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Judith Butler : Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

4-sebastopol-marine-russe-cassini“Lettre ouverte de Judith Butler

Judith Butler, née le  24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

 

27 août 2012

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

Pasolini, quelques heures avant sa mort…

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La rubrique MÉMENTO publie des textes rares, peu ou pas disponibles sur Internet.

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

On retrouva son corps le 2 novembre 1975 sur un terrain vague, à proximité d’une plage romaine. L’autopsie du poète, écrivain et cinéaste communiste vrille le ventre : doigts de la main droite cassés, nez écrasé, oreille gauche arrachée, côtes et sternum brisés, foie et cœur éclatés. Sa mort n’a jamais rendu son dernier mot : homicide lié à ses aventures homosexuelles nocturnes ou assassinat organisé pour faire taire celui qui assurait avoir beaucoup à dire sur les relations entre le pouvoir, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière ? Le journaliste Furio Colombo l’avait interviewé quelques heures avant qu’on ne le tuât. Pasolini, qui tenait à achever l’entretien par écrit, avait choisi de le titrer « Nous sommes tous en danger ». Voici enfin, sur Internet, les dernières paroles de celui qui, quinze années plus tôt, avait écrit : « J’aime la vie férocement, si éperdument qu’il ne peut rien m’arriver de bien ; comment cela finira, je ne  sais pas. » 


Pasolini, dans tes articles et tes écrits, tu as donné de nombreuses versions de ce que tu détestes. Tu as engagé un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d’institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de « la situation », et tu sais que j’entends par là la scène contre laquelle, de manière générale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La « situation », qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d’être Pasolini. À savoir : tout ton mérite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent à la « situation ». Édition, cinéma, organisation, jusqu’aux objets mêmes. Imaginons que tu possèdes un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout disparaît. Tout ce que tu détestes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d’expression…

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Oui, j’ai bien compris. Mais je ne me contente pas d’expérimenter ce pouvoir magique, j’y crois. Pas au sens médiumnique. Mais parce que je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. À petite échelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent à déplacer la conscience d’un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre à leur congrès). À grande échelle, l’Histoire nous fournit le même exemple. Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.

Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ?

Nous y voilà. Décris-nous « la situation ». Tu sais très bien que tes interventions et ton langage ont un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.

Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, où d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Je sais bien que lorsque Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il « lave » les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il « collabore » (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?

En quoi consiste le pouvoir, selon toi, où se trouve-t-il, à quel endroit, comment le débusques-tu?

Le pouvoir est un système d’éducation qui nous divise en dominés et dominants. Mais attention. Un système d’éducation identique pour tous, depuis ce qu’on appelle les classes dirigeantes jusqu’aux pauvres. Voilà pourquoi tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière. Si j’ai entre les mains un conseil d’administration ou bien une manœuvre boursière, je l’utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j’utilise une barre de fer, j’ai recours à la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu’ils m’ont dit que c’est bien de le vouloir. J’exerce mon droit-vertu. Je suis à la fois un assassin et un homme de bien.

Ils t’ont accusé de ne plus faire de distinction entre ce qui relève de la politique et de l’idéologie, d’avoir perdu le sens de la différence profonde qui doit quand même exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.

C’est pour cette raison que je te parlais de l’horaire des trains de l’année passée. Tu as déjà vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu’elles ont le corps tourné d’un côté, et la tête de l’autre ? Il me semble que Totò parvenait à faire un tour de ce genre. Voilà comment je vois la belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d’un côté et leur tête regardent de l’autre. Je ne dis pas que le fascisme n’existe pas. Je dis : arrêtez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s’agit d’un paysage différent. Ici on ressent le désir de tuer. Et ce désir nous relie comme les frères sinistres de l’échec sinistre d’un système social dans son ensemble. Moi aussi j’aimerais tout résoudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J’en vois tellement. Je les vois toutes. C’est ça l’ennui, comme je l’ai déjà dit à [Alberto] Moravia : pour la vie que je mène, il y a un prix à payer… C’est comme quelqu’un qui descend aux Enfers. Mais à mon retour – si je parviens à rentrer, j’ai vu des choses différentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter la vérité.

Et quelle est la vérité ?

« Une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. »

Je regrette d’avoir employé ce mot. Je voulais dire la « preuve ». Permets-moi de remettre les choses dans l’ordre. Première tragédie : une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire.

J’en reviens alors à la question par laquelle j’ai commencé. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d’intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs éduqués du produit intellectuel. Tu fais du cinéma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as généralement beaucoup de succès populaire, autrement dit tu es « consommé » avidement par ton public), mais aussi d’une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l’ensemble. Si tu enlèves tout cela, avec une espèce de monachisme magique de type paléocatholique et néochinois, qu’est-ce qui te reste ?

