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Le colonialisme et la révolution : quand Fanon rencontre Bourdieu

 

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En ce jour anniversaire de la mort de Pierre Bourdieu, le 23 janvier 2002, nous publions le troisième volet des « conversations avec Bourdieu » du sociologue marxiste Michael Burawoy. Après avoir fait dialoguer Bourdieu avec Marx puis avec Gramsci, Burawoy confronte les œuvres du sociologue et de l’auteur des Damnés de la terre, autour notamment du colonialisme et de la révolution algérienne. 

 

« Mais je voulais surtout sortir de la spéculation – à l’époque, les livres de Franz Fanon, notamment Les damnés de la terre, étaient à la mode et ils me paraissaient à la fois faux et dangereux » (Pierre Bourdieu, « Fieldwork in philosophy », in Choses dites, 1987, p. 17).

« Ce que Fanon dit ne correspond à rien. Il est même dangereux de faire croire aux Algériens ce qu’il leur dit. Cela les conduirait à une utopie. Et je pense que ces personnes [Sartre et Fanon] ont leur part de responsabilité dans ce que l’Algérie est devenue, parce qu’ils ont raconté des histoires aux Algériens, qui ne connaissaient souvent pas mieux leur pays que les Français qui en parlaient. C’est pourquoi les Algériens ont continué à avoir une vision illusoire, utopique et irréaliste de l’Algérie (…). Du fait de cette irresponsabilité, les textes de Fanon et de Sartre ont quelque chose de terrifiant. Il fallait être mégalomane pour se croire autorisés à dire de telles absurdités » (Pierre Bourdieu, An interview with James Le Sueur, Uncivil War (2001:282).

 La position de Bourdieu vis-à-vis du marxisme devient de plus en plus hostile à mesure que l’on passe de Marx à Gramsci puis à Fanon. Bourdieu est disposé à reconnaître la perspicacité de Karl Marx et de nombreuses idées du premier rencontrent effectivement un écho dans les écrits du second. Comme je l’ai suggéré dans un texte précédent, la théorie bourdieusienne de la domination culturelle peut être conçue comme une extension de l’économie politique de Marx, des biens économiques aux biens symboliques. Même si Bourdieu cherche à se distinguer de Gramsci, son homologue dans la tradition marxiste, il marque néanmoins, comme à reculons, un certain respect envers Gramsci, en le retournant contre lui-même.

S’agissant de Frantz Fanon, Bourdieu ne prend plus de gants (comme le montrent les citations ci-dessous, issues de deux entretiens) ; je n’ai trouvé aucune autre remarque explicite à propos de Fanon dans l’œuvre de Bourdieu. Mais comme dans le cas d’autres marxistes, dès lors que l’on accorde un droit de réponse à Fanon, on constate aussi bien des parallèles remarquables que de flagrantes divergences. L’hostilité de Bourdieu à l’égard de Fanon – il n’y a aucune preuve que Fanon ait connu Bourdieu – est peut-être d’autant plus profonde que leurs vies en Algérie se sont chevauchées. Ils appartenaient toutefois à des mondes différents : l’un était un observateur scientifique venu de la métropole et compatissant à la détresse des colonisés, cherchant à leur redonner une dignité en reconnaissant leurs traditions distinctives ; l’autre un psychanalyste Martiniquais formé en France, s’occupant directement des victimes de violence des deux côtés du fossé colonial. L’un était rattaché à l’université et s’aventurait dans des communautés considérées comme des objets de recherche tandis que l’autre travaillait dans un hôpital psychiatrique avant de s’engager dans le mouvement de libération nationale (FLN).

Néanmoins, cette hostilité est surprenante étant donné la similarité de leurs analyses du colonialisme et de ses effets, en particulier celle que l’on trouve chez Fanon dans Les Damnés de la terre et celle de Bourdieu dans les textes relativement peu connus écrits lorsqu’il se trouvait en Algérie ou au cours de la période directement postérieure : Sociologie de l’Algérie (1958), Travail et travailleurs en Algérie, écrit avec Alain Darbel, Jean-Pierre Rivet et Claude Seibel, 1963), Le déracinement (écrit avec Abdelmalek Sayad, 1964). Bien entendu, les deux auteurs inscrivent leurs écrits dans des cadres théoriques distincts – théorie de la modernisation d’un côté, marxisme tiers-mondiste de l’autre – qui renvoient à des divergences importantes, mais cela n’explique sans doute pas l’animosité de Bourdieu à l’égard de Fanon, en particulier parce qu’il y a dans sa théorie de la modernisation davantage qu’un simple parfum de marxisme.

Il s’agit donc chercher dans une autre direction si l’on veut comprendre le mépris de Bourdieu pour Fanon, à savoir du côté de leurs positions dans le champ politique et intellectuel français. Bourdieu et Fanon ne se situaient pas seulement de deux côtés différents de la ligne de couleur au sein du champ politique algérien déchiré par la guerre mais, d’une manière au moins aussi décisive, ils occupaient des places opposées au sein du champ politique français, différent mais connecté au premier. Lorsque Bourdieu revient en France, il intègre un monde intellectuel très différent, celui de la métropole et non de la colonie, où malgré sa sympathie pour les colonisés il se positionne en opposition au tiers-mondisme, associé à Sartre et à d’autres, et exprimé avec le plus d’éclat dans les écrits de Fanon. Il faut se garder d’oublier que la question algérienne a créé une quasi-guerre civile en France, les positions allant de la défense fervente de la révolution anticoloniale jusqu’au soutien intransigeant au régime colonial – les deux extrêmes étant organisés militairement, y compris sur le territoire français. Bourdieu a oscillé et hésité entre les deux, mais il n’a en aucun cas pris le parti de Fanon et Sartre.

Il est significatif, dès lors, qu’avec son immersion dans le champ politique français Bourdieu ait rompu avec ses propres écrits « révolutionnaires » sur l’Algérie, pour offrir une interprétation complètement différente de la société algérienne. Ses travaux les plus connus sur l’Algérie ne sont pas les plus précoces mais les traités hautement théorisés que sont Esquisse pour une théorie de la pratique (1972) et Le Sens pratique (1980). Fondés sur la construction d’une Kabylie rurale intemporelle[1] – une mythologie anthropologique s’il en fut –, c’est dans ces deux ouvrages que Bourdieu développe les concepts de capital symbolique, d’habitus, de doxa et de méconnaissance, qui seront ensuite utilisés pour décrire la France à travers un prisme fonctionnaliste. C’est dans cette façon d’utiliser les formes élémentaires d’une vie sociale kabyle fabriquée en tant que pièces maîtresses pour comprendre le capitalisme avancé, que s’exprime la virtuosité de Bourdieu (et, pourrait-on dire, ses limites).

La violence physique est, ainsi, reléguée à la colonie tandis que la violence symbolique est associée par Bourdieu à la métropole mais, ironiquement, à travers l’extrapolation d’une société kabyle autochtone, harmonieuse et autoreproductrice. Reste que, curieusement, l’analyse bourdieusienne de la France manifeste des ressemblances troublantes avec le premier grand ouvrage de Fanon, Peaux noires, masques blancs (1952), qui décrit la violence symbolique de l’ordre racial français. Mais là où Fanon insiste sur la psychanalyse de l’oppression intériorisée dans le contexte de cet ordre racial, Bourdieu entreprend une socio-analyse de la distinction telle qu’elle se manifeste extérieurement, fondée sur la psychologie fine de l’habitus. D’une manière aussi importante, il faut noter leurs trajectoires inverses : Fanon va de la violence symbolique à la révolution sociale, alors que Bourdieu prend la direction opposée, de la révolution sociale à la violence symbolique.

C’est dans cette voie que je vais élaborer la réponse qu’aurait pu faire Fanon aux violentes attaques de Bourdieu. Je commencerai par évoquer leurs biographies convergentes – de la marge au centre pour revenir à la marge – et, à partir de là, j’explorerai leurs analyses parallèles du colonialisme, en montrant comment elles s’inscrivent dans des théories différentes. Je comparerai enfin leurs trajectoires contraires, entre le pessimisme critique vis-à-vis de la violence symbolique en France et l’optimisme révolutionnaire face à la violence coloniale en Algérie.

 

Des biographies convergentes : de la marge au centre, du centre à la marge

Bourdieu et Fanon se sont tous deux trouvés en Algérie au même moment, en l’occurrence durant la période des luttes intenses pour la libération nationale (1954-1962). Bourdieu arrive en Algérie en 1955 dans le cadre de son service militaire, après quoi il a été absorbé par le destin du peuple algérien. Il y reste après son service, occupant une position à l’université d’Alger, passe de la philosophie à l’ethnologie et la sociologie, se plonge dans la recherche sur toutes les facettes de la vie des colonisés. Faisant incursion dans des zones de guerre avec ses assistants de recherche, il devient un chroniqueur et un témoin de l’assujettissement colonial et des luttes en cours. En 1960, sa présence devient intenable politiquement et il quitte alors l’Algérie pour la France, où il entreprend une carrière illustre de sociologue, marquée de manière indélébile par ses expériences algériennes.

Fanon arrive en Algérie en 1953, deux ans avant Bourdieu, de France où il venait d’achever un cursus en médecine et psychiatrie. Il est nommé directeur de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville et, à travers ses patients, il fait indirectement l’expérience des traumatismes de la violence coloniale. Il en conclut que la psychiatrie ne saurait constituer une solution à la souffrance et s’engage dès lors dans la lutte de libération, menant à son expulsion d’Algérie en 1956. Il va à Tunis où il continue son travail psychiatrique, et ensuite à Accra où il devient ambassadeur itinérant du FLN (le Front algérien de libération nationale) en Afrique du Nord et de l’Ouest. Il meurt d’une leucémie en 1961, peu avant l’indépendance algérienne mais après avoir achevé Les Damnés de la terre, qui deviendra la bible des mouvements de libération dans le monde entier.

Pour des raisons différentes, Bourdieu et Fanon étaient particulièrement bien armés pour développer des interprétations originales de leurs expériences algériennes. Ils avaient tous deux fait l’expérience inconfortable d’un parcours partant de la marge pour arriver centre. Bourdieu a grandi dans un petit village du Béarn, où son père, de métayer, était devenu employé de poste. Ce n’est qu’en raison de sa brillante réussite et du soutien de ses enseignants que Bourdieu est parvenu à accéder à l’Ecole normale supérieure. Fanon a été élevé en Martinique dans une famille créole où dominaient des aspirations de classe moyenne, avant d’intégrer les Forces françaises libres en 1943. Il a servi en Afrique du nord, étant le témoin de l’oppression coloniale sous une forme qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant, puis dans l’est de la France où il a découvert la signification du racisme de la métropole. Il revient en France en 1946 pour mener des études de médecine à Lyon.

Bourdieu et Fanon ont tous deux fait l’expérience amère de la marginalisation en France : l’une fondée sur la classe, que Bourdieu décrit dans Esquisse pour une auto-analyse, et l’autre fondée sur la race, analysée par Fanon dans Peaux noires, masques blancs. L’un comme l’autre étaient ainsi bien disposés pour se montrer horrifiés par les abominations du colonialisme, bien que leur race et leurs tendances politiques les aient amenés à occuper des positions différentes au sein de l’ordre colonial.

La transition du centre à la périphérie, de la France à l’Algérie, a impliqué une réorientation complète des schèmes de compréhension qu’ils avaient incorporés au cours de leurs cursus scolaires en France. Ils ont tous deux convergé vers une sociologie du colonialisme : Bourdieu à partir de la philosophie, qui se trouvait beaucoup trop éloigné de ce qu’il observait en Algérie, et Fanon à partir de la psychiatrie, qui se montrait incapable d’intégrer les dimensions structurelles de la domination coloniale. Leurs analyses du colonialisme s’avèrent extrêmement similaires.

 

Sept thèses sur le colonialisme : convergence entre Bourdieu et Fanon

Malgré leurs trajectoires convergentes de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, on pourrait s’attendre à ce que Bourdieu le normalien français ait proposé une interprétation de la condition coloniale opposée à celle de Fanon le psychiatre martiniquais, en raison de leurs positions et dispositions divergentes. Une telle anticipation se trouve renforcée si l’on prend en compte les attaques postérieures de Bourdieu contre les écrits de Fanon, les qualifiant de « spéculatifs », « irresponsables » et « dangereux ». Il est donc d’autant plus surprenant de constater des parallèles frappants dans leurs analyses de la domination coloniale, des luttes anticoloniales et de l’abolition du colonialisme. Pour le prouver, je me fonderai sur deux textes, tous deux écrits en 1961, un an avant l’indépendance de l’Algérie – l’article « Révolution dans la révolution » de Bourdieu, et Les Damnés de la terre de Fanon.

