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BBC : L’histoire inracontable du massacre du Maidan

13 Fév

Une journée d’effusion de sang sur la place centrale de Kiev, il y a presque un an, a marqué la fin d’un hiver de protestation contre le gouvernement du président Viktor Ianoukovytch, qui peu après a fui le pays. Plus de 50 manifestants et trois policiers sont morts. Mais comment la fusillade a-t-elle commencé? Les organisateurs de la manifestation ont toujours nié toute implication – mais un homme a raconté à la BBC une autre histoire.

Maidan protesters carry injured man on stretcher Feb 2014

 Tôt le matin, le 20 février 2014. La place Maidan de Kiev est divisée – d’un côté,  il y a la police anti-émeute, de l’autre les manifestants.

Cela dure depuis plus de deux mois maintenant. Mais les événements sont sur le point de venir à un dénouement. À la fin de la journée, plus de 50 personnes seront mortes, beaucoup d’entre elles abattues dans la rue par les forces de sécurité.

La violence mènera à la chute du Président de l’Ukraine, Viktor Yanukovych. Moscou le désignera le 20 février comme un coup d’État armé et cela permet de justifier l’annexion de la Crimée et le soutien aux séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Les dirigeants de la manifestation, dont certains détiennent maintenant des positions de pouvoir dans la nouvelle Ukraine, insistent sur l’entière responsabilité des forces de sécurité, agissant au nom de l’ancien gouvernement.

Mais un an après, certains témoins commencent à peindre une image différente

voir vidéo de la BBC.

http://www.bbc.com/news/magazine-31359021

« Je n’a pas tiré pour tuer »

« Je tirais vers le bas à leurs pieds, » dit un homme que nous appellerons Sergei, qui me dit qu’il a pris position à l’intérieur du Conservatoire de Kiev, une Académie de musique à l’angle sud-ouest de la place.

« Bien sûr, j’aurais pu viser les bras ou n’importe où. « Mais je n’ai pas tiré pour tuer ».

Sergei dit qu’il était un manifestant ordinaire sur le Maidan depuis plus d’un mois, et que la police a été contrainte de se retirer quand il a commencé a tirer sur la place et sur le toit d’un centre commercial souterrain.

On avait déjà tiré deux jours plus tôt, le 18 février. Le 19, un mercredi, avait été plus calme, mais dans la soirée, Sergei dit qu’il a été mis en contact avec un homme qui lui a offert deux armes à feu :  un fusil de calibre 12, et un fusil de chasse, un saïga qui tire des balles à  grande vitesse.

Il a choisi ce dernier, dit-il et il a planqué dans le Bureau de poste, un bâtiment, à  quelques mètres du Conservatoire. Les deux bâtiments étaient sous le contrôle des manifestants.

Comment les événements se sont déroulés le 20 février 2014.

Kiev map - 20 February 2014 events

Face à l’attaque, la police a reculé de sa position près de la ligne de front sur la place, et elle s’est repliée le long de la rue sur le côté nord de l’Hôtel l’Ukraine.

Des manifestants ont alors avancé vers la police,  ils ont été abattus par les forces de sécurité qui se retiraient et des tireurs d’élite à partir d’immeubles avoisinants.

Plus de 50 personnes ont été tuées, c’est le plus lourd bilan des affrontements entre manifestants et forces de sécurité dans le Maidan.

Quand la fusillade a commencé tôt dans la matinée du 20, Sergei dit qu’il a été conduit au Conservatoire et il a passé une vingtaine de minutes avant 07:00 à tirer sur la police, aux côtés d’un second tireur.

Son récit est partiellement corroboré par d’autres témoins. Ce matin-là, Andriy Shevchenko, à l’époque un député d’opposition et participant au mouvement de Maidan, avaient reçu un appel téléphonique du chef de la police anti-émeute sur la place.

« Il m’appelle et me dit, « Andriy, quelqu’un est en train de tirer sur mes gars. » « Et il a dit que la fusillade partait  du Conservatoire ».

Shevchenko a contacté l’homme responsable de la sécurité pour les manifestants, Andriy Parubiy, connu comme le Commandant du Maidan.

« J’ai envoyé un groupe de mes meilleurs hommes fouiller tout le bâtiment du Conservatoire pour vérifier s’il y avait des tireurs postés », a dit Parubiy.

Pendant ce temps, le député Andriy Shevchenko, recevait des appels téléphoniques de plus en plus paniqués.

