes sont chargées des préparatifs alimentaires ou domestiques. D’après Carolyn Reyer, « la littérature populaire et les films ont grandement déformé le rôle des femmes en les représentant comme des esclaves et des bêtes de somme (…) La femme Lakota possédait son propre nom, choisi en accord avec sa personnalité et ses habiletés, elle ne prenait jamais le nom de son père ou de son époux. »2De nombreuses sociétés autochtones nord-américaines sont caractérisées par une organisation matrilinéaire (Hopis, Navajos). Les membres de ces tribus considèrent le mot squaw raciste et sexiste. Son usage aujourd’hui exemplifie l’objectivation et l’érotisation du corps féminin autochtone par les descendants des colons « blancs » ; à travers la vente et le port des tenues Pocahotties durant Halloween, ils continuent d’abâtardir l’héritage culturel nord-amérindien.

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Yakari and the White Buffalo, Longman, 1979, page 5.

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Le 21 septembre 2018, Dallas Hunt, membre de la Swan River First Nation, twittait contre la vente de ce costume.

De 1992 à 2008, une longue bataille législative fait rage en Arizona afin de modifier le nom d’une colline jusqu’alors appelée Squaw Peak. En 2003, peu après son élection comme gouverneur de l’Arizona, Janet Napolitano propose qu’on rebaptise le mont en l’honneur de Lori Piestewa, soldat de la tribu Hopi morte au combat en Irak. L’U.S. Board on Geographic Names ne valide officiellement cette nouvelle désignation qu’en 20083. Pourtant, dès 1858, John Beeson, dénonçait l’usage discriminatoire de ce terme : « La majorité des colons installés dans l’état de l’Oregon étaient originaires du Missouri. Parmi eux, il était coutumier de désigner l’homme amérindien du sobriquet mâle et la femme par le vocable squaw (femelle) si bien qu’à force d’utiliser ces termes, on déshumanisa ces personnes. »4  Le recours au terme squaw est également attribué à des héros mâles amérindiens, une autre façon de contribuer au façonnage de masculinités indigènes stéréotypées. Dans le film Phoenix, Arizona, adaptation cinématographique d’une nouvelle de Sherman Alexie, le personnage Thomas-Builds-the Fire fait remarquer à son ami Victor, un jeune qui arbore toujours une attitude farouche, qu’un grand nombre de Premières Nations, étaient composées de pêcheurs ou d’agriculteurs sédentaires, nullement belliqueux5.

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Au premier plan, Thomas (Evan Adams), Phoenix, Arizona, 1999.

L’image du guerrier indien a été façonnée par plusieurs dispositifs littéraires, cinématographiques ou photographiques tels que Le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826) ou la série de portraits de chefs-indiens d’Edward Curtis (le premier volume de The North American Indiandate de 1907). Avec la fin des guerres indiennes, la multiplication des lignes de chemin de fer transcontinentales émiette encore un peu plus le vaste territoire autrefois occupé par les tribus. Le massacre des Lakotas à Wounded Knee (1890) ou la déportation des familles navajo (« Longue Marche ») entre 1864 et 1866 illustrent la volonté de régler le « problème » indien par une extermination pure et simple. Décimés par les maladies contagieuses transmises par l’homme blanc, parqués dans des réserves éloignées de leurs terres ancestrales, séparés de leurs clans pour être envoyés dans des pensionnats dirigés par des missionnaires, les survivants semblent n’avoir d’autre choix que d’adopter le mode de vie anglo ou disparaître à jamais. C’est donc à travers les écrits savants et intimes des militaires, soldats, médecins, et marchands colonisateurs que nous percevons l’organisation sociale et spirituelle des tribus amérindiennes, une vision tributaire de l’ethnocentrisme plus ou moins marqué des auteurs. Si les tribus se sont acculturées au contact de « l’homme blanc », elles sont aussi parvenues à transmettre de génération en génération leur langue et histoires sacrées. Pourquoi ne pas alors étudier la place de la femme indienne d’après un récit ancestral ?

Un récit des origines où la femme n’est pas née d’une côte masculine.

Dans l’élaboration de Contes Navajo du Grand-Père Benally, il m’a semblé essentiel d’inclure le récit de la Séparation des Sexes, enseigné dans les écoles navajos. J’ai choisi de le faire raconter à ses deux petits-enfants par l’oncle maternel, le fictionnel Grand-Père Benally. L’intrigue de Contes Navajo du Grand-Père Benally respecte ainsi les règles d’énonciation des épisodes fondateurs navajo. Certaines mésaventures d’êtres sacrés (Yei) ne peuvent être évoquées qu’en hiver, d’autres en été. Dans le cas de la séparation des sexes, on ne peut en parler qu’en hiver comme pour les autres récits qui se réfèrent à la vie des Yei dans les mondes inférieurs avant l’émergence du Diné(peuple Navajo) dans le monde scintillant, à l’emplacement de Dinetah, territoire qu’ils occupent aujourd’hui. A la différence de la spiritualité décontextualisée des Yakari, les histoires sacrées transmises par le grand-père maternel à ses petits-enfants, élevés à l’extérieur de la réserve, s’incarnent dans des lieux constitutifs de l’identité culturelle navajo. Lorsqu’il décrit la rencontre entre les Jumeaux Tueurs de Monstre et Femme Araignée, il se trouve près de Spider Rock, promontoire rocheux de près de 229 m situé dans le Canyon de Chelly en Arizona. L’évocation de la séparation des sexes répond aussi aux questionnements identitaires de la petite fille, humiliée par le commentaire d’un garçon navajo qui lui a dit de retourner à l’intérieur du hogan6, aider les autres femmes en cuisine.

La séparation des sexes fait partie d’un groupe d’histoires qui fonde la spiritualité navajo. Première différence avec le récit biblique, les animaux ne sont pas soumis au couple originel dans le but d’assurer leur survie. Deuxième différence, la femme n’a pas été créée à partir d’une partie anatomique masculine ; au contraire, Femme-Changeante façonne les premiers clans Navajos en mélangeant sa peau aux quatre éléments. Troisième différence, l’identité de genre n’a pas à correspondre au sexe biologique7. Le corps humain navajo, indépendamment du sexe de l’individu, possède en lui deux forces : mâle, répartie à gauche, et femelle, répartie à droite. Quatrième différence : les relations sexuelles entre homme et femme, si elles assurent la perpétuation de l’espèce, ont aussi pour vocation de procurer du plaisir. Femme Changeante créa donc « un pénis avec de la turquoise (…) Elle créa ensuite un clitoris en corail qu’elle plaça à l’intérieur du vagin. »8 La dispute qui prélude à l’épisode la séparation des sexes se déroule lorsque Premier Homme retourne de chasse, les bras chargés d’un daim. Première Femme adresse un éloge à son vagin. Premier Homme ne comprend pas : « N’ai-je pas tué le daim dont tu t’es repue ? (…) Est-ce bien ton vagin le grand chasseur qui doit être remercié et pas moi ? » Première Femme ne se laisse pas démonter : « C’est bien joosh le vagin qui chasse. S’il n’existait pas, tu n’aurais pas tué ce daim (…) En vérité, joosh le vagin fait tout le travail dans le village. »9. D’après la notion de transaction économico-sexuelle développée par Paola Tabet, la femme reçoit un bien matériel (le daim) en échange de relations sexuelles. L’acceptation du don implique le consentement de la relation sexuelle10. Pourtant, Première Femme ne l’entend pas ainsi : « Nous pourrions vivre seules (…) Nous, femmes, récoltons ce que nous avons semé. Nous, femmes, vivons de ce que la terre, en retour, nous offre. Nous, femmes, vivons des graines que nous récoltons. »11 L’homme a beau être le chasseur, la femme vit de la Nature, sans jamais l’assujettir. Les velléités d’indépendance de sa compagne insupportent Premier Homme qui propose au reste de la gent masculine de s’installer de l’autre côté de la rivière. La séparation dure quatre années. Les différentes versions orales recensées insistent sur les provocations des femmes qui prennent des poses lascives.12 D’autres les décrivent se masturbant, utilisant cactées, pierres lisses ou muscles de gibiers. Les hommes s’adonnent aussi à l’onanisme au mépris des enseignements des êtres sacrés, à savoir ne jamais réduire l’autre à un moyen de parvenir à ses fins : « Quand ils tuaient une antilope, ils (…) en prélevaient le foie qu’ils perçaient afin d’y introduire leur pénis. »13Les deux groupes se réunissent finalement car la perpétuation de l’espèce est menacée. Si l’ordre semble restauré par cette réconciliation, ce récit des origines est loin de proposer une vision dichotomique de la dispute initiale. L’hybris de Première Femme a suscité le courroux de Premier Homme mais la domination arbitraire qu’elle subissait est condamnée. De même, l’épisode souligne que les femmes sont incapables de s’assumer seules, après l’amenuisement des récoltes, car on leur a toujours interdit de chasser. Par ailleurs, la survie des hommes est assurée par la présence de deux nadleeh, des hommes « efféminés », les seuls à savoir moudre le maïs et cuisiner.