 

  1. Le colonialisme est un système de domination qui repose sur la violence. Fanon le rappelle ici, à sa manière, familière et évocatrice :

« Leur première confrontation s’est déroulée sous le signe de la violence et leur cohabitation – plus précisément l’exploitation du colonisés par le colon – s’est poursuivie à grand renfort de baïonnettes et de canons » (Fanon, 1961, p. 40).

Bourdieu est aussi clair :

« La guerre fait éclater en pleine lumière le fondement réel de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la caste dominante tient en tutelle la caste dominée » (Bourdieu, 1961, p. 126).

Bourdieu évite le concept de race et se montre réticent à l’utiliser non seulement dans son analyse du colonialisme mais aussi pour la société française où il préfère de loin déployer le concept de classe en tant que concept critique.

 

  1. La situation coloniale consiste fondamentalement dans la séparation des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Dans les termes de Fanon, le colonialisme obéit au principe d’« exclusion réciproque », n’admettant aucun compromis.

« La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s’opposent, mais non au service d’une unité supérieure. Régies par une logique purement aristotélicienne, elles obéissent au principe d’exclusion réciproque : il n’y a pas de conciliation possible, l’un des termes est de trop » (Fanon, 1961, p. 42).

Bourdieu continue à employer le terme de « caste » pour mieux saisir le caractère structurel du colonialisme, mais ce faisant il manque la dimension vécue de la race, qui demeure centrale dans les écrits de Fanon.

« Bref, emporté par sa logique interne, le système colonial tend à développer toutes les conséquences impliquées dans son fondement même et à révéler son vrai visage – la séparation complète des castes sociales » (Bourdieu, 1961, p. 126).

 

  1. Le colonialisme déshumanise le colonisé, et doit pour cela être renversé. Dans leur description de la domination coloniale, leurs analyses de l’expérience subjective du colonialisme se font écho. Fanon écrit ainsi :

« [Le colonialisme] déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. […] [Le colonisé] sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher ».

D’une manière similaire, Bourdieu écrit que le « respect » et la « dignité » sont les premières revendications des dominés parce qu’ils ont fait l’expérience du colonialisme en tant qu’ « humiliation » ou « aliénation » (p. 127). Faisant écho à Fanon, il écrit :

« La situation coloniale crée le « méprisable » en même temps que le mépris, mais elle crée aussi la révolte contre le mépris ; ainsi la tension qui déchire la société dans son ensemble ne peut que s’accroître » (1961, p. ???).

 

  1. Le colonialisme utilise sa domination pour déposséder la paysannerie de sa terre. Tant Fanon que Bourdieu se concentrent sur la destruction de la paysannerie à travers l’expropriation de la terre, fondement même de son existence. Fanon écrit :

« Pour le peuple colonisé la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. » (Fanon, 1961, p. 47)

Voici la caractérisation parallèle de la centralité de la terre que l’on trouve chez Bourdieu :

« Le paysan ne peut exister que enraciné dans la terre, dans la terre qui l’a vu naître, qu’il a hérité de ses parents et à laquelle il est attaché par ses coutumes et ses souvenirs. Une fois qu’il a été déraciné, il y a des chances qu’il cesse d’exister en tant que paysan, que la passion instinctive et irrationnelle qui le liait à son existence paysanne prenne fin. » (Bourdieu, 1961, p. 172 dans l’édition en anglais).

Alors que la terre est centrale chez les deux auteurs, l’analyse de Bourdieu et Sayad dans Le déracinement est plus riche. Ils étudient les camps de réfugiés créés pendant la guerre d’Algérie, résultant des déplacements forcés censés protéger les colonisés du mouvement de libération nationale, mais visant clairement à les évacuer des aires rurales.

 

  1. L’ordre colonial ne peut être renversé qu’à travers une révolution. Fanon insiste ici sur l’importance de la violence, de la violence absolue. L’ordre tient par le moyen de la violence et, par conséquent, il doit être renversé par la violence. Fanon le dit ainsi :

« Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue. » (1961, p. 41)

Si chez Bourdieu l’idée d’un système de castes implique peut-être un ordre plus harmonieux que l’ordre racial de Fanon, il n’a pas de doutes sur le fait que le système colonial sème sa propre destruction, un « grand bouleversement » dans laquelle « la masse paysanne (…) s’est trouvée entraînée dans le tourbillon de la violence qui abolit les vestiges mêmes du passé » (2008 [1961], p. 136-137). Seule la révolution peut mettre fin au colonialisme.

« C’est que le système colonial, en tant que tel, ne saurait être détruit que par une mise en question radicale. Toutes les mutations sont soumises ici à la loi du tout ou rien. Ce fait se trouve porté au niveau de la conscience, au moins confusément, aussi bien chez les membres de la société dominante que chez les membres de la société dominée. (…) Aussi faut-il admettre que la première et la seule mise en question radicale du système est celle que le système lui-même a engendrée, à savoir la révolution contre les principes qui le fondent. » (Bourdieu, 1961, p. 28)

 

  1. La révolution anti-coloniale transforme la conscience, liquidant toutes les formes de localisme pour construire une solidarité nationale. Pour Fanon, la violence a un effet cathartique et unificateur.

« La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. (…) La violence dans sa pratique est totalisante, nationale. De ce fait, elle comporte dans son intimité la liquidation du régionalisme et du tribalisme. (…) Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. (Fanon, 1961, p. 90)

D’après Bourdieu, la guerre dissout la « fausse sollicitude ». Les tentatives de conciliation et toutes les formes de concession sont autant de tactiques du dominant pour garder le pouvoir : « […] les trucs et les truquages se dénoncent d’eux-mêmes. La guerre favorise la prise de conscience » (1961, p. 30). La répression et la guerre mènent à une spirale d’hostilités, creusant un fossé entre deux camps. La guerre devient un agent culturel, qui dissout la résignation, remplaçant le refus symbolique de la domination coloniale (par exemple avec le port insistant du voile), ce que Bourdieu nomme le traditionalisme traditionnel, par des demandes agressives de droit aux aides sociales et à l’éducation. La fierté, dit-il, remplace la honte.

« Le sentiment de se trouver engagé dans une aventure commune, de subir un sort commun, de partager les mêmes aspirations et les mêmes idéaux, d’affronter les mêmes adversaires, a élargi et approfondi le sentiment de solidarité entre tous les Algériens en même temps qu’il lui donnait un contenu nouveau, la notion de fraternité perdant toute coloration ethnique ou religieuse pour devenir synonyme de fraternité nationale. » (Bourdieu, 1961, p. 34)

Voici donc la « révolution dans la révolution », autrement dit la transformation révolutionnaire de la conscience, la substitution d’une solidarité résolue à une déférence chargée de ressentiment. En quoi cette révolution dans la révolution est-elle différente de la conception de Fanon de la lutte de libération nationale[2] ?

 

  1. La révolution anti-coloniale conduit soit au socialisme soit à la barbarie. Fanon distingue deux chemins en dehors du colonialisme : soit la libération nationale, fondée sur une révolution paysanne menant à une participation démocratique socialiste, soit une voie nationale bourgeoise, qui conduira à une dégradation progressive de l’ordre politique et mènera à la dictature et à la répression.

« La direction bourgeoise des pays sous-développés confine la conscience nationale dans un formalisme stérilisant. Seul l’engagement massif des hommes et des femmes dans des tâches éclairées et fécondes donne contenu et densité à une conscience. (…) Autrement, c’est l’anarchie, la répression, le surgissement des partis tribalisés, du fédéralisme, etc. » (Fanon, 1961, p. 193)

Bourdieu aussi découvre une bifurcation sur le chemin post-colonial, non pas la lutte de Fanon pour le socialisme ou la dictature, mais une indétermination quant au résultat immédiat : le socialisme ou le chaos.

« Une société aussi radicalement bouleversée imposera que l’on sache inventer des solutions révolutionnaires et mobiliser ces masses arrachées à leurs disciplines et à leur univers traditionnels, jetées dans un monde chaotique et désenchanté, en leur proposant un art de vivre nouveau, qui soit fondé non plus sur la soumission indiscutée aux règles coutumières et aux valeurs livrées par la tradition ancestrale, mais sur la participation active à une œuvre commune, à savoir, avant tout, l’édification d’un ordre social harmonieux et le développement d’une économie moderne capable d’assurer un emploi et un niveau de vie décent pour tous. L’Algérie contient des forces explosives telles qu’il se pourrait qu’il ne reste que le choix entre le chaos et une forme originale de socialisme qui devra être pensée pour répondre aux nécessités de la situation actuelle. » (Bourdieu, 1961, p. 40)[3]

Les deux pensent le socialisme possible, mais pour Fanon il s’agit d’un projet historique de long terme, tandis que pour Bourdieu il s’agit d’un événement spontané.

Les deux critiques du colonialisme convergent à un degré surprenant dans leur caractérisation du colonialisme et sur son issue. Si Fanon était « spéculatif », « dangereux » et « irresponsable », alors Bourdieu ne l’était pas moins. La principale différence, on peut le supposer, est que Fanon n’a pas vécu assez longtemps pour changer d’avis. Pourtant, en approfondissant la recherche, nous pouvons voir que leurs compréhensions communes sont ancrées dans des cadres théorico-politiques différents – l’une constituant une dissidence au sein de la théorie de la modernisation, et l’autre une dissidence au sein du marxisme.

 

Bourdieu : entre tradition et modernité

Il est peut-être étonnant de placer Bourdieu dans le camp de la théorie de la modernisation, notamment en raison de son intérêt pour la domination coloniale. Cependant, on peut faire le parallèle avec les mondes manichéens de la solidarité mécanique et organique de Durkheim. D’un côté, Bourdieu construit un ordre harmonieux auto-reproduit à travers des rituels régissant l’échange de dons et le cycle de la vie, ainsi que la reproduction inconsciente de la domination masculine telle qu’elle est exprimée dans la division de la maison kabyle. Cet ordre, non affecté par le colonialisme, est dominé par une conscience collective forte. Cette rédemption romantique d’une culture traditionnelle a été défendue par Bourdieu et ses disciples comme une inversion du mépris colonial pour la culture de ses sujets. Paul Silverstein (2004) la considère comme une nostalgie structurelle qui peut être une arme dans la lutte anti-coloniale[4]. Plus étrange, c’est dans le cadre de cette vision de la société « traditionnelle » que Bourdieu développe plusieurs de ses concepts – habitus, domination symbolique, méconnaissance – pour analyser la société française.

L’Algérie moderne était très différente de cet ordre harmonieux. Elle était assaillie par le colonialisme qui avait créé une classe ouvrière stable, mais potentiellement révolutionnaire, un sous-prolétariat déboussolé, et une paysannerie dépossédée. Ici, nous retrouvons les formes anormales de division du travail de Durkheim qui génèrent la désorganisation et le conflit. D’un côté, il y a une division forcée du travail, l’imposition de conditions inégales aux colonisés, les privant d’opportunités d’ascension sociale, et menant effectivement aux luttes anti-coloniales. De l’autre, il y a la division anomique du travail, exprimée dans la confusion de ceux qui se trouvent prisonniers entre deux mondes opposés – dans ce que Bourdieu appellera plus tard l’« habitus clivé » – produisant des explosions de comportements irrationnels et messianiques.

« Les transformations de l’univers économique et social déterminent un désarroi profond (qu’expriment le roman de langue française et la littérature orale d’inspiration populaire) dans toutes les classes de la société algérienne et, en particulier, chez les petits-bourgeois (e. g. les fonctionnaires des bureaucraties publiques et privées et les enseignants), exposés aux conflits qu’entraînent l’affaiblissement des systèmes de sanction traditionnels et la dualité des règles de vie, sans cesse affrontés à des alternatives éthiques et, partant, contraints de porter au niveau de la conscience les prémices implicites ou les modèles inconscients de leur tradition, donc voués à vivre comme une double vie intérieure et à balancer sans cesse entre l’identification anxieuse et le négativisme révolté » (Bourdieu, 1958, p. 134-135).

Ces idées de décalage culturel, d’adaptation incomplète à la modernité, de piège entre l’ancien et le nouveau, sont au cœur de la théorie de la modernisation des années 1960 de Clifford Geertz, Alex Inkeles et Edward Shils, sans mentionner les variables de configuration de Talcott Parsons[5]. Pour expliquer le sort des soi-disant « nouvelles nations » et les obstacles à la « modernité », ces auteurs ont tous invoqué le lourd poids de la tradition et des liens primaires (parenté, tribu, religion). Bourdieu n’offre guère plus de preuves que les autres à l’appui de ses affirmations sur cet état d’anomie[6].

