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Quelques réalités sur les conditions de travail en Chine par danielle Bleitrach

Il se dit à peu près tout et n’importe quoi sur les conditions de travail en Chine. Il est évident que si désormais la Chine est en train de dépasser l’Allemagne et de devenir le premier exportateur mondial, cela a été au prix d’un effort dément de la population. Mieux la Chine a franchi des étapes, elle était avant tout l’usine produisant des produits bas de gamme, dépendant à plus de 70 % des technologies étrangères, elle est toujours l’atelier du monde mais  elle est passé de l’électroménager à la maîtrise désormais de technologies qui lui permettent de construire des TGV. De la même manière, ou plutôt contradictoirement la Chine en peu de temps, en gros depuis les réformes de 1978, est passé du plein emploi à la possibilité de chômage, des entreprises garantissant sécurité et protection sociale au marché privé du travail, elle a connu une mobilité énorme, en particulier un exode rural, tempéré comme nous allons le voir par des mesures discriminatoires à l’égard des migrants. C’est assez dire que chaque avancée a été payée de son prix de sueur et de souffrances. Mais surtout cette brève analyse nous confronte à l’énorme hypocrisie occidentale qui ne cesse de dénoncer les conditions de travail en Chine et refuse de voir qui en porte la responsabilité réelle, non seulement historique mais d’une brûlante actualité.

 

1-Migrations et discriminations La population la plus exploitée et soumise aux plus rudes conditions de travail a été celle des migrants ruraux, soit ceux qui émigraient définitivement, soit ceux qui venaient amasser un pécule en ville. Les mobilités interrégionales ou intrarégionales, rurales/urbaines se sont multipliées et la population flottante n’a cessé d’augmenter en se diversifiant en Chine continentale. Avec l’arrivée des migrants dans les villes chinoises, les marchés du travail se sont de plus en plus segmentés et différenciés. Et les migrants, notamment peu qualifiés et surtout les plus jeunes, sont devenus l’objet de domination, d’exploitation et aussi de violence. De plus la suppression de la notion d’emploi à vie a  représenté un moment très dur dans la transition de l’économie planifiée vers l’économie de marché fut-elle socialiste et planifiée. Il s’est formé quelque chose de totalement inconnu jusque là  un marché des emplois, le chômage est apparu comme un phénomène nouveau dans l’histoire de la Chine communiste. Il faudrait pour être plus complet montrer l’imbrication, la superposition des emplois d’Etat et de ceux privés.

La politique de discrimination qui a marqué cette population migrante avait une double fonction, mobiliser une main d’œuvre peu exigeante pour les multinationales et aussi pour la construction. Mais aussi, il s’agissait de freiner cet afflux rural pas toujours désiré. Il est facile de dénoncer les politiques menées, plus difficile est de gérer la situation qui veut que quelques 800 millions de paysans chinois, de manière plus ou moins permanente, tendent à s’employer hors de leur terres? Et malgré tous les obstacles administratifs  (difficultés à obtenir une carte d’identité nécessaire pour se déplacer, perquisitions régulières à Pékin pour chasser les habitants illégaux,…), les paysans affluent là où il peut y avoir du travail. Et ils atterrissent  précisément dans les villes où on construit pour loger une population déjà à l’étroit. Nul doute que la multiplicité des chantiers des jeux olympiques a donné une occasion à cet afflux qu’il faut bien contenir. L’exemple de Shanghai illustre ces politiques. On peut les apprécier  comme particulièrement injustes à l’égard des migrants, mais aussi considérer qu’elles protègent l’emploi des travailleurs des villes, empêchent la pression à la baisse de leurs emplois. Même discriminés les travailleurs venus des campagnes trouvent des revenus supérieurs à ceux qu’ils ont en tant que paysans, l’attrait est là mais la dureté de ces conditions empêche l’afflux incontrôlé. Face à un nombre toujours croissant de migrants, la municipalité de Shanghai a pris des mesures de protection des marchés du travail pour les Shanghaiens en distinguant les emplois réservés à la main-d’œuvre urbaine et l’autre à la main-d’œuvre provinciale En effet en 1995, le Bureau du travail et de protection sociale de Shanghai a publié une liste de secteurs d’activités et d’emplois réservés ou interdits aux migrants : les secteurs de l’industrie lourde, le textile et la construction sont ouverts aux migrants ; les emplois intermédiaires sont d’abord réservés aux citadins mais ouverts aux migrants ; enfin les emplois « visibles » comme chauffeur de taxi, agent de la sécurité et standardiste, etc., sont formellement interdits aux migrants (1) Les migrants assurent leur présence sur des segments de marché du travail disqualifiés comme la manufacture, la confection, le bâtiment, la restauration, le transport de marchandises, etc. ; on peut alors parler de « niches économiques ». En même temps que le secteur traditionnel se réanime a lieu un phénomène de tertiarisation qui s’accompagne d’une précarisation des marchés du travail génératrice d’emplois payés à l’heure ou à la tâche où sont le plus souvent embauchés des provinciaux. L’évolution du marché de travail urbain a reposé  sur des processus discriminatoires de plus en plus marqués à l’égard des populations migrantes faiblement qualifiées mises en concurrence de manière ouverte avec les chômeurs. En 2000, 82,9 % des migrants travaillaient dans les secteurs mal considérés par les Shanghaiens : chantiers navals, textile, bâtiment et services. Comme on le voit, le passage d’une économie planifiée à une économie de marché s’est encore  tout de suite accompagné de processus de segmentation des marchés du travail où cohabitent inégalités, discriminations et évictions des Chinois non désirés. Si l’on ne connaît pas cette situation on ne comprend rien y compris aux événements du Tibet où il y a cet exode vers les villes et cette situation générale de protection du salariat et du travail urbain par rapport à cet afflux. Dés que j’ai lu le récit des événements j’ai pensé qu’il y avait au départ une opération orchestrée débordée par un prolétariat vivant trés mal. Nous sommes ici dans des phénomènes à une échelle inconnue qu’une société qui table avant tout sur sa sortie de sous développement doit maîtriser. Et ceux qui pensent qu’il suffira de rétablir un lama féodal n’offrant rien d’autres à ces populations que le retour à l’achaisme sont soit idiots, soit volontairement décidés à rendre la situation plus compliquée à la Chine.

 

2- Les multinationales, lieu d’exploitation

Un pays qui sort du sous développement par un effort gigantesque et qui se plie au diktat des multinationales, tout en tenant le tigre en laisse, telle est la Chine et elle réussit là un formidable exploit que lui permet sans doute la planification et la propriété collective, disons étatique des principaux secteurs de production et des secteurs financiers.  La Chine pour faire son accumulation primitive exporte à tour de bras et dans le même temps tente un développement endogène, un équipement du territoire et plus récemment une politique environnementale. Et pour revenir à notre objet elle met en place une politique de droit des travailleurs.

Le fait que la Chine soit un pays sous développé se  traduit  au départ^par  un manque de capitaux et de technologie, il faut faire appel aux capitaux et aux technologies étrangères et se soumettre à leurs conditions.

Plus de la moitié des exportations chinoises sont le fait néanmoins d’entreprises étrangères. Donc quand on décrit le bagne du travail en Chine, il faut savoir que ce bagne a été largement créé par des entreprises étrangères .

Une enquête menée par les organisations suisses Pain pour le prochain et Action de Carême met directement en cause les grandes marques d’informatique. Officiellement, comme cela se passe pour toute l’Asie, les grandes marques d’informatique ont mis en place des codes de conduite en matière de responsabilité sociale, les règles sont peu respectées par leurs fournisseurs. Nous avons vu que c’était le cas pour Ikea en inde, c’est donc une pratique commune des multinationales, elles font pression sur leurs fournisseurs pour aboutir partout à des conditions d’exploitation à outrance.

Les deux organisations ont enquêté dans sept usines fournissant les grandes firmes informatique internationales.

Les ouvriers y travaillent de 10 à 12 heures par jour, six et parfois sept jours par semaine. Chaque mois, ils effectuent entre 80 et 200 heures supplémentaires quand la loi en autorise 36.

Les conditions de santé sont mauvaises pour ces travailleurs. La manipulation de produits toxiques se fait souvent sans masques ni gants et les salles de soudage manquent d’aération. Les employés interrogés dans cette enquête ne bénéficient pas d’un contrôle médical au travail.

Des sanctions disciplinaires abusives sont souvent mises en place. Un travailleur d’une des usines visitées explique : "En période de haute production, la cadence augmente et il est difficile de suivre le rythme. Nous faisons plus d’erreurs. Si l’inspecteur le découvre, il nous impose une amende, sous forme d’une déduction d’une demi-journée de salaire. Nous sommes extrêmement tendus".

Dans beaucoup d’usines, les codes de conduite des entreprises étrangères,  clientes de ces usines  – ces engagements de respecter les droits élémentaires des travailleurs – ne sont pas portés à la connaissance des employés.

Malgré tout, quelques améliorations sont intervenues récemment. Le nombre d’entreprises payant leurs employés en dessous du minimum légal a baissé. Mais il en reste encore. Ainsi, l’usine Lite-On Electronics payerait les heures supplémentaires le week-end 150 % du salaire horaire en semaine, quand la loi prévoit 200%.

Les deux organisations constatent que l’engagement des marques face à cette situation est variable. Hewlett-Packard s’est donné des moyens humains et financiers importants pour mettre en oeuvre son code de conduite. Cette firme est par ailleurs la seule à accepter de donner une liste complète de ses fournisseurs et de commenter des cas précis d’usines. Apple fait également des efforts, notamment en multipliant les audits en Chine. Mais elle refuse malgré tout de communiquer dans la transparence sur ses fournisseurs, ses audits et les formations qu’elle met en place.

Enfin, le rapport de Pain pour le prochain et Action de Carême révèle que la firme Fujitsu-Siemens est à la traîne. Au niveau du groupe international et en Chine, elle n’a aucune personne en charge des responsabilités sociales. Elle considère par ailleurs qu’elle n’a pas à former ses fournisseurs à son code de conduite.

Le constat est d’autant plus sévère que selon ces deux organisations, il suffirait d’ajouter un peu plus de 30 euros au prix de chaque ordinateur pour assurer aux ouvriers de l’informatique des conditions de travail dignes.(2)

Une enquête menée par le journal Southern Weekly qui a étudié   126 multinationales durant une année complète. Au banc des accusés : des entreprises appartenant aux 500 plus grosses compagnies et qui ont enregistré des résultats financiers remarquables que ce soit dans le nombre de ventes, le volume des exportations ou les profits bruts. Les résultats sont alarmants ! 58 entreprises (46% de l’ensemble) ont refusé de se conformer à la loi d’établissement des syndicats. Vingt autres ont sérieusement endommagé l’environnement. Et les critiques ne s’arrêtent pas là ! 37 firmes vendaient aux consommateurs chinois des produits ou des services ne répondant pas aux normes de qualité, ce qui a été corroboré par des plaintes répétées pour 19 d’entre elles. D’après le journal Southern Weekly, certaines entreprises étaient mêmes coupables de soudoyer des officiels du gouvernement ainsi que des dirigeants de l’entreprise ou d’autres entreprises ! Southern Weekly assure de la réalité des données. L’hebdomadaire a indiqué que l’étude s’est basée sur des informations publiques fournies par les autorités, les associations de consommateurs, les syndicats et les médias. Il dit avoir vérifié les renseignements auprès des entreprises elles-mêmes. Le même journal a publié une liste noire : les 33 multinationales présentes en Chine qui sont passées outre les lois anti-pollution de l’eau. Quatre d’entre elles font partie des 500 entreprises aux plus gros profits : Nestlé Sources Shanghai Ltd, Pepsico, Panasonic et 3M. Les informations viennent de l’ONG « Institut des affaires publiques et environnementales. » Le directeur, Ma Jun, confiait cependant au Shanghai daily que les multinationales ne sont pas les seules entreprises critiquables : 26 000 compagnies chinoises ont de même rejeté illégalement des déchets dans les cours d’eau chinois et à une échelle plus importante.

Et il est vrai également que les conditions de travail d’une extrême dureté ne se trouvent pas seulement dans les entreprises étrangères, il y a celles de la paysannerie, et il y a même eu de véritables scandales comme les mines de charbon clandestines et les briqueteries, où des adolescents et des hommes parfois enlevés et vendus travaillaient sans salaire. Mais que ces cas aient fait un tel scandale prouve leur caractère exceptionnel, le fait est que les Chinois ne s’habituent pas à l’exploitation.  On constate dans les villes non seulement une amélioration mais de la difficulté à trouver de la main d’œuvre qualifiée, et tout cela aboutit à des augmentations de salaires de l’ordre de + 18% depuis un an (3). Et surtout pour qui connaît les conditions d’esclavages dans certains pays d’Amérique du sud ou même de la domesticité dans les émirats, la découverte et le scandale sont un pas vers autre chose, comme les procès publics et les lourdes peines qui frappent les directeurs d’entreprise de la mine qui par leur imprudence délinquante ont provoqué des nombreuses morts.

3-Une situation en évolution

Les différences avec les ateliers d’assemblage du Tiers-monde comme ceux de la frontière mexicaine, les maquiladoras, tient au fait que l’Etat chinois a réussi à maîtriser le phénomène et en faire un facteur de développement inouï. Le second facteur est  l’intervention de plus en plus fréquente des autorités, à la suite de nombreuses manifestations pour faire respecter les droits et l’existence du syndicat à l’intérieur de l’entreprise.

Il est un fait que ne sont jamais dénoncés par les occidentaux les entreprises étrangères et toujours « le régime », jamais le sous développement et toujours « le socialisme », etc. Alors que même quand ces entreprises étrangères ne pèsent pas directement sur leurs salariés elles le font par le biais d’entreprises sous-traitantes qu’elles mettent en concurrence, ce qui se répercute sur les salaires et les conditions de travail. Et dans les grandes entreprises si les travailleurs logent sur place il peut même arriver que le patron retienne les papiers et si la multinationale a signé « un code de conduite », quand elle envoie inspecter les conditions des salariés ceux-ci ne peuvent pas se plaindre.

Tout cela existe mais tend à évoluer sous une triple influence:

la première est  la protestation massive des travailleurs, les travailleurs chinois ne se laissent pas faire, en 2005 près de 90.000 manifestations impliquant plus de cent personnes ont été recensées.

La seconde est une nouvelle préoccupation des autorités face à cette montée des mécontentements et les tensions sociales y compris face aux cas de corruption des autorités.(4)

Le troisième phénomène est un début de pénurie de main d’œuvre, y compris ce qui est nouveau de main d’œuvre peu qualifiée, notamment dans le province du Guangrong au sud, où se produit près du tiers des exportations chinoises.

Mais on peut également noter que par rapport à l’Inde et d’autres pays asiatiques dont on ne fait pourtant pas état, le travail des enfants n’est pas un fléau. Les enfants sont pratiquement tous scolarisés dans les zones urbaines.

Si les médias occidentales et même la plupart des médias alternatifs sur internet décrivent avec beaucoiup de complaisance les conditions de travail en Chine, en les attribuant au gouvernement chinois. De temps en temps on lit dans la presse des entrefilets de ce type :

Adidas retire progressivement sa production de Chine

Le numéro deux mondial des équipements sportifs, l’allemand Adidas, juge le niveau des salaires en Chine dorénavant trop élevé et va transférer une partie de sa production vers des pays encore plus compétitifs, a déclaré son patron Herbert Hainer. Adidas va transférer sa production en Inde, au Laos, au Cambodge et au Vietnam, mais aussi dans les pays de l’ex-URSS et en Europe de l’Est. » (5)

Les entreprises occidentales ne vont donc pas dans un pays pour l’aider à se développer (ce n’est pas nouveau) mais pour en tirer un max de profit (ça s’appelle diminuer les coûts). On retrouve les mêmes informations dans la presse de Taiwan, les salaires chinois augmentent trop pour continuer à faire de la Chine continentale une zone de sous traitance, mais elle devient un marché intéressant.

L’évolution, en particulier du nouveau code du Travail

Voici les changements intervenus dans le nouveau code du travail par rapport à celui de 1994 – L’employeur doit impérativement conclure un contrat de travail écrit. – - La priorité est donné au contrats à durée indéterminés. C’est théoriquement fini les CDD à répétition. Lorsqu’un employé a dix ans d’ancienneté- s’il en fait la demande- l’employeur est tenu de signer un CDI. L’employeur ne peut aujourd’hui proposer que deux CDD consécutifs. « la sanction de la violation de cette obligation consiste pour l’employeur à verser un double salaire » à compter de la date à laquelle le CDI aurait dû être conclu. – Le licenciement économique est encadré : cela ne peut concerner un ou deux travailleurs, cela doit au minimum concerner 10% du personnel. – Interdiction de pénalités en cas de démission : avant pour démissionner l’employé devait des pénalités c’est supprimé.