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La séparation des sexes, Juliette Iturralde, parue dans Contes Navajo du grand-père Benally, Goater, 2016.

Choix pédagogiques et éditoriaux.

Pour rendre le récit accessible aux plus jeunes, toute référence à l’onanisme a été supprimée. Les termes anatomiques « vagin » et « pénis » ont été remplacés par l’expression plus neutre « mon corps. » La mention du nadleeh a, elle, été conservée. Néanmoins, mon éditeur, qui a développé un catalogue militant, s’inquiétait de l’interprétation qu’on pourrait donner à la fin du récit, la réunion conjugale semblant être prônée. Nous avons donc décidé d’incorporer, dans l’encadré situé après chaque chapitre afin d’expliciter des notions culturelles, un portrait succinct de quatre personnalités féminines navajo (Lilakai Neil, Annie Wauneka, Lori Arviso Alvord, et Lynda Lovejoy) qui ont montré que les femmes de la tribu n’ont pas à être reléguées dans la sphère domestique. Maureen Trudelle Schwarz a enquêté auprès des femmes de la réserve pour déterminer pourquoi elles ne sont pas davantage présentes dans les domaines sacramentel et politique. Les témoignages recueillis insistent sur la nécessité de se réapproprier « la séparation des sexes. » Ainsi, une certaine EM s’insurge contre l’instrumentalisation patriarcale du récit : « Depuis lors (…) l’homme s’est arrogé le droit de nous dire ‘Vous les femmes, on ne peut pas vous faire confiance. A cause de ce qui s’est passé, vous ne pouvez pas officier comme homme médecine ou chef.’ Mais ce n’est pas vrai ! Les torts étaient partagés des deux côtés. »14 En 2010, on compte 9 élues au Conseil Tribal mais en 2011, le président Joe Shirley décide de réduire drastiquement le nombre de sièges, passant de 88 à 24, et en 2012, il ne reste plus qu’une femme au milieu d’une assemblée majoritairement masculine. Lors de l’élection à la présidence de la Nation Navajo en 2010, Lynda Lovejoy remporte la primaire. Ses opposants établissent une corrélation entre des inondations meurtrières et sa candidature15. Le 2 novembre 2010, l’association des médecine men se fend d’un communiqué qui met en garde la population contre les fléaux qui pourraient s’abattre sur la Nation Navajo si Lovejoy remportait l’élection. Ils s’appuient sur les visions d’Esther Bahe, diagnostiqueuse par lecture de cristal, qui affirme avoir reçu un mauvais présage lors d’une consultation16. Le rôle joué par l’épisode de la séparation des sexes dans l’élection présidentielle navajo de 2010 montre l’importance que relèvent encore les récits sacrés dans les affaires publiques navajo. Mais, la défaite – somme toute relative – de Lynda Lovejoy face à Ben Shelly prouve qu’hommes et femmes de la tribu sont de plus en plus enclins à s’émanciper de l’héritage culpabilisant associé à Première Femme. Désireuses de respecter une prétendue « tradition » ou au contraire de s’émanciper des rôles de subalternes qui leur ont été assignés en dépit de l’organisation matrilinéaire de leur société, les femmes navajo occupent de plus en plus le devant de la scène religieuse, politique, médiatique et culturelle… et tout cela, sans avoir besoin de porter de robes en peaux de daim.

Nausica Zaballos est professeur d’anglais dans le secondaire. Elle a soutenu une thèse sur les Indiens Navajo en 2007 à l’université Paris IV Sorbonne.

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« La domination au travail est beaucoup plus dure qu’avant »

Oui cela continue et la situation devient toujours plus difficile… Il faut inverser le rapport de forces pour que cela change, cela passe par les luttes, mais aussi par le retour vers les organisations qui se battent avec les salariés, ne cèdent pas comme le CGT et aussi par les élections. Il faut de la cohérence et reconstruire la force des salariés contre un capital de plus en plus inhumain. L’analyse du professeur Christophe desjours (note de danielle bleitrach)

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« Aujourd’hui les gens sont soumis » constate Christophe Dejours pour qui la majorité des travailleurs vivent dans une situation de servitude volontaire. ©BELGAIMAGE

Psychiatre et psychanalyste, Christophe Dejours est professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM, Paris), titulaire de la chaire Psychanalyse-Santé-Travail et directeur de recherche à l’Université Paris V. Auteur d’une œuvre abondante sur le monde du travail et les pathologies associées, il dénonce l’avènement des « gestionnaires » dans les années 1980, qui a, dit-il, eu des effets catastrophiques sur la qualité du travail et les pathologies qui en découlent. « En entreprise, si l’exigence de performance devient insoutenable, le risque d’effondrement collectif existe », prévient-il.

Vous êtes un spécialiste des rapports entre l’homme et le travail. Et notamment de la psychodynamique du travail. De quoi s’agit-il?

C’est une discipline née de la rencontre entre la psychopathologie du travail et l’ergonomie. Elle cherche à comprendre comment les travailleurs parviennent à maintenir intègre leur santé mentale malgré une organisation du travail souvent nuisible… On a ainsi découvert que la normalité est le résultat d’un compromis entre, d’un côté, des contraintes délétères pour le psychisme – qui peuvent conduire à la maladie mentale – et, de l’autre, la construction de stratégies de défense.

Cette conception de l’organisation du travail basée sur la domination, le contrôle, la sanction (donc la peur), est évidemment nuisible pour la santé mentale car le travailleur y perd sa subjectivité, sa créativité, sa maîtrise des moyens, le sens de ce qu’il fait.

Ce qui est néfaste pour le psychisme, c’est la contrainte venant de l’organisation du travail. Et cette contrainte est double. Il y a d’un côté la division technique des tâches qui font l’objet de prescriptions très strictes. Et de l’autre une division politique du travail, à savoir un système de surveillance et de sanctions qui est une nouvelle contrainte.

Depuis Taylor et Ford, l’organisation du travail est essentiellement politique. Taylor compare littéralement l’ouvrier à un chimpanzé qui doit se conduire comme tel. C’est l’obéissance absolue. Cette conception de l’organisation du travail basée sur la domination, le contrôle, la sanction (donc la peur), est évidemment nuisible pour la santé mentale car le travailleur y perd sa subjectivité, sa créativité, sa maîtrise des moyens, le sens de ce qu’il fait. Travailler, c’est bien plus qu’exécuter des tâches. C’est une transformation de soi.

Mais depuis Taylor et Ford, l’organisation du travail a sacrément évolué…

Une nouvelle forme d’organisation du travail apparaît dans les années 1980, celle des gestionnaires. Jusque-là, l’organisation du travail était l’apanage des gens du métier. Les directeurs d’hôpitaux, par exemple, étaient médecins.

Vue en plein écran

Mais ils ont été remplacés par des gestionnaires qui ne connaissent rien des métiers. Ils réduisent le travail à un ensemble de tâches purement quantifiables et dont la performance est chiffrable. À travers ces dispositifs, ils ont instauré ce que le juriste Alain Supiot appelle la « gouvernance par les nombres« . Celle-ci détruit tout ce qui était vital au travailleur: les règles et valeurs propres de son métier. Cette méthode gestionnaire détruit aussi volontairement toute coopération. Ce qui a pour conséquence une dégradation de la qualité et de l’efficacité.

Ces gestionnaires ont inventé des techniques nuisibles pour la santé psychique. C’est le cas de l’évaluation individualisée des performances qui introduit la compétition entre les travailleurs et détruit la solidarité. C’est le cas aussi de la précarisation de l’emploi: partout des contrats durables sont remplacés par des CDD et l’intérim. Cette précarité qui augmente développe aussi un sentiment de précarisation chez ceux qui ont une position stable: ils comprennent qu’ils sont menacés eux aussi.

Il y a aussi la standardisation des modes opératoires qui facilitent le contrôle quantitatif. Or une infirmière, par exemple, ne peut pas traiter de la même manière deux patients atteints d’une même maladie. Si elle s’y trouve contrainte par la standardisation, son travail perd son sens.