Plus originale est la manière dont Bourdieu adapte au contexte de l’Algérie coloniale L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber. En s’appuyant sur la philosophie du temps de Husserl, Bourdieu affirme que la modernité est une orientation vers un futur planifié rationnellement, tandis que la tradition est enfermée dans la répétition des mêmes schémas. Il place la modernité du côté de la classe ouvrière algérienne, qui en raison de sa stabilité dispose d’une capacité à penser rationnellement et à imaginer des alternatives futures, tandis que la paysannerie reste figée dans le présent éternel, dans ce qu’il appelle le traditionalisme traditionnel. Le « sous-prolétariat » urbain instable, marginal, semi-employé ou sous-employé, et le prolétariat rural déplacé de ses terres vers des camps de repeuplement, vivent au jour le jour. Ils manifestent un traditionalisme du désespoir, orienté sur l’ici et maintenant, mais conscient des alternatives futures qui leur ont été niées.

Curieusement, ceci mène Bourdieu, via la notion durkheimienne d’anomie, vers la position marxiste orthodoxe sur la classe ouvrière algérienne : elle est révolutionnaire parce qu’elle est enracinée dans l’emploi stable – contrairement à la paysannerie déracinée ou au sous-prolétariat urbain qui explosent dans une révolte spontanée et inconsciente :

D’un côté, la révolte du sentiment, expression incertaine et incohérente, de l’autre le radicalisme révolutionnaire, issu de la considération systématique de la réalité, deux attitudes qui correspondent à deux types de conditions matérielles d’existence : d’une part les sous-prolétaires des villes et les paysans déracinés dont l’existence n’est que fatalité et arbitraire, de l’autre, les travailleurs permanents du secteur moderne, pourvus du minimum de sécurité et des assurances qui autorisent la mise en perspective des aspirations et des opinion. La désorganisation de la conduite quotidienne interdit la formation de ce système de projets et de prévisions rationnels sont la conscience révolutionnaire est un aspect (Bourdieu, 1977, p. 80).

Les déracinés peuvent être une « force pour la révolution », mais non pas une « force révolutionnaire », qui défende et organise consciemment la transformation de la société. Cette possibilité est réservée à la classe ouvrière :

« A ceux qui ont le « privilège » de faire l’objet d’une exploitation permanente et « rationnelle » et de bénéficier des avantages corrélatifs, appartient aussi le privilège d’une véritable conscience révolutionnaire : cette visée réaliste de l’avenir n’est en effet accessible qu’à ceux qui ont les moyens d’affronter le présent et d’y chercher un commencement d’exécution de leurs espérances, au lieu de s’abandonner à la démission résignée ou à l’impatience magique de ceux qui sont trop écrasés par le présent pour pouvoir viser autre chose qu’un futur utopique, négation immédiate et magique du présent » (Bourdieu, 1977, p. 81).

Quel contraste avec la classe ouvrière française décrite dans La Distinction ou les Méditations pascaliennes, qui agit par nécessité, est symboliquement dominée, méconnaît ses conditions d’existence. Bourdieu, qui n’est pas du genre à se laisser perturber par des contradictions, n’a jamais expliqué cette incohérence évidente. Quelle est la source de cette différence ? Est-ce qu’elle a pour fondement les structures politiques des deux pays – les effets de la violence symbolique plutôt que coloniale – ou est-ce qu’elle repose sur les positions de Bourdieu dans le champ politico-intellectuel des deux pays ? Une comparaison avec Fanon éclairera ces deux possibilités.

 

Fanon : entre capitalisme et socialisme

Si Bourdieu analyse l’Algérie avec les catégories manichéennes de modernité et de tradition, Fanon voit l’Algérie à travers le prisme du capitalisme et du socialisme. Si Bourdieu analyse l’Algérie à partir du point de vue d’un passé romantique, Fanon voit l’Algérie dans la perspective d’un futur romantique. Ils se rejoignent sur le terrain du présent.

Pour Fanon, le colonialisme était un espace de luttes. L’indépendance nationale est une lutte contre le pouvoir colonial, la guerre de mouvement de Gramsci menée avec violence, mais elle est aussi une lutte contre la postcolonialité, une guerre de position au sein des colonisés entre, d’un côté, ceux qui suivent la bourgeoisie nationale qui se bat pour remplacer les colonisateurs et, de l’autre, les militants du mouvement de libération nationale qui se battent également pour transformer la structure de classe.[7] La guerre de position pour l’avenir coexiste difficilement avec la guerre de mouvement anti-coloniale, mais si la première est remplacée par la seconde et le dénouement du colonialisme est laissé à lui-même, le socialisme démocratique ne sera jamais victorieux. Telle est la conception de Fanon.

Non seulement Bourdieu n’est pas parvenu à séparer les deux moments de la révolution anti-coloniale, mais il n’a pas accordé assez d’attention à l’idée que la classe puisse être une force politique. Fanon, à nouveau en suivant Gramsci, a examiné le rapport de forces entre les classes dans le camp de la bourgeoisie nationale réformiste et dans le camp du mouvement de libération nationale révolutionnaire. Au cœur de la bourgeoisie nationale on trouve les commerçants, les marchands et les petits capitalistes, avec leurs intellectuels recrutés chez les enseignants, les fonctionnaires, les avocats, les infirmières et d’autres professions libérales. La bourgeoisie nationale a aussi eu le soutien de la classe ouvrière, certes réduite, que Fanon considérait comme privilégiée et parasitaire. C’est ici que Bourdieu et Fanon divergent radicalement : la stabilité relative de la classe ouvrière impliquait pour Bourdieu un potentiel révolutionnaire, alors que pour Fanon cela était synonyme de réformisme[8]. Comme le montre l’exemple de l’Afrique du Sud, en réalité, la situation est bien plus complexe : différentes fractions de la classe ouvrière deviennent révolutionnaires à différents moments.

Pour Fanon, la lutte révolutionnaire reposait sur la paysannerie dépossédée parce qu’elle n’avait rien à perdre. Bourdieu considérait que c’était d’une « stupidité prétentieuse » (Le Sueur, 2001, p. 284). La paysannerie était « submergée par la guerre, les camps de concentration et par les déportations de masse ». Il était donc complètement idiot selon lui d’affirmer qu’elle était révolutionnaire. Bourdieu a essayé de corriger cela dans le livre écrit avec Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, qui traitait de la crise des déplacés. Fanon n’était pas aussi ignorant que Bourdieu le prétendait, étant donné qu’il avait fait sa propre recherche de terrain chez les Kabyles (Macey, 2000, 234-236). Il pensait que leur propension instinctive à la rébellion venait précisément de l’expropriation de leur terre, que Bourdieu avait lui-même considéré être la source de « millénarisme révolutionnaire et d’utopie magique  »  (Algérie 60, p. 91, Editions de minuit, 1977)

Ce qui les différencie d’une manière plus fondamentale apparaît avec l’étape suivante du raisonnement de Fanon. Pour que la paysannerie s’affirme comme force révolutionnaire, son énergie éruptive devait être disciplinée par des intellectuels. Il y en aurait en abondance, des radicaux rejetés des villes pour avoir mis en lumière la vénalité des élites indigènes. S’opposant à la voie bourgeoise, ils rejoignent la paysannerie pour forger un mouvement révolutionnaire. Pour Bourdieu, l’idée d’une symbiose entre les intellectuels et la paysannerie est un fantasme d’intellectuel qui, non seulement ne peut pas marcher, mais est également dangereux et irresponsable. Il s’agit de quelque chose de très différent de la position de Bourdieu lui-même, intellectuel engagé soutenant les colonisés, mais à une distance qu’il juge saine et objective.

Quoi qu’il en soit, Fanon poursuit son analyse du rapport de forces entre les classes. Il y a deux projets rivalisant pour obtenir le soutien des classes colonisées : la voie de la bourgeoisie nationale centrée autour de la bourgeoisie locale et la classe ouvrière ; et le mouvement de libération nationale centré autour de la paysannerie rejoignant – et rejointe par – les intellectuels radicaux. Fanon se demande lequel de ces deux projets parviendra à obtenir le soutien des classes indécises : les chefs traditionnels dans les campagnes qui sont réformistes par nature, et forment un écran pour les colonisateurs, mais qui ont aussi des comptes à rendre à leur peuple toujours plus militant ; et le lumpenprolétariat urbain, récemment déraciné de ses villages, groupe volatile facilement manipulable par les chefs qui leur garantissent de minces concessions. Les colonisateurs jouent leur propre rôle en façonnant l’équilibre entre ces deux tendances, et quand ils voient que les choses tournent en leur défaveur, ils mettent tout leur poids en faveur la bourgeoisie nationale, moins menaçante.

L’analyse de l’avenir, si étrangère à la sociologie tournée vers le passé de Bourdieu, se prolonge avec des anticipations pessimistes mais prophétiques de la part de Fanon. Si la bourgeoisie nationale réussissait à s’approprier la direction de la lutte anti-coloniale,et parvenait au pouvoir, elle ne serait pas capable de construire une réelle hégémonie, qui demanderait des ressources qu’elle ne possède pas. Elle deviendrait une bourgeoisie dominée – dominée par la bourgeoisie internationale – , uniquement capable d’imiter cette dernière et de devenir une classe parasitaire, cherchant à compenser son arriération par une consommation ostentatoire et le retour au tribalisme et au racisme.

« Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe. » (Fanon, 1961, p. 150)

La bourgeoisie nationale commence par copier les institutions occidentales – constitutions politiques et manifestations extérieures de son économie – mais la démocratie pluripartite dégénère en un régime de parti unique, puis en une dictature d’un seul homme. Fanon a exprimé d’une manière saisissante ce qui allait se passer en Afrique postcoloniale. Ce n’était pas de la spéculation vide. C’est ainsi que les choses se sont passées.

En peignant un tablea aussi désespérant de la voie nationale-bourgeoise, Fanon espère nous convaincre que la seule voie progressiste est la libération nationale, autrement dit la transformation révolutionnaire de la structure de classe.

Mais dans quelle mesure est-elle réalisable ? Même si les forces révolutionnaires conquéraient l’hégémonie, pourraient-ils mettre en œuvre le socialisme démocratique ? Sans même parler des héritages de la colonisation qui ne peuvent être balayés d’un revers de main – argument de Bourdieu et d’autres –, qu’en est-il des forces internationales ? Fanon considère, d’une manière assez optimiste, que l’Afrique postcoloniale peut insister et imposer des réparations au capitalisme occidental parce que ce dernier a besoin des marchés africains, non seulement de ses ressources naturelles mais également de son marché de consommation. Si Fanon fait preuve de naïveté quant aux possibilités du socialisme démocratique, cette naïveté s’enracine dans un désespoir lucide à l’égard des écueils de la bourgeoisie nationale.

Bourdieu comme Fanon ont une fascination pour la paysannerie, et mettent en œuvre cette fascination dans une analyse critique des sociétés contemporaines. Bourdieu crée une anthropologie romantique de la paysannerie algérienne, qui deviendra la base de son analyse fonctionnaliste de la domination symbolique dans la société française. Fanon présente la paysannerie comme une classe révolutionnaire rendant possible le socialisme démocratique, et le fait de manière à mettre en lumière la dégénérescence de l’Afrique postcoloniale si elle suit la voie de la bourgeoisie nationale.

 

Entre optimisme révolutionnaire et pessimisme critique

La conversation entre Fanon et Bourdieu montre comment les influences théoriques circulent entre les colonies et les métropoles, et plus spécifiquement l’influence des premières sur les secondes. Ce ne sont pas des exemples isolés. Certains des grand intellectuels français ont été façonnés par leurs expériences en Afrique coloniale – Foucault a passé deux années d’étude en Tunisie, Derrida et Camus ont grandi en Algérie – et la question algérienne marque encore fortement la vie intellectuelle française, même 50 ans après l’indépendance.

La conversation entre Fanon et Bourdieu devient ainsi plus intéressante si l’on s’intéresse à ce qui a précédé et à ce qui a suivi l’expérience algérienne, et que l’on examine les effets théoriques de leurs trajectoires personnelles entre la colonie et la métropole. On constate alors une convergence frappante et inattendue dans leurs conceptions de la société française, en particulier si on la replace dans le cadre de la colonisation. La notion même de violence symbolique, au centre des travaux de Bourdieu sur la France, implique de la distinguer de la violence physique du colonialisme, notamment dans la colonie de peuplement qu’était l’Algérie. La violence symbolique se réalise par le biais de l’habitus, l’introjection cumulative de la structure sociale dans la psychè humaine et l’inscription de la structure sociale dans le corps même.

Les parallèles avec Fanon sont troublants. Peau noire, masques blancs, écrit portant sur l’expérience par Fanon du racisme en métropole, déploie une compréhension psychanalytique des dynamiques internes de la domination raciale, dans laquelle le (ou la) colonisé-e  intériorise la structure sociale et lutte pour trouver sa place dans cette structure. Cela implique de tout faire pour avoir des liaisons sexuelles inter-raciales, et des efforts démesurés pour être le parfait français ou la parfaite française. Mais cela n’aboutit qu’à renforcer leur infériorité. Il ne s’agit pas de la violence physique de la colonisation, mais bien de la violence symbolique, plus profonde, inhérente à la domination raciale métropolitaine. Pour Fanon, de même que pour Bourdieu donc, il n’y a tout simplement aucune réponse efficace à la violence symbolique. Tous deux parviennent à un pessimisme critique concernant la France, qui tranche d’une manière si saisissante avec l’optimisme révolutionnaire qui les caractérise lorsqu’il s’agit de l’Algérie.