Face à ce code du travail entré en application le premier janvier 2008, les chambres de commerce nord-américaine et européennes ont manifesté leur opposition et menacé de délocaliser si le droit du travail devenait trop contraignant. On mesure en sachant cela l’hypocrisie des médias occidentaux  qui ne cessent d’incriminer « le régime », « le socialisme » et jamais leurs propres capitalistes. Ce nouveau code renforce la protection des salariés par rapport à celui de 1994. la plus importante des réformes  est la nécessité dans laquelle se trouve l’entreprise d’établir un contrat de travail écrit.  Selon le mensuel Alternatives économique, Li Hua, avocate au cabinet Gide Loyrette Nouei à Pékin précise « "En 2007, le nombre des contentieux entre les deux parties- employeur-employé, de les rapports sociaux à l’intérieur de l’entreprise se sont détériorées ces dernières années. – le nombre des conflits  a augmenté de 30% à Shanghai et à Pékin, principalement dans les secteurs de l’industrie et de la construction »(..) « On sent (de la part du gouvernement) une vraie volonté de renforcer les droits des salariés » ajoute-t-elle  (6) Tout ce que nous voyons sont les conditions d’accumulation primitive que nous avons réalisé en Europe en envoyant les enfants de 5 ans et moins dans les mines, en faisant travailler dans de terribles conditions et nous continuons dans tout le Tiers Monde quitte à les accuser de faire baisser les prix ou de jouer la vertu devant une Chine communiste exploitant les travailleurs.Cette Chine doit nourrir un milliard trois cent mille êtres humains et pour se faire contrôler l’exode rural, elle doit développer les forces productives et pour cela accepter les étrangers, mais elle doit aussi planifier, maîtriser sa propre croissance pour ne pas se retrouver la proie d’un néo-colonialisme. Elle doit mettre en place des systèmes de prodtection sociale, d’assurance maladie et de retraite, ne commençant là encore par la population citadine mais en l’étendant aux zones rurales.

La Chine a sorti la majorité de sa population de la pauvreté extrême.

« La population chinoise dans son ensemble a très largement bénéficié de ce décollage puisqu’en vingt-cinq ans, le revenu par habitant a été multiplié par cinq ! Il était, d’après la Banque mondiale, de 190 dollars l’an en 1978, il est de 1000 dollars environ en 2004 ; Cela a permis à 400 millions de Chinois de sortir de l’extrême pauvreté-moins d’un dollar par jour. Réservés à l’élite pendant un temps, le réfrigérateur, le vélo et le téléphone sont devenus des biens de consommation courante pour des centaines de millions de personnes. Globalement, les Chinois ont aussi accru, au cours de ce quart de siècle, d’un tiers au moins leur consommation moyenne de calories-ce qui n’est pas sans expliquer l’allongement de leur espérance de vie….

Cela étant, …la Chine reste un pays pauvre, très pauvre même. Près de la moitié de la population vit encore avec moins de deux dollars par jour. Le revenu moyen a augmenté, mais à 1000 dollars par an (à peine 800 euros), il reste à des années-lumière de celui des pays qui ont fait leur révolution industrielle il y a un ou deux siècles-trente fois moins qu’en France, quarante fois moins qu’aux Etats-Unis…Le Chinois trouvera peut-être quelque source de satisfaction en apprenant que son revenu moyen est deux fois supérieur à celui de l’Indien…

Si l’on prend le PIB calculé en volume plutôt qu’en valeur, en pouvoir d’achat plutôt qu’en monnaie courante donc, l’écart de la Chine est moindre : en termes de « parité de pouvoir d’achat », la Banque mondiale estime à 4000 dollars le PIB par habitant, dix fois moins « seulement » que celui des Etats-Unis. » (7)

Que ceux qui veulent juger et donner des conseils le fassent je m’en sens incapable et j’admire ce peuple travailleur qui de surcroit à l’inverse des Occidentaux n’a pas pillé d’autres peuples, porte partout la paix et le développement. L’arrogance occidentale qui ignore ce qu’est le sous développement et qui veut surtout ne jamais se rappeler comment sa propre société a pillé le monde, a été capable d’inscrire dans les jardins chinois des pancartes "interdites aux chiens et aux Chinois", a détruit une des merveilles du monde, le palais d’été, a imposé la guerre de l’opium, forcé une génération à être des morts vivants, les ortures japonaises qui ont effrayé même les nazis, j’en passe et des meilleurs, se permettent alors que leurs propres capitalistes continuent àç sévir, alors qu’eux mêmes bénéficient de produits venus de Chine, cette ,insupportable arrogance se permet encore de critiquer la Chine. Et au lieu d’admirer l’héroïsme du peuple chinois, de contempler éblouï comme cela le mérite ce qu’ils ont donné à voir de leurs efforts dans ces jeux olympiques, manifestent leur insondable mesquinerie. sans même penser à remercier ce peuple qui attendait le coeur battant qu’on le félicitat pour tant de courage, tant d’efforts, tant d’humble vaillance. Oui nous occidentaux nous appartenons bien comme les Etats-Unis à cette "civilisation" que décrit le Cubain José Marti: "Il est d’un coeur mesquin, et rongé par l’envie impuissante, d’aller chercher des poux à la grandeur patente, et de la dénier catégoriquement en invoquant le plus minime des défauts, ou bien de se jucher sur un trepied d’oracle, comme si l’on purgeait le soleil d’une tâche".

Danielle Bleitrach (1) Thèse et mémoire de DIDERON, Sylvie, INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE PARIS-GRIGNON, 1993/00/00 (Suisse) (2) Le rapport de cette étude peut être téléchargée sur le site de fair-computer (3) Jean françois Huchet, la responsabilité sociale des entreprises étrangères en Chine, Ires-FO, juin 2007 (4) une des formes particulières de la lutte contre la corruption est le contrôle des hauts salaires elle témoigne à sa manière de la pression qui est exercée contre la nouvelle bourgeoisie de la part de la base.  Ainsi le ministre de la Commission pour la supervision des Actifs d’Etat (en anglais : State-owned Assets Supervision and Administration Commission, soit le SASAC), Li Rongrong, selon le Qotidien du peuple du 4 août 2008 a fait état de la controverse de hauts salaires dans des entreprises d’Etat. Il a dit que la croissance des salaires de managers durant la période comprise entre 2004 et 2006 était de moins de 15% — moins important que le profit de 36,7% que leurs entreprises avaient créés. La controverse a été provoqué par des rapports selon lesquels on a découvert l’année dernière que Ma Mingzhe, directeur général de la Compagnie d’assurances de Ping An, la seconde du genre de Chine, avait collecté plus de 45 millions de yuans (6,6 millions de dollars) pour son salaire annuel avant impôt. Ce salaire était 3 200 fois le revenu disponible par habitant des résidents urbains de Chine de l’année dernière.

(5) Le Soir du 29/07/08,  entrefilet en page économique (6) Alternative économiques, « Chine un petit bond en avant » n°271 juillet-août 2008p ;79

(7)  d’Erik Izraelewicz,  « Quand la Chine change le monde », Grasset, 2005

 
Un commentaire

Publié par le mai 11, 2013 dans Asie, société

 

La Chine est-elle asiatique ? par Emilie Frenkiel,

Le contexte international, et le rapprochement économique et diplomatique entre les puissances florissantes d’Asie, semblent conforter la proposition japonaise de créer une communauté asiatique. Mais qu’en pense la Chine ?

par Emilie Frenkiel
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Récemment encore, des émeutes éclataient en Chine contre des entreprises japonaises après la collision d’un chalutier chinois et de deux navettes de garde-côtes japonais, ravivant la querelle entre les deux pays au sujet des îles Diaoyu/Senkaku. Les manifestations nationalistes hostiles au Japon, déclenchées par la parution de manuels d’histoire glorifiant l’Empire pendant la Deuxième Guerre mondiale ou les accrochages en Mer de Chine, ne sont pas rares. Certains militants nationalistes reprochent au gouvernement chinois leur manque de fermeté, notamment vis-à-vis du Japon ou de Taiwan. Depuis sa politique d’ouverture au monde, la diplomatie économique chinoise est un des aspects les moins contestés de la politique du gouvernement chinois. La légitimité du régime étant fortement corrélée à la croissance économique qu’il garantit, la politique chinoise d’ouverture au monde est à l’origine de la réussite des réformes économiques radicales, et constitue en ce sens un ressort essentiel de l’effort de maintien au pouvoir du régime communiste. La réussite économique du pays, source de prospérité pour les plus chanceux, et l’ascension de la Chine au niveau international, suscitent en effet l’adhésion de l’ensemble de la population chinoise, fière d’appartenir à un pays qui, si pauvre il y a trente ans, est parvenu à se hisser en un temps record parmi les plus grandes puissances mondiales. Elle met un terme au sentiment d’humiliation qui a marqué le XXe siècle chinois (baituo guru). À l’heure actuelle, la question n’est pas de remettre en cause cette ouverture au monde mais de réfléchir à ce qui justifierait, pour la Chine, une attention portée tout particulièrement à l’Asie.

L’idée de créer une communauté asiatique a été récemment relancée par le Japon. En 1990 déjà, le premier ministre malaisien Mahathir Mohamad avait proposé de fonder une communauté économique d’Asie orientale afin de limiter l’influence des États-Unis dans la région. Le premier ministre japonais Junichiro Koizumi s’était également prononcé en faveur de la création de cette communauté. Si l’idée d’intégration et de coopération régionale refait surface depuis quelques années, cela s’explique par le besoin grandissant d’échanges commerciaux et de coopération financière entre ces économies régionales florissantes. D’autre part, ce retour vers l’Asie est favorable aux intérêts nippons et c’est la raison la plus souvent invoquée pour expliquer la démarche du Japon en faveur d’un resserrement des liens entre les pays d’Asie orientale. En effet, le Japon, préoccupé par le déclin relatif de son économie et par le vieillissement de sa population, considère la puissance économique croissante de l’Asie comme le moteur potentiel de sa croissance à venir. De plus, en encourageant l’intégration de la Chine dans des arrangements régionaux, Tokyo souhaite limiter l’émergence d’un G2 sino-américain à même de piloter l’économie mondiale, et éviter ainsi de passer au second plan. Mais comment la Chine réagit-elle à ces efforts de développement d’une communauté asiatique ? Quel serait, pour elle, l’intérêt d’une participation à la communauté asiatique ? À quel prix, le cas échéant, pourrait-elle rester en retrait ?

La communauté asiatique : le regard chinois

Le ministre japonais des Affaires Étrangères Katsuya Okada a envisagé en octobre 2009 la possibilité de forger une communauté d’Asie orientale basée sur le Sommet d’Asie Orientale (East Asia Summit). La création, basée sur les rencontres des dirigeants de l’ASEAN [1] + 3 (la Chine, le Japon et la Corée du Sud), remonte à 2005. La participation de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Inde mais aussi de la Russie et des États-Unis, est envisagée mais reste en discussion. Même si la création de cette communauté est appelée par la nouvelle donne internationale (mondialisation des enjeux, affirmation des puissances émergentes dans les enceintes internationales, montée du régionalisme etc.), elle n’a pas encore d’existence institutionnelle stable. De même, lorsqu’on se penche sur l’idée de la création de cette communauté, on est frappé par son caractère indéterminé. En effet, la question de ses membres participants, de ses objectifs et de sa direction est totalement ouverte. Néanmoins, on peut remarquer que les échanges commerciaux entre les États membres du Sommet d’Asie Orientale ont triplé ces dix dernières années et correspondent à 54% de leur commerce. De plus, leurs PIB combinés correspondent à 23% de la production mondiale totale [2]. L’idée d’une telle communauté semble s’imposer tant l’interdépendance économique entre ces pays est grande, d’autant plus que les récentes crises financières, sanitaires et climatiques demandent régulièrement une réponse commune.

Les avantages commerciaux d’une communauté asiatique

Une communauté d’Asie orientale pourrait servir les intérêts de la Chine, dont la montée en puissance fulgurante a d’abord suscité l’inquiétude de ses voisins. Elle est consciente de devoir les rassurer sur ses intentions et mène par conséquent une politique d’ouverture et de séduction. Depuis une dizaine d’années, la politique étrangère chinoise est guidée par le principe du développement pacifique (heping jueqi). Cette politique marque une rupture avec la théorie du monde multipolaire de Jiang Zemin, mais elle est en continuité avec le concept de « taoguang yanghui » (littéralement, dissimuler l’éclat et nourrir l’obscurité) de Deng Xiaoping selon lequel la Chine doit faire profil bas pour être acceptée par la communauté internationale. Il s’agit d’oublier les doctrines idéologiques de la politique étrangère chinoise (la révolution mondiale) et de se consacrer en priorité au développement économique. La Chine se présente ainsi comme une puissance pacifique, coopérative, tolérante, confiante et responsable. Cette politique est défendue par le courant des internationalistes libéraux dont font partie Qin Yaqing, professeur d’études internationales à l’Université Chinoise des Relations Internationales, et Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’Université du Peuple à Pékin. Selon eux, la Chine doit montrer qu’elle veut intégrer, et non renverser l’ordre international actuel. Elle doit s’affirmer et mieux défendre ses intérêts, mais aussi se prêter au jeu du cadre existant [3]. Ces chercheurs décrivent et prônent une montée en puissance de la Chine dans la douceur (ruan jueqi). Selon Qin, la Chine est une puissance de statu quo, dans la mesure où les dirigeants chinois tâchent de convaincre le reste de l’Asie que la robustesse de leur économie, dans le cadre d’un développement pacifique, ne peut que contribuer à la renaissance de l’Asie.

La réussite des négociations d’accession à l’OMC explique en partie la réévaluation par Pékin de l’importance de son rapport à sa périphérie. En effet, avec leur institutionnalisation, l’incertitude des échanges commerciaux sino-américains a pris fin et la diplomatie commerciale chinoise a pu s’ouvrir à d’autres projets. D’abord frileuse à l’égard du multilatéralisme régional, elle s’est lancée dans l’ouverture de voies complémentaires. Le resserrement des liens entre les pays du continent asiatique peut permettre à la Chine de diversifier ses exportations et de réduire sa dépendance envers les marchés européens et américains. Les tableaux ci-dessous montrent l’importance du partenaire commercial américain mais aussi la grande place des échanges avec le Japon et les dragons asiatiques. « Dans un contexte où il s’agit de privilégier le développement économique et la stabilité intérieure, le régionalisme présente le triple avantage de calmer les appréhensions des pays voisins, de créer un environnement régional de prospérité partagée et d’approfondir la coopération » [4]. La nouvelle politique régionale de la Chine correspond ainsi à une diplomatie rassurante de « bon voisinage, voisinage sûr et voisinage prospère » (mulin, anlin, fulin). L’objectif actuel de la Chine est d’apaiser ses voisins et de désamorcer la théorie d’une menace chinoise (zhongguo weixie lun). Et, de fait, leurs craintes face à la montée en puissance de la Chine sont atténuées dans la mesure où les dirigeants chinois affirment clairement leur intention de maintenir un régionalisme ouvert et inclusif dont les grandes puissances ne sont pas exclues.

La participation de la Chine aux discussions et négociations régionales s’est institutionnalisée ces dernières années. Le rôle qu’elle a joué dans le lancement, la construction et l’organisation d’institutions régionales telles que l’Organisation de Coopération de Shanghai et le Sommet de l’Asie Orientale témoigne de l’assouplissement de son discours diplomatique traditionnel basé sur le principe de non-intervention. Certes, ce principe opportun pour une jeune puissance comme la Chine est constamment brandi pour justifier les relations qu’elle développe avec des pays comme le Soudan, la Corée du Nord ou la Birmanie, sans remettre en question la légitimité des dirigeants avec lesquels elle est amenée à traiter. De même, cette doctrine de la non-intervention permet au gouvernement chinois d’ignorer les remontrances de la communauté internationale sur sa politique intérieure. L’intensification des échanges communautaires, la plus grande dépendance des pays asiatiques envers la Chine et l’insistance sur cette politique de non-intervention servent par ailleurs de moyen de pression à la Chine pour contraindre les pays asiatiques à réduire leurs contacts avec Taiwan, le dalaï-lama et les militants du Falungong.

Les partenaires commerciaux principaux de la Chine en 2009 (en milliards de dollars)
Rang Pays Volume
1 États-Unis 298.3
2 Japon 228.9
3 Hong Kong 174.9
4 Corée du Sud 156.2
5 Taiwan 106.2
6 Allemagne 105.7
7 Australie 60.1
8 Malaisie 52.0
9 Singapour 47.9
10 Inde 43.4

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Les principales destinations des exportations chinoises en 2009 (en milliards de dollars)
Rang Pays Volume
1 États-Unis 220.8
2 Hong Kong 166.2
3 Japon 97.9
4 Corée du Sud 53.7
5 Allemagne 49.9
6 Pays-Bas 36.7
7 Royaume-Uni 31.3
8 Singapour 30.1
9 Inde 29.7
10 Australie 20.6

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Les principaux importateurs vers la Chine en 2009 en milliards de dollars) [5]
Rang Pays Volume
1 Japon 130.9
2 Corée du Sud 102.6
3 Taiwan 85.7
4 États-Unis 77.4
5 Allemagne 55.8
6 Australie 39.4
7 Malaisie 32.3
8 Brésil 28.3
9 Thaïlande 24.9
10 Arabie Saoudite 23.6

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Un nouveau positionnement face aux États-Unis

Outre les avantages commerciaux que la création d’une communauté asiatique renforcée ne manquerait pas d’apporter à la Chine, l’entreprise ne peut fonctionner sans un certain degré de solidarité et de soutien mutuel entre les pays membres. Il est donc nécessaire d’apaiser les querelles territoriales (illustrées récemment par les tensions entre le Japon et la Chine autour de l’archipel Diaoyu/ Senkaku, dont nous avons parlé plus haut), les tensions historiques (en partie liées à la non reconnaissance des crimes de guerre commis par les officiers japonais pendant la seconde guerre mondiale), les conflits et suspicions diverses qui persistent entre un certain nombre de pays asiatiques et qui constituent un des obstacles majeurs à l’avènement d’une véritable communauté asiatique. Par ailleurs, l’émergence et le maintien d’une telle communauté impliquent que ces pays entretiennent des objectifs et des principes communs. De meilleures relations avec ses pays voisins ont l’avantage de dissuader ceux-ci de faire pression avec les États-Unis contre la Chine, par peur de perdre ce que leur apporte cette nouvelle relation. Après la violente répression de juin 1989, les pays occidentaux avaient en effet organisé un réseau de sanctions contre la Chine et cette dernière avait été contrainte de reconfigurer sa politique étrangère et de se concentrer sur l’Asie orientale, qui était alors devenue sa base de repli. La Chine a depuis créé une zone tampon contre les pressions éventuelles des États-Unis.