Tout. C’est-à-dire moi-même, être en vie, être au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent manières de raconter les histoires, d’écouter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le théâtre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir tête, qu’ils soient cultivés comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s’agrandit, tout se met à nous appartenir et nous n’avons besoin ni de la Bourse, ni d’un conseil d’administration, ni d’une barre de fer, pour nous dépouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d’entre nous rêvaient (je répète : lire l’horaire des trains de l’année passée, mais dans ce cas précis, on peut même parler d’un horaire remontant à de nombreuses années), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve émaciée qui réclamait justice avec ses enfants. Le beau monde de Brecht, en somme.

Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.

Non ! J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés. J’ai peur de ces Noirs qui se révoltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout à n’importe quel prix. Cette sombre obstination dirigée vers la violence totale ne permet plus de savoir « de quel signe tu es ». Toute personne que l’on emmène mourante à l’hôpital est plus intéressée – s’il lui reste un souffle de vie – par ce que lui diront les médecins sur ses chances de survie, que parce que que lui diront les policiers sur les mécanismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun procès d’intention, et j’ai cessé de m’intéresser à la chaîne causale, d’abord eux, d’abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons défini ce que tu nommes la « situation ». C’est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d’égout se sont engorgées. L’eau monte, c’est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne possède ni la furie de la mer ni la méchanceté des courants d’un fleuve. Néanmoins pour une raison quelconque, elle ne descends plus mais monte. C’est la même eau de pluie célébrée par tant de poésies enfantines et « chantons sous la pluie ». Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arrivés à ce point, je dis : ne perdons pas notre temps à mettre une étiquette ici et une autre là. Voyons plutôt comment déboucher ce maudit égout, avant de nous retrouver tous noyés.

Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers dépourvus d’école obligatoire, ignorants et heureux.

« J’ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. »

Formulée en ces termes, l’idée est stupide. Mais la fameuse école obligatoire fabrique nécessairement des gladiateurs désespérés. La masse ne cesse de s’accroître, tout comme le désespoir, tout comme la rage. Disons que j’ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la révolution pure et directe faite par les opprimés, dans le seul but de devenir libres et patrons d’eux-mêmes. On entend dire que je m’imagine qu’un pareil moment pourrait encore advenir dans l’histoire de l’Italie et du monde. Le meilleur de ma pensée pourra peut-être inspirer l’une de mes futures poésies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté « la vie violente ». Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.

Mais abolir signifie nécessairement créer, si tu n’es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le rôle de celui qui s’angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d’un monde différent, ne peuvent pas être plus primitifs (c’est une accusation que l’on t’adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la répression « plus avancée »…

… Qui me fait frémir.

Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand même être plus précis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de brûler des livres constitue toujours le geste initial d’extermination. Une fois fermées les écoles, et une fois la télévision éteinte, comment animes-tu la crèche ?

« J’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. »

Je croyais m’être déjà expliqué avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d’une manière aussi drastique et désespérée que l’est la situation elle-même. Ce qui empêche d’avoir un véritable débat avec Moravia, mais surtout avec Firpo, par exemple, est que nous ressemblons à des gens qui ne voient pas la même scène, qui n’écoutent pas les mêmes voix. Pour vous un événement a lieu lorsqu’il fait l’objet d’un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d’examiner le tissu et de dire : messieurs, il s’agit d’un cancer, pas d’une maladie bénigne. Qu’est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s’accroître de manière folle, en dehors de la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le malade qui rêve de la santé qu’il avait avant, même si avant il était stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voilà, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la même image. Moi j’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.

Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?

Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

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Corps de Pier Paolo Pasolini
Entretien original paru en 1975 dans le quotidien La Stampa puis en 2005,
sous le titre L’Ultima intervista di Pasolini (éditions Avagliano).
Les éditions Allia l’ont également publié, en français, en 2010 (sous le même titre).
 

Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

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Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

Lettre ouverte de Judith Butler

Judith Butler, née le 24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

“La vie est indestructible » Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

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Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
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Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 

‘Le faux’ interprète à la commémoration de Mandela a dit le fond de l’histoire par Slavoj Zizek

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Il a prétendu qu’ ‘ une attaque de schizophrénie ‘ avait rendu ses propos inintelligibles, mais sa performance selon le philosophe traduit une vérité sous-jacente

The Guardian, lundi 16 Decembre 2013 , traduction de danielle Bleitrach pour Histoireetsociete

Nos vies quotidiennes sont avant tout un mélange de terne routine et de surprises désagréables – cependant, de temps en temps, quelque chose d’inattendu arrive qui redonne de la valeur à la vie. Quelque chose de cet ordre est arrivé à la cérémonie commémorative pour Nelson Mandela la semaine dernière.