Les parallèles deviennent encore plus intrigants si l’on considère le grand livre de Bourdieu sur la domination symbolique, La Distinction. Ici, les classes dominantes sont dotées de capital culturel, certaines plus que d’autres, et les classes dominées en sont privées. Les classes moyennes (la petite bourgeoisie) sont les grandes prétendantes : elles aspirent à la culture légitime, et adoptent une attitude hyper-conformiste afin de rivaliser avec les classes auxquelles elles n’appartiennent pas. Le petit bourgeois est en effet un bourgeois « qui vit petitement » :

« Son hexis corporelle même, où s’exprime toute sa relation objective au monde social, est d’un homme qui doit se faire petit pour passer par la porte étroite qui donne accès à la bourgeoisie : à force d’être strict et sobre, discret et sévère, dans sa manière de s’habiller, mais aussi de parler – ce langage hypercorrect par excès de vigilance et de prudence –, dans ses gestes et dans tout son maintien, il manque toujours un peu de carrure, d’ampleur, de largeur et de largesse » (Bourdieu, 1979, p. 390)

Le mépris de Bourdieu pour la petite bourgeoisie qui cherche à être admise dans un monde inaccessible s’avère étrangement homologue du mépris de Fanon envers les Noirs qui cherchent à entrer dans la société blanche, en se rendant moins noirs. Bien qu’il ne le dise jamais d’une manière explicite, Fanon ne parle pas de la classe ouvrière, mais des membres de la classe moyenne noire qui, comme lui, émigrent en France pour exercer telle ou telle professions libérale. Tout se passe comme si leurs propres histoires d’exclusion, gravées dans leurs psychés, faisaient de l’un (Bourdieu) un petit-bourgeois qui se déteste, et de l’autre (Fanon), un Noir qui se déteste. Cela expliquerait également la hargne avec laquelle il dénonce la bourgeoisie nationale colonisée, qui ne fait qu’imiter la bourgeoisie occidentale.

Il y a, cependant, une profonde asymétrie entre les trajectoires de ces deux intellectuels. Fanon est d’abord, en France, un pessimiste critique, puis devient un optimiste révolutionnaire en Algérie en se fondant sur une conception radicale et romantique de la paysannerie. Bourdieu est d’abord, en Algérie, un optimiste révolutionnaire, puis devient un pessimiste critique, en France, en s’appuyant sur une conception conservatrice de la paysannerie. Chacun réagit à ses expériences précédentes. Fanon laisse derrière lui la violence symbolique du racisme en France avant de participer à la catharsis révolutionnaire contre la violence coloniale. De même, Bourdieu s’empresse d’abandonner son équivoque optimisme révolutionnaire, et dès son retour en France, rejette le marxisme tiers-mondiste en adoptant un pessimisme critique fondé sur une nouvelle forme de violence, la violence symbolique. Vers la fin de sa vie, il rompt avec son pessimisme critique en rejoignant la classe ouvrière calomniée, s’attaquant à l’ordre symbolique associé au néolibéralisme, et forgeant de nouveaux liens avec des intellectuels africains. Un retour du refoulé mais sans garantie théorique.

 

Traduit par Juan Sebastian Carbonell, Yohann Douet et Ugo Palheta.

 

Notes

[1] Pour un important ensemble de textes sur les contradictions et les paradoxes des écrits algériens, voir Jane Goodman et Paul Silverstein (2009), en particulier le chapitre écrit par Fanny Colonna, qui critique Bourdieu pour son travail de terrain faiblement fondé empiriquement, qui manque les réalités de la vie quotidienne, et pour l’affirmation selon laquelle les Kabyles méconnaissaient ce dont ils étaient capables.

[2] Bourdieu (1998) écrit sur la difficulté de transformer l’habitus, ce qui impliquerait toutes sortes de réapprentissages corporels. Fanon dit la même chose, à savoir que l’intériorisation de l’oppression est si profonde que le colonisé peut se transformer uniquement à travers la violence.

[3] Dans ses écrits avec Sayad en 1964, Bourdieu analyse les possibilités du socialisme, dans des termes similaires à ceux de Durkheim et Mauss. Ils émettent un doute sur la réalisation d’un socialisme auto-organisé et décentralisé, basé sur l’organisation paysanne autonome de fermes abandonnées par les colons, de la même manière qu’ils expriment leurs craintes quant à la possibilité d’un socialisme autoritaire et centralisé impose par en haut. Comme Fanon, ils espèrent une direction éducatrice, répondant aux besoins de la base. Néanmoins, ils retombent aisément sur le legs de la tradition culturelle pour expliquer la régression économique et politique.

[4] Nous retrouvons cette vision dans le premier écrit de Bourdieu (1958), une description de seconde main des cultures des différents groupes ethniques, et ensuite dans les travaux explicitement théoriques écrits en France, notamment dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972).

[5] Bourdieu essaye de marquer ses distances avec un des théoriciens de la modernisation de l’époque – Daniel Lerner (1958) – en critiquant sa caractérisation psychologique de la modernité comme reconnaissance de l’autre, expression de l’empathie et une rationalité librement choisie. Comme les attitudes face au monde, la « tradition » ou la « modernité », ne sont pas librement choisies, dit Bourdieu, mais sont le produit de conditions matérielles spécifiques, du conflit entre des civilisations inégales sous le colonialisme (Bourdieu, 1958, p. 117, 119-20). Mais les concepts de tradition ou modernité ne sont jamais remis en cause, seulement redéfinis.

[6] Bourdieu (2000), s’appuie sur son célèbre cas du cuisinier Kabyle – un homme qui change souvent de petit boulot. Il y a peu de chose qui prouve que ceci soit un signe d’anomie ou relève d’un habitus traditionnel. Au contraire, le cuisinier nous montre une grande habileté entrepreneuriale en s’adaptant aux exigences de la vie urbaine sous le colonialisme.

[7] Gramsci semble avoir pensé que soit la guerre de position précède la guerre de mouvement (à l’Ouest où la société civile est forte), soit la suit (à l’Est avec sa société civile non développée où le socialisme serait construit après la révolution). Fanon avait compris les dangers d’attendre l’indépendance pour engager la lutte pour le socialisme.

[8] Il est intéressant de noter que Fanon et Bourdieu ont soutenu des visions opposées de la classe ouvrière dans le capitalisme avancé : pour Fanon elle est potentiellement révolutionnaire, alors que pour Bourdieu elle ne l’est pas. Bien qu’il n’y ait aucun signe du fait que Fanon ait lu Gramsci, il avait une conception très gramscienne de l’Ouest avec une société civile développée, et une bourgeoisie capable de faire des concessions, ce qui était n’était pas le cas à la périphérie.  (Fanon, 1961 : p. 10, pp. 41-42, p. 108, pp. 159-160, p. 168 )

 

Judith Butler : «Un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale»

Par Cécile Daumas 20 janvier 2017 à 17:26


Dessin Sylvie Serprix

La philosophe américaine connue pour ses travaux sur les questions de genre estime que le nouveau président, Donald Trump, n’est en aucun cas légitime à représenter le peuple. Elle appelle les individus à se rassembler pour défendre le droit à une vie «vivable» pour chacun. Mais ce qui me paraît le plus intéressant dans cette intervention, comme certaines de Chomsky, c’est la conscience de la nécessité de trouver les moyens de renouer les liens avec le peuple. Ceux qui portent cette position sont en général très critiques sur la politique des démocrates, celle de Clinton et Obama, le fait qu’elle a le soutien des plus grandes fortunes et se soit coupé des plus pauvres sans avoir les moyens de renouer les liens. Ils se sont en général reconnus dans Bernie Sander, notons le nombre d’intellectuels juifs parmi eux qui sont également très critiques de la politique d’Israêl. Mais ils refusent de se résigner à « un populisme de droite et cherchent les voies d’un « populisme de gauche ». Le dialogue entre eux et nous communistes peut être fructueux, et il le sera d’autant plus que nous resterons communistes. (note de danielle Bleitrach)

Ce qui semblait encore irréel pour nombre d’intellectuels de gauche américains est advenu : depuis vendredi, Donald Trump est le 45e président des Etats-Unis. Hasard éditorial, le dernier livre traduit en français de la philosophe américaine Judith Butler est sorti au moment même où Trump remportait l’élection. Comme une adresse à un candidat qui a fait campagne sur la division et l’exclusion, le titre du livre de l’une des plus grandes théoriciennes du genre (1), professeure à Berkeley, est une forme de résistance. Rassemblement décrit un monde où la force des corps rassemblés sur une place en Egypte, en France ou aux Etats-Unis, sort de l’invisibilité tous ceux dont les droits fondamentaux (nourriture, toit, liberté de mouvement, protection contre la violence) ne sont pas respectés. Garantir une «vie vivable» doit être un des buts de toute démocratie, affirme Judith Butler qui appelle à la fondation d’un «nouveau socialisme» version américaine.

Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ?

L’élection de Trump est le fait de causes multiples. Et, d’une manière générale, il ne faut jamais se contenter d’une seule explication. Si nous disons que ce sont des hommes blancs économiquement défavorisés qui ont voté pour Trump, et que nous nous focalisons sur la cause de leur marginalisation économique, nous oublions que le racisme existe depuis longtemps aux Etats-Unis, et que ce que nous pourrions qualifier de «colère économique» s’est conjugué à la haine raciale pour aboutir à une telle situation. La misogynie n’est pas en reste non plus, ainsi que la destinée symbolique de la masculinité. La peur du «terrorisme» et le désir de «sécurité» sont également présents aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays d’Europe, et ils font le lit du fascisme : dans le délire utopiste qui l’a porté au pouvoir, Trump créera des emplois, rétablira la sécurité, réhabilitera la masculinité, subordonnera les femmes et rendra sa blancheur à l’Amérique. Mais n’oublions pas qu’il n’a recueilli que 23 % du suffrage populaire. Il n’est donc en aucun cas légitime pour représenter le peuple. Une minorité haineuse a accédé au pouvoir et provoque aujourd’hui une crise démocratique.

Des intellectuels américains, notamment dans les universités, ont organisé une résistance à Trump ? En faites-vous partie ?

Nous essayons de bâtir un «mouvement sanctuaire» dans les universités et nous demandons instamment aux autorités locales et des Etats fédérés de refuser d’obtempérer si des ordres d’expulsion de sans-papiers sont donnés. Nous devons immédiatement mobiliser le soutien de ces millions de sans-papiers qui vivent aux Etats-Unis et qui risquent d’être expulsés. Nous aurons fort à faire pendant longtemps, vu l’ampleur de la tâche. On peut aussi se demander s’il n’est pas temps qu’apparaisse un troisième parti aux Etats-Unis, un parti qui rassemblerait largement par-delà les origines ethniques et les classes, et qui incarne les idéaux d’une social-démocratie qui n’est pas régie par des valeurs néolibérales. Cela pourrait bien être un nouveau socialisme. Au fond, si nous avons un nouveau fascisme aux Etats-Unis, peut-être pouvons-nous aussi voir émerger, après la campagne de Sanders, un nouveau socialisme fondé sur un principe de démocratie radicale.

Les populismes sont souvent expliqués sous l’angle identitaire et culturel : la peur de ne plus être soi, la peur de l’autre. Une question culturelle ou sociale ?

Lorsque nous réfléchissons au trumpisme, le problème n’est pas celui de l’identité, mais de l’économie, de l’héritage persistant du racisme, du déchaînement contre les élites culturelles, du fossé béant entre ceux qui ont fait des études et les autres. Trump a libéré des rancœurs et des haines qui couvaient depuis longtemps. Si c’est un populisme de droite, c’est un populisme qui semble aujourd’hui conduire au fascisme. A mon avis, un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale. En fait, le terme «populisme» revêt une signification très différente en France et qui n’est pas partagée par tous. Je comprends que, pour la majorité des gens, c’est un terme méprisable. Il est perçu comme l’expression politique d’une vague de sentiments irrationnels. Je ne pense pas qu’il soit considéré ainsi en Argentine, par exemple, où il incarne une manière d’exprimer la volonté du peuple.

La plupart des théoriciens de la démocratie conviennent que la «volonté populaire» est une question complexe, mais les descriptions les plus intelligentes du populisme, telle que celle proposée par Ernesto Laclau, cherchent à comprendre comment des factions, des identités et des intérêts particuliers divers peuvent se lier les uns aux autres sans perdre leur spécificité.