Plus encore, l’idée d’un retour vers l’Asie ne déplait pas à la Chine car elle pourrait ainsi contribuer à bâtir le monde multipolaire dont elle rêve. Une communauté asiatique forte pourrait en effet contrebalancer le poids des États-Unis en Asie et dans le monde. C’est ce qu’on appelle dans la théorie de l’équilibre des pouvoirs le soft-balancing, comme le souligne T. V. Paul :

Le soft balancing correspond à un équilibre tacite recherché en dehors des alliances officielles. Il a lieu lorsque des ententes ou des accords de sécurité limités sont trouvés entre États afin de contrebalancer le pouvoir d’un État potentiellement menaçant ou d’une nouvelle puissance. Le soft balancing se fonde souvent sur une course aux armements restreinte, sur l’organisation d’exercices en coopération, ou sur une collaboration dans le cadre d’institutions régionales ou internationales. Ces politiques peuvent donner lieu à des stratégies ouvertes de hard balancing si la compétition sécuritaire s’intensifie et la puissance en question se montre plus menaçante [6].

La Chine reconnaît et accepte la réalité de la puissance américaine. Celle-ci est contrainte à la modération, notamment en ce qui concerne la question taiwanaise et la politique chinoise d’expansion en Afrique, étant donné sa forte dépendance financière vis-à-vis de la Chine. Cette dernière tâche néanmoins de réduire autant que possible l’usage que les États-Unis font de leur puissance politique, militaire et économique en Asie par des manoeuvres diplomatiques visant à étendre son influence politique et économique dans la région. Le monde n’est déjà plus unipolaire : de nouvelles puissances émergent, des ensembles régionaux se construisent et contestent la puissance américaine. La prise de confiance et l’affirmation croissante de la Chine le confirment. Certains experts chinois commencent à contester le rôle des États-Unis dans les affaires d’Asie orientale. Ainsi, Xiao Huanrong défend l’idée que « la participation des États-Unis [dans l’ordre régional est-asiatique] doit se limiter à celle d’un invité » et que « la Chine devrait s’affirmer et jouer au moins le rôle de coordinateur [7] ». Certains, comme Pang Zhongying, rejettent l’importance actuelle des États-Unis dans le système régional sous prétexte que n’étant pas un pays asiatique, ils n’y ont aucune légitimité. Toutefois, la Chine ne cherche pas officiellement à évincer la puissance américaine pour adopter à son tour un rôle de leader en Asie. Par ailleurs, la raison principale du déclin de l’influence américaine en Asie provient de sa politique actuelle de laisser-faire (benign neglect) et d’engagement sélectif dans la guerre contre le terrorisme, dont la Chine a pu largement profiter sur les plans économique, commercial et culturel.

La perspective mondialiste de la Chine

Concernant la construction de la communauté est-asiatique, il reste à déterminer qui en fera partie (l’Australie, l’Inde, les États-Unis, etc.) et qui en prendra la tête. À l’heure actuelle, le Japon et la Chine ne peuvent pas prendre position sur le sujet, car les tensions entre les deux pays sont encore trop vives et la compétition qui s’ensuivrait serait trop risquée. L’offensive de charme menée par la Chine et sa diplomatie douce interdisent l’expression de velléités de contrôle d’une communauté est-asiatique à venir. La présence de puissances occidentales dans la région asiatique est dans ce contexte bien perçue par les divers acteurs asiatiques. En outre, la Chine est consciente que si elle parvient à rassurer la communauté internationale par le biais de sa diplomatie régionale, elle pose les fondations de sa politique internationale à venir. Elle a tout à gagner à faire bonne figure et à promouvoir une image de grande puissance régionale responsable. Men Honghua, chercheur de l’Institut de Stratégie Internationale de l’École Centrale du Parti, explique ainsi que le régionalisme est une première étape incontournable dans l’accession de la Chine au statut de grande puissance mondiale. Sa participation aux institutions et accords régionaux lui permet d’être moins sur la défensive et de gagner en assurance et en expérience. Car la politique chinoise se caractérise davantage par son mondialisme que par son régionalisme. Les Chinois manifestent en effet une conscience accrue de leurs intérêts mondiaux, notamment sur le plan économique. Les exportations chinoises ont une envergure mondiale, les États-Unis étant de loin leur première destination (voir tableau des exportations ci-dessus). Par ailleurs, les entreprises européennes et américaines sont des investisseurs clés en Chine. La Politique de Réforme et d’Ouverture (gaige kaifang) de la Chine et les zones économiques spéciales destinées à attirer les investissements étrangers ont été conçues dans une perspective mondiale et non régionale. Zheng Yongnian explique dans Globalization and State Transformation [8] que le cadre de référence mondialiste (globalist worldview) permet au régime chinois de renforcer sa légitimité au sens où il permet à l’État de se consolider et d’asseoir sa position dans le monde. Ainsi, même si le régime chinois a revu son rôle de puissance régionale et réévalué ses liens avec l’Asie de l’Est depuis le milieu des années 1990, il a choisi avec opportunisme l’ouverture de canaux complémentaires voire la surenchère (avec le Japon) en termes d’initiatives bilatérales et régionales sans dévier pour autant de sa trajectoire mondiale.

Le modèle chinois peut-il s’étendre au reste de l’Asie ?

Actuellement, l’ascension pacifique de la Chine lui permet d’approcher plus que jamais l’objectif fixé par les réformateurs de la fin de la dynastie Qing – le retour à une Chine prospère et puissante (fuqiang). Cela alimente un type de nationalisme revanchard et un sentiment de dignité retrouvée au sein de la population chinoise. C’est une des raisons pour lesquelles, depuis le lancement de la Politique de Réforme et d’Ouverture de Deng Xiaoping qui a conduit la Chine à accéder l’été dernier au rang de deuxième économie mondiale devant le Japon, et malgré les bouleversements et tensions déclenchés par cette politique économique, le régime chinois parvient à se maintenir. Mais depuis quelques années, celui-ci a conscience que la réussite économique et la participation croissante de la Chine aux discussions internationales ne suffisent pas à le légitimer aux niveaux national et international. La Chine cherche ainsi à cultiver son soft power, concept introduit par Joseph Nye pour décrire le pouvoir d’attraction et de persuasion par opposition au hard power, pouvoir de coercition. Les États-Unis servent de modèle à la Chine dans ce domaine. Ils sont en effet parvenus à imposer leurs valeurs et leur culture dans le monde et à établir un système éducatif, scientifique et technologique unique. Les chercheurs Shi Yinhong (mentionné plus haut) et Chen Zhirui (de l’Institut de Recherches Européennes à l’Académie des Sciences Sociales) appellent ainsi le pays à renforcer son soft power (ruan shili) pour compléter de façon durable son faible hard power [9] et à élaborer son propre modèle de développement. Prenant exemple sur le Goethe Institut allemand, la Chine a ainsi ouvert son premier Institut Confucius en juin 2004. On en dénombre à l’heure actuelle plus de 300 répartis dans une centaine de pays (une quinzaine ont déjà été ouverts en France). La popularité grandissante de certains éléments de la culture chinoise au niveau international semble par ailleurs contrebalancer en partie l’attrait des cultures américaine et japonaise, notamment auprès des jeunes Chinois [10], tout en ayant un impact direct sur les affaires intérieures du pays.

De même, surtout depuis les célébrations organisées pour les trente ans de la Politique de Réforme et d’Ouverture, la Chine avance l’idée qu’un nouveau modèle de développement est né de son expérience. On ne compte plus par exemple les publications sur le modèle chinois (zhongguo moshi). Il faut remarquer que la perception qu’ont les Chinois de leur développement est totalement tournée vers eux-mêmes. Comme Barry Buzan le souligne, leur vision exceptionnaliste est reflétée dans la formule « aux couleurs de la Chine » (zhongguo tese de) sans cesse mobilisée pour décrire le développement, le socialisme, la démocratie etc. À l’opposé des prétentions universalistes du libéralisme américain, la Chine insiste sur sa culture unique et indique que sa contribution à l’ordre mondial se limite à son propre développement pacifique. Le récent débat sur le modèle chinois modifie quelque peu cette approche, puisque certains chercheurs chinois prétendent que le développement chinois est digne d’émulation et peut à son tour servir de référence dans d’autres parties du globe [11]. Or, à l’échelle mondiale, les valeurs occidentales prévalent et la montée en puissance d’un pays non démocratique qui associe nationalisme culturel, social et politique et libéralisme économique inquiète. Certains analystes suggèrent que le régime chinois et ses idées sont plus séduisants à l’échelle régionale. Sans tout à fait reprendre le débat, daté, des valeurs asiatiques, beaucoup s’accordent pour dire que les pays d’Asie orientale partagent certaines valeurs. Ceux-ci porteraient davantage d’attention à la souveraineté et au principe de non-intervention, et seraient plus enclins au fonctionnement hiérarchique et au suivisme (bandwagoning) [12].

La crise actuelle ouvre la voie à des alternatives au consensus de Washington, qu’on peut définir rapidement par la formule : libéralisation, privatisation et dérégulation. Joshua Cooper Ramo décrit ainsi ce qu’il a été le premier à appeler le consensus de Pékin : recherche constante d’innovations [13], rejet de la seule croissance du PIB comme indicateur de progrès (et proposition d’autres marqueurs tels que la durabilité du système économique et la répartition des richesses) et principe d’auto-détermination. Si Arif Dirlik rejette l’idée que le développement chinois puisse véritablement servir de modèle tant ses incohérences et écueils sont nombreux (inégalités, problèmes environnementaux etc.), il reconnaît que :

En RPC, la quête d’autonomie et d’auto-détermination donne une dimension multilatérale aux relations internationales qui contraste vivement avec la direction de plus en plus unilatérale de la politique américaine de ces vingt dernières années. Le consensus de Pékin se distingue notamment par une approche des relations internationales qui recherche, à travers des relations multinationales, un nouvel ordre mondial fondé sur des relations économiques, mais qui reconnaît aussi les différences politiques et culturelles ainsi que les différentes concrètes régionales et nationales au sein d’un cadre mondial commun. [14] (Dirlik, Arif. 2006. “Beijing Consensus : Beijing Gongshi” Globalization and Autonomy Online Compendium, p. 5)

Ces éléments suggèrent qu’en ce qui concerne la Chine, les obstacles à la construction d’une communauté asiatique ne sont pas insurmontables. En effet, même si tout est loin d’être réglé, puisque l’orientation précise d’une telle communauté, la détermination exacte de ses membres et sa direction restent à définir, elle reposerait sur un modèle de relations internationales différent et sur un ordre mondial décentralisé qui se dessinent déjà. Le modèle chinois ne semble pas incompatible avec l’ASEAN way. Celle-ci ne se définit en effet pas par des principes généraux ou des idéaux, mais par une méthode de négociation et de résolution des conflits régissant les relations entre les pays asiatiques. Elle correspond à une recherche de compromis et d’harmonie, à un principe de courtoisie et de rejet du conflit, à une diplomatie élitiste de règlement des tensions dans la discrétion, à une méfiance vis-à-vis du cartésianisme et du légalisme et au principe de non-intervention lié au respect dû à la sacro-sainte souveraineté nationale. Le mode de fonctionnement de la communauté est-asiatique semble pour ainsi dire tout trouvé. Il reste néanmoins au Japon et à la Chine à trouver une stratégie de réconciliation et à faire reposer leur nationalisme sur une nouvelle version moins conflictuelle et moins amère de leur histoire.

La création d’une communauté est-asiatique peut par conséquent servir à bien des égards les intérêts de la Chine. Toutefois, cela ne dispense pas cette puissance émergente de relever plusieurs grands défis incontournables. Parvenir à une vision plus claire de sa propre identité et de son idéal de société est devenu une priorité. Yang Yao attribue la réussite économique et la stabilité politique de la Chine à la neutralité de son gouvernement (disinterested government) – au sens où il joue le rôle détaché d’arbitre des conflits d’intérêts qui opposent différents groupes sociaux et politiques – et à la légitimité qu’il a acquise grâce à l’amélioration constante des conditions de vie de la population chinoise. Il ajoute que l’adoption progressive par la Chine des principes d’économie néo-classique a considérablement renforcé les inégalités. Or, le gouvernement central chinois ne parvient plus à calmer les revendications de sa population par des mesures sociales (réforme des campagnes, réforme du système de santé etc.) dont l’ampleur est notamment limitée par le lobbying des gouvernements locaux et des entreprises privées dont, d’après cet économiste de l’Université de Pékin, seules des procédures démocratiques peuvent freiner l’ardeur. En d’autres termes, si le régime chinois finit par opérer une véritable démocratisation, ce sera en réponse à ses pressions internes, bien plus qu’en réponse aux pressions de la communauté internationale.

par Emilie Frenkiel, le  23 novembre 2010


Dossier(s) : Retour à l’Asie

Aller plus loin

- Guo Sujian (ed.), China’s "Peaceful Rise" in the 21st Century – Domestic and International Conditions, Ashgate, London, 2006.

- Boulanger E., Constantin C. et Deblock C., « Le régionalisme en Asie : un chantier, trois concepts », Monde en développement, 2008.

- Li Mingjiang, « China Debates Soft Power », Chinese Journal of International Politics, Vol. 2, n° 2., 2008, p. 287-308.

- Joshua Cooper Ramo, The Beijing Consensus, The Foreign Policy Centre, 2004.

- Barry Buzan, « China in International Society : Is ‘Peaceful Rise’ Possible ? », The Chinese Journal of International Politics, Vol. 3, 2010, p. 5–36.

- Yao Yang « The End of the Beijing Consensus », Foreign Affairs, 2 février 2010.

Pour citer cet article :

Emilie Frenkiel, « La Chine est-elle asiatique ? », La Vie des idées, 23 novembre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Chine-est-elle-asiatique.html

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

Notes

[1] Les membres de l’ASEAN sont le Brunei, le Vietnam, la Malaisie, les Philippines, le Cambodge, l’Indonésie, la Thailande, le Laos, la Birmanie et Singapour.

[2] « What is Japan’s East Asia Community Idea ? », The China Post, 24 octobre 2009.

[3] Qin Yaqing, “Wuzhengfu wenhua yu guoji baoli : Daguo de jiangxing jueqi yu heping fazhan” (Non- governmental culture and international violence : Forceful rise of a great power and peaceful development) Zhongguo Shehui Kexue, 2004, n°5 ; Qin Yaqing, Shijie geju yu Zhongguo heping jueqi (International pattern and China’s peaceful rise)

[4] Boulanger E., Constantin C. et Deblock C., « Le régionalisme en Asie : un chantier, trois concepts », Monde en développement, 2008, Vol. 4, n° 144, p. 105.

[5] Ces statistiques proviennent du site du Conseil Commercial sino-américain,http://www.uschina.org/statistics/tradetable.html

[6] « Soft balancing involves tacit balancing short of formal alliances. It occurs when states generally develop ententes or limited security understandings with one another to balance a potentially threatening state or a rising power. Soft balancing is often based on a limited arms build-up, ad hoc cooperative exercises, or collaboration in regional or international institutions ; these policies may be converted to open, hard-balancing strategies if and when security competition becomes intense and the powerful state becomes threatening ». Paul, T.V., « The Enduring Axioms of Balance of Power Theory », in Paul, T.V., Wirtz, J. et Fortmann, M., (ed.). Balance of Power. Theory and Practice in the 21st Century, Stanford, Stanford University Press, 2004.

[7] Xiao, Huanrong, « Zhongguo di daguo zeren yu diqu zhuyi zhanlüe » (China’s Great Power Responsibility and Its Regional Strategies), in Xiao Huanrong (ed.), Heping di dili xue-Zhongguo xuezhe lun dongya diqu zhuyi (Chinese Scholars on East Asian Regionalism), Communications University of China Press, 2005, p. 174-189.

[8] Zheng Yongnian, Globalization and State Tranformation, Cambridge University Press, 2004, p. 39.

[9] La Chine possède la plus grande armée au monde avec 2,3 millions d’hommes. Cependant, même si le budget alloué à l’armée augmente chaque année, d’après le think tank SIPRI, la Chine n’est qu’en cinquième position en termes de dépenses relatives (% du PIB) après la Russie, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

[10] Par exemple, les opéras, les tenues, les meubles et l’architecture traditionnels chinois, semblent bénéficier d’un regain de popularité après une période où ils ne plaisaient plus qu’aux étrangers. Zhao Changmao, « Zhongguo Xuyao Ruan Shili », (La Chine a besoin de Soft Power), Liaowang Xinwen Zhoukan (Outlook News), 7 juin 2004.

[11] Dans The Dragon’s Gift, ouvrage recensé dans La vie des idées, Deborah Brautigam indique par exemple que la Chine justifie sa politique en Afrique par le fait qu’elle ne fait que reproduire la méthode grâce à laquelle elle s’est elle-même développée quelques décennies auparavant (notamment en s’appuyant sur l’aide « mêlée à d’autres formes d’engagement économique en provenance de l’Occident et du Japon », p. 13).

[12] Cf. Barry Buzan, « China in International Society : Is ‘Peaceful Rise’ Possible ? », The Chinese Journal of International Politics, Vol. 3, 2010, note 37.

[13] Wang Shaoguang, « Xuexi jizhi yu sheyingnengli : zhongguo nongcun hezuo yiliao tizhi bianqian de qishi » (Mécanisme d’apprentissage et faculté d’adaptation : évolution du système coopératif de soins des campagnes chinoises), Sciences Sociales Chinoises, Juin 2008 ; “Adapting by learning : the evolution of China’s rural health care financing”, Modern China vol. 35 n°4, juillet 2009 (version anglaise) ; Sebastian Heilmann. “From Local Experiments to National Policy : The Origins of China’s Distinctive Policy Process”, The China Journal, No. 59, Jan 2008 : 1-30.

