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Après les élections… par Pierre Alain Millet

Mardi 20 juin 2017, par  Pierre-Alain , popularité : 26%

Après 4 dimanches bien occupés à organiser le bureau de vote Jean Moulin, concluant deux campagnes électorales prenantes, il est utile de faire un bilan… En résumé, la démocratie est bien malade, les quartiers populaires en sont le plus fort symptôme, et la recomposition des noms et les changements de tête n’y changent rien… La campagne présidentielle a commencé avec les « affaires » de candidats qui justifiaient ce que certains appellent le « dégagisme », le gouvernement commence à peine qu’il faut encore « dégager » deux ministres potentiellement mis en cause… Et le gouvernement commencera par finir la loi travail que le gouvernement précédent avait entamé sans pouvoir aller au bout des demandes du patronat…

Le « dégagisme », la « recomposition », ne sont toujours et encore que la même musique médiatique du tout change pour que rien ne change… Dans notre circonscription, le député a changé d’étiquette politique, mais il est le même pour voter les mêmes lois, mise en cause du droit du travail, mondialisation, réduction des services publics…

J’ai eu l’occasion de le dire après chaque dépouillement au bureau de vote Jean Moulin, tous les résultats confirment la fracture toujours plus profonde entre les citoyens et les institutions… L’alternance gauche-droite ne pouvait plus faire semblant de prendre en compte les mécontentements. Cette séquence électorale en sort en organisant un grand ménage du personnel politique. Le résultat est clair… Encore plus de patrons, de cadres supérieurs et de professions libérales présentés comme la « société civile ». Jamais la bourgeoisie n’aura géré aussi directement les affaires publiques !

Je redis donc à tous les abstentionnistes, notamment du premier tour, si nombreux dans mon quartier (près de 80% aux législatives !) : oui, la politique ne sert à rien si vous attendez le jour de l’élection pour vous mobiliser, alors, en fait, vous ne pouvez plus grand chose, vous ne pouvez qu’éliminer le pire… le système a organisé sa succession. Il n’y a pas de construction politique nouvelle sans que des milliers de citoyens ne s’engagent tout au long des années pour construire des solidarités, des actions collectives, des projets communs. Sans cela, l’élection est un piège ! Elle ne devient utile que pour un peuple uni et organisé pour se faire respecter, pour défendre ses droits. La démocratie, c’est à dire le « pouvoir du peuple », ne tient pas dans un bulletin de vote. Elle exige que le peuple soit capable d’exercer concrètement sa souveraineté.

Je pense aussi aux électeurs qui se sont dit, après tout, pourquoi pas ? Ce président est plus jeune, il va renouveler les manières de faire de la politique, il va changer des têtes… ce sera toujours mieux que ce qu’on avait. Ils vont vite constater que changer les têtes ne change rien au système ! La prochaine crise financière fera de nouveau exploser l’économie et ce seront encore les salariés qui paieront pour sauver les banques et le système, et ce sera encore la concurrence qui fera baisser le « coût » du travail, c’est à dire les salaires, et qui poussera toujours plus aux affrontements mondiaux et aux guerres. Bien sûr, il y a des gagnants dans ce système, et tous les commentateurs ont montré la fracture entre la France qui gagne, notamment dans les coeurs urbains des métropoles, et la France qui souffre, dans la rural, le monde ouvrier, les quartier populaires.

Cette France qui souffre a été profondément divisée au fil du temps au profit du Front National, mais le résultat de Jean-Luc Mélenchon montre aussi qu’une autre colère est possible, progressiste, solidaire, qui tient le cap à gauche comme on dit à Vénissieux !

Il est dommage que dans la 14eme circonscription, cette colère ne se soit pas rassemblée autour de Michèle Picard. Elle aurait alors été en tête sur la ville de Vénissieux, présente au deuxième tour, et, comme Jean-Paul Lecoq au Havre, elle aurait pu bousculer le système « en marche »…

Car à Vénissieux, toutes les autres forces politiques sont en recul sur 2012, Le FN et la droite perdent 1000 Voix, Yves Blein, passé du PS à en marche en perd 1500 ! Le total France insoumise-PCF aurait été la seule force à progresser de près de 500 voix sur 2012 ! Il est vraiment dommage que des divisions nationales qui n’avaient rien à voir avec la situation locale ne nous aient pas permis de concrétiser ce potentiel.

Pour ma part, j’en tire la conclusion que Vénissieux a les forces pour « tenir le cap à gauche », avec tous ceux qui veulent agir contre l’austérité, la précarisation du travail, la désindustrialisation, tous ceux qui veulent défendre les services publics, les communes, les droits !

Avec toute l’équipe municipale, nous avons multiplié les démarches pour associer les habitants à l’action publique, de nos conseils de quartier au conseil citoyen, du conseil de transparence du réseau de chaleur à l’enquête auprès des demandeurs de logement, sans oublier le conseil municipal enfant… Nous allons renouveler à l’automne nos conseils de quartier, nous allons présenter notre nouvel agenda 21 au grand rendez-vous de la ville… En fait, si on peut se permettre ce jeu de mot, Vénissieux est en marche avec son maire communiste et son équipe municipale de large rassemblement ! Chaque Vénissian peut prendre sa place pour défendre ses droits, son quartier, ses projets, sa ville.

 
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Publié par le juin 20, 2017 dans actualités, textes importants

 

L’interview complète : Noam Chomsky à propos des 75 premiers jours de Trump – et bien plus encore ! 1/2

par Les-crises.fr DT

Source : Democracy Now, le 04-04-2017

https://www.democracynow.org/embed/story/2017/4/4/full_interview_noam_chomsky_on_democracy

L’interview complète de 70 minutes avec Noam Chomsky sur Democracy Now ! avec un retour aujourd’hui sur les 75 premiers jours de Donald Trump à la Maison-Blanche, et bien plus encore !

AMY GOODMAN : Bienvenue sur Democracy Now !, democracynow.org. Le rapport sur la Guerre et la Paix. Je suis Amy Goodman.

JUAN GONZALEZ : Et je suis Juan Gonzalez. Bienvenue à tous nos auditeurs et spectateurs à travers le pays et à travers le monde.

Il y a soixante-quinze jours aujourd’hui, Donald Trump était investi 45e président des États-Unis. Sur le plan international, Trump a élargi les opérations militaires américaines en Irak, en Syrie, au Yémen et en Somalie, tout en reprenant les ventes d’armements au Bahreïn. Ce lundi, il a accueilli à la Maison-Blanche le dirigeant égyptien, le général Abdel Fattah Al-Sissi, alors que des milliers d’opposants restent internés en Égypte. Au siège des Nations Unies, l’administration Trump a mené le boycott des discussions portant sur l’interdiction des armes nucléaires, tandis qu’elle militait pour l’accroissement de l’arsenal nucléaire états-unien. Trump a de plus menacé d’agir unilatéralement contre la Corée du Nord.

Sur le front de l’environnement, Trump a choisi d’affecter les deniers du climat à l’Agence de Protection de l’Environnement et au Département de l’Énergie, et a sabré les programmes de l’EPA contre le changement climatique. Le budget de Trump appelle à une augmentation sans précédent des dépenses militaires de 54 milliards de dollars, tout en mettant fin à des dizaines de programmes environnementaux, de logement, diplomatiques et éducatifs. Trump demande également une augmentation de près de 3 milliards de dollars le financement du ministère de la Sécurité Intérieure, en grande partie pour payer l’agrandissement du mur frontalier et l’embauche de 1 500 nouveaux agents de la patrouille frontalière et de l’ICE.

AMY GOODMAN : Cependant, l’agenda de Trump a connu des revers judiciaires et législatifs. Les tribunaux fédéraux ont bloqué la mise en place de deux interdictions de voyager visant les résidents de six pays majoritairement musulmans. Et au Congrès, Trump a échoué dans sa tentative d’abrogation de l’Obamacare, qui aurait privé d’assurance-maladie 24 millions de personnes tout en accordant aux riches une baisse massive d’impôts. Pendant ce temps, son administration est confrontée à une enquête du FBI sur ses relations avec la Russie avant l’élection. Tout cela a créé un mouvement de résistance qui se développe dans tout le pays.

Pour aider à comprendre où en est le pays après 75 jours d’administration Trump, nous sommes en compagnie de l’un des opposants les plus connus au monde, le linguiste et militant Noam Chomsky, professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, où il a enseigné durant plus de 50 ans. Il est l’auteur de plus d’une centaine de livres. Son dernier livre sort aujourd’hui. Il s’intitule « Requiem pour le Rêve américain : les 10 principes de concentration de la richesse et de la puissance. »

Noam Chomsky, bienvenue à nouveau à Democracy Now ! C’est génial de vous avoir avec nous.

NOAM CHOMSKY: Ravi d’être avec vous à nouveau.

AMY GOODMAN: Alors, pourquoi ne pas commencer, en ce 75e jour, par votre évaluation des événements de ces premiers mois ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, je pense qu’ils ont été très bien saisis par un éditorial du Los Angeles Times, qui parlait tout simplement de « déraillement de train ». Mais c’est très cohérent, très systématique. Tout ce qui peut être utile aux gens ordinaires, aux travailleurs, aux gens de la classe moyenne, aux gens dans la rue, tous les programmes allant dans ce sens doivent être anéantis. Tout ce qui ajoute à la richesse et au pouvoir ou qui augmente l’utilisation de la force, tout cela nous le poursuivons.

Et c’est fait – il existe un système à deux niveaux qui fonctionne – je présume, consciemment, tellement systématique qu’il est difficile d’en douter. L’équipe de Bannon-Trump veut s’assurer qu’ils dominent les manchettes. Donc, quoi qu’ils fassent, c’est ce que les gens regardent, et une folie après l’autre, l’hypothèse étant apparemment que vous oublierez les anciennes au moment où les nouvelles arriveront. Donc, personne ne parle plus des 3 millions d’immigrants illégaux qui ont voté pour Clinton. Cette folie-là, nous l’avons oubliée. Nous en sommes à la prochaine, puis nous passerons à la suivante. Pendant que cela occupe le devant de la scène, les opérations budgétaires et de planification style Paul Ryan se déroulent tranquillement en arrière-plan, mettant en pièces tout élément de gouvernement qui pourrait aider les gens aujourd’hui ou demain. C’est le but de la destruction du système environnemental. Ce n’est pas seulement dans l’EPA [NdT : Environmental Protection Agency] qu’on a taillé. La plupart des programmes environnementaux étaient en fait dans le Département de l’Énergie. Leurs programmes de recherche et d’action ont été très gravement amputés.

JUAN GONZÁLEZ : Et que faites-vous concernant – lorsque vous parlez d’anéantissement, clairement, l’un de leurs grands échecs a été leur incapacité à mettre fin à l’Obamacare. Pourriez-vous nous parler de ce que vous voyez maintenant comme options pour le système de santé du pays, que vont-ils tenter de faire et quelle est la probabilité ?

NOAM CHOMSKY : En fait, il y a eu un sondage assez intéressant à ce sujet il y a quelques jours, qui demandait simplement aux gens ce qu’ils préféraient. La proposition des Républicains correspondait à la réponse la moins choisie. Je pense qu’à peu près 15 pour cent de la population étaient prêts à l’accepter. Un peu plus choisi était le système existant, qu’on appelle l’Obamacare. Et à ce propos, ça vaut la peine de se rappeler que beaucoup de gens ne savent pas que l’Obamacare et la loi sur les Soins Abordables sont la même chose. Donc, on a des opinions négatives vis-à-vis de l’Obamacare, résultat de beaucoup de propagande, mais des opinions plus positives à l’égard de la Loi sur les Soins Abordables, en raison de ce que les gens voient.

Le plus populaire de tous les items, pour plus de la moitié des gens, était l’option dite publique, un programme de protection de la santé garanti par le gouvernement, ce qui est assez remarquable car personne ne prône publiquement cela. Mais depuis des décennies, il y a des résultats de sondages cohérents qui montrent que lorsqu’on demande aux gens ce qu’ils veulent, ils indiquent que c’est ce qu’ils veulent. Et, effectivement, c’est à peu près la seule proposition qui ait un sens. Le système de santé américain est un scandale international. Il coûte grosso modo le double par habitant de celui des pays comparables, et est l’un de ceux qui produit les pires résultats, principalement parce qu’il est privatisé, extrêmement inefficace, bureaucratisé, beaucoup de paiements sur factures, beaucoup de fonctionnaires, des tonnes d’argent gaspillé, le système de soins est entre les mains d’établissements  qui recherchent le profit et qui ne sont pas des établissements de santé, bien sûr. Et depuis des décennies, les gens préféreraient ce que tous les autres pays ont, d’une manière ou d’une autre : soit des soins de santé nationaux directs, soit des soins de santé fortement réglementés par l’État comme, par exemple, en Suisse. Parfois, le soutien est étonnamment élevé. Ainsi, à la fin des années Reagan, par exemple, environ 70 pour cent de la population pensaient que les soins de santé garantis devraient être une garantie constitutionnelle, parce que c’est un desideratum si évident. Et environ 40 p. 100 pensaient que c’était déjà dans la Constitution. La Constitution étant cette collection sacrée de tout ce qui est raisonnable, donc cela devait y être.

Mais ça ne compte tout simplement pas ce que les gens pensent. Quand Obama a mis en place son propre programme, je pense que l’option publique était soutenue par presque les deux tiers de la population, mais on l’a simplement tuée. Quand c’est – parfois, c’est discuté dans la presse, le New York Times et d’autres journaux. Et ils le mentionnent. Ils disent que c’est une possibilité, mais qu’elle est politiquement impossible, ce qui est correct si cela signifie que vous ne pouvez pas la mettre en place avec les sociétés pharmaceutiques et les institutions financières. C’est politiquement possible dans ce qu’on appelle la démocratie. Parfois, on parle de «manque de soutien politique», ce qui signifie manque de soutien par les institutions qui comptent vraiment. Il y a une partie de la population sur le côté, mais nous pouvons les ignorer, oui.

AMY GOODMAN : Pensez-vous qu’il pourrait y avoir une sorte de moment « Nixon en Chine » avec Trump ? Il a, par le passé, exprimé son soutien au concept du payeur unique. Il est extrêmement en colère à l’heure actuelle contre le Caucus de la Liberté. Il ne peut pas décider qui sont le plus, les plus méchants, le Caucus de la Liberté ou les Démocrates. Il fait des allers et retours. Pensez-vous qu’il pourrait tout rejeter ? Ou est-ce qu’on va suivre la tendance observée ces derniers jours, où il semble qu’ils vont relancer le sujet dans le sens voulu par ce qu’on appelle le Caucus de la Liberté ?

NOAM CHOMSKY : Je pense qu’ils vont probablement le réviser. Trump est partout. Vous ne savez pas ce qu’il croit. Il dit presque tout ce qui lui vient à l’esprit à 3 heures du matin. Mais les gens qui définissent vraiment la politique à l’arrière-plan – essentiellement, les Républicains d’extrême droite de Ryan – ils savent ce qu’ils font. Et ils veulent détruire tous les aspects du système de soins bénéfiques pour le grand public, c’est-à-dire les politiques systématiques. Probablement, ce qui se passera, c’est le genre de compromis qui a déjà été discuté, des États qui auront le droit de se retirer de tout ce qu’est le programme fédéral, ce qui pourrait satisfaire le Caucus de Liberté d’extrême droite, en rendant le résultat encore pire que la proposition actuelle des Républicains.

JUAN GONZÁLEZ : Je voudrais maintenant aborder…

NOAM CHOMSKY : D’ailleurs aujourd’hui même, un État – je pense que c’est le Kansas – a rejeté le projet de développement de Medicaid. Je veux dire que tout ce qui pourrait aider les gens dans le besoin doit être balayé.

JUAN GONZÁLEZ : Noam Chomsky, j’aimerais vous interroger à propos de quelque chose qu’on a beaucoup vu dans les actualités dernièrement. A l’évidence, toutes les chaînes du câble, c’est tout ce dont elles parlent ces temps-ci, c’est toute cette histoire de l’interférence supposée de la Russie dans les élections américaines. Pour un pays qui est intervenu dans tant de gouvernements et tant d’élections sur la planète, c’est plutôt un drôle de sujet. Mais je sais que vous l’avez mentionné comme une plaisanterie. Pouvez-vous nous donner votre point de vue sur ce qu’il se passe et pourquoi il y a une telle insistance sur ce problème particulier ?

NOAM CHOMSKY : C’est un fait plutôt remarquable que – avant toute chose, c’est une plaisanterie. La moitié du monde est écroulée de rire. Les États-Unis ne se contentent pas d’interférer dans des élections. Ils renversent des gouvernements qui ne leur plaisent pas, instituent des dictatures militaires. Dans le seul cas de la Russie – c’est le moindre des exemples – le gouvernement américain, sous Clinton, est intervenu de manière flagrante et ouverte, avant d’essayer de le cacher, pour promouvoir son homme, Eltsine, de toutes les manières possibles. Alors, tout cela, comme je le disais, est considéré – fait des États-Unis, à nouveau, la risée du monde entier.

Alors, pourquoi les Démocrates se focalisent-ils là-dessus ? En fait, pourquoi se focalisent-ils autant sur le seul élément du programme de Trump qui soit plutôt raisonnable, le seul rayon de lumière dans ces ténèbres : tenter de réduire les tensions avec la Russie ? C’est – les tensions aux frontières russes sont extrêmement sérieuses. Elles pourraient dégénérer en une guerre majeure, ultime. Les efforts pour les réduire devraient être applaudis. Il y a deux jours, l’ancien ambassadeur américain en Russie, Jack Matlock, a affirmé publiquement qu’il ne pouvait pas croire qu’on porte une telle attention aux efforts présumés de l’administration entrante pour établir des liens avec la Russie. Il a dit : « Bien sûr, c’est exactement ce qu’ils avaient à faire. »

Alors, en attendant, ce sujet est le premier motif d’inquiétude et de critique, quand, dans le même temps, se déroulent étape par étape, des politiques qui sont extrêmement destructrices et dommageables. Alors, vous savez, oui, peut-être que les Russes ont essayé d’interférer dans l’élection. Ce n’est pas un problème majeur. Peut-être que les gens dans la campagne de Trump parlent à des Russes. Bien, OK, pas un problème majeur, certainement moins que ce qui est fait constamment. Et il y a une sorte de paradoxe, je trouve, à ce que le seul problème qui semble enflammer l’opposition démocrate soit la seule chose qui ait des des aspects raisonnables et quelques justifications.

