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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : « Face à la guerre » (article 3)

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui :   « Face à la guerre » (article 3)

Dans deux premiers articles, publiés le 16 avril et le 11 mai dernier, j’ai exposé l’intérêt de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.
Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique méritait plusieurs articles (et il y aurait, au-delà des guerres, bien d’autres sujets à aborder). Dans mon premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Dans le deuxième , j’ai abordé le moment critique, les derniers jours jusqu’au déclenchement de la guerre. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage. L’arrivée de cette tempête, que tous les signes annoncent, mais qu’on refuse de voir venir, jusqu’à la minute même où elle survient.
L’objectif de ce troisième opus, c’est d’aborder la réaction face à la guerre, l’analyse qu’en fait Zweig et les conclusions que nous pouvons en tirer face aux menaces actuelles de guerre.

Le jour d’après :

Par un étonnant paradoxe, ce qui succéda (en seulement quelques heures) au déni, après le déclenchement de la guerre, ne fut pas l’abattement, ni la révolte. Ce furent l’enthousiasme, l’allégresse et le délire :

« Et malgré toute ma haine et toute mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours ; ces milliers et centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix ; à quel point ils étaient solidaires. Une ville de deux millions d’habitants, un pays de près de cinquante millions éprouvaient à cette heure qu’ils participaient à l’histoire universelle, qu’ils vivaient un moment qui ne reviendrait plus jamais et que chacun était appelé à jeter son moi infime dans cette masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme. Toutes les différences de rangs, de langues, de classes, de religions étaient submergées pour cet unique instant par le sentiment débordant de la fraternité. Des inconnus se parlaient dans la rue, des gens qui s’étaient évités se serraient la main, partout, on voyait des visages animés. Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens. »

Très rapidement, mais avec grande précaution, Stephen Zweig s’engagera contre la guerre. Mais la folie nationaliste qui s’est emparée de l’Europe et de l’Autriche mettra selon lui environ deux ans et demi à se dissoudre sous l’acide violent des souffrances de la guerre, et c’est seulement après ces deux ans que la problématique de la paix, de la lutte contre la guerre pourra se faire publiquement jour.

De la différence entre les deux guerres, de 14 et de 40 :

J’en viens à ce point, à mon sens un des plus profonds, de l’ouvrage de Zweig. Voici comment il présente la question, s’adressant à ses contemporains, au moment le plus noir de la seconde guerre mondiale :

« La génération actuelle, qui n’a vu éclater que la Seconde Guerre Mondiale, se demande peut-être : pourquoi n’avons nous pas vécu cela ? Pourquoi les masses ne s’enflammèrent-elles pas en 1939 du même enthousiasme qu’en 1914 ? Pourquoi n’obéirent-elles à l’appel qu’avec fermeté et résolution, silencieuses et fatalistes ? Les mêmes intérêts n’étaient-ils pas en jeu, n’y allait-il pas en fait de biens encore plus sacrés, plus élevés, dans notre guerre actuelle, qui était une guerre pour les idées et non pas seulement pour les frontières et les colonies ? »

Cette question exprime que l’histoire n’est pas qu’une simple répétition. Dans la complexité du monde qui est le nôtre, les processus historiques se déroulent sur plusieurs générations, les évolutions économiques et sociales fondamentales parcourent les continents à des époques différentes et entrent en contradictions selon des formes et des rapports qui évoluent eux-mêmes en permanence, dans un développement inégal et combiné.

La seconde guerre mondiale n’est pas la répétition de la première, elle en est, d’une certaine manière, la reprise, à un stade différent, tout en ayant un ensemble de caractères entièrement nouveaux, liés à l’évolution générale du monde. Deux éléments politiques nouveaux sont apparus entre les deux guerres : la révolution russe, et la poussée révolutionnaire qui met fin à la première guerre mondiale, et l’émergence – en réaction à cette poussée – des fascismes, en Italie, d’abord, puis en Allemagne et progressivement dans de nombreux pays européens.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, de même, la guerre froide, les conflits de décolonisation, représentent une nouvelle phase, un nouveau stade historique. Après la fin de la guerre froide, la mondialisation, qui prit sa pleine ampleur sous l’égide de la super-puissance impérialiste américaine de 1991 à nos jours, représente une nouvelle étape.

