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La Chine nous propose un universalisme basé sur la diversité culturelle mais aussi sur le progrès collectif dans une « communauté des destins »

12 Jan

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Un dossier de la revue Esprit dans lequel Anne Cheng aborde la question de l’universalisme chinois mais nous ne nous étonnerons pas si sa savante analyse revient à voir dans l’universalisme revendiqué par les Chinois, une remise en cause de fait de l’universalisme des droits de l’homme de l’occident. On trouve également un dossier publié par la revue Rue Descartes qui lui aussi montre que la quête identitaire hante la philosophie chinoise au point, selon la présentation, que même le courant en faveur de l’universalisme pluraliste conserve les horizons nationaux comme garantie d’une diversité culturelle. Le problème de la relation entre nation et philosophie est d’autant plus intéressant pour un public francophone que nous avons nos propres débats sur la nation et la recherche de valeurs. En effet, quand Gérard Noiriel dénonce tout ce que la quête d’une « identité nationale » efface de l’horizon de la réflexion, nous y retrouvons un nombre de critiques qui pourraient être facilement appliquées par les occidentaux aux intellectuels chinois préoccupés par cette quête identitaire. A l’inverse, Georges Gastaud qui propose une articulation encore plus fouillée entre nation, marxisme et universalisme pourrait nous aider à avancer sur l’analyse de ce que propose la Chine (1). Peut-être un jour Badiou reviendra-t-il sur sa condamnation de la Chine et son choix de la voie stalinienne et capitaliste à la fois. Parce qu’il faut bien mesurer que l’émergence de ce débat savant marque le caractère incontournable de l’ère nouvelle inaugurée par la Chine…

La communauté de destin de l’humanité

Notre propre proposition est bien d’articuler ces réflexions avec non pas l’actualité politique au sens étroit du terme, mais bien au changement d’époque que nous sommes en train de vivre, le travail conceptuel est nécessaire par rapport à ce bouleversement et non comme un jeu entre spécialistes.

C’est incontestablement le livre de Xi Jinping dont l’un des concepts-clés «la communauté de destin de l’humanité» (renlei mingyun gongtongti) sert de titre à l’ouvrage qui a sans doute provoqué cette floraison de réflexions.

C’est en mars 2013 à Moscou que Xi Jinping a pour la première fois évoqué sur la scène internationale une communauté de destin, parlant de « l’interdépendance mutuelle » des nations dans le « village planétaire ». En mars 2015, lors du Forum de Bo’ao, il avait précisé les quatre principes de la communauté de destin : respect mutuel et traitement d’égal à égal des différents pays ; coopération gagnant-gagnant et développement commun ; réalisation d’une sécurité commune, générale, coopérative et durable, ainsi que coexistence et apprentissage réciproque des différentes civilisations.

Depuis, ce concept s’est étoffé et approfondi : il concerne non seulement des domaines spécifiques (le cyberespace par exemple), mais aussi des projets de développement de dimension régionale (le Forum pour la Coopération sino-africaine) et mondiale (l’initiative chinoise de « la Ceinture et la Route »).

La communauté de destin de l’humanité préconise le multilatéralisme, l’ouverture, le dialogue et la paix. C’est la proposition de la Chine au reste du monde sur la base de ses réussites au cours de 70 années de développement pacifique, qui ont conduit le pays sur la voie de la prospérité et vers l’éradication de la pauvreté. C’est aussi la réponse de la Chine aux tendances à l’unilatéralisme, à l’hégémonisme et au protectionnisme qui émergent ici et là, remettant en cause toute capacité de l’occident à l’universalisme que proclamaient les droits de l’homme et la création de l’ONU.

Pour le parti communiste chinois (PCC), le monde est entré dans une «nouvelle ère». Il lui faut donc une «nouvelle pensée» pour un «monde nouveau». Tout cela a été validé lors du récent congrès du PCC, à Pékin, qui a permis au président Xi Jinping de revendiquer l’héritage de Mao Tsé-toung comme celui de Deng Xiao Ping.