Pour Laclau, cet effort d’«articulation», d’une série de connexions entre diverses identités est l’objectif du populisme. Il ne s’agit pas d’une convergence fasciste vers une «volonté unique», ni de l’émergence d’un leader charismatique qui semble unifier le peuple. Bien sûr, il existe un populisme de droite et un populisme de gauche, et le populisme en lui-même ne constitue pas une posture politique complète. Les solidarités auxquelles il est possible de parvenir par le biais de divers modes de communication et de mobilisation doivent produire une majorité de gauche susceptible d’élire un gouvernement qui cherche à asseoir la démocratie tant dans sa forme que dans son contenu.

Justement ces liens deviennent visibles lors de rassemblements de type Occupy ou de Nuit debout en France. Pourquoi est-ce si important politiquement que les corps se rassemblent ?

La liberté de rassemblement suppose que les individus puissent se déplacer, se réunir et revendiquer ensemble quelque chose dans un espace public qui autorise mouvement, audibilité et visibilité. Nombre de ceux qui manifestent contre l’austérité apparaissent publiquement comme les corps touchés par cette politique économique catastrophique. Lorsque des gens se rassemblent pour s’opposer à des expulsions, ou lorsqu’ils réclament des soins de santé abordables ou le droit de passer d’un pays à un autre, ils attirent l’attention du public sur des besoins aussi essentiels qu’un toit, l’accès à la santé ou la liberté de mouvement.

Les corps se rassemblent pour agir ensemble – jamais comme une unité parfaite, bien entendu – mais surtout pour dénoncer clairement l’organisation actuelle de la société qui prive les gens d’un logement, de nourriture et de soins, bref, de la possibilité même de mener une vie vivable. C’est pourquoi les mesures prises par l’Etat pour restreindre les manifestations et les rassemblements sont très dangereuses. Tout pays qui se veut démocratique doit préserver la liberté de réunion. Par exemple, la France ne doit pas normaliser l’état d’urgence. Si la suspension des libertés fondamentales est normalisée en tant que «nécessité», alors l’essence même de la démocratie disparaît.

Dans un contexte de néolibéralisme, mais aussi de renforcement de l’obsession sécuritaire et de montée de la xénophobie, les droits fondamentaux – nourriture, toit, liberté de mouvement, protection contre la violence – ne seront plus assurés pour un nombre toujours plus grand de personnes, qu’elles soient en situation régulière ou non. Les mouvements sociaux de gauche qui reposent sur des rassemblements ont très souvent, mais pas toujours, des aspirations démocratiques : liberté d’expression, d’association et de réunion, mais aussi droit de vivre sans crainte, de bénéficier de conditions sociales essentielles et d’un cadre démocratique pour vivre.

Garantir une «vie vivable» à chacun serait un des fondamentaux de la démocratie…

Nombre d’entre nous vivons déjà une vie «discréditée», et l’on trouve une indignation légitime et encourageante chez tous les «discrédités». Il s’agit de traduire l’indignation, dans la sphère politique, en un large appel à une démocratie inclusive et égalitaire. Lorsqu’il n’y a pas de vision démocratique pour les discrédités, la violence et la vengeance apparaissent comme la solution. A mon avis, nous ne pouvons pas vivre une vie vivable si nous ne commençons pas par établir les conditions communes de vivabilité. Pour moi, un engagement démocratique élémentaire doit viser cet objectif.

L’être humain ne tient pas debout tout seul, dites-vous…

Dans mon quartier, il y a beaucoup de sans-abri. Ils sont tributaires des services publics, et ces services ne cessent de voir leurs financements diminuer. Ils sont tributaires des institutions, comme nous tous. Lorsque nous perdons les conditions infrastructurelles élémentaires dont nous avons besoin pour survivre et subsister, notre vie est en danger, nous sombrons. Si une société est organisée de sorte qu’elle laisse les gens mourir plutôt que de leur fournir des services sociaux élémentaires, nous pouvons affirmer que quelque chose va terriblement mal dans cette société. Cela ne se résume pas seulement au fait que le sans-abri est vulnérable, et moi pas. On peut invoquer, en la détournant, l’expression populaire «passer à travers les mailles du filet» pour illustrer cela. En un certain sens, cette dépendance est universelle : les corps en général ont des besoins qui doivent être satisfaits pour qu’ils puissent continuer à vivre. Mais c’est aussi politique : lorsque les sociétés ne s’engagent pas à fournir les conditions de vivabilité, elles acceptent implicitement que certains ne vivront pas ou, s’ils parviennent tout de même à survivre, ce sera dans des conditions qui ne sont pas supportables, et ne devraient pas être acceptées.

(1) Auteure de Trouble dans le genre, la Découverte (2005). Trad. de l’anglais par Architexte.

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Publié par le janvier 21, 2017 dans Amérique, femmes, textes importants

 

La déchéance de François Hollande, par Eric Fassin

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Voici néanmoins quelques textes que je vous avais mis de côté… Celui d’Eric Fassin même s’il traite de ce dont les médias veulent que l’on parle a le mérite de dire des choses de bon sens. (note de danielle Bleitrach)

 

 

Bon allez, un mot dessus, même si ça relève de la société du spectacle : créer du buzz sur des trucs sans intérêt pour détourner l’attention des gros problèmes urgents… (genre système financier, inégalités, politiques étrangère de la France). Ok, le symbole est important, mais aujorud’hui on se retrouve avec des politiques dont 70 % du temps consiste à gérer des symboles…

Source : Mediapart, Eric Fassin, 24-12-2015

Constitutionnaliser la déchéance de nationalité n’est pas seulement un crime; c’est une faute. Du moins la stratégie présidentielle peut-elle nous aider à sortir du piège du « front républicain ». Comment croire que c’est l’extrême droitisation des gouvernants socialistes qui nous sauvera du Front national ? À gauche, il est grand temps de former un front démocratique contre la dérive du régime.

« Une personne née française qui détient une autre nationalité peut être déchue de la nationalité française lorsqu’elle est condamnée pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation. » Constitutionnaliser pareille mesure n’est pas seulement un crime ; c’est aussi une faute.

Tout le monde s’accorde à le dire, elle est inutile : ceux qui, au nom de l’État islamique, sont prêts à se donner la mort pour faire la guerre à la France, n’en seront pas dissuadés par la crainte de perdre leur passeport. La menace risque plutôt de provoquer leur fou rire. Mais qu’importe l’efficacité ! Pour Ségolène Royal, numéro 2 du gouvernement, « avec des arguments comme ça, on ne fait plus rien… »

Énorme en effet :

Elle est fascinante Ségolène Royal, un vrai condensé du politicien actuel : le but, c’est Twitter, pas de régler les problèmes !

Une mesure symbolique

Le juriste Olivier Duhamel en convient, « elle est certes de très peu d’utilité. Mais il y a de nombreuses dispositions symboliques dans une Constitution. Nous n’allons pas supprimer la référence à la “fraternité” sous prétexte qu’elle a une portée surtout symbolique. » L’humour involontaire de cet argument tient au fait que la mesure vise à distinguer deux catégories de Français en associant symboliquement le terrorisme à l’origine : n’est-ce pas, précisément, le contraire de la fraternité ? La mesure est purement symbolique ; mais elle le devient « hautement », selon Manuel Valls ; ne sera-t-elle pas gravée, comme l’urgence, « dans le marbre de la Constitution » ?

Sans pousser le raisonnement à l’absurde comme ce constitutionnaliste (« aujourd’hui, le Français de naissance ne peut pas être déchu de sa nationalité, mais celui qui est devenu français peut l’être. De ce point de vue, le projet du gouvernement va vers plus d’égalité »), on trouvera toujours des conseillers d’État pour juger que, « en élargissant aux personnes nées françaises la sanction de la déchéance déjà autorisée par le code civil pour les personnes devenues françaises par acquisition, la disposition envisagée ne crée pas non plus une rupture d’égalité entre ces deux catégories de personnes ».

Pourtant, en 2010, quand Nicolas Sarkozy promettait à Grenoble la déchéance de nationalité pour les Français naturalisés coupables de crimes majeurs, le même Olivier Duhamel lançait un appel sur Mediapart, au nom des droits de l’homme, soulignant que « cette sélection entre Français selon l’origine fut celle du régime raciste de Vichy. »Pour ma part, je comptais alors parmi les signataires d’un autre appel aux côtés (notamment) de… François Hollande, Manuel Valls et Christiane Taubira : « pour la première fois au plus haut de niveau de l’État, il aura été publiquement affirmé qu’il existe des “Français de souche” et des “Français de papier”, comme le clame le Front National depuis sa  création et au risque de crédibiliser ce dernier. »

À l’époque, beaucoup songeaient évidemment aux dénaturalisations massives de Vichy. D’ailleurs, l’UMP avait fini par reculer. Or cette mémoire est d’autant plus pertinente que le successeur de Nicolas Sarkozy s’en prend aux Français de naissance, soit une manière d’opposer les binationaux aux « Français de souche », selon l’expression de François Hollande devant le CRIF le 23 février 2015. Sans doute nous explique-t-on que c’est pour « couper l’herbe sous le pied du Front national ». Toutefois, aujourd’hui, devant l’enthousiasme exprimé par Marine Le Pen, il est permis d’en douter : la présidente du parti d’extrême droite célèbre sur Twitter « le premier effet des 6,8 millions de voix pour le Front national aux élections régionales », tandis que son vice-président Florian Philippotenfonce le clou en estimant que le gouvernement « se “marinise” un peu. »

La stratégie du Titanic

Comment comprendre le choix présidentiel ? Thomas Piketty indique une voie : « à l’incompétence économique, voici que le gouvernement ajoute l’infamie. » Cependant, pour prolonger son argument, peut-être faut-il, non pas ajouter, mais articuler les deux versants de cette politique, soit la droitisation économique et l’extrême droitisation identitaire (depuis la chasse aux Roms, au lendemain de l’élection en 2012, jusqu’à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité, promise pour 2016). Tout se passe en effet comme si la politique gouvernementale concédait tout dans le second registre pour ne rien lâcher dans le premier. C’est que les dirigeants socialistes semblent partager avec ceux du Front national une représentation populiste du peuple : les uns et les autres le supposent forcément xénophobe et raciste. À défaut de lui donner du pain, le président de la République lui offre ainsi le cirque du ressentiment identitaire.

Pourtant, ces jeux n’avaient pas bénéficié à Nicolas Sarkozy : la fuite en avant dans les controverses, de l’identité nationale à l’islam en passant par les Roms, n’a jamais enrayé sa chute dans les sondages, jusqu’à la défaite finale. Quant à François Hollande, il aura fallu les attaques terroristes à répétition pour arrêter l’effondrement de sa popularité. De longue date, on reprend les questions du Front national ; de plus en plus, on lui emprunte ses réponses. Mais ce parti pourrait bien en être l’unique bénéficiaire. En effet, quand les socialistes imitent la droite, qui imite l’extrême droite, comme Jean-Marie Le Pen l’a toujours dit, les électeurs préfèrent l’original à la copie.

Dès le mois d’août 2012, j’avais dénoncé la « xénophobie normale » du nouveau président. L’année suivante, j’ai entrepris d’analyser les périls du « pari auto-réalisateur de droitisation » de François Hollande : « Pour l’Histoire, il pourrait bien rester le président “de gauche”, entre guillemets, qui a permis en France l’avènement de l’extrême droite – sans guillemets. » Il y a quelques semaines, dans une lettre ouverte, j’interpellais le président de la République. Non content de reprendre à son compte le discours de la droite extrême sur la dénaturalisation, ne s’apprête-il pas à lui léguer le cadre juridique et politique de l’état d’urgence ? « L’histoire jugera votre rôle dans l’avènement d’un régime autoritaire, que portera demain la droite avec l’extrême droite. »

Une mesure comme la déchéance de nationalité ne saurait donc être taxée d’électoralisme, dès lors qu’elle pourrait contribuer à la défaite de la majorité en 2017. Ainsi, François Hollande semble entraîner le Parti socialiste dans un suicide politique. Comme me l’avouait en 2014 un jeune secrétaire de section socialiste, peu après la parution de mon essai Gauche : L’avenir d’une désillusion : « Nous resterons à bord du Titanic même quand il aura coulé »… La France aurait-elle, non seulement la droite la plus bête, mais aussi le Parti socialiste le plus stupide du monde ? Depuis trente ans, pour mieux diviser la droite, il fait monter l’extrême droite ; et à force de réussir à affaiblir sa gauche, il sombre avec elle.

Charybde et Scylla

Devant tant d’aveuglement, on se prend pourtant à douter : et si, contrairement aux apparences, le président de la République faisait montre de clairvoyance ? Et si son entêtement se révélait une forme de détermination ? Autrement dit, les élections pourraient-elles démentir les analyses qui précèdent, pour venir lui donner raison ? Car c’est bien depuis trente ans que le même scénario se répète. Résultat : le Parti socialiste et l’ex-UMP se succèdent dans l’alternance, effaçant toute alternative. Et pourquoi pas trente ans encore ? Sans doute est-ce le fait de l’abstention ; mais c’est aussi celui du « vote utile » : pour faire barrage à la droite, les électeurs de gauche finissent toujours par voter socialiste ; et l’on a vu au second tour des élections régionales comment, pour barrer la route au Front national, les mêmes sont prêts à voter pour leurs adversaires de droite.

