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Archives de Catégorie: URSS. Révolution d’octobre

Derniers croquis de voyage à Kazan, en route vers Moscou

Marianne a pris la place de Joseph Staline dans le bunker prévu à Samara si Moscou était prise par l’armée allemande.

Pour vous mettre dans l’ambiance, il n’arrête pas de pleuvoir à Kazan, ce qui rafraîchit l’atmosphère et empêche la chaleur de s’installer, mais enfin nous pouvons quitter les vêtements d’hiver que nous avons dû porter jusqu’ici et mettre des sandales. Nous les récupérerons  en arrivant à Moscou, parce que dans la capitale moscovite, il fait la température de 16 degrés, celle d’un beau mois de novembre à Marseille, avec un pull à col roulé, je suis tout juste en train d’éviter le coup de froid. Nous suivons votre canicule, nous recevons vos messages sur l’impossibilité de dormir, les classes suspendues parce qu’il est impossible d’étudier dans pareille fournaise, avec étonnement : tout cela nous paraît très exotique. Il y a aussi l’histoire des groupes à l’assemblée nationale, les esprits qui s’échauffent, les insultes échangées sur les réseaux sociaux. Pour nous deux l’affaire est claire: il faut deux groupes avec coopération et passer à autre chose rapidement. Parce qu’entre nous Macron et ce qui se met en place ce n’est pas rien, d’ici nous mesurons les dangers de guerre, mais aussi un espèce de fascisme planétaire visant à éliminer les canards boiteux, les inadaptés à la concurrence farouche entre êtres humains. Ce qui règne ici, un capitalisme sans entrave. Mais c’est comme la canicule, difficile à comprendre tant qu’on y est pas.

Ziouganov a dit: 80% des terres russes sont en friche

Nous ne savons que peu de choses en définitive de ce qu’est le Tatarstan et encore moins l’ex-URSS. Marianne en allant à Samara a entrevu une autre réalité et m’en fait part. C’est ce que nous avions déjà découvert en Crimée. Le désastre laissé dans les campagnes par la disparition de l’agriculture collectiviste. Sur des terres jadis fertiles et cultivées tout est désormais à l’abandon. Il suffit, comme elle l’a fait de prendre le car pour 8 heures de trajet vers une autre république pour à quarante kilomètre de Kazan voir surgir un autre monde, des routes plutôt mal entretenues et des publications locales qui proposent des prêts à des taux usuriers, on achète aux femmes leurs cheveux et à Kazan la pimpante succède un monde qui glisse vers le sous-développement. Plus d’école, plus de services sanitaires. Les jeunes quittent ce monde et la vieillesse de la population redouble le sous-développement. Il y a encore de la tendresse, de l’attention aux autres, plus que chez nous. Marianne me décrit cette vieille tatare qui s’est fait arrêter au bord du chemin dans une sorte de no man’s land, on devait venir la chercher et il n’y a personne. Une femme russe s’en inquiète, elle ne parle pas tatar, une autre sert d’interprète, elles empêchent le car de repartir tant que le sort de cette pauvre vieille n’est pas résolu, tout le monde d’ailleurs est d’accord, on ne peut pas l’abandonner. On multiplie les coups de téléphone jusque ce que l’affaire soit résolue et que les enfants enfin arrivés récupèrent la babouchka. Pour le moment les solidarités traditionnelles et déjà confessionnelles suppléent à cette désertification. C’est ce qu’a très bien décrit Kochanlovski dans les nuits blanches du facteur, ce groupe humain perdu dans l’espace immense de lacs et de forêts de bouleaux qui survit et dans lequel le facteur sert de lien, et poursuit à sa manière un monde soviétique disparu. Un service public défunt, des écoles vides où il croit entendre les chants joyeux des écoliers de jadis. Mais ce qu’on perçoit peut être encore plus terrible, une partie des plus pauvres glisse dans le retour à une sorte d’état sauvage, se nourrit de baies et élève poules et lapins, quelques tentatives de vente à la ville voisine. A Samara, les communistes ont tenté de recréer des formes d’élevage collectif, du poulet, de qualité aux normes biologiques comme dans l’ancienne URSS. Mais vu le niveau des salaires de la population des villes, ils n’ont pas pu faire face à la concurrence des produits exportés du monde entier et ils viennent de fermer. Face aux sanctions des occidentaux le gouvernement a lancé une politique de distribution des terres en particulier en Sibérie, mais si les communistes approuvent l’idée, ils jugent à juste raison que cette initiative supposerait une politique planificatrice globale de leur installation qui fait cruellement défaut. Seuls les Chinois pourraient répondre aujourd’hui à un tel défi. Les oligarques qui gouvernent le pays et continuent à le dépecer ne veulent pas de cette surveillance de l’Etat à la mode chinoise, la volonté d’indépendance de Poutine trouve ici ses limites et la corruption qui gangrène tous ceux qui peuvent monnayer une petite part de leur autorité prend des allures folles. A Moscou, le secrétaire du parti avec qui nous discutons nous cite à titre d’anecdote le fait que pour avoir une plaque d’immatriculation de sa voiture à trois chiffres identiques il faut verser un pot de vin équivalent au prix d’une voiture de luxe étrangère, mais cela vous garantit la bienveillance à tous les contrôles de police. Alors que la loi est sensée rester égalitaire par mille et une initiative de ce type des mafias se sont créées autour du pactole et les inégalités sont chaque jour plus profondes.

Pym que nous interrogeons sur la question des campagnes, nous dit que c’est peut-être pire que cette désertification évidente. Il nous décrit une scène qui l’a profondément marqué, c’était le jour de la fête des morts dans laquelle les familles ont coutume de porter de la nourriture sur les tombes. Il a vu le soir tombant des hordes misérables de vieillards, femmes et enfants venir récupérer la nourriture…

Ziouganov, le secrétaire du KPRF  me dit Marianne, a des idées qui sont comme des leitmotivs sur lesquelles il brode d’une manière différente dans ses discours, mais qui sont récurrentes, l’une d’entre elle est que 80% des terres russes sont désormais en friche, en allant à Samara je me suis aperçue qu’il disait vrai.

De la popularité de Staline et de la lutte contre la corruption

L’ère Poutine a un peu amélioré ce drame des années Elstine que tout le monde hait comme Gorbatchev. On voit plus de jeunes enfants, moins d’ivrognes. Poutine est le moins pire et soit on vote pour lui, soit l’abstention s’étend dans un monde qui perd l’espoir de retrouver la douceur des années disparues. Dans une telle vision, la popularité de Staline s’étend parce que lui seul aurait été capable d’en finir avec ce qui se passe aujourd’hui. Marianne explique  encore à un chauffeur de taxi qu’en occident on compare Staline à Hitler et Poutine serait sa réincarnation. Il ne relève même pas la comparaison Hitler Staline tant elle lui parait absurde mais il proteste: « Non Poutine n’est pas Staline. Staline aurait fusillé tous ces pillards impitoyablement, Poutine les laisse faire ».