[14] « In the PRC, the search for autonomy and self-determination has taken (…) a multilateralist approach to global relationships which contrasts sharply with the increasingly unilateralist direction US policy has taken over the last two decades. The most important aspect of the Beijing Consensus may be an approach to global relationships that seeks, in multinational relationships, a new global order founded on economic relationships, but which also recognizes political and cultural difference as well as differences in regional and national practices within a common global framework… A century of revolutionary socialist search for autonomy, bolstered by recent economic success, qualifies the PRC eminently to provide leadership in the formation of an alternative global order. »


 
 

Personne n’en parle plus, il y a eu 500 mortes en condition de quasi esclavage

Le Bangladesh a appelé samedi l’Union européenne à ne pas prendre de mesures restrictives contre l’activité textile indispensable à son économie après l’effondrement d’un immeuble abritant des ateliers de confection qui a fait près de 550 tués. Les services de secours continuent à retirer des cadavres des décombres du bâtiment qui s’est effondré le 24 avril à Savar, ville située à une trentaine de kilomètres de Dacca.L’Union européenne a menacé de prendre des mesures restrictives contre les vêtements confectionnés au Bangladesh afin de contraindre les autorités du pays à améliorer les conditions de sécurité dans lesquelles travaillent les ouvriers.Cet accident a mis en lumière les pratiques de certains détaillants occidentaux à l’égard des pays pauvres d’Asie devenus une source d’approvisionnement en produits bon marché.La confection emploie près de quatre millions de personnes au Bangladesh, ce qui en fait le deuxième pays producteur après la Chine dans ce secteur d’activité. Certains ouvriers de ces ateliers perçoivent un salaire de 38 dollars par mois

591328_les-corps-des-victimes-de-l-effondrement-d-un-immeuble-enterrres-le-1er-mai-2013-a-dacca[1]

05 mai 2013Par cerise

Le bilan c’est 500 très jeunes femmes assassinées par leur patron qui tentait de s’enfuir. Voilà le brillant résultat des sous-traitance en chaîne, jusqu’à un coût du travail de 30€ par mois, moins cher qu’en Chine! Nos grandes marques de fringues; c’est là-bas qu’elle font leurs marges sur la vie, la santé de ces femmes. Il faut une catastrophe pour qu’on en parle.Monsieur BAYROU qui trouve le Code du travail français tellement lourd et tellement fastidieux comparé au code du travail suisse pourrait se pencher sur celui du bengladesh encore plus léger et pas trop pénible à déchiffer pour les chefs d’entreprise surbookés.

Il n’y a pas de paragraphe sur la santé et la sécurité au travail, pas une ligne sur les pauses obligatoires, rien sur les accidents du travail.  C’est à ça qu’on mesure ce qu’est la construction patiente d’un Code du travail, un minimum protecteur pour les salariés. C’est ce Code du travail là que le MEDEF veut démolir, avec l’ANI il a franchi une étape. Le Bengladesh voilà un modèle pour un coût du travail compétitif, où le patronat est libéré des rigidités sociales et de toute judiciarisation ! Toutes les marques européennes de textile ont trouvé là un havre de "liberté entreprenariale" et elle ne s’en privent pas.

Espérons que cette catastrophe serve au moins à ce que là-bas un employeur soit contraint à un minimum de normes sociales et qu’on ne livre plus des jeunes filles de 10 ans à la mort pour un salaire de 30€ par mois.

Dans nos médias dénonciatrices des turpitudes on n’a pas cherché à savoir les sommes que Mango, Benneton et les autres faisient sur les vêtements fabriqués par les ouvrières de DACCA. Des étiquettes des marques qui font de la pub ont été retrouvées sur les lieux du crime.

Comment pourrions-nous d’ici transmettre nos condoléances aux familles et notre solidarité avec celles et ceux qui ont survécu?

Si nous ne faisons pas ce minimum là nous sommes indignes de nous réclamer des luttes sociales et d’une quelconque conscience de classe.

 
Un commentaire

Publié par le mai 10, 2013 dans Asie, Economie, femmes, société

 

Le physicien Stephen Hawking soutient le boycott académique d’Israël

Le Monde.fr| 08.05.2013

Stephen Hawking est mondialement connu non seulement par ses théories en prolongement de la relativité d’Einstein avec un commencement le big bang et une fin les trous noirs, mais aussi par ses ouvrages de vulgarisation qui sont empreints d’une vocation humaniste et une affirmation de son athéisme. Sa prise de position concernant l’appui du boycott y compris académique pour dénoncer la politique d’Israël face aux Palestiniens est à expliquer non -comme à l’ordinaire- par un quelconque antisémitisme qui lui est totalement étranger mais par l’univers dans lequel il a baigné depuis sa plus tendre enfance, celui de militants communistes qu’étaient ses parents et sa conception de la justice et du droit quasi spinoziste. Un tel avertissement doit être entendu par Israël et par ses dirigeants si faire se peut. (note de Danielle Bleitrach)
En officialisant son soutien à la campagne de boycott académique d'Israël, le physicien de renommée internationale a fait grincer des dents dans l'Etat hébreu.

En officialisant son soutien à la campagne de boycott académique d’Israël, le physicien de renommée internationale a fait grincer des dents dans l’Etat hébreu. | AFP/RODGER BOSCH

C’est une personnalité de renommée internationale qui a officialisé son soutien à la campagne de boycott académique d’Israël, rapporte mercredi 8 mai le Guardian. La prise de position de Stephen Hawking, le célèbre physicien britannique de 71 ans, n’a pas manqué de faire grincer des dents en Israël. Pour les animateurs de la campagne Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS), elle représente en revanche une victoire.

Afin de protester contre le traitement réservé par l’Etat hébreu aux Palestiniens, ce professeur de mathématiques à l’université de Cambridge a adressé la semaine dernière une lettre au président israélien, Shimon Pérès, pour justifier sa décision de se retirer de la conférence qu’il organise en juin, indique le quotidien. Le Britannique avait auparavant accepté l’invitation de M. Pérès à assister à sa cinquième conférence annuelle, intitulée "Faire face à demain 2013". Il y était attendu aux côtés de personnalités telles que l’ancien président américain Bill Clinton, de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair ou encore de la chanteuse Barbara Streisand. Coïncidant cette année avec les 90 ans du président israélien, l’affront n’en est que plus vivement ressenti.

Dans une déclaration publiée avec son accord, le Comité britannique pour les universités palestiniennes (CBUP), qui soutient ce boycott et s’oppose à l’occupation des territoires palestiniens, explicite "sa décision prise en toute indépendance de respecter le boycott, sur la base de sa connaissance de la Palestine et des conseils unanimes de ses contacts académiques là-bas", rapporte le Guardian. Au sein de l’université britannique de Cambridge, où M. Hawking travaille depuis 1962, on la justifie en revanche par des "problèmes de santé". Atteint de sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot), Stephen Hawking se serait vu déconseiller par ses médecins de prendre l’avion.

UNE DÉCISION POLÉMIQUE

Depuis l’annonce de sa participation à cette conférence, il y a quatre semaines, Stephen Hawking croulait sous les messages venus de Grande-Bretagne et d’ailleurs pour l’enjoindre à rejoindre la campagne BDS. Désormais, ce sont les accusations d’antisémitisme qui s’accumulent dans les boîtes e-mail du physicien. On ne lui prête pourtant aucun propos de cette nature en public. Depuis sa visite en 2006 dans des universités israéliennes et palestiniennes, le scientifique aurait durci sa position à l’égard d’Israël. En 2009, le physicien a dénoncé l’opération Plomb durci menée pendant trois semaines par Israël dans la bande de Gaza, qualifiant de "disproportionnée" la réponse apportée par l’Etat hébreu aux tirs de roquettes palestiniens. "La situation ressemble à celle qui prévalait en Afrique du sud avant 1990 et ne peut continuer", avait-il déclaré sur la chaîne Al-Jazira.

Dans le monde académique, la décision de Stephen Hawking est diversement accueillie. La campagne de boycott anti-israélienne, recueillant un certain écho sur les plans culturels ou économiques, fait davantage polémique dans les milieux intellectuels et académiques. L’intellectuel juif américain et fervent défenseur de la cause palestinienne, Noam Chomsky, favorable au boycott et au désinvestissement envers les sociétés faisant affaire dans les territoires occupés, a ainsi qualifié le boycott général d’Israël de "cadeau fait aux jusqu’au-boutistes israéliens et à leurs soutiens américains".

En Israël, la décision du célèbre physicien choque. En 2011, le Parlement israélien avait d’ailleurs promulgué une loi faisant de l’appel au boycott par un individu ou une organisation un délit civil qui peut entraîner le paiement de dommages et intérêts. "L’utilisation du boycott académique contre Israël est inapproprié et scandaleux, en particulier pour ceux à qui l’esprit de liberté est la base de la mission humaine et académique, a ainsi déploré Israël Maimon, le président de la conférence annuelle de Shimon Pérès. Israël est une démocratie au sein de laquelle chacun peut trouver à s’exprimer, quelles que soient ses opinions. Une décision de boycott est incompatible avec un discours ouvertemement démocratique."

 
 

Les manifestations contre le viol en Inde : un «moment révolutionnaire» d’une grande ambivalence par Stéphanie Tawa Lama-Rewal

article_sipa_ap21343105_000007[1]Les manifestations contre le viol en Inde : un «moment révolutionnaire» d’une grande ambivalence

Stéphanie Tawa Lama-Rewal nous livre ici une lecture particulièrement fine des récentes manifestations contre le viol des femmes en Inde, revient sur leur caractère "inédit" et montre en quoi elles sont traversées d’une profonde ambivalence.

La télévision française a récemment montré  les images de manifestants, à New Delhi, qui exprimaient leur colère face au calvaire d’une petite fille de cinq ans, enlevée, violée, laissée pour morte après que ses violeurs ont tenté de l’étrangler, et finalement retrouvée par ses parents, vivante, le 17 avril. Il ne fait aucun doute que si ces manifestations ont suscité l’attention des médias indiens et étrangers, c’est parce qu’elles évoquent, comme un écho tardif, les spectaculaires manifestations qui ont marqué la capitale (mais aussi d’autres métropoles indiennes) à la fin de l’année 2012. Ces manifestations provoquées par le viol collectif, le 16 décembre 2012, d’une étudiante qui mourra de ses blessures douze jours plus tard, ont littéralement secoué l’Inde. Elles étaient en effet inédites à tous égards : par leur objet – car le viol, et plus généralement la violence sexuelle contre les femmes, n’avait jamais, jusqu’alors, suscité une mobilisation d’une telle ampleur ; par la population mobilisée – mixte en termes de genre et de classe, ce qui est rare dans le contexte indien, et avec une forte représentation des jeunes (écoliers, étudiants) ; par la durée de ces manifestations (plus de trois semaines) ; et surtout, peut-être, par leur caractère anarchique : ces manifestations n’avaient pas de leader, pas de mot d’ordre, pas d’ennemi clairement désigné. Elles ont surpris les acteurs comme les observateurs de la scène politique indienne, et sont justement qualifiées, par la juriste féministe Ratna Kapur, de « moment révolutionnaire »1. Je voudrais ici proposer une lecture rétrospective de ce moment, identifier quelques-unes des raisons de cette explosion de colère mêlée de honte,  et souligner la profonde ambivalence de cette mobilisation2.

Les raisons de la colère

Alors quela presse indienne relate chaque jour des cas d’agressions sexuelles plus ou moins atroces contre les femmes, alors que la violence sexuelle est depuis plusieurs décennies un objet majeur des mobilisations féministes, tout cela dans une relative indifférence du public, comment expliquer que le viol commis le 16 décembre ait soudain suscité une réaction d’une ampleur sans précédent ? Les explications possibles relèvent à la fois des propriétés de ce fait divers particulier, et d’un contexte politique et médiatique favorable.

Tout d’abord, l’agression commise le 16 décembre était particulièrement horrible : la victime, une étudiante de 23 ans, revenait d’une sortie dans un centre commercial avec un ami. Ne trouvant pas d’auto-rickshaw, ils montèrent dans un bus privé qui allait dans la direction de leur domicile. Le bus ne contenait que 5 passagers, en plus du chauffeur. Les six hommes, armés d’une barre de fer, violèrent à tour de rôle la jeune femme, après avoir battu son ami qui tentait de la défendre. Ils enfoncèrent ensuite la barre de fer dans le ventre de la jeune fille, déchirant ses intestins, puis jetèrent les deux victimes, nues, sur le bord de la route, alors que la jeune fille se vidait de son sang. Il fallut plusieurs heures avant que la police ne les trouve et fasse hospitaliser la jeune fille.

Parce qu’il était particulièrement horrible, ce viol fut particulièrement visible : le 18 décembre, il fit la « une » de nombreux quotidiens et journaux télévisés, exprimant et propageant un « choc moral »3 qui est indubitablement l’une des raisons majeures de la mobilisation.

L’émotion provoquée révèle la grande empathie suscitée par cette victime particulière – dont le nom ne fut jamais divulgué. Je l’ai dit, les agressions sexuelles sont loin d’être rares en Inde, et d’autres faits divers de ce type avaient précédemment suscité des mobilisations, mais c’étaient alors des mobilisations se limitant aux organisations féministes, qui ne trouvèrent jamais l’ampleur observée en décembre 2012.  Pourtant le viol de Mathura, jeune fille tribale violée dans un poste de police au Maharashtra, avait joué le rôle de déclencheur dans la formation de la deuxième vague du mouvement indien des femmes, en 1974. Pourtant le viol de Bhanwari Devi, travailleuse sociale de basse caste, victime d’un viol collectif par des hommes de haute caste pour la punir de s’être opposée à un mariage d’enfants, au Rajasthan, avait suscité une nouvelle campagne de lutte contre les violences sexuelles, en 1992. Plusieurs féministes indiennes, en décembre, soulignèrent le contraste entre l’indifférence qui entoure la pratique courante du viol des femmes dalits (ex-intouchables) par des hommes de castes supérieures, dans les campagnes indiennes, et l’indignation suscitée par le viol du 16 décembre. Dans ce dernier cas, la victime a suscité une très grande identification, car elle incarnait cette classe moyenne en expansion à qui la vie urbaine offre l’opportunité d’une ascension sociale et donc d’une vie radicalement différente de celle de la génération précédente. La jeune fille, issue d’une famille rurale de l’Etat fédéré d’Uttar Pradesh, qui jouxte Delhi, était étudiante en kinésithérapie – elle se destinait donc à la profession médicale, à la fois prestigieuse et lucrative ; elle revenait de l’un de ces centres commerciaux qui sont typiquement un lieu de loisir des classes moyennes ; elle était accompagnée d’un ami – ni mari, ni fiancé.

L’identification était également favorisée par le déroulement de l’histoire : le manque de transports publics est une réalité connue de tous les urbains. Et ce grave déficit en infrastructures de transports est identifié de longue date par les chercheuses féministes comme l’un des facteurs principaux de l’insécurité des femmes en ville. Le viol du 16 décembre illustre tragiquement le rapport étroit qui existe entre mobilité physique et mobilité sociale pour les femmes : leur droit à la ville, c’est-à-dire à toutes les ressources offertes par la ville en termes d’éducation, d’emploi, de loisirs, d’anonymat aussi, reste théorique tant que le déplacement dans la ville implique le risque d’une agression4. Or les bus et les métros sont souvent bondés, ce qui favorise le harcèlement sexuel.

Le contexte médiatique a lui aussi joué un rôle important dans les mobilisations de décembre. La télévision comme la presse écrite ont largement couvert le fait divers, puis les manifestations. Certains médias ont saisi cette occasion de souligner le caractère multiforme et quotidien de la violence sexuelle contre les femmes. Ainsi le quotidien de gauche The Hindu a-t-il relaté, pendant une semaine, un viol à chaque page du journal. La longévité exceptionnelle de la couverture médiatique des manifestations tient pour partie à la sociologie des manifestants : les classes moyennes urbaines sont le principal public visé par la presse en anglais et par de nombreuses chaines de télévision. Une observation attentive de la couverture médiatique classique des manifestants suggère l’installation, très rapidement, d’une forme de coopération entre les manifestants et les médias. Du côté des manifestants, l’intérêt des médias (qui montrent les images des manifestations, les interviews de manifestants, mais qui donnent également la parole à maints « experts » sommés d’expliquer, de proposer, de prédire) est apprécié et encouragé, car il amplifie la visibilité de leur mobilisation.  Côté médias, les manifestations sont un sujet en or : sensationnel, photogénique, et qui se prête à des envolées lyriques sur la vitalité de la démocratie indienne. L’hebdomadaire de droite India Today fait ainsi du « citoyen outragé »  l’homme de l’année 2012 et célèbre la colère comme une émotion éminemment démocratique5. Mais si les manifestations de décembre marquent un « moment de transformation » dans les médias indiens, selon la journaliste Pamela Philipose6, c’est parce qu’à côté des médias classiques, les nouveaux médias, c’est-à-dire les médias sociaux (facebook, twitter etc.) ont joué un rôle important, voire majeur. Une grande partie des manifestants étaient en effet de jeunes urbains, dotés d’un téléphone mobile, qui se donnaient rendez-vous sur l’un ou l’autre des sites des manifestations, de façon décentralisée et invisible aux yeux de ceux qui ne sont pas sur le réseau.