Le livre a été traduit dans de nombreuses langues et grâce à une amie, nous avons pu Marianne et moi bénéficier d’un exemplaire traduit en français. Incontestablement la Chine souhaite que le débat s’ouvre sur sa proposition, elle invite les délégations étrangères et multiplie les missions pour commenter cette proposition, à la fois théorique mais aussi politique puisqu’il s’agit d’un acte équivalent à celui qui a fondé la modernité: la déclaration des droits de l’homme, c’est-à-dire y compris sur ce quoi a été bâtie l’ONU, et qui devrait commander officiellement les droits entre Etats et individus dans un monde qui s’affirme multipolaire.

Un monde où la plus vieille des civilisations encore existante mais qui a subi le colonialisme, l’autre versant de la modernité occidentale, qui de surcroit revendique plus que jamais sa filiation avec le marxisme autant que le confucianisme est en train de devenir la première puissance du monde et dans la foulée propose pour elle et pour le monde jusqu’ici soumis à l’arbitraire des valeurs occidentales le droit à une existence culturelle différente de celle jusqu’ici imposée.

C’est donc à partir de la reconstruction de l’identité nationale chinoise que se pose la question de l’universalisme. Une pensée en gestation encore pour le moment réservée à des spécialistes mais qui déjà en France donne lieu à une mobilisation idéologique qui dit bien l’importance de la réflexion, dont est pourtant encore éloigné le grand public, sans doute parce que le PCF et d’autres groupes politiques comme lui influencé par le trotskisme et par la social démocratie n’ont à l’égard de la Chine que des stéréotypes.

Si l’on suit le dossier de la revue Descartes qui est le plus fouillé sur la question, on mesure à que point sauf les derniers articles, la plupart témoignent de la constitution dans la pensée chinoise contemporaine d’une relation étroite entre horizon national et horizon philosophique : « la nation (dans un sens culturel) est articulée avec la philosophie sous forme de projection d’un horizon, que ce soit dans le passé ou dans l’avenir.

Cette articulation est en effet l’un des piliers de ce que l’on pourrait appeler l’« universalisme pluraliste » du troisième tournant de la philosophie chinoise, qui, tout en proposant une certaine forme d’universalité, conserve les horizons nationaux comme garantie d’une diversité culturelle. La revue Descartes publie ainsi un article de Xu Jilin, « Valeurs universelles ou valeurs chinoises ? Le courant de pensée de l’historicisme dans la Chine contemporaine »

Cet article témoigne des paradoxes de l’universalisme pluraliste qui caractérise les discours du troisième tournant de la philosophie chinoise : d’une part, il y aurait dans la pensée chinoise une visée universaliste ; de l’autre, il y aurait la difficulté à se défaire de l’horizon national, Xu Jilin affronte ce paradoxe.

Xu Jilin prend ainsi parti pour l’universalisme des valeurs. Mais cette prise de position, paradoxalement, ne revient pas à se défaire de la nation comme substrat de l’universalité des valeurs. En effet, pour concilier son universalisme avec l’horizon national de la réflexion, il revendique le pluralisme culturel : « il existe des valeurs communes qui peuvent communiquer entre des valeurs différentes. Bien que les différences entre les cultures nationales soient grandes, la partie centrale se superpose ; ces valeurs cruciales et ces buts ultimes sont ouverts, et c’est ce que l’humanité recherche communément » (p. 66). Si dans la recherche des « valeurs ultimes » Xu Jilin brise les horizons nationaux pour se tourner vers des « valeurs universelles », dans sa vision pluraliste de cette recherche les nations restent intactes, aussi bien comme traditions que comme projection dans l’avenir. C’est pourquoi « la Chine devrait reconstruire des valeurs chinoises dans la perspective de la civilisation universelle » (p. 66) : aspiration à l’universel qui conserve pourtant la nation comme horizon de la réflexion.

Effectivement si la Chine ne cesse de travailler la relation entre nation et universalisme, la nouveauté est que le pouvoir chinois se sent désormais suffisamment solide pour diffuser à grande échelle ses vues hors du territoire national et la réflexion philosophique ne peut s’abstraire ni en Chine, ni en Europe, ni en France de cette nouvelle donne et des débats auxquels dès aujourd’hui elle donne lieu.

Cependant à travers « la communauté de destin » de l’ouvrage de Xi Jinping, le président chinois évite une critique frontale de ces «valeurs occidentales». Il ne manque pas néanmoins de le faire dans diverses occasions comme dernièrement dans l’intervention de Trump en Irak, comme d’ailleurs en soulignant à la fois à quel point au nom de l’universel des droits de l’homme, les Etats-Unis violent les deux principes de souveraineté des nations sur laquelle est fondée la paix et celui des droits réels de l’individu y compris par le racisme.