Le parti communiste est-il encore communiste puisqu’il n’est pas capable de faire comme Staline? on peut en douter. Mais nous y reviendrons. En tous les cas sa popularité et celle de Lénine reste incontestable. A Samara, le pouvoir soviétique avait fait construire un bunker sous terre si jamais Moscou était prise par les armées allemandes. Marianne est allée le visiter avec des camarades du KRPF, beaucoup mieux implantés ici que dans le Tartastan voisin où ils ont subi la défaite électorale que nous avons décrite par suite de la colère du monde ouvrier de cette république. Non seulement ils nous attendaient toutes les deux mais ils avaient préparé un programme de visites et discussion. C’est une joie pour eux de voir venir des camarades de France, ce pays qu’ils admirent et dont ils rêvent. Donc Marianne a été conduite dans le bunker où un guide enthousiaste a expliqué non seulement toute l’épopée de la deuxième guerre mondiale mais aussi les raisons pour lesquelles, selon lui, Khrouchtchev haïssait Staline. Le fils de Khrouchtchev faisait partie de la jeunesse dorée et s’amusait à des jeux stupides en l’occurrence, il se prenait pour Guillaume Tell. Malheureusement en visant la pomme, il avait tué un officier. Arrêté et jugé, il devait être envoyé au point le plus périlleux du front celui dont on ne revenait pas. Khrouchtchev avait supplié, il s’était mis à genoux. Staline qui on le sait avait refusé de sauver son propre fils, l’avait repoussé et Khrouchtchev n’avait jamais revu son enfant. Marianne a demandé d’où le guide tenait l’anecdote, de quels écrits, quel historien et le guide de répondre « C’est ce que l’on s’est passé de bouche à oreille quand on a voulu nous inventer un Staline dictateur et massacreur du peuple ». Il est vrai qu’il y a eu une sorte de résistance secrète. Les statues de Lénine sont encore en place, mais celles de Staline ont disparu en 1956. Dans les années soixante et dix, Marianne jeune étudiante en Russe se souvient de cet étudiant qui avait ouvert un tiroir et montré furtivement un portrait de Staline caché là. Le culte secret connait désormais un regain de popularité. Sans parler des masses de touristes chinois qu font des circuits à thèmes et se ruent dans les magasins de souvenirs sur les portraits de Lénine et de Staline. D’ailleurs partout, des pancartes indiquent en chinois que les souvenirs sont « soviétiques ».

A Kazan, les chauffeurs de taxis restent une mine d’information. Certains sont des ingénieurs qualifiés, l’un d’eux excédé vient de quitter l’administration, il explique que le nouveau pouvoir a mis en place son propre système administratif. Il double tous les agents compétents de l’ancien système soviétique vieillissant par ses propres créatures, ces gens-là sont payés le double, ils ne savent rien faire d’autre qu’organiser un système de perception d’avantages autour du pouvoir et son clan de pillards. Si quelqu’un est trop honnête et ne veut pas participer aux affaires, il est viré, à tous les niveaux. Les anciens hérités du système soviétique continuent à faire le travail à la manière du facteur des nuits blanches tout en étant sous-payés et ils doivent avoir plusieurs boulots, dépasser l’âge de la retraite en restant là. Les communistes incarnent trop souvent la nostalgie impuissante de ce monde en train de disparaître et que la jeunesse n’a même plus le temps d’évoquer, tant elle est occupée à tenter de faire sa place dans la dureté des temps nouveaux où tout s’achète et tout se vend.

Et la question de la propriété collective des moyens de production dans tout ça?

Ce qui est extraordinaire c’est à quel point la question de la corruption est posée en termes moraux, comme d’ailleurs l’image de l’Union soviétique, en termes culturels aussi, un monde digne, sans vulgarité et de fraternité entre les individus, les peuples, les âges et les casses sociales, paysans, ouvriers intellectuels, mais jamais il n’est question des privatisations, ni de la propriété collective des moyens de production, du fait que la privatisation a peut-être été le grand facteur de cette corruption. Non ce sont au contraire « les fonctionnaires » qui sont les coupables. Parfois comme dans le conflit des chauffeurs routiers à qui l’on impose une taxe collectée par un oligarque apparaît la responsabilité des ces oligarques, du capitalisme.

Enfin pour clore notre séjour au Tatarstan, nous avons revu notre jeune journaliste tatar, il fait un article sur nous. Il était déçu que nous n’ayions pas pu rencontrer le groupe de jeunes qui ont choisi de contester le système par l’écologie, qui parlent toutes les langues et s’intéressent à l’histoire de leur pays, à l’Union soviétique comme à bien d’autres choses. Nous avons décidé de continuer le dialogue et de publier sur notre blog la traduction de ses propres réflexions. C’est si dur de se comprendre entre gens qui parlent la même langue, sont dans le même pays, alors entre nous il faut beaucoup de patience, rectifier les incompréhensions, nous dit-il. Il nous a donné rendez-vous dans un parc et il repart en vélo. Cela dit quand je lui demande pourquoi poser toujours la question du positif de l’Union soviétique en terme moraux et culturels et jamais à partir des privatisations, de la fin de la propriété collective des moyens de production,il me regarde étonné et me dit « je vais y réfléchir »… j’attends le résultat de ses réflexions.

Enfin, la veille et le jour du départ nous rencontrerons les deux seules personnes qui affirment que c’est mieux maintenant et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Deux adeptes du capitalisme ?

Le premier est un notre dernier chauffeur de taxi. Il a la soixantaine. A notre question sur ce qu’il préfère aujourd’hui ou l’Union soviétique, il nous répond que la vie a passé si vite qu’il n’y a rien compris. Il a travaillé d’abord comme chauffeur de bus pour nourrir sa famille, puis maintenant comme chauffeur de taxi. Il avait été élevé dans un kolkhoze proche. Tout va bien, il gagne bien sa vie et il y a de tout dans les magasins. Il ne se plaint pas. Mais quelque chose me pousse à poursuivre l’interrogatoire et je lui demande s’il a des enfants. Et là le masque tombe, la souffrance est là. Son fils vit chez lui, il n’a pas de travail, il vit de petits trafics, c’est lui qui l’entretient. Il a fait une école d’art, mais il ne trouve rien en accord avec sa formation. Du temps de l’Union soviétique, on faisait des études et après on vous envoyait dans un poste parfois loin de chez vous, mais il y avait pratiquement immédiatement les moyens de fonder une famille. Aujourd’hui c’est l’insécurité et les jeunes ne veulent plus les travaux pénibles, comme chauffeur de bus, ce sont les gens venus des anciennes républiques qui font le travail. Russes et Tatars n’en veulent plus. Et de là toute l’incompréhension, la douleur même remonte à la surface: pourquoi ont-ils détruit l’Union soviétique, cela ne marchait pas si mal… est-ce que Gorbatchov l’a fait exprès ou est-ce que c’était un imbécile? Elstine tout le monde le sait était un alcoolique… Pourquoi? Je lui demande pourquoi alors il nous avait dit que tout allait bien. Il se tait un instant puis il avoue: « je suis un patriote… J’aime mon pays… est-ce que je vais en dire du mal  à des étrangères?  » et il ajoute » Poutine est un homme bien. Il reconquiert l’Union soviétique morceau par morceau, il a recréé l’ordre. Il y en a qui disent du mal de lui ». J’avais senti dans cet homme simple qui n’avait pas vu le temps passer ce que je connais du monde ouvrier et de ce que je ressentais face au soviétique jadis. Cette soif de dignité qui passe aussi par le patriotisme, le refus de dire du mal de ce qui a coûté dans l’effort. Pas la peur de dire la vérité, non, la volonté de vous faire respecter leur pays, eux-mêmes.