AMY GOODMAN : Eh bien, bien sûr, parce que les Démocrates ont le sentiment que c’est la raison, quelque part, pour laquelle ils ont perdu l’élection. Intéressant que James Comey, cette semaine, ait dit qu’il enquêtait sur les collusions de la campagne de Trump avec la Russie, car c’est Comey lui-même qui pourrait être – qui pourrait bien être partiellement responsable de la défaite de Hillary Clinton, quand il a dit qu’il enquêtait sur elle, alors que, comme nous l’avons appris, il enquêtait dans le même temps sur Donald Trump, mais cela, il ne l’a jamais dit.

NOAM CHOMSKY : Eh bien, vous pouvez comprendre pourquoi les responsables du Parti démocrate veulent essayer de trouver une responsabilité au fait – à la façon dont ils ont complètement loupé l’élection et ont raté une occasion parfaite de gagner, l’ont remise à l’opposition. Mais ce n’est pas une justification pour laisser les politiques de Trump glisser tranquillement, des politiques dont beaucoup ne sont pas seulement nuisibles à la population, mais extrêmement destructrices, comme la politique sur le changement climatique, tandis qu’on se concentre sur quelque chose qui pourrait être une avancée, si elle était adaptée et s’efforçait sérieusement de réduire les tensions croissantes et dangereuses sur la frontière russe, là où elles pourraient exploser. Les manœuvres de l’OTAN se déroulent à quelques  centaines de mètres de la frontière russe. Les avions à réaction russes bourdonnent autour des avions américains. Ceci – quelque chose pourrait leur échapper très facilement. Les deux parties, en attendant, renforcent leurs forces militaires, en ajoutant – les États-Unis le font – une chose qui préoccupe beaucoup les Russes est l’installation par les États-Unis de soi-disant missiles anti-balistiques à proximité de la frontière russe, prétendument pour protéger l’Europe contre des missiles iraniens inexistants. Personne ne croit cela sérieusement. C’est interprété comme une menace de première frappe. Ce sont des problèmes graves. Des gens comme William Perry, qui a une carrière exemplaire de stratège nucléaire et n’est pas du tout un alarmiste, dit que nous sommes revenus à l’un des plus graves moments de la guerre froide, si ce n’est pire. C’est vraiment grave. Et des efforts pour tenter de calmer cela seraient vraiment bienvenus. Et nous devons garder à l’esprit que c’est la frontière russe. Ce n’est pas la frontière mexicaine. Il n’y a pas de manœuvres du Pacte de Varsovie en cours au Mexique. Et c’est une frontière sur laquelle, plutôt raisonnablement, les Russes sont assez chatouilleux.

Ils ont été quasiment détruits plusieurs fois au siècle dernier dans cette région précisément.

JUAN GONZÁLEZ : De manière comparable avec la menace croissante liée aux armes nucléaires qui vous préoccupe, il y a les manœuvres au large des côtes de la Corée et les mots que nous avons entendus du président Trump ces derniers jours, que si la Chine ne s’occupe pas de la Corée du Nord, les États-Unis le feront. Pouvez-vous déjà nous parler de cette politique qui se développe vis-à-vis de la Corée et vis-à-vis de la Chine ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, il est intéressant d’examiner le dossier. L’affirmation est « Bien, nous ayons tout essayé. Rien ne fonctionne. Par conséquent, nous devons utiliser la force ». Est-il vrai que rien n’a fonctionné ? Je veux dire, il y a un dossier, après tout. Et si vous regardez le dossier, c’est intéressant.

En 1994, Clinton a fait, a établi ce que l’on a appelé l’Accord-cadre avec la Corée du Nord. La Corée du Nord mettrait fin à ses efforts pour développer des armes nucléaires. Les États-Unis réduiraient les actes hostiles. Cela fonctionnait plus ou moins. Aucun des deux camps ne respectaiit totalement l’accord, mais, jusqu’en 2000, la Corée du Nord n’avait pas poursuivi ses programmes d’armes nucléaires. George W. Bush est arrivé et a immédiatement lancé une attaque contre la Corée du Nord – vous savez, « l’axe du mal », les sanctions et ainsi de suite. La Corée du Nord s’est tournée vers la production d’armes nucléaires. En 2005, il y a eu un accord entre la Corée du Nord et les États-Unis, un accord assez judicieux. La Corée du Nord a accepté de mettre fin à son développement d’armes nucléaires. En retour, elle demandait un pacte de non-agression. Donc, arrêt des menaces hostiles, allègement de la sévérité des sanctions et mise en place d’un système pour fournir à la Corée du Nord de l’uranium faiblement enrichi à des fins médicales et autres, c’était la proposition. George Bush l’a immédiatement mise en pièces. En quelques jours, les États-Unis imposaient – essayaient de perturber les transactions financières nord-coréennes avec d’autres pays par Macao et autres. La Corée du Nord a reculé, a recommencé à construire des armes nucléaires. Je veux dire, peut-être que vous pouvez penser que c’est le pire régime de l’histoire, ou ce que vous voulez, mais ils suivent une politique assez rationnelle de prêté pour un rendu.

Et pourquoi développent-ils des armes nucléaires, finalement ? Je veux dire, l’économie est en mauvais état. Ils pourraient certainement utiliser autrement les ressources. Tout le monde comprend que c’est dissuasif. Et ils ont une proposition en fait. Il y a une proposition sur la table. La Chine et la Corée du Nord ont proposé que la Corée du Nord mette fin à son développement des armes nucléaires. En contrepartie, les États-Unis devraient arrêter de mener des manœuvres militaires menaçantes avec la Corée du Sud juste sur sa frontière. Ce n’est pas une proposition déraisonnable. Elle est tout simplement ignorée. En fait, Obama l’avait ignorée également. Il est possible de prendre des mesures pour atténuer ce qui pourrait être une crise extrêmement grave. Je veux dire, si les États-Unis ont décidé d’utiliser la force contre la Corée du Nord, une réaction immédiate, selon les sources militaires disponibles, est que Séoul, la ville de Séoul, serait simplement anéantie par l’artillerie de masse nord-coréenne qui la cible. Et qui sait vers quoi nous irions, après cela ? Mais la possibilité de produire – d’avancer vers un accord diplomatique négocié ne semble pas si farfelue. Je veux dire, cette proposition sino-nord-coréenne mérite vraiment d’être sérieusement prise en considération, je pense.

Et ça vaut la peine de garder à l’esprit que la Corée du Nord a de la mémoire. Ils ont été pratiquement détruits par des bombardements parmi les plus intensifs de l’histoire. Le bombardement, vous devriez, ça vaut la peine de le lire. Peut-être que vous devriez lire, les gens, l’histoire officielle de l’Air Force sur le bombardement de la Corée du Nord. C’est bouleversant. Je veux dire, ils avaient aplati le pays. Il ne restait plus de cibles. Donc, ils ont décidé, eh bien, nous allons attaquer les barrages, ce qui est un crime de guerre, bien sûr. Et la description de l’attaque des barrages est – sans le libellé exact, je déteste la paraphrase. Vous devriez vraiment le lire : simplement, ils exaltaient, dans les histoires officielles, Air Force Quarterly et d’autres – la perspective magnifique de voir cette énorme quantité d’eau déferler sur la Corée du Nord en balayant les cultures. Pour les Asiatiques, les cultures de riz sont leur vie. Cela les détruira. Ce sera magnifique. Les Nord-Coréens en vivaient. Et avoir des B-52 équipés de bombes nucléaires qui survolent leur frontière n’est pas une blague.

Mais, de manière plus significative, il y a un bilan de succès partiel dans les initiatives diplomatiques, l’échec total des sanctions et des mouvements durs, et les options sur la table qui pourraient être suivies. Au lieu de se tracasser sur le fait que quelqu’un ait parlé aux Russes, c’est le genre de chose qui devrait être – qui devrait être poursuivie très sérieusement. C’est à cela que les Démocrates ou ceux qui espèrent une forme de paix et de justice devraient travailler.

AMY GOODMAN : Ce qui nous amène à la Chine. Le président Trump a déclaré : « Si la Chine ne résout pas le problème de la Corée du Nord, nous le ferons ». Êtes-vous préoccupé par le fait que Trump, le plus bas des présidents en terme de popularité, qui a subi défaite après défaite, puisse attaquer et essayer de mettre l’accent sur un ennemi étranger ? Mais en même temps, vous avez la Chine en visite aux États-Unis, cette réunion qu’il va avoir avec le leader chinois Xi à Mar-a-Lago, également très intéressante, étant donné que c’est un terrain de golf, n’est-ce pas ? Xi déteste le golf et a interdit aux membres du Parti Communiste d’y jouer. Est-ce plutôt à cause de Trump qui pense qu’il a plus de facilité pour limiter la couverture de presse ou l’information sur ses rencontres, quand elles se tiennent dans sa propriété privée ? Mais surtout, quel est l’agenda et quelle est notre relation avec la Chine ?

NOAM CHOMSKY : Comme vous savez, l’un des incidents intéressants a été la discussion publique sur les problèmes de sécurité importants dans ce complexe touristique, peuplé de gens assis en train de prendre du café et des boissons. Peut-être qu’ils gardent la presse dehors, mais ils ne semblent pas exclure les hôtes.

AMY GOODMAN : Eh bien, pas s’ils paient 200 000 dollars par an et qu’ils sont membre de Mar-a-Lago.

NOAM CHOMSKY : Exact. si c’est le cas, vous passez à travers le filtrage.

AMY GOODMAN : Et vous pouvez avoir des photos, des selfies, avec l’homme qui détient les codes nucléaires.

NOAM CHOMSKY : Le « football. »

AMY GOODMAN : Le « football. »

NOAM CHOMSKY : Il est extrêmement imprévisible. Mais ça – les relations avec la Chine, c’est un problème extrêmement grave. La Chine ne reculera pas sur ses revendications fondamentales, par exemple sur Taiwan. Et si Trump – beaucoup de ce que la Chine exige, je pense, est – et ça ne devrait pas l’être — est inacceptable. Ça ne devrait pas, ce n’est pas acceptable sur le plan international. Mais une réaction qui passerait par l’utilisation de la force est tout simplement extraordinairement dangereuse. Je veux dire, vous ne pouvez pas jouer à ce jeu dans les affaires internationales. Nous sommes trop proches de nous détruire. Regardez le dossier de… tout au long de l’ère nucléaire, des actions accidentelles, parfois accidentelles, parfois du genre irrationnel. C’est presque miraculeux que nous ayons survécu.

Et quoi qu’il en soit, pour avoir une bonne estimation de ce danger, regardez le meilleur indicateur de la situation de la sécurité mondiale que nous ayons sous forme d’une mesure simple, à savoir l’horloge Doomsday du Bulletin des scientifiques atomiques. Elle est mise à jour chaque année, depuis 1947, le début de l’ère nucléaire, par un groupe de spécialistes sérieux, des scientifiques, des analystes politiques entre autres, qui tentent de mesurer le danger auquel l’espèce humaine est confronté. Minuit signifie que nous sommes finis. En 1947, l’horloge était réglée à minuit moins sept minutes. En 1953, juste après que les États-Unis et la Russie aient testé les bombes à hydrogène, les armes thermonucléaires, elle est passée à minuit moins deux minutes. C’est le plus proche qu’elle ait été du désastre total. À l’heure actuelle, dès que Trump est arrivé, elle est passée à minuit moins deux minutes et demie, à la fois en raison de la menace nucléaire, reconnue comme sérieuse, et de la menace de catastrophe environnementale, qui n’avait pas été prise en compte les années précédentes, et qui l’est maintenant.

Ce sont, de manière écrasante, les problèmes les plus cruciaux qui se posent à nous. En comparaison, tout le reste s’efface dans l’insignifiance. Ce sont littéralement des questions de survie. Et minuit moins deux minutes et demie signifie un danger extraordinaire. Ce devrait être l’objet principal d’attention. Et c’est tout à fait étonnant de voir comment c’est ignoré. Tout au long de la campagne électorale, il n’y en a eu pratiquement aucune mention. Chaque candidat républicain, chacun, en ce qui concerne le climat, soit a nié ce qui se passe soit a dit – les modérés, comme Jeb Bush, Kasich, ont dit : « Eh bien, peut-être que cela se passe, mais c’est pas grave. Nous n’avons rien à faire à ce sujet. »

AMY GOODMAN : Les États-Unis ont simplement mené le boycott des négociations aux Nations Unies sur l’interdiction du nucléaire.

NOAM CHOMSKY : Sur l’interdiction du nucléaire. Elles se sont jointes aux autres puissances nucléaires, malheureusement. Il y a — il y a aussi la question du Traité d’interdiction complète des essais. Il y a maintenant trois puissances nucléaires qui ont refusé de le ratifier : la Chine, les États-Unis et Israël. Et si les tests recommencent, c’est un danger extrêmement grave. Comme je l’ai mentionné, c’était lorsque les premiers essais ont été réalisés que l’horloge Doomsday était à minuit moins deux minutes.

Il y a le problème du nouveau traité START, un traité – il y a eu une réduction insuffisante, mais significative, des armes nucléaires depuis la fin de la guerre froide. Le nouveau traité START est censé la faire avancer. La Russie et les États-Unis ont la majorité écrasante des armes nucléaires. Et cela en réduirait le nombre, mais aussi les plus menaçantes. Trump a indiqué – je ne sais pas – personne ne sait ce qu’il veut dire, mais il a indiqué que c’est ce qu’il appelle une mauvaise affaire pour les États-Unis, ce qui suggère peut-être que nous devrions en sortir, ce qui serait une catastrophe. Je veux dire, ce sont des problèmes majeurs. Et le fait qu’ils soient à peine discutés est un indicateur éclatant du niveau de la civilisation contemporaine.

JUAN GONZÁLEZ : Noam Chomsky, je voulais vous demander : les gens de gauche ont l’habitude de considérer globalement le gouvernement américain comme étant au service de la classe capitaliste, les politiciens. De temps en temps, on a eu un Rockefeller ou un membre véritable de la classe capitaliste qui entre au gouvernement. Mais maintenant, avec cette administration Trump, c’est un nombre extraordinaire de personnes extrêmement riches qui sont  de fait entrées directement au gouvernement. Et pourtant, on voit cette histoire qu’ils reçoivent le soutien de la classe ouvrière blanche du pays. Pourriez-vous parler de cela, les capitalistes qui prennent  le contrôle direct du gouvernement ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, comme vous dites, ils l’ont toujours eu. Les indications simples, rien que le financement de la campagne, une indication simple comme celle-là, est un prédicteur très fiable, non seulement de la victoire électorale, mais même de la politique ensuite. C’est vrai depuis un siècle. Et si on regarde l’analyse des attentes populaires – un sujet majeur de la science politique universitaire compare les attentes populaires et les politiques publiques. C’est plutôt simple. La politique publique, vous pouvez la voir. Les attitudes populaires, nous en connaissons beaucoup à partir de sondages approfondis. Et les résultats sont assez surprenants. Il s’avère qu’environ 70 pour cent des votants, soit peut-être la moitié du corps électoral, environ 70 pour cent des électeurs sont littéralement des laissés-pour-compte, les 70 pour cent inférieurs de l’échelle des revenus, c’est à dire que leurs propres représentants ne font pas attention à leurs attentes et préférences. Si vous vous déplacez vers le haut de  l’échelle des revenus, vous obtenez un peu plus de corrélation, plus, un peu plus d’influence. Le plus haut, qui est probablement une fraction de 1 pour cent, si vous pouviez obtenir les données, c’est là que la politique se définit. L’administration Trump est une sorte de caricature de cela. C’est toujours très vrai. Mais ici, c’est comme s’ils tentaient d’étaler le fait que ce pays est géré par Goldman Sachs et les milliardaires, et que personne d’autre ne compte.

JUAN GONZÁLEZ : Wilbur Ross, Betsy DeVos.

NOAM CHOMSKY : Oui, tous. Je veux dire, c’est presque comme une parodie choquante, comme s’ils essayaient de montrer : « Ouais, ce que nous savons tous est vrai, c’est profondément vrai, et nous allons vous le montrer. »

L’intéressant – une question intéressante, celle que vous soulevez, est : comment font-ils pour garder le soutien des gens qu’ils sont en train de cogner au visage ? Ce n’est pas inintéressant. Et si vous examinez cela, il y a plusieurs facteurs. Tout d’abord, beaucoup des électeurs de Trump, des électeurs de la classe ouvrière blanche, beaucoup d’entre eux ont voté pour Obama en 2008. Si vous remontez à la campagne d’Obama, les mots frappants étaient « espoir » et « changement ». Je ne suis généralement pas d’accord avec Sarah Palin, mais quand elle a demandé: « Où est ce bidule « d’esperage-changeage » (« Where’s this hopey-changey stuff ») ? », elle ne disait pas une insanité. Il est vite devenu clair qu’il n’y avait pas d’espoir et qu’il n’y avait pas de changement. Et les travailleurs ont vraiment perdu leurs illusions. Vous pouvez le voir au Massachusetts, où, lorsque Kennedy est mort, vous savez, le « lion libéral ». Il se trouve qu’il y a eu un vote pour le remplacer, en 2010. Étonnamment, c’est un Républicain qui a gagné, dans le Massachusetts démocrate, le siège de Kennedy. Et les électeurs syndiqués n’ont pas voté pour les Démocrates. Ils étaient très en colère d’avoir été trompés, ils le sentaient, à juste titre, par la campagne de promesses de Obama. Et ils se sont tournés vers leur pire ennemi de classe, qui au moins dit les choses. Les Républicains ont acquis la technique de parler comme s’ils étaient des types ordinaires, vous savez, le genre de gars que vous rencontrez dans un bar, ce genre de choses. Cela remonte à Reagan et à ses bonbons à la gelée, et à Bush, vous savez, les mots mal prononcés, etc., et ainsi de suite. C’est un jeu joué d’avance. Et c’est un jeu de cons. Mais en l’absence d’opposition, ça marche.

Et qu’arrive-t-il quand il y a une opposition? C’est très frappant. Le fait le plus étonnant de la dernière élection, qui est la réussite de Sanders, c’est une rupture d’un siècle d’histoire politique américaine. Comme je l’ai dit, vous pouvez prédire très bien les résultats électoraux, grâce au seul financement des campagnes. D’autres facteurs l’intensifient. Voici Sanders, quelqu’un dont personne n’a jamais entendu parler. Aucun soutien des riches, aucun soutien des entreprises. Les médias l’ont ignoré ou dénigré. Il a même utilisé un mot effrayant, « socialiste ». Il est sorti de nulle part. Il aurait remporté la nomination du Parti démocrate s’il n’y avait pas eu les magouilles des chefs de parti Obama-Clinton qui l’ont empêché d’entrer. Il aurait pu être le président. A partir de rien. C’est une rupture incroyable. Cela montre ce qui peut arriver lorsqu’on propose des politiques qui répondent aux préoccupations générales, qui concernent une grande partie de la population.