Des dizaines de milliers de personnes écoutaient des leaders mondiaux en train de faire des discours . Et ensuite … c’est arrivé (ou, plutôt cela s’est passé pendant quelques temps avant que nous ne l’ayons remarqué). A côté des dignitaires mondiaux y compris Barack Obama il y avait un homme noir, rond, et dans un costume de cérémonie, un interprète pour les sourds, la traduction de la cérémonie dans le langage des signes. Ceux qui étaient versés dans ce langage des signes ont progressivement pris conscience que quelque chose d’étrange avait lieu : l’homme était un imposteur; il composait ses propres signes; il agitait ses mains, mais cela n’ avait aucune signification.

Un jour après, l’enquête officielle a expliqué que l’homme, Thamsanqa Jantjie, 34, était un interprète qualifié embauché par le Congrès national africain (ANC) parmi les Interprètes sud-africains agréés. Dans une interview au journal de Johannesburg Star, Jantjie attribue son comportement à une attaque soudaine de schizophrénie, pour laquelle il reçoit un traitement : il avait entendu des voix et avait des hallucinations. « je ne pouvais rien faire. J’étais seul dans une situation très dangereuse, » a-t-il dit. « J’ai essayé de me contrôler et de ne pas montrer au monde ce qui se passait. Je suis vraiment désolé. C’est la situation à laquelle j’ai été confronté. » Jantjie néanmoins a, d’un air de défi, insisté sur le fait que sa performance était une bonne chose : « absolument! Absolument. Avec ce que j’ai fait, je pense que j’ai été un champion de langage des signes. »

Le jour suivant a surgi une autre révélation surprenante : les médias ont rapporté que Jantjie a été arrêté au moins cinq fois depuis le milieu des années 1990, mais il a aurait évité l’emprisonnement parce qu’il était mentalement inapte à être traduit devant un tribunal. Il a été accusé de viol, de vol, de cambriolage et de dégât causé par malveillance à la propriété d’autrui; son entorse la plus récente à la loi est intervenue en 2003 où il a été accusé de meurtre, de tentative de meurtre et Kidnapping.

Les réactions à cet épisode bizarre ont été un mélange d’amusement (qui a été progressivement occulté parce considéré comme indigne) et de scandale. Il y avait, bien sûr, des questions de sécurité: Comment était-il possible, avec toutes les mesures de contrôle, pour quelqu’un de cet accabit d’être tout près aux leaders mondiaux ? Ce qui se dissimilait derrière ces préoccupations était le sentiment que l’apparition de Thamsanqa Jantjie était une sorte de miracle – comme s’il avait surgi de nulle part, ou d’une autre dimension de réalité. Ce sentiment s’est encore-semble-t-il,accentué avec les assurances répétées d’organisations de sourds que ses signes n’avaient aucune signification, ils ne correspondaient à aucun langage des signes existant, comme pour faire taire le soupçon que, peut-être, il y avait un certain message caché livré par ses gestes – qui se signalait aux étrangers dans une langue inconnue ? Jantjie dans son apparence paraissait nous inviter à aller dans le sens de cette interprétation : il n’y avait aucune vivacité dans ses gestes, aucune trace d’implication dans une farce – il était comme un calme robot.

La performance de Jantjie n’était pas vide de sens – précisément parce qu’il ne délivrait aucun message particulier(les gestes étaient vides de sens), il a directement rendu la signification telle – un prétexte de signification. Ceux d’entre nous qui entendent bien et ne comprennent pas de langage des signes ont supposé que ses gestes avaient une signification, bien que nous n’ayons pas pu les comprendre. Et ceci nous amène au coeur de la question : qu’est-ce que les traducteurs de langage des signes pour les sourds disent réellement à ceux qui ne peuvent pas entendre le mot parlé ? Ne sont ils pas destinés en, priorité à nous – il nous fait nous (qui peuvent entendre) nous sentir bien, parce que l’interprète nous donne la bonne conscience de notre bonne action, puisque nous nous occupons des défavorisés et des handicapés.

C’était comme un grand barnum d’oeuvre de bienfaisance qui n’est pas réellement pour les enfants souffrant du cancer ou les vivtimes des inondations, mais la fabrication de nous, le public, conscients que nous faisons quelque chose de grandiose en témoignant de notre solidarité.