Enfin le contexte politique est un autre facteur d’explication de cet embrasement inattendu. Les manifestations de décembre évoquent à plusieurs égards une autre mobilisation qui a eu lieu à Delhi et dans d’autres métropoles indiennes, sous l’égide du mouvement « India Against Corruption », en 2011. Ce mouvement, contrairement aux manifestations de 2012, avait certes un leader (Anna Hazare et son équipe) et une revendication précise (la mise en place d’un ombudsman). Mais il constitue un précédent important par trois aspects. Tout d’abord le public mobilisé : des classes moyennes urbaines qui partagent largement une vision négative de la politique, qui votent peu et manifestent encore moins. Ensuite le lieu principal des manifestations : Jantar Mantar, site monumental au cœur de Delhi, devenu le lieu privilégié des manifestants et protestataires de tous ordres depuis que l’avenue qui mène au Parlement indien a été interdite de manifestations, il y a de cela plusieurs années. Enfin une forme nouvelle d’action collective : des rassemblements répétés, dans un seul lieu, qui contrastent avec les processions qu’organisent habituellement les partis politiques. En décembre 2012, on observa également des marches silencieuses, des concerts de rue, et beaucoup de veillées aux chandelles (voir photo) : les manifestants se recueillaient en silence devant des installations improvisées faites de bougies, de fleurs, de pancartes.

S’il est impossible de démontrer le lien entre ces deux séries de manifestations, car il aurait pour cela fallu sonder un échantillon représentatif des personnes mobilisées dans chaque cas, la forte ressemblance entre les publics, les lieux et les formes d’action, mais aussi le discours exprimé de façon diffuse (par les manifestants interviewés par les médias, les affiches brandies) – discours de défiance à l’égard des politiques (partis, élus, gouvernement) – suggèrent fortement que les manifestations de décembre se sont appuyées sur le précédent de 2011. Le mouvement contre la corruption avait en effet été, pour de nombreux participants, la première occasion de faire l’expérience d’une action de rue, d’éprouver sa puissance émotionnelle et de vérifier son efficacité politique : les manifestations de 2011 ; elles aussi, avaient été très amplifiées par les médias et elles ont abouti à l’adoption d’un projet de loi et à la création d’un nouveau parti politique.

Une mobilisation très ambivalente

L’une des difficultés de l’analyse de la signification et des implications des manifestations de décembre tient à leur grande ambivalence. D’un côté, le discours exprimé de façon diffuse, dispersée, par les manifestants était étonnamment progressiste au regard des réactions habituelles à la violence sexuelle ; d’un autre côté ce discours était conservateur, voire réactionnaire.

Commençons par la dimension progressiste de la mobilisation. Pour les féministes indiennes, habituées à dénoncer la violence sexuelle devant un public (politiques, journalistes, citoyens) largement indifférent, plusieurs aspects de la mobilisation ont constitué une divine surprise. Le fait, d’abord, que les manifestants comptent autant d’hommes que de femmes était tout à fait exceptionnel ; la forte participation des jeunes était également nouvelle et encourageante.

Ensuite les manifestations ont libéré la parole de femmes qui ne sont pas des militantes féministes : les témoignages se sont multipliés, dans la presse, de femmes issues de la classe moyenne/supérieure, décrivant une agression dont elles avaient été victime mais dont elles n’avaient jamais pu parler ; ou bien mentionnant toutes les violences sexuelles ordinaires, qui passent par les gestes, les mots, les regards, et qui sont d’autant plus dommageables qu’elles ne sont généralement pas prises au sérieux7 ; ou encore évoquant la peur avec laquelle elles vivent, depuis toujours, de se faire agresser, la peur qui gouverne chacune de leurs décisions dès lors qu’elles doivent sortir de leur maison.

Alors qu’émergeait ainsi la terrible banalité de la violence sexuelle contre les femmes dans l’espace public, s’exprimait aussi un discours plus complexe qu’à l’ordinaire sur les causes et les solutions possibles. A côté de la colère célébrée par les médias – colère contre les agresseurs et leur barbarie, contre la police et son insensibilité, contre le gouvernement et son inaction – une autre émotion, beaucoup plus inattendue, était exprimée par les manifestants : la honte – honte d’être une société qui impose à la moitié de la population de vivre dans la peur de l’agression, et qui permet une telle violence. On assista alors à un véritable renversement de l’usage de la honte. Alors que la honte est généralement le lot des victimes du viol, qui subissent, en plus du traumatisme, le stigmate8 de celles qu’on a privé de leur « honneur », ici la honte changeait de camp en quelque sorte, pour être celle d’une société qui se reconnait une responsabilité collective. De nombreuses pancartes disaient la honte d’être un homme, ou la honte d’être indien, refusant ainsi une vision simpliste du viol pour y voir le symptôme d’un mal profond, qui appelle une mise en cause de la société par elle-même.

Pendant ces quelques semaines de manifestations, on a pu ainsi avoir l’impression que le discours féministe sur la violence sexuelle était en voie de mainstreaming. Ce discours dénonce la prévalence, sous de multiples formes, de la violence sexuelle dans l’espace public ; il identifie précisément ce qui, dans la législation concernant la violence sexuelle, contribue au fait que les viols restent très largement impunis9; enfin, surtout peut-être, ce discours souligne que la réponse à la violence ne peut se limiter au thème de la sécurité, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas s’exprimer seulement en termes de protection des femmes par la loi et par la police. Or en décembre, de nombreux manifestants exprimaient l’idée que ce qui est en cause, c’est l’égalité des femmes au moins autant que leur sécurité. Les affiches revendiquant le droit pour les femmes de s’habiller comme elles le souhaitent, par exemple, montraient une prise de conscience des effets pervers de « l’idéologie de la respectabilité »10 selon laquelle c’est la respectabilité des femmes qui les protège de la violence sexuelle – ce qui implique que les victimes ne sont pas respectables, et permet qu’elles ne soient pas respectées.

Le débat public qui a rapidement émergé autour des manifestations de décembre a fait ainsi une place importante aux militantes féministes, qui ont pu contextualiser le viol, souligner sa relative banalité, rappeler que la plupart des viols sont commis non dans l’espace public mais au sein du cercle familial, dénoncer le fait que les victimes de viol sont stigmatisées à vie dans une société qui considère le viol, plus que toute agression, comme une violation irréparable11, et demander que l’on célèbre les  « survivantes » plutôt que de s’apitoyer sur les « victimes »12.

Mais à côté de ces aspects très progressistes des manifestations, on a pu observer d’autres éléments beaucoup plus conservateurs, voire réactionnaires. Tout d’abord, une partie importante des revendications exprimées se limitaient à une demande sécuritaire, se confondant plus ou moins avec une logique de vengeance à l’égard des violeurs : demande d’application de la peine de mort (légale en Inde, mais très rarement appliquée jusqu’à ces dernières années) ; demande d’une justice expéditive ; et demande de castration chimique des violeurs.

Une autre proposition, celle de l’instauration de « patrouilles communautaires » à l’échelle des quartiers, révélait à la fois une demande de protection des femmes (par opposition à la demande de liberté/d’égalité) et une interprétation du viol du 16 décembre en termes de lutte des classes. Bien des commentateurs, professionnels ou non, de façon consciente ou non, ont en effet souligné que les agresseurs de la jeune fille, néo-urbains comme elle, faisaient partie de ce lumpen prolétariat cantonné, par sa pauvreté et son faible niveau d’éducation,  aux marges physiques et sociales de la ville, au contraire de leur victime qui, grâce à son éducation, était sortie de cette marginalité. A partir de ce constat, la violence inouïe des auteurs du viol du 16 décembre était interprétée  comme l’expression d’une haine de classe : haine d’hommes se sachant exclus de la prospérité  promise par la métropole contre une femme qui incarnait la concrétisation de cette promesse. Cette interprétation permet  d’associer  le fléau de la violence sexuelle contre les femmes à cette population de migrants pauvres, dénoncés comme porteurs de valeurs archaïques. Elle esquisse ainsi une distinction claire entre les néo-urbains légitimes, ceux qui adoptent les comportements et les valeurs des classes moyennes urbaines, et les néo-urbains illégitimes, qui sont au moins partiellement responsables de leur exclusion sociale puisque leurs valeurs sont incompatibles avec la modernité et qu’ils constituent une menace pour les autres.  Il ne s’agit pas ici de nier le fait que les campagnes d’Uttar Pradesh ou du Bihar, d’où étaient issus les agresseurs de décembre et ceux d’avril respectivement, sont parmi les plus conservatrices de l’Inde, et qu’il ne fait pas bon y être femme (ni dalit). Mais je voudrais souligner deux aspects de cette vision des choses qui me paraissent réactionnaires. D’une part, cette interprétation permet à ceux qui se considèrent comme des « inclus » de se dédouaner de la responsabilité de la violence contre les femmes dans l’espace public, comme si « l’idéologie de la respectabilité » dénoncée par les féministes était l’apanage des « exclus ».  D’autre part, cette interprétation conforte une hostilité vis-à-vis des urbains pauvres qui s’exprime de plus en plus ouvertement, et de multiples façons, depuis les années 1990 : multiplication des gated communities, destructions massives de bidonvilles sans reloger leurs habitants13 etc.

Le traitement politique des manifestations

Les acteurs politiques ont été pris de court, comme tout le monde, par les manifestations de décembre. Mais leur réaction, caractérisée par une série de maladresses, montre à quel point personne, ni au gouvernement ni dans l’opposition, ne pouvait croire qu’un viol se révèle si dangereux pour l’ordre public.

La réaction du gouvernement, tout d’abord, fut tardive et déplacée. Le premier ministre ne fit une intervention qu’au bout de cinq jours de manifestations ; le ministre de l’intérieur  traita d’abord les manifestants de « maoïstes » avant de se raviser. L’action gouvernementale, dans son ensemble, manifesta une peur du désordre plutôt qu’une tentative de répondre aux causes de ce désordre : le gouvernement fit fermer plusieurs stations de métro au plus fort des manifestations ; dispersa la foule à coup de canons à eau; il fit transférer la victime à Singapour alors que son état était de plus en plus critique, par peur d’une émeute si elle décédait dans la capitale. Enfin le gouvernement fit en sorte que les coupables soient rapidement identifiés et arrêtés, puis nomma une commission ad hoc chargée de proposer une réponse législative appropriée à la violence sexuelle extrême, espérant sans doute avoir ainsi montré qu’il prenait au sérieux le message complexe envoyé par les manifestations.

Plusieurs élus, de la majorité comme de l’opposition, se distinguèrent par des déclarations qui scandalisèrent de nombreux participants et sympathisants des manifestations, par le conservatisme, voire la misogynie qu’elles révélaient : Sushma Swaraj, femme leader du Bharatiya Janata Party (droite hindoue) qualifia la victime de « cadavre vivant », non parce qu’elle luttait contre la mort sur son lit d’hôpital, mais parce que c’est ainsi que les traditionnalistes hindous considèrent les femmes violées ; un élu du parti du Congrès qualifia les manifestantes de « femmes usées, paintes » (dented and painted women) ; un membre du gouvernement du Madhya Pradesh conseilla aux femmes de ne pas franchir la « ligne rouge » (Lakshman rekha) ; un élu d’Uttar Pradesh déclara devant les caméras que la façon dont les femmes s’habillent explique la violence qu’elles subissent ; enfin un cadre du parti du Congrès, dans le même Etat, demanda publiquement pourquoi les femmes avaient besoin de sortir la nuit.14

Alors que cette réaction des acteurs politiques était largement critiquée pour son ineptie, une nouvelle surprise éclata le 23 février : la commission nommée par le gouvernement pour faire des propositions de changements législatifs, commission composée d’un ancien président de la Cour suprême, J.S. Verma, et de deux autres magistrats à la retraite, remit, au bout de 29 jours seulement, un rapport de six cents pages fondé sur une large série de consultations, dont les recommandations vont beaucoup plus loin que prévu par le commanditaire du rapport. Le rapport Verma propose en effet une définition élargie du viol ;  il fait passer la peine minimum à 10 ans au lieu de 7 mais s’élève contre la peine de mort pour lui préférer, comme peine plafond, la perpétuité ; il souligne la nécessité de prendre en compte le viol conjugal, et de considérer les viols commis par l’armée indienne dans les zones d’insurrection comme des viols aggravés, entre autres recommandations15. Ce rapport fut salué par les féministes indiennes comme un « moment de triomphe »16… qui sera toutefois de courte durée, puisque le gouvernement adopta, le 3 mars,  une ordonnance qui ignore la plupart de ses recommandations et semble avoir pour objectif essentiel de montrer que le pouvoir agit, dans le sens des revendications les plus conservatrices exprimées par les manifestations :  ainsi le recours à la peine de mort est encouragé, tandis que nulle mention n’est faite du viol conjugal dans cette ordonnance.

Que reste-il, alors, de la mobilisation  de décembre ? Les manifestations qui ont eu lieu en cette fin avri autour d’un autre cas de viol, montrent que les partis politiques ont tiré la leçon des manifestations de décembre et que la vie politique indienne a retrouvé son cours familier. Alors que les élections  à Delhi sont prévues pour novembre prochain, les deux principaux partis d’opposition ont pris la tête des manifestations,  avec un message qui est cette fois dénué de toute ambiguïté : les viols manifestent l’incurie de la police, et donc, par implication, celle du gouvernement. Il n’est plus question de honte, mais seulement de la colère des citoyens – une colère justifiée, encouragée, par des partis qui cherchent de toute évidence à en faire une ressource électorale. C’est le Aam Admi Party (AAP), formé à la suite du mouvement contre la corruption, qui prend la tête des mobilisations, talonné par le BJP, et les deux partis semblent aujourd’hui souffler sur les braises des manifestations de  décembre, pour  en ranimer la flamme à leur profit.

Les prochaines élections diront si ces manifestations marquent, ou non, un tournant dans la vie politique indienne. Il s’agit, en novembre 2013, d’élire l’assemblée législative de la ville-Etat de Delhi, ville dont nul n’ignore plus, aujourd’hui, qu’elle détient le triste record en matière de violence contre les femmes. Les discours des partis politiques vont-ils faire une place nouvelle à la question de la violence (sexuelle) contre les femmes ? Si oui, quelles vont êtes les réponses préconisées ? Ces réponses reprendront-elles les recommandations du rapport Verma ? La mobilisation dans la rue va-t-elle se retrouver dans les urnes, autrement dit les classes moyennes, qui ont tendance à l’abstentionnisme,  vont-elles voter ? Et pour qui ?

Stéphanie Tawa Lama-Rewal, chargée de recherche au CNRS (Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du SUD, CNRS-EHESS)

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  • 1. Voir Ratna Kapur, « The new sexual security regime », The Hindu, 5 February 2012.
  • 2. Cet article s’appuie sur une série de discussions informelles avec des manifestants et des non-manifestants, à Delhi, en décembre2012 ;  d’une observation de la manifestation dans le Jantar Mantar de Delhi le 1er janvier 2013 ;  et de l’analyse de la presse indienne en anglais sur ce sujet.
  • 3. Le concept est de James Jasper.
  • 4. Voir Stéphanie Tawa Lama-Rewal,“Women’s Right to the City: From Safety to Citizenship?” ”, in Marie – Hélène Zérah, Véronique Dupont and Stéphanie Tawa Lama-Rewal (Eds) Urban Policies and the Right to the City in India: Rights, Responsibilities and Citizenship, UNESCO, Delhi, 2011, pp.37-45, http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002146/214602e.pdf
  • 5. S. Prasannarajan, “The Angry Indian”, India Today, January 7, 2013, pp. 18-22.
  • 6. Pamela Philipose, « Anxieties in the Republic. Media metamorphosis and popular protest”, Economic and Political Weekly, February 9, 2013, pp. 20-22.
  • 7. Le harcèlement sexuel dans les espaces publics est désigné par une expression poétique : « taquiner Eve » (Eve teasing)
  • 8. Flavia Agnes, op.cit.
  • 9. Selon le National Crime Records Bureau, les cas de viols traités par la justice aboutissent à une condamnation dans seulement 26% des cas.  Voir Ratna Kapur, « The new sexual security regime », The Hindu, 5 February 2012.
  • 10. Kalpana Viswanath, S.Mehrotra, “Safe in the City”, Seminar 583, 2008, pp. 21-24.
  • 11. Cette idée est bien explicitée par la journaliste Vidya Subrahmaniam : « […]rape […]is treated with horror not because it is violent but because it is thought to be violative ; it is thought to shame and dishonour the victim and rob her of her core », “Charge of the unenlightened brigade”, The Hindu, 29 December 2012.
  • 12. Voir Flavia Agnes, « No Shortcuts on Rape. Make the Legal System Work”, Economic and Political Weekly, January 12, 2013, pp. 12-15.
  • 13. Voir Véronique Dupont, “The Challenge of Slums and Forced Evictions”, in Marie – Hélène Zérah, Véronique Dupont and Stéphanie Tawa Lama-Rewal (Eds) Urban Policies and the Right to the City in India: Rights, Responsibilities and Citizenship, UNESCO, Delhi, 2011, pp.76-97, http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002146/214602e.pdf
  • 14. T.K.Rajalakshmi, « Crimes against Women. Forcing the Issue”, Frontline, vol 30, n°2 (http://www.frontline.in/the-nation/forcing-the-issue/article4328566.ece )
  • 15. Pour consulter le rapport Verma dans son intégralité: http://www.thehindu.com/news/resources/full-text-of-justice-vermas-report-pdf/article4339457.ece
  • 16. Kalpana Kannabiran, « A moment of triumph for women », The Hindu, 25 January 2013.
              date:

02/05/2013 – 13:51

 
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Publié par le mai 7, 2013 dans Asie, civilisation, femmes

 

Syrie: les rebelles ont utilisé du gaz sarin, selon Carla del Ponte

Il est clair que nous somes désormais dans la plus terrible des guerres, la cuerre civile, avec un pouvoir qui a répondu par une répression injustifiée aux premières manifestations et là-dessus des forces politiques qui ont choisi le terrain syrien pour s’affronter et qui ont tout fait pour empêcher une solution négociée. Attaquer la Syrie pour affaiblir l’Iran, voilà sur quoi se sont entendus des foces aux intérêts contradictoires… Entre la volonté des puissances occidentales derrière les Etats-Unis pour le contrôle mondial  des industries extractives avec en sous main la volonté d’enrayer autant que faire se peut la montée en puissance de la Chine, un monde multipolaire,  et les volontés hégémoniques politico-religieuses des waahabites saoudiens et Qataris, Israél jouant sa propre partie du grand Israêl ou de la survie pour la population jusqu’au suicide, le tout sur un fond de misère qui multiplie les filières mercenaires… bien fol qui prétend défendre une vision "humanitaire", la seule solution est le respect des souverainetés et de la légalité internationale, le choix de la diplomatie, alors que celle-ci est désormais militarisée… (note de Danielle Bleitrach)

Syrie Gaz Sarin

En Syrie, les rebelles ont utilisé du gaz sarin, selon Carla del Ponte,  membre de la Commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’homme en Syrie.