Il y aurait également beaucoup à critiquer sur la prétendue « qualité totale » car dans les faits elle est impossible. Dans le but d’obtenir le graal de la certification, on fait pression sur les travailleurs pour qu’ils mentent dans leurs rapports…

Le tournant gestionnaire a donc des effets catastrophiques sur la qualité du travail. Mais la communication officielle travestit la réalité avec une telle efficacité que cette dégradation est masquée.

Ce qui fait la force incroyable du système, c’est que la majorité des travailleurs vivent dans cette situation de servitude volontaire – et donc de malheur – parce qu’ils y consentent, pensant que c’est la seule bonne façon de faire.

La domination au travail est donc beaucoup plus dure qu’avant. Elle a changé complètement le monde du travail et même toute la société. Pour le dire autrement, les gens sont soumis. En Europe, les contre-pouvoirs, les syndicats, ont fondu. Ce qui fait la force incroyable du système, c’est que la majorité des travailleurs vivent dans cette situation de servitude volontaire – et donc de malheur – parce qu’ils y consentent, pensant que c’est la seule bonne façon de faire. On nous apprend dès l’école primaire que le bien et le vrai, c’est ce qui est scientifiquement quantifiable. Mais c’est faux.

Et donc ce « tournant gestionnaire » comme vous dites génère de nouvelles pathologies?

Oui, les impacts psychopathologiques sont colossaux, jusqu’au suicide sur le lieu de travail. Ca n’existait pas avant. Il y en a même dans le secteur public, y compris à l’Inspection du Travail! Ils existent partout dans le monde et sont en croissance mais ils font l’objet d’une conspiration du silence.

Vue en plein écran

Il est difficile d’expliquer un suicide. La souffrance éthique en est l’une des causes principales. Soumis à ces impératifs d’objectifs, le sujet doit brader la qualité au profit de la quantité. Mais dans de nombreux métiers, brader la qualité, c’est très grave. Pensez au magistrat qui doit juger cinquante affaires en quelques heures alors que sa décision engage la vie des gens. Il en vient à faire le contraire de ce pour quoi il est devenu juge.

Partout, on est rendu à cette situation où il faut concourir à des actes et à une organisation que le sens moral réprouve. Cette souffrance éthique est celle qu’on éprouve à trahir les règles du métier, ses propres collègues et le client. Et finalement on se trahit soi-même. Cette trahison de soi dégénère en haine de soi, ce qui peut déboucher en suicide sur le lieu de travail.

Le suicide représente le stade ultime de la souffrance au travail mais les pathologies liées au travail sont devenues très nombreuses et variées…

De fait. On assiste à l’explosion des pathologies de surcharge. En France, plus de 500. 000 personnes sont indemnisées pour troubles musculo-squelettiques. Mais il y a aussi le burn-out; ou encore le karôshi, « la mort subite par surcharge de travail« . Il s’agit d’une hémorragie cérébrale chez des gens qui n’ont aucun facteur de risque. Ils meurent à 35-45 ans, sur le lieu de travail, le plus souvent par rupture d’anévrisme ou accident vasculaire cérébral. C’est fréquent.

Parallèlement, le dopage s’est considérablement développé. Cocaïne et amphétamines sont utilisées dans de très nombreux métiers, y compris chez les avocats d’affaire, les banquiers, les cadres. Beaucoup ne peuvent tenir qu’en se dopant. Sur les chaînes de montage, des ouvriers sniffent devant tout le monde pour tenir les cadences. Et personne ne dit rien.

On peut se demander si un tel système ne risque pas de s’effondrer – puisqu’il ne fonctionne que par le concours des travailleurs.

N’oublions pas également que comme il n’y a pas d’étanchéité entre travail et non-travail, les souffrances professionnelles ont des conséquences dommageables immédiates sur la vie de famille, les loisirs et même la vie dans la Cité dans la mesure où l’on a tendance à s’y comporter comme au travail: chacun pour soi.

En outre, les stratégies de déni ont un effet de désensibilisation qui conduit à une banalisation de l’injustice: si je nie ma propre souffrance, je ne peux pas reconnaître celle des autres. C’est un retournement sinistre: pour tenir individuellement, on aggrave le malheur social.

Dans ce contexte, on peut se demander si un tel système ne risque pas de s’effondrer – puisqu’il ne fonctionne que par le concours des travailleurs. Les cas d’effondrement moral existent. Durant la guerre du Vietnam, par exemple, des régiments entiers ont dit: « Fini! On n’avance plus!« , quitte à être tués – quand ils ne tuaient pas leurs propres officiers. En entreprise, si l’exigence de performance devient insoutenable, le risque d’effondrement collectif existe aussi.

Vous militez d’autant plus pour une politique émancipatrice du travail…

Il faut passer d’une politique de l’emploi à une politique du travail.

Oui, souffrir au travail n’est pas une fatalité. Le travail peut clairement être un médiateur dans l’accomplissement de soi. Pensez au pilote de chasse ou au reporter: la réalisation de leur mission repose entièrement sur leur génie. C’est le cas aussi pour les métiers, les fonctions où le travailleur contrôle à la fois les moyens et les conditions de sa tâche, voire l’intégralité du processus. Le travail de l’artiste l’illustre fort bien, mais on peut aussi citer les professions libérales.

La coopération est un autre facteur clé. Naguère, dans les services hospitaliers, des réunions hebdomadaires conviaient tout le personnel – y compris les femmes de ménage – à s’exprimer sur la manière d’aider, de traiter les patients. L’émancipation par le travail dépend donc de son organisation. Il faut des collectifs de travail mais aussi une autonomie de penser.

J’ai accompagné des entreprises qui voulaient aller dans ce sens. Les managers ont délaissé les systèmes d’évaluation quantitative pour mettre en avant le travail vivant et la coopération. Eh bien, je peux prouver que ces entreprises ont gagné en productivité, en compétitivité et bien sûr en plaisir à travailler! Et aucune naïveté là-dedans.

Il faut donc passer d’une politique de l’emploi à une politique du travail – si l’on veut, notamment, réduire les coûts croissants de ces pathologies qui atteignent jusqu’à 3% du PIB selon des études internationales. Mais aussi pour réenchanter la vie des travailleurs!

 

Une conclusion au bout d’un long temps de réflexion et d’expérience

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ETRE COMMUNISTE ENTRE CETTE ILLYMINATION

Une des conclusions de mes mémoires est que je n’en veux pas à ceux qui dans une période compliquée ont pu errer, croire qu’il fallait adopter telle ou telle voie différente de la mienne, celle de se faire accepter par le capital comme si cela était possible. Ceux-là ont cru de bonne foi qu’il suffisait d’être plus présentables, plus beaux, plus intelligents pour que l’on se rallie à nous, ils ont tout gobé mais n’en ont tiré aucun profit personnel. Nous avons tous été tentés à un moment où à un autre par cette voie. Pire encore tels que nous sommes nous communistes, nous nous sommes sentis coupables de l’échec de l’Union soviétique, nous avons refusé de considérer que cette épopée fantastique est toujours restée dans une rapport de forces défavorable, ce fut un long combat avec un impérialisme qui n’a cessé de dominer. D’immenses victoires ont été remportées dans tous les domaines et la démonstration a été faite que la classe ouvrière, les couches populaires pouvaient inventer un monde nouveau en matière, d’éducation, de santé, d’égalité, de droits humains pour toute la planète. La défaite n’a rien de déshonorant, nous devons simplement en tenir compte pour la bataille telle qu’elle doit être menée aujourd’hui. Il ne s’agit pas de reproduire, il s’agit d »inventer et on ne peut pas le faire sans reconnaitre les vertus et les défauts de ce qui a été accompli.

En revanche j’en veux à ceux qui ont accumulé le malheur sur le malheur en acceptant malgré leur incompétence manifeste des responsabilités qu’ils n’étaient pas en état d’assumer, qui s’y sont accrochés, s’y accrochent encore et ce pour leur seul confort personnel, parce que cela leur permettait d’utiliser jusqu’à la trame le produit de sacrifices de milliers de gens prêts à donner eux leur vie pour leurs idées. Ils ont tout vendu au propre comme au figuré pour s’assurer une vie aisée, des voyages, aussi bien qu’un petit prestige, pour des broutilles quand l’on considère la monstruosité de ce qu’est le capital, le cancer sur nos vies. Ces gens-là ont en général associé à leurs reniements une hypocrisie sans limite, ils ont massacré des individus, ils ont censuré, diffamé tout en prétendant représenter l’humanisme et la vertu par rapport à ceux dont ils brisaient la vie. Ceux-là n’ont cessé de nous culpabiliser, de conforter les idées de la classe domionante et encore aujourd’hui ils prétendent nous ligoter avec leurs pensées courtes et nocives, intéressées, toxiques.