Maintenant nous comprenons pourquoi les gesticulations de Jantjie ont produit un effet ausi étrange une fois qu’il est devenu clair qu’ils étaient vides de sens : ce à quoi il nous a confrontés était la vérité de traductions de langage des signes pour les sourds – cela ne compte pas réellement qu’il y ait des personnes sourdes parmi le public et qu’elles aient besoin de la traduction; le traducteur est là, pour nous qui ne comprenons pas de langage des signes, pour nous dire: sentez-vous bien.

Et ceci n’était-il pas aussi la vérité de toute la cérémonie commémorative Mandela ? Toutes les larmes de crocodile des dignitaires étaient un exercice d’autosatisfaction et Jangtjie les a traduits dans ce qu’ils étaient effectivement : absurdités. Ce que les leaders mondiaux célébraient était l’ajournement réussi temporairement de la vraie crise qui éclatera quand les pauvres, des Sud-Africains noirs deviendront des protagonistes politiques collectivement d’une manière réelle . Ils étaient les Absents à qui Jantjie parlait et son message était : les dignitaires ne se soucient pas vraiment de vous. Par sa fausse traduction , Jantjie a rendu palpable le caractère faux de la cérémonie entière

• This article was amended on 16 December 2013 to comply with our editorial guidelines

 

Álvaro García Linera, le vice président bolivien présente les « clés » pour une gauche alternative

1386965527167linerac4Álvaro García Linera est l’étoile indicutable de la première journée du Congrès. En cinq points clés il dessine le chemin que doivent prendre les forces alternatives pour récupérer la démocratie. Le vice président bolivien est connu en Amérique latine pour être un théoricien de la gauche alternative et à ce titre il ne représente pas nécessairement toute la gauche et les progressistes qui se sont unis pour transformer ce continent, mais ce qui caractérise aussi ce continent est la conscience de l’ennemi commun, l’impérialisme en particulier des Etats-Unis, les problèmes de sous développement à affronter et donc le choix de l’unité pour y faire face. Comme il le dit vous aurez 20 points de désaccord mais 100 d’accord alors mettez de côté les premiers et agissez pour mettre en œuvre. parce que le sens de son intervention est aussi de dépasser « l’indignation » pour proposer des solutions et restaurer une démocratie qui ne se limites pas aux institutions mais qui soit une pratique. (note et traduction de Danielle Bleitrach)
DANIEL DEL PINO Madrid 13/12/2013 19:38 Actualizado: 13/12/2013 22:02

Le vice président de la Bolivia, Álvaro García Linera, au Congrès du PIE.-EFE

La ovación cerrada que el Pleno del IV Congreso del Partido de la izquierda Europea (PIE) brindó este viernes a Álvaro García Linera sonó a agradecimiento. Agradecimiento por la lección magistral que el vicepresidente de Bolivia acababa de impartir ante las delegaciones de los 33 partidos del PIE que se han desplazado hasta Madrid y que se resumió en una reflexión final de altura: « Les deseo y les exijo que luchen, luchen y luchen. No nos dejen solos, los necesitamos a ustedes, a una Europa que no sólo vea a distancia lo que sucede en el resto del mundo, sino a una Europa que vuelva a alumbrar el destino del continente y el destino del mundo ».

L’ovation unanime que la Réunion plénière du IV Congrès du Parti de la gauche Européenne (PIE) a offerte ce vendredi à Álvaro García Linera a résonné comme une reconnaissance. Reconnaissance par la leçon magistrale que le vice-président de la Bolivie achevait de donner aux délégations des 33 partis debout qui se sont déplacés jusqu’à Madrid et qui se résime dans une réflexion finale de haut niveau :  » je désire et j’exige que vous, luttiez et luttiez. Ne nous laissez pas seuls, nous avons besoin de vous, en Europe qui non voit seulement à distance ce qui arrive dans le reste du monde, mais dans une Europe qui recommence à éclairer le destin du continent et le destin du monde ».

« Ce n’est pas le peuple européen qui a perdu la vertu et l’espérance, parce que l’Europe à laquelle je me rapporte n’est pas celle des peuples ». Selon García Linera, elle « est étouffé, asphyxié » et « l’unique Europe unique que nous voyons dans le monde est celle-là des grandes entreprises, l’Europe néolibérale, celle-là des marchés et pas celle du travail ». « Dépourvus de grands dilemmes, d’horizons et d’espérances, on entend seulement, en paraphrasant Montesquieu, le bruit lamentable des petites ambitions et des grands appétits ».

