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Archives de Catégorie: textes importants

festival Tribeca: exclusid, la bande annonce du documentaire Noam Chomsky « requiem pour une rêve américain »

 Par Kevin Jagernauth

 http://blogs.indiewire.com/theplaylist/tribeca-exclusive-trailer-for-noam-chomsky-documentary-requiem-for-the-american-dream-20150401
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Requiem For The American Dream

Noam Chomsky est l’un des plus grands penseurs de l’Amérique, un esprit critiques et la voix de la dissidence, et de ce fait  il n’est guère surprenant que ses idées  aient fait l’objet de plus d’un documentaire. celui de 1992 « manufacturing Consent : Noam Chomsky et les médias » est peut-être la plus connu et celui de Michel Gondry«  »Is the Man Who Is Tall Happy? » l’excentrique, mais le « Requiem For The American Dream » à venir — il est diffusé pour le  Festival du Film de Tribeca  — pourrait être le plus pertinent compte tenu du paysage social et économique du moment.

Réalisé par Peter Hutchison, Kelly Nykset Jared P. Scott, le film est construit à partir de quatre ans d’entretiens avec Chomsky et porte sur l’inégalité croissante dans le pays et ce que cela signifie pour la stabilité, la démocratie et plus encore. Voici le synopsis officiel :

Dans le dernier  documentaire, une interview de longue durée – filmé durant plus de quatre ans – Chomsky met en lumière les principes qui nous ont amenés à une montée  des inégalités sans précédente. Traçant un demi-siècle des politiques destinées à favoriser les plus riches au détriment de la majorité, Chomsky met à nu les débris coûteux qu’une telle politique a laissé dans son sillage : l’éviscération de l’ouvrier américain, la disparition du salaire vivant, l’effondrement du rêve d’accession à la propriété, montent en flèche les  coûts de l’enseignement supérieur qui sont inaccessibles ou enchaînent les étudiants à des dettes suffocantes et à une disparition de la solidarité qui nous a laissés divisés les uns contre les autres.

Profondément personnelle et la réflexion, REQUIEM est un puissant rappel sur le fait que pouvoir repose entre les mains des gouvernés – en fin de compte et qu’il est nécessaire de visualisation pour tous qui maintiennent l’espoir dans un intérêt commun à l’avenir.

« Requiem For The American Dream » a sa première projection à Tribeca, le samedi 18 avril. Regardez ci-dessous.

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« Requiem For The American Dream » has its first screening at Tribeca on Saturday, April 18th. Watch below.

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André Tosel : «Réhabiliter la figure du travailleur en lutte»

Réhabiliter la figure du travailleur en lutte qu’avons-nous exigé d’autre, nous qu’on a appelé « les staliniens » sans jamais nous demander notre avis réel sur l’Histoire des communistes, nous qu’on a qualifiés de sectaires et qu’on a interdit dans les colonnes d’un journal qui toute notre vie avait été le nôtre. Réhabiliter la figure du travailleur en lutte c’est ce que j’ai tenté dans des livres interdits de publicité comme « l’exclusion ou la défaite ouvrière » ou ma tentative partout dans le monde de faire connaître les Résistances ouvrières de l’Amérique latine au Donbass aujourd’hui. Mon parcours fut celui de nombreux communistes qui n’ont pas voulu céder à la contrerévolution dans laquelle on a tenté de nous enterrer. Mais comme je l’ai écrit récemment ici il ne savaient pas que nous étions des graines…Toute ma vie je me suis souvenue de cette fête de l’humanité avec cet immense meeting, cette foule ouvrière, c’était la première fois que j’étais en tant que membre du Comité central sur la grande scène, j’ai fermé les yeux au bord des larmes et je me suis dit en secret: « je ne vous trahirai jamais ». J’ai simplement comme tant d’autres tenté de tenir parole.  (Danielle Bleitrach)
Par André Tosel, Philosophe
Vendredi, 3 Avril, 2015
Humanité Dimanche

Albert Facelly
Le philosophe André Tosel réagit dans nos colonnes après le scrutin départemental. Il analyse les raisons de la défaite de la gauche, et celles des difficultés du Front de gauche et du PCF à pouvoir émerger comme alternative crédible. Il propose des pistes pour une « réappropriation du pouvoir défini non comme domination, mais comme “ pouvoir de faire ”».

Après la défaite de la gauche, quel constat ?