Mais le dernier personnage que nous avons rencontré était un jeune homme lui sincèrement convaincu des bienfaits du capitalisme. Il s’agissait du jeune couple auquel nous avions loué leur appartement et qui le loue aux touristes de passage, par ailleurs il vend du matériel électronique qu’il va acheter au Vietnam et en Azerbaïdjian. En apprenant que nous allions commander un taxi pour l’aéroport, il s’est proposé si nous lui donnions le prix de la course, 500 roubles. La professeur de tatar de Marianne qui elle était musulmane très pratiquante et faisait le ramadan, l’avait mise en garde : « ne lui faites pas confiance, il ne viendra pas! » Elle s’était trompée, il était là à l’heure dite. Sur le trajet il avait mis à tue tête la musique américaine et pas de meilleure qualité. Marianne pour ne pas le vexer lui avait demandé s’il ne pouvait mettre de la musique tatare. Il avait obtempéré mais dénoncé le fait que cette musique était restée figée, incapable d’évoluer… Et bien que tatar lui-même s’était mis à chantonner en se moquant « Tout le monde peut faire ça! » Quant à l’Union soviétique, il y était né. Il avait même été octobriste en rentrant à l’école maternelle, c’était juste avant les pionniers. Dans sa belle-famille, il y avait les tantes de sa femme plus âgées qui avec la perestroïka, la désorganisation générale n’avaient jamais pu trouver un travail en accord avec leurs compétences y compris aujourd’hui. Mais lui heureusement il avait pu profiter des opportunités. Par exemple l’appartement, jadis en Union soviétique on ne pouvait pas vendre mais échanger. Avec la fin du socialisme, tout a été possible. Il a hérité de son grand-père un studio qu’il a vendu. Il s’est marié, ils avaient deux voitures, il en a vendu une et avec la somme totale plus des prêts de leurs parents il a acquis cet appartement. Il le met en location, va vivre chez ses parents et agrandit son pécule, développe son commerce. Il est très content et ne voudrait pour rien au monde revenir au système antérieur. Je l’interroge sur la situation dans les campagnes. Il reconnaît que peut-être ça s’est un peu dégradé, mais c’est plus authentique qu’avant, on recrée le folklore tatare, d’ailleurs c’est dommage que vous ne restiez pas jusqu’au premier juillet, il y a la fête du repos entre deux périodes de travaux agricoles, on mange, on danse, les hommes luttent et celui qui gagne reçoit un mouton.puis comme il est profondément honnête et qu’à cete manière des russes, il réflchit pour essayer de vraient vous satisfaire, il ajoute « oui c’est vrai que ce n’est pas très bien, mais c’est pire chez les voisins Chouvases ».

En le quittant Marianne me dit: en voilà un au moins qui nage dans le bonheur. Et elle ajoute: « Est-ce que le fait d’avoir vécu sous une période ou une autre de l’Union soviétique n’a pas joué un rôle? Lui et ses belles-soeurs, visiblement n’ont connu que le désastre de la perestroïka, alors que notre chauffeur de la veille lui avait 60 ans et avait connu tout autre chose. Cette remarque est très importante. Je pense toujours que si l’on devait faire une étude de l’Union soviétique il faudrait faire une analyse des statistiques de mobilité sociale. La formidable transformation d’un peuple durant la marche forcée stalinienne, les opportunités offertes à un peuple de moujiks arriérés. La formation d’une grande classe moyenne, quel rôle joue-t-elle dans la chute de l’Union soviétique? Aujourd’hui une partie, la plus importante de celle-ci est menacée de déclassement. Non seulement la paysannerie, la classe ouvrière mais aussi une bonne partie des enseignants, personnels de santé et autres. Non seulement leurs conditions se dégradent et le fossé se creuse entre le recteur et les professeurs d’université, mais c’est leurs enfants qui sont les plus menacés dans leur avenir. Il faut qu’ils jouissent d’un important capital pour ne pas déchoir, capital argent, patrimoine acquis dans la vente des biens d’Etat, mais aussi capital culture dirait Bourdieu et également capital relationnel, participation à des mafias. Il faudrait voir tout cela, un peu à la manière des travaux de Louis Chauvel sur la crise des couches moyennes en occident. Il faudrait également tenir compte comme le suggère Marianne de la période de l’Union soviétique vécue par chacun. Je me prends à rêver d’une enquête pour laquelle je n’ai ni le temps, ni les moyens.

Marianne me dit, en fait les médias, le pouvoir ne cessent de répéter à la jeunesse qu’il faut se bouger et que ce sont les meilleurs, les plus travailleurs, les plus intelligents qui réussissent. Comment résister, quand on a la moindre petite réussite, à ne pas se sentir heureux de faire partie de l’élite des capacités? Tiens ça me rappelle quelque chose du côté de Macron?

L’Allemagne nous réserverait-elle des surprises? Et les hommes d’affaire chinois?

En  attendant l’avion, Marianne se repose, mais je commence une conversation en anglais avec un allemand venu de Stuttgart en famille. C’est fou ce qu’il y a comme Allemands ici, des Allemands et des Chinois. Si ceux-ci sont venus revivre en groupe les grandes heures de l’Union soviétique (il y a aussi des Vietnamiens), les Allemands sont là en famille pour faire des affaires probablement.

Celui-ci parle aussi mal l’anglais que moi, mais nous nous comprenons en mélangeant allemand et anglais. Il me dit que Merkel et Macron sont deux fous ensemble. Il en a après leur politique migratoire et il explique qu’en Allemagne il entre 6000 migrants par jour et que ces gens veulent nous tuer. Que l’Allemagne va se réveiller quand il sera trop tard et qu’ils seront tous égorgés. Il faut les refouler et tuer les terroristes. J’ai un haut le coeur. Je lui explique que je suis juive et que son discours prononcé en d’autres temps a conduit 18 membres de ma famille dans les camps de la mort. Il hausse les épaules et me dit ! « Mais bien sûr personne ne veut des nazis, il y a 1% de ces dégénérés en Allemagne »… En fait ce qu’il veut c’est qu’on limite l’Europe à l’Allemagne, la France, l’Italie, les pays fondateurs » Comme je proteste que tout cela et bel et bon mais que ce qui nous tue est l’euro, parce que notre économie est alignée sur l’Allemagne, alors que celle-ci à une industrialisation beaucoup plus performante, il est d’accord pour supprimer l’euro et pour retrouver une monnaie commune virtuelle comparable à l’écu… On croirait le programme de la section économique du PCF. Cette discussion avec un homme dont je ne sais toujours pas si c’est un  fasciste, un disciple de Jacques Sapir mâtiné de quelques  traits empruntés à Boccara ou Dimicoli, l’unté de tous les contraires, achève de contribuer à l’impression de confusion généralisée. La seule constante entre tout ce kaléidoscope est qu’il n’est toujours pas question d’expropriation du capital, de planification et de collectivisation des moyens de production, le tout sous la référence enthousiaste à Staline qui tout de même était un adepte forcené de la chose.

Marianne corrige: non à Samara, il y avait un député du KPRF qui intervenait tout le temps dans la discussion et empêchait les autres de parler. Comme nous étions nombreux, il bloquait les autres et il ne cessait de répéter: à un moment il y a eu la collectivisation des moyens de propriété, et il y a la fin de la propriété collective des moyens de production à un autre moment c’est aussi simple que ça. Comme quoi on peut être parfaitement envahissant, sentencieux, excéder les autres et avoir raison. Oui c’est vrai il y en avait beaucoup jadis au PCF et souvent il m’arrive vraiment de les regretter.

Et elle ajoute pour finir de nous achever dans nos illusions : et il n’y a pas que les hommes d’affaire allemands… Ne crois pas que les Chinois soient simplement ces gentils touristes naïfs partis à l’assaut des souvenirs de la grande guerre patriotiques, qui raflent tous les bustes de Lénine et Staline qui leur tombent sous la main, il y a des franches fripouilles. L’autre jour elle allait à la rencontre des collègues du centre de relations internationales et elle a vu sur un banc, un gros chinois dans un jogging vert olive et bleu particulièrement peu élégant et aussi avachi que son propriétaire; il parlait très fort et en chinois sur son portable croyant que personne ne comprenait et il expliquait les opportunités de faire du business ici ou à Moscou. Il avait un fort accent du nord, de la Mandchourie et truffait son discours de paroles vulgaires. Tout y passait les conditions climatiques, le logement, les transports et là il y a eu l’opportunité de l’état de la population:  » Les Russes sont naïfs, ils n’ont pas l’habitude, comme les occidentaux les méprisent et les traitent mal et qu’il n’y a plus que nous de gentils avec eux, ils espèrent en nous… »

Marianne qui a vécu en Chine, a une famille chinoise et déteste que l’on méprise les Chinois, me dit celui-là était de la catégorie puante, immonde comme le choix disons de la « NEP » en a produit, « l’homme d’affaire » et il ne ferait qu’une bouchée de notre petit logeur prêt à faire le taxi, à aller habiter chez ses parents en pensant « le capitalisme c’est formidable ». Le communisme chinois a jeté ses petits tigres avides sur le capitalisme occidental, ce grand tigre de papier monnaie, mais aussi sur ces pauvres Russes qui n’en finissent pas de se demander comment tout cela leur est arrivé.