AMY GOODMAN : Pensez-vous qu’il pourrait encore gagner s’il se lançait à nouveau ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, il y a eu un sondage de Fox News, il y a quelques jours, Fox News, demandant qui est le – essayant de demander qui est votre personnage politique préféré. Sanders était largement en avance, loin devant, sans aucun soutien vocal et articulé dans cette concentration de pouvoir – les médias, les entreprises, ailleurs. En fait, si vous regardez les préférences politiques, vous voyez quelque chose de similaire. Nous avons déjà mentionné les problèmes concernant la Santé. C’est – problème après problème, une grande partie des gens qui votent vraiment pour leur pire ennemi de classe, si on s’en tient à la politique, qui favoriseraient vraiment les politiques social-démocrates, même les politiques environnementales.

AMY GOODMAN : Nous avons reçu via toutes sortes de moyens des centaines de questions pour vous interroger. L’une est de Ty Williams, qui pose via Twitter la question de l’exploitation par Trump de la peur. Ty demande, lorsque vous – « [pouvez-vous] développer vos commentaires dans AlterNet sur le fait que l’administration Trump pourrait mettre en scène une attaque ? Quel  parallèle historique avez-vous en tête ? »

NOAM CHOMSKY : Eh bien, en fait, la déclaration que j’ai faite était assez en sourdine. Ce n’était pas aussi fort que les titres l’indiquaient. Ce que j’ai souligné – et ce dont tout le monde, je pense, est conscient -, c’est que tôt ou tard ce jeu de cons ne va pas fonctionner. Les gens comprendront qu’il ne ramène pas les emplois. Il ne va pas recréer l’image en partie illusoire, en partie réelle, de ce qu’était la vie dans le passé, avec des emplois manufacturiers et une société qui fonctionnait, où vous pouviez aller de l’avant, et ainsi de suite. Il ne va pas créer cela.

Que se passe-t-il à ce moment-là ? Il faut faire quelque chose pour maintenir le contrôle. La technique évidente est celle du bouc émissaire. Donc, le culpabilité des immigrants, des musulmans, de n’importe qui. Mais cela ne peut marcher que jusqu’à un certain point. L’étape d’après serait, comme je l’ai dit, une prétendue attaque terroriste, ce qui est assez facile. En fait, c’est presque normal, comme les champignons atomiques de Condoleezza Rice. C’est facile à monter, de prétendues attaques. L’autre possibilité est une attaque par étapes d’un type mineur. Est-ce que ce serait difficile ? Prenez la technique du FBI, qu’ils utilisent constamment, de créer des situations de piégeage. Bien, supposons que l’un d’entre eux aille un peu trop loin, qu’on ne l’arrête pas juste à temps. Ce n’est pas difficile à calculer. Je ne l’anticipe pas particulièrement, mais c’est une possibilité. Et nous avons un pays très inquiet. Depuis des années, c’est probablement le pays le plus effrayé au monde. C’est aussi le pays le plus sûr au monde. Il est très facile de terrifier les gens.

Source : Democracy Now, le 04-04-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les-crises.fr DT | 17 juin 2017 à 6 h 00 min | Étiquettes : Noam Chomsky, Trump | Catégories : Crise Politique | URL : http://wp.me/p17qr1-JWg
 
 

Classe nuisible Par Frédéric Lordon

http://lesillon04.hautetfort.com/archive/2017/06/17/classe-nuisible-5955008.html

Situation –

paru dans lundimatin#108, le 13 juin 2017

Logiquement, tout avance de concert. Au moment où Macron est élu, nous découvrons que La Poste enrichit sa gamme de services d’une offre « Veiller sur mes parents » à partir de 19.90€ par mois (plusieurs formules : 1, 2, 4, 6 passages par semaine). Le missionné, qu’on n’appellera sans doute plus « l’agent » (tellement impersonnel-bureaucratique – old), mais dont on verra si la Poste va jusqu’à l’appeler l’« ami de la famille », passe en voisin, boit le café, fait un petit sms pour tenir au courant les descendants, bref – dixit le prospectus lui-même – « maintient le lien social ». Résumons : Pour maintenir le lien social tout court, c’est 19.90€. Et pour un lien social béton (6 visites par semaines), c’est 139.90€. Tout de même. Mais enfin il y va du vivre ensemble.

En 1999, des lignards d’EDF en vacances et même en retraite avaient spontanément repris du service pour rétablir le courant après la tempête. Ils l’avaient fait parce qu’ils estimaient que, dans cette circonstance exceptionnelle, il se jouait quelque chose entre eux, le service public dont ils étaient ou avaient été les agents, et la société dans son ensemble, quelque chose qui n’était pas de l’ordre d’un lien contractuel-marchand et procédait de mobiles autres que pécuniaires. Maintenant que nous en sommes à l’étape de la forfaitisation du lien social, nous percevons combien cette réaction qui fut la leur a été une tragique erreur. Puisqu’il est décidé que tout, absolument tout, est monnayable, la prochaine fois que les lignes sont à terre, on espère bien que toute demande de reprise de service obtiendra pour réponse, au mieux la renégociation en position de force du tarif des prestations extraordinaires, et plutôt d’aller se carrer les pylônes.

Le contresens anthropologique du lien social tarifé semble ne pas apercevoir que, précisément, la transaction contractuelle-marchande n’est au principe d’aucun lien, entendons autre que le lien temporaire stipulé dans ses clauses, dont l’échéance est fixée par le paiement qui, dit très justement l’expression, permet de s’acquitter – c’est-à-dire de quitter. Après quoi les co-contractants redeviennent parfaitement étrangers l’un à l’autre. C’est pourtant ce modèle « relationnel » que la société néolibérale, La Poste en tête, se propose de généraliser à tous les rapports humains, désastre civilisationnel dont le désastre électoral de ce printemps n’est que l’épiphénomène. Mais aussi l’accélérateur. Avec peut-être toutes les vertus des accélérations à contresens : déchirer les voiles résiduels, clarifier la situation, rapprocher des points critiques. Si l’on peut placer un espoir raisonnable dans la présidence Macron, c’est celui que tout va devenir très, très, voyant. C’est-à-dire odieux comme jamais.

Car il ne faut pas s’y tromper, la France n’est nullement macronisée. Les effets de levier composés du vote utile font à l’aise un président avec une base d’adhésion réelle de 10% des inscrits. Quant aux législatives, le réflexe légitimiste se joint à la pulvérisation des candidatures d’opposition pour assurer de rafler la mise. Par l’effet de cette combinaison fatale, le 19e arrondissement de Paris, par exemple, qui a donné Mélenchon en tête au premier tour avec plus de 30% est ainsi bien parti pour se donner un député macronien – on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Mais en réalité, au point où nous en sommes, tout ça n’a plus aucune importance. La vérité, c’est que « la France de Macron » n’est qu’une petite chose racornie, quoique persuadée de porter beau : c’est la classe nuisible.

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La classe nuisible est l’une des composantes de la classe éduquée, dont la croissance en longue période est sans doute l’un des phénomènes sociaux les plus puissamment structurants. Pas loin de 30% de la population disposent d’un niveau d’étude Bac+2 ou davantage. Beaucoup en tirent la conclusion que, affranchis des autorités, aptes à « penser par eux-mêmes », leur avis compte, et mérite d’être entendu. Ils sont la fortune des réseaux sociaux et des rubriques « commentaires » de la presse en ligne. La chance de l’Europe et de la mondialisation également. Car la classe éduquée n’est pas avare en demi-habiles qui sont les plus susceptibles de se laisser transporter par les abstractions vides de « l’ouverture » (à désirer), du « repli » (à fuir), de « l’Europe de la paix », de « la dette qu’on ne peut pas laisser à nos enfants » ou du monde-mondialisé-dans-lequel-il-va-bien-falloir-peser-face-à-la-Russie-et-aux-Etats-Unis. La classe demi-habile, c’est Madame de Guermantes à la portée d’un L3 : « la Chine m’inquiète ».

La propension à la griserie par les idées générales, qui donnent à leur auteur le sentiment de s’être élevé à hauteur du monde, c’est-à-dire à hauteur de gouvernant, a pour effet, ou pour corrélat, un solide égoïsme. Car la demi-habileté ne va pas plus loin que les abstractions creuses, et ignore tout des conséquences réelles de ses ostentations abstraites. En réalité, elle ne veut pas les connaître. Que le gros de la société en soit dévasté, ça lui est indifférent. Les inégalités ou la précarité ne lui arrachent dans le meilleur des cas que des bonnes paroles de chaisière, en tout cas aucune réaction politique. L’essentiel réside dans les bénéfices de la hauteur de vue, et par suite d’ailleurs la possibilité de faire la leçon universaliste aux récalcitrants. En son fond elle est un moralisme – comme souvent bercé de satisfactions matérielles. Sans surprise, elle résiste à la barbarie en continuant de boire des bières en terrasse – ou, plus crânement encore, en brassant elle-même sa propre bière.

Demi-habile et parfaitement égoïste, donc : c’est la classe nuisible, le cœur battant du macronisme. Elle est le fer de lance de la « vie Macron » – ou du vivre ensemble La Poste. Partagée entre les déjà parvenus et ceux qui continuent de nourrir le fantasme, parfois contre l’évidence, qu’ils parviendront, elle est la classe du capital humain : enfin un capital qui puisse être le leur, et leur permettre d’en être  ! Ceux-là sont habités par le jeu, ils y adhèrent de toute leur âme, en ont épousé avec délice la langue dégénérée, faite signe d’appartenance, bref : ils en vivent la vie. Ils sont tellement homogènes en pensée que c’est presque une classe-parti, le parti du « moderne », du « réalisme », de la « French Tech », du « projet personnel » – et l’on dresserait très facilement la liste des lieux communs d’époque qui organisent leur contact avec le monde. Ils parlent comme un journal télévisé. Leurs bouches sont pleines de mots qui ne sont pas les leurs, mais qui les ont imbibés si longtemps qu’ils ont fini par devenir les leurs – et c’est encore pire.

Cependant, l’égoïsme forcené joint à l’intensité des investissements existentiels a pour propriété paradoxale de faire de la classe de « l’ouverture » une classe séparée et claquemurée, sociologiquement minoritaire en dépit des expressions politiques majoritaires que lui donnent les institutions électorales – qui disent là comme jamais la confiance qu’elles méritent. La seule chose qui soit réellement majoritaire, c’est son pouvoir social – mais comme on sait, à ce moment, il convient de parler non plus de majorité mais d’hégémonie. Sans surprise, la sous-sous-classe journalistique en est le joyau, et le porte-voix naturel. L’élection de Macron a été pour elle l’occasion d’un flash orgasmique sans précédent, ses grandes eaux. Au moment où nous parlons d’ailleurs, on n’a toujours pas fini d’écoper. En tout cas la classe nuisible est capable de faire du bruit comme quinze. Elle sait ne faire entendre qu’elle et réduire tout le reste – ouvriers, employés, des masses elles bien réelles – à l’inexistence. Au prix, évidemment, de la sourde accumulation de quelques « malentendus », voués un de ces quatre à faire résurgence un peu bruyamment.

Il pourrait y avoir là de quoi désespérer absolument si le « progrès intellectuel » de la population ne fabriquait plus que des possédés, et se faisait le parfait verrou de l’ordre social capitaliste. Mais la classe nuisible n’est qu’une fraction de la classe éduquée. C’est qu’en principe, on peut aussi se servir de capacités intellectuelles étendues pour autre chose. Bien sûr on ne pense pas dans le vide, mais déterminé par toutes sortes d’intérêts, y compris matériels, à penser. De ce point de vue les effets du néolibéralisme sont des plus ambivalents. S’il fabrique de l’assujetti heureux et de l’entrepreneur de lui-même, il produit également, et à tour de bras, du diplômé débouté de l’emploi, de l’intellectuel précaire, du startuper revenu de son esclavage. La plateforme OnVautMieuxQueCa, qui a beaucoup plus fait que les directions confédérales dans le lancement du mouvement du printemps 2016 – qui a même fait contre elles… –, cette plateforme, véritable anthologie en ligne de la violence patronale, dit assez où en est, expérience à l’appui, une large partie de la jeunesse diplômée dans son rapport au salariat. Et, sous une détermination exactement inverse, dans ses propensions à penser. On peut donc ne pas tomber dans l’exaltation « générationnelle » sans manquer non plus de voir qu’il se passe quelque chose dans ces tranches d’âge. Si d’ailleurs, plutôt que de revoir pour la dixième fois The social network et de se rêver en Zuckerberg français, toute une fraction de cette génération commence à se dire « ingouvernable », c’est sans doute parce qu’elle a un peu réfléchi à propos de ce que veut dire être gouverné, suffisamment même pour apercevoir qu’il n’y a va pas seulement de l’Etat mais de l’ensemble des manières de façonner les conduites, auxquelles les institutions formelles et informelles du capitalisme prennent toute leur part.

Sur ce versant-là de la classe éduquée, donc, ça ne macronise pas trop fort – sans compter d’ailleurs tous ceux à qui l’expérience prolongée a donné l’envie de changer de bord : les cadres écœurés de ce qu’on leur fait faire, les dégoûtés de la vie managériale, les maltraités, les mis au rebut, à qui la nécessité fait venir la vertu, mais pour de bon, qui ont décidé que « rebondir » était une affaire pour baballe exclusivement, ne veulent plus se battre pour revenir dans le jeu, et prennent maintenant la tangente. Or ce contingent de têtes raides ne cesse de croître, car voilà le paradoxe du macronisme : en même temps qu’il cristallise la classe nuisible, son effet de radicalisation, qui donne à l’époque une clarté inédite, ouvre d’intéressantes perspectives démographiques à la fraction rétive de la classe éduquée.

Cependant le privilège social de visibilité de la classe éduquée, toutes fractions confondues, n’ôte pas qu’on ne fait pas les grands nombres, spécialement dans la rue, sans la classe ouvrière mobilisée. En l’occurrence affranchie des directions confédérales, ou du moins décidée à ne plus les attendre. Mais ayant par suite à venir à bout seule de l’atomisation et de la peur. Pas le choix : il faut qu’elle s’organise – se -organise… Et puis s’organiser avec elle. Caisses de solidarité, points de rencontre : dans les cortèges, dans de nouveaux groupements où l’on pense l’action en commun, tout est bon. En tout cas, comme dans la jeunesse, il se passe quelque chose dans la classe ouvrière : de nombreux syndicalistes très combatifs, durcis au chaud de plans sociaux spécialement violents, virtuellement en rupture de centrale, font maintenant primer leurs solidarités de lutte sur leurs appartenances de boutique, laissent leurs étiquettes au vestiaire et ébauchent un front uni. Si quelque jonction de la jeunesse décidée à rompre le ban ne se fait pas avec eux, rien ne se fera. Mais la détestation de l’entreprise, promise par le macronisme à de gigantesques progrès, offre d’excellentes raisons d’espérer que ça se fera.

Il n’est pas certain que le macronisme triomphant réalise bien la victoire à la Pyrrhus qui lui est échue. C’est que jusqu’ici, l’indifférenciation patentée des partis de gouvernement censément de bords opposés parvenait encore vaille que vaille à s’abriter avec succès derrière l’illusion nominale des étiquettes de « l’alternance ». Évidemment, l’alternance n’alternait rien du tout, mais il restait suffisamment d’éditorialistes abrutis pour certifier que la « gauche » succédait à la « droite, ou l’inverse, et suffisamment de monde, à des degrés variés de cécité volontaire, pour y croire. Le problème du macronisme, c’est précisément… qu’il a réussi : sa disqualification des termes de l’alternance prive le système de son dernier degré de liberté, assurément factice mais encore doté de quelque efficacité résiduelle. Quand il aura bien mis en œuvre son programme, poussé tous les feux, par conséquent rendu folle de rage une fraction encore plus grande de la population, où trouvera-t-il son faux alternandum et vrai semblable, l’entité faussement opposée et parfaitement jumelle qui, dans le régime antérieur, avait pour double fonction de soulager momentanément la colère par un simulacre de changement tout en assurant la continuité, quoique sous une étiquette différente ?

Résumons-nous : bataille terminale au lieu du noyau dur – le rapport salarial, via le code du travail –, intégration ouverte de l’Etat et du capital, presse « en plateau », extase de la classe nuisible et radicalisation antagoniste des défecteurs, colère grondante des classes populaires promises à l’équarrissage, fin des possibilités théâtrales de l’alternance, disparition définitive de toute possibilité de régulation interne, de toute force de rappel institutionnalisée, de tout mécanisme de correction de trajectoire : à l’évidence il est en train de se former une situation. À quelque degré, ce gouvernement-du-barrage-contre-le-pire doit en avoir conscience puisqu’il approfondit le mouvement, déjà bien engagé, de proto-fascisation du régime : avec les ordonnances du code du travail, la normalisation de l’état d’urgence en droit ordinaire a été logiquement sa première préoccupation. Ultime moyen de contrôle de la situation, lui semble-t-il, mais qui contribue plutôt à l’enrichissement de la situation. Et confirme que la question de la police va se porter en tête d’agenda, comme il est d’usage dans tous les régimes où l’état d’illégitimité n’est plus remédiable et où ne reste que la force armée, la seule chose opposable à la seule opposition consistante : la rue. Car il est bien clair qu’il n’y a plus que la rue. Si « crise » désigne le moment résolutoire où les trajectoires bifurquent, nous y sommes. Quand tout est verrouillé et que la pression n’en finit pas de monter, il doit se passer quelque chose. Ce dont les forces instituées sont incapables, seul l’événement peut l’accomplir.

 

UN REGARD ALGERIEN SUR L’ELECTION PRESIDENTIELLE EN FRANCE

13 juin 2017. Pleinement d’accord avec cette analyse sur le fond. Merci Michel Deschamp qui l’a inscrite sur son blog. (note de Danielle Bleitrach)

 

Macron vainqueur par défaut au second tour de l’élection présidentielle

par Alger republicain, 11/06/2017

 

Avec 20,7 millions de suffrages contre 10,6 à Marine Le Pen, sa victoire est en apparence écrasante. Mais dans ce nombre, 9 millions d’électeurs ont voté contre Le Pen et non pour son programme. 16 autres millions se sont abstenus ou ont voté nul. Son élection est le fruit d’un « viol des foules ». Le système électoral mis en place par la Constitution de 1958 piège le vote populaire. Il lui impose au second tour de choisir le « moindre mal » qui s’avère ensuite le pire. Les deux candidats qui se disputent la tête de l’exécutif sont systématiquement des représentants des classes dominantes ou des courants réformistes convaincus que le sauvetage du système capitaliste passe par la redistribution de miettes aux travailleurs.