 INTERNATIONAL – Les rebelles syriens ont fait usage du gaz sarin, a affirmé Carla del Ponte, membre de la Commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’homme en Syrie. "Selon les témoignages que nous avons recueillis, les rebelles ont utilisé des armes chimiques, faisant usage de gaz sarin", a déclaré Carla del Ponte, dans une interview à la radio suisse italienne dans la nuit de dimanche à lundi 6 mai.

"Nos enquêtes devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages, mais selon ce que nous avons pu établir jusqu’à présent, pour le moment ce sont les opposants au régime qui ont utilisé le gaz sarin", a ajouté Carla del Ponte, qui est également l’ancien procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).

Elle a expliqué que les recherches de la Commission d’enquête de l’ONU, qui doit présenter ses observations aux prochaines sessions du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU en juin, étaient loin d’être terminées. Elle a par ailleurs précisé que les enquêtes en cours pourraient aussi établir si le gouvernement de Bachar al-Assad a aussi utilisé ou non ce genre d’armes chimiques.

Lire aussi: » Armes chimiques en Syrie : la "ligne rouge" a-t-elle été franchie ? » La Syrie accuse Israël d’avoir mené un nouveau raid contre un centre de recherches scientifiques » Tous nos articles sue la Syrie

Un gaz neurotoxique mortel

Le sarin est un puissant gaz neurotoxique découvert à la veille de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne et utilisé dans le métro de Tokyo en 1995. Outre son inhalation, le simple contact avec la peau de ce gaz bloque la transmission de l’influx nerveux et entraîne la mort par arrêt cardio-respiratoire. La dose létale est d’un demi-milligramme pour un adulte. Il est inodore et invisible.

Les victimes se plaignent d’abord de maux de tête violents et présentent des pupilles dilatées. Surviennent ensuite convulsions, arrêts respiratoires et coma précédant la mort. Il peut être utilisé en aérosol, notamment à partir de l’explosion de munitions mais peut également servir à empoisonner l’eau ou la nourriture, selon le Center for Disease and Control Prevention (CDC) d’Atlanta.

Egalement sur Le HuffPost:

 

La Chine contemporaine par le genre par Tang Xiaojing,

En quoi la politique de réforme lancée en Chine au cours de ces trente dernières années a –t-elle modifié la place des femmes dans la société ? Un ouvrage collectif illustre le statut paradoxal des femmes dans une Chine contemporaine où l’aggravation de la discrimination coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes.

HONG KONG-AUCTION-CHRISTIES-PAINTING
Tania Angeloff et Marylène Lieber, Chinoises au XXIe siècle. Ruptures et continuités, ouvrage collectif, Paris, La Découverte, 240 p., 26 €

Pour comprendre la société chinoise contemporaine qui est en profonde mutation, la perspective du genre constitue un fil conducteur crucial. Dans ce sens, cet ouvrage collectif, sous la direction de Tania Angeloff et Marylène Lieber, est stimulant à la fois pour l’étude du genre et pour les analyses contemporaines de la société chinoise. Le regard sociologique des auteurs s’appuie sur l’analyse stricte de faits quantitatifs et qualitatifs ancrés dans des contextes politiques, économiques et sociaux localisés. Évitant l’écueil d’une perspective eurocentrée de la modernité et de la tradition, les auteurs ont par ailleurs opté pour une vision historique, qui pense en termes de continuité et de rupture le statut des femmes chinoises. Onze chapitres de grande actualité traitent respectivement des rapport de genre et des changements sociaux dans les domaines du travail, de l’éducation, de la sexualité, de la famille et du cinéma, établissant un panorama de l’évolution de la société chinoise contemporaine à travers les processus de modernisation économique et de mondialisation.

Genre et impact démographique

Qu’est-ce que la réforme économique en Chine a apporté aux femmes ? Cette question suscite l’intérêt des chercheurs occidentaux et chinois depuis trente ans, et la réponse n’est pas simple. Si les premiers auteurs sur cette question (des chercheuses anglo-saxonnes surtout) ont beaucoup pensé en terme de régression de la condition féminine, ce livre collectif met davantage en valeur certaines ambivalences.

Isabelle Attané nous invite tout d’abord à questionner l’impact démographique de la discrimination sexuée en Chine. La Chine a un déficit féminin effrayant, dont l’ampleur est inédite dans l’histoire documentée des populations humaines. Pourquoi ? L’auteur explique que si la préférence pour le fils persiste après trois décennies de libéralisation économique et sociale, le déséquilibre fut renforcé par la politique de l’enfant unique et par l’augmentation du coût de la vie, notamment des coûts inhérents à l’éducation et à la santé d’un enfant. Les filles deviennent indésirables parce qu’elles privent tout simplement leurs parents de la possibilité d’avoir un fils et qu’elles « alourdissent » le fardeau économique familial. Ceci mène à la pratique d’avortement sélectif selon le sexe, ainsi qu’aux négligences à l’origine du décès prématuré des filles. L’auteur avance que le déficit de femmes se traduit par une pénurie d’épouses sur le marché matrimonial et probablement par un déficit de naissances des Chinois. Parmi ces conséquences « inattendues », le déséquilibre des sexes sur le marché matrimonial offre aux femmes une possibilité d’ascension sociale, même si cela n’apporte pas nécessairement d’avantages en termes d’égalité sexuelle. Les hommes les plus pauvres et les moins éduqués sont les plus touchés par la pénurie d’épouses.

Genre, Éducation et Emploi

Dans le domaine de l’éducation, le mouvement de l’alphabétisation et de l’universalisation du système éducatif dans les années 1950 a permis l’éducation massive des filles, et la part des filles dans l’éducation n’a cessé dès lors d’augmenter. Fin 2009, leur proportion au lycée atteignait 48,2%. En retraçant l’évolution historique de l’éducation des Chinoises, Amandine Monteil considère qu’en dehors du développement du système scolaire, la politique de l’enfant unique a également joué un rôle déterminant, puisque l’enfant unique bénéficiait de l’intégralité du budget éducatif de la famille. Néanmoins, les disparités sont loin d’avoir disparues. La non-scolarisation des filles et les filles « laissées en arrière » (liushou) représentent encore des problèmes inquiétants dans le contexte actuel.

Si l’effet de la réforme économique sur l’éducation des femmes reste ambivalent, son effet sur l’emploi n’en est pas moins contradictoire. Par le biais de données chiffrées et de recherches préexistantes, l’article de Tania Angeloff fait état d’une situation complexe. L’auteure remonte aux années 1950 pour montrer les effets déjà ambivalents de la révolution communiste sur l’emploi féminin. S’il est vrai que l’autorité communiste a fait de l’emploi féminin la clé du développement socialiste, et s’il est par ailleurs incontestable qu’un grand nombre de femmes ont été intégrées au système urbain de la danwei (unité de travail), l’idéologie des autorités chinoises a occulté le fait qu’un grand nombre de femmes occupaient toutefois des postes précaires et mal payés. En 1978, le lancement de la libéralisation économique fut accompagné par le discours du retour des femmes au foyer (funü huijia) et les femmes de plus de 45 ans en furent les premières victimes ; elles perdirent le statut élevé de la « classe d’ouvrière », faisant l’expérience d’un sentiment de déclassement. C’est également ce que montre l’étude de Li Shuang sur les employées domestiques.

La vague de migration interne provoquée par la réforme économique s’accompagne également d’inégalités sexuelles. Le texte de Marylène Lieber – en prenant le cas de l’industrie électronique située au cœur du système économique mondialisé, recrutant essentiellement des femmes migrantes – analyse comment le genre structure le régime du travail et comment ce dernier nourrit l’inégalité sexuelle. L’industrie du sexe est une autre industrie mondialisée, regroupant beaucoup de femmes migrantes. S’appuyant sur des données ethnographiques relatives à un groupe de cinq touristes sexuels, Chen Mei-Hua a étudié la consommation du sexe des Taïwanais en Chine continentale pour montrer la façon dont la consommation transnationale du sexe se révèle être le lieu complexe de luttes de pouvoir qui croisent le genre, l’origine ethnique et la classe sociale.

Mais tout ne se résume pas une simple régression. Si la discrimination sexuelle incarne les expériences de vie de presque toutes les femmes, et si elle s’est aggravée dans quelques domaines par rapport à l’époque maoïste, elle apporte toutefois pour certaines femmes une forme d’autonomie et une part de pouvoir au sein de la famille. Le texte de Li Shuang a notamment montré cette ambivalence : dans le domaine du service domestique, les migrantes d’origine rurale connaissent une « ascension sociale » alors que les travailleuses urbaines vivent ces emplois comme un déclassement.

Judith Audin vise à analyser le travail des employées des comités de résidents. C’est le seul texte qui traite de l’emploi féminin dans le secteur public. De fait, alors que ces femmes participent de la politique de « modernisation » de la ville et de ses instances de gestion, leur activité se présente comme un métier précaire et peu qualifié. L’auteur analyse notamment comment la féminité peut être mobilisée dans un travail associé au règlement de problèmes sociaux et au maintien de la stabilité, et en quoi ce métier participe des projets de vie de ses employées.

Stratégie, adaptations et résistances

Les individus sont également des acteurs. Les contributeurs de cet ouvrage nous montrent que si les politiques économiques, sociales et démographiques ont structuré le tableau des relations sexuelles depuis la réforme économique, les femmes et les hommes ont également participé à ces processus. Par exemple, Amandine Monteil explique dans son texte sur l’éducation des chinoises que, pour une partie des femmes, poursuivre des études supérieures implique en fait une stratégie matrimoniale. Tania Angeloff note également que pendant la réforme économique, l’inclusion réussie d’une partie des femmes aux élites économiques se fait par une stratégie d’adaptation à un système masculin. Elles mobilisent en fait la féminité pour excuser des erreurs qu’elles commettent, en prétextant leur statut de femmes moins expérimentées que les hommes dans le milieu des affaires. Dans le texte d’Isabelle Attané, l’élimination des filles est le résultat de la stratégie familiale devant la politique de l’enfant unique. Cette politique qui pourrait d’emblée paraître en faveur des femmes a au contraire approfondi l’inégalité sexuelle. Quelques questions méritent cependant d’être creusées : la rigoureuse hausse du prix du logement a-t-elle un impact sur la préférence du sexe de l’enfant ? Le système de retraite influence-t-il la volonté de procréation, notamment dans un contexte d’inflation ? Quelles sont les différences entre villes et campagnes ?

Genre, individualisation et modernité

Dès le début du XXe siècle, la question de la modernité s’est posée en lien avec le genre. Les hommes des élites prétendent que la modernisation de la nation est étroitement liée au rôle des femmes. À l’époque maoïste, l’autorité impulse l’émancipation des femmes grâce à l’éthique de la collectivité. Depuis la réforme économique, la question de la modernité et du genre est remise en scène, mais autrement. Tout d’abord, les différences sexuelles se sont de nouveau accentuées, sachant que la période maoïste coïncide avec une idéologie asexuée. Ensuite, avec un processus d’individualisation, la liberté de choix des différents modes de vie, la relation d’intimité et l’expression libérale de l’émotion – symboles de la modernité – sont mises en valeur, surtout chez les jeunes générations. On peut dès lors se demander si ce processus d’individualisation est l’occasion pour les femmes d’acquérir une autonomie et un statut égalitaire, et si cela constitue une rupture par rapport à leur statut antérieur. Quatre auteurs répondent à ces interrogations à l’aide de leur recherche qualitative respective.

Hélène Le Bail a étudié le mariage arrangé sino-japonais qui se développe depuis les années 1980. Selon son enquête qualitative, les femmes chinoises qui décident de migrer pour se marier font preuve d’ambiguïté quant à leur acceptation de l’ordre établi dans les relations hommes-femmes et leur désir d’affirmer leur indépendance. En fait, une bonne partie des femmes qui migrent pour se marier ont des difficultés pour se marier ou se remarier en Chine. Beaucoup sont divorcées, veuves ou ont passé l’âge du mariage. Elles désirent fuir la pression de la société d’origine et sont à la recherche d’une forme de modernité imaginaire – la vie « moderne » des femmes japonaises au foyer par exemple.

Harriet Evans s’intéresse à l’essor de la « communication » chez les mères et les filles dans le contexte de transformations sociales et culturelles de la vie familiale urbaine. L’expression des émotions concourt à l’évolution du sujet et à celle des relations interpersonnelles. En comparant avec la relation mère-fille à l’époque maoïste, l’auteure illustre une nouvelle éthique du sujet liée à la recherche de la modernité. Malgré tout, cela n’implique pas pour autant l’émergence de relations familiales ou de relations  hommes-femmes plus égalitaires. L’idéal de la communication mère-fille renforce en fait les attributs et les devoirs que la société associe aux femmes. Cette conclusion contredit ce qu’ont avancé les récentes théories de l’individualisation et de la démocratisation culturelle de Beck et de Giddens.

La liberté sexuelle est une autre métaphore de la modernité chinoise. Evelyne Micollier analyse les réagencements – à l’ère des réformes – des normes et des valeurs en matière de sexualité et de figures de l’intimité, toujours dans une perspective genrée. Elle note une pluralisation des ordres normatifs dans la société chinoise contemporaine, même si la norme du mariage reste encore largement forte et dominante. Dans l’industrie du sexe, de nouveaux changements impliquent également une individualisation croissante. Bien que les prostituées restent sous l’emprise de la domination masculine, ce sont également des sujets actifs. Une partie des femmes indépendantes économiquement, mobiles géographiquement et socialement, se passent des services des proxénètes grâce à un usage professionnel des nouvelles technologies (Internet, téléphonie portable).

Zhou Xuelin decrit l’évolution de la représentation du statut féminin dans le cinéma depuis les années 1950. Des années 1950 aux années 1970, on a demandé aux femmes de se vouer au projet grandiose de la révolution prolétarienne. Depuis la réforme économique, les questions liées au genre et à la sexualité ont pris une place sans précédent dans le cinéma chinois. Sous prétexte de remettre en cause la moralité confucéenne et la répression du corps, les réalisateurs des années 1980 présentent toute une pléiade de beautés féminines et de femmes en rébellion contre un ordre patriarcal. Dans beaucoup de films, la sexualité se présente de manière explicite. Néanmoins, malgré une tolérance vis-à-vis des sujets liés à la sexualité, les stéréotypes de genre continuent à contraindre les initiatives et les visions des réalisateurs de ces films centrés sur la jeunesse. Cette situation n’a pas vraiment changé dans un contexte social plus libéral amorcé dans les années 1990. L’une des hypothèses implicites de l’auteur sur ce phénomène est liée à la surveillance officielle des films en Chine. Par ailleurs, afin d’engranger le plus de profits possible les films doivent répondre aux attentes du grand public.

Ruptures et continuités…

La place des femmes chinoises dans la société est par conséquent paradoxale : une discrimination aggravée coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes. En même temps, la situation n’est pas identique pour toutes. Les onze chapitres du livre nous montrent le recoupement des paramètres de genre, de classe sociale, d’ethnicité et d’âge. Si pour les unes, la réforme est plutôt un cauchemar, pour les autres, elle est porteuse d’opportunités. Cet ouvrage collectif dépasse ainsi les analyses culturalistes sur la société chinoise et fait apparaître l’intérêt de penser en termes de rupture et de continuité lorsqu’on veut étudier des sociétés en pleine mutation comme la Chine contemporaine. Il ne s’agit pas finalement d’une rupture ou d’une continuité au singulier, mais d’une pluralité de ruptures et de continuités, auxquelles les femmes participent collectivement ou individuellement en tant que sujets. Comme le dit Laurence Roulleau-Berger, cet ouvrage ouvre des horizons théoriques pour penser les femmes chinoises en tant que sujets, ouvrant de nouvelles voies de recherche et de réflexion.

par Tang  Xiaojing, le  17 avril 2013


Pour citer cet article :

Tang Xiaojing, « La Chine contemporaine par le genre », La Vie des idées, 17 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Chine-contemporaine-par-le.html

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Publié par le mai 5, 2013 dans Asie, civilisation, femmes

 

Un chemin de fer sur la route de la soie par Sarvar Jalolov

Non seulement l’intervention de l’occident en Eurasie, en particulier à partir de l’Afghanistan mais aussi de l’Iran s’est avérée totalement catastrophique pour cette région mais elle a été un échec complet et non seulement la Russie mais surtout la Chine en ont profité pour nouer de nouvelles relations de coopération, et d’échanges commerciaux, énergétiques, des transports… Là aussi se mettent en place des relations sud-sud qui contournent la domination occidentale et créent les conditions d’un monde multipolaire.Ce monde ne nous est pas nécessairement hostile,  Il peut signifier des coopérations renouvelées y compris avec l’Europe et les Etats-Unis, encore faut-il que ces pays renoncent à une vision impérialiste, néo-colonialiste qui s’appuie sur une supériorité militaire et médiatique alors que celle de la monnaie (le dollar étalon universel) est déjà en train de s’effondrer.(note de Danielle Bleitrach)

Avril 2013

L’idée d’un chemin de fer "Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan", comme un corridor du sud de l’eurasie, a vu le jour en 1996 suite à l’annonce faite par le Gouvernement de la République populaire de Chine de lancer la construction reliant le Xinjiang du Sud Korla à Kachgar. Cette initiative faisait également partie de la stratégie de Pékin de développer l’Est de la Chine et plus particulièrement  la province du Xinjiang. Ce projet est jugé prioritaire pour assurer la stabilité et le contrôle politique dans cette région et ce, par l’investissement et la croissance économique.