Quel foutu bordel… j’aime de plus en plus les Russes y compris ceux qui se prennent pour des petits gagneurs et qui sont prêts à perdre une heure pour empêcher une vieille Tatare de se retrouver seule dans un no mans’s land… Mais je me demande si nous sommes eux et moi bien adaptés, peut-être un Josph Staline… tiens ça me gagne moi aussi.

 

Danielle Bleitrach

 

 
 

Sur le site du KPRF : des communistes françaises rencontrent nos camarades russes

 

Депутат-коммунист Артём Прокофьев в Государственном Совете Татарстана провёл встречу с представителями компартии Франции

Гостями были Даниэль Блейтраш – экс-член ЦК французской компартии (ФКП), профессор марсельского университета и Марианна Данлоп – лингвист-переводчик, преподаватель университета Арраса.

Пресс-служба ТРО КПРФ
2017-06-16 04:32

Прокофьев Артем Вячеславович
Член ЦК КПРФ, депутат Госсовета Татарстана

Коллегам показали залы приема официальных делегаций и парламентских заседаний, рассказали о составе Госсовета РТ, его комитетах и работе, показали пресс-центр, библиотеку и музей, где речь шла уже об истории парламентаризма на территории этой части российского государства (от времени Казанской губернии до сегодняшней Республики Татарстан).

После ознакомительной экскурсии по Госсовету побеседовали с коллегами на разные темы. Артём Вячеславович подробно рассказал о составе и деятельности фракции КПРФ на региональном и федеральном уровнях, о законотворческой работе, в том числе о внесенных им законопроектах.

Далее он ответил на интересующие вопросы. Обсудили роль КПРФ на политическом поле России в настоящее время.

Коллеги интересовались: почему в нашей стране среди населения присутствует ностальгия по Советскому Союзу, но при этом народ считает, что ничего из этого невозможно вернуть. Поговорили также о существующих проблемах в КПРФ как на региональном, так и на федеральном уровне, были вопросы о проводимых в России выборах, обсудили итог последних выборов во Франции.

В завершение встречи французские коллеги поблагодарили депутата за беседу и ответы на вопросы, которые, по их словам, имеют большое значение для коммунистов Франции.

 

Suite et peut-être fin du séjour à Kazan: un jeune député communiste nous apporte peut-être un début d’explication…

Nous avons mis plusieurs jours et même semaine avant de pouvoir rencontrer Artem Prokofiev, le jeune député communiste de la douma du Tatarstan. Il nous a parlé avec franchise, sans langue de bois, et n’a pas craint d’être cité.  Nous avons, grâce à lui, droit à une visite du parlement local qui a été construit dans les années soixante et dix et qui est à la fois somptueux et fonctionnel. ll y a 70 partis aux Tatarstan mais seuls dix sont pris en considération. Il y a deux modes de scrutins, celui au niveau des scrutins de liste des partis ce qui donne 43 membres pour Russie Unie et 3 pour les communistes. Donc ce sont les deux seuls partis représentés en tant que tels dans à douma de la République. Mais 50% des députés sont également élus au niveau des personnalités sur scrutin majoritaire uninominal. Cette fois Russie unie de fait récolte 56 élus, 1 élu de Jirinovski (que tout le monde appelle le bouffon) et 13 indépendants qui émanent de ce que nous appellerions « la société civile ».

Artem nous parle longuement de son travail de député, de la manière dont il tente de faire aboutir ses propositions. La presse internationale s’est fait l’écho de la mobilisation des chauffeurs routiers russes en 2015. Ceux-ci  se sont mobilisés​ contre une nouvelle taxe routière imposés aux camions de plus de douze tonnes. Ils ont menacé de bloquer Moscou si le gouvernement ne l’annulait pas. Cette taxe, qui s’appelait Platon, comme « paiement à la tonne » en russe, est entrée en vigueur le 15 novembre 2015. Officiellement, elle est destinée à l’entretien des autoroutes fédérales. Mais c’est une société privée, détenue à 50% par Igor Rotenberg, fils de l’oligarque Arkadi Rotenberg, qui était chargée de collecter les fonds et de les gérer. Rapidement le mouvement a pris une dimension anti-corruption. Le mouvement a de nouveau connu un regain à partir du 15 avril 2017 où la taxe a été augmentée de 40 kopecks.

Artem a fait une proposition de loi qui a été rejetée par la commission d’économie locale concernant la suppression de ce système. Mais il a le droit d’être à l’initiative d’une loi et celle-ci a été néanmoins proposée au niveau central. C’était sa proposition et grâce aux communistes, le Tatarstan a été la première république à demander son démantèlement. Il nous explique que la république ne veut pas se mettre à mal avec le pouvoir. Les routiers s’attendaient à ce que Poutine tranche en leur faveur, il n’en n’a rien été. En fait cela touche au nerf du système oligarchique et le pouvoir ne peut pas retourner en arrière, ils se tiennent tous.

Nous discutons en présence de la représentante des femmes, elle est elle aussi toute jeune, elle vient d’un quartier de Kazan où le parti conserve des forces importantes.

Tout à coup Artem nous dit en riant qu’il n’est plus membre du Comité central du Parti, il est sur la liste d’attente désormais. Il a été « déchu ». C’est à cause de leurs mauvais résultats. En effet comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises, les scores du parti communiste de la fédération de Russie sont au Tatarstan les pires derrière la Tchétchénie. « Nous ne sommes tout de même pas la Tchétchénie » proteste en riant le jeune député. Mais ça a été une catastrophe, donc j’ai été « déchu », rétrogradé. C’est vrai que quand on voit les succès dans d’autres régions du pays on peut s’interroger sur ce qui se passe ici.

Les effectifs du parti baissent, nous sommes désormais 1100 membres, il y a des divisions. Il cite le cas de deux villes ouvrières: Naberejnye Tchelny et Nijnekamsk.  Nijnekamsk avait 235 448 habitants en 2015, c’est un important centre pétrochimique et de fabrique de pneumatiques, et  Naberejnye Tchelny est une ville industrielle et le centre administratif du rayon Toukaïevski. Sa population s’élevait à 522 048 habitants en 2014, c’est le centre d’importantes fabriques de camions. En 2012 il a éclaté un conflit entre les communistes de ces villes et la direction de Kazan. Le conflit n’est toujours pas apaisé, en 2016, il est venu une délégation nationale pour arbitrer en vain.

« Moi personnellement j’ai essayé en 2013, puis en 2014 de faire revenir les représentants de ces villes industrielles. Ils n’acceptaient de discuter qu’après la démission de la direction régionale » dit Artem.

  • Quelle est l’origine politique de ce conflit?

Ils reprochent au parti de ne pas assez se battre sur la transparence des élections. Dans ces villes, les ouvriers avaient mis en place un très bon système de vérification des élections pour empêcher les fraudes du pouvoir. Et ils accusaient la direction régionale de laisser faire. Leur position était qu’il fallait être beaucoup plus offensif quitte à entrer en lutte contre le gouvernement. La plupart actuellement ont quitté le parti. 50% d’entre eux ne sont allés nulle part, ils se sont retirés de la vie politique, mais l’autre moitié s’est ralliée aux « communistes de Russie », rapidement la majorité d’entre eux les a quittés ;  » la tendance à créer des groupuscules qui vivotent et sont utilisés contre nous dans les élections existe partout mais là elle a touché le cœur de notre électorat. Le fait est que désormais dans ces villes où le parti faisait entre 24 et 29% nous sommes tombés à 4%. »

S’agit-il d’une situation locale? ou même régionale? ou faut-il la mettre en lien avec ce qui est souvent reproché à Ziouganov, alors qu’il avait gagné les élections en 1996, Yeltsine lui a volé la victoire. Cette toile de fond rend certainement le conflit plus insoluble. Ziouganov a déclaré qu’il ne voulait pas déclencher une guerre civile.

