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A propos d’Hannah Arendt, et Heidegger ?

29 Avr

amour[1]Dans le film de Margarethe von Trotta, il y a quelqu’un qui est vraiment trés bête c’est Heidegger… Il vient voir son élève favorite dans sa chambre avec des attitudes de vieux beau pressé, se déshabillant avant même de fermer la porte… Mais le pire est dans la forêt quand il lui donne comme excuse à ses compromissions avec le nazisme qu’il est philosophe et qu’il n’y comprend rien en politique…

En 1924, Hannah Arendt a dix-huit ans.Hannah Arendt, dont Hans Jonas, son ami, disait qu’elle « possédait une intensité, une direction intérieure, un instinct de la qualité, une quête tâtonnante de l’essence et une façon d’aller au fond des choses qui répandait une aura magique autour d’elle« … C’est une femme, une intellectuelle, qui dans le film tente d’introduire l’épaisseur de l’histoire là où il ne pourrait y avoir que passion, souffrance, la shoah et cette histoire d’amour avec Martin Heidegger. Quand elle le rencontre elle est une jeune étudiante avide de savoir, mince, avec des yeux rayonnants et une intelligence vive comme l’éclair. Martin Heidegger, lui a trente-quatre ans, marié et père de famille, il enseigne la philosophie à l’université de Marbourg. De petite taille, maigre et d’allure sportive, introverti, plein de fureur mais aussi d’une surprenante modestie, il attire à son cours les étudiants les plus prometteurs, notamment Hans-Georg Gadamer, Max Horkheimer, Herbert Marcuse, Karl Löwith, Günther Anders, Leo Strauss, Hans Jonas, ses meilleurs élèves sont juifs, sa passion pour Hannah qui est juive, il s’en nourrit, est-il antisémite? non! … Et pourtant Heidegger s’inscrivit au parti nazi dès l’ascension d’Hitler et s’il médita sur cet engagement jamais il ne manifesta de regrets…

Comme l’expliquera quarante ans plus tard Hannah Arendt, « la rumeur le disait : la pensée est redevenue vivante, les trésors de la culture qu’on croyait morts reprennent sens. Il y a un maître, il est peut-être possible d’apprendre à penser. » … Il n’y eut pas qu’elle qui revint voir le maître pour tenter d’élucider plus encore que la magie du langage, l’être allemand et la barbarie, le mal extrême. Plus douloureux encore le poète Paul Celan rencontra Heidegger le 25 juillet 1967. Au moment de prendre congé, il inscrivit sur le livre d’or du chalet de Heidegger : « Ins Hüttenbuch, mit dem Blick auf den Brunnenstern, mit / einer Hoffnung auf ein hommendes Wort im Herzen » (Dans le livre du chalet, avec la vue sur l’étoile de la fontaine, avec l’espoir d’une parole à venir au cœur.) Paul Celan n’ignorait rien des vilenies politiques de Heidegger. Il connaissait l’œuvre du philosophe depuis sa jeunesse et ne cessa de s’y plonger pour y étudier, entre autres, sa poétique et ses réflexions sur le langage. Il savait aussi que jamais l’ébauche d’un regret n’avait effleuré le philosophe nazi. Il n’était pas amoureux d’heidegger comme l’avait été hannah Arendt, mais il cherchait le secret du langage et de la pensée des bourreaux. Il y a de cela dans la manière dont hannah Arendt traite avec Heidegger, comprendre pourquoi? Et elle se heurte constamment au vide.