Le Xinjiang, Chine. Crédit : Wiki

Le projet est d’abord né d’un protocole établit entre le Ministère des Chemins de fer chinois, le Ministère des Transports et des Communications kirghiz et la Compagnie d’Etat ouzbèke sur la recherche commune et les travaux préliminaires pour la construction de la ligne ferroviaire Andijan-Och-Kachgar (Tachkent, Avril 1997). Un procès-verbal de la première réunion du comité mixte de travail à Bichkek en Novembre 1997 est venu cimenter cette initiative.

Les gouvernements des trois pays ont créé des groupes mixtes d’experts et un comité de travail conjoint qui a effectué un travail de recherche initial dans leurs pays respectifs afin d’étudier la viabilité et la faisabilité du projet. Au départ, les experts des pays s’étaient penchés sur huit propositions de réseaux, deux ont finalement été retenues pour une étude plus approfondie : le réseau Nord "Kachgar-Torugart-Arp-Karasu-Andijan" et dans le Sud "Kachgar-Irkeshtam-Sary-Tash-Och-Andijan" .

Le projet de chemin de fer retenu. Crédit : ktj

En 2002, le gouvernement chinois a soumis une subvention technique de 20 millions de yuans pour la préparation du rapport final. Sur la base de ces résultats, le groupe d’experts sino-kirghize a adopté une voie alternative, considérée comme plus compétitive du point de vue technique et économique.

Le chemin de fer Chine-Kirghizstan-Ouzbékistan s’étendra sur 450 km et a pour but de raccourcir la distance entre Asie de l’Est et l’Europe à 900 km, avec un temps de transport estimé entre 7 et 8 jours. Le tracé du chemin arrêté a été fixé au départ de la ville de Kachgar, puis passe à la frontière kirghizo-chinoise, la traverse par Torugart, puis rejoint Tuzbel. Enfin il passe dans la vallée de l’Arpa, traverse la vallée du Fergana via un tunnel, passe au sud de la ville d’Uzgen et atteint la ville frontalière Kara-Suu, en s’accordant au réseau ferroviaire existant pour rejoindre l’Ouzbékistan à travers la vallée du Fergana.

Perspectives et évolution

La Chine et l’Ouzbékistan se sont déjà mis d’accord sur ce projet qui doit permettre d’augmenter de manière significative  leur potentiel d’exportation, d’importation et de transit. La construction du chemin de fer dans le Xinjiang du Sud en Chine ainsi que le début de la construction du réseau par le col de Kamtchik qui relie la vallée de Fergana avec le reste de l’Ouzbékistan en sont des preuves. Depuis quelques années l’accord avec le Kirghizistan route restait inachevé, malgré sa position centrale et les 286,5 km de voies prévues sur le territoire.

Le col de Kamtchik. Crédit : Geo.fr

Au cours des mandats d’Askar Akaïev et de Kurmanbek Bakiev, les négociations autour du projet n’ont pas abouti. Suite à la révolution de 2010, de nouvelles personnalités politiques arrivées la tête de l’Etat, comme le président de la République Kirghize, Almazbek Atambaev, ont donné une nouvelle impulsion à la réalisation de ce projet – permettant ainsi de résoudre bien des aspects restés en suspend.

A l’heure actuelle, le projet soulève deux questions majeures. Une première à caractère technique concernant la largeur de piste et une seconde à caractère financier et environnemental. D’un point de vue technique, des spécialistes ont déjà apporté des solutions en proposant la mise en place d’un site de transformation à la frontière sino-kirghize.

En mai 2012, le Kirghizstan a rejeté la proposition chinoise d’un accord bilatéral où la Chine aurait accès à un certain nombre de gisements minéraux au Kirghizistan en échange d’un prêt du gouvernement pour construire la ligne de chemin de fer estimée à 2 milliards de dollars. Toutefois, en plus d’être coûteux pour le Kirghizstan, certains craignaient qu’un tel système conduise à une «catastrophe écologique». Les zones bordants les dépôts contiennent environ 40% de toute l’eau douce au Kirghizstan.

Lors d’une conférence de presse le 26 mai 2012, l’Ambassadeur de la République populaire de Chine à Bichkek Wang Kaiwen a déclaré comprendre cette décision et ne pas insister auprès de son homologue kirghiz, rappelant la nécessité d’un bénéfice mutuel visé par un tel accord. Il ajoute que cet accord ne pourrait se construire « que si la société kirghize est prête ». Par la suite d’autres propositions de financement ont été soumises au gouvernement kirghiz. Tout d’abord, la Banque Mondiale avait accepté l’invitation du gouvernement kirghiz de participer au financement et aux études du projet. Puis, la compagnie kirghizo-allemande Temir Royal avait essayé de prendre l’initiative. Malgré les nombreux avantages que présentait un tel accord avec cette compagnie comme par exemple l’absence de conditions soumises à l’Etat et l’utilisation des technologies européennes, cette dernière avait demandé le droit d’utilisation de chemin de fer pour 49 ans.

Malgré ces tentatives inachevées, c’est la China National Machinery Imp. & Exp. Corporation qui a finalement été chargée de construire le chemin de fer conformément à un accord intergouvernemental. L’Ambassadeur a rappelé la détermination de la Chine à mener à bien ce projet : « peu importe qui le construit, l’essentiel est qu’il soit réalisé ». En février 2013, China Road & Bridge Corporation avait déclaré être prête à élaborer une étude de faisabilité gratuite de la construction pour le Kirghizistan, dont les résultats sont attendus prochainement.

Expansion chinoise ?

Le projet de chemin de fer «Chine-Kirghizstan-Ouzbékistan», bien que prometteur, suscite toutefois des réserves. Certains acteurs sceptiques y voient surtout une nouvelle étape de l’expansion économique chinoise. Sur quels faits se fondent ces opinions ?

Ce projet de chemin de fer s’inscrit dans une nouvelle stratégie eurasienne menée par la Chine qui vise une nouvelle coopération dans le cadre d’une « macrorégion »  incluant la Chine, la Russie, les pays d’Asie Centrale, l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie. Les autorités chinoises s’y référent dans le cadre du nouveau pont terrestre eurasiatique à partir des ports de la Chine vers les ports d’Europe occidentale tels que Rotterdam. Les compagnies chinoises sont même prêtes à profiter des investissements américains de la Nouvelle Route de la Soie qui vise l’intégration des marchés et d’infrastructure de transport de l’Asie Centrale et de l’Asie du Sud autour de l’Afghanistan, pour réaliser le projet de la Chine d’intégrer l’infrastructure de transit du méga-continent.

A présent, la Chine envoie une grande partie de sa production vers l’Europe par la voie maritime, jugée longue et qui passe par des points stratégiques contrôlés par les Etats-Unis. Cependant, cette route maritime reste meilleur marché. Un passage des biens par le chemin de fer continental permettrait un acheminement plus rapide et plus efficace malgré des prix de transit plus élevés.

Le réseau de pipeline en Asie Centrale. Crédit : energy-pedia

La stratégie eurasienne chinoise s’étend à d’autres projets, impliquant une multitude d’acteurs du continent eurasiatique. Tout d’abord , sur le plan énergétique, la Chine participe à des projets comme le gazoduc Turkménistan-Ouzbékistan-Kazakhstan-Chine avec la perspective d’une participation de l’Iran, ainsi qu’un oléoduc Kazakhstan-Chine. La construction de réseaux d’autoroutes est déjà en cours dans divers pays de la région comme au Pakistan,  en Afghanistan et au Tadjikistan. En termes d’infrastructures ferroviaires, un projet est en construction au Kazakhstan. Il doit relier la Russie à la région caspienne, en passant par le Kirghizstan, le Tadjikistan, et l’Afghanistan, un prolongement jusqu’en Iran est également pensé. Dans la continuité du projet Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan, deux voies seront accessibles : l’une par le Kazakhstan jusqu’à la mer Caspienne, puis par le Caucase jusqu’à l’Europe, et l’autre – par le Turkménistan, l’Iran et la Turquie jusqu’en Europe.

La politique de la Chine dans l’Organisation de Coopération de Shanghai convient également à cette stratégie eurasienne. En témoigne la composition de cette institution (principaux, observateurs et associés) mais également l’orientation économique adoptée par la Chine dans le cadre de cette institution, en particulier en termes d’infrastructure de transport et de management des frontières des Etats-membres.

Alexandros Peterson, analyste américain de la Jamestown Foundation, considère que la Chine peut réaliser ces projets en s’appuyant sur ses ambitions politiques et sa situation géographique si elle parvient à trouver une direction correcte. La Chine dispose d’une influence économique croissante en Asie Centrale et en Asie du Sud, mais également au Moyen Orient. Cette influence peut nuire aux intérêts russes, principal acteur en Asie Centrale jusqu’à présent.

Quelle position adopter face au géant chinois ? Ce pays veut introduire de grands investissements – les Etats centre-asiatiques cherchent donc à en tirer profit sans que cela nuise à la sécurité économique et nationale. Une stratégie par ailleurs assumée par Almazabek Atmabaev, qui a déclaré que «le Kirghizstan ne doit pas avoir peur de l’expansion de la Chine, mais il doit bénéficier de sa position voisine, car les Chinois viennent même si ce chemin de fer ne se construit pas » .

Le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan donnerait à l’Ouzbékistan l’opportunité de réaliser ses échanges commerciaux avec le Kirghizstan et la Chine par une voie plus efficace et confortable. La continuité du projet peut ouvrir de larges horizons pour le développement des infrastructures et des secteurs économiques et sociaux du continent grâce à leur position. De manière générale, les pays d’Asie Centrale peuvent profiter de grands projets et de stratégies économiques de la Chine, de la Russie et des Etats-Unis en s’appropriant pour eux, s’ils commencent à coopérer entre eux dans une atmosphère faisant fi des diverses provocations.

Sarvar Jalolov Journaliste pour Francekoul.com en Ouzbékistan

Relu par Pauline Castier


 
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Publié par le mai 2, 2013 dans Asie

 

La microfinance, clé du développement du Kirghizstan, à des taux usuraires

dans le cadre de notre tentative de comprendre comment peuvent se constituer des filières de djiadistes, nouveaux mercenaires, le cas de la république kirghize nous est apparu particulièrement significatif, nous avons toutes les situations, un état d’instabilité permanent entretenu autour de la base de l’OTAN vers l’afghanistan, le trafic de drogue toujours à partir de ce pays et de la guerre, la misère, l’intervention des ONG qui venues des Etats-Unis jouent les faiseurs de dirigeants et même comme dans l’exemple donné ici installent un mode de financement basés sur les microcrédits à des taux d’environ 130% véritablement usuraires. La décomposition de l’ex-Union soviétique sous l’égide des Etats-Unis ici comme dans les privatisations de la Russie ont été l’quivalent des plaies d’Egypte, une destructuration politique, économique et sociale en profondeur.

Avril 2013

Pour Angelika Li, chef de gestion de contrôle externe à la Banque nationale de la République kirghize, « la microfinance occupe une place importante dans le système financier de la République. A la date du 30 septembre 2012, on dénombrait 358 organisations de microfinance. Soit 271 agences de microfinance (AMF), 82 associations de microcrédit (AMC) et 5 sociétés de microfinance (SMF). Leur portefeuille de prêts s’élevait en tout à 16,3 milliards de soms et elles comptabilisaient alors plus de 472 000 emprunteurs. A la même date, le taux d’intérêt moyen pondéré, soit les intérêts à payer sur les prêts pour une année entière était de 34,71 %. Le portefeuille des institutions de microfinance est traditionnellement centré sur le commerce et l’agriculture, dont les parts respectives sont de 23,9 % (4 000 milliards de soms) et 43,93 % (7 000 milliards de soms). La principale source de croissance de ce portefeuille repose sur les fonds des institutions financières internationales et l’augmentation du capital des institutions microfinancières (IMF) ». Il s’agit d’un business social, qui aide à bâtir le business réel. Les agences de microfinances, principalement utilisées par les agriculteurs et petits entrepreneurs, sont déjà implantées dans la majorité des régions du Kirghizstan.

Interview de Nargiza Joldoshova, directeur de l’Association des organisations de microfinance du Kirghizstan

Pouvez-vous nous dresser un bref portrait de votre association ?

Notre association a été fondée en 2005 et regroupe les institutions de microcrédit qui opèrent au Kirghizstan. Les fondateurs de notre organisation sont les quatre grandes entreprises du secteur : la fondation financière “Bai-Tushum”, le groupe financier “Kompanion”, et les organisations de microfinance “Frontiers”,  et “FINCA”. Ces institutions de microfinance peuvent être divisées en trois catégories, avec tout d’abord la microfinance d’entreprises qui fournit des services au public. Viennent ensuite les sociétés de microcrédit. Enfin, il y a aussi les micro-organismes de crédit et les syndicats. Nous comptons 36 entreprises adhérentes à notre association. Ce sont principalement de grandes sociétés, mais nous comptons aussi des moyennes et petites entreprises. Nous sommes partiellement financés par l’organisation allemande pour la coopération internationale GIZ et l’organisation néerlandaise ICCO.

Quels sont les principaux objectifs de votre organisation et sur quels types de  projets travaillez-vous ? Parmi les activités que nous menons, la première est de représenter et protéger les intérêts des institutions de microcrédit, et de promouvoir des projets de loi relatifs à leur activité, en collaboration avec le gouvernement et le Zhogorku Kenesh (Parlement du Kirghizstan). En outre, nous avons une activité de services, tels que la formation et le conseil pour les fonctionnaires, des organismes de prêt aux entreprises et des représentants des départements de ressources humaines. Nous organisons aussi des tables rondes de concertation entre établissements de crédit, parlementaires et représentants de banques.

Le développement du secteur privé implique acteurs financiers, gouvernementaux et ONG. Crédits SDC

Quelles lois ont été adoptées ou sont en cours d’élaboration avec votre  participation ? Le projet de loi sur « les organisations de microfinance » a été remis au Parlement en septembre 2012. Nous avons eu auparavant des discussions avec les représentants du Comité sur la politique budgétaire de la Banque nationale. Nous espérons qu’à la fin de l’année la loi sera votée. Par ailleurs, nous examinons tous les projets de loi relatifs à la microfinance. Après discussion avec nos membres, notre position est envoyée à la Banque centrale. Nos membres fournissent également des données économiques sur les institutions de microfinance – valeur de leur portefeuille de crédit, taux d’intérêts, etc.

Pensez-vous qu‘une industrie de la microfinance soit nécessaire au  développement économique et à l’amélioration de la vie des citoyens ? Pour développer leurs affaires, les entrepreneurs ont besoin d’un capital de démarrage. Les banques commerciales ne sont pas disponibles partout. Elles donnent généralement des prêts sans garantie et n’acceptent pas de dépôt. Au Kirghizstan, la situation politique est instable et vous ne pouvez pas toujours compter sur l’aide de l’État. Les gens veulent améliorer leur vie et se tournent vers les agences de microfinance. Parmi les clients des organisations micro financières, 79 % sont des femmes et 21 % des hommes. La majorité des emprunteurs vit en région. Si vous regardez le secteur du crédit, les banques commerciales sont la source de 64 % des prêts aux particuliers. Il y a aussi un certain pourcentage correspondant à un « marché gris », qui inclut les prêteurs sur gages, ainsi que des particuliers avec garantie de prêt. Il est particulièrement important pour les personnes ayant un revenu inférieur à la moyenne.

Les crédits octroyés par OXUS au Kirghizstan. Crédits Oxus

Quelle est la signification sociale de votre action ? En soi, l’activité des établissements de microfinance revêt un fort caractère social. Les personnes pauvres ont besoin d’argent et doivent contracter des emprunts, non seulement pour financer des entreprises mais aussi pour des événements familiaux, un mariage par exemple.

Y a-t-il un risque à emprunter? Le crédit doit être un recours ultime, après en avoir discuté avec toute la famille. Il est nécessaire de vérifier le budget familial, d’avancer étape par étape. Il est également nécessaire d’aborder cette question d’un point de vue juridique. Si l’emprunteur rencontre des problèmes il doit contacter directement la société qui a émis le prêt.

Etre sur le terrain: analyse de l’organisation Kompanion

Parmi les agences de microfinance présentes au Kirghizstan, Kompanion a choisi de miser sur la formation des emprunteurs, pour ne pas seulement leur « donner des poissons » mais aussi leur « apprendre à pêcher », aider les communautés à devenir autonomes, développer et pérenniser leur activité. L’organisation a été fondée par l’ONG américaine Mercy Corps en 2003 et est soutenue par l’USAID, elle compte aujourd’hui plus de 120 000 clients, en particulier des petites et moyennes entreprises.