« Chez nous dans le parlement régional on a perdu la moitié des voix, nous sommes passés de 6 à 3, et parfois nous sommes incapables de voter ensemble. Il m’arrive d’être le seul député à voter contre ce que propose le gouvernement. »

Quand nous lui exposons l’état d’esprit des habitants de Kazan tel que nous l’avons perçu, il ne proteste pas: « Il y a beaucoup de reproches de la part des électeurs. Ils sont fondés. 60% des Russes ont des opinions de gauche (par ce terme il entend communistes). Aux élections, ils ne sont plus que 20 à 30% ; le parti communiste ne répond pas à leurs attentes. Nous avons de grands succès dans certains territoires, mais dans l’ensemble nous n’arrivons pas à concurrencer Russie unie. Les reproches sont fondés: ils nous disent, nous votons pour vous mais rien ne change, c’est à vous de faire votre boulot.  »

Pourtant ce jeune homme à l’aspect fragile parait déterminé. La clé se trouve pour lui dans le fait que la jeunesse ne sait pas que tout ce qu’elle a encore de possible dans sa vie, elle le doit aux communistes, ils considèrent ça comme naturel, ils ne savent pas que c’est le prix de luttes.

Nous l’écoutons et je tente de lui expliquer à quel point nos histoires sont parallèles.

Dans le fond, on croit que les « masses » veulent de la morale, de la démocratie, des bons sentiments, ce qu’ils veulent c’est qu’on soit efficace et qu’on les sorte des problèmes dans lesquels ils sont pris.

Si je devais poursuivre ma pré-enquête pour faire quelque chose de vraiment sérieux, j’irais​ voir les villes ouvrières  de Naberjnye Tchelny et Nijnekamsk, mais bien sûr je n’irai jamais, est-ce que j’aurai les forces suffisantes pour retourner en Russie? Je voudrais aller en Sibérie dans les zones où le parti communiste de la fédération de Russie enregistre des succès…

Mais ce dont je suis sûre c’est que la vision que nous avons cultivée en France de l’URSS n’a rien à voir avec celle des habitants de la Russie, on peut parler de « nostalgie », mais je crois que c’est plus profond que ça… un peuple qui a fait la révolution ne l’oublie jamais: il sait le pouvoir des masses.

Danielle Bleitrach

 
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Publié par le juin 18, 2017 dans URSS. Révolution d'octobre

 

Complément d’enquête sur les traces de l’Union soviétique, patrie et communisme…

Ce qui frappe au Tatarstan au titre de l’empreinte laissée par l’Union Soviétique est d’abord une réussite indéniable, la manière dont a été traitée et presque résolue la question des nationalités, presque parce qu’avec le gouffre des inégalités qui se creuse, il y a des chances que ce tissu de paix et d’amitié entre les peuples se fissure. Pour le moment, parce que le Tatarstan est relativement prospère et parce que chacun est engagé dans une course au bien-être ou à la survie, qui lui laisse peu de temps,  les mentalités demeurent celles d’une mixité tolérante. Pourtant  déjà les nouveaux venus des anciennes républiques d’Asie centrale sont suspects de toutes les radicalités et on note que les Tatars forment une »mafia » qui s’arroge les meilleurs postes partout. L’essentiel demeure néanmoins les mariages mixtes, le refus des clivages religieux, le tout attribué consciement à l’héritage soviétique.  Qu’est-ce donc que cet art d’accommoder les nationalités à la sauce prolétarienne qui paraît avoir été le fruit de la politique de Lénine et plus encore celle de Staline. Nous avons relu pour vous l’excellent livre de Geoffroy Roberts, les guerres de Staline et nous vous conseillons, comme nous l’avons fait nous-même de mettre en regard nos impressions sur le colloque et sur Kazan à la lumière de ce texte et d’autres, pour dépasser si faire ce peut notre ignorance de ce qui se joue encore aujourd’hui dans les mentalités russes.   (1)

« Le terme choisi par Staline était tout simplement « patriotisme soviétique », ce qui faisait référence à la double loyauté des citoyens au système socialiste soviétique et à un Etat soviétique qui représentait et protégeait les diverses traditions et cultures nationales de l’URSS. L’Etat multinational soviétique était « prolétaire dans son contenu, national dans sa forme » déclarait Staline: c’était un Etat fondé sur une base de classe qui défendait autant les cultures et traditions nationales que celles du prolétariat. L’organisation qui intégrait et organisait cette double identité et cette double loyauté était le parti communiste dirigé par Staline.

Staline incarnait parfaitement ces multiples identités et loyautés attendues du côté du citoyen soviétique. Géorgien qui mettait ostensiblement en avant ses traditions maternelles, il avait également épousé la culture, la langue et l’identité russes. Ses origines modestes de fils de cordonnier lui donnaient une identité plébéienne. Comme des millions d’autres, il avait bénéficié de la Révolution bolchevique et de la mobilité sociale rendue possible par la construction socialiste de la Russie. Staline était un homme des régions frontalières qui défendait l’idée d’un Etat soviétique fort, centralisé, en mesure de défendre tous les peuples de l’URSS.  Bref Staline était un géorgien, un ouvrier, un communiste et un patriote soviétique.

Un des premiers signes de ce changement de ligne au sein du parti communiste, et chez Staline même, fut ce discours si souvent cité de Staline en février 1931 sur l’urgence de la nécessité  d’industrialiser et de moderniser le pays, discours qui illustre son maniement  habile et son mélange des thèmes patriotiques et de classe.

L’histoire de l’ancienne Russie consistait, entre autres, en ce que la Russie était continuellement battue à cause de son arriération. Battue par les khans mongols. Battue par les Beys turcs. Battue par les féodaux suédois. Battue par les seigneurs polono-lituaniens. Battue par les capitalistes anglo-français. Battue par les barons japonais. Battue par tout le monde – en raison de son arriération: retard militaire, retard culturel, retard politique, retard industriel, retard agricole. On la battait parce que cela rapportait et qu’on pouvait le faire impunément. Rappelez-vous les paroles du poète d’avant la révolution: « Tu es miséreuse et opulente, tu es vigoureuse et impuissante, petite mère Russie (..) Car telle est la loi des exploiteurs: battre les retardataires et les faibles. Loi féroce du capitalisme. Tu es en retard, tu es faible, donc tu as tort, par conséquent l’on peut te battre et t’asservir (…° Nous avons un retard de  cinquante à cent ans sur les pays avancés; Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Ou bien nous serons broyés. Voilà ce que nous disent nos obligations envers les ouvriers et les paysans de l’URSS. « 

Avec Lénine, Staline avait été l’architecte de la politique des nationalités. Avant 1917, Staline avait rédigé la principale  analyse théorique de la question nationale et après la Révolution, il avait été nommé commissaire du peuple aux Nationalités. En tant que révolutionnaire internationalistes, Lénine et Staline croyaient en l’unité des travailleurs par delà les frontières nationales et s’opposaient par principe au séparatisme nationaliste. Cependant, ils reconnaissaient tous deux l’attraction exercée par le sentiment national dans la lutte politique contre le tsarisme et dans la construction d’un Etat socialiste. L’idéologie bolchevique était prête à accepter l’idée d’encourager le nationalisme culturel et linguistique parmi les groupes ethniques et nationaux de l’URSS tout en luttant dans le même temps pour l’unité politique,sur une base de classe, de tous les peuples soviétiques. La première constitution de l’URSS,adoptée en 1922,était extrêmement centraliste mais aussi théoriquement fédéraliste et ostensiblement fondée sur une union volontaire de républiques nationales​. «  (1)

Il me semble que l’on peut s’entendre sur l’idée que jusqu’à Gorbatchev et Elstine, cette architecture n’a pas été remise en cause. Peut-être peut-on également s’entendre sur l’idée que si Khrouchtchev et ses successeurs correspondent à une certaine fin de la mobilisation populaire, ils ne remettent pas en cause la nature socialiste de l’Etat, ni les principes sur lesquels il est fondé. Commence un temps que l’on peut définir comme celui de la stagnation, mais aussi d’un soulagement, d’un art de vivre trop souvent ignoré de ceux qui limitent l’histoire de l’Union soviétique au seul stalinisme.