L’histoire assez brève de leur liaison a eu lieu  à partir de 1924 et se termine en 1925. Puis intervient le nazisme et l’adhésion de son maître à cette idéologie, à ce qui a été accompli contre les siens et qui la fait devenir sioniste. Elle le revoit en 1950, elle l’aidera à se « blanchir »et à diffuser son oeuvre aux Etats-Unis alors même qu’il se montre jaloux de ses publications à elle…

Voici des lettres d’Hannah dont le film ne fait pas état : 29 septembre 1949 peu de temps avant leur rencontre: «Cette vie à Todtnauberg, à pester contre la civilisation et écrire Sein avec un y, n’est en réalité que le trou de souris dans lequel il s’est retiré parce qu’il pense, avec raison, qu’il n’aura à rencontrer que des gens qui, pleins d’admiration, viendront là en pèlerinage (…) il a sans doute cru qu’il pouvait ainsi se sauver du monde, se tirer hypocritement de tous les désagréments et ne faire que de la philosophie. Et puis voilà que très vite, toute cette malhonnêteté tarabiscotée et infantile a tout de même envahi sa philosophie.».

1er Novembre 1961, c’est-à-dire au moment du procès d’Eichmann: «je sais qu’il n’a pas supporté que mon nom apparaisse en public, que j’écrive des livres, etc. Toute ma vie j’ai pour ainsi dire triché avec lui, j’ai toujours fait comme si tout cela n’existait pas et comme si je ne savais pas compter jusqu’à trois, à moins qu’il ne s’agît de l’interprétation de ses propres oeuvres; dans ce cas, il était toujours très heureux que je sache compter jusqu’à trois et parfois même jusqu’à quatre. Et puis j’ai perdu le goût de tricher et j’ai aussitôt pris un coup sur le nez…».

Quel rapport avec  la banalité du mal ?

« A l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais « radical », qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il « défie la pensée », comme je l’ai dit, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa « banalité ». Seul le bien a de la profondeur et peut être radical. »   Hannah Arendt, Correspondances croisée. (A Gershom Sholem). Arendt, Les Origines du totalitarisme… Quarto, Gallimard Paris 2002. Page 1358.

Arendt ne voit-elle pas Heidegger comme le « magicien » comme ses élèves l’appelaient et qui a voulu s’abstraire du monde réél . Le compromis de Heidegger avec le nazisme est fait d’illusion et du refus de voir  cette « banalité du mal ». Là où Heidegger a cru voir un « tournant historial« , un « commencement originaire« , il n’y a eu finalement que la grisaille de la mort industrielle sans passion et avec d’autant plus d’efficacité que tous les protagonistes agissaient dans la banalité bureaucratique.  Hannah Arendt dit qu’ il est plus facile de faire un « mal extrême » qu’un « bien radical« , il suffit d’une perte de conscience généralisée, de l’acceptation de l’illusion, de la sympathie pour la tyrannie dont ne sont pas exempts les intellectuels, loin de là…

Alors la banalité du mal ce n’est pas seulement Eichmann mais aussi et surtout son vieux maître et amant…Tous ceux qui comme le dirait Brecht acceptent d’être des analphabêtes en politique…

Hannah Arendt dont on voit peu dans le film le travail solitaire de l’intellectuel derrière son bureau, Mais cela aurait supposé un autre métier de cinéaste, comme par exemple la manière dont Bruno Dumont témoigne de l’hystérie de Paul Claudel dans l’écriture d’une lettre sur son choix poètique du catholicisme. Le choix est autre, il est dans l’abandon de cette femme allongée dans la pénombre, en train de rêver, elle raisonne peut-être à partir de sa propre souffrance, de son histoire…Ce sont les femmes qui la comprennent, la soutiennent jusqu’au bout et mélangent le travail de l’intellectuel avec le courage intime comme si elle participait de cette lente gestation, une femme frustrée de ne rien trouver…

Une dernière remarque Hannah Arendt n’a plus jamais voulu se déclarer philosophe parce que la philosophie ne voulait pas avoir d’opinion politique, elle s’est voulue théoricienne du politique. Voir là peut-être, même si elle n’a jamais été marxiste, l’écho de la thèse de Marx dans l’idéologie allemande: les philosophes n’ont jusqu’ici fait qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer… Et devant cet impératif, elle s’arrête…

Danielle Bleitrach

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