L’analyse de la situation actuelle et du danger de guerre généralisée, la formulation des mots d’ordres d’action adaptés contre ce danger doit s’appuyer sur une compréhension d’ensemble de l’accumulation des contradictions au fur et à mesure de ces périodes.
Mais voyons la réponse (aiguisée) que Zweig donne à sa propre question : pourquoi l’entrée en guerre de 1939 ne s’est pas faite, à l’instar de celle de 1914, dans l’enthousiasme et l’allégresse ? Il donne trois éléments principaux.

1. La foi naïve des masses dans leurs dirigeants politiques :

« Alors le peuple se fiait sans réserve à ses autorités. Personne en Autriche n’aurait osé risquer cette pensée que l’empereur François-Joseph, le père de la patrie universellement vénéré, aurait dans sa quatre-vingtième année appelé son peuple au combat sans y être absolument contraint, qu’il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, perfides, criminels eussent menacés la paix de l’empire. (…) C’était donc de l’autre coté de la frontière, dans l’autre camp, que devaient nécessairement se trouver les criminels, les fauteurs de guerre. »

« En 1939, cette foi presque religieuse en l’honnêteté ou, tout au moins, la capacité du gouvernement avait déjà disparu dans toute l’Europe. On méprisait la diplomatie depuis qu’on l’avait vue trahir à Versailles les espoirs d’une paix durable ; les peuples ne se rappelaient que trop bien avec quelle absence de vergogne on les avaient trompés en leur promettant le désarmement, la suppression de la diplomatie secrète. (…) On obéissait, mais on ne témoignait pas d’allégresse. On montait au front, mais on ne révait plus d’être un héros ; déjà les peuples et les individus sentaient qu’ils n’étaient que les victimes, ou de quelque folie humaine, politique, ou d’une fatalité insondable et maligne. »

Cette même analyse amènera Lénine et la future troisième internationale, dans leur critique de l’impérialisme, à formuler la stratégie de la lutte prioritaire contre son propre impérialisme, résumée par Karl Liebknecht dans la formule « l’ennemi principal est dans notre propre pays ». Dans un conflit qui oppose deux puissances impérialistes (dans ce cas simple et d’une certaine manière pur qui fut dans l’ensemble celui de la première guerre mondiale) la situation qui tend à entraîner les masses vers l’affrontement fratricide, ne peut être combattue qu’en démystifiant l’intense propagande guerrière et nationaliste spécifique à chaque pays (et opposée d’un pays à un autre).

Même si la situation actuelle est indiscutablement plus complexe, cette considération garde sa validité. La formule d’Anatole France (« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ») a gardé toute son actualité. Il est clair que la France n’est pas entrée en guerre en Côte d’Ivoire, en Libye, aujourd’hui en Syrie pour autre chose que les intérêts économiques et commerciaux de quelques grandes industries. Les récentes poursuites engagées contre Bolloré, dont on connaît les intérêts africains et le rôle dans la vie politique nationale, la possession par un marchand d’arme (Dassault) du principal quotidien national (Le Figaro), n’en sont que quelques exemples. De tels motifs de guerre ne peuvent s’avouer tranquillement. C’est pourquoi la guerre est toujours habillée de propagande, s’appuyant sur une diabolisation de l’adversaire, pour laquelle tous les arguments sont bons. Il suffira ainsi d’appeler le président Irakien, M. Saddam Hussein par son prénom, Saddam, pour évoquer immédiatement (à une lettre près) « Satan ». Avant la première guerre d’Irak, M. Saddam Hussein était au pouvoir depuis déjà plusieurs décennies. Il avait, avec le soutien des occidentaux, lancé et menée la terrible guerre contre l’Iran, qui dura près de 10 ans. Mis en difficulté, il utilisera des armes chimiques avec l’appui diplomatique et opérationnel des occidentaux. Aucun média occidental ne l’appelle encore « Saddam » à ce moment là. C’est encore « M. Saddam Hussein, président de l’Irak ». « Saddam » deviendra une sorte de figure médiatique imposée en 1991, dès les premiers préparatifs de guerre, jusqu’à la capture et l’exécution du dictateur.