On peut difficilement s’abstraire de ce contexte quand on lit les revues pour le moment réservée à des spécialistes.

La «communauté de destin» a tout de suite été interprétée comme une machine de guerre ayant pour objectif de modifier de l’intérieur du système international les normes héritées de l’après-Deuxième Guerre mondiale. D’où la montée au créneau de ces philosophes et intellectuels chargés de préparer l’angle d’attaque contre ce modèle chinois.

Pourtant Xi Jinping ne cesse d’affirmer que si ce modèle chinois peut inspirer d’autres pays, il ne cherchera pas à s’imposer, ce sera essentiellement à travers de grands défis que la Chine affrontera victorieusement sur son propre territoire que le modèle gagnera de l’audience, mais aussi en apportant paix et prospérité. Ainsi depuis 2015, le défi que la société chinoise s’est lancée est non seulement un développement scientifique et technique d’une grande ampleur mais également la possibilité de résorber toute la pauvreté et d’offrir à chaque Chinois une société de moyenne aisance en 2020, ce qui est également une garantie face à la crise de l’occident avec l’ouverture d’un marché chinois interne. Ce qui est privilégié est le facteur de développement et de stabilité qu’un tel modèle peut désormais offrir à la Chine mais aussi pour devenir conquérant par rapport à la crise économique et politique du modèle occidental, en s’appuyant d’abord sur les pays sous-développés arrachés à l’attraction occidentale qui n’arrive à maintenir son hégémonie que par la guerre et la corruption, voire la régression sociale contre lesquelles s’insurgent les peuples.

Si la Chine s’est donné cette date de 2020 comme celle où sera résorbée la pauvreté c’est aussi dans le cadre assumé de « la dictature du prolétariat » menée par le parti communiste. Comme le signale G. Gastaud à propos de MARX, il ne s’agit pas d’ouvriérisme mais bien d’élever le prolétariat à la difficile mission qui est la sienne, celle dans laquelle son internationale coïncide avec le genre humain. La classe la plus économiquement et culturellement dominée doit dans la phase socialiste et dans les contradictions les plus grandes devenir classe dominante. Il faut tout le temps prendre garde à ce que cette contradiction dominant-dominé tant sur le plan matériel que sur le plan idéologique reste « motrice » parce que l’avant-garde en reste consciente ou alors entre en régression. Il faut lire beaucoup de textes du parti communiste chinois, en particulier ceux de Xi Jinping à la lumière de cette tâche de la révolution socialiste, beaucoup plus compliquée que la révolution bourgeoise dans laquelle une domination succède à une autre domination et où l’unité des dominants peut se réaliser dans l’exploitation. Si on peut parler de « disparition de la classe ouvrière » (abusivement), en Chine nous en sommes loin, mais les contradictions internes à cette classe sont exaspérées par la vitesse même du développement.

Cependant cette ère nouvelle comme celle que Goethe célébrait à Valmy, a incontestablement un aspect doublement national, celui de la libération du territoire autant que la résurrection d’une culture millénaire et celui d’un sort commun de ce fait avec tous les peuples ayant subi le colonialisme et l’impérialisme, d’où le caractère « conquérant » mais dans le même temps l’affirmation du refus de s’imposer. La relation doit être négociée comme l’est un contrat commercial autant que le respect des souverainetés.

L’idée est celle d’une cohabitation, dans un monde multipolaire, de divers modèles de «civilisation» qui œuvrent ensemble à leur prospérité commune sans volonté hégémonique. Ce que répondent ses détracteurs c’est qu’il s’agit pour le pouvoir chinois, comme pour tout pouvoir autoritaire, de saboter les notions mêmes de démocratie et de libertés individuelles ou collectives jusqu’ici associées aux normes universelles. Oui mais il suffit de comparer par exemple la manière dont les Chinois signent des accords par exemple pour l’exploitation du lithium en Bolivie, alors que les Etats-Unis pour empêcher cette signature fomentent un coup d’Etat avec l’aide d’une oligarchie fasciste et raciste. Ou encore la récente intervention contre l’Iran que l’on peut interpréter comme un enjeu pour freiner le développement de la route de la soie au moyen orient.