Ils n’ont cessé de nous marginaliser, de nous faire douter de nous, ils ont refusé que nous comprenions un monde en train de bouger et où nos idées ont pris une nouvelle vie, ils veulent continuer à nous asphyxier, le parti est pour eux une agence de voyage de luxe dont les militants ne sauront rien , des adhésions aux pires diktats européens pour avoir le fric de leurs plaisirs. Ils nous ont coupé de tous les lieux de l’innovation autant que de la lutte, de l’entreprise au monde en train de se transformer.

Comme je suis seule ou presque je peux dire ce que personne n’ose encore révéler de la plus grande tartufferie dont nous avons été les victimes.

Ceux-là l’histoire les jugera et les méprisera autant que ce que je puis le faire. Ils ne sont pas nombreux mais il faut s’en débarrasser pour avancer parce que ce sont des pourris de chez pourri.

Je ne suis pas inquiète, je pense qu’il reste de nombreux atouts aux communistes et j’adhère pleinement au choix inauguré au 38 eme COngrès de revenir sur le devant de la scène tel que nous sommes tels que nous avons toujours été, cette masse de dévouement , d’oubli de soi et cette capacité à nous ancrer dans la classe ouvrière, les classes populaires, le monde de la création, de représenter la révolution et sa capacité d’émancipation, pas la violence, celle-ci est la contre-révolution, il faut savoir l’affronter mais pour imposer la paix

Il y a trois hypothèses concernant ce qui n’a jamais été réellement discuté analyse, la nature de l’échec et de la contrerévolution subie, soit c’est l’idée même du communisme qui est liberticide alors là il ne reste plus qu’à aller à droite ou à la social-démocratie. Mais comme l’expérience prouve que à partir du moment où on accepte cette dérive elle ne s’arrête pas à la social démocratie, elle a toute chance faute de résoudre les problèmes qu’elle engendre de n’avoir pour issue que le fascisme. La seconde possibilité est de penser que nous avons été trahis, c’est vrai mais une telle idée seule conduit au gauchisme groupusculaire, donc je pense personnellement qu’il faut la conserver mais la mettre en regard de l’essentiel à savoir la manière dont nous n’avons pas su adopter une stratégie (pas une tactique élmectorale), une stratégie qui aille vers un véritable dépassement, pas celui qui ie la nécessité de l’abolition comme certains qui parlent du communisme pour éviter la question de l’appropriation de la finance et de la gestion des grands moyens de production, avec des buts nouveaux.

Nous avons donc beaucoup de travail et c’est la seule chose qui assure la vie jusqu’au bout, nous n’existons que par et pour les autres, tout le reste nous confronte à notre insignifiance.

Danielle Bleitrach

Je vous propose si vous ne l’avez pas lu de ce texte de marianne qui pourrait être le manifeste de ce blog.

https://histoireetsociete.wordpress.com/2019/04/01/point-sur-la-situation-internationaleintervention-de-marianne-dunlop/#respond

ET CETTE REALITE… L’UN ET L’aUTRE EGALEMENT VRAIS

L’image contient peut-être : 6 personnes, foule et plein air

 

La France et le bonapartisme par Domenico Losurdo

AU FIL DES JOURS ET DES LECTURES N° 215

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25 mars 2019

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Démocratie ou bonapartisme

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La crise politique actuelle (en France bien sûr mais dans de nombreux pays européens)  suscite un intérêt renouvelé et de nombreux débats sur la constitution, les pouvoirs présidentiels, les référendums, les modes de scrutin.

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Le philosophe italien Domenico Losurdo, décédé en 2018 avait consacré en 1993  un ouvrage à l’ensemble de ces questions.

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En repartant de la période de la Révolution française il suit les progrès dans le monde, avec ses avancées et ses reculs, du suffrage universel. Il en conclut qu’aujourd’hui le suffrage universel est un acquis incontournable et que la classe dominante, incapable de le supprimer, en est réduite à le contourner, à en déformer l’expression, à le manipuler avec toutes sortes de techniques (découpage électoral, médias, sondages, fausses nouvelles). Le point d’arrivée en est un système politique que LOSURDO appelle le « bonapartisme » invention française  puisque le modèle en est Napoléon III.

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Ce bonapartisme a refait vigoureusement surface dans la République française avec le coup d’état de 1958. Il en est issu une constitution toujours en vigueur dont le caractère de dévoiement du suffrage universel est de mieux en mieux compris par les électeurs.

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Cette compréhension a conduit jusqu’à présent à un repli abstentionniste de plus en plus massif. Ce qui se joue dans la crise politique actuelle est la recherche de nouvelles règles du jeu constitutionnelles permettant au suffrage universel de recouvrer un rôle déterminant dans la définition de la politique nationale.

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L’extrait qui suit est un rappel utile des conditions de  l’installation du bonapartisme dans la République française.

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Extrait de

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Démocratie ou bonapartisme

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Triomphe et décadence du suffrage universel

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Domenico Losurdo

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(Le temps des cerises – 2007  – édition originelle italienne 1993)

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> Gaullisme et république présidentielle en France

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Pour ce qui concerne la marche du bonapartisme soft dans le second après-guerre, ce qui se passe en France est particulièrement significatif. Les évènements qui portent au changement constitutionnel ont leur origine dans un pronunciamiento militaire à Alger, le 13 mai 1958, aux cris de « L’armée au pouvoir ». Ils se développent avec le débarquement, dix jours après, des parachutistes dans une Corse rapidement occupée, et aboutissent à l’arrivée au pouvoir d’un général encore entouré de la gloire conquise au cours de la seconde guerre mondiale. C’est le scénario classique du bonapartisme. Le recours au referendum pour légitimer les résultats du coup d’État, et la nouvelle constitution fondée sur une personnalisation radicale du pouvoir, est également classique. La propagande officielle explique de façon obsédante que dire oui à de Gaulle signifie dire « oui à la France ». C’est la technique ordinaire de l’externalisation du conflit qui tend à faire passer les adversaires du coup de force comme substantiellement étrangers à l’âme nationale. Ce n’est pas par hasard que le général-président se pose tout de suite en interprète privilégié de la France éternelle et de sa grandeur nationale. Mais voici comment se déroule le referendum qui signe l’acte de naissance de la Cinquième République :

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« La campagne fut brève, mais ardente, à la hauteur de l’importance de l’enjeu. Le Oui submergea le Non, tant par le nombre des mouvements qui le soutenaient (…) que par la supériorité des moyens mis à leur disposition par les pouvoirs publics. Manifestes, tracts, diffusion à des millions d’exemplaires d’un journal rédigé pour la circonstance, imposèrent le Oui avec une insistance obsessionnelle dont les adversaires dénoncèrent l’abus. En effet, le pli officiel envoyé à chaque citoyen contenait, en plus du matériel électoral et du texte de la constitution objet du referendum, le discours prononcé le 4 septembre par le général de Gaulle recommandant son adoption« (René Rémond Le retour de De Gaulle –Complexe Bruxelles 1987)

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 Comme l’a montré Weber, le chef césarien n’arrive pas au pouvoir par « une « élection » ou un « vote » normal », mais bien par un plébiscite. Dans l’organisation de celui-ci intervient le pouvoir d’État, quand l’hégémonie détenue au niveau de la société civile et dérivant en premier lieu du monopole des moyens de production matériels et spirituels ne suffit pas à garantir le contrôle des moyens d’information. Le chef césarien — souligne toujours Weber — est élevé au pouvoir non sur la base d’un programme ou de contenus politiques déterminés, mais bien en vertu d’une « profession de « foi »» ; et la presse française la plus autorisée parle, au lendemain du referendum, de « chèque en blanc » à de Gaulle. Comme au temps de Louis-Napoléon, sont visés les partis et tout système électoral qui, en les favorisant, introduit un écran pénible dans le rapport direct et immédiat entre masse atomisée et leader, gênant la « profession de foi » qui doit unir la première au second. La nouvelle constitution, élaborée aussi sur la base de l’étude de la constitution bonapartiste de 1852, introduit tout de suite le système uninominal. A ce propos, on enregistre un changement significatif dans l’attitude de De Gaulle, qui en 1945, polémiquant contre l’instabilité de la Troisième République, fondée sur le scrutin uninominal, avait introduit la représentation proportionnelle, bien qu’altérée et modifiée de manière à favoriser les grands partis. À treize années de distance, le général change radicalement d’idée, ayant désormais pleinement compris la fonctionnalité du système uninominal par rapport au régime bonapartiste qu’il s’apprête à réaliser. À la différence de Louis-Napoléon, le général-président instaure non pas une dictature bonapartiste incapable de durer dans le temps et d’assurer une succession ordinaire, mais bien un régime, et un régime qui fonctionne si bien qu’il verra ensuite l’arrivée et la permanence au pouvoir, pour deux septennats, de ce François Mitterrand qui pourtant avait dénoncé, dans un pamphlet batailleur, l’inspiration bonapartiste de ce qu’il définissait avec raison comme le « coup d’État » de 1958 ». Et dans ce cas aussi, on peut constater la souplesse avec laquelle, dans le cadre du bonapartisme soft, il est possible de passer de la normalité à l’état d’exception : au moment le plus aigu de la crise qui s’ouvre en 1968, de Gaulle disparaît mystérieusement, pour ne réapparaître qu’après avoir eu à Baden-Baden, hors de France, une conversation rassurante pour lui avec le général Massu, le chef des troupes les plus efficaces et les plus éprouvées : le président est prêt à se transformer en dictateur à l’occasion d’un état d’exception, dont il est lui-même le seul juge de la réalisation.