Les grands moyens d’information appartiennent à la bourgeoisie. Ce sont ses idées et ses choix politiques qui dominent et façonnent la majeure partie de l’opinion (« Les idées dominantes sont celles de la classe dominante »). Jamais la loi mise en lumière par Marx, n’avait été confirmée d’une manière aussi caricaturale qu’avec le lancement de la candidature de Macron et le battage incessant orchestré depuis l’été 2016 autour de sa personne par les 9 milliardaires qui détiennent 95% des médias. Macron est la créature des hommes de la haute finance, des gros actionnaires du CAC 40, propriétaires de l’essentiel des richesses de la France, entreprises économiques, médias et aussi … instituts de sondage dont la fonction est d’orienter savamment les choix des électeurs. Ces instituts ont participé à la dramatisation du climat politique orchestré par des « éditocrates » grassement rémunérés sous le thème « s’abstenir c’est voter pour le fascisme ». Marine Le Pen a assumé à merveille le rôle d’épouvantail programmé pour inciter la majorité des électeurs à opter pour le « moins pire ».

Depuis la défaite cuisante en 2002 de Le Pen père, la bourgeoisie française s’est employée avec constance à dédiaboliser le Front national. Buts de la promotion de ce parti xénophobe : évacuer des débats politiques les questions liées à l’antagonisme de classe opposant les travailleurs, majorité écrasante des actifs, à une petite minorité d’oligarques. Ces questions formaient la ligne de clivage essentielle à travers laquelle le niveau de conscience idéologique des travailleurs distinguait la France d’autres pays capitalistes. Avec le traitement de faveur accordé par les médias à Marine Le Pen, l’attention a été sciemment détournée sur les questions identitaires, sur les immigrés, arabes et africains notamment pour diviser le camp des exploités, torpiller leur unité contre leurs exploiteurs.

Le FN c’est aussi la force fasciste de réserve de la bourgeoisie. Son encadrement est composé de nervis, de gros bras et d’émules de l’OAS. Elle n’hésitera pas à la lancer contre le mouvement populaire lorsqu’il menacera sérieusement sa domination économique et politique.

La bourgeoisie a choisi Macron parce qu’elle a éprouvé le besoin politique de dépasser les clivages partisans gauche-droite qui lui paraissent anachroniques.

Il fut un temps où, sous la pression d’un PCF dirigeant avec détermination les luttes de la classe ouvrière pour renverser la domination de la bourgeoisie, et dans un contexte international où l’existence de l’URSS obligeait les capitalistes à faire des concessions, le PS tentait d’atténuer les antagonismes de classe par des réformes sociales qui amélioraient la condition des travailleurs. Au pouvoir ou dans l’opposition il oeuvrait ainsi à émousser la combativité anticapitaliste de la classe ouvrière pour perpétuer le système. Aujourd’hui la situation est différente. Résultat de l’évolution socio-politique de la social-démocratie française de ces dernières décennies, surtout sous Hollande, l’action du PS ne se distingue de celle de la droite que sur des questions de méthode. Il ne s’agit plus pour lui de forcer la main de la bourgeoisie pour qu’elle accepte une redistribution du revenu national qui adoucisse le sort des travailleurs et permette de juguler la révolution, mais de satisfaire les exigences sans limites du Capital. Il s’agit de l’accompagner aimablement dans sa course à l’échelle mondiale pour des taux de profits élevés. Détricotage des conquête sociales et alignement de la condition des ouvriers sur les niveaux les plus bas dans le monde, sur celui du Bangladesh comme le résument si bien les syndicalistes, le contraire de ce qui a été fait depuis le front populaire, tel est aujourd’hui le programme du PS.

Les courants réformistes de l’aristocratie ouvrière ne forment plus le groupe prépondérant de sa base sociale. Ce sont les représentants des couches intermédiaires qui ont pris le dessus. Leurs activités et leurs intérêts sont liés à la gestion du capitalisme, à son internationalisation, à la diffusion de l’idéologie bourgeoise. Droite et parti socialiste se sont succédé depuis Rocard et Fabius dans une fausse alternance pour satisfaire les désirs du grand Capital. Ils se relayent à tour de rôle dans ce travail de démolition sociale. Mais cette « alternance » bénéfique pour le Capital s’effectue dans le climat polémique alimenté par les rivalités partisanes gouvernement-opposition alors qu’au fond les deux acteurs de la bipolarisation sont complices.

C’est à ce climat de fausses querelles que la grande bourgeoisie a décidé de mettre fin. Elle y voit la condition pour accélérer le rythme d’exécution du plan de destruction de ce que l’on qualifie de « modèle social français ». Elle tente de mettre en place une nouvelle formation politique issue de la synthèse de la droite et de l’ex- « parti ouvrier » de la bourgeoisie dans le PS. Pour avoir refusé de s’inscrire dans cette nouvelle feuille de route, Fillon a été mis hors jeu.

Avec Macron, la bourgeoisie est sur le pied de guerre. Elle va mener avec une vigueur décuplée l’offensive générale contre la classe ouvrière et les travailleurs. Elle compte achever la destruction du Code du travail. Macron c’est aussi le porte-parole de ses fractions les plus belliqueuses, celles qui poussent à la guerre contre la Russie, qui veulent intensifier leurs interventions militaires en Syrie, au Moyen Orient, en Afrique du nord, au Sahel, renverser les régimes pas trop dociles à leurs goûts. Le zèle belliqueux de Macron s’est illustré par sa violente diatribe contre le régime syrien et son allié russe à propos de la dernière attaque chimique d’Idlib alors que de toute évidence elle avait été montée par des islamistes défaits pour donner le prétexte à une intervention militaire étrangère. De même au Mali où il a osé accuser l’Algérie d’entretenir la nuisance des groupes islamistes feignant d’oublier que c’est l’intervention criminelle de la France en Libye qui a déstabilisé toute la région du Sahel.

Les enjeux politiques français ne peuvent être correctement appréciés que sous l’angle de la profonde crise économique et sociale. Elle met en avant pour les forces politiques les plus révolutionnaires les tâches de la préparation des conditions idéologiques et politiques de la révolution socialiste.

De ce point de vue, aucun candidat ne répondait au choix des travailleurs qui aspirent à renverser le capitalisme. Mélenchon a pris la tête des réformistes qui ne cherchent pas à se débarrasser du capitalisme mais croient toujours qu’il est possible de « l’humaniser ». Son but est de reconstituer sous un nouveau nom un parti socialiste version 2, épuré de ses personnalités les plus discréditées, à l’image de Valls, pour leur zèle à appliquer les injonctions du MEDEF. Pas un mot chez lui pour appeler à l’abolition du capitalisme, pas même pour remettre à l’ordre du jour la nationalisation des grands groupes industriels et financiers. Seulement des déclamations et des effets de manche qui font illusion. Relancer l’activité économique en appliquant les préceptes keynésiens de la stimulation de la demande et donc de la relance de l’emploi, grâce à l’action étatique et à la hausse des salaires, sans s’attaquer aux bases du capitalisme, tel est le cœur de son programme. Mélenchon détourne le potentiel de rupture avec le capitalisme qui s’accumule au sein de la classe ouvrière, de l’ensemble des travailleurs et de la jeunesse. Il fait partie de cette « gauche » qui n’a pas compris que la crise a pour origine une surproduction des capitaux dont la profondeur rend inopérantes les recettes keynésiennes.

La nature de cette crise pose comme alternative : ou la liquidation des conquêtes sociales des travailleurs ou la révolution socialiste et la socialisation de la propriété des grands moyens de production et d’échange.

Zoheir BESSA, directeur.

 

Le colloque suite : Interprétation marxiste et libérale de la Révolution d’Octobre : débat scientifique ou antagonisme idéologique ? Par Vladimir Chevtchenko

C’est un texte incontestablement plus difficile que celui de Boris Kagarlitsky que nous présentons aujourd’hui, mais il donne plus à réfléchir, il va moins « dans le sens du poil » de l’époque, mais je vous recommande en particulier son analyse sur ce que la CHine nous enseigne par rapport à la Révolution d’octobre. je vous invite donc de le lire en remerciant Marianne de l’énorme travail qu’elle a fourni et qu’elle va poursuivre, puisque Vladimir Chetchenko a bien voulu nous confier une trentaine de pages d’analyse qu’il a tenté sur le stalinisme. (traduction de Marianne Dunlop, et note de Danielle bleitrach)

Tenter de rendre compte des discussions et de la lutte idéologique autour de la Révolution d’Octobre et du socialisme soviétique dans la pensée postsoviétique est une tâche extrêmement difficile dans la mesure où le pluralisme apparu à l’époque de la pérestroïka a engendré confusion et chaos dans la tête non seulement de l’homme de la rue, mais aussi des politiciens, des chercheurs, des idéologues et des journalistes. Et cela concerne en premier lieu le regard porté sur la Révolution d’Octobre.

Il faut reconnaître que l’analyse marxiste de la Révolution d’Octobre qui s’était imposée à l’époque soviétique a vieilli sous bien des aspects, mais pas dans un sens où elle devrait maintenant céder la place à une autre vision plus moderne, libérale de l’histoire de notre pays. Mais en ce sens qu’il existe un besoin énorme de réinterprétation de la portée historique universelle de la Révolution d’Octobre et du socialisme soviétique, prenant en compte l’évolution de l’histoire mondiale au XXIe siècle. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une conception philosophico-historique fondamentalement nouvelle du développement de la Russie et du monde qui s’appuierait sur les principes de base du marxisme classique. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation inédite. Le modèle de monde global unipolaire qui a montré toute son inconsistance d’une part, et de l’autre les succès incontestables de la Chine engagée sur la voie du socialisme, posent une question incontournable qui n’est pas de savoir si le socialisme a un avenir. La question est autre aujourd’hui : quel doit être et quel peut être le socialisme de l’avenir, le socialisme du XXIe siècle.

On pourrait dire, avec quelques réserves, que le débat entre marxistes et libéraux dans le domaine de l’interprétation de l’histoire russe, y compris au XXe siècle, a été, et reste partiellement un débat scientifique. Cependant, il revêt un caractère bien spécifique dans la mesure où ce débat ne se déroule pas essentiellement à l’intérieur d’une même science, mais entre des partisans de deux sciences différentes, de deux théories, libérale et marxiste. Des chercheurs qui occupent sur le plan idéologique des positions diamétralement opposées peuvent difficilement espérer un dialogue productif, comme le montrent les conclusions auxquelles parviennent les uns et les autres. Sans parler de l’idéologie libérale qui par elle-même n’est guère disposée à prendre au sérieux des sujets dont l’époque, selon ces idéologues, est à tout jamais révolue.

La société russe est fatiguée des confrontations brutales, et un consensus sur les valeurs fondamentales est indispensable pour que le pays puisse se développer de manière stable et dynamique. Il est possible que ce consensus ne soit pas atteint dans un avenir proche, mais au moins la volonté clairement exprimée de parvenir à une compréhension mutuelle est aussi importante. Mais avant de parler de la possibilité d’atteindre un consensus, il convient de faire un exposé plus détaillé du point de vue libéral, l’analyser, ce que font rarement les travaux d’orientation marxiste. La polémique idéologique n’est pas ici d’un grand secours.


Bref exposé du point de vue libéral

Egor Gaïdar, l’un des théoriciens des réformes économiques des années 90 du siècle passé, bien qu’il ne soit pas historien, a dressé un tableau assez réussi des recherches de la pensée libérale russe de l’époque. Dans son ouvrage « L’Etat et l’évolution » (1995), Gaïdar expose en détails l’expérience de lutte théorique des libéraux occidentalistes contre le système soviétique à l’époque de la pérestroïka. Il propose une espèce de matrice philosophique de l’histoire russe, écrite à partir des positions libérales, qui par la suite deviendra hégémonique, aussi bien dans les travaux politiques qu’historiques. Il voit la Russie comme faisant partie de la civilisation moderne occidentale, d’où elle avait été coupée après octobre 1917.
Il est intéressant d’observer comment s’établit progressivement cette mainmise du libéralisme. Par exemple, à la fin des années 90, dans un ouvrage collectif d’historiens « 1917 dans le destin de la Russie et du monde », il est affirmé que « on observe une tendance à considérer les révolutions d’Octobre et de Février, ainsi que la Guerre Civile, comme des parties indissolublement liées de la Grande Révolution russe de 1917-1922 » (1). Voyons maintenant ce que donne aujourd’hui cette tendance, dans la mesure où a été menée au cours des dernières décennies une politique délibérée pour introduire dans la pensée russe des interprétations radicalement libérales de l’histoire russe et d’Octobre 1917.

A l’époque actuelle a été rédigé à l’intention des enseignants de l’enseignement général (collèges et lycées) un manuel pédagogique, une espèce de règlement historico-culturel dans lequel est résumée sous une forme condensée l’interprétation libérale de la Révolution russe de 1917. Ce manuel s’appelle « La Grande Révolution russe de 1917. Questions en débat » (2). Nous ne traiterons que de la partie de cette interprétation qui est en rapport avec le « nouveau regard » sur la Révolution d’Octobre 1917. Le sens général de ce « nouveau regard », élaboré pour les professeurs d’histoire, et naturellement pas pour eux seuls, consiste dans les points suivants :

1. En 1917 a été accomplie la Grande Révolution russe, dans laquelle il convient de distinguer deux étapes : la révolution de Février et la révolution d’Octobre (le coup d’Etat).
2. La révolution de Février est le chaînon central et principal de la Révolution russe. Elle représente le point culminant de la révolution. Février est le symbole du retour de la Russie sur la voie du développement et de la civilisation.
3. L’essence et la fonction du coup d’Etat d’Octobre était d’empêcher des élections libres à l’Assemblée constituante, qui auraient pu fonder la légitimité du nouvel Etat.
4. La prise violente du pouvoir par les bolchéviques a conditionné toute la suite de l’histoire du pays. Le parti de Lénine, ayant dispersé l’Assemblée constituante et refusé de transmettre le pouvoir du Gouvernement provisoire ouvrier et paysan au gouvernement dirigé par les SR, soutenus par la majorité du peuple aux élections, a condamné le pays à sombrer dans la guerre civile, la Terreur et le Goulag.
5. La révolution d’Octobre a été le point de départ de l’abandon d’une évolution naturelle du pays pour un modèle contraignant, l’étape socialiste de développement.
6. Le coup d’Etat d’Octobre incarne la retombée du processus révolutionnaire, c’est-à-dire une contre-révolution, selon l’expression de l’idéologue de la pérestroïka Yakovlev, qui a posé les bases d’un Etat totalitaire. Le coup d’Etat d’Octobre est un pas en arrière. La dictature bolchévique a réduit à néant les chances de développement vers la démocratie. A cet égard, Octobre 1917 a signifié avant tout une rupture avec Février. Améliorer la démocratie, se battre pour le progrès social dans le cadre de la légalité, par les moyens parlementaires était possible dans des conditions d’absolue liberté dès Février.
7. Octobre a donné naissance à une forme barbare du progrès social. Octobre a été une forme catastrophique de modernisation de la Russie, une forme barbare du progrès aux conséquences désastreuses.

Ayant exposé brièvement le point de vue libéral, posons-nous la question : comment pourrions-nous mener une polémique scientifique avec les représentants de ce point de vue, comment rechercher dans un premier temps une compréhension mutuelle élémentaire? Deux possibilités s’offrent à nous. La première, pour chaque question concrète donner une analyse marxiste et une critique de la position libérale exprimée.
Par exemple, si la révolution de Février est le sommet de la Révolution russe, alors pourquoi le pouvoir actuel ne célèbre-t-il pas la victoire de Février comme les Français fêtent la prise de la Bastille ? En effet, le tsar Nicolas II, suite à l’action des putschistes ou des conspirateurs emmenés par Goutchkov, le leader du parti de droite libéral conservateur « Union du 17 octobre » a été renversé par la force, et le peuple a ainsi reçu une liberté absolue à laquelle il aspirait depuis longtemps. Ce jour de conquête de la liberté doit être largement célébré à travers tout le pays. Ce devrait être la première fête et la plus importante de notre pays. Mais voilà, il n’y a aucune célébration depuis déjà 25 ans, et que devrions-nous célébrer si le pays était engagé dans une guerre terrible, longue, et que Nicolas II était le Chef des Armées. Après sa destitution l’armée a commencé à se désagréger et le pays avec. La catastrophe était inévitable.

Bien sûr, on ne peut se limiter à une confrontation des interprétations marxiste et libérale des différents événements concrets de l’époque. Il faut un autre niveau de l’analyse, plus profond, pour montrer l’inconsistance de l’idée d’une unique révolution russe de 1917.


La Révolution de Février comme prologue à la Révolution d’Octobre

Dans la réalité, il y a eu une seule révolution populaire, dans laquelle on peut distinguer deux étapes. « La particularité du moment actuel en Russie consiste dans le passage de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, faute d’une conscience et d’une organisation suffisante du prolétariat, à une deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches les plus pauvres de la paysannerie ». Lénine dans l’ensemble partage la conviction d’une seule révolution, mais dans un sens tout à fait différent de celui des libéraux actuels.

Le sommet de la révolution sociale a été la révolution d’Octobre, donnant un nouveau vecteur de développement au pays et en même temps montrant, définissant l’essence de ce bloc révolutionnaire. « La révolution ouvrière et paysanne, dont les bolchéviques ont toujours proclamé la nécessité, s’est accomplie. La signification de ce coup d’Etat est que nous aurons un gouvernement des soviets, … nous aurons un nouvel appareil de direction constitué par les organisations soviétiques. …A partir d’aujourd’hui s’ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la Russie, et cette révolution, la troisième révolution russe doit au bout du compte amener à la victoire du socialisme ». De ce fait, la révolution d’Octobre a proclamé le choix socialiste fait par la nouvelle Russie.

Le caractère contradictoire de la position de Lénine est frappant. Vraisemblablement, il s’agit ici de différents niveaux de l’analyse, et on peut alors admettre différentes interprétations. Mais l’essentiel est qu’on a ici affaire à une révolution tout à fait inhabituelle, qui se distingue radicalement de toutes les révolutions connues jusqu’alors, et pour l’analyse de laquelle jusqu’à aujourd’hui ne sont pas applicables les modèles connus d’explication.

La révolution de Février éclate spontanément, grâce à l’interaction de deux forces révolutionnaires très dissemblables. « … en conséquence d’une situation historique extrêmement originale ont conflué, et interagi de manière remarquablement « harmonieuse » des courants complètement différents, des intérêts de classe complètement hétéroclites, des aspirations politiques et sociales complètement antagonistes. A savoir : le complot des impérialistes anglo-français, qui ont poussé Milioukov et Goutchkov & Co à la prise du pouvoir dans l’intérêt de la poursuite de la guerre impérialiste… Et d’autre part un profond mouvement prolétarien et des masses populaires (toute la population miséreuse des villes et des campagnes) de nature révolutionnaire, pour le pain, la paix, pour une vraie liberté ». Février, c’est une révolution populaire pour ce qui est des forces qui la portent. Elle commence avec un soulèvement révolutionnaire spontané « par en bas » des ouvriers et soldats, citadins et paysans. Leurs mots d’ordre : à bas l’autocratie, paix, pain, terre, liberté et, quelque temps plus tard, contrôle ouvrier. Immédiatement après ce soulèvement révolutionnaire a été récupéré par en haut, par les comploteurs, par la bourgeoisie. Il est important de le souligner.