Reste alors à savoir quel scénario nous effraie le moins. D’un côté, à force de courir après l’extrême droite, on lui ouvre les portes du pouvoir. De l’autre, c’est l’extrême droitisation des gouvernants socialistes qui nous sauverait du Front national. Nous tremblons bien sûr de le voir arriver demain au gouvernement ; mais redoutons-nous assez ce qui se passe dès aujourd’hui, alors même que les Socialistes tiennent les rênes du pays ? Sans doute ceux-ci se flattent-ils d’être plus républicains que leurs concurrents d’extrême droite, voire de droite.

Mais à quel prix démocratique payons-nous cette mascarade de République ? Au moins, en cas de victoire du Front national, pourrait-on escompter une forte mobilisation contre toutes les dérives – comme hier contre celles de Nicolas Sarkozy. En revanche, quand le Parti socialiste est aux affaires, la gauche semble réduite au silence, et avec elle la société civile. On croyait sauver la République ; on découvre qu’on met en péril la démocratie.

L’honneur perdu de Christiane Taubira

Il suffit de songer à l’abaissement de Christiane Taubira. Depuis le premier jour, l’égérie du « mariage pour tous » était l’alibi de gauche du gouvernement Valls : telle était sa fonction. Pour y rester, la Garde des Sceaux semble prête à boire le calice jusqu’à la lie : elle défendra devant le Parlement la mesure qu’elle a combattue. Le Premier ministre le souligne avec cruauté : « C’est son rôle au sein du gouvernement ». Et de fait, sa ministre ne se contente pas d’obtempérer ; elle se sent obligée de justifier son revirement : « la seule fois où je me suis exprimée sur la déchéance de nationalité, […] je n’ai pas hésité à dire que ceux qui retournent leurs armes contre leurs compatriotes s’excluent eux-mêmes de la communauté nationale. »

On voit ici la tactique du pouvoir actuel : il associe à son infamie ceux qui lui cèdent. C’est ce qu’il vient de réussir en faisant adopter la prorogation de l’état d’urgence à la quasi-unanimité des députés : les voici compromis. Avec la réforme de la Constitution, François Hollande ne laisse plus qu’une option aux parlementaires. Pour ne pas devenir ses complices dans la déchéance, ils sont condamnés à désavouer le gouvernement – soit à opposer à la dérive présidentielle un régime parlementaire. Aujourd’hui, seul ce coup d’État légal leur permettra de résister à la politique de compromission dont Christiane Taubira, après avoir été l’icône de la gauche, est devenue l’emblème.

Si, à l’instar des six députés qui ont refusé l’état d’urgence, les parlementaires de gauche, et ceux qui, à droite, veulent mériter de s’appeler « les Républicains », votent contre la réforme constitutionnelle, le président de la République pourra certes s’employer à corrompre le peuple en soumettant la mesure à un référendum. Il n’en reste pas moins que les réfractaires qui élargiraient le cercle des frondeurs ouvriraient la voie à une recomposition politique. Ce serait le début de quelque chose.

Nul ne saurait l’ignorer : voter la réforme constitutionnelle, c’est s’aligner sur l’extrême droite. Sera-t-elle adoptée quand même, avec les voix de la droite et de l’extrême droite ? Il n’empêche. Refuser de la voter reviendra à proclamer avec force : « qu’ai-je en commun avec ce gouvernement et ce président de la République ? »

Au front républicain, obnubilé par le Front national, il est grand temps d’opposer un front démocratique. On pourra compter demain ceux qui s’engageront solennellement à combattre la dérive du régime. En revanche, les autres pourront compter sur l’engagement, non moins solennel, des électeurs de gauche à ne plus jamais voter pour eux – même face au Front national. En effet, avec la folle stratégie de François Hollande, la situation devient claire : le « vote utile » s’est métamorphosé en vote dangereux.

 Source : Mediapart, Eric Fassin, 24-12-2015
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Déchéances?

Source : Russeurope, Jacques Sapir, 24-12-2015

La proposition d’inscrire la déchéance de nationalité pour les binationaux qui ont été condamnés pour des faits de terrorisme dans la constitution, projet qui avait été annoncé par le Président de la République après les attentats du 13 novembre, suscite le débat. Mais, si débat il doit y avoir il doit porter sur la nécessité – ou non – d’inscrire ceci dans la constitution, nécessité qui n’est en rien évidente, ainsi que sur le fait de limiter cette peine aux seuls binationaux.

 Les principes

Rappelons que le principe de déchéance de nationalité existe déjà dans le droit français[1]. Ce principe existe aussi dans l’ensemble des pays européens. La seule limite, depuis la « loi Guigou » de 1998 est que cette disposition ne peut s’appliquer qu’à des binationaux. Ceci est la conséquence de l’article 15 de la déclaration universelle des Droits de l’Homme. Notons, aussi, que le Conseil Constitutionnel a validé les articles 25 et 25-1 du code civil sur la déchéance de nationalité et considéré que « les mots « ou pour un crime ou pour un délit constituant un acte de terrorisme » figurant au 1° de l’article 25 et de l’article 25-1 du code civil sont conformes à la constitution »[2]. Il n’y a donc rien de juridiquement scandaleux dans cette mesure. La comparaison entre les déchéances administratives prononcées par le gouvernement de fait de Vichy et ces mesures est particulièrement inappropriée. Elle montre l’incompréhension des questions juridiques et politiques de ceux qui ont formulé cette comparaison, une comparaison qui pose problème quand on sait que certaines de ces personnes sont des élus de la République.

 Les contradictions des opposants

Les oppositions à cette mesure montrent aussi une incompréhension de la nature politique de la nationalité et de la citoyenneté. Dire que l’on ne pourrait retirer sa nationalité à un individu pour des faits condamnés qui l’ont mis hors de communauté politique française reviendrait en réalité à soutenir que l’appartenance au peuple français ne se fonde pas sur une base politique mais sur une base ethnique. Seule une appartenance « fondamentale » au peuple français justifierait que l’on s’oppose au principe de déchéance. Mais, l’idée d’un « fondamentalisme » en la matière est contradictoire avec la conception politique du peuple et de la nation. C’est cette conception politique qui permet, d’ailleurs, de « faire des français » par naturalisation, c’est à dire de reconnaître que des personnes, nées étrangères, puissent s’agglomérer au peuple français, conçu comme un ensemble politique. Les opposants au principe de la déchéance se retrouvent donc sur les positions des « identitaires » les plus extrémistes, et l’on attend, non sans une certaine impatience (sic) qu’ils nous fournissent leur définition « fondamentale » du peuple français.

De même, disons tout net que l’argument selon lequel cette mesure ayant été proposée (entre autres) par le Front National ne serait de ce fait pas acceptable est d’une profonde stupidité. Une proposition doit être jugée sur ses mérites et sur rien d’autre. Nous sommes ici en présence d’une déchéance de la raison.

OB : je suis rarement en désaccord avec Jaques Sapir, mais sur ce point là, je n’achète pas : il y a une sacrée différence entre revenir sur une nationalité qui a été accordée après naturalisation, donc à un étranger qui a demandé à devenir français, et à un binational qui est né Français et n’a jamais rien demandé…

Pour ma part, je suis contre toute déchéance de nationalité, quelle qu’elle soit (allez disons sauf pour les naturalisés qui auraient menti dans le dossier de demande).  Primo, car c’est un symbole détestable, sévèrement connoté historiquement. Secundo, c’est la seule position philosophiquement cohérente. Sinon, vous créez des inégalités indéfendables, qui vous tirent toujours plus loin. Aujourd’hui, vous enlevez la nationalité à un terroriste naturalisé (enfin, s’il ne s’est pas fait sauter…), mais pas à un binational. Demain vous l’enlèverez au second, mais pas au terroriste français. Etc. Et pourquoi le terrorisme et pas le meurtre, le viol, le trafic de drogue, le vol d’autoradio…

De toutes façons, avec la logique de Hollande / Valls, c’est la peine de mort que les socialistes devraient demander pour les terroristes, pas la déchéance de nationalité… Au point où ils en sont…

 Une gestion calamiteuse

Il n’en reste pas moins que ce dossier a été très mal géré et par le Président de la République et par le gouvernement. On ne voit pas la nécessité de passer par une modification de la constitution pour inscrire le nouveau motif de déchéance dans la loi. Un vote devant le Parlement (Assemblée Nationale et Sénat) suffirait amplement. Des voix se sont d’ailleurs élevées dans ce sens.

On comprend bien que François Hollande veuille capitaliser politiquement sur l’émotion provoquée par les attentats du 13 novembre. En cela il a tort. Le pays attend une réaction de fermeté et de clarté, et non des manipulations politiciennes. François Hollande aura ainsi largement contribué à briser le sentiment d’union nationale qui s’était exprimé après ces attentats.

De même, il y a aujourd’hui très clairement un « problème Taubira » au gouvernement. Ce problème ne provient pas des convictions exprimées par Mme le Garde des Sceaux. Au contraire, elle est probablement une des seules personnes ayant des convictions – même si on peut les contester – au sein de ce gouvernement. Mais, en prenant position sur ce projet depuis un pays étranger (l’Algérie en l’occurrence), elle a commis une faute grave. Rappelons donc la « jurisprudence Chevènement » : un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. Mme Taubira, si réellement elle est en désaccord avec cette mesure, se doit d’en tirer les conséquences quant à son maintien au gouvernement.

[1] Code Civil, section 1, art. 23 et art. 25, http://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idArticle=LEGIARTI0TA000006149955&cidTexte=LEGITEXT000006070721&dateTexte=19960722

[2] Décision n° 2014-439 QPC du 23 janvier 2015 du Conseil Constitutionnel, http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/root/bank/download/cc2014439qpc.pdf

 Source : Russeurope, Jacques Sapir, 24-12-2015
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Article 15

1. Tout individu a droit à une nationalité. 
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.
Section 3 : De la déchéance de la nationalité française
Article 25
L’individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride :
1° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ;
2° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ;
3° S’il est condamné pour s’être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ;
4° S’il s’est livré au profit d’un Etat étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France.
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Article 25-1 du Code civil
La déchéance n’est encourue que si les faits reprochés à l’intéressé et visés à l’article 25 se sont produits antérieurement à l’acquisition de la nationalité française ou dans le délai de dix ans à compter de la date de cette acquisition.
Elle ne peut être prononcée que dans le délai de dix ans à compter de la perpétration desdits faits.
Si les faits reprochés à l’intéressé sont visés au 1° de l’article 25, les délais mentionnés aux deux alinéas précédents sont portés à quinze ans.

 
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Publié par le janvier 3, 2016 dans politique, société, textes importants

 

Giorgio Agamben : « De l’État de droit à l’État de sécurité »

by Les-crises.fr DT

Source : Le Monde, 23-12-2015

Giorgio Agamben

Pour le philosophe italien Giorgio Agamben, l’état d’urgence n’est pas un bouclier qui protège la démocratie. Il a, au contraire, selon lui, toujours accompagné les dictatures.

On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.

Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques
Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).

Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.