(1) Geoffroy Roberts, les guerres de Staline, de la guerre mondiale à la guerre froide, 1939- 1953, préface d’Annie Lacroix Riz, éditions Delga, 2015, deuxième édition. Traduit de l’anglais (stalins’wars originally published by yale University press, 2006. pp. 44 et 45).

 

impressions post-soviétiques: Une universitaire et son policer d’époux nous offrent le thé

Nous étions invitées Marianne et moi chez une collègue de l’Université, léa. Elle dirige un département  des  relations internationales et, à ce titre, elle a proposé à Marianne d’expliquer aux étudiants comment on devient aussi parfaitement polyglotte. Inutile de vous dire que je n’étais d’aucun secours en la matière.. Mais  Léa avait souhaité également nous offrir le thé chez elle .

Nous sommes sorties à 5 h ou presque,comme la marquise, phrase que récusait on le sait Paul Valéry en jugeant Balzac dépassé, ce que je ne peux admettre. Donc ce fut ce jour là, à 5 heures,  que dans le taxi, le chauffeur, un Russe nostalgique de l’URSS, un de plus, nous déclara  »  celui qui souffre vit! Celui qui souffre du malheur des autres est un homme véritable ». puis il ajouta: « Staline était un homme véritable, il souffrait pour des gens comme moi  » mais quand je lui avais dit « Vous êtes communiste ! » il avait secoué la tête et nié l’être.. Et sans plus d’explication, il nous avait laissées devant l’immeuble. Déjà à la fenêtre, Léa  nous faisait signe de prendre la porte à l’arrière ..

C’était le 12 juin 2017, il y a peu  L’appartement de nos hôtes se situe dans le centre, un petit immeuble de quatre étages au fond d’une cour en voie d’éternelle restauration. Chaque hiver, la neige détruit la façade et creuse des fondrières, chaque printemps et été, on répare au hasard de l’inspiration et des urgences. Les marches devant la porte blindée, une nouveauté post-soviétique, sont plus ou moins bancales, mais la cage d’escalier est propre, toujours ce béton et cette ambiance de squat. Marianne m’a signalé dans la rue un écriteau sur lequel on peut lire « attention aux chutes de neige en provenance du toit ». Elle râle: « jadis il n’y avait pas ces écriteaux. Les responsables d’immeuble et les habitants eux mêmes avaient à coeur  de surveiller les avalanches meurtrières, aujourd’hui pour éviter les procès, on colle cette mise en garde et que chacun se débrouille. »

Au dernier étage, ils nous attendent dans un appartement typique d’intellectuels , des livres, des tableaux, des tentures et des coussins, du confort mais sans ostentation, tout  paraît  le fruit de la récupération et de maraudes dans les brocantes. Au centre  de la pièce principale, entourée de fauteuils profonds, une table croule sous les mets . Ils ont pour moi l’aspect familier du yiddishland. ou presque,. dans des assiettes des tranches de pain bis, , de la charcuterie trop rose, des oeufs de saumon, des cornichons encore crus mais déjà trop salés pour que j’y touche,. des fraises. Il y a une pile  de crèpes tièdes et un mélange que la maîtresse de maison nous dit fruit de la transmission familiale: une interprétation des gefilte fish mais à la place de la carpe, c’est du hareng gras.  Je me jette sur ce plat qui me fait vaguement penser à la cuisine de ma grand mère, du goût et surtout de la nostalgie.Je m’empiffre et j’engloutis trois crèpes bourrées du mélange. Le tout arrosé d’un thé aux herbes…

D’ailleurs dans un coin, sur une étagère au dessous d’un mur couvert de tableaux, il y a une sculpture qui me fait un clin d’oeil, un petit rabbin hassidique devant un chandelier à sept branches rituel. Léa voit que je le regarde et elle me dit : « mon père et celui de Léonid, son mari, un géant à l’allure débonnaire, étaient juifs. Nos mères étaient orthodoxes, résultat nous sommes juifs pour les Russes et pas juifs pour les juifs. Mais en fait elle fréquente la synagogue du quartier et elle me vante leurs activités culturelles et d’aide sociale.  Présenter ses origines, les offrir aux visiteurs avec une table abondante, est une manière polie d’accéder à leur intimité, il semble n’y avoir rien de plus: dans notre conversation sans tabou il ne sera jamais question d’Israêl. .Faut-il y voir comme dans l’harmonie tolérante entre Tatars et slaves la grande réussite de l’Union soviétique, la dialectique entre centralisme et fédéralsme, la politique de développement culturel des peuples?

Le chat, un joli rouquin, calin, se frotte contre ma jambe, il ressemble  au mien, il  s’appelle Abraham. .

.Il y a bien d’autres questions qui les préoccupent. Léa nous décrit sa charge de travail sans cesse accrue qui est celle des universitaires. Désormais, ils en sont à 25 heures par semaine, ce qui paraît effectivement condamner le métier d’enseignant-chercheur, celui des universitaires, puisqu’ils n’ont plus le temps de faire des recherches. A ces heures de cours, il faut encore ajouter les réunions de concertation, la gestion. Résultat la qualité des enseignements ne cessé de se dégrader.

Léa, Marianne, Abraham (le chat ) et moi… C’est Léonid qui prend la photo.

Son mari complète le tableau en parlant des disparités de salaires: le recteur de l’Université gagne 200 millions de roubles par mois alors qu’un prof est payé 40.000 roubles (1). Le recteur de l’université ajoute-t-il est un de ces bandits qui ont pris le pouvoir à la chute de l’Union soviétique et ont réussi à s’élever sur les ruines de sa destruction. Il ajoutera peu après que ce sont en général les Tatars qui ont trusté les postes de hauts fonctionnaires qui se partagent les avantages énormes à l’université comme ailleurs. Sa femme le regarde et ne dit mot, si ce n’est pour se plaindre de la charge de travail.

 

Les propos du chauffeur de taxi nous hantent et nous les leur répétons. Pourquoi a-t-il dt qu’il n’était pas communiste? Léonid a son interprétation : « Il ne peut pas être communiste puisqu’il n’y a plus de communistes. Ceux qui prétendent être dans un parti à ce nom se contentent de défendre leurs intérêts en utilisant ceux du passé! »

Sur Staline lui-même il dira: « C’est difficile à comprendre. Nous avons en10 ans rattrapé 200 ans de votre propre histoire. Nous étions une nation arriérée, barbare. En 1914, un recensement des troupes russes indiquait que 80% des conscrits avaient mangé de la viande pour la première fois de leur vie. 60% d’entre eux portaient des cicatrices des coups de fouet sur leur corps. On fouettait pour rien les paysans, on les pendait même, le maître avait tout les droits. le sens de la vie n’était pas le même. Et puis vous savez les révolutions c’est comme ça. Ceux qui les commencent ne savent que détruire, ceux qui veulent construire un état nouveau doivent donc à la fois tuer les anciens maîtres et ceux qui ne savent que détruire. C’est pour cela que l’on prétend que les Révolutionnaires se mangent eux-mêmes.

J’ai d’abord cru en l’entendant qu’il ressortait la thèse de Furet sur la violence révolutionnaire qu se cherche des prétextes et s’invente de ennemis pour l’exercer, il ne s’agissait pas de cela.D’ailleurs, il dira avec un grand rire en accord avec sa corpulence qu’il fait partie de la police et il se qualifie « d’impérialiste russe » face à l’occident, mais par rapport à ses collègues il est encore un modéré…Le Tatarstan, dit-il, est riche, il constitue une proie pour les pillards, non seulement il est un lieu de passage pour tous les trafics, de la drogue aux armes, mais il y a le pétrole et les industries n’ont pas toutes été détruites. Ils se sont installés et prospèrent sur les ruines de ce qu’ils ont détruit. On se demande s’il ne rêve pas d’un nouveau cycle, mais il est beaucoup plus raisonnable et il n’a aucun goût pour les aventures, il est réfléchi..