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Les traducteurs doivent-ils redouter la concurrence de l’intelligence artificielle ?

Portrait du traducteur, Laurent de Premierfait, de l’ouvrage, Des Cas des nobles hommes et femmes, de Jehan Bocace. Vers 1495. WikipédiaCC BY-SA

À la fin de l’année dernière, le programme DeepL a, grâce à l’intelligence artificielle (IA) et à l’apprentissage profond (deep learning), traduit en une douzaine d’heures seulement un ouvrage de théorie informatique de 800 pages.

S’il est légitime de s’interroger à cette occasion sur la possible concurrence entre l’homme et la machine sur le marché du travail intellectuel (comme on l’a déjà fait dans d’autres secteurs d’activité), le discours médiatique est très vite emphatique dès qu’il s’agit de relayer les avancées de l’IA. En l’occurrence, on a pu parler d’une « grosse râclée », expression qui préfère souligner la menace plutôt que l’exploit technologique, comme s’il était plus important de souligner la concurrence entre les traducteurs humains d’un côté et les concepteurs du programme de l’autre que de suggérer que l’humanité pourrait marquer là un point collectif.

Ailleurs, sous le titre « Traduction automatique, robots écrivains… voilà la littérature du futur ! » s’imagine un futur de plus en plus proche où, les humains étant dépossédés de leur créativité, l’otium studiosum propice à la traduction de la poésie ou à l’écriture des romans céderait sa place au désœuvrement et à la consommation passive des chefs-d’œuvre des IA. Et inversement, l’appel à la sobriété des spécialistes de l’IA eux-mêmes semble être devenu un genre en soi.

Les universitaires spécialistes des littératures étrangères sont, entre autres, des traducteurs. Nous avons dans notre cursus été formés à la traduction littéraire (à côté, et c’est important, d’autres pratiques, comme l’histoire culturelle ou le commentaire de texte) ; nous enseignons d’une manière ou d’une autre la traduction, nous publions des traductions sous une forme ou une autre, et c’est une activité que nous pratiquons aussi pour le plaisir.

Mais si nous sommes des professionnels de l’écrit, nous ne sommes pas, pour la plupart, des spécialistes de la traduction automatique. Une partie de l’inconfort lié à l’IA vient sans doute de cette relation asymétrique : le robot s’invite dans le champ de compétence d’experts humains et semble y exceller, alors que les experts humains du domaine concerné se sentent, eux, souvent incompétents pour parler du robot. Dans ce cas, l’IA est pour eux une boîte noire.

C’est cette relation ambiguë entre le traducteur et l’IA traductive que je voudrais explorer ici.

Trois raisons de s’inquiéter

Le traducteur littéraire est un professionnel de l’écrit parmi d’autres, et un bon point de départ pour comprendre de quoi les professionnels de l’écrit ont peur est l’article du Guardian, paru en février dernier, où Hannah Jane Parkinson décrit le frisson qui l’a saisie quand le logiciel expérimental GPT2 a composé un article de presse complet sur la base d’un paragraphe qu’elle avait écrit. Sa première réaction est ainsi :

(a) it turns out I am not the unique genius we all assumed me to be ; an actual machine can replicate my tone to a T ; (b) does anyone have any job openings ?

(a) Il semblerait que je ne sois pas, contrairement à ce que nous croyions tous, un génie unique : une simple machine peut reproduire mon style à la lettre ; (b) est-ce que quelqu’un recrute ?

  • Le point (a) décrit une blessure narcissique : alors qu’on admet traditionnellement que la créativité stylistique (le ton, le style) définissent des individualités littéraires, la machine (qui n’a a priori pas de personnalité) peut émuler assez facilement ce genre de qualités ; on retrouve là la crainte du « chômage créatif » exprimée dans l’article de Marianne cité plus haut.
  • Le point (b) évoque un chômage beaucoup plus littéral : les performances impressionnantes du robot-écrivain en font un candidat viable pour remplacer un certain nombre d’acteurs humains du secteur de l’écrit – journalistes, traducteurs ou écrivains.
  • Il existe, sur le cas de GPT2, un troisième problème (c), auquel H.J. Parkinson consacre la seconde moitié de son article : celui des fake news, puisque l’IA forge complètement ses citations et ses analyses. GPT2 sait écrire en anglais non seulement correctement, mais en reproduisant des habitudes stylistiques, ce qui est une des compétences de la journaliste ; en revanche, GPT2 ne sait pas vérifier ses sources et n’a pas de déontologie, ce qui sont d’autres compétences de la journaliste.

Pour résumer : l’activité de la journaliste met en œuvre un ensemble de compétences à des niveaux divers (linguistique, stylistique, cognitif, éthique), et l’IA est (très) performante sur un certaines d’entre elles (mais pas toutes) ; d’où la crainte, en partie justifiée, d’une concurrence créative et économique.

La concurrence économique de l’IA

La dimension économique de la concurrence de l’IA au travail humain est l’un des problèmes les plus immédiats et les plus sérieux ; c’est sur celui-ci que Sylvie Vandaele, professeur de traduction scientifique à l’Université de Montréal, conclut son analyse du phénomène.

L’inquiétude de S. Vandaele vient moins de la prise en main de la traduction-machine par le traducteur humain que de la dévaluation, en terme de reconnaissance professionnelle et financière, de sa compétence. C’est un cas particulier des conséquences économiques indésirables des progrès de l’IA que Kai-Fu Lee, par exemple, envisageait à l’échelle mondiale en 2017. En somme, la menace économique est la plus immédiate parce que la décision de remplacer le travail humain par le travail automatique peut être prise à court terme.

Sylvie Vandaele souligne aussi que le remplacement économique des traducteurs humains par les machines procéderait, entre autres, d’une incompréhension de la « complexité » de la traduction, c’est-à-dire de ce que représente l’expertise traductologique : en d’autres termes, la décision de remplacer précipitamment le travail humain par le travail machine négligerait certains facteurs, comme la compétence généralisée des travailleurs humains.

Blessure narcissique et généralisation abusive

Parce que les IA qui composent des textes (ou les traduisent) atteignent très rapidement des résultats coûteux (en temps et en effort cognitif) pour l’homme, on a spontanément tendance à les considérer comme des rivaux en termes de créativité linguistique. Il y a cependant, à en croire certains spécialistes de l’IA, de sérieuses raisons de considérer qu’il s’agit là d’une généralisation abusive.

Cette généralisation repose sur le malentendu de la boîte noire. Impressionnés par les résultats fulgurants de l’IA, nous lui prêtons les capacités qu’il faudrait à un humain pour atteindre les mêmes résultats avec la même efficacité. Ce faisant, nous négligeons que l’IA fonctionne d’une manière très différente de la cognition humaine, et que nous ne pouvons pas prêter aux machines nos propres processus mentaux : il faut donc ouvrir la boîte noire.

Rodney Brooks oppose ainsi l’expérience humaine du frisbee à ce que peut en dire une machine qui génère automatiquement des légendes pour des photographies (il commente les résultats présentés par cet article) :

« Supposons qu’une personne nous dise que telle photo représente des gens en train de jouer au frisbee dans un parc. Nous supposons spontanément que cette personne peut répondre à des questions comme “Quelle forme a un frisbee ?”, “À quelle distance en gros peut-on lancer un frisbee ?”, “Peut-on manger un frisbee ?”, “Un enfant de trois mois peut-il jouer au frisbee ?”, “Le temps qu’il fait aujourd’hui se prête-t-il bien à une partie de frisbee ?”