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Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’État de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

Source : Le Monde, 23-12-2015

Les-crises.fr DT | 29 décembre 2015 à 1 h 34 min | Tags: Etat d’urgence | Catégories: Crise Démocratique | URL: http://wp.me/p17qr1-pQz
 
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Publié par le décembre 29, 2015 dans civilisation, histoire, textes importants

 

Black Panther : pour un antiracisme socialiste

http://www.revue-ballast.fr/black-panthers-pour-un-antiracisme-socialiste/
La rubrique MÉMENTO publie des textes introuvables sur Internet

Ce texte de Bobby Seale, co-fondateur du Black Panther Party, est tiré de son ouvrage Seize The Time: The Story of the Black Panther Party, paru en 1970. Nous avons traduit l’un des chapitres, dans son intégralité ; le leader afro-américain y proposait un antiracisme socialiste, autrement dit, « une lutte des classes et non une lutte des races ». Les employés et les chômeurs de toutes origines contre ceux d’en haut, la minorité possédante au pouvoir — un projet d’émancipation qui tournait le dos à tous ceux, de tous bords, qui cherchaient à « obscurcir la lutte avec des différences ethniques ».
emory2Le Black Panther Party n’est pas pas une organisation noire raciste, ni même une organisation raciste tout court. Nous comprenons d’où vient le racisme. Notre ministre de la Défense, Huey P. Newton, nous a appris à comprendre que nous devions nous opposer à toutes les sortes de racisme. Le parti comprend la pénétration du racisme dans une importante part de l’Amérique blanche et il comprend que les petits cultes qui jaillissent de temps à autre dans la communauté noire ont essentiellement une philosophie noire raciste. Le Black Panther Party ne s’abaisserait pas au niveau pestilentiel d’un Ku Klux Klan, d’un suprémaciste blanc, ou à celui des organisations prétendument « patriotiques » de citoyens blancs qui haïssent les personnes noires pour la couleur de leur peau. Bien que certaines de ces organisations de citoyens blancs se dresseront pour dire « Oh, nous ne haïssons pas les personnes noires. C’est juste que nous n’allons pas laisser les noirs faire ceci et nous n’allons pas laisser les Noirs faire cela. », c’est une pitoyable démagogie dont la base est le vieux racisme qui rend tout tabou — en particulier le corps. L’esprit de l’homme noir a été dépouillé par l’environnement social, celui, décadent, auquel il a été soumis pendant l’esclavage et les années qui suivirent la soi-disant Proclamation d’émancipation.
« Appeler à une alliance, à une coalition entre tous les peuples et toutes les organisations qui veulent se mobiliser contre les structures du pouvoir. »

Les Noirs, les Hispaniques, les Chinois et les Vietnamiens sont traités de bridés, bougnoules1, nègres ou autres noms méprisants. Ce que le Black Panther Party a fait en substance, c’est d’appeler à une alliance, à une coalition entre tous les peuples et toutes les organisations qui veulent se mobiliser contre les structures du pouvoir. Ce sont les structures du pouvoir qui sont les porcs qui ont pillé le peuple ; l’élite dominante, avare et démagogique, dont la flicaille n’est que le bras armé voué à perpétuer leur vieille escroquerie. À l’ère de l’impérialisme capitaliste mondialisé, avec cet impérialisme qui se manifeste ici aussi, en Amérique, contre beaucoup de peuples, nous trouvons qu’il est nécessaire, en tant qu’êtres humains, de s’opposer aux idées fausses du moment — telles que l’intégration. Si les gens veulent s’intégrer — et j’imagine qu’ils le feront d’ici cinquante ou cent ans —, c’est leur affaire. Mais, pour l’instant, nous faisons face au système d’une classe dirigeante qui entretient et utilise le racisme comme une clé pour maintenir son exploitation capitaliste.

Ce système utilise certains Noirs – ceux qui, surtout, sortent des hautes écoles et du système de la classe des élites –, parce qu’ils ont tendance à se ruer vers le racisme anti-noir, similaire au racisme du Ku Klux Klan ou des groupes de citoyens blancs. Il est évident qu’en essayant de combattre le feu par le feu, il y aura de nombreux incendies. Le meilleur moyen de combattre le feu, c’est l’eau, parce que l’eau éteint le feu. Ici, l’eau, c’est la solidarité du droit des peuples à se défendre eux-mêmes, ensemble, contre un monstre vicieux. Ce qui est bon pour lui ne peut pas être bon pour nous. Ce qui est bon pour le système capitaliste de la classe dominante, ne peut pas être bon pour les masses du peuple. Nous, le Black Panther Party, nous nous voyons comme une nation au sein d’une nation, mais pas pour une raison raciste. Nous voyons cela comme une nécessité pour pouvoir progresser comme êtres humains et pour pouvoir vivre sur Terre aux côtés d’autres peuples. Nous ne combattons pas le racisme avec le racisme. Nous combattons le racisme avec la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme débridé avec un capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme avec un socialisme fondamental. Et nous ne combattons pas l’impérialisme avec plus d’impérialisme. Nous combattons l’impérialisme avec l’internationalisme prolétarien.

Ces principes sont très fonctionnels pour le parti. Ils sont très concrets, humanistes et nécessaires. Ils devraient être compris par les masses du peuple. Nous n’utilisons pas nos revolvers, nous n’avons jamais utilisé nos revolvers pour aller dans la communauté blanche pour abattre des Blancs. Nous nous défendons seulement contre quiconque — qu’il soit noir, bleu, vert ou rouge — nous attaque de manière injuste et essaie de nous assassiner et de nous tuer parce que nous mettons en œuvre nos programmes. Au bout du compte, je pense que l’on peut voir de nos pratiques antérieures que nous ne sommes pas une organisation raciste mais un parti révolutionnaire très progressiste. Ceux qui veulent obscurcir la lutte avec des différences ethniques sont ceux qui aident et maintiennent l’exploitation des masses : les Blancs pauvres, les Noirs, les Bruns et les Indiens peaux-rouges pauvres, les Chinois et Japonais pauvres et les travailleurs en général. Le racisme et les différences ethniques permettent à la structure du pouvoir d’exploiter les masses des travailleurs dans ce pays parce que c’est la clé par laquelle ils maintiennent leur contrôle. L’objectif de la structure du pouvoir, c’est de diviser les peuples et de les conquérir. C’est la classe dominante, la toute petite minorité, les quelques porcs et rats avares et démagogiques qui contrôlent et infestent le gouvernement. La classe dirigeante et ses chiens de garde, ses laquais, ses lécheurs de botte, ses bons nègres et ses racistes noirs, ses nationalistes culturels — ils sont tous les valets de la classe au pouvoir.
« C’est une lutte des classes entre la massive classe ouvrière prolétarienne et la petite minorité qu’est la classe dirigeante. Les ouvriers de toutes les couleurs doivent s’unir contre la classe dirigeante qui exploite et opprime. »

Ce sont eux qui aident à maintenir et soutenir la structure du pouvoir en perpétuant leur attitude raciste et en utilisant le racisme comme un moyen pour diviser le peuple. Mais c’est réellement la classe dirigeante — qui est minoritaire — qui domine, exploite et opprime les travailleurs et les ouvriers. Nous sommes tous de la classe des travailleurs, que l’on soit employé ou au chômage, et notre unité doit se fonder sur les nécessités pratiques de la vie, de la liberté, de la poursuite du bonheur, si cela a du sens pour qui que ce soit. Cela doit reposer sur des choses pratiques telles que la survie du peuple et le droit des peuples à l’auto-détermination, à faire disparaître les problèmes qui existent. Donc, en substance, il ne s’agit pas de lutte des races. Nous éduquons rapidement les gens à cela. Selon nous, c’est une lutte des classes entre la massive classe ouvrière prolétarienne et la petite minorité qu’est la classe dirigeante. Les ouvriers de toutes les couleurs doivent s’unir contre la classe dirigeante qui exploite et opprime. Donc, laissez-moi insister de nouveau — nous croyons que notre combat est une lutte des classes et non une lutte des races.
NOTES

1. La formule « gooks and spicks », dans le texte original, fait référence à des insultes racistes utilisées aux États-Unis à l’encontre des populations asiatiques et latino-américaines.
Toutes les illustrations sont de Emory Douglas.
Texte traduit, de l’anglais, par Cihan Gunes, Walden Dostoievski, Maude Morrison et Rissa Kinkeliba.
REBONDS

☰ Lire notre article « Thoreau, derrière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Almamy Kanouté, « On doit fédérer tout le monde », juillet 2015
☰ Lire l’article « Antiracisme et lutte contre l’homophobie : retour aux convergences », Noel Halifax (traduction), juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Angela Davis, « Nos luttes mûrissent, grandissent », mars 2015
☰ Lire notre article « Daniel Guérin, à la croisée des luttes », mars 2015
☰ Lire l’article « Luther King : plus radical qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue (traduction), février 2015

 
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Publié par le décembre 28, 2015 dans textes importants

 

Comment briser l’étau de l’UM-Pen-S en gestation ? – par Georges Gastaud

sarko le pen fn, LR UMPEN, brun bonnetLe vent du boulet des régionales vient à peine de passer que déjà les grandes manœuvres politiciennes qui nourrissent le Front « national » () redémarrent en grand.
Et c’est Valls qui annonce que de nouvelles mesures « pour l’emploi » – entendez par là de nouvelles attaques contre le CDI, contre le SMIG et le « coût du travail », contre le statut de la fonction publique, contre la Sécu et les retraites, vont être promues par le gouvernement qui recherche manifestement sur ces sujets l’accord de la droite et du MEDEF. Et qui ne fera ainsi qu’accentuer la droitisation de la vie française avec en bout de course son « extrême droitisation ».
Et c’est qui prend prétexte de la fraternisation franco-allemande de 1915 (à l’époque la bourgeoisie française la réprimait furieusement mais aujourd’hui que la soumission à Merkel est de règle, on lui trouve opportunément des vertus…) pour convoler dans le nord avec Xavier Bertrand, le pionnier de la nouvelle jonction électorale /. Tout montre que loin d’infléchir à gauche sa politique, comme le lui demandent à genoux les prétendus « frondeurs », le PS hollandien va aggraver son virage néolibéral, prendre appui sur la peur du FN pour mettre en place une sorte d’alliance de travail UMPS entièrement au service du patronat et de l’UE. Bref, loin de tirer quelque leçon que ce soit de l’immense rejet populaire dont est victime la fausse gauche, et à sa suite, la pseudo-« gauche radicale » et « euro-constructive », l’Élysée et Matignon n’apportent qu’une réponse politicarde sur la base d’un calcul sordide : créer des passerelles avec la droite « modérée » de Juppé et Cie (sic !), marginaliser Sarkozy et son discours mal démarqué de celui du FN, et – comme le PS le fait scandaleusement depuis l’époque de Mitterrand – instrumentaliser le FN dans le rôle du repoussoir qui permettra à Hollande – croit-il – d’être le concurrent de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle et de gagner à quelques points près au second tour.
Sauf que c’est jouer avec le feu. Pour ne prendre qu’un exemple, dans la ville de Lens ravagée par la désindustrialisation et par le déclassement du prolétariat industriel, le FN a passé les 25% aux municipales, les 30% aux départementales et les 40% aux régionales…

hue laurent hollandeQuant au PCF et aux autres forces « euro-constructives », leur discours est totalement inaudible et c’est elles, pour l’essentiel qui paient la facture social-libérale du PS. Non seulement parce que, par la faute principalement de la direction du PCF (surtout soucieux de sauver ses postes au second tour en ralliant les listes PS, ce qui impose que le PCF ait la tête de liste au premier, non seulement parce qu’il s’est révélé incapable d’articuler la moindre critique dure de la sacro-sainte « Europe », de fustiger l’euro-régionalisation du territoire (dans le Nord-PdC-Picardie, Fabien Roussel a éludé la question), en un mot d’être un véritable opposant de gauche à Hollande-MEDEF et à l’UE. Or il faut bien que la LÉGITIME colère sociale « sorte » quelque part et étant donné que le FN est devenu – et pour cause – le centre des discours politiques (et non pas la vie des travailleurs, l’avenir des jeunes et de la Nation), étant donné aussi que MENSONGÈREMENT, Marine Le Pen parle « à » la classe ouvrière et qu’elle feint de défendre la nation, étant donné que la « gauche » radicale pratique largement l’auto-phobie nationale et que le PCF lui-même a retiré depuis plus de vingt ans toute référence à la classe ouvrière dans ses statuts, beaucoup d’ouvriers et d’employés déclassés ou menacés de l’être par l’euro-mondialisation se tournent, soit vers le FN, soit vers l’abstention ou le vote nul, en croissance exponentielle. Quant aux jeunes que le discours ambiant stigmatise sous le nom de « fils d’immigrés », d’aucuns cherchent à les pousser vers le communautarisme, cette solution idéale pour le système en crise qui a vitalement besoin d’un peuple français clivé, divisé, c’est-à-dire impuissant. Ne parlons pas des régionalismes alsacien, breton ou corse (désormais aux commandes à Ajaccio, l’indépendantiste J.-G. Talamoni cherche ouvertement l’affrontement avec la République française, rebaptisée « Paris » ou « l’Etat ») : ils font leurs choux gras du discours néolibéral dominant contre le « jacobinisme » qui pousse à la déconstruction européenne des États-nations ; dans la ligne de l’irresponsable contre-réforme territoriale portée par le PS et l’UMP, doublée par la destructive « Charte européenne des langues régionales et minoritaires, la connivence antirépublicaine des partisans de l’Europe fédérale et des adeptes du repli, voire du séparatisme régionaliste, ne peut qu’ébranler l’idée même de territoire national avec de très graves conséquences pour le mouvement ouvrier et démocratique.  