Si la collectivisation agricole et l’industrialisation forcée ont fait de nombreuses victimes, les habitants de l’ex-Union soviétique savent plus ou moins qu’ elles ont fait passer un pays arriéré à la modernité, qu’elles ont été les conditions de la victoire sur l’Allemagne nazie, même si les monarchistes et certains libéraux tentent de démontrer que la Révolution a été inutile puisque le tsarisme allait vers cette évolution. En revanche, il y a dans les discours quelque chose qui n’est jamais ou rarement dit :  ce passage accéléré à la modernité au coût humain considérable mais moins qu’on le dit en Occident où l’on a tendance à confondre les saignées de la guerre civile et celles de la deuxième guerre mondiale avec cet épisode d’accélération à marche forcée, toute cette histoire a été aussi  l’occasion pour un peuple arriéré, opprimé d’accéder à une mobilité sociale extraordinaire.  La Révolution en particulier dans sa phase de mobilisation a  offert des opportunités dont tous ici,élites comprises sont les produits. il faut entendre ce qu n’est pas dit et qui est souvent l’essentiel, dans ce que disent nos interlocuteurs cela s’exprime par une  conscience de l ‘excellence de l’éducation  et de la culture sous l’union soviétique, voir d’un supplément d’âme, mais le fait est que que cette mobilité doit pouvoir s’analyser d’un point de vue statistique autant qu’en suivant les parcours de vie Aujourd’hui pour nombre d’entre eux désormais non seulement  la mobilité est bloquée mais il y a régression. Quelle est la réalité de cette impression de blocage y compris de l’universitaire de base ? Il faudrait une étude statistique. Pour donner sens au malaise. et à sa traduction en termes moraux.

Ce qui est sûr c’est que des communistes qui ne sont pas capables de répondre au blocage ne sont pas des communistes. Il vaut mieux l’ordre et la sécurité donnée par un Poutine. POurquoi en est-i ainsi au Tatarstan, alors que du côté de la Sibérie, le parti communste de la fédération de Russie para^t plus en phase avec les aspirations post-soviétiques?

En revanche, Léa est une « libérale ». Elle nous interroge sur notre président Macron qui est « si jeune et si beau ». Mais elle ne s’obstine pas plus avec nous qu’avec son mari…. Quand nous lui disons  tout le mal que nous pensons du dit Macron (2), elle s’exclame  » Mon dieu comme c’est intéressant d’avoir des renseignements de première main, de ceux qui connaissent la France! » Elle nous parle avec émotion de Paris, cette ville si romantique pour les Russes. Son terrible époux raconte une blague: « Un Russe ditj’ai rêvé que ‘allais encore à Paris! », son ami lui demande « je ne savais pas que tu étais déjà allé à paris! « Je n’y suis jamais allé mais en revanche j’en ai souvent rêvé! ».

A propos de Stalnie et de la Révolution, Léa nous raconte que les parents de sa mère ont été fusillés. En effet le tsar Nicolas II avait mis les chemins de fer jusqu’en Chine en concession, et sa famille était allée le construire à Harbin (3). Résultats, ils ont été considérés comme des espions potentiels de la mandchourie et  ce titre exécutés… C’était comme ça déclare Léonid dont visiblement la famille n’a pas traversé pareille infortune.

Quand je leur demande s’il y a de ‘antisémitisme dans le Tatarstan, Léonid dit « pas ici. S quelque chose couve ici c’est la colère dont les Tatars trustent toutes les places de responsailité et les avantages, une mafia, mais il ne s’agit pas de bases religieuses… En revanche, il y a de ‘antisémitisme à Samara et à Saint petersbourg. En fait, il s’agit de mouvements nationalistes d’extrême-droite qui s’en prennent aux juifs mais tout autant aux gens venus du Caucase ou d’Asie centrale. Pas ici repète-t-il, nous sommes tous Russes.

Décidément il va falloir que nous éclaircissions cette question du parti communiste, nous avons justement rendez-vous avec Artiom, le jeune député de ce parti. Nous poursuivons l’enquête et effectivement cette rencontre va nous donner quelques clés. Notez bien qu’en dehors des chauffeurs de taxi qui sont souvent des ouvriers qualifiés contraints d’avoir un métier d’appoint, nous avons été essentiellement confrontées à des universitaires ou intellectuels divers. Léonid, le policier trancne déjà sur ce groupe, il me rappelle le responsable des pompiers que nous avions interviewé dans notre voyage en Crimée et que nous avions baptisé l’homo sovieticus (4)C’est un esprit précis réaliste, désabusé mais pus proche de l’engagement qu’il n’y paraît.

Après la rencontre avec Artiom, on peut dire que notre pré-enquête, celle qui devrait nous mener à une véritable observation et même à un questionnaire, se dessine. I faudrait compléter ce travail de terrain par une connaissance statistique, historique, que nous sommes loin de posséder, même si en préparation de ce voyage, j’ai multiplié les lectures. Etre conscient de la superficialité d’une telle enquête et comme je le disais à mes étudiants jadis « On ne ferait jamais partir un avion avec le degré de certitude que nous avons sur l’interprétation des faits sociaux. » Pour le moment nous n’en sommes qu’aux impressions et toute affirmation relève de l’escroquerie intellectuelle, c’est pourtant sur moins que ça que les journalistes occidentaux tablent pour écrire des articles qui n’ont d’autre but que de nous faire accepter la guerre ou du moins une tension sociale qui favorise le « réarmement »..

Danelle Bleitrach

(1) 6000 roubles sont équivalentes à 94 euros. le chiffre de 200 millions d’euros paraît faux, c’est celui que Marianne a entndu et traduit mais après vérifiction2 millios d’euros paraît plus exact.

(2)A un autre chauffeur de taxi qui nous parlait de macron, je répondais que lui souhaitait tout le malheur possible et lui s’était mis à rire en me disant « Prenez garde, la malheur qui arrive aux dirigeants, ils s’y entendent à nous le faire payer.

(3) Harbin, Hā’ĕrbīn), Kharbine, Charbin, est la capitale de la province chinoise du Heilongqiang, située en mandchourie dans le nord de la Chine.  Souvenez-vous que c’est là qu’avait été installé par le Japon un gouvernement fantoche avec le dernier empereur. Envisaer que des gens qui arrivaient de ce lieu étaient des espions de l’axe n’était pas totalement dénué de fondement dans la logique de la situation.

(4) Danielle Bleitrach et marianne Dunlop. URSS vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre. Delga 2015

 

Kazan, un jeune journaliste tatar: l’Union soviétique est un sommet de la civilisation et de la puissance russe.

Depuis que je suis à Kazan, je m’interroge; quelle funeste idée m’a prise de me rendre dans cette république, celle où après la Tchétchénie, le parti communiste de la fédération de Russie réalise désormais les scores les plus bas. Je découvrirai d’ailleurs en fin de séjour grâce au jeune député communiste  Artiom non pas les raisons objectives, mais disons subjectives d’une telle chute des scores. Ce qui me rappellera étrangement la France, mais vous en jugerez. Nous sommes dans la capitale Kazan où domine une élite intellectuelle comme dans cet interview, mais comme nous l’avons vu dans nos autres impressions, partout on retrouve ce trait, notre interlocuteur fait état de l’opinion telle qu’on la lit et l’écoute dans les médias, des résultats électoraux, de l’air du temps, mais lui-même pense autrement. . Marianne est à Samara pour y rencontrer des espérantistes tandis que je rédige les notes dans notre appartement loué à Kazan.

Le quasi monologue  du jeune rédacteur en chef tatare.