Si l’on n’est pas capable d’arrêter un mouvement révolutionnaire, alors il faut en prendre la tête et l’engager dans la direction voulue. La bourgeoisie a pris le pouvoir par la force. La révolution sociale des ouvriers, soldats et paysans s’arrête sur cette première étape. « Il faut le reconnaître : la force matérielle est aux mains du prolétariat, mais la bourgeoisie a été plus consciente et mieux préparée. C’est un fait extraordinaire, mais il est indispensable de l’admettre ouvertement et franchement et de déclarer au peuple que nous n’avons pas pris le pouvoir parce que nous étions désorganisés et inconscients ». La bourgeoisie et le prolétariat ne représentent pas une force révolutionnaire homogène. Dès le début de la révolution ils sont antagonistes. Avec l’accord du Conseil des députés ouvriers et soldats de Pétrograd est formé le Gouvernement provisoire. Le double pouvoir (dvoevlastie) est né.

La révolution de Février par ses résultats est une révolution démocratique bourgeoise. Le principal mérite du Gouvernement provisoire, c’est-à-dire de ceux qui ont pris le pouvoir dans le pays, c’est la destruction de l’ancien appareil d’Etat. La révolution a apporté d’incroyables libertés sur l plan politique. Des décisions ont été prises sur la dissolution de la police et la formation d’une milice populaire, la destitution de tous les généraux-gouverneurs et vice-gouverneurs, au nom de la liberté a été détruit tout le système du Ministère de l’Intérieur de Russie. Mais que cela a-t-il apporté dans la perspective des mois suivants ?
Le principe de l’indétermination de la forme du futur appareil d’Etat, que seule était en droit de fixer l’Assemblée constituante, signifiait un effondrement immédiat de l’Etat qui de mois en mois ne faisait que s’accélérer et menait à la catastrophe. Aucune belle parole ne pouvait masquer ce processus. Une des premières à avancer des exigences fut l’Ukraine. La Verkhovna Rada créée en mars a annoncé en juin de façon unilatérale l’indépendance de l’Ukraine. Des dizaines de régions, villes, localités rurales proclament leur indépendance. Il faut de plus tenir compte du fait que la guerre continuait, et qu’une partie du territoire de l’ancien empire s’était détachée ou était occupée par l’ennemi.

Les principales exigences des forces révolutionnaires étaient restées non satisfaites. Un mouvement rebelle anarchiste déferlait sur le pays. Dès avant la révolution d’Octobre, les bolchéviques avaient réussi dans une certaine mesure à « canaliser » l’énergie d’énormes masses de la population pour la réalisation de leurs besoins et intérêts populaires véritables, ils contribuaient à une meilleure organisation et conscientisation des masses. Un point charnière dans le développement du mouvement révolutionnaire par en bas fut l’arrivée de Lénine à Pétrograd et la publication de ses Thèses d’avril. Au lieu de pression sur le Gouvernement provisoire pour qu’il remplisse les exigences des masses populaires, qu’il n’avait pas l’intention de remplir, fut lancé un autre slogan : aucune confiance au Gouvernement provisoire. Seuls les Soviets pouvaient commencer à satisfaire les exigences des masses révolutionnaires. Ce n’est pas seulement une distanciation avec le Gouvernement provisoire. On assiste au retour des mots d’ordre des premiers jours de la révolution, il y a une prise de conscience de ce que le Gouvernement provisoire dès le début parvient à prendre le pouvoir d’Etat pendant que les masses populaires font la révolution dans les rues et sur les places, et conduit le mouvement révolutionnaire sur une voie de garage, devenant par conséquent l’obstacle principal sur la voie de la poursuite de la révolution populaire. Le Gouvernement provisoire n’était plus capable ni de domestiquer ni de continuer à diriger le processus révolutionnaire. Suite à quoi commence un processus de formation de sa ligne ascendante, qui sera plus tard appelé la révolution d’Octobre, laquelle n’est pas une révolution indépendante par rapport à la révolution de Février.
Est entrepris un travail de définition des objectifs et tâches des conseils d’ouvriers et soldats. Les Conseils (Soviets) de députés sont une nouvelle forme de pouvoir. « Pas une république parlementaire – y revenir après les Soviets serait un pas en arrière – mais une République des Soviets de députés ouvriers, travailleurs agricoles et paysans à travers tout le pays, du bas vers le haut ». Au fur et à mesure du renforcement de l’influence du parti bolchévique au sein des Soviets est lancé un nouveau slogan : tous le pouvoir aux Soviets » ; un immense travail de bolchévisation des Soviets est mené, conduisant directement et immédiatement, par rapport aux buts et aux forces en mouvement, à la révolution socialiste.
La révolution d’Octobre était une nécessité absolue pour sauver la Russie en tant que pays de la catastrophe. Sur le plan de l’histoire mondiale elle a été capable de réaliser une rupture complète du système capitaliste mondial en son point le plus faible. Elle a abouti à la création du premier Etat ouvrier et paysan dans le monde. C’était la première rupture autonome spontanée, après quoi a commencé toute une série de mouvements socialistes et de libération nationale, grâce en grande partie à l’aide de la Russie soviétique, puis de l’Union soviétique.

L’importance de l’expérience chinoise pour une compréhension complète, plus large de la révolution d’Octobre

Enfin, le troisième niveau, c’est la mise en avant de toute une conception philosophico-historique, qui inclurait une vision moderne de l’avenir de la Russie. L’avenir du pays, selon notre conviction la plus profonde, ne sera assuré qu’en s’engageant sur la voie de l’édification d’un nouveau socialisme, un socialisme du XXIe siècle, autrement dit un socialisme aux caractéristiques russes. En même temps cela signifiera une compréhension nouvelle, plus large de la portée historique d’Octobre et du socialisme soviétique. La recherche de cette conception marxiste globalisante est handicapée par une conjoncture dont les effets sont loin d’être négligeables. Comme cela a déjà été remarqué, le pluralisme des années 80-90 du siècle dernier glisse peu à peu vers une domination totale du libéralisme dans les milieux intellectuels. Le libéralisme, bien sûr, n’a pas réussi à faire disparaître le marxisme dans notre pays, mais il a obligé de nombreux marxistes désormais ex-soviétiques à adopter les positions de l’euromarxisme, lequel rappelle beaucoup dans sa variante russe les « marxistes légaux ». Le socialisme européen, c’est le socialisme postcapitaliste. « S’engager sur la voie du socialisme dans un pays sans en avoir créé les prémisses indispensables, c’est condamner la révolution à la défaite », cette opinion des euromarxistes russes concernant Octobre 1917 équivaut à une condamnation sans appel. Il faut d’abord construire un capitalisme développé, il faut passer par le stade du « bain capitaliste », et seulement après chercher une voie vers le socialisme. Ce genre de marxisme est parfaitement inoffensif et sert même les intérêts des capitalistes russes d’aujourd’hui. Et cela est dit à une époque où le capitalisme global comme nouvelle forme de l’impérialisme mondial a complètement puisé ses possibilités. L’aggravation de la situation mondiale ces dernières années, l’agressivité des pays occidentaux en sont les symptômes flagrants.
Les grandes réussites de la Chine socialiste amènent de plus en plus la pensée théorique marxiste à placer au centre de son attention la problématique d’une voie non capitaliste de développement, qui pourrait être considérée comme la voie magistrale de l’édification dans les pays non occidentaux d’une société socialiste moderne, le socialisme du XXIe siècle. L’interprétation du socialisme authentique, véritable, uniquement comme un socialisme postcapitaliste, c’est-à-dire d’un socialisme qui naît sur la base d’un capitalisme occidental hautement développé est encore largement répandue de nos jours parmi les marxistes, y compris en Russie. Aujourd’hui cette interprétation du marxisme et du socialisme, j’en suis profondément convaincu, est largement battue en brèche par l’expérience chinoise.

Durant une grande partie du XX siècle, les chercheurs ont analysé les questions du passage des structures précapitalistes des pays non occidentaux, en premier lieu des pays d’Orient à des relations sociales capitalistes. La principale difficulté dans les transformations de ce type résidait dans la solidité exceptionnelle des structures précapitalistes, qui constituait toujours dans ce processus un obstacle insurmontable. Maintenant cette problématique apparaît sous un jour quelque peu différent. On peut dire sans crainte de se tromper que pour les grands pays-civilisations non occidentaux, les structures précapitalistes qui s’y sont conservées dans une grande mesure deviennent et sont déjà devenues une base historique, des racines historiques pour la formation et le développement d’un socialisme non capitaliste (ou : non postcapitaliste).

Sur la base de l’analyse de l’expérience chinoise de construction du socialisme, on peut et on doit réévaluer la portée et le sens non seulement de la grande révolution socialiste d’Octobre, mais aussi du socialisme soviétique, y compris la conception du socialisme développé. En quoi consiste la conclusion la plus importante à tirer de l’analyse de la période soviétique ?

Concrètement, il peut s’agir de la réalisation pratique de trois tâches, que l’on voit reflétées dans l’idéologie pragmatique de la Chine socialiste. Premièrement, il y a la volonté d’en finir avec le rejet du passé historique et le retour complet des traditions. Dans chaque pays le socialisme, à mesure qu’il s’installe, doit s’enraciner de plus en plus dans l’histoire. Deuxièmement, c’est la remise en cause de la vision, non seulement du passé historique, mais aussi du capitalisme occidental, du système financier et bancaire, des mécanismes de l’économie de marché. Cela a conduit à une élévation substantielle du niveau d’activité sociale de tout le peuple chinois, à la transition vers un socialisme civilisationnel qui a réalisé un gigantesque bond en avant. Enfin troisièmement, c’est l’importance accrue accordée à la vie quotidienne des gens, quand des changements substantiels dans la vie concrète aujourd’hui, dans le présent, leur donne l’assurance de la réalisation des objectifs ambitieux de l’avenir.

Ces trois composantes constituent dans la société une mosaïque complexe d’us et coutumes, de valeurs et de buts, d’idéaux individuels et collectifs. Mais pour ne pas perdre la juste orientation du mouvement dans cette diversité, il faut une boussole idéologique, que seul dans ls conditions de la Chine peut assurer le Parti communiste. La Chine socialiste moderne donne un exemple pratique de la manière dont doit être résolue cette triple tâche. Elle a donné naissance à une idéologie pragmatique efficace dont on n’a pas encore mesuré la nature dans toute sa profondeur et sa portée historique. Cette idéologie a su lier dans un bloc unique la résolution de trois questions essentielles et étroitement liées : celle du regard porté sur la tradition historique, celle du rapport aux succès du capitalisme contemporain et celle du rôle de la vie quotidienne dans la construction du socialisme. Cette idéologie a su rassembler en un tout la tradition historique et les objectifs du socialisme scientifique, a rempli la vie traditionnelle quotidienne des citoyens chinois avec des valeurs et des objectifs socialistes, a déterminé l’importance et en même temps le caractère limité des valeurs et conceptions bourgeoises, fondées sur la propriété privée, dans la vie individuelle et de groupe des citoyens du pays. Bien sûr, il n’y a pas encore ici d’unité organique durable. Et c’est pourquoi les gens qui critiquent la Chine, opposant les différents aspects de l’idéologie les uns aux autres, commencent à parler soit du glissement de la Chine vers un nouveau Moyen-Age, soit du triomphe du capitalisme et de la consommation, soit de la domination du marxisme orthodoxe sur le plan de la théorie et d’un régime autoritaire pragmatique sur le plan de la pratique.

Par conséquent, lorsque l’on veut porter un jugement sur les transformations des années 30 du XX siècle dans notre pays, il est indispensable de répondre d’abord à la question de savoir si dans cette période s’est conservée une trame idéologique reliant les idéaux d’Octobre et le vecteur socialiste de développement du pays. Malgré toutes les graves erreurs de l’époque, qui doivent faire l’objet d’une discussion à part, on peut affirmer que oui. Premièrement, si l’on parle du rapport à la tradition historique, Staline a commencé à la restaurer à partir du milieu des années 30, dès que se sont dessinés les contours du système socialiste dans le pays. Deuxièmement, s’il est vrai que Staline détestait le capitalisme dès les débuts de son activité révolutionnaire dans le Caucase, ce n’était pas une position purement personnelle. C’était l’expression d’un trait spécifique de l’identité russe [au sens « russien », de toute la Russie, NdT], son aversion pour la bourgeoisie, qui rejette le capitalisme comme système social. Staline, en politicien pragmatique, a créé une économie planifiée efficace de type « mobilisationnel », dans laquelle les rapports marchands et la loi de la valeur jouaient un rôle limité. L’analyse de l’économie stalinienne et des tentatives pour la réformer et l’un des problèmes sur lesquels il y a le plus de débats dans le pays. Il convient toutefois de dire que les expérimentations de Khrouchtchev et les réformes de Kossyguine, toutes discutables qu’elles soient, peuvent difficilement être considérées comme une pure démolition ou destruction de l’économie stalinienne. Le fait que les politiciens aussi bien que les chercheurs n’aient pas trouvé à l’époque les solutions optimales et opportunes nécessaires au pays est une autre affaire.

Troisièmement, l’élan vers l’avenir a engendré, à première vue, un mépris pour la vie quotidienne de chaque individu concret, bien que, si l’on tient compte de la richesse spirituelle et de l’enthousiasme des Soviétiques, il convient ici également de s’abstenir de jugements simplistes sur la période soviétique.

L’incompréhension de toute la complexité du passage à la construction du socialisme aux caractéristiques russes, c’est-à-dire à un socialisme civilisationnel comme ce qu’a réalisé la Chine au début des années 80, a plongé l’Union soviétique dans une crise redoutable. Bien sûr, il aurait été possible de la surmonter sans quitter la voie socialiste. Aujourd’hui, quand on a en vue l’expérience de la construction socialiste de la Chine, on comprend mieux à quel point les objectifs et les promesses des « architectes » de la pérestroïka étaient faibles sur le plan théorique.

Gorbatchev disait que la révolution d’Octobre se poursuivait. Mais c’est justement lui qui nous a privés de tous les acquis de cette révolution.

Par rapport à la Chine, la Russie moderne se trouve dans une situation complètement différente. La voie socialiste en principe était possible pour la Russie de la pérestroïka. Cela suscitait des débats houleux dans le pays à la fin des années 80. Mais la perte du socialisme au début des années 90 a fait que ce problème ne se posait plus que sur un plan purement théorique. Aujourd’hui la Russie ne s’approche pas du socialisme non capitaliste, mais au contraire s’en éloigne. Ce qui se passe dans l’économie du pays non seulement ne nous donne pas de certitude sur son avenir, mais nous enfonce de plus en plus dans une impasse semblable à celle d’il y a cent ans, celle d’un capitalisme périphérique, c’est-à-dire dépendant et arriéré. D’ailleurs, le capitalisme n’est pas le destin historique de la Russie, de nombreux signes le montrent aujourd’hui.

Mais sur un plan plus fondamental on voit apparaître de plus en plus clairement les conclusions que l’on peut tirer de l’expérience chinoise pour la théorie du socialisme de notre pays. Cela signifie avant tout une nouvelle vision de ce socialisme comme d’un socialisme aux caractéristiques russes, conforme aux traits essentiels de la civilisation russe [au sens large], à la mentalité de l’homme russe. Il s’agit en particulier de la reconnaissance du rôle historique important de l’orthodoxie dans la formation et le développement de l’Etat russe, de la vie morale, en un mot, du retour à une prise en compte plus complète des traditions historiques séculaires, spirituelles, familiales, culturelles, civilisationnelles. La Russie n’est pas seulement un Etat multinational, c’est tout un pays-civilisation au même titre que d’autres civilisations. L’assimilation de la Russie à la civilisation occidentale, comme d’ailleurs l’imitation de n’importe quelle autre, amèneront inévitablement à la perte de l’identité, à la crise et à l’effondrement.
Mais il y a aussi un grand espoir en ce que l’idéologie ultralibérale qui domine aujourd’hui dans la société et qui est déjà discrédité laissera graduellement la place à une idéologie social-conservatrice que l’on peut considérer comme une étape sur la voie du retour à une idéologie socialiste sous une forme nouvelle, spécifique pour la Russie moderne. La Russie, possiblement, reviendra sur la voie du socialisme, un socialisme du XXIe siècle.

Ainsi, le débat idéologique entre le libéralisme et le marxisme revient sans cesse à ce problème « éternel » : le capitalisme avec tous ses attributs est-il une composante naturelle de toute l’humanité, et par conséquent toute tentative de s’en échapper ne sont aujourd’hui que pure idéologie, sans aucun rapport avec la science véritable. Ou bien le socialisme, héritant de tous les succès historiquement significatifs du capitalisme ouvre devant l’humanité une nouvelle page de son histoire. La discussion d’aujourd’hui sur la révolution d’Octobre et le socialisme soviétique n’est qu’un épisode de la confrontation entre le marxisme et le libéralisme. Chacun d’entre eux a sa vérité, sa mission historique. Mais quelles que soient les divergences entre les adversaires idéologiques au cours du débat, le souci de conserver la civilisation, l’espèce humaine, de préserver notre pays est une base qui nous oblige à rechercher des compromis et un accord entre adversaires idéologiques, qui exige de passer de l’hostilité au débat scientifique, à la présentation de nouveaux arguments et démonstrations scientifiques étayant les points de vue de chacun.

Notes :
1. L’année 1917 dans le destin de la Russie et du monde. La révolution d’Octobre : des nouvelles sources à une nouvelle pensée. Moscou 1998, p. 5
2. Chestakov V.L. La Grande Révolution russe de 1917. Questions en débat. Manuel pour les enseignants des établissements d’enseignement général. Moscou 2015
3. Lenine, œuvres complètes, tome 31, p. 114
4. Ibidem, tome 35, p. 2
5. Ibidem, tome 31, pp. 16-17
6. Ibidem, p. 106
7. Ibidem, p. 108
8. Chevtchenko, V.N. L’importance de l’expérience historique de la Chine pour la Russie et les autres Etats-civilisation//Sciences philosophiques. 2016. N° 8. Pp 17-33
9. Katasonov V.I. L’économie de Staline, Moscou 2014, p. 407. Dans cet ouvrage récent, l’auteur donne une appréciation tout à fait positive de l’économie de Staline, à laquelle il confère une portée universelle, métahistorique.
10. Cf. Spiridonova V.I., Sokolova R.I., Chevtchenko V.N. La Russie en tant qu’Etat-civilisation : analyse philosophico-politique. Moscou 2016. Pp. 31-40

 

Le colonialisme et la révolution : quand Fanon rencontre Bourdieu

 

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En ce jour anniversaire de la mort de Pierre Bourdieu, le 23 janvier 2002, nous publions le troisième volet des « conversations avec Bourdieu » du sociologue marxiste Michael Burawoy. Après avoir fait dialoguer Bourdieu avec Marx puis avec Gramsci, Burawoy confronte les œuvres du sociologue et de l’auteur des Damnés de la terre, autour notamment du colonialisme et de la révolution algérienne. 