La démocratie fossilisée

Le discours de García Linera prenait forme et passait de la théorie pure politique à son reflet dans l’actuelle société. Le vice-président bolivien a souligné qu’ « une démocratie sans espérance et sans foi, est une démocratie battue. Une démocratie fossilisée. Dans un sens strict, ce n’est pas une démocratie ». Et comment en sommes-nous arrivés même là ? Parce que le capitalisme a muté et il s’est converti en « capitalisme prédateur » qui accumule « par expropriation ». « Une expropriation en occupant des espaces communs, une biodiversité, de l’eau, des connaissances ancestrales, des bois, des ressources naturelles, est une accumulation par l’expropriation de richesse commune qui devient dans une richesse privée. Et c’est la logique néolibérale », .

« Les réponses que nous avions avant sont insuffisantes, si non, la droite ne gouvernerait pas en Europe »

À ce nouveau capitalisme, García Linera a ajouté l’autre point clé: la naissance d’une nouvelle classe travailleuse « au cou blanc ». Il parlait, le dirigeant latino-américain de « professeurs, d’enquêteurs, de scientifiques, d’analystes » qui composent un prolétariat diffus qui a fait que les formes de l’organisation dont la gauche s’était alors habituée n’existent plus comme telles. Et c’est pourquoi, elle n’a pas de réponse, ni de solution. « Les réponses que nous avions avant sont insuffisantes, si non, la droite ne gouvernerait pas en Europe. Il manque quelque chose à nos réponses et propositions », .

García Linera a fait référence ici au « que faire » leniniste et s’est mis à énumérer quelles étaient les solutions.Il s’agissait au moins de conseils. Mais les conseils d’un frère aîné qui avait déjà passé avant par l’indécision et la paralysie qui sont celles des forces alternatives en Europe. »La gauche européenne ne peut pas se contenter du diagnostic et de la dénonciation. Cela génère une indignation morale et l’expansion de l’indignation est importante, mais cela ne génère pas de volonté de pouvoir. La dénonciation n’est pas une volonté de pouvoir. Cela peut être l’antichambre, mais ce n’est pas la volonté de pouvoir. Face à cette voracité de prédateur et sa capacité destructrice qui anime le capitalisme, la gauche européenne a à se présenter avec des propositions. La gauche européenne a à construire un nouveau sens commun au fond de la lutte politique. La gauche a à lutter pour un nouveau sens commun progressiste révolutionnaire et universaliste ».

Les institutions il ne sont pas tout

La première question étant éclairée, García Linera est passé à la seconde: la démocracie. « Nous avons besoin de récupérer le concept de démocratie. La gauche a toujours revendiqué ce drapeau, c’est notre drapeau, celui de la justice, l’égalité, la participation. Mais pour cela nous avons à nous détacher de la conception institutionnelle. La démocratie est beaucoup plus que les institutions. C’est beaucoup plus que voter et choisir un Parlement. La démocratie ce sont des valeurs, des principes organisationnels de compréhension du monde : une tolérance, une pluralité, une liberté d’opinion. La démocratie est une pratique, c’est une action collective, elle est participation croissante dans l’administration des espaces communs. Il y a une démocratie si nous participons au bien commun. Si nous avons pour patrimoine l’eau, alors la démocratie est de participer à la gestion de l’eau ».

« Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte, qui est une forme hypocrite de l’écologie »

Mais cela, ce n’est pas suffisant. Selon le dirigeant bolivien, la gauche a à aussi récupérer « la revendication de l’universel, de la politique comme bien commun, la participation dans la gestion des biens communs, la récupération des droits communs : la santé, le travail, les soins, la protection de la mère terre, de la nature… Ce sont des droits universels, ce sont des biens communs universels en face desquels la gauche a à proposer des mesures concrètes » et surtout « revendiquer une nouvelle relation métabolique entre l’être humain et la nature. Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte, qui est une forme hypocrite d’ecologisme ». « Il y a des entreprises qui paraissent devant vous comme protectrices de la nature mais les mêmes entreprises amènent vers nous en Amazonie tous les gaspillages qui sont générés ici. Ici ils se prétendent des défenseurs et là ils sont prédateurs. Ils ont changé la nature en un autre négoce « .

Après l’écologie,  » Il n’y a pas de doute que nous ayons besoin de revendiquer le dimension héroïque de la politique », a dit García Linera en annonçant le point suivant de sa recette. « Gramsci disait que dans les sociétés modernes, la philosophie et un nouvel horizon de vie ont à se convertir en foi en la société. La gauche doit être la structure organisationnelle flexible et unifiée qui soit capable de réveiller l’espérance, une nouvelle foi. Non dans le sens religieux, mais une foi qui rend possible de sortir des espaces étouffant ».