Démonter les mensonges pro-guerriers de nos propres dirigeants est donc notre premier devoir pour lutter et vaincre la guerre. Bien sûr, toute tentative de démonter la propagande guerrière suscite immédiatement de virulente réaction (quand ce n’est pas l’interdiction pure et simple). La méthode la plus simple et la plus répandue est alors de soumettre purement et simplement toute tentative d’argumentation anti-guerre à la même diabolisation : Vous contestiez en 2003 l’absence de preuve de la détention d’armes de destruction massive par l’Irak ? Vous étiez donc pro-Saddam. Vous dénoncez aujourd’hui l’absence de preuves de l’usage d’armes chimiques à Douma ? Vous êtes « pro-Bachar ».

2. La méconnaissance de la guerre :

Le deuxième argument donné par Stephen Zweig pour expliquer la différence dans la réaction populaire à la guerre entre 1914 et 1939 est le souvenir concret de la terrible réalité de la guerre :

« Et puis, en 1914, après un demi-siècle de paix, que savaient de la guerre les grandes masses ? Elles ne la connaissaient pas. (…) Elle restait une légende et c’était justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. (…) « Nous serons de retour à la maison pour Noël » criaient à leur mère en riant, les recrues de 1914. (…) Une rapide excursion en pays romantique, une aventure sauvage et virile – c’est de ces couleurs que la guerre se peignait en 1914 dans l’imagination de l’homme du peuple, et les jeunes gens avaient même sérieusement peur de manquer, dans leur vie, une expérience aussi merveilleuse et excitante. »

« Mais la génération de 1939 connaissait la guerre. Elle ne s’illusionnait plus. Elle savait que la guerre n’était pas romantique mais barbare. Elle savait qu’elle durerait des années et des années, temps irremplaçable dans une vie. Elle savait qu’on ne se lançait pas à l’assaut de l’ennemi sous des ornements de feuilles de chênes et de rubans multicolores mais qu’on demeurait tapi pendant des semaines, couvert de poux et à demi mourant de soif, qu’on pouvait être déchiqueté et mutilé de loin sans jamais avoir vu l’adversaire. »

Là encore, l’analyse de Zweig trace avec une précision remarquable le danger, et donc, notre devoir. Il suffit de lire les publicités de recrutement de l’armée française pour mesurer à quel point la présentation « romantique » de la guerre est redevenue la norme aujourd’hui :

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Au dela de la photo, qui développe le registre « baroudeur » (« l’aventure sauvage et virile »), le slogan « Je veux repousser mes limites au-delà des frontières » est explicite. La guerre est ainsi supposée « au-delà des frontières ». La guerre est à nouveau, comme l’exprime Zweig, « une excursion en pays romantique ».

Le souvenir même des deux guerres mondiales et des atrocités des guerres coloniales est effacé ou copieusement distordu. Le rôle de l’Union Soviétique dans la victoire contre le nazisme, l’esprit de sacrifice de millions de combattants et de résistants héroïques ont été progressivement atténués dans les mémoires collectives.