Les ordinateurs qui peuvent légender une image “Joueurs de frisbee dans un parc” n’ont aucune chance de répondre à ces questions. »

Impressionnés par la performance du logiciel, nous ne voyons pas, ajoute Rodney Brooks, ses limitations. Or l’IA en apprentissage profond a un domaine d’action très étroit ; elle est extrêmement performante sur des « champs clos », c’est-à-dire « un type de données extrêmement limité », dans les termes de Gary Marcus et Ernest Davis.

De manière plus imagée, Kai-Fu Lee propose de voir ces IA comme « des tableurs sous stéroïdes entraînés sur le big data, qui peuvent surpasser les humains sur une tâche donnée ». Une IA à qui l’on pourrait effectivement prêter des processus cognitifs humains serait une « IA généralisée », c’est-à-dire « un ordinateur doué d’une conscience de soi, capable de raisonner à partir du sens commun, d’acquérir des connaissances dans des domaines variés, d’exprimer et de comprendre les émotions, etc. ».

On est loin, en d’autres termes, des robots qui rêvent et écrivent spontanément de la poésie, parce que le traitement de données massives par la machine n’est pour l’instant pas comparable à l’expérience cognitive du monde par l’homme. Si la concurrence économique est un problème immédiat, la concurrence existentielle n’est pas encore là.

Une distinction fondamentale : performance vs compétence

Ouvrir la boîte noire permet ainsi de mettre le doigt sur la distinction fondamentale entre performance et compétence. On pourra difficilement contester qu’une IA qui traduit 800 pages en quelques heures soit performante, et même beaucoup plus performante qu’un humain (ou même une équipe de traducteurs humains) ; on peut douter, en revanche, qu’elle soit vraiment compétente : c’est un argument fondamental dans les appels à la sobriété de spécialistes de l’IA comme Rodney Brooks.

Pour revenir à l’exemple de ce dernier : l’humain est compétent pour parler du frisbee ; pas la machine. En termes de philosophie de l’esprit : l’humain, pour parler comme Umberto Eco, possède un « type cognitif » du frisbee dans son « encyclopédie » personnelle. L’IA qui a impressionné H.J. Parkinson du Guardian est performante pour reproduire le style de la journaliste, mais elle n’est pas compétente pour remplacer la journaliste, parce que l’IA ne sait pas distinguer une information sourcée ou une citation authentique d’une fake news ou d’un propos forgé. Bref, il manque aux IA un ensemble très diversifié de compétences (qui sont liées à d’autres dimensions de la cognition humaine, comme notre affinité pour le vrai) pour se substituer globalement à l’humain.

C’est, entre autres, cette compétence généralisée des travailleurs humains qui fournit la base de l’argument de Sylvie Vandaele pour défendre la traduction humaine. Outre le fait que l’IA elle-même est le produit de la compétence des informaticiens et linguistes qui ont travaillé à son élaboration, l’expertise traductologique humaine a été convoquée à toutes les étapes du processus automatique :

  • en amont du processus, il a notamment fallu élaborer « un dictionnaire de 200 termes spécifiques » des domaines mathématiques et informatiques, ce qui suppose une maîtrise a priori du texte-source et des deux langues, pour introduire dans sa traduction cohérence et continuité au niveau du lexique le plus technique ;
  • pendant le processus lui-même, la machine travaille et « apprend » grâce à la compilation d’un impressionnant corpus de référence constitué de textes rédigés et traduits par l’homme. L’apprentissage profond est avant tout l’interprétation statistique d’un vaste échantillon du travail humain : sans cette masse de données, dont la qualité (et donc la compétence de ses auteurs humains) détermine la performance de la machine, l’IA ne serait pas aussi performante ; comme l’explique l’un des concepteurs du logiciel : « La performance de Deepl tient à son corpus très bien traduit ».
  • en aval du processus, il a fallu relire et corriger la traduction pour la valider définitivement, ce qui est un processus standard aussi pour la traduction humaine. Il a notamment fallu ajuster la ponctuation et « élargir le contexte ». Quoique ces modifications soit présentées comme « marginales », elles sont révélatrices : la ponctuation rythme le texte et, en fluidifiant la lecture, facilite son assimilation par le lecteur ; la notion vague de contexte renvoie, encore une fois, au fonctionnement « encyclopédique » (U. Eco) de la connaissance humaine. En d’autres termes, il a fallu réajuster le produit du travail machine pour qu’il s’insère au mieux dans le rythme et l’univers cognitifs humains, ce que l’IA est incapable d’évaluer.

Conclusion provisoire

Pour résumer : la compétence de la machine est, quand on ouvre la boîte noire, d’une nature différente de la compétence humaine ; et la performance de la machine repose, en dernière analyse, sur la compilation des produits de la compétence humaine. Le danger vient moins d’une concurrence existentielle immédiate d’une IA qui est très loin d’être généralisée que de décisions économiques… qui seront prises par des hommes.

 

Ukraine : un pays d’analphabètes ? par Andreï Mantchouk

Bienvenue au club des peuples qui lisent de moins en moins, ceux qui lisent finissent par former un cercle fermé qui s’auto-entretient dans l’excellence supposée de ses goûts et de sa manière d’être. Les Ukrainiens sont d’autant plus choqués que l’URSS était bien différente… Au passage il est question « des événements révolutionnaires de mai 68 en France », j’ai des doutes sur le caractère révolutionnaire d’un tel événement (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

Украина: страна, где не умеют читать

28/11/2018

https://ukraina.ru/opinion/20181128/1021909509.html

 

La dégradation de l’éducation menace les Ukrainiens d’analphabétisme et de déculturation

 

Un Ukrainien sur trois n’a lu aucun livre au cours de la dernière année. C’est ce que montrent les résultats d’un sondage à grande échelle du Centre ukrainien Razoumkov d’études économiques et politiques, mené dans toutes les régions du pays pour connaître le niveau culturel et éducatif réel de ses habitants.

 

Les résultats de cette étude sont vraiment choquants et démontrent clairement que l’Ukraine peut revendiquer le titre déshonorant du pays d’Europe où on lit le moins. Outre ceux qui n’ont pas pris de livre entre leurs mains, un tiers des répondants ont lu au cours de l’année de un à cinq livres seulement. Le niveau de cinquante livres par an, qui est en général un niveau moyen pour une personne moderne, n’a été dépassé que par 2% des répondants. En outre, l’étude a principalement été menée dans les grandes villes, où il existe une forte concentration de citoyens instruits possédant de magnifiques diplômes universitaires.

 

Bien entendu, certains pourraient penser que les Ukrainiens orientés vers un avenir européen délaissent les livres au profit de la lecture sur supports électroniques. Hélas, selon le sondage, seulement 4% des répondants lisent et écoutent des livres électroniques et des livres audio quotidiennement, et 11% plusieurs fois par semaine. De plus, les deux tiers des répondants ne lisent jamais de textes sur des appareils électroniques en vogue. Alors que les tendances mondiales indiquent au contraire une croissance rapide de la popularité des livres électroniques et des livres audio dans presque tous les pays développés du monde.

 

En outre, les deux tiers des Ukrainiens qui ne lisent jamais ont avoué honnêtement aux sociologues n’éprouver ni le besoin ni le désir de lire des livres. En outre 11% ont déclaré que la raison pour laquelle ils ont renoncé de lire est le prix élevé des publications et 7% se sont plaints du manque de bons  livres, intéressants, de haute qualité et utiles, ce qui me fait saluer les censeurs patriotes qui ont interdit de faire entrer en Ukraine une longue liste de littérature subversive russe – depuis les œuvres du libéral Boris Akounine jusqu’aux  écrits du célèbre historien britannique Anthony Beevor.

 

«C’est le retour de l’obscurantisme» – dit un commentaire laconique sur le portail éducatif ukrainien Znai.ua. En effet, les données d’enquête du centre Razumkov ne font en réalité que rendre compte une fois de plus de la chute drastique du niveau éducatif et culturel des Ukrainiens. Selon les résultats de l’étude, les indicateurs non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs de la lecture sont alarmants : la majorité des Ukrainiens qui lisent préfèrent les romans policiers, tandis que les classiques occupant la deuxième position sont talonnés par les romans d’amour ou d’aventures.