En plus de son activité principale de prêt aux entrepreneurs, Kompanion les forme, principalement dans deux domaines : le jardinage et l’élevage. Cette organisation de microcrédit propose principalement deux types de formation, « Eco-Jardin »  et « UDS », qui permettent aux bénéficiaires de prêts de comprendre comment utiliser au mieux leurs fonds pour développer leur activité. Le projet Eco-Jardin, qui concerne 3 000 familles dans les régions de Naryn et Issyk-Koul dans le nord du pays, porte sur le développement de cultures améliorées et le recyclage des déchets. Cela inclut la recherche d’acheteurs potentiels pour ces déchets, pour réduire la pollution des sols et des eaux. En 2005, le projet « initiatives de développement conjoint », financé par l’USAID, associait les autorités locales et les gestionnaires pour résoudre les problèmes liés à la vie des communautés. Dans ce projet, basé sur une étude internationale (“Kompanion”, 5-year review report 2004-2009), les participants ont fondé sept conseils de développement économique local.

L’agriculture représente 33 % de la valeur ajoutée du PIB (FMI). Les agriculteurs trouvent dans le microcrédit un moyen de gagner de l’argent par eux-mêmes avec l’aide d’organisations de micro-finance. Nurlan Ibraev, chef de supervision des opérations non bancaires à la Banque nationale, rappelle que dans ce cas, le taux d’intérêt sur les prêts à des organismes de microcrédit est plus élevé que dans les banques, et atteint jusqu’à 70-80 %  par an. Malgré des taux d’intérêt élevés, ce secteur semble essentiel pour la croissance économique au Kirghizstan. Selon les données de l’agence statistique d’Etat, début 2011, 3 800 travailleurs agricoles ont été embauchés et 3 700 employés sont partis à la retraite cette même année, ce qui montre un niveau faible de développement de ce secteur.

Comment savoir si les prêts accordés à la population du Kirghizstan sont efficaces ?  Angelika Li donne la réponse suivante : « du point de vue de l’impact économique pour l’Etat, la délivrance d’un prêt est considérée comme efficace si l’institution de microfinance qui délivre le crédit cherche à mettre en œuvre des moyens pour faire baisser la pauvreté, améliorer le niveau de l’emploi, ou encore favoriser le développement de l’entrepreneuriat et de la mobilisation sociale de la population kirghize. À ce jour, la Banque nationale propose des services visant la promotion des institutions de microfinance pour la délivrance de crédits, compte tenu de cette vocation sociale

Augmenter la confiance des Kirghizes dans les agences microfinancières

Bien que les institutions microfinancières veuillent améliorer la confiance que placent en elles leurs clients, certains d’entre eux s’en sont pris à leurs bureaux dans le sud du pays, en juin dernier. Selon Angelika Li, « Ces manifestations d’emprunteurs poursuivaient plusieurs objectifs. Ils pouvaient réellement avoir besoin d’aide, car n’étant pas capable de résoudre leur problème sans l’Etat. Il a mis en place un mécanisme de coopération en matière de remboursement des prêts, et la Banque nationale y participe activement. Il pouvait aussi s’agir de protestations à but purement politique. »

La chef de gestion de contrôle externe rappelle « qu’un projet de loi du  Zhogorku Kenesh (le parlement kirghize), intitulé " Des modifications et compléments d’actes législatifs de la République kirghize ‘ a été développé en 2011 dans le cadre d’opérations de la Banque nationale. Il prévoit l’élargissement de la liste des services bancaires rendus aux organisations microfinancières et aux coopératives de crédit, ainsi que la protection des droits des consommateurs. En 2012, une série de documents juridiques et réglementaires visant à protéger les droits des consommateurs ont été établis. A ce jour, la Banque nationale a organisé plusieurs réunions avec les organisations microfinancières, où il a été recommandé d’effectuer un travail individuel avec les emprunteurs et, si nécessaire, de restructurer voir prolonger les prêts. Elle a également participé à faire des propositions pour les projets législatifs adoptés par le Parlement " Sur le partage de l’information sur le crédit ", qui sera soumis à l’examen du Zhogorku Kenesh, dans le but de réduire les emprunts multiples et simultanés dans le secteur financier, avec le soutien technique de la société financière Internationale (IFC). Aussi la Banque nationale aura la possibilité d’exercer des inspections de vérification et d’interroger les rapports et autres informations nécessaires sur les activités des bureaux de crédit. »

Mais la question de la participation des agences microfinancières dans l’optimisation du travail avec leurs clients reste ouverte. Si les clients ne peuvent pas rembourser leur prêt à temps, pourquoi les agences n’iraient-elles pas à leur rencontre pour prolonger le délai de remboursement ? Selon un rapport de l’USAID, l’agence pour le développement international des États-Unis, dans de nombreux villages, il y a des microcrédits qui peuvent être obtenus par les agriculteurs, par exemple pour l’achat de semences. Mais les taux d’intérêt sont élevés et des exigences de garanties à 130 % du montant du prêt les empêchent de se développer.  Les organisations microfinancières les plus grandes dans les zones rurales sont FINTRAC, Finca, Bai-Tushum et Kompanion.

Comme le développement des ménages domestiques nécessite de l’argent et les gens n’ont pas le choix dans l’accès à cette ressource, il faut prendre en compte la question du développement rural et  faire des concessions importantes aux clients, selon le même rapport de l’USAID . Après tout, une société de microfinance est responsable du choix du client et de la vérification de sa solvabilité. Cela reflète le principe du double sens de la responsabilité sociale. Pour les sociétés de microfinance, exercer son activité repose sur la confiance des clients. Pour la garder, il leur faudra donc probablement examiner leur politique financière. Dans le cas contraire, il y aura sans doute moins de gens amenés à prendre des prêts.

Comme dans tout processus de développement, la réussite exige un effort constant. En dépit de tous les problèmes dans leur travail les entreprises du secteur micro financier doivent donc maintenir leur aide aux petits entrepreneurs du secteur agricole, un des piliers du développement de l’économie au Kirghizstan.

Ecrit par Marina Shentsova

Journaliste pour Francekoul.com à Bichkek

Relu par Benedicte Weiss

 
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Publié par le mai 2, 2013 dans Asie

 

L’Histoire de l’afghanistan et de l’Asie centrale : la modernité brisée…

samarcande-ouzbekistan[1]

Samarkande voisine de Mazar el sharif, la route de la soie, samarkande c’est le pays d’Omar Khayyâm,le libre penseur chantant le vin et les femmes, qui a traversé ces pays et vu ces mosquées splendides a du mal à croire à la simple arriération d’une civilisation islamique…

L’Afghanistan et l’Asie centrale paraissent des régions lointaines mais on ne peut pas continuer à les ignorer et à monter des scénarios stupides, soit que l’on considère le monde musulman comme une entité unique menaçante, terroriste, soit que l’on nous invite périodiquement à abattre un nouvel Hitler avec à la clé une intervention de l’OTAN qui accroît le chaos ou si cette intervention tarde à venir l’introfuction de bandes armées, de véritables troupes mercenaires, le bilan de cet interventionisme mérite d’être fait. L’afghanistan et au-delà toute l’Asie centrale témougnent de ce jeu d’apprenti sorcier assorti du choeur des belles âmes sur les femmes , les tyrans ou tout autre excuse médiatique que l’on abandonne quand l’intervention est réalisée. Voir la manière stupide dont on analyse la politique de la Russie et de la Chine qui se trouvent à proximité de toutes les menaces de déflagration. Voici donc à partir de trois livres recensés par un conseiller de l’OTAN un aperçu historique que je me suis permis sur l’Afghanistan et divers pays d’Asie centrale, un terrain que j’ai connu à la fin des années quatrevingt.(danielle Bleitrach)

Deux livres apportent un regard non seulement sur l’Afghanistan mais sur l’Asie centrale auquel le sort de ce pays est lié. Nous avons vu récemment que de ces pays, la kirghizie en particulier se constituaient des filières pour le djihad, tout cela doit être mis en perspective avec l’histoire qui a affecté l’économie, les sociétés et les Etats de ces pays: A Short History of Its People and Politics (Harper & Collins Publishers, 2002) de Sir Martin Ewans que Jihad: The Rise of Militant Islam in Central Asia (Yale University Press, 2002) d’Ahmed Rashid .

"A Short History of Its People and Politics est une étude incontournable qui offre un aperçu utile sur les erreurs commises lors des précédentes tentatives pour consolider l’unité de l’Afghanistan et réformer sa société et sur l’ampleur du défi auquel le pays et la communauté internationale sont aujourd’hui confrontés’ explique Osman Yavuzalp dans sa note pour l’OTAN. Sir Martin, un diplomate qui a dirigé la chancellerie britannique à Kaboul,  offre une chronique détaillée de l’histoire de l’Afghanistan depuis l’émergence du royaume afghan au XVIIIe siècle jusqu’à la chute des talibans. Il conclut : « S’il est une caractéristique essentielle de l’histoire afghane, c’est assurément qu’il s’agit d’une histoire de conflits – d’invasions, de batailles et de sièges, de vendettas, d’assassinats et de massacres, de féodalité tribale, de lutte dynastique et de guerre civile. »

L’un des chapitres les plus captivants du livre de Sir Martin couvre la première vague de modernisation, qui a eu lieu sous le règne de dix ans d’Amanullah Khan. Couronné le 27 février 1919, Amanullah fut le premier dirigeant afghan qui chercha à transformer le pays. Il supervisa notamment la rédaction de la première constitution de l’histoire afghane. La constitution d’Amanullah reposait sur celle de la Turquie, où Kemal Atatürk était parvenu à établir un Etat séculier. Amanullah chercha à créer un cadre séculier similaire dans son pays, au sein duquel la monarchie et le gouvernement pourraient fonctionner, et à clarifier les relations entre la religion et l’Etat. Il entretint des rapports provolégiés avec la jeune république soviétique et oeuvra pour que son pays entre à la société des nations.

Amanullah tenta également de réformer la justice. Pour ce faire, il créa un pouvoir judiciaire indépendant et fit rédiger un code pénal. Il supervisa en outre l’adoption d’une série de lois destinées à améliorer les droits des femmes, investit considérablement dans l’enseignement et tenta de réviser et de réorganiser le système fiscal. Amanullah chercha véritablement à moderniser la société afghane, mais ses réformes s’opposaient inévitablement à de puissants intérêts, ce qui finit par entraîner des soulèvements tribaux. Il fut forcé d’abdiquer en janvier 1929 sous l’influence non seulement des rivalités tribales mais sous celle des ménées de l’intelligence service britannique agissant à partir de l’Inde et souhaitant abattre cet allié de l’union soviétique.

Amanullah était  en avance sur son temps et son programme de réformes s’avérait trop ambitieux pour l’Afghanistan du début du XXe siècle, c’est ce que les médias occidentaux affirment en faisant rarement référence au fait que l’Occident, l’Angleterre en particulier s’est appuyé dans sa volonté de destabilisation sur les archaïsmes. Il n’empêche que son destin et celui de son programme de réformes n’augurent rien de très prometteur pour les efforts actuels visant à édifier un Etat afghan viable et à établir une constitution permettant la représentation équitable de toutes les communautés ethniques précise Osman Yavuzalp . ‘Le défi qui consiste à parvenir à un équilibre entre le besoin de modernisation d’une part et le respect de la tradition de l’autre demeure considérable’  sans vouloir regarder que l’intervention et le maintien des troupes de l’OTAN a été un facteur de dégradation, de corruption, de narcotrafic qui donne encore plus de force aux archaïsmes.

Les chapitres consacrés à Mohammed Daoud Khan sont également passionnants à lire. Daoud, l’un des dirigeants les plus dynamiques de l’Afghanistan, dirigea le pays dans les années 1950 et au début des années 1960, puis à nouveau entre 1973 et 1978. Cet autocrate cherchant à resserrer les relations avec l’Union soviétique parvint à rallier les chefs de tribus et à faire respecter l’autorité centrale dans tout le pays. Il démissionna en mars 1963, à la suite d’un conflit sans issue avec le Pakistan et de l’opposition croissante à son autorité de plus en plus autocratique. Daoud revint au pouvoir en juillet 1973, mais fut renversé et assassiné en 1978. Là encore Daoud et sa volonté de réforme tomba sous les manoeuvres des puissances occidentales qui s’appuyèrent sur les forces tribales les plus réactionnaires et introduirent dans le pays les premiers djiahistes comme ben Laden avec l’appui des saoudiens. Ce qui provoqua l’intervention des soviétiques. Ce qui fut la catastrophe que l’on sait donnant une force inusitée aux tendances les plus archaïquessoutenues par l’intervention occidentale dans la mesure où elles apparaissaient comme défendant la nation afghane. La tradition contre l’invasion. Mais mêmes dans ce cas des résistances demeuraient et quand l’union soviétique se retira il fallut qu’Elstin en appiu de ses alliés occidentaux  institue un véritable blocus en particulier énergétique pour que tombe le gouvernement communiste et laîque. le retrait des troupes soviétiques a lieu en 1989, et l’effondrement du régime communiste de Najibullah en 1992 après le blocus, ce sera le début d’une terrible guerre civile à la suite de laquelle les talibans prennent le pouvoir. ,

La politique menée par Mohammed Daoud Khan au cours des deux périodes durant lesquelles il fut au pouvoir s’est certes avérée hautement autocratique, mais il est néanmoins parvenu, pour la première fois dans l’histoire de son pays, à créer une armée afghane suffisamment entraînée, bien équipée et mobile, capable de maintenir la stabilité dans tout le pays.

L’Afghanistan est loin d’être le seul pays d’Asie centrale où le fondamentalisme religieux connaît une nette expansion depuis la chute de l’Union soviétique et dans le cadre d’une tentative permanente d’empêcher toute reconstruction de l’union soviétique et il ne doit donc pas être considéré comme un cas isolé. Les conditions socio-économiques des pays voisins peuvent offrir un terrain tout aussi favorable au développement de l’islam militant, comme le révèle très clairement Jihad: The Rise of Militant Islam in Central Asia. L’ouvrage le plus récent d’Ahmed Rashid s’intéresse aux talibans. Il fournit un compte-rendu détaillé de la manière dont ce mouvement est arrivé au pouvoir en Afghanistan et de la brutalité avec laquelle il a dirigé le pays pendant cinq ans. Ahmed Rashid cherche à attirer l’attention de manière similaire vers l’Asie centrale, qu’il considère comme une nouvelle ligne de front pour l’islam fascisant parce que c’est bien de cela qu’il s’agit.

L’auteur fournit une analyse perspicace et complète de la manière dont l’islam et l’environnement politique ont évolué en Asie centrale au cours de ces dernières années, en mettant particulièrement l’accent sur la période qui a immédiatement suivi l’effondrement de l’Union soviétique. Il explique que la combinaison des politiques de transition adoptées par les pays d’Asie centrale et le déchaînement du fondamentalisme, jugulé au cours de l’ère soviétique, ont contribué à créer un climat de peur et de suspicion. Il s’intéresse en particulier à la manière dont le Hizb Ut-Tahrir et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, deux mouvements fondamentalistes, ont prospéré en Ouzbékistan au cours des années qui ont suivi la disparition de l’Union soviétique.

L’année 1999 représente probablement le point culminant de l’action des mouvements islamiques en Asie centrale. Cette année-là, la République kirghize, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et, dans une moindre mesure, le Kazakhstan ont véritablement appris à connaître les dangers représentés par le régime taliban d’Afghanistan, à la suite d’une série d’incursions dans les trois premiers pays menées par des terroristes liés à Al-Qaïda. A la suite de ces événements, les pays d’Asie centrale ont systématiquement cherché à utiliser les forums internationaux – dont le Conseil de partenariat euro-atlantique – pour attirer l’attention du monde sur la détérioration de la situation en Afghanistan. Ils souhaitaient plus spécifiquement mettre en lumière la manière dont ce pays s’était mué en terrain d’entraînement pour le terrorisme, en foyer d’extrémisme et, en alimentant les tendances fondamentalistes, en menace pour la sécurité dans toute la région.

A la suite de la tragique expérience vécue par l’Afghanistan sous le régime taliban, le message le plus poignant qu’apporte le livre d’Ahmed Rashid consiste à nous éclairer sur la situation alarmante qui prévaut dans la vallée du Ferghana, une région pauvre à cheval sur la République kirghize, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Ahmed Rashid attire l’attention sur une étude publiée par Anthony Lake, l’ancien Conseiller pour la sécurité nationale du président américain Bill Clinton, qui décrit la vallée du Ferghana comme l’une des trois régions du monde les plus susceptibles de connaître une crise. Il exhorte l’Occident, et en particulier les Etats-Unis, à développer une vision stratégique pour la région et un cadre pour encourager et aider les régimes locaux à poursuivre les réformes démocratiques.

La région est manifestement confrontée à de graves difficultés, dont certaines résultent de la désintégration de l’Union soviétique et des nombreux problèmes associés à la transition d’une économie communiste dirigée vers une économie de marché .

Comme Ahmed Rashid le montre clairement, les Etats d’Asie centrale sont à un tournant critique. Ils peuvent profiter du nouvel engagement de la communauté internationale envers la région pour reconstruire leurs pays. Mais ils peuvent également se replier sur eux-mêmes et risquer de connaître un destin similaire à celui de l’Afghanistan. L’accélération du rythme des réformes demeure ainsi le seul antidote contre les périls qu’Ahmed Rashid décrit habilement et que les pays d’Asie centrale doivent surmonter, non seulement dans leur propre intérêt, mais aussi pour la stabilité d’une région beaucoup plus vaste, qui inclut la Russie et, au-delà, l’Occident. Ces pays sont assurément lointains, mais nous ne pouvons plus nous permettre de les ignorer.

texte de Danielle Bleitrach à partir de notes de Osman Yavuzalp qui travaille sur l’élargissement, le terrorisme et les questions de partenariat à la Division des affaires politiques et de la politique de sécurité de l’OTAN.

 
 
 
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