Les points communs

« La gauche si faible ne peut pas s’offrir le luxe de la désunion », en annonçant qu’il allait aborder ce qui était l’un des principaux axes du Congrès: : l’unité. « Il y a des différences sur 20 points, mais nous nous rencontrons dans 100. Mettons de côté les 20 pour après. Nous sommes trop de faibles pour nous engouffrer dans des batailles de chapelle en nous séparant des autres ».

« On ne peut pas s’offrir le luxe dans une gauche si faible de nous diviser »

Il a fait encore référence à Gramsci avant de finir. « Il faut assumer une autre logique gramscienne », a dit García Linera. « Articuler, promouvoir, il faut prendre le pouvoirde l’État,il faut lutter pour l’État. Mais l’état est fondamentalement idée comme croyance d’un ordre commun, d’un sens de communauté. La bataille pour l’État est une bataille par une nouvelle manière de nous unir. Et cela requiert avoir gagné au préalable les croyances. Avoir battu les adversaires dans le sens, le sens commun, les conceptions dominantes dans le discours, dans la perception du monde, dans les perceptions morales « .

Cela,  » requiert un travail très ardu ». Parce que « la politique est fondamentalement conviction ». Et cette conviction exige de vous la lutte encore de la lutte, lutter » et « ne nous laissez pas seuls, nous avons besoin de vous, non pas d’une Europe qui garde ses distances par rapport à ce qui se passe dans le monde, mais d’une Europe qui recommence à éclairer le destin du continent et destin du monde ». Plus de 300 délégués et la tribune du Congrès se sont mis debout et ont applaudi, conscients de que potentiellement l’Amérique latine et son refus des politiques que renie la gauche européenne, est le modèle à suivre.

traduit par danielle Bleitrach pour histoireet societe

 
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Publié par le décembre 14, 2013 dans actualités, Amérique, Europe, textes importants

 

Avec Aragon, comment « défendre l’infini » (par Roland Gori*)

184842_108293239250714_100002101145523_78375_6416795_n[1] quand je me sens devenir un fantôme à force de n’avoir plus de parenté qu’avec des morts, je sais aussi que ces morts sont pour moi plus vivant que toute cette médiocrité qui étouffe et donne envie de fuir.C’est cette « noyade sans exaltation », comme il la nomme, qui fait aujourd’hui de l’homme un « capital humain, voilà le grand dogme qui somnole au fond de toutes ces cervelles. On ne s’en rend pas compte, mais cela revient à cela. » (note de Danielle Bleitrach)
31 mars 2013 | Par Nicolas DUTENT

De nos jours, le premier service que l’industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui. À partir de ce moment-là une nouvelle colonisation des esprits, par l’extension du langage de la technique et de l’économie à l’humain menace son humanité même.

L’humain se transforme en « capital » que l’on doit exploiter comme « ressources », et auquel on apprend à « gérer » ses émotions, son deuil, ses « habiletés sociales », ses « compétences cognitives », au prétexte d’accroître ses « performances » et sa « compétitivité ». La vie devient un champ de courses avec ses « handicaps », ses départs, ses « deuxièmes chances » et son arrivée. Si la vie devient un champ de course, alors à la manière d’Aragon on peut dire que « vivre n’est plus qu’un stratagème », que « l’avenir ne sera plus qu’un recommencement » et que l’homme tombe malade, malade de la logique et de la raison instrumentale, fonctionnelle. Le divertissement lui-même prolonge le travail, reproduit sa fragmentation, son automatisation, son aliénation, dans les dispositifs de la marchandise et du spectacle. C’est ce profond désarroi, subjectif autant que social, qui fabrique aujourd’hui un nouveau malaise de la civilisation, pétri de peurs, de désespoirs et d’ennui, qu’annonçait déjà Aragon lorsqu’il écrivait dans Le Cahier noir : « voici précisément venir le temps de la grande résignation humaine. Le travail-dieu trouve à son insu des prêtres. La paresse est punie de mort. À l’orient mystique, on institue le culte des machines. Les madones d’aujourd’hui sont des motobatteuses. À l’horizon, dans les panaches laborieux des cités ouvrières, le miracle nimbé s’en va en fumée. Personne ne laissera plus à personne une chance unique de salut. Elle sonne, l’heure du grand contrôle universel. […] Je vois grandir autour de moi des enfants qui me méprisent. Ils connaissent déjà le prix d’une automobile. Ils ne jouent jamais aux voleurs. »