 

Mais il y a seulement un quart de siècle, l’Ukraine était à juste titre considérée comme l’une des républiques où on lisait le plus dans le pays du monde qui comptait le plus de lecteurs, à savoir l’ex-URSS. À cette époque, les Ukrainiens avaient un grand intérêt pour les livres: ils couraient après les éditions rares, faisaient la queue, collectaient du papier à recycler pour obtenir des bons de livres et essayaient de se procurer les publications rares par leur réseau d’amis. Et ceci en dépit du fait qu’à cette époque, les maisons d’édition avaient des tirages en nombre incroyable pour notre époque, en russe et en ukrainien.

 

En mai de l’année dernière, nous avons participé à une conférence de la gauche française, à l’occasion du cinquantième anniversaire des événements révolutionnaires de 1968. En discutant avec les Parisiens, j’ai raconté que dans mon enfance, j’avais lu le roman de Robert Merle consacré à la France, publié en ukrainien par la maison d’édition du Comité central des JC d’Ukraine. Les Français ne pouvaient pas y croire, car dans ce livre, on parle de manière très élogieuse des leaders étudiants antisoviétiques, tels Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit. Quand ils ont appris que le roman avait été publié dans la Kiev soviétique à cent mille exemplaires, ils ont dit que cela devait dépasser le tirage total des livres de cet auteur français renommé, publiés dans son pays.

 

Hélas, ces temps sont révolus. La plupart des librairies cultes et des échoppes de bouquinistes sont depuis longtemps transformées en restaurants et boutiques, et les maisons d’édition ukrainiennes sont en déclin permanent, malgré tous les privilèges et préférences accordés depuis des années par les hommes politiques patriotes. Il convient de noter que cela est dû non seulement à la pauvreté persistante, mais également à la politique d’autocensure. En effet, les petits éditeurs de niche préfèrent souvent imprimer un groupe assez restreint d’auteurs pas les plus talentueux, mais idéologiquement proches – à des fins de consommation par la même petite couche d’intelligentsia nationale.

 

En conséquence s’est formé un cercle fermé littéraire autonome qui circule dans son propre monde de présentations, conférences et expositions, recevant de généreuses subventions pour des œuvres patriotiques sur le thème de la «lutte de libération» de Skoropadsky et Petlioura, de l’Holodomor, de l’UPA, de l’ATO, de l’Euromaidan. Les écrivains ukrainiens contemporains se sont depuis longtemps transformés en machines politiques pour inciter à la haine et ont complètement cessé d’assumer leur fonction d’éducation du lecteur, qui y répond avec une indifférence totale à l’égard de leur travail biaisé et souvent médiocre. Et tout cela se superpose encore à la crise générale de l’éducation, gravement affectée par les « réformes » néolibérales des ministres Kvit et Grinevich.

 

Ce sont ces facteurs qui font de l’Ukraine un pays aux perspectives sombres, dans lequel on ne veut pas lire de livres. Cette réalité satisfait entièrement notre pouvoir, car des personnes limitées et mal éduquées, soigneusement formatées par la presse de propagande patriotique, peuvent facilement être manipulées et contrôlées. Cela signifie que la renaissance de l’Ukraine est impossible sans résoudre la question d’une nouvelle éducation des Ukrainiens, qui avait été résolue à l’époque soviétique. «Etudiez, mes frères! Pensez, lisez, apprenez des autres, sans renoncer à ce que vous êtes », ces célèbres paroles de Taras Chevtchenko sonnent aujourd’hui comme un véritable slogan politique qui jette un défi à la politique économique et aux limitations de la censure xénophobe.

 

Le but est de donner vie à ces mots – lire, penser, apprendre, en respectant tout le patrimoine le plus riche de la culture ukrainienne et mondiale.

Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire & Société

 

Géopolitique de la Science : la remontada chinoise bouleverse l’ordre ancien, par Sylvestre Huet*

Toujours l’excellente revue progressistes, cet article sur la manière dont la science chinoise a opéré une remontée qui bouscule l’ordre établi.iL faut s’abonner à cette revue qui est une des rares revue des communistes qui est non seulement informée, qui s’ouvre à des compétences indéniables et est fondamentalement progressistes au lieu de suivre l’idéologie dominante qui bien sur ne nous présentera jamais les réalisations du socialisme réel. Ce qui ne signifie en rien l’adhésion à un modèle.   (note de Danielle Bleitrach)

https://revue-progressistes.org/2019/01/06/geopolitique-de-la-science-la-remontada-chinoise-bouleverse-lordre-ancien-par-sylvestre-huet/#respond

Sylvestre Huet

Tel un bulldozer, la science chinoise bouscule les hiérarchies établies au siècle dernier. Elle s’impose comme une grande puissance de la science et promet d’en devenir une superpuissance tout en acquérant à grande vitesse son autonomie sur l’ensemble des fronts technologiques.

*Sylvestre Huet est journaliste scientifique.



L’émergence de la Chine comme géant de la science se lit dans les principaux résultats d’une étude bibliométrique1 fondée sur les données du Web of Science, rendue publique en avril dernier par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES). Une étude de l’Observatoire des sciences et des techniques (OST), dirigé par Frédérique Sachwald, aujourd’hui un département du HCERES. Son intérêt est de synthétiser une évolution de quinze ans, de 2000 à 2015. Points saillants? Les États-Unis perdent leur hégémonie, éclatante il y a un demi-siècle. Le Japon s’écroule. Des pays émergent : Inde, Iran, Brésil, Corée du Sud. La France ? Elle ne pointe désormais qu’au 7e rang, dépassée par la Chine, mais aussi l’Inde, et ne représente plus que 3,2 % des publications scientifiques mondiales. Une autre étude, le rapport Science & Engineering Indicators 2018 de la National Science Foundation étatsunienne2, souligne l’envol spectaculaire de la Chine, passée de moins de 87 000 articles publiés en 2003 à 426 000 en 2016, année où le géant asiatique passe en tête de ce classement par pays.

La reine rouge
Au pays de la science mondiale, c’est comme dans celui de la Reine Rouge d’Alice au pays des merveilles : si tu ne cours point, ou pas assez vite, tu te fais dépasser. Du coup, tout le monde, ou presque, essaie de courir de plus en plus vite, de produire de plus en plus de connaissances scientifiques. En outre, les dirigeants politiques, souvent incapables de mesurer autrement que par des chiffres une activité quelconque, se sont mis en tête de mettre la pression sur les scientifiques de la recherche publique en les sommant de publier toujours plus et plus vite des « articles », résultats de recherches, dans des revues destinées à leurs collègues. Les « bons » chercheurs sont ceux qui publient le plus, croient-ils, ce qui est une vision très simpliste.
Résultat? Le nombre de publications scientifiques s’envole. « Un doublement» , annonce Frédérique Sachwald de l’OST, en fait d’un peu plus de 800 000 articles en 2000 on est passé à près de 1 800 000 en 20153. Cette inflation reflète d’abord l’augmentation du nombre des scientifiques en activité dans le monde comme de leurs moyens techniques (obtenir le séquençage du génome d’un organisme, et donc le publier, prend mille fois moins de temps et d’argent qu’il y a vingt ans), et partant des connaissances produites.
Si cette vision est pour l’essentiel correcte, il faut néanmoins la nuancer. La « digestion » par les communautés scientifiques de cette masse de résultats produits devient ainsi un problème crucial. Mais, surtout, cette inflation résulte aussi de problèmes sérieux : création en série de revues prédatrices dénuées de toute sélection des articles, saucissonnage des résultats d’expériences, publications prématurées, résultats non reproductibles, fraudes, mauvaises conduites… Lorsqu’elle est plutôt le résultat de la pression exercée par le pouvoir politique, soucieux de « productivité », cette inflation contribue à des dérives, fraudes et méconduites, dont la Chine n’est pas exempte.