L’UE se présente comme le dernier pôle de défense des valeurs universelles, cette réflexion sur nation et universalisme participe bien évidemment d’un combat idéologique et c’est pourquoi nous devrions réellement nous donner les moyens sur ce problème comme bien d’autres de sortir de la crise dans laquelle a été plongée la pensée marxiste pour voir de quoi nous parle aujourd’hui la Chine, ce qu’il est impossible d’ignorer aujourd’hui.

Danielle Bleitrach

(1) Georges Gastaud, marxisme et universalisme, classes, nations, humanités, éditions Delga, 2015

 
 

2 réponses à “La Chine nous propose un universalisme basé sur la diversité culturelle mais aussi sur le progrès collectif dans une « communauté des destins »

  1. dav8119

    janvier 12, 2020 at 11:22

    Citation : [Incontestablement la Chine souhaite que le débat s’ouvre sur sa proposition, elle invite les délégations étrangères et multiplie les missions pour commenter cette proposition, à la fois théorique mais aussi politique puisqu’il s’agit d’un acte équivalent à celui qui a fondé la modernité: la déclaration des droits de l’homme, c’est-à-dire y compris sur ce quoi a été bâtie l’ONU, et qui devrait commander officiellement les droits entre Etats et individus dans un monde qui s’affirme multipolaire]

    Voilà que sont posées les bases d’un gouvernement mondial socialiste
    Le principal intérêt de cette réflexion est de conduire à une réforme systémique telle que celle que je la préconise, qui consiste à séparer le global et le long terme du local et du court-terme. Il est question, en articulant correctement les petits et grands engrenages (par un régissement strictement pensé et voulu consciemment), de faire que tous contribuent au long terme, et que le long terme profite à tous en retour.
    En procédant de la sorte s’opère un changement de paradigme salvateur, qui consiste à axer sa volonté non pas sur la production de la quantité, qui est finie et calculable, mais sur la production de qualité, qui est infinie.

    Citation : [Cependant cette ère nouvelle comme celle que Goethe célébrait à Valmy, a incontestablement un aspect doublement national, celui de la libération du territoire autant que la résurrection d’une culture millénaire et celui d’un sort commun de ce fait avec tous les peuples ayant subi le colonialisme et l’impérialisme, d’où le caractère « conquérant » mais dans le même temps l’affirmation du refus de s’imposer. La relation doit être négociée comme l’est un contrat commercial autant que le respect des souverainetés.]

    La deuxième question centrale (tout système a deux noyaux, mais si !), qui est résolue par la première, est le rapport entre les pays, c’est à dire la résolution de la contradiction qui consiste à la fois :
    – à laisser les entités culturelles (les pays ou régions) totalement libres et autodéterminés, ce qui est fondamental car fonctionnel sur le plan évolutif,
    – et d’autre part à faire que les entités s’articulent correctement entre elles, de façon à, toutes ensemble, contribuer à la « communauté de destin ». C’est une notion de responsabilité, qui implique une éducation, le respect de loi morales et éthiques, et qui s’exprime par la diplomatie sous forme de conseils, d’aide, de soutient moral et matériel, et de mise face à ses responsabilités quand on fait les mauvais choix.

    La seule nuance avec l’impérialisme, est que là c’est vrai, et bien intentionné, et non pas une mascarade. En définitive la mutation espérée et nécessaire consiste à faire que nos belles paroles soient sincères et non mensongères. Mais c’est beaucoup plus difficile à faire que de se contenter de profiter des apparences en faisant n’importe quoi.

    *

    Merci pour cette excellente publication qui est centrale dans la réflexion la plus préoccupante de notre temps. (et qui échappe totalement au format médiatique au souffle court et aux petites phrases assassines).

     
  2. daniel arias

    janvier 12, 2020 at 10:55

    Il sera intéressant de voir l’évolution des relations avec l’autre géant l’Inde.
    l’Inde, confrontée à un immense conflit social, penche-t-elle plutôt vers l’occident, vers la Chine ?
    Les média nous parlent souvent de conflictualité en mer de Chine, qu’en est-il de la coopération avec le Vietnam et les autres voisins ?

     

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