C’est cette « noyade sans exaltation », comme il la nomme, qui fait aujourd’hui de l’homme un « capital humain, voilà le grand dogme qui somnole au fond de toutes ces cervelles. On ne s’en rend pas compte, mais cela revient à cela. » Ces lignes écrites au cours des années 1920 n’ont pas pris une ride. Il suffit de changer le mot « motobatteuse » par « algorithme », « automobile » par « I-Pad » et tout y est. Les universitaires n’ont plus d’autre choix que d’être comme l’exigeait Madame Pécresse des « produisants » Nous sommes bien ici dans cette société de la marchandise et du spectacle analysée par Guy Debord écrivant : « là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique ». Dans cette civilisation des mœurs « le vrai est un moment du faux. » Dans cette mythologie de la raison instrumentale, Aragon dévoile ce qu’il nomme « un tragique moderne », c’est-à-dire « une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main. » Et si le volant n’est pas dirigé par la main, c’est, et je cite encore l’Aragon du Paysan de Paris, parce que : « L’homme a délégué son activité aux machines. Il s’est départi pour elles de la faculté de penser. » Dans une telle société de l’ennui et de la résignation, on est tous prisonniers, prisonniers de l’argent qu’on a ou de celui qui manque, et la totalité de la vie sociale et intime se trouve occupée, confisquée, par le spectre de la finance. À la misère matérielle du peuple à laquelle Aragon fut toujours sensible, s’ajoute la misère affective de la bourgeoisie. Il écrit à Denise en 1924 : « Les gens occupés sont drôles. Ils ne savent pas combien les journées sont longues. Ils ne savent pas ce que c’est que vieillir doucement devant un morceau de verre, un cendrier. Il m’arrive de ne plus souhaiter d’être interrompu dans cet ennui. »

Nous voilà amené aux lisières d’Aurélien, hanté par ce vers de Racine « je demeurai longtemps errant dans Césarée », plongé dans un état de déréliction, depuis que la Première Guerre mondiale a disloqué son monde réel. Cette Première Guerre mondiale dont le philosophe Walter Benjamin a montré dans un article exceptionnel, « le conteur » publié en 1936, combien elle avait constitué un tel traumatisme que les hommes ne pouvaient plus raconter et transmettre leur expérience sensible et sociale. Walter Benjamin rappelait en 1936 : « L’art de conter est en train de se perdre. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. Et s’il advient qu’en société quelqu’un réclame une histoire, une gêne de plus en plus manifeste se fait sentir dans l’assistance. C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. »

Les traumatismes des deux Guerres mondiales

Walter Benjamin rappelait que cette « expérience transmise de bouche à bouche » à la source de laquelle tous les conteurs ont puisé a été compromise par les effets de sidération et de trauma de la « boucherie » de la Première Guerre mondiale qui a « découvert un paysage où plus rien n’était reconnaissable » de ce qui avait été transmis par la culture des anciens. Comme le note également Daniel Bougnoux, dans son introduction à l’édition de la Pléiade des œuvres complètes d’Aragon c’est aussi avec la Première Guerre mondiale que celui-ci « put observer l’anéantissement des esprits autant que des corps, la soumission des hommes brutalement réduits à l’esclavage, enchaînés à une technique meurtrière et à une peur universelle. » Cette Première Guerre mondiale infligea un cruel démenti à l’essor intellectuel et artistique du début du XXe siècle et constitua un énorme traumatisme mettant en crise les fabriques du sensible placées sous le signe du progrès civilisateur et de l’émancipation sociale. Après ce traumatisme dans et de la civilisation, le monde réel de l’expérience sensible et rationnelle a été disloqué produisant un sentiment d’errance et d’irréalité des sujets modernes.

Comment alors ne pas chercher dans la jouissance érotique, dans l’engagement politique et dans le pouvoir métaphorique des mots, « qui font l’amour avec le monde », les germes d’une nouvelle émancipation, une émancipation où le poète « parle un langage de décombres où voisinent les soleils et les plâtras » ? D’ailleurs, il n’est pas vrai que c’est le poète seul qui tente seul, face au désordre infini du monde moderne, de rassembler les débris et les soleils car, au contraire de Breton, Aragon joua de la « confusion des genres ». Cette confusion des genres où se mêlent roman, poésie, politique, philosophie et journalisme, est déjà en soi une façon de faire entrer l’infini pour ne pas se résigner. Et à ce titre sans nul doute Aragon fut comme Pasolini un martyr, martyr des idéologies politiques autant que de lui-même et de son histoire. Ce rapprochement d’Aragon et de Pasolini que je propose ici, se trouve rapporté par Jean Ristat rappelant qu’Antoine Vitez déclarait à propos de la haine que mobilisait Aragon : « quelqu’un d’autre a suscité une haine comparable à celle d’Aragon : c’est Pasolini qui jetait son corps même dans la lutte. Pasolini l’a fait : et, d’une certaine manière, Aragon aussi. » Comme Pasolini, Aragon a pourfendu le conformisme social, le calcul égoïste de nos sociétés bourgeoises et la « disparition des lucioles ». Comme Pasolini, c’est dans la vie et l’écriture qu’Aragon recueille cet infini de la jouissance de vivre qui est tout autant celle des sens que de la pensée et qui permet cette « transubstantiation de chaque chose en miracle » qu’évoque son Traité du style.