Si l’on veut redonner de l’espoir aux travailleurs, si, tout simplement, on veut éviter de terribles épreuves de toutes natures à notre peuple, il ne reste donc que trois issues possibles :

  • Tout d’abord que, bousculant les états-majors syndicaux inertes et euro-dépendants, les syndicalistes de classe aidés par les vrais communistes relancent au plus tôt le combat social, qui est le terrain principal de la lutte contre la fascisation, la communautarisation et la lepénisation du pays : quand les travailleurs luttent « tous ensemble en même temps », ils se tournent contre l’adversaire réel (comme en décembre 1995), c’est-à-dire l’UE, le capital et les partis qui les servent ; quant aux lepénistes, ils assistent impuissants à l’arrêt des trains et des avions ; c’est pourquoi il est urgent que les forces réellement progressistes, non « socialo-dépendantes », se rencontrent pour décider ensemble d’une manifestation nationale unitaire tournée non seulement contre le FN et la droite patronale, mais contre Valls-MEDEF, contre la politique impérialiste et néocoloniale de Hollande et de l’OTAN, sans ménager le moins du monde la sacro-sainte « construction » européenne ;
  • Ensuite que les forces progressistes 100% anti-UE et 100% anti-Le Pen (assez de mains tendues équivoques à l’extrême droite, la Le Pen ne veut pas sortir de l’UE et on ne discute pas avec un parti xénophobe) organisent ensemble une table ronde pour rendre visible la seule alternative possible à l’UM-PEN-S de plus en plus fascisante, antisociale, antirépublicaine, antinationale : celle d’une , Patriotique et Populaire (), impulsé par une Alliance Rouge Marianne clairement progressiste retrouvant les grandes traditions du vrai PCF, le parti du Front populaire et de la Résistance qui savait unir la Marseillaise à l’Internationale, le drapeau tricolore au drapeau rouge frappé des emblèmes ouvrier et paysan ;
  • Enfin, que les vrais communistes, membres ou pas du PCF, s’unissent dans l’action au lieu de se séparer dans l’auto-proclamation, sur la ligne potentiellement fédératrice et majoritaire des « quatre sorties » : de l’euro, de l’UE, de l’OTAN et du capitalisme.

Il est minuit moins cinq, tant sur le terrain international où, manifestement, le gouvernement français continue, à la remorque d’Obama, de cibler davantage l’Etat souverain de Syrie que Daesh et ses parrains des pétromonarchies et de l’intégriste turc Erdogan que sur le terrain national où, à coups d’états d’urgence à rallonge largement tournés contre la gauche de gauche, les forces dominantes et le FN prennent en tenaille la République aux cris de « liberté, égalité, fraternité ».

, secrétaire national du .

pétition

Signez et faites signez la pétition pour un referendum sur l’euro et l’Union Européenne, TOUS ENSEMBLE, brisons les chaînes de l’Union Européenne

 
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Publié par le décembre 20, 2015 dans politique, textes importants

 

La France et le monde ont besoin des communistes

pn

légende: il a l’air bien ce nouveau film dont tout le monde parle …

Une conviction m’anime et elle peut paraître paradoxale parce que nous sommes partout entrés dans une vague contrerévolutionnaire qui parait tout submerger : La France et le monde ont besoin des communistes.

Dire cela alors que visiblement notre pays aux dernières élections a été submergé par la droite et l’extrême-droite peut paraître irréaliste. Alors que les « socialistes » au gouvernement méprisent si ouvertement le PCF qu’ils en font les larbins de leurs tactiques à géométrie variable de la Bretagne au Languedoc en passant par l’Ile de France, qui peut accorder le moindre crédit à des gens qui se respectent aussi peu? Comment parler de communisme alors que que le gouvernement en est à détruire l’ancien parti socialiste pour mieux contribuer à la création d’un parti démocrate à l’américaine, le résultat de l’union de ce qu’il restera du PS et du centre? Mélenchon avait raison quand il a dit hier matin sur BFMTV/RMC, que François Hollande avait pour intention de «liquider le mouvement socialiste et de passer à autre chose, comme c’est le cas par exemple en Italie». Il pense que la stratégie du président est «beaucoup plus profond(e)» qu’une «tactique politicienne». Il a ajouté «en Italie, ils ont liquidé le Parti communiste, ils ont liquidé le Parti socialiste et créé un parti soi-disant de la gauche». Mélenchon a souvent raison, mais c’est tout sauf un dirigeant qui convient à la période, il n’a aucun sens de ce qu’est un parti, un rassemblement populaire et il est toujours à la recherche d’une union de sommet qui ne mène nulle part, mais qui sert à l’actuelle direction du PCF à toujours plus liquider le parti.

La stratégie de François Hollande n’est pas celle d’un homme seul flanqué de Valls et de Macron,  le même mouvement s’organise dans toute l’Europe et il n’a rien de spontané, c’est une stratégie atlantiste et capitaliste qui va avec le verrouillage de tout changement progressiste dans le cadre de l’UE. Centrisme contre droite hyper-conservatisme et poussée de gauchisme populiste vite remis dans les rangs, l’art de se maintenir jusqu’au bout, quand le fascisme n’est plus opposé à la démocratie mais son prolongement par temps de crise..

En Amérique latine on assiste au même reflux, c’est le retour en force de la grande coalition de l’extrême-droite au PS pour en finir avec l’espoir révolutionnaire, et Manuel Valls félicite les vainqueurs, les stipendiés des USA, peut-on être plus clair? … Partout la preuve est faite qu’il faut aller jusqu’au bout, et s’attaquer au fascisme passe par la lutte contre le capital, une lutte à mort qui exige beaucoup de force et de détermination. Il y a ce qui se passe en Ukraine, en Russie. Si Poutine, attaqué en Asie Centrale comme en Europe a paru être un contrefeu aux tentatives hégémoniques des USA et de leurs alliés de l’OTAN, il reste marqué par le poids de l’oligarchie qui partout est prête à se vendre au capital… Et sa résistance partout est empêchée par son refus d’une véritable indépendance nationale qui passe par la nationalisation des moyens de production, la fin d’une économie de rente qui nourrit cette oligarchie et ruine le pays…  Partout ces monopoles financiarisés luttent pour le monopole de l’énergie et celui de l’armement et pour cela dépouillent les peuples de tous leurs acquis, les jettent dans la guerre qu’elle soit internationale ou civile.

Le vieux système fait eau de toute part mais tant qu’il n’a pas d’alternative prête à aller jusqu’au bout de la transformation, les victoires momentanées se transforment en défaite parce que le peuple, les exploités se sont trouvé affaiblis, apeurés ils cherchent une niche ou survivre. Les démagogues qui laissent croire à la facilité de la bataille, à la possibilité de ne pas changer grand chose, le spontanéisme, l’individualisme ont contribué au désespoir.

Partout la situation exige une opposition frontale contre les monopoles financiarisés. La nation souveraine reste le meilleur cadre pour mener ce combat, mais la nation sans l’action d’un parti contre ces monopoles n’est qu’un leurre. Le capital garde le fer au feu de l’extrême droite. Il faut donc détruire le cadre national, l’aspirer dans des conglomérats technocratiques où tout changement est interdit et dissoudre la nation par le morcellement identitaire intérieur et créer le contrefeu fasciste qui prétend défendre la nation en créant l’Union sacrée contre le bouc émissaire étranger.

Je résume mais chacun aura compris le fond de ma conviction… la situation parait souvent confuse parce que le capital assure son hégémonie en s’emparant  des contraires, en les imprégnant de ses buts ; espaces suprarégionaux, régionalisme et simulacres identitaires nationaux peuvent tous être utilisés par lui si l’on ne met pas en évidence la paix et la dimension de classe de toute politique, si l’on ne se donne pas les moyens de développer l’initiative populaire par toutes les voix démocratiques possibles, les élections, les manifestations, les luttes et en dénonçant les « état d’urgence » qui sont en fait les moyens d’en finir avec cette expression populaire.

Mais il existe un moyen essentiel, duquel dépendent tous les autres, c’est l’existence d’un parti révolutionnaire et c’est là que le bât blesse… Pour le moment avec la complicité active des dirigeants actuels du PCF, non seulement ce parti paraît parfaitement inutile mais les communistes ont été eux-mêmes convaincus de leur inutilité, de la nécessité de se fondre dans des conglomérats hybrides, pratiquant les combats de chef et cela dure depuis plus de 20 ans… Même l’idée communiste se vide et ne paraît plus qu’un gadget… Cela participe de cette contrerévolution et de cette possible fascisation qui déferle sur nous…

OUI le Front de gauche est une catastrophe et il faut en finir avec lui, comme il faut en finir avec l’appartenance au parti de la gauche européenne. Comme le dit justement un camarade, le Front de gauche est la voiture balai pour assurer d’abord l’élection sans condition d’un candidat du PS et maintenant de la droite en vue de la grande coalition. Mais pour cela il ne suffit pas d’attaquer Mélenchon, mais bien de remettre en cause la stratégie des dirigeants du PCF. Un combat a commencé pour la préparation du Congrès du PCF. Il est évident que la direction du PCF va tout faire pour poursuivre sur sa ligne qui est celle de servir de force d’appoint électoral au PS. Ils vont attribuer par exemple à Mélenchon, au front de gauche leurs déboires pour mieux continuer à l’identique. Mais qui a imposé de telles « solutions », qui a masqué non seulement le PCF dans le Front de gauche, mais le Front de gauche dans des étiquettes encore plus hasardeuses, des slogans encore plus vaseux? Qui a détruit la confiance des communistes en leur propre parti? Est-ce Mélenchon? Est-ce l’œuvre  des autres groupuscules? Est-ce celle  des refondateurs qui devaient sauver la « gôche »? Non, ce fut un choix de l’actuelle direction et elle doit rendre des comptes non seulement pour la débâcle des régionales, mais pour n’avoir plus laissé que l’abstention à ceux qui désespèrent de la situation. La jeunesse en particulier.

Alors ce combat a-t-il encore un sens, le congrès ne sera-t-il pas manipulé, englué dans un mélange de légitimisme et de sauve-qui-peut des employés des collectivités locales? Même si la colère est grande, il est évident que l’actuelle direction va tout faire pour perpétuer sa liquidation.  Et le fait est que tant qu’il subsistera un sigle PCF approprié par ceux qui depuis tant d’années ont choisi la destruction d’un parti révolutionnaire, le communisme pourra être assassiné dans notre pays en toute impunité et les autres tentatives risquent de déboucher sur des groupuscules dans lequel le pays a peu de chances de se reconnaitre. Ceux qui mènent la liquidation- le PS, parce que celui qui finance dirige et donc au-delà les forces acquises au capital- l’ont bien compris, ce qui nous vaut dans un coin un petit médaillon pour présenter une politique qui comme dans les Bouches du Rhône n’a plus rien à voir avec les choix communistes. Je ne crois pas que l’on puisse faire fi de cette stérilisation, ni de celle de fait de la perte du journal l’Humanité. Il faut donc ne pas déserter le terrain de la reconquête..

Par rapport à la création de l’ANC, on peut effectivement s’interroger, il existe les assises du communisme, le PRCF a fondé une structure indépendante, Est-ce que la création de l’ANC ne va pas gêner plutôt qu’aider ce combat du Congrès pour recréer le PCF sur la base de ces fondamentaux ? J’imagine mal les communistes tels qu’ils sont accepter au sein de ce qui reste leur parti une double appartenance. Comme je l’ai dit aux camarades qui fondent l’ANC à Marseille, cette création empêche de fait tous ceux qui comme moi auraient pu souhaiter participer à ce Congrès. Toutes les forces qui auraient pu mener le combat au sein du parti ans un débat démocratique en sont écartées avec eux, les plus combatifs, les plus proches de ceux qui souffrent. je partage leur colère face à al fédération du PCF qui nous conduit dans le mur.. Je suis désormais dans le quatrième arrondissement à Marseille, celui géré par Frédéric Dutoit qui a déjà laissé les quartiers nord au PS, un garçon au demeurant sympathique mais qui nous poussera toujours plus loin dans la voie des abandons. Retourner au parti pour mener le combat alors que toutes les forces vives en sont écartées devient impossible .

Ce qui pourtant est le plus caractéristique aujourd’hui est la montée de cette exigence, la nécessité d’un parti communiste digne de ce nom. Comment y parvenir? Si j’étais à Vénissieux, et dans d’autres zones de combat, il est clair que je serai au PCF et je me battrais pour reconquérir le parti, pour ne pas laisser détruire l’hypothèse même du communisme, dans l’état de la situation dans les Bouches du Rhône à la fois à cause de la destruction du PCF et du refus des forces vives d’y retourner je suis comme bien d’autres paralysée. Le spectacle de ce qu’il ne faut pas faire…

C’est pourquoi je tenterai à ma manière de participer à la perpétuation de l’hypothèse communiste à partir d’un grand débat politico-théorique sur le communisme au printemps, c’est le seul apport unitaire qui me reste. Je vous en parlerai bientôt, et ce blog restera je l’espère un lieu de dialogue entre nous, une manière aussi de nous relier au mouvement du monde.

Nous avons besoin du communisme et des communistes parce que le fascisme se glisse dans nos manques, dans la désertion du terrain qui est pourtant assoiffé de notre présence, celui d’un parti communiste, uni autour de ses fondamentaux et discipliné… Un parti proche des couches populaires qui sache transformer le besoin normal de sécurité de chacun en lutte pour l’emploi, la paix, le salaire  et surtout désigner le véritable adversaire pour dénoncer la guerre de tous contre tous.

Danielle Bleitrach.

 

 
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Publié par le décembre 19, 2015 dans textes importants