 

« Mais je voulais surtout sortir de la spéculation – à l’époque, les livres de Franz Fanon, notamment Les damnés de la terre, étaient à la mode et ils me paraissaient à la fois faux et dangereux » (Pierre Bourdieu, « Fieldwork in philosophy », in Choses dites, 1987, p. 17).

« Ce que Fanon dit ne correspond à rien. Il est même dangereux de faire croire aux Algériens ce qu’il leur dit. Cela les conduirait à une utopie. Et je pense que ces personnes [Sartre et Fanon] ont leur part de responsabilité dans ce que l’Algérie est devenue, parce qu’ils ont raconté des histoires aux Algériens, qui ne connaissaient souvent pas mieux leur pays que les Français qui en parlaient. C’est pourquoi les Algériens ont continué à avoir une vision illusoire, utopique et irréaliste de l’Algérie (…). Du fait de cette irresponsabilité, les textes de Fanon et de Sartre ont quelque chose de terrifiant. Il fallait être mégalomane pour se croire autorisés à dire de telles absurdités » (Pierre Bourdieu, An interview with James Le Sueur, Uncivil War (2001:282).

 La position de Bourdieu vis-à-vis du marxisme devient de plus en plus hostile à mesure que l’on passe de Marx à Gramsci puis à Fanon. Bourdieu est disposé à reconnaître la perspicacité de Karl Marx et de nombreuses idées du premier rencontrent effectivement un écho dans les écrits du second. Comme je l’ai suggéré dans un texte précédent, la théorie bourdieusienne de la domination culturelle peut être conçue comme une extension de l’économie politique de Marx, des biens économiques aux biens symboliques. Même si Bourdieu cherche à se distinguer de Gramsci, son homologue dans la tradition marxiste, il marque néanmoins, comme à reculons, un certain respect envers Gramsci, en le retournant contre lui-même.

S’agissant de Frantz Fanon, Bourdieu ne prend plus de gants (comme le montrent les citations ci-dessous, issues de deux entretiens) ; je n’ai trouvé aucune autre remarque explicite à propos de Fanon dans l’œuvre de Bourdieu. Mais comme dans le cas d’autres marxistes, dès lors que l’on accorde un droit de réponse à Fanon, on constate aussi bien des parallèles remarquables que de flagrantes divergences. L’hostilité de Bourdieu à l’égard de Fanon – il n’y a aucune preuve que Fanon ait connu Bourdieu – est peut-être d’autant plus profonde que leurs vies en Algérie se sont chevauchées. Ils appartenaient toutefois à des mondes différents : l’un était un observateur scientifique venu de la métropole et compatissant à la détresse des colonisés, cherchant à leur redonner une dignité en reconnaissant leurs traditions distinctives ; l’autre un psychanalyste Martiniquais formé en France, s’occupant directement des victimes de violence des deux côtés du fossé colonial. L’un était rattaché à l’université et s’aventurait dans des communautés considérées comme des objets de recherche tandis que l’autre travaillait dans un hôpital psychiatrique avant de s’engager dans le mouvement de libération nationale (FLN).

Néanmoins, cette hostilité est surprenante étant donné la similarité de leurs analyses du colonialisme et de ses effets, en particulier celle que l’on trouve chez Fanon dans Les Damnés de la terre et celle de Bourdieu dans les textes relativement peu connus écrits lorsqu’il se trouvait en Algérie ou au cours de la période directement postérieure : Sociologie de l’Algérie (1958), Travail et travailleurs en Algérie, écrit avec Alain Darbel, Jean-Pierre Rivet et Claude Seibel, 1963), Le déracinement (écrit avec Abdelmalek Sayad, 1964). Bien entendu, les deux auteurs inscrivent leurs écrits dans des cadres théoriques distincts – théorie de la modernisation d’un côté, marxisme tiers-mondiste de l’autre – qui renvoient à des divergences importantes, mais cela n’explique sans doute pas l’animosité de Bourdieu à l’égard de Fanon, en particulier parce qu’il y a dans sa théorie de la modernisation davantage qu’un simple parfum de marxisme.

Il s’agit donc chercher dans une autre direction si l’on veut comprendre le mépris de Bourdieu pour Fanon, à savoir du côté de leurs positions dans le champ politique et intellectuel français. Bourdieu et Fanon ne se situaient pas seulement de deux côtés différents de la ligne de couleur au sein du champ politique algérien déchiré par la guerre mais, d’une manière au moins aussi décisive, ils occupaient des places opposées au sein du champ politique français, différent mais connecté au premier. Lorsque Bourdieu revient en France, il intègre un monde intellectuel très différent, celui de la métropole et non de la colonie, où malgré sa sympathie pour les colonisés il se positionne en opposition au tiers-mondisme, associé à Sartre et à d’autres, et exprimé avec le plus d’éclat dans les écrits de Fanon. Il faut se garder d’oublier que la question algérienne a créé une quasi-guerre civile en France, les positions allant de la défense fervente de la révolution anticoloniale jusqu’au soutien intransigeant au régime colonial – les deux extrêmes étant organisés militairement, y compris sur le territoire français. Bourdieu a oscillé et hésité entre les deux, mais il n’a en aucun cas pris le parti de Fanon et Sartre.

Il est significatif, dès lors, qu’avec son immersion dans le champ politique français Bourdieu ait rompu avec ses propres écrits « révolutionnaires » sur l’Algérie, pour offrir une interprétation complètement différente de la société algérienne. Ses travaux les plus connus sur l’Algérie ne sont pas les plus précoces mais les traités hautement théorisés que sont Esquisse pour une théorie de la pratique (1972) et Le Sens pratique (1980). Fondés sur la construction d’une Kabylie rurale intemporelle[1] – une mythologie anthropologique s’il en fut –, c’est dans ces deux ouvrages que Bourdieu développe les concepts de capital symbolique, d’habitus, de doxa et de méconnaissance, qui seront ensuite utilisés pour décrire la France à travers un prisme fonctionnaliste. C’est dans cette façon d’utiliser les formes élémentaires d’une vie sociale kabyle fabriquée en tant que pièces maîtresses pour comprendre le capitalisme avancé, que s’exprime la virtuosité de Bourdieu (et, pourrait-on dire, ses limites).

La violence physique est, ainsi, reléguée à la colonie tandis que la violence symbolique est associée par Bourdieu à la métropole mais, ironiquement, à travers l’extrapolation d’une société kabyle autochtone, harmonieuse et autoreproductrice. Reste que, curieusement, l’analyse bourdieusienne de la France manifeste des ressemblances troublantes avec le premier grand ouvrage de Fanon, Peaux noires, masques blancs (1952), qui décrit la violence symbolique de l’ordre racial français. Mais là où Fanon insiste sur la psychanalyse de l’oppression intériorisée dans le contexte de cet ordre racial, Bourdieu entreprend une socio-analyse de la distinction telle qu’elle se manifeste extérieurement, fondée sur la psychologie fine de l’habitus. D’une manière aussi importante, il faut noter leurs trajectoires inverses : Fanon va de la violence symbolique à la révolution sociale, alors que Bourdieu prend la direction opposée, de la révolution sociale à la violence symbolique.

C’est dans cette voie que je vais élaborer la réponse qu’aurait pu faire Fanon aux violentes attaques de Bourdieu. Je commencerai par évoquer leurs biographies convergentes – de la marge au centre pour revenir à la marge – et, à partir de là, j’explorerai leurs analyses parallèles du colonialisme, en montrant comment elles s’inscrivent dans des théories différentes. Je comparerai enfin leurs trajectoires contraires, entre le pessimisme critique vis-à-vis de la violence symbolique en France et l’optimisme révolutionnaire face à la violence coloniale en Algérie.

 

Des biographies convergentes : de la marge au centre, du centre à la marge

Bourdieu et Fanon se sont tous deux trouvés en Algérie au même moment, en l’occurrence durant la période des luttes intenses pour la libération nationale (1954-1962). Bourdieu arrive en Algérie en 1955 dans le cadre de son service militaire, après quoi il a été absorbé par le destin du peuple algérien. Il y reste après son service, occupant une position à l’université d’Alger, passe de la philosophie à l’ethnologie et la sociologie, se plonge dans la recherche sur toutes les facettes de la vie des colonisés. Faisant incursion dans des zones de guerre avec ses assistants de recherche, il devient un chroniqueur et un témoin de l’assujettissement colonial et des luttes en cours. En 1960, sa présence devient intenable politiquement et il quitte alors l’Algérie pour la France, où il entreprend une carrière illustre de sociologue, marquée de manière indélébile par ses expériences algériennes.

Fanon arrive en Algérie en 1953, deux ans avant Bourdieu, de France où il venait d’achever un cursus en médecine et psychiatrie. Il est nommé directeur de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville et, à travers ses patients, il fait indirectement l’expérience des traumatismes de la violence coloniale. Il en conclut que la psychiatrie ne saurait constituer une solution à la souffrance et s’engage dès lors dans la lutte de libération, menant à son expulsion d’Algérie en 1956. Il va à Tunis où il continue son travail psychiatrique, et ensuite à Accra où il devient ambassadeur itinérant du FLN (le Front algérien de libération nationale) en Afrique du Nord et de l’Ouest. Il meurt d’une leucémie en 1961, peu avant l’indépendance algérienne mais après avoir achevé Les Damnés de la terre, qui deviendra la bible des mouvements de libération dans le monde entier.

Pour des raisons différentes, Bourdieu et Fanon étaient particulièrement bien armés pour développer des interprétations originales de leurs expériences algériennes. Ils avaient tous deux fait l’expérience inconfortable d’un parcours partant de la marge pour arriver centre. Bourdieu a grandi dans un petit village du Béarn, où son père, de métayer, était devenu employé de poste. Ce n’est qu’en raison de sa brillante réussite et du soutien de ses enseignants que Bourdieu est parvenu à accéder à l’Ecole normale supérieure. Fanon a été élevé en Martinique dans une famille créole où dominaient des aspirations de classe moyenne, avant d’intégrer les Forces françaises libres en 1943. Il a servi en Afrique du nord, étant le témoin de l’oppression coloniale sous une forme qu’il n’avait jamais expérimentée auparavant, puis dans l’est de la France où il a découvert la signification du racisme de la métropole. Il revient en France en 1946 pour mener des études de médecine à Lyon.

Bourdieu et Fanon ont tous deux fait l’expérience amère de la marginalisation en France : l’une fondée sur la classe, que Bourdieu décrit dans Esquisse pour une auto-analyse, et l’autre fondée sur la race, analysée par Fanon dans Peaux noires, masques blancs. L’un comme l’autre étaient ainsi bien disposés pour se montrer horrifiés par les abominations du colonialisme, bien que leur race et leurs tendances politiques les aient amenés à occuper des positions différentes au sein de l’ordre colonial.

La transition du centre à la périphérie, de la France à l’Algérie, a impliqué une réorientation complète des schèmes de compréhension qu’ils avaient incorporés au cours de leurs cursus scolaires en France. Ils ont tous deux convergé vers une sociologie du colonialisme : Bourdieu à partir de la philosophie, qui se trouvait beaucoup trop éloigné de ce qu’il observait en Algérie, et Fanon à partir de la psychiatrie, qui se montrait incapable d’intégrer les dimensions structurelles de la domination coloniale. Leurs analyses du colonialisme s’avèrent extrêmement similaires.

 

Sept thèses sur le colonialisme : convergence entre Bourdieu et Fanon

Malgré leurs trajectoires convergentes de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, on pourrait s’attendre à ce que Bourdieu le normalien français ait proposé une interprétation de la condition coloniale opposée à celle de Fanon le psychiatre martiniquais, en raison de leurs positions et dispositions divergentes. Une telle anticipation se trouve renforcée si l’on prend en compte les attaques postérieures de Bourdieu contre les écrits de Fanon, les qualifiant de « spéculatifs », « irresponsables » et « dangereux ». Il est donc d’autant plus surprenant de constater des parallèles frappants dans leurs analyses de la domination coloniale, des luttes anticoloniales et de l’abolition du colonialisme. Pour le prouver, je me fonderai sur deux textes, tous deux écrits en 1961, un an avant l’indépendance de l’Algérie – l’article « Révolution dans la révolution » de Bourdieu, et Les Damnés de la terre de Fanon.

 

  1. Le colonialisme est un système de domination qui repose sur la violence. Fanon le rappelle ici, à sa manière, familière et évocatrice :

« Leur première confrontation s’est déroulée sous le signe de la violence et leur cohabitation – plus précisément l’exploitation du colonisés par le colon – s’est poursuivie à grand renfort de baïonnettes et de canons » (Fanon, 1961, p. 40).

Bourdieu est aussi clair :

« La guerre fait éclater en pleine lumière le fondement réel de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la caste dominante tient en tutelle la caste dominée » (Bourdieu, 1961, p. 126).

Bourdieu évite le concept de race et se montre réticent à l’utiliser non seulement dans son analyse du colonialisme mais aussi pour la société française où il préfère de loin déployer le concept de classe en tant que concept critique.

 

  1. La situation coloniale consiste fondamentalement dans la séparation des colonisateurs vis-à-vis des colonisés. Dans les termes de Fanon, le colonialisme obéit au principe d’« exclusion réciproque », n’admettant aucun compromis.

« La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s’opposent, mais non au service d’une unité supérieure. Régies par une logique purement aristotélicienne, elles obéissent au principe d’exclusion réciproque : il n’y a pas de conciliation possible, l’un des termes est de trop » (Fanon, 1961, p. 42).

Bourdieu continue à employer le terme de « caste » pour mieux saisir le caractère structurel du colonialisme, mais ce faisant il manque la dimension vécue de la race, qui demeure centrale dans les écrits de Fanon.

« Bref, emporté par sa logique interne, le système colonial tend à développer toutes les conséquences impliquées dans son fondement même et à révéler son vrai visage – la séparation complète des castes sociales » (Bourdieu, 1961, p. 126).

 

  1. Le colonialisme déshumanise le colonisé, et doit pour cela être renversé. Dans leur description de la domination coloniale, leurs analyses de l’expérience subjective du colonialisme se font écho. Fanon écrit ainsi :

« [Le colonialisme] déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. […] [Le colonisé] sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher ».

D’une manière similaire, Bourdieu écrit que le « respect » et la « dignité » sont les premières revendications des dominés parce qu’ils ont fait l’expérience du colonialisme en tant qu’ « humiliation » ou « aliénation » (p. 127). Faisant écho à Fanon, il écrit :

« La situation coloniale crée le « méprisable » en même temps que le mépris, mais elle crée aussi la révolte contre le mépris ; ainsi la tension qui déchire la société dans son ensemble ne peut que s’accroître » (1961, p. ???).

 

  1. Le colonialisme utilise sa domination pour déposséder la paysannerie de sa terre. Tant Fanon que Bourdieu se concentrent sur la destruction de la paysannerie à travers l’expropriation de la terre, fondement même de son existence. Fanon écrit :

« Pour le peuple colonisé la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. » (Fanon, 1961, p. 47)

Voici la caractérisation parallèle de la centralité de la terre que l’on trouve chez Bourdieu :

« Le paysan ne peut exister que enraciné dans la terre, dans la terre qui l’a vu naître, qu’il a hérité de ses parents et à laquelle il est attaché par ses coutumes et ses souvenirs. Une fois qu’il a été déraciné, il y a des chances qu’il cesse d’exister en tant que paysan, que la passion instinctive et irrationnelle qui le liait à son existence paysanne prenne fin. » (Bourdieu, 1961, p. 172 dans l’édition en anglais).

Alors que la terre est centrale chez les deux auteurs, l’analyse de Bourdieu et Sayad dans Le déracinement est plus riche. Ils étudient les camps de réfugiés créés pendant la guerre d’Algérie, résultant des déplacements forcés censés protéger les colonisés du mouvement de libération nationale, mais visant clairement à les évacuer des aires rurales.

 

  1. L’ordre colonial ne peut être renversé qu’à travers une révolution. Fanon insiste ici sur l’importance de la violence, de la violence absolue. L’ordre tient par le moyen de la violence et, par conséquent, il doit être renversé par la violence. Fanon le dit ainsi :

« Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s’en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d’interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue. » (1961, p. 41)

Si chez Bourdieu l’idée d’un système de castes implique peut-être un ordre plus harmonieux que l’ordre racial de Fanon, il n’a pas de doutes sur le fait que le système colonial sème sa propre destruction, un « grand bouleversement » dans laquelle « la masse paysanne (…) s’est trouvée entraînée dans le tourbillon de la violence qui abolit les vestiges mêmes du passé » (2008 [1961], p. 136-137). Seule la révolution peut mettre fin au colonialisme.

« C’est que le système colonial, en tant que tel, ne saurait être détruit que par une mise en question radicale. Toutes les mutations sont soumises ici à la loi du tout ou rien. Ce fait se trouve porté au niveau de la conscience, au moins confusément, aussi bien chez les membres de la société dominante que chez les membres de la société dominée. (…) Aussi faut-il admettre que la première et la seule mise en question radicale du système est celle que le système lui-même a engendrée, à savoir la révolution contre les principes qui le fondent. » (Bourdieu, 1961, p. 28)

 

  1. La révolution anti-coloniale transforme la conscience, liquidant toutes les formes de localisme pour construire une solidarité nationale. Pour Fanon, la violence a un effet cathartique et unificateur.

« La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. (…) La violence dans sa pratique est totalisante, nationale. De ce fait, elle comporte dans son intimité la liquidation du régionalisme et du tribalisme. (…) Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. (Fanon, 1961, p. 90)

D’après Bourdieu, la guerre dissout la « fausse sollicitude ». Les tentatives de conciliation et toutes les formes de concession sont autant de tactiques du dominant pour garder le pouvoir : « […] les trucs et les truquages se dénoncent d’eux-mêmes. La guerre favorise la prise de conscience » (1961, p. 30). La répression et la guerre mènent à une spirale d’hostilités, creusant un fossé entre deux camps. La guerre devient un agent culturel, qui dissout la résignation, remplaçant le refus symbolique de la domination coloniale (par exemple avec le port insistant du voile), ce que Bourdieu nomme le traditionalisme traditionnel, par des demandes agressives de droit aux aides sociales et à l’éducation. La fierté, dit-il, remplace la honte.