« Je n’arrêtais pas de recevoir du chef de police, qui disait: « J’ai trois personnes blessées, j’ai cinq personnes blessées, j’ai une personne morte. » Et à un moment donné, il a dit, « je dégage ». Et il dit: « Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant  Andriy. » « Mais j’ai clairement senti que quelque chose de vraiment grave était sur le point de se produire ».

Andriy Parubiy, maintenant vice-président du Parlement ukrainien, dit que ses hommes n’ont trouvé aucun homme armé dans le bâtiment du Conservatoire.

Mais un photographe qui a eu accès au Conservatoire plus tard dans la matinée – peu après 08:00 – y a pris des photos d’hommes armés, bien qu’on ne les voit pas en train de tirer.

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Ce qui est arrivé dans la place Maidan : histoire d’un photographe

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Gabriel Gatehouse s’entretient avec le photographe ukrainien Evgeniy Maloletka

gunmen at Kiev Conservatory 20 February Images prises par un photographe local dans le jardin d’hiver le matin du 20 février 2014
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 le Compte-rendu de Sergei diffère également de celui de Parubiy.

« J’étais en train de recharger, » m’a-t-il dit. « Ils ont couru jusqu’à moi et l’un d’eux a posé le pied sur moi et a dit: « on veut vous dire un mot, tout est OK, mais arrêtez de faire ce que vous faites. » »

Sergei dit qu’il est convaincu les hommes qui l’ont traîné provenaient de l’unité de sécurité de Parubiy, bien qu’il n’ait pas reconnu leurs visages. Il a été escorté hors du bâtiment du Conservatoire, sorti de Kiev en voiture et il est retourné chez lui par ses propres moyens.

Cependant, trois policiers avaient été blessés mortellement, et les massacres de manifestants avaient commencé.

L’enquête officielle de Kiev a porté sur ce qui s’est passé ensuite – après que la police anti-émeute ait commencé à se retirer de la place. Dans les séquences vidéo, on les voit clairement se retirer tout en tirant en direction des manifestants.

Seules trois personnes ont été arrêtées, toutes membres d’une unité spéciale de la police anti-émeute. Et de ces trois, seulement deux – des officiers de rang inférieur – restent en détention. Le commandant de l’unité, Dmitry Sadovnik, a été libéré sous caution et a maintenant disparu.

Les trois policiers sont accusés d’avoir causé 39 morts. Mais au moins une douzaine d’autres manifestants ont été tués – et les trois policiers qui ont succombé à leurs blessures.

Certains des morts ont été presque certainement abattus par des tireurs embusqués, qui apparemment tiraient de certains des bâtiments les plus hauts entourant la place..

Les avocats des victimes et des sources dans le Bureau du Procureur général ont déclaré à la BBC que lorsqu’il s’est agi d’enquêter sur des décès qui ne pouvaient pas avoir été causés par la police anti-émeute, leurs investigations ont été  bloqués par les tribunaux.

« Rappelez-vous du temps de Ianoukovitch, c’était comme un triangle des Bermudes : le Bureau du procureur, la police et les tribunaux, « explique Andriy Shevchenko. » Tout le monde sait qu’ils ont coopéré, ils se couvraient mutuellement et là était le fondement de la corruption massive dans le pays. Ces connexions existent toujours. »

Les théories du complot abondent

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Je suis certain que la fusillade du 20 février a été menée par des tireurs embusqués qui sont arrivés de Russie et qui étaient contrôlées par la Russie.

C’est ce qu’à dit Andriy Parubiy, vice-président du Parlement ukrainien et ancien « Commandant de Maidan » à Jack Garland/BBC
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Le Procureur général d’Ukraine, Vitaly Yarema, a été démis cette semaine, au milieu des critiques acerbes sur sa gestion de l’enquête.

Pendant ce temps, les théories du complot fleurissent.

« Je suis certain que la fusillade du 20 a été menée par des tireurs embusqués qui sont arrivés de Russie et qui étaient contrôlées par la Russie, » explique Andriy Parubiy, l’ancien Commandant du Maidan.

« Les tireurs visaient à orchestrer un bain de sang sur le Maidan ».

Il s’agit d’une croyance très répandue en Ukraine. En Russie, beaucoup croient le contraire – que la révolte sur le Maidan était une conspiration occidentale, un coup d’Etat d’inspiration de la CIA destinée à sortir l’Ukraine de l’orbite de Moscou. Aucun des deux camps n’offre des preuves convaincantes de son affirmation.