3. Le sens politique du conflit :

« La guerre de 1939 avait une signification spirituelle, il y allait de la liberté, de la sauvegarde d’un bien moral ; et le fait de combattre pour une idée rend l’homme dur et résolu. La guerre de 1914, en revanche, ne savait rien des réalités, elle servait encore une illusion, le rêve d’un monde juste et pacifique. Et seule l’illusion rend heureux, non le savoir. C’est pourquoi les victimes d’alors poussaient dans leur ivresse des cris de joie en marchant à l’abattoir, guirlandes de fleurs et feuilles de chênes au casque, dans les rues sonores et étincelantes comme par un jour de fête. »

Les historiens tendent aujourd’hui à considérer l’ensemble de la période 1914 – 1945 dans son unité, une période de guerres et de révolutions. Les générations de 1939 sont nées dans l’expérience de la désillusion et ont grandi dans cette période de profonde instabilité, voyant la trahison des promesses de paix, les tentatives révolutionnaires, la montée du fascisme, en Italie, en Allemagne, en Espagne et progressivement dans la quasi-totalité de l’Europe. Elles se sont endurcies, ont pris la mesure des périls et des sacrifices nécessaires.

Il est important aujourd’hui plus que jamais de se souvenir de la guerre et de ses horreurs, mais également de l’esprit de sacrifice qui anima des centaines de millions de combattants, de résistants, de maquisards, tout autour de la surface du globe, pour permettre l’éradication du fascisme et l’avênement d’une ère nouvelle, de la possibilité d’une reconstruction, ou plus exactement de la construction de nouvelles sociétés.
Sans disposer complètement d’une organisation générale, chacun prit sa place dans un combat commun et fit des sacrifices qui étaient jusqu’alors inconcevables et qui, aujourd’hui encore nous dépassent. A Stalingrad, dans l’Europe occupée, en Afrique, en Chine des millions d’hommes et de femmes se levèrent, s’unirent, se sacrifièrent. Ils défiaient la mort, la torture, les camps de concentration, des bombardements d’une violence apocalyptiques, la faim, la maladie, les privations, les menaces, les camps de concentration, les chambres à gaz, l’extermination.

Soumis au plus effroyable appareil répressif que l’histoire humaine ait connu, ces générations trouvèrent au plus profond du désespoir (auquel Stephen Zweig ne survivra malheureusement pas) les ressources de la victoire. Non d’une victoire absolue et définitive, nous le voyons bien aujourd’hui ; les conquêtes fondamentales de cette période, économiques, sociales, politiques, humaines sont remises en causes les unes après les autres. Mais d’une victoire qui transforma à jamais le monde et permit des avancées inimaginables en termes de justice, de paix et de liberté. Une victoire qui inspirera, notamment dans la lutte pour la décolonisation, plusieurs générations de combattants.

Ces générations ont fait leur éducation politique dans le dégrisement de ces premières années de guerre et l’ont approfondi, durant environ 30 ans de guerres, de révolutions, de résistance.

Voici, pour conclure, comment Zweig décrit les premières prises de conscience, deux ans et demi environ après le déferlement d’illusion, d’allégresse et de délire de 1914 :

« (…) la guerre durait déjà depuis deux ans et demi. Le temps avait fait son œuvre de cruel dégrisement. Après la terrible saignée sur les champs de bataille, la fièvre commençait à tomber. Les hommes regardaient le visage de la guerre avec des yeux plus froids et plus durs que dans les premiers mois d’enthousiasme. Le sentiment de la solidarité commençait à se relâcher, car on ne percevait plus le moindre signe de la grande « purification morale » annoncée avec emphase. Une profonde fissure divisait le peuple de part en part ; le pays était en quelque sorte disloqué en deux mondes ; à l’avant celui des soldats qui combattaient et enduraient les privations ; à l’arrière, celui des gens qui étaient resté chez eux, qui continuaient à vivre sans souci, peuplaient les théâtres et même s’enrichissaient de la misère des autres. Le front et l’arrière se profilaient en un contraste de plus en plus accusé.
Par les portes des bureaux s’était introduit sous cent masques divers un odieux système de protection ; on savait que des gens, grâce à leur argent ou à leurs relations, obtenaient des commandes qui rapportaient gros, alors que des paysans et des ouvriers, déjà à moitié déchiquetés par les balles se voyaient sans cesse renvoyés dans les tranchées. Chacun chercha alors à se tirer d’affaire comme il pouvait. Les objets de première nécessité se faisaient plus chers de jour en jour en raison des pratiques éhontées des intermédiaires, les vivres plus rares, et par-dessus le marécage de la misère générale brillait comme des feux follets le luxe provocant des profiteurs de guerre. Une méfiance exaspérée commença peu à peu à s’emparer de la population – méfiance à l’égard des généraux, des officiers, des diplomates, méfiance à l’égard de tous les communiqués du gouvernement et du grand état-major, méfiance à l’égard des journaux et de leurs nouvelles, méfiance à l’égard de la guerre elle-même et de sa nécessité. »