Réhabiliter le pouvoir des mots et des métaphores

Face à la crise de la rationalité utilitaire et pragmatique, que cette langue technique qui plus que jamais est « une langue de caissier, précise et inhumaine », il convient de réhabiliter le pouvoir des mots et des métaphores. Il faut bâtir le monde réel et celui des actions sur les rêves. Il faut « mentir vrai » pour bousculer les certitudes, les évidences et continuer à s’inventer.
Aujourd’hui plus que jamais il nous faut réfléchir à la place de la culture, à la fonction de la parole, du récit et de l’écriture, dans la fabrique des subjectivités et du lien social. Au moment où l’on ne parvient pas à imaginer que l’on ne saurait faire autrement que se soumettre à la tyrannie des chiffres et au pilotage de l’économie, puissions-nous nous rappeler que « la poésie est la mathématique de toutes les écritures », et qu’une société se construit comme un individu dans un « mentir vrai ».

La Shoah et la barbarie nazie n’ont pu que redoubler ce traumatisme amplifié par l’industrialisation massive des horreurs de la Première Guerre mondiale. C’est toujours de la mort et de son mystère que le récit détient son autorité, depuis Shéhérazade jusqu’aux paroles de l’agonisant saisissant dans son dernier souffle le sens rétrospectif de son existence. Sauf que face à certains traumatismes, la sidération est trop forte pour pouvoir encore penser les événements qui la provoquent. Ce fut le cas des deux Guerres mondiales, c’est peut-être aujourd’hui le cas de cette « guerre totale », insidieuse de la mondialisation néolibérale. Qui le sait ?

Dernier ouvrage paru de Roland Gori chez Les liens qui libèrent
Dernier ouvrage paru de Roland Gori chez Les liens qui libèrent
Une chose est sûre si nous laissions sombrer l’art du récit et le goût de la parole il n’y aura bientôt plus personne pour défendre la démocratie. Parce qu’il n’y aura plus de culture véritable où se fondent subliminalement le singulier et le collectif, le politique et la subjectivité. Laurent Terzieff l’a merveilleusement formulé : « Dans une époque informatisée au paroxysme, où le consommateur d’images ressemble de plus en plus à une foule solitaire, où les maîtres de la technologie n’ont jamais autant parlé de communication, je crois que le théâtre reste une des dernières expériences qui soit encore proposée à l’homme pour être vécue collectivement ». Et si l’art du récit tend à se perdre, si la figure épique de la vérité tend à disparaître, si les vertus dépérissent dans les formes gangrenées de nos « démocraties d’expertise et d’opinion », c’est parce que nous n’avons pas véritablement su préserver la niche écologique de « l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience » comme dit Benjamin, parce que nous n’avons pas totalement admis que si les « braves gens » laissent faire les « monstres » et les « barbares » c’est parce qu’ils préfèrent ne pas imaginer ce qui était en train de se produire. Et si les « braves gens » préfèrent ne pas imaginer ce qui était en train de se produire c’est parce qu’ils ne croient pas au pouvoir de la culture. C’est-à-dire au pouvoir de l’infini qui conduit au dérèglement de tous les sens, à cette peur de l’inconnu que détient la liberté, qui fait de l’action politique « une sœur du rêve » et nourrit la « voix poétique de la révolte » (Patrick Chamoiseau). Et je terminerai avec Julia Kristeva, Kristeva qui a magnifiquement su évoquer ce « sens et ce non-sens de la révolte » chez Aragon lorsqu’elle écrit : « Force est de constater que la révolte apparemment formelle et passionnelle de l’écriture dans La Défense de l’infini, […], survient dans un monde dominé par l’infinie violence de la raison technique, pour y opposer la résistance de l’infini sensible. »
C’est peut-être ce qui fait qu’aujourd’hui encore, pour reprendre la formule de Philippe Forest, « on n’en a jamais fini avec Aragon » et qu’au-delà des célébrations anniversaires, ce « retour d’Aragon » a aussi une signification politique.
*Roland Gori est psychanalyste. Il est professeur émérite de psychopathologie à l’Université de Marseille.

La Revue du projet, n° 24

Aragon
Roland Gori

 
 
 
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