Ce jeune homme, qui est rédacteur en chef d’un journal en ligne très populaire « Le temps réel », nous a été présenté par une collègue professeur de Français à l’Université qui assure la traduction. Comme elle n’est pas d’accord avec lui- elle s’affirme libérale- la traduction sera plus heurtée qu’avec Marianne qui tente à plusieurs reprises en vain de reprendre la main. Mais, nous le constaterons souvent, ici les désaccords sont bon enfant et il règne politiquement un grand esprit de tolérance. Faut-il d’ailleurs y voir de la tolérance ou un début d’indifférence? Le sentiment que ce qui se joue dans sa propre vie est ailleurs et qu’il n’y a pas beaucoup d’enjeux réels dans ces débats politiques? Le jeune homme tatare, en fait ressemble à l’image la plus classique d’un noble polonais avec ses cheveux blonds, ses yeux clairs et son visage aux traits fins . Il m’explique qu’il appartient à une population autochtone submergée par la conquête de la horde turco-mongole, puis celle des Russes… Mais ce n’est vraiment pas son problème, ni semble-t-il un problème au Tartastan.

La discussion part sur les « traces » qu’aurait laissé ou pas laissé l’Union Soviétique sur le Tatarstan et ses habitants.

« On ne peut pas , dit-il, dire que ces traces soient particulières au Tartastan. Je parlerai plutôt de nostalgie qui concerne essentiellement  les personnes ayant 50 ans et plus. Sans doute est-ce lié aux attentes que les gens de cette époque avaient de l’occident  et qui ne correspondent pas à ce qui se passe aujourd’hui. Il y aussi de l’intérêt de la part de jeunes qui ne sont pas indifférents, se sentent concernés par le monde tel qu’il est. Mais il faut bien voir que ces traces disparaissent . Je m’attendais à ce qu’avec le temps l’intérêt des jeunes augmente. Pour moi en effet, l’Union soviétique est un sommet  de la civilisation et de la puissance russe. L’URSS était très avancée dans le domaine de la culture, de la science et pas seulement dans la fabrication des missiles. Pourquoi l’intérêt pour ce moment de notre histoire n’augment-il pas , sans doute parce que les gens sont trop occupés à survivre.

Il y a le travail. Celui-ci devient plus intensif. On ne cesse de nous répéter que nous travaillons peu. Nous n’avons pas de temps ni pour les loisirs, ni pour nous occuper des enfants. Alors nous en avons encore moins pour la réflexion historique. Je n’exclue pas que ce soit la volonté des cpitaliste, le mode d’action du capital,il s’agit de nous empêcher de penser.

Les gens sont achetés par l’idée qu’il n’y a plus de queues. Les queus sont un fétiche antisoviétique. Si vous manifestez la moindre nostalgie, on vous répond que maintenant il n’y a pus de queue.

Il y a aussi la manière dont sont orientés les médis, les divertissements. je ne regarde pas la télévision, mais je sais qu’il y a des séries dont la tâche principale est de nous présenter « les années de plomb de l’Union soviétique ». Jadis du temps de l’union soviétique, il y avait une expression pour dénoncer la propagande : c’était « l’influence délétère de l’occident », aujourd’hui l’expression est « les saletés de plomb du totalitarisme ». (impossible d’avoir une meilleure traduction de l’expression.NDLR)

Ca c’est sur le plan général, mais y a-t-il une spécificité du Tartastan? Il y a une particularité, ici le niveau moyen de l’acceptation de l’Union soviétique est un peu plus bas que dans le reste de la Russie à cause de la revendication nationaliste tatar. Ils pensent qu’en Union Soviétique, le Tatarstan était une nation de seconde zone et Kazan, un trou perdu. Le cercle culturel était donc fermé sur lui-même alors qu’aujourd’hui il est ouvert. On n’en parle pas beaucoup et même les Russes sont d’accord avec ce constat. Si on le leur demande, ils vous répondront « maintenant la région est plus développée qu’avant! »

Parce que s’i s’agit de traces,on les percevra surtout dans la culture. Par exemple, les films qui passent ici. Ils sont tendancieux. Par exemple récemment il est passé un film allemand consacré à la Stasi, c’est l’histoire d’un employé de cette officine d’espionnage interne qui écoute un jour un dramaturge. Il a une révélation et devient un homme libre. L’élite culturelle d’aujourd’hui veut nous montrer comme ça l’atmosphère de l’Union soviétique, alors que l’éducation et le niveau des connaissances, le temps, étaient aussi des conditions essentielles de la liberté de penser.

Même au plan matériel c’était mieux. Parce qu’il y a des gens qui ont besoin d’autre chose que de biens matériels. L’homme russe a besoin de justice et aujourd’hui il n’y en a pas.

Là le monologue s’interrompt,la traductrice proteste qu’elle n’est pas d’accord, ce n’est pas vrai que c’était plus juste, et après quelques brêves remarques échangées avec le jeune homme,elle nous explique que c’est comme ça, personne n’est d’accord, au niveau des familles personne n’a la même opinion. Au moment de la Crimée, elle suppliait qu’on en parle pas parce que son mari était contre la prise de la péninsule par la Russie et les autres étaient pour. Elle est sympathique, généreuse, elle nous a apporté des gateaux qu’elle a fait elle-même. Elle devrait être à la retraite, mais elle n’a pas les moyens alors elle continue à travailler.

Le monologue reprend parce que je suis intervenue pour demander qui sont ces jeunes « intressés »?

Il y a des jeunes, reprend le rédacteur en chef, un très petit pourcentage qui ont de la nostalgie. la majorité des jeunes n’éprouve pas cette nostalgie. mais il existe aussi des jeunes qui sont intéressés à connaître la réalité de l’Union soviétique parce qu’ils ont un esprit curieux. Alors is s’intéressent y compris à l’Union soviétique, environ 15% de la jeunesse. Ils ne ressemblent pas aux autres, ils s’orientent vers l’autodéveloppement. ils parlent le plus grand nombre de langues possibles. Vous pouvez leur parler, ils se regroupent. ils s’opposent à la société de consommation, ils veulent pus que la base matérielle et ils s’intéressent à la gauche européenne.

Je vous ai parlé du facteur nationaliste dans le tartastan, il faut bien comprendre ce que cela signifie, la population de la République n’est pas divisée, ni par le facteur religieux, ni national. Nos criminels sot bi-nationaux et nos mariages sont mixtes. Simplement la République a sans doute bénéficié plus que d’autres de la fin de l’Union soviétique ou du moins elle a moins souffert.

Danielle Bleitrach

 

le 16 juin , Valentina… Nous avons rêvé à hauteur des étoiles, hommes et femmes…

6 juin 1963 (09:29 UTC) lancement de Vostok-6 avec à son bord Valentina Vladimirovna Terechkova, la première femme cosmonaute et la plus jeune, elle avait 26 ans. 

Après le succès du vol de Youri Gagarine, Sergueï Korolev, le père du programme spatial soviétique, a l’idée d’envoyer une femme dans l’espace. Ouvrière du textile à 18 ans, elle est choisie parmi plus de 400 candidates pour devenir, sous la houlette de Youri Gagarine, la première femme dans l’espace.

En 1971, elle devint membre du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, et députée.

. Elle reste à ce jour, la seule femme au monde à être partie seule dans l’espace.

J.e lai rencontrée en 1986 à Moscou alors qu’elle présidait l’Union des femmes soviétiques. Elle était charmante, directe. Je venais faire un reportage sur les femmes soviétiques, elle a protesté en disant qu’elles attendaient une parisienne et qu’elles voyaient arriver une ukrainienne… J’ai appris récemment qu’elle proposait de se rendre sur mars en sachant très bien que peut-être il n’y aurit pas de retour possible… peut-être était-ce parce que la planète était rouge? ou par nostalgie de l’espace, mourir au milie des étoiles…

Le 19 juin, elle était revenue su la terre…

danelle Bleitrach