L’immense mécontentement populaire s’est traduit tout à la fois par un consensus plus ou moins raisonné donné au capitalisme néolibéral et par l’espoir vague en une relève sociale et nationale, implicitement xénophobe, opérée par le Front national dont les liens avec le néolibéralisme n’ont pas été perçus. Ceci prouve une fois de plus qu’entre mécontentement populaire et expression politique se situe une gamme de réponses qui ne favorise pas mécaniquement les forces politiques qui se réclament de la transformation sociale et de l’égale liberté. L’autre constat est la défaite, qui n’est pas un désastre, du Parti socialiste: sa direction verra là un encouragement à poursuivre le tournant néolibéral d’une politique qui continue celle de Sarkozy et se justifie par « la force des choses » et l’invocation d’une « gauche moderne». « L’autre gauche »– PG, PCF, Front de gauche – se maintient dans le système politique mais stagne à ses marges. S’il est vrai que les médias accréditent frauduleusement l’idée d’un tripartisme – UMP, PS, FN – pour marginaliser davantage la seule expression de la gauche, le tripartisme réunit cependant les partis acquis à la contre-révolution néolibérale.

Toutefois, rien n’est stabilisé, tant sont poreuses les frontières entre la droite qui se déclare républicaine et le FN qui se veut désormais lui aussi « républicain». Tant que ne se dessinera pas une perspective de transformations sociales inscrite dans le sens anticapitaliste de l’égalité et de la solidarité internationaliste, le jeu à trois trouvera un équilibre et sera la figure actualisée de la contre-révolution néolibérale. Le fond commun de ce jeu est ce que l’on peut nommer un ethno-néolibéralisme qui accentuera selon les conjonctures l’ethnicisme identitaire, nationaliste et xénophobe, ou le pseudo-universalisme néolibéral du tout-marché. Le ciment de ces deux âmes peut se trouver dans un usage biaisé d’un pseudorépublicanisme laïque, antiterroriste et autoritaire.

Le Front de gauche et le PCF semblent ne pas parvenir à s’imposer. Quels sont les obstacles ?

L’absence de force d’attraction du FG et du PCF est inquiétante. Ces forces politiques ne parviennent pas interpréter et traduire les nombreuses résistances à la politique néolibérale qui se manifestent un peu partout et demeurent surtout critiques pour l’instant. Il s’agit avant tout d’empêcher la casse industrielle, de s’opposer à la révision à la baisse des services publics, à la dévastation des équilibres écologiques, de lutter contre le chômage et la production d’hommes superflus. Il s’agit aussi, et c’est plus constructif, de pratiquer diverses formes de solidarité minimale, d’inventer des modes d’économie sociale (coopérative), de maintenir une vie décente dans les banlieues dégradées et de soutenir les jeunes à la dérive. Tout ceci pourrait servir de base pour l’institution d’une alternative réellement positive. Or, celleci manque. Les classes populaires estiment de fait ne plus être représentées organiquement et, pour certains éléments d’entre elles, elles cherchent des issues imaginaires: elles donnent libre cours à un ressentiment qui se transforme en punition électorale à l’encontre de l’imposture perpétrée par une majorité gouvernante qui les déçoit, les abandonne et les méprise.

Cette crise de crédibilité est, certes, le fruit amer de transformations sociales et anthropologiques que les directions des forces de la gauche qui se dit radicale et qui devait représenter le monde du travail et des couches subalternes (au sens de Gramsci) n’ont pas su analyser en temps et encore moins infléchir productivement alors qu’un travail de connaissance considérable s’est développé ces dernières années. Le problème réel est désormais celui de la constitution d’un mouvement populaire transformateur pluriel qui doit identifier et produire les éléments communs pouvant unir ses composantes, sans les dissoudre a priori dans un seul parti. Quelles notions communes pour décliner ensemble, dans le monde du travail et du non-travail, des stratégies actives ? C’est en ce sens que j’avais proposé un moratoire sur l’emploi du mot « gauche », qui est actuellement imprononçable, et d’avoir le courage de prononcer à nouveau le mot « communisme », qui n’a pas épuisé sa puissance malgré les démentis cruels de son histoire. Il s’agit de combattre la politique actuelle conduite par le PS, dont on peut espérer qu’il finira bien par finir et par laisser peut-être la place à une organisation un peu plus décente. Les militants et électeurs socialistes qui se reconnaissent dans cette exigence d’un mouvement populaire transformateur en sont, bien entendu, des acteurs de droit. Nous n’avons pas néanmoins à préjuger de cette évolution du PS et à nous déterminer par rapport à elle.

Le second obstacle concerne les pratiques du Front de gauche et du PCF au-delà de l’usure de la formule frontiste. La perte des liens avec le mouvement populaire et le monde du travail n’a pu être compensée par l’activité électorale. L’établissement de ces liens avec une société profondément ébranlée et fragmentée par les modifications du capitalisme est bien une priorité. Il commande l’élaboration de tout programme qui ne peut être effectuée par des directions séparées mais doit naître des aspirations et des expériences en première personne de ces masses.