Souvenons-nous.

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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Par Franck MARSAL

Dans un premier article, publié le 16 avril dernier, j’ai commencé à exposer l’intérêt dans l’époque critique que nous vivons de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite plusieurs articles. Dans un premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Je veux aborder aujourd’hui le moment critique, le déclenchement de la guerre, qui suit sa préparation. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage.

Juillet 1914 : Quand la guerre mondiale devint réalité

La montée vers la guerre dure de longues années. Elle motivera l’engagement constant de nombreux intellectuels, dirigeants politiques, dont le plus connu est évidement Jean Jaurès. Elle sera également un sujet de préoccupation constante du mouvement ouvrier. Sa principale organisation, la 2ème internationale (fondée en 1889 à l’initiative de plusieurs partis ouvriers européens et celui, particulièrement de Friedrich Engels) l’abordera dans différents congrès.

Elle progresse par étape, par crises successives :

« Il y avait dans la charpente je ne sais quel crépitement électrique, produit par des frottements. A tout moment, jaillissait une étincelle – l’affaire de Saverne, la crise en Albanie, une interview maladroite ; chaque fois, ce n’était qu’une étincelle, mais chacune aurait pu mettre le feu aux explosifs accumulés. (…) La guerre des Balkans, où Krupp et Schneider du Creusot faisaient l’essai de leurs canons respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard les allemands et les italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne, nous entraînaient de plus en plus dans le courant de cette cataracte. A tout moment, on sursautait de frayeur avant de respirer de nouveau : « Ce n’est pas encore pour cette fois. Et espérons le, ce ne sera peut-être jamais ».

L’étincelle :

Le 28 juin 1914, nouvelle étincelle : le prince héritier de l’Empire Austro-hongrois, François-Ferdinand et son épouse, sont victimes d’un attentat en Bosnie, à Sarajevo.

Stephen Zweig, relatant cette période si particulière commence par relativiser l’impact de cet assassinat.  D’abord, pour le peuple autrichien : « la nouvelle de son assassinat n’éveilla aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable ». Cet assassinat est également une péripétie pour la famille impériale, à laquelle « cette mort causa des soucis d’un autre ordre, relatif au cérémonial de l’enterrement ». François-Ferdinand avait en effet épousé la comtesse Chotek, décédée avec lui mais d’un rang inférieur : « l’orgueil de la cour se dressa même contre la morte. Quoi ? Déposer le corps d’une comtesse Chotek dans la crypte impériale des Habsbourg ? Non, cela ne saurait être permis. » Les défunts seront donc enterrés à Artstetten, une petite ville de province, « éludant doucement l’exposition du corps, le cortège funèbre et toutes les préséances qui s’y rattachaient… ».

Cet assassinat aurait pu n’être à nouveau qu’une étincelle.