L’immense majorité des manifestants sur le Maidan étaient des citoyens pacifiques, non armés, qui ont bravé des mois de froid glacial pour exiger un changement à leur gouvernement corrompu. Car, pour autant que l’on sache, aucun des manifestants tués le 20 février n’étaient armé.

Les dirigeants du Maidan ont toujours soutenu qu’ils avaient toujours fait de leur mieux pour éviter la présence d’armes sur la place.

« Nous savions que notre force était dans la non-violence, et notre faiblesse serait si nous commencions à tirer, » explique Andriy Shevchenko.

Parubiy a dit qu’il est possible qu’une poignée de manifestants armés aient pu arriver sur le Maidan dans le cadre d’une réponse spontanée, désorganisée, à la violence des forces de sécurité dans les jours précédant le 20 février.

« On m’a dit qu’après les tirs du 18 février, il y a des gars qui sont venus à Maidan avec des fusils de chasse. On m’a dit qu’ils étaient parfois les amis ou les parents de ceux qui ont été tués le 18. Donc je concède qu’il est possible  qu’il y ait eu des personnes avec des fusils de chasse sur Maidan. Quand les tireurs embusqués ont commencé à tuer nos gars, l’un après l’autre, je peux imaginer que ceux avec les fusils de chasse ont riposté. »

Je n’ai pas de quoi être fier. C’est facile de tirer. Vivre avec soi-même après, c’est ça qui est dur. Mais il faut faire son devoir et protéger son pays.

Sergei, un des hommes du Conservatoire a parlé à la BBC sous le couvert de l’anonymat
Jack Garland/BBC
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Sergei, encore une fois, raconte une histoire différente. Il a été recruté comme un tireur potentiel à la fin-janvier, par un homme qu’il décrit comme un officier militaire à la retraite. Sergei lui-même est un ancien soldat.

« On a commencé a parler, et il m’a pris sous son aile. Il a vu quelque chose en moi qu’il aimait. Les officiers sont comme des psychologues, ils peuvent voir qui est capable de quoi. On a garde des liens étroits. »

L’ancien officier l’avait dissuadé d’adhérer à l’un ou l’autre des groupes les plus activement militants sur le Maidan.

« « Votre temps viendra », dit-il. »

Il vous préparait, psychologiquement, à prendre les armes ?

« Non, ce n’était pas comme si nous avions élaboré un plan. Mais nous en avons parlé en privé et il m’a préparé pour cela »

On ne sait trop qui était l’homme qui apparemment a recruté Sergei, ou s’il appartenait à l’un des groupes reconnus actifs sur le Maidan.

Et il y a bien d’autres choses que nous ne savons toujours pas, par exemple qui a tiré les premiers coups de feu le 20 février.

En ce qui concerne les théories du complot, il est possible que Sergei ait été manipulé, on a joué de lui comme un pion dans un jeu plus grand. Mais ce n’est pas la façon dont il le voit. Il était un simple manifestant, dit-il, qui a pris les armes pour se défendre.

« Je ne voulais pas tirer sur quiconque ou tuer quelqu’un. Mais c’était la situation. Je ne me vois pas comme une sorte de héros. Au contraire :  Je dors mal. j’ai des pressentiments angoissants. Je fais des efforts pour me maîtriser. Mais je suis simplement tout le temps angoissé. Je n’ai pas de quoi être fier. Il est facile de tirer. 

Vous pouvez regarder un long reportage vidéo par Gabriel Gatehouse ici et écouter un documentaire radiophonique ici

 
1 commentaire

Publié par le février 13, 2015 dans Uncategorized

 

Une réponse à “BBC : L’histoire inracontable du massacre du Maidan

  1. Celavy

    décembre 19, 2017 at 10:48

    Je me souviens avoir vu, sur Internet, des images terribles d’incendie et de manifestants « brulés vifs » alors qu’ils tentaient de se réfugier dans le bâtiment qui leur était réservé en cas de pluie – ou pour discussion après la manif autorisée et prévue comme « pacifique… Où ces malheureux manifestants désarmés, étaient clairement attendus par des criminels incendiaires cagoulés.
    Depuis… ces épisodes et reportages filmés semblent avoir disparu… Oubliés déjà ?

     

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