Tragédie de la révolution culturelle
Si tout le monde court – voire accélère – à la même vitesse, les hiérarchies établies demeurent les mêmes. Mais si l’un accélère beaucoup plus que les autres, elles sont bouleversées. C’est ce qui s’est produit avec l’arrivée d’un nouveau coureur surpuissant : la Chine. Avec les réformes des années 1980, ce pays immense a, petit à petit, constitué une force de frappe scientifique. Ce fut difficile, la Chine pré-Mao ayant été dépecée et envahie par des puissances étrangères mettant à profit leur supériorité technologique, et la Chine de Mao ayant démoli ses premiers efforts dans l’enseignement supérieur et la recherche avec la tragédie de la Révolution culturelle, le pays ne pèse qu’à peine 1 % du total mondial en 1980. Mais depuis le début du XXIe siècle la machine à former scientifiques et ingénieurs monte en puissance année après année. Les laboratoires reçoivent des financements substantiels. Les échanges internationaux sont devenus la règle, favorisés par une diaspora chinoise (ou d’origine chinoise) abondamment présente dans les laboratoires des États-Unis ou d’autres pays.
Il y a quinze ans, des responsables politiques ou des collègues journalistes  – dont un correspondant en Chine ! – auxquels je faisais part de l’observation de la montée en puissance chinoise me rétorquaient : « C’est de la mauvaise science, de la copie. » À l’époque, il est vrai, la part chinoise des articles du « top » – les meilleures revues et le 1 % articles les plus cités – était encore très modeste. Ce n’est plus le cas. Même si la production chinoise affiche une performance moyenne inférieure à celle d’autres pays, son volume lui permet de pointer au 2e rang mondial, derrière les États-Unis, pour sa part du « top ». Depuis 2000, elle a dépassé dix pays dans ce classement des meilleurs articles, une remontada encore plus marquée que pour le nombre total d’articles. Les laboratoires chinois participent à toutes les aventures scientifiques de pointe, de la génétique à l’astrophysique… quand ils ne sont pas leader mondial comme pour la téléportation quantique par satellite. Leurs copublications avec les autres pays – notamment en mettant à profit la diaspora chinoise aux États-Unis – montrent leur insertion dans la communauté scientifique mondiale et boostent leurs résultats dans les classements fondés sur le nombre de citations.
La première place de la Chine en nombre de publications n’en fait pas encore le véritable numéro un de la science mondiale, surtout si l’on compte l’Union européenne comme un « pays », qui prend alors la tête. En outre, la baisse récente (depuis 2014) des publications des États-Unis et des pays de l’Union européenne est un effet en trompe-l’œil. Elle s’explique en partie par l’accroissement très rapide des articles publiés en coopération internationale – ce qui aboutit à un décompte fractionnaire de chacune de ces publications, diminuant le total de chaque pays. Or, si les copublications internationales sont passées de 15 à 23 % du total, ce mouvement est encore plus accentué en Europe et aux États-Unis. Ainsi, en France, les copublications (avec les pays de l’UE et hors UE) représentent nettement plus de la moitié du total.

La fraude en Chine
La rapidité de cette évolution produit manifestement dans les laboratoires des effets pervers, dont la fraude majeure et tout l’éventail des « méconduites scientifiques » et autres manquements à l’intégrité possibles : articles bidon, signatures d’auteurs fantômes, revues dites « prédatrices » qui attirent des scientifiques corrompus… La liste est longue. Même si elle ne doit pas illusionner, la science chinoise est pour l’essentiel « normale ». La revue Tumor Biology a ainsi mis à la poubelle en 2017 plus de cent articles d’un coup, tous frauduleux via un système astucieux contournant la « revue par les pairs ». Les auteurs chinois étaient parvenus à faire relire leurs articles par des pairs fantômes, dupant la revue4, un type de fraude particulièrement prisé en Chine. L’origine de cette fraude massive ? Une décision stupide du gouvernement chinois consistant à décider de la carrière des médecins des hôpitaux publics sur la base de leurs publications scientifiques. Mais l’intérêt de cette histoire réside surtout dans sa suite.
Le gouvernement chinois a en effet réagi de manière très vigoureuse à cette fraude massive en déclenchant une enquête judiciaire approfondie qui a concerné plus de 500 scientifiques5. L’affaire s’est terminée par un procès spectaculaire dont le site web Rédaction médicale et scientifique, tenu par Hervé Maisonneuve, présentait ainsi le bilan : « Sur les 521 auteurs impliqués, 11 ont été jugés innocents avec 24 encore sous enquête. Parmi les auteurs restants, 486 auteurs ont été reconnus coupables d’inconduites à différents niveaux. Un total de 102 personnes ont été principalement responsables, 70 responsables secondairement et 314 n’ont pas participé à la fraude, selon un responsable du ministère chargé de l’application des règles. Les 314 auteurs, déclarés non coupables de fraude, mais ayant des programmes de recherche ou des récompenses, ont été accusés de négligences dans la gestion des recherches académiques et des publications. Parmi les 107 articles rétractés, deux étaient des plagiats, l’un a été rétracté par erreur et ses auteurs étaient innocents. Au total, 101 articles ont été fabriqués, dont 95 ont été examinés par des experts fabriqués (fraude au peer-review avec de fausses adresses email). Douze articles ont été achetés auprès d’institutions tierces. »

Bibliothèque du centre culturel Binhai
Bibliothèque du centre culturel Binhai ouverte à Tianjin depuis octobre 2017.

Une géopolitique de la Science bousculée
Les chiffres de la géopolitique de la science disent une transformation du monde que l’on peut résumer en quelques remarques (très) lapidaires. Dans les sciences, les technologies, l’économie, la géopolitique…, la Chine reprend la place que lui donne sa démographie. Dans le monde de demain, son statut de superpuissance sera une donnée de base. Traduire ce rapport des forces des publications scientifiques en puissance scientifique et technologique serait toutefois abusif. Il reflète plus précisément l’effort de publications académiques des équipes de recherche financées sur fonds publics. Si c’est la base de la puissance scientifique et technologique que recherchent les pouvoirs publics, cette dernière provient également d’autres facteurs : l’effort de recherche privé, la capacité à concentrer les efforts, le lien avec les industriels opérant dans les secteurs de haute technologie et y disposant de positions fortes (la domination étatsunienne sur les technologies numériques en est un exemple frappant), et surtout la durée passée de la maîtrise scientifique et technique. Si ces facteurs ne jouaient pas, l’Union européenne serait en situation de nette domination face aux États-Unis depuis dix ans, mais l’écart favorable en production académique dont elle bénéficie ne se traduit pas dans les dimensions industrielles de la technologie où les deux puissances sont plutôt à parité globale.
Un exemple frappant de la capacité de la Chine à « transformer l’essai scientifique en puissance technologique » est la mise en service du premier réacteur nucléaire de 3e génération, l’EPR de Taishan, dont EDF a 30 % des parts. Mais le plus significatif n’est pas la rapidité du chantier (commencé deux ans après celui de Flamanville, il est déjà en service). Le plus important est ceci : le premier EPR chinois a été construit avec une cuve et des générateurs de vapeur achetés à Areva, le second, presque terminé, l’a été avec une cuve et des générateurs de vapeur fabriqués en Chine. L’étape suivante, c’est le réacteur de 3e génération Hualong, 100 % chinois, tant pour la conception que pour la construction… et déjà proposé à l’exportation en Grande-Bretagne. Les entreprises françaises seront au mieux sous-traitantes dans l’opération.
Hégémoniques en 1990, après l’éclatement du bloc soviétique, les États-Unis ne peuvent plus espérer dominer le monde, même s’ils demeurent très puissants. Les pays d’Europe peuvent, ensemble et coordonnés, constituer une puissance mondiale de premier plan puisque l’UE est… la première productrice de science. En revanche, isolés, ils seront des acteurs d’abord de second rang, puis de moindre importance au fur et à mesure que d’autres pays s’approprieront sciences et technologies. D’ailleurs, c’est grâce à leur coopération serrée qu’ils ont réussi à se hisser aux premiers rangs dans les domaines de la physique des particules, de l’astronomie ou des technologies spatiales.
Sciences et technologies de pointe sont encore hors de portée de la plupart des pays d’Afrique, d’une bonne partie de l’Asie ou de l’Amérique latine. C’est un problème mondial. Car la résolution de leurs difficultés économiques, sociales et culturelles – lesquelles vont jusqu’à la guerre et la sous-alimentation qui provoquent des migrations massives non voulues – ne se fera pas à technologies constantes pour la production agricole, industrielle et l’aménagement urbain en croissance explosive.
La question du transfert de savoirs et de technologies doit donc être posée autrement que dans le cadre d’échanges marchands. Soutenir la formation d’une capacité scientifique et technologique dans les pays du Sud les plus en difficulté devient un impératif mondial si l’on veut affronter les défis du changement climatique, de la gestion des ressources naturelles et de la paix.

  1. Rapport sur la position scientifique de la France dans le monde, 2000-2015
  2. Science & Engineering Indicators 2018
  3. Les palmarès de déposants de brevets
  4. Science Mag : China cracks down after investigation finds massive peer-review fraud
  5. China Focus: China announces result of academic fraud investigation

 

 
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Publié par le janvier 27, 2019 dans Chine, civilisation, sciences, SOCIETE, THEORIE