« Le sentiment de se trouver engagé dans une aventure commune, de subir un sort commun, de partager les mêmes aspirations et les mêmes idéaux, d’affronter les mêmes adversaires, a élargi et approfondi le sentiment de solidarité entre tous les Algériens en même temps qu’il lui donnait un contenu nouveau, la notion de fraternité perdant toute coloration ethnique ou religieuse pour devenir synonyme de fraternité nationale. » (Bourdieu, 1961, p. 34)

Voici donc la « révolution dans la révolution », autrement dit la transformation révolutionnaire de la conscience, la substitution d’une solidarité résolue à une déférence chargée de ressentiment. En quoi cette révolution dans la révolution est-elle différente de la conception de Fanon de la lutte de libération nationale[2] ?

 

  1. La révolution anti-coloniale conduit soit au socialisme soit à la barbarie. Fanon distingue deux chemins en dehors du colonialisme : soit la libération nationale, fondée sur une révolution paysanne menant à une participation démocratique socialiste, soit une voie nationale bourgeoise, qui conduira à une dégradation progressive de l’ordre politique et mènera à la dictature et à la répression.

« La direction bourgeoise des pays sous-développés confine la conscience nationale dans un formalisme stérilisant. Seul l’engagement massif des hommes et des femmes dans des tâches éclairées et fécondes donne contenu et densité à une conscience. (…) Autrement, c’est l’anarchie, la répression, le surgissement des partis tribalisés, du fédéralisme, etc. » (Fanon, 1961, p. 193)

Bourdieu aussi découvre une bifurcation sur le chemin post-colonial, non pas la lutte de Fanon pour le socialisme ou la dictature, mais une indétermination quant au résultat immédiat : le socialisme ou le chaos.

« Une société aussi radicalement bouleversée imposera que l’on sache inventer des solutions révolutionnaires et mobiliser ces masses arrachées à leurs disciplines et à leur univers traditionnels, jetées dans un monde chaotique et désenchanté, en leur proposant un art de vivre nouveau, qui soit fondé non plus sur la soumission indiscutée aux règles coutumières et aux valeurs livrées par la tradition ancestrale, mais sur la participation active à une œuvre commune, à savoir, avant tout, l’édification d’un ordre social harmonieux et le développement d’une économie moderne capable d’assurer un emploi et un niveau de vie décent pour tous. L’Algérie contient des forces explosives telles qu’il se pourrait qu’il ne reste que le choix entre le chaos et une forme originale de socialisme qui devra être pensée pour répondre aux nécessités de la situation actuelle. » (Bourdieu, 1961, p. 40)[3]

Les deux pensent le socialisme possible, mais pour Fanon il s’agit d’un projet historique de long terme, tandis que pour Bourdieu il s’agit d’un événement spontané.

Les deux critiques du colonialisme convergent à un degré surprenant dans leur caractérisation du colonialisme et sur son issue. Si Fanon était « spéculatif », « dangereux » et « irresponsable », alors Bourdieu ne l’était pas moins. La principale différence, on peut le supposer, est que Fanon n’a pas vécu assez longtemps pour changer d’avis. Pourtant, en approfondissant la recherche, nous pouvons voir que leurs compréhensions communes sont ancrées dans des cadres théorico-politiques différents – l’une constituant une dissidence au sein de la théorie de la modernisation, et l’autre une dissidence au sein du marxisme.

 

Bourdieu : entre tradition et modernité

Il est peut-être étonnant de placer Bourdieu dans le camp de la théorie de la modernisation, notamment en raison de son intérêt pour la domination coloniale. Cependant, on peut faire le parallèle avec les mondes manichéens de la solidarité mécanique et organique de Durkheim. D’un côté, Bourdieu construit un ordre harmonieux auto-reproduit à travers des rituels régissant l’échange de dons et le cycle de la vie, ainsi que la reproduction inconsciente de la domination masculine telle qu’elle est exprimée dans la division de la maison kabyle. Cet ordre, non affecté par le colonialisme, est dominé par une conscience collective forte. Cette rédemption romantique d’une culture traditionnelle a été défendue par Bourdieu et ses disciples comme une inversion du mépris colonial pour la culture de ses sujets. Paul Silverstein (2004) la considère comme une nostalgie structurelle qui peut être une arme dans la lutte anti-coloniale[4]. Plus étrange, c’est dans le cadre de cette vision de la société « traditionnelle » que Bourdieu développe plusieurs de ses concepts – habitus, domination symbolique, méconnaissance – pour analyser la société française.

L’Algérie moderne était très différente de cet ordre harmonieux. Elle était assaillie par le colonialisme qui avait créé une classe ouvrière stable, mais potentiellement révolutionnaire, un sous-prolétariat déboussolé, et une paysannerie dépossédée. Ici, nous retrouvons les formes anormales de division du travail de Durkheim qui génèrent la désorganisation et le conflit. D’un côté, il y a une division forcée du travail, l’imposition de conditions inégales aux colonisés, les privant d’opportunités d’ascension sociale, et menant effectivement aux luttes anti-coloniales. De l’autre, il y a la division anomique du travail, exprimée dans la confusion de ceux qui se trouvent prisonniers entre deux mondes opposés – dans ce que Bourdieu appellera plus tard l’« habitus clivé » – produisant des explosions de comportements irrationnels et messianiques.

« Les transformations de l’univers économique et social déterminent un désarroi profond (qu’expriment le roman de langue française et la littérature orale d’inspiration populaire) dans toutes les classes de la société algérienne et, en particulier, chez les petits-bourgeois (e. g. les fonctionnaires des bureaucraties publiques et privées et les enseignants), exposés aux conflits qu’entraînent l’affaiblissement des systèmes de sanction traditionnels et la dualité des règles de vie, sans cesse affrontés à des alternatives éthiques et, partant, contraints de porter au niveau de la conscience les prémices implicites ou les modèles inconscients de leur tradition, donc voués à vivre comme une double vie intérieure et à balancer sans cesse entre l’identification anxieuse et le négativisme révolté » (Bourdieu, 1958, p. 134-135).

Ces idées de décalage culturel, d’adaptation incomplète à la modernité, de piège entre l’ancien et le nouveau, sont au cœur de la théorie de la modernisation des années 1960 de Clifford Geertz, Alex Inkeles et Edward Shils, sans mentionner les variables de configuration de Talcott Parsons[5]. Pour expliquer le sort des soi-disant « nouvelles nations » et les obstacles à la « modernité », ces auteurs ont tous invoqué le lourd poids de la tradition et des liens primaires (parenté, tribu, religion). Bourdieu n’offre guère plus de preuves que les autres à l’appui de ses affirmations sur cet état d’anomie[6].

Plus originale est la manière dont Bourdieu adapte au contexte de l’Algérie coloniale L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme de Weber. En s’appuyant sur la philosophie du temps de Husserl, Bourdieu affirme que la modernité est une orientation vers un futur planifié rationnellement, tandis que la tradition est enfermée dans la répétition des mêmes schémas. Il place la modernité du côté de la classe ouvrière algérienne, qui en raison de sa stabilité dispose d’une capacité à penser rationnellement et à imaginer des alternatives futures, tandis que la paysannerie reste figée dans le présent éternel, dans ce qu’il appelle le traditionalisme traditionnel. Le « sous-prolétariat » urbain instable, marginal, semi-employé ou sous-employé, et le prolétariat rural déplacé de ses terres vers des camps de repeuplement, vivent au jour le jour. Ils manifestent un traditionalisme du désespoir, orienté sur l’ici et maintenant, mais conscient des alternatives futures qui leur ont été niées.

Curieusement, ceci mène Bourdieu, via la notion durkheimienne d’anomie, vers la position marxiste orthodoxe sur la classe ouvrière algérienne : elle est révolutionnaire parce qu’elle est enracinée dans l’emploi stable – contrairement à la paysannerie déracinée ou au sous-prolétariat urbain qui explosent dans une révolte spontanée et inconsciente :

D’un côté, la révolte du sentiment, expression incertaine et incohérente, de l’autre le radicalisme révolutionnaire, issu de la considération systématique de la réalité, deux attitudes qui correspondent à deux types de conditions matérielles d’existence : d’une part les sous-prolétaires des villes et les paysans déracinés dont l’existence n’est que fatalité et arbitraire, de l’autre, les travailleurs permanents du secteur moderne, pourvus du minimum de sécurité et des assurances qui autorisent la mise en perspective des aspirations et des opinion. La désorganisation de la conduite quotidienne interdit la formation de ce système de projets et de prévisions rationnels sont la conscience révolutionnaire est un aspect (Bourdieu, 1977, p. 80).

Les déracinés peuvent être une « force pour la révolution », mais non pas une « force révolutionnaire », qui défende et organise consciemment la transformation de la société. Cette possibilité est réservée à la classe ouvrière :

« A ceux qui ont le « privilège » de faire l’objet d’une exploitation permanente et « rationnelle » et de bénéficier des avantages corrélatifs, appartient aussi le privilège d’une véritable conscience révolutionnaire : cette visée réaliste de l’avenir n’est en effet accessible qu’à ceux qui ont les moyens d’affronter le présent et d’y chercher un commencement d’exécution de leurs espérances, au lieu de s’abandonner à la démission résignée ou à l’impatience magique de ceux qui sont trop écrasés par le présent pour pouvoir viser autre chose qu’un futur utopique, négation immédiate et magique du présent » (Bourdieu, 1977, p. 81).

Quel contraste avec la classe ouvrière française décrite dans La Distinction ou les Méditations pascaliennes, qui agit par nécessité, est symboliquement dominée, méconnaît ses conditions d’existence. Bourdieu, qui n’est pas du genre à se laisser perturber par des contradictions, n’a jamais expliqué cette incohérence évidente. Quelle est la source de cette différence ? Est-ce qu’elle a pour fondement les structures politiques des deux pays – les effets de la violence symbolique plutôt que coloniale – ou est-ce qu’elle repose sur les positions de Bourdieu dans le champ politico-intellectuel des deux pays ? Une comparaison avec Fanon éclairera ces deux possibilités.

 

Fanon : entre capitalisme et socialisme

Si Bourdieu analyse l’Algérie avec les catégories manichéennes de modernité et de tradition, Fanon voit l’Algérie à travers le prisme du capitalisme et du socialisme. Si Bourdieu analyse l’Algérie à partir du point de vue d’un passé romantique, Fanon voit l’Algérie dans la perspective d’un futur romantique. Ils se rejoignent sur le terrain du présent.

Pour Fanon, le colonialisme était un espace de luttes. L’indépendance nationale est une lutte contre le pouvoir colonial, la guerre de mouvement de Gramsci menée avec violence, mais elle est aussi une lutte contre la postcolonialité, une guerre de position au sein des colonisés entre, d’un côté, ceux qui suivent la bourgeoisie nationale qui se bat pour remplacer les colonisateurs et, de l’autre, les militants du mouvement de libération nationale qui se battent également pour transformer la structure de classe.[7] La guerre de position pour l’avenir coexiste difficilement avec la guerre de mouvement anti-coloniale, mais si la première est remplacée par la seconde et le dénouement du colonialisme est laissé à lui-même, le socialisme démocratique ne sera jamais victorieux. Telle est la conception de Fanon.

Non seulement Bourdieu n’est pas parvenu à séparer les deux moments de la révolution anti-coloniale, mais il n’a pas accordé assez d’attention à l’idée que la classe puisse être une force politique. Fanon, à nouveau en suivant Gramsci, a examiné le rapport de forces entre les classes dans le camp de la bourgeoisie nationale réformiste et dans le camp du mouvement de libération nationale révolutionnaire. Au cœur de la bourgeoisie nationale on trouve les commerçants, les marchands et les petits capitalistes, avec leurs intellectuels recrutés chez les enseignants, les fonctionnaires, les avocats, les infirmières et d’autres professions libérales. La bourgeoisie nationale a aussi eu le soutien de la classe ouvrière, certes réduite, que Fanon considérait comme privilégiée et parasitaire. C’est ici que Bourdieu et Fanon divergent radicalement : la stabilité relative de la classe ouvrière impliquait pour Bourdieu un potentiel révolutionnaire, alors que pour Fanon cela était synonyme de réformisme[8]. Comme le montre l’exemple de l’Afrique du Sud, en réalité, la situation est bien plus complexe : différentes fractions de la classe ouvrière deviennent révolutionnaires à différents moments.

Pour Fanon, la lutte révolutionnaire reposait sur la paysannerie dépossédée parce qu’elle n’avait rien à perdre. Bourdieu considérait que c’était d’une « stupidité prétentieuse » (Le Sueur, 2001, p. 284). La paysannerie était « submergée par la guerre, les camps de concentration et par les déportations de masse ». Il était donc complètement idiot selon lui d’affirmer qu’elle était révolutionnaire. Bourdieu a essayé de corriger cela dans le livre écrit avec Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, qui traitait de la crise des déplacés. Fanon n’était pas aussi ignorant que Bourdieu le prétendait, étant donné qu’il avait fait sa propre recherche de terrain chez les Kabyles (Macey, 2000, 234-236). Il pensait que leur propension instinctive à la rébellion venait précisément de l’expropriation de leur terre, que Bourdieu avait lui-même considéré être la source de « millénarisme révolutionnaire et d’utopie magique  »  (Algérie 60, p. 91, Editions de minuit, 1977)

Ce qui les différencie d’une manière plus fondamentale apparaît avec l’étape suivante du raisonnement de Fanon. Pour que la paysannerie s’affirme comme force révolutionnaire, son énergie éruptive devait être disciplinée par des intellectuels. Il y en aurait en abondance, des radicaux rejetés des villes pour avoir mis en lumière la vénalité des élites indigènes. S’opposant à la voie bourgeoise, ils rejoignent la paysannerie pour forger un mouvement révolutionnaire. Pour Bourdieu, l’idée d’une symbiose entre les intellectuels et la paysannerie est un fantasme d’intellectuel qui, non seulement ne peut pas marcher, mais est également dangereux et irresponsable. Il s’agit de quelque chose de très différent de la position de Bourdieu lui-même, intellectuel engagé soutenant les colonisés, mais à une distance qu’il juge saine et objective.

Quoi qu’il en soit, Fanon poursuit son analyse du rapport de forces entre les classes. Il y a deux projets rivalisant pour obtenir le soutien des classes colonisées : la voie de la bourgeoisie nationale centrée autour de la bourgeoisie locale et la classe ouvrière ; et le mouvement de libération nationale centré autour de la paysannerie rejoignant – et rejointe par – les intellectuels radicaux. Fanon se demande lequel de ces deux projets parviendra à obtenir le soutien des classes indécises : les chefs traditionnels dans les campagnes qui sont réformistes par nature, et forment un écran pour les colonisateurs, mais qui ont aussi des comptes à rendre à leur peuple toujours plus militant ; et le lumpenprolétariat urbain, récemment déraciné de ses villages, groupe volatile facilement manipulable par les chefs qui leur garantissent de minces concessions. Les colonisateurs jouent leur propre rôle en façonnant l’équilibre entre ces deux tendances, et quand ils voient que les choses tournent en leur défaveur, ils mettent tout leur poids en faveur la bourgeoisie nationale, moins menaçante.

L’analyse de l’avenir, si étrangère à la sociologie tournée vers le passé de Bourdieu, se prolonge avec des anticipations pessimistes mais prophétiques de la part de Fanon. Si la bourgeoisie nationale réussissait à s’approprier la direction de la lutte anti-coloniale,et parvenait au pouvoir, elle ne serait pas capable de construire une réelle hégémonie, qui demanderait des ressources qu’elle ne possède pas. Elle deviendrait une bourgeoisie dominée – dominée par la bourgeoisie internationale – , uniquement capable d’imiter cette dernière et de devenir une classe parasitaire, cherchant à compenser son arriération par une consommation ostentatoire et le retour au tribalisme et au racisme.

« Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe. » (Fanon, 1961, p. 150)

La bourgeoisie nationale commence par copier les institutions occidentales – constitutions politiques et manifestations extérieures de son économie – mais la démocratie pluripartite dégénère en un régime de parti unique, puis en une dictature d’un seul homme. Fanon a exprimé d’une manière saisissante ce qui allait se passer en Afrique postcoloniale. Ce n’était pas de la spéculation vide. C’est ainsi que les choses se sont passées.

En peignant un tablea aussi désespérant de la voie nationale-bourgeoise, Fanon espère nous convaincre que la seule voie progressiste est la libération nationale, autrement dit la transformation révolutionnaire de la structure de classe.

Mais dans quelle mesure est-elle réalisable ? Même si les forces révolutionnaires conquéraient l’hégémonie, pourraient-ils mettre en œuvre le socialisme démocratique ? Sans même parler des héritages de la colonisation qui ne peuvent être balayés d’un revers de main – argument de Bourdieu et d’autres –, qu’en est-il des forces internationales ? Fanon considère, d’une manière assez optimiste, que l’Afrique postcoloniale peut insister et imposer des réparations au capitalisme occidental parce que ce dernier a besoin des marchés africains, non seulement de ses ressources naturelles mais également de son marché de consommation. Si Fanon fait preuve de naïveté quant aux possibilités du socialisme démocratique, cette naïveté s’enracine dans un désespoir lucide à l’égard des écueils de la bourgeoisie nationale.

Bourdieu comme Fanon ont une fascination pour la paysannerie, et mettent en œuvre cette fascination dans une analyse critique des sociétés contemporaines. Bourdieu crée une anthropologie romantique de la paysannerie algérienne, qui deviendra la base de son analyse fonctionnaliste de la domination symbolique dans la société française. Fanon présente la paysannerie comme une classe révolutionnaire rendant possible le socialisme démocratique, et le fait de manière à mettre en lumière la dégénérescence de l’Afrique postcoloniale si elle suit la voie de la bourgeoisie nationale.

 

Entre optimisme révolutionnaire et pessimisme critique

La conversation entre Fanon et Bourdieu montre comment les influences théoriques circulent entre les colonies et les métropoles, et plus spécifiquement l’influence des premières sur les secondes. Ce ne sont pas des exemples isolés. Certains des grand intellectuels français ont été façonnés par leurs expériences en Afrique coloniale – Foucault a passé deux années d’étude en Tunisie, Derrida et Camus ont grandi en Algérie – et la question algérienne marque encore fortement la vie intellectuelle française, même 50 ans après l’indépendance.