D’ailleurs, selon Stephen Zweig, durant la première semaine « Vienne commençait à oublier ce tragique événement ». « Quelques semaines encore, le nom et la figure de François-Ferdinand, seraient pour toujours effacés de l’histoire. »

Or, les choses se passeront différemment :

« Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença soudain dans les journaux, tout un jeu d’escarmouches, dont le crescendo était trop bien synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel. On accusait le gouvernement serbe d’intelligence avec les assassins, et l’on insinuait à demi-mot que l’Autriche ne pouvait laisser impuni ce meurtre de l’héritier du trône – qu’on disait bien-aimé. On ne pouvait se défendre de l’impression que quelque action se préparait avec l’aide de la presse, mais personne ne pensait à la guerre. Ni les banques, ni les maisons de commerce, ni les particuliers ne modifièrent leurs dispositions. En quoi nous regardaient ces perpétuelles chamailleries avec la Serbie, qui, nous le savions bien, n’étaient nées que de certains traités de commerce relatifs à l’exportation des porcs serbes ? »

Combien ces paroles résonnent dans les crises diplomatiques actuelles ! « Jeu d’escarmouche » de presse « trop bien synchronisé » pour « être tout à fait accidentel ». La diplomatie internationale, la grande presse, les grandes télévisions sont actuellement rythmées par ces campagnes de préparation de guerre. Il n’est qu’à voir la récente affaire Skripal, où on accuse le gouvernement russe d’assassinat ou la toute récente conférence de presse à grand spectacle du 1er ministre israëlien, dévoilant théâtralement une armoire de dossiers (dont personne ne pourra évidemment vérifier qu’ils contiennent bien les fameuses preuves) et un mur de CD (support que plus personne n’utilise, mais tellement plus visuel, surtout présentés « de face »).


 

 

 

Nous nous approchons progressivement d’une extension très dangereuse de la guerre en Syrie, avec un risque de conflit direct entre Israël, l’Iran et l’Arabie, voire mondial impliquant la Russie, les USA, et probablement leurs alliés. Mais nous nous habituons à ces étincelles de plus en plus dangereuses et la vie poursuit son cours.

La vie suit son cours, jusqu’au dernier jour de la paix :

De même, dans ces quelques semaines qui séparent l’attentat de Sarajevo et le début du conflit mondial, la vie quotidienne de l’Europe poursuit son cours. Personne ne semble croire à l’imminence du conflit. Sweig se rend sur la côte belge, rencontrer son ami et confrère Verhaeren, pour travailler sur un projet commun.

Voici la description qu’il livre de l’été 14, à quelques 150 kilomètres des futurs premiers lieux de combat :

« Dans la petite station balnéaire près d’Ostende, Le Coq, où je voulais passer deux semaines avant de me rendre comme chaque année dans la maisonnette de campagne de Verhaeren, régnait la même insouciance. Les gens, heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées ou se baignaient ; les enfants lâchaient des cerfs-volants ; devant les cafés, les jeunes gens dansaient sur la digue. Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées en paix, on entendait beaucoup parler allemand – en particulier, car la Rhénanie, toute proche, envoyait le plus volontiers ses vacanciers d’été. Le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux, qui hurlaient, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : « L’Autriche provoque la Russie », « L’Allemagne prépare la mobilisation » . On voyait s’assombrir les visages des gens qui achetaient les journaux, mais ce n’était jamais que pour quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années ces conflits diplomatiques ; ils s’étaient heureusement toujours apaisés à temps, avant que cela devint sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? »

Est-ce sans lien avec ce que nous vivons aujourd’hui ? Les conflits diplomatiques incessants entre grandes et moyennes puissances ? A propos de la Syrie, bien sûr, autour de l’Afghanistan. Entre Israël et l’Iran ; entre l’Iran et l’Arabie des Saouds ; entre la Corée du Nord et les USA ; entre la Russie et les USA ; entre les USA et la Chine. Sans oublier le Yemen, la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée), le Soudan, le Mali, la Centrafrique, le Nigéria.

La présence de la guerre est pourtant fort différente de ce qu’elle pût être au début du 20ème siècle. Nous vivons cette particularité étrange, d’être désormais perpétuellement environnés par la guerre, qui est permanente en réalité et se répand continuellement depuis la fin de l’Union Soviétique, tout en vivant dans une forme d’insouciance qui n’est pas sans rappeler celle qui précéda la première guerre mondiale.

Stephen Zweig le reconnaît. Il n’échappa pas à cette inconscience. Échangeant avec ses amis sur le risque d’une percée allemande à travers la neutre Belgique (percée qui se produira dès le début de la guerre), il argumente avec certitude : « C’est un non-sens. Vous pouvez me pendre à cette lanterne si les allemands entrent en Belgique ! ». Il ajoute : « dans ce vieux monde d’alors, on croyait encore à la sainteté des traités ».

Des « opérations extérieures » à la guerre ?

Notre situation est différente. Non que nous ne croyons pas à la guerre. Nous la voyons chaque jour. Non que nous ayons des illusions dans les mensonges de la diplomatie. Nous avons tous vu Colin Powell, secrétaire d’état américain brandir au conseil de sécurité de l’ONU de fausses preuves de la détention d’armes de destruction massives par Saddam Hussein. Mais la guerre nous paraît extérieure. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle s’appelle officiellement, dans le budget national : « opérations extérieures ».

Lorsque le terrorisme islamiste frappe sauvagement au cœur du territoire national, l’opinion publique s’interroge : « Sommes-nous en guerre ? », « Faut-il employer ce mot face à des groupes comme l’État Islamique ? » – Etat Islamique qu’on préférera officiellement dénommer « Daesh », selon son acronyme arabe, pour éviter de lui reconnaître la dimension étatique, qui en ferait un état ennemi.

Lorsque la France mène ou participe à des opérations de guerre contre des Etats, qu’il s’agisse de l’Irak en 1992, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Côte d’Ivoire, l’affaire est toujours soigneusement enveloppée de propagande. Soudainement mis au ban des nations, les dirigeants de ces états, parfois ex-alliés, le cas le plus flagrant étant celui de Saddam Hussein, sont rapidement présentés comme des hommes à abattre. La guerre n’a ainsi pas lieu « contre un pays », mais « contre un homme », au pire « contre un régime ». C’est le cas de la Syrie, avec toutes les contorsions nécessaires pour expliquer que, bien que ce soit l’État Islamique qui tuait en France, notre principal ennemi – et le véritable « démon » – était l’État Syrien, opportunément désigné sous le terme de « régime ». Il va de soi bien sûr que l’on n’emploie jamais un tel terme pour désigner par exemple l’Arabie Saoudite ou tout autre pays allié dans la région. Non, régime s’applique à des pays que l’on ne reconnaît plus comme état, pour éviter de se reconnaître officiellement en guerre.

La disproportion des moyens militaires conforte cette présentation de la guerre en « opération extérieure », qui ne fait au fond que reprendre le vieux fond de commerce colonialiste et en un mot raciste : face à l’occident civilisé et « protégé », la guerre est un des fléaux qui ravage le monde « barbare », dans lequel « nous » sommes régulièrement « contraints » d’intervenir afin d’apporter « un peu d’humanité ». C’est le « devoir d’ingérence ». Et ces interventions sont – du fait même de notre supériorité naturelle – une peccadille qui ne saurait être qualifiée de guerre et qui ne pourrait donc constituer une menace. En général, l’armée Française n’engage que son aviation, éventuellement sa marine et des « forces spéciales » dont la définition est néanmoins de plus en plus extensive. Ainsi, tout en menant plusieurs « opérations extérieures », nous demeurons protégés de la « vraie » guerre.

Cette supériorité, la France ne la détient pas seule. Les USA, dont la puissance de feu – sur le papier du moins – est incomparable, et dont le budget militaire est supérieur à la somme des budgets militaires des 10 autres principales puissances militaires du monde sont le chef de file naturel de cette sainte alliance. Les USA possèdent 10 des 17 porte-avions en service dans le monde. Aucune autre puissance militaire n’en possède plus de deux. Ils possèdent plus de 13 000 aéronefs militaires, le deuxième pays le mieux équipés en la matière étant la Russie, avec environ 3000 appareils. Ces données datent de 2015 et proviennent de wikipedia, lui-même s’appuyant sur l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres. L’OTAN totalise environ 987 milliards de dollars de budgets militaires et 3,8 millions de militaires actifs. Les deux tiers de ce budget sont celui des USA, qui par ailleurs contrôle un certain nombre de technologies militaires clés et établit les normes techniques et tactiques utilisées par l’ensemble des pays de l’OTAN.