La conversation entre Fanon et Bourdieu devient ainsi plus intéressante si l’on s’intéresse à ce qui a précédé et à ce qui a suivi l’expérience algérienne, et que l’on examine les effets théoriques de leurs trajectoires personnelles entre la colonie et la métropole. On constate alors une convergence frappante et inattendue dans leurs conceptions de la société française, en particulier si on la replace dans le cadre de la colonisation. La notion même de violence symbolique, au centre des travaux de Bourdieu sur la France, implique de la distinguer de la violence physique du colonialisme, notamment dans la colonie de peuplement qu’était l’Algérie. La violence symbolique se réalise par le biais de l’habitus, l’introjection cumulative de la structure sociale dans la psychè humaine et l’inscription de la structure sociale dans le corps même.

Les parallèles avec Fanon sont troublants. Peau noire, masques blancs, écrit portant sur l’expérience par Fanon du racisme en métropole, déploie une compréhension psychanalytique des dynamiques internes de la domination raciale, dans laquelle le (ou la) colonisé-e  intériorise la structure sociale et lutte pour trouver sa place dans cette structure. Cela implique de tout faire pour avoir des liaisons sexuelles inter-raciales, et des efforts démesurés pour être le parfait français ou la parfaite française. Mais cela n’aboutit qu’à renforcer leur infériorité. Il ne s’agit pas de la violence physique de la colonisation, mais bien de la violence symbolique, plus profonde, inhérente à la domination raciale métropolitaine. Pour Fanon, de même que pour Bourdieu donc, il n’y a tout simplement aucune réponse efficace à la violence symbolique. Tous deux parviennent à un pessimisme critique concernant la France, qui tranche d’une manière si saisissante avec l’optimisme révolutionnaire qui les caractérise lorsqu’il s’agit de l’Algérie.

Les parallèles deviennent encore plus intrigants si l’on considère le grand livre de Bourdieu sur la domination symbolique, La Distinction. Ici, les classes dominantes sont dotées de capital culturel, certaines plus que d’autres, et les classes dominées en sont privées. Les classes moyennes (la petite bourgeoisie) sont les grandes prétendantes : elles aspirent à la culture légitime, et adoptent une attitude hyper-conformiste afin de rivaliser avec les classes auxquelles elles n’appartiennent pas. Le petit bourgeois est en effet un bourgeois « qui vit petitement » :

« Son hexis corporelle même, où s’exprime toute sa relation objective au monde social, est d’un homme qui doit se faire petit pour passer par la porte étroite qui donne accès à la bourgeoisie : à force d’être strict et sobre, discret et sévère, dans sa manière de s’habiller, mais aussi de parler – ce langage hypercorrect par excès de vigilance et de prudence –, dans ses gestes et dans tout son maintien, il manque toujours un peu de carrure, d’ampleur, de largeur et de largesse » (Bourdieu, 1979, p. 390)

Le mépris de Bourdieu pour la petite bourgeoisie qui cherche à être admise dans un monde inaccessible s’avère étrangement homologue du mépris de Fanon envers les Noirs qui cherchent à entrer dans la société blanche, en se rendant moins noirs. Bien qu’il ne le dise jamais d’une manière explicite, Fanon ne parle pas de la classe ouvrière, mais des membres de la classe moyenne noire qui, comme lui, émigrent en France pour exercer telle ou telle professions libérale. Tout se passe comme si leurs propres histoires d’exclusion, gravées dans leurs psychés, faisaient de l’un (Bourdieu) un petit-bourgeois qui se déteste, et de l’autre (Fanon), un Noir qui se déteste. Cela expliquerait également la hargne avec laquelle il dénonce la bourgeoisie nationale colonisée, qui ne fait qu’imiter la bourgeoisie occidentale.

Il y a, cependant, une profonde asymétrie entre les trajectoires de ces deux intellectuels. Fanon est d’abord, en France, un pessimiste critique, puis devient un optimiste révolutionnaire en Algérie en se fondant sur une conception radicale et romantique de la paysannerie. Bourdieu est d’abord, en Algérie, un optimiste révolutionnaire, puis devient un pessimiste critique, en France, en s’appuyant sur une conception conservatrice de la paysannerie. Chacun réagit à ses expériences précédentes. Fanon laisse derrière lui la violence symbolique du racisme en France avant de participer à la catharsis révolutionnaire contre la violence coloniale. De même, Bourdieu s’empresse d’abandonner son équivoque optimisme révolutionnaire, et dès son retour en France, rejette le marxisme tiers-mondiste en adoptant un pessimisme critique fondé sur une nouvelle forme de violence, la violence symbolique. Vers la fin de sa vie, il rompt avec son pessimisme critique en rejoignant la classe ouvrière calomniée, s’attaquant à l’ordre symbolique associé au néolibéralisme, et forgeant de nouveaux liens avec des intellectuels africains. Un retour du refoulé mais sans garantie théorique.

 

Traduit par Juan Sebastian Carbonell, Yohann Douet et Ugo Palheta.

 

Notes

[1] Pour un important ensemble de textes sur les contradictions et les paradoxes des écrits algériens, voir Jane Goodman et Paul Silverstein (2009), en particulier le chapitre écrit par Fanny Colonna, qui critique Bourdieu pour son travail de terrain faiblement fondé empiriquement, qui manque les réalités de la vie quotidienne, et pour l’affirmation selon laquelle les Kabyles méconnaissaient ce dont ils étaient capables.

[2] Bourdieu (1998) écrit sur la difficulté de transformer l’habitus, ce qui impliquerait toutes sortes de réapprentissages corporels. Fanon dit la même chose, à savoir que l’intériorisation de l’oppression est si profonde que le colonisé peut se transformer uniquement à travers la violence.

[3] Dans ses écrits avec Sayad en 1964, Bourdieu analyse les possibilités du socialisme, dans des termes similaires à ceux de Durkheim et Mauss. Ils émettent un doute sur la réalisation d’un socialisme auto-organisé et décentralisé, basé sur l’organisation paysanne autonome de fermes abandonnées par les colons, de la même manière qu’ils expriment leurs craintes quant à la possibilité d’un socialisme autoritaire et centralisé impose par en haut. Comme Fanon, ils espèrent une direction éducatrice, répondant aux besoins de la base. Néanmoins, ils retombent aisément sur le legs de la tradition culturelle pour expliquer la régression économique et politique.

[4] Nous retrouvons cette vision dans le premier écrit de Bourdieu (1958), une description de seconde main des cultures des différents groupes ethniques, et ensuite dans les travaux explicitement théoriques écrits en France, notamment dans Esquisse d’une théorie de la pratique (1972).

[5] Bourdieu essaye de marquer ses distances avec un des théoriciens de la modernisation de l’époque – Daniel Lerner (1958) – en critiquant sa caractérisation psychologique de la modernité comme reconnaissance de l’autre, expression de l’empathie et une rationalité librement choisie. Comme les attitudes face au monde, la « tradition » ou la « modernité », ne sont pas librement choisies, dit Bourdieu, mais sont le produit de conditions matérielles spécifiques, du conflit entre des civilisations inégales sous le colonialisme (Bourdieu, 1958, p. 117, 119-20). Mais les concepts de tradition ou modernité ne sont jamais remis en cause, seulement redéfinis.

[6] Bourdieu (2000), s’appuie sur son célèbre cas du cuisinier Kabyle – un homme qui change souvent de petit boulot. Il y a peu de chose qui prouve que ceci soit un signe d’anomie ou relève d’un habitus traditionnel. Au contraire, le cuisinier nous montre une grande habileté entrepreneuriale en s’adaptant aux exigences de la vie urbaine sous le colonialisme.

[7] Gramsci semble avoir pensé que soit la guerre de position précède la guerre de mouvement (à l’Ouest où la société civile est forte), soit la suit (à l’Est avec sa société civile non développée où le socialisme serait construit après la révolution). Fanon avait compris les dangers d’attendre l’indépendance pour engager la lutte pour le socialisme.

[8] Il est intéressant de noter que Fanon et Bourdieu ont soutenu des visions opposées de la classe ouvrière dans le capitalisme avancé : pour Fanon elle est potentiellement révolutionnaire, alors que pour Bourdieu elle ne l’est pas. Bien qu’il n’y ait aucun signe du fait que Fanon ait lu Gramsci, il avait une conception très gramscienne de l’Ouest avec une société civile développée, et une bourgeoisie capable de faire des concessions, ce qui était n’était pas le cas à la périphérie.  (Fanon, 1961 : p. 10, pp. 41-42, p. 108, pp. 159-160, p. 168 )

 

Judith Butler : «Un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale»

Par Cécile Daumas 20 janvier 2017 à 17:26

Dessin Sylvie Serprix

La philosophe américaine connue pour ses travaux sur les questions de genre estime que le nouveau président, Donald Trump, n’est en aucun cas légitime à représenter le peuple. Elle appelle les individus à se rassembler pour défendre le droit à une vie «vivable» pour chacun. Mais ce qui me paraît le plus intéressant dans cette intervention, comme certaines de Chomsky, c’est la conscience de la nécessité de trouver les moyens de renouer les liens avec le peuple. Ceux qui portent cette position sont en général très critiques sur la politique des démocrates, celle de Clinton et Obama, le fait qu’elle a le soutien des plus grandes fortunes et se soit coupé des plus pauvres sans avoir les moyens de renouer les liens. Ils se sont en général reconnus dans Bernie Sander, notons le nombre d’intellectuels juifs parmi eux qui sont également très critiques de la politique d’Israêl. Mais ils refusent de se résigner à « un populisme de droite et cherchent les voies d’un « populisme de gauche ». Le dialogue entre eux et nous communistes peut être fructueux, et il le sera d’autant plus que nous resterons communistes. (note de danielle Bleitrach)

Ce qui semblait encore irréel pour nombre d’intellectuels de gauche américains est advenu : depuis vendredi, Donald Trump est le 45e président des Etats-Unis. Hasard éditorial, le dernier livre traduit en français de la philosophe américaine Judith Butler est sorti au moment même où Trump remportait l’élection. Comme une adresse à un candidat qui a fait campagne sur la division et l’exclusion, le titre du livre de l’une des plus grandes théoriciennes du genre (1), professeure à Berkeley, est une forme de résistance. Rassemblement décrit un monde où la force des corps rassemblés sur une place en Egypte, en France ou aux Etats-Unis, sort de l’invisibilité tous ceux dont les droits fondamentaux (nourriture, toit, liberté de mouvement, protection contre la violence) ne sont pas respectés. Garantir une «vie vivable» doit être un des buts de toute démocratie, affirme Judith Butler qui appelle à la fondation d’un «nouveau socialisme» version américaine.

Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ?

L’élection de Trump est le fait de causes multiples. Et, d’une manière générale, il ne faut jamais se contenter d’une seule explication. Si nous disons que ce sont des hommes blancs économiquement défavorisés qui ont voté pour Trump, et que nous nous focalisons sur la cause de leur marginalisation économique, nous oublions que le racisme existe depuis longtemps aux Etats-Unis, et que ce que nous pourrions qualifier de «colère économique» s’est conjugué à la haine raciale pour aboutir à une telle situation. La misogynie n’est pas en reste non plus, ainsi que la destinée symbolique de la masculinité. La peur du «terrorisme» et le désir de «sécurité» sont également présents aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays d’Europe, et ils font le lit du fascisme : dans le délire utopiste qui l’a porté au pouvoir, Trump créera des emplois, rétablira la sécurité, réhabilitera la masculinité, subordonnera les femmes et rendra sa blancheur à l’Amérique. Mais n’oublions pas qu’il n’a recueilli que 23 % du suffrage populaire. Il n’est donc en aucun cas légitime pour représenter le peuple. Une minorité haineuse a accédé au pouvoir et provoque aujourd’hui une crise démocratique.

Des intellectuels américains, notamment dans les universités, ont organisé une résistance à Trump ? En faites-vous partie ?

Nous essayons de bâtir un «mouvement sanctuaire» dans les universités et nous demandons instamment aux autorités locales et des Etats fédérés de refuser d’obtempérer si des ordres d’expulsion de sans-papiers sont donnés. Nous devons immédiatement mobiliser le soutien de ces millions de sans-papiers qui vivent aux Etats-Unis et qui risquent d’être expulsés. Nous aurons fort à faire pendant longtemps, vu l’ampleur de la tâche. On peut aussi se demander s’il n’est pas temps qu’apparaisse un troisième parti aux Etats-Unis, un parti qui rassemblerait largement par-delà les origines ethniques et les classes, et qui incarne les idéaux d’une social-démocratie qui n’est pas régie par des valeurs néolibérales. Cela pourrait bien être un nouveau socialisme. Au fond, si nous avons un nouveau fascisme aux Etats-Unis, peut-être pouvons-nous aussi voir émerger, après la campagne de Sanders, un nouveau socialisme fondé sur un principe de démocratie radicale.

Les populismes sont souvent expliqués sous l’angle identitaire et culturel : la peur de ne plus être soi, la peur de l’autre. Une question culturelle ou sociale ?

Lorsque nous réfléchissons au trumpisme, le problème n’est pas celui de l’identité, mais de l’économie, de l’héritage persistant du racisme, du déchaînement contre les élites culturelles, du fossé béant entre ceux qui ont fait des études et les autres. Trump a libéré des rancœurs et des haines qui couvaient depuis longtemps. Si c’est un populisme de droite, c’est un populisme qui semble aujourd’hui conduire au fascisme. A mon avis, un populisme de gauche doit conduire à une démocratie radicale. En fait, le terme «populisme» revêt une signification très différente en France et qui n’est pas partagée par tous. Je comprends que, pour la majorité des gens, c’est un terme méprisable. Il est perçu comme l’expression politique d’une vague de sentiments irrationnels. Je ne pense pas qu’il soit considéré ainsi en Argentine, par exemple, où il incarne une manière d’exprimer la volonté du peuple.

La plupart des théoriciens de la démocratie conviennent que la «volonté populaire» est une question complexe, mais les descriptions les plus intelligentes du populisme, telle que celle proposée par Ernesto Laclau, cherchent à comprendre comment des factions, des identités et des intérêts particuliers divers peuvent se lier les uns aux autres sans perdre leur spécificité.

Pour Laclau, cet effort d’«articulation», d’une série de connexions entre diverses identités est l’objectif du populisme. Il ne s’agit pas d’une convergence fasciste vers une «volonté unique», ni de l’émergence d’un leader charismatique qui semble unifier le peuple. Bien sûr, il existe un populisme de droite et un populisme de gauche, et le populisme en lui-même ne constitue pas une posture politique complète. Les solidarités auxquelles il est possible de parvenir par le biais de divers modes de communication et de mobilisation doivent produire une majorité de gauche susceptible d’élire un gouvernement qui cherche à asseoir la démocratie tant dans sa forme que dans son contenu.

Justement ces liens deviennent visibles lors de rassemblements de type Occupy ou de Nuit debout en France. Pourquoi est-ce si important politiquement que les corps se rassemblent ?

La liberté de rassemblement suppose que les individus puissent se déplacer, se réunir et revendiquer ensemble quelque chose dans un espace public qui autorise mouvement, audibilité et visibilité. Nombre de ceux qui manifestent contre l’austérité apparaissent publiquement comme les corps touchés par cette politique économique catastrophique. Lorsque des gens se rassemblent pour s’opposer à des expulsions, ou lorsqu’ils réclament des soins de santé abordables ou le droit de passer d’un pays à un autre, ils attirent l’attention du public sur des besoins aussi essentiels qu’un toit, l’accès à la santé ou la liberté de mouvement.

Les corps se rassemblent pour agir ensemble – jamais comme une unité parfaite, bien entendu – mais surtout pour dénoncer clairement l’organisation actuelle de la société qui prive les gens d’un logement, de nourriture et de soins, bref, de la possibilité même de mener une vie vivable. C’est pourquoi les mesures prises par l’Etat pour restreindre les manifestations et les rassemblements sont très dangereuses. Tout pays qui se veut démocratique doit préserver la liberté de réunion. Par exemple, la France ne doit pas normaliser l’état d’urgence. Si la suspension des libertés fondamentales est normalisée en tant que «nécessité», alors l’essence même de la démocratie disparaît.

Dans un contexte de néolibéralisme, mais aussi de renforcement de l’obsession sécuritaire et de montée de la xénophobie, les droits fondamentaux – nourriture, toit, liberté de mouvement, protection contre la violence – ne seront plus assurés pour un nombre toujours plus grand de personnes, qu’elles soient en situation régulière ou non. Les mouvements sociaux de gauche qui reposent sur des rassemblements ont très souvent, mais pas toujours, des aspirations démocratiques : liberté d’expression, d’association et de réunion, mais aussi droit de vivre sans crainte, de bénéficier de conditions sociales essentielles et d’un cadre démocratique pour vivre.

Garantir une «vie vivable» à chacun serait un des fondamentaux de la démocratie…

Nombre d’entre nous vivons déjà une vie «discréditée», et l’on trouve une indignation légitime et encourageante chez tous les «discrédités». Il s’agit de traduire l’indignation, dans la sphère politique, en un large appel à une démocratie inclusive et égalitaire. Lorsqu’il n’y a pas de vision démocratique pour les discrédités, la violence et la vengeance apparaissent comme la solution. A mon avis, nous ne pouvons pas vivre une vie vivable si nous ne commençons pas par établir les conditions communes de vivabilité. Pour moi, un engagement démocratique élémentaire doit viser cet objectif.

L’être humain ne tient pas debout tout seul, dites-vous…

Dans mon quartier, il y a beaucoup de sans-abri. Ils sont tributaires des services publics, et ces services ne cessent de voir leurs financements diminuer. Ils sont tributaires des institutions, comme nous tous. Lorsque nous perdons les conditions infrastructurelles élémentaires dont nous avons besoin pour survivre et subsister, notre vie est en danger, nous sombrons. Si une société est organisée de sorte qu’elle laisse les gens mourir plutôt que de leur fournir des services sociaux élémentaires, nous pouvons affirmer que quelque chose va terriblement mal dans cette société. Cela ne se résume pas seulement au fait que le sans-abri est vulnérable, et moi pas. On peut invoquer, en la détournant, l’expression populaire «passer à travers les mailles du filet» pour illustrer cela. En un certain sens, cette dépendance est universelle : les corps en général ont des besoins qui doivent être satisfaits pour qu’ils puissent continuer à vivre. Mais c’est aussi politique : lorsque les sociétés ne s’engagent pas à fournir les conditions de vivabilité, elles acceptent implicitement que certains ne vivront pas ou, s’ils parviennent tout de même à survivre, ce sera dans des conditions qui ne sont pas supportables, et ne devraient pas être acceptées.

(1) Auteure de Trouble dans le genre, la Découverte (2005). Trad. de l’anglais par Architexte.

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Publié par le janvier 21, 2017 dans Amérique, femmes, textes importants