Cette disproportion de forces donne un caractère inédit à la situation géopolitique actuelle et à la manière dont nous devons réagir face au risque de guerre, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain article.

Néanmoins, depuis quelques années, la situation militaire mondiale prend une autre tournure. De nouveaux acteurs et de nouvelles tensions apparaissent sur le devant de la scène. Les tensions internationales ne sont plus liées à des opérations limitées concernant l’avenir de pays isolés et aux moyens militaires limités ou dépassés.

Les conflits opposent presque directement des puissances moyennes qui s’y engagent désormais ouvertement, comme l’Arabie, ou l’Iran et des puissances nucléaires, comme la Corée du Nord ou Israël. Les plus souvent, ces conflits se transforment rapidement en une combinaison de guerre internationale et de guerre civile, incluant des formes de terrorisme.

Les « grandes puissances », en particulier les cinq grandes puissances militaires nucléaires, membres du conseil de sécurité de l’ONU sont toutes – à l’exception notable de la Chine – directement engagées sur les terrains syrien et irakien avec des moyens aériens, navals, des troupes d’élites et des bases militaires.

C’est pourquoi la question émerge désormais, du risque d’une guerre totale, mondiale, massive et à nouveau industrielle, comme le fut la guerre de 14 – 18. Les crises de fièvres diplomatiques sont désormais récurrentes. Accusations, menaces diplomatiques, « frappes », bombardements, intox, négociations, ruptures … Ce ne sont plus ou plus seulement les « manchettes de presse » qui sont menaçantes, désormais, les menaces sont directement adressées via Twitter. A chaque fois, la fièvre retombe. Et à notre tour, nous pensons : « Ce ne sera pas pour cette fois-ci, et espérons-le, ce ne sera jamais ».

« Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. »

En 1914, l’attentat contre l’héritier Autrichien fut l’étincelle qui mit le feu aux explosifs accumulés depuis des décennies. Voici la description que donne Stephen Zweig de ses tous derniers jours sur la côte Flamande :

« Mais alors que vinrent les jours les plus critiques, tout à la fin de juillet, et à chaque heure une nouvelle qui contredisait la précédente, les télégrammes de l’empereur Guillaume au Tsar, les télégrammes du tsar à l’empereur Guillaume, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, l’assassinat de Jaurès. On sentait que la situation devenait sérieuse. Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. Par milliers, les gens quittèrent les hôtels ; les trains furent pris d’assaut, même les plus confiants commençaient maintenant à faire leurs malles en toute hâte. Et moi aussi, dès que j’appris la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, je retins une place, et il n’était que temps. Car cet express fut le dernier train à quitter la Belgique pour l’Allemagne. (…) On ne croyait toujours pas à la guerre et encore moins à une invasion de la Belgique ; on ne pouvait pas y croire, car on ne voulait pas admettre un tel égarement. Peu à peu, le train se rapprochait de la frontière ; nous passames Verviers, la dernière station belge. Des contrôleurs allemands montèrent dans les wagons, nous devions être en territoire allemand dix minutes plus tard.

Mais à mi-chemin de Herbesthal, la première station allemande, le train s’arrêta soudain en rase campagne. Dans les couloirs, nous nous pressâmes aux fenêtres. Qu’était-il arrivé? Et alors, dans l’obscurité, je vis venir à notre rencontre, l’un après l’autre plusieurs trains de marchandises, des wagons plats, recouverts de bâches, sous lesquelles je crus reconnaître les formes indistinctes et menaçantes de canons. Mon cœur cessa de battre. Ce ne pouvait être que l’avance de l’armée allemande. »

La suite dans un prochain article : « Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : Face à la guerre »

 

 

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