Celles-ci ont en quelque sorte à se confronter à leur pluralité interne et à établir des priorités dans les luttes qui comme telles sont aussi à confronter à tous les niveaux du processus de formation d’un vouloir commun. Plus profondément, est à l’ordre du jour une conquête du sens commun des subalternes pris en leur diversité. La référence globale aux « gens » est extraordinairement pauvre et appauvrissante; elle aboutit à une représentation passive et passivisante des classes travailleuses. Loin d’être considérées comme des acteurs politiques en première personne, comme un « nous », elles sont de fait considérées comme un corps collectif indéterminé, un corps souffrant fait de victimes, de malheureux en attente de redistribution plus large et plus juste de biens et d’argent, de consommateurs frustrés de services et de biens, de destinataires passifs de soins sociaux.
Le discours de la citoyenneté générale n’a pas été davantage opératoire, faute d’avoir été connecté avec la position ou la non-position des acteurs dans le travail, dans la production de leur existence, faute d’avoir articulé au conflit social la remise en cause de la manipulation des conflits identitaires dont le fondement légitime n’a pas été davantage éclairé théoriquement et assuré pratiquement. C’est la conversion du conflit social en simple conflit identitaire qui a pu s’imposer, et c’est par cette brèche que s’est engouffrée la démagogie du FN, qui a pu paraître poser les questions que « la gauche de la gauche » posait mal ou peu. Seule une bataille forte pour l’hégémonie culturelle articulée aux luttes de la quotidienneté peut faire reculer le consentement par défaut donné aux propositions néolibérales, endiguer la contamination des esprits et des pratiques par le racisme induit par des difficultés d’existence. C’est une lutte contre l’accoutumance à la violence et aux états de guerre intérieure et extérieure qui n’a pu être menée. S’il est nécessaire de penser global à l’époque de l’hégémonie monstrueuse du capitalisme financiarisé et de ses formes impérialistes géopolitiques, il faut agir local et global, et cela à tous les niveaux, de la ville aux entreprises, des régions aux nations et ces nouvelles entités transnationales du type Union européenne qui ont déplacé le cadre des luttes, demeuré jusqu’ici prioritairement national aussi bien pour le mouvement ouvrier que pour les mouvements anticolonialistes de libération nationale.

Quel projet politique pour convaincre ?

Tout projet politique doit s’articuler à la critique de ces deux éléments du sens commun populaire qui dévient de leur but transformateur immanent les premiers éléments réellement émancipateurs. Il ne peut déboucher que sur la réhabilitation de la figure du travailleur en lutte pour la réappropriation du pouvoir défini non comme domination, mais comme « pouvoir de faire». Le projet a pour horizon une praxis, celle qui a pour objectif de « faire du peuple » à partir de la pluralité des forces individuelles ou collectives maintenues dans la subalternité en mettant à l’ordre du jour la suppression des conditions qui rendent leur vie intolérable et injustifiable. Sans entrer dans les détails, on peut placer ce projet sous la bannière du commun et de la réappropriation en commun des forces capables de se mettre elles-mêmes consciemment en commun. Le commun, ce n’est pas un Bien commun pensé a priori comme une chose qui est supposée réconcilier les exploiteurs et les exploités, les dirigeants et les dirigés, les manipulateurs et les manipulés. Le projet ne peut être qu’un projet actif de réappropriation en commun de ce pouvoir commun de faire et d’agir à tous les niveaux. Là se joue la lutte concrètement anticapitaliste et elle ne se cherche pas une fuite dans un radicalisme verbal. Elle se veut réaliste et multiple. Qu’il s’agisse des conditions et des formes du travail en entreprise, de défense de l’emploi et de redéfinition de la place du travail dans l’activité humaine, des modalités et du contrôle de la consommation, des partages à consentir, de la production et de l’usage des connaissances, du rapport nouveau à établir avec la nature et dans la nature, il s’agit de définir en commun, aux divers niveaux du commun, ce qui est de l’ordre des biens communs et qui ne saurait être approprié privativement par les classes propriétaires devenues des mafias de nouveaux rentiers rapaces.

Cet ordre du commun qui est celui de l’inappropriable non marchandisable anticipe à sa manière ce qui pourrait être une figuration enfin réaliste du projet communiste. Si le projet doit contenir le programme spécifiquement politique d’une nouvelle Constitution, celle d’une VI e République éliminant le présidentialisme monarchique actuel et évitant la domination de partis oligarchiques, la démocratie renouvelée ne tient pas lieu de ce qui doit relever d’une praxis d’institution en commun, de ce qui est reconnu comme commun et connu comme des communs. Le problème est alors de déterminer quels sont les niveaux spatiaux multiples où se constitue le commun. On retrouve ici la question de la gradation qui va du local au global. Il faut remettre en question la dictature néolibérale qu’exerce l’Union européenne par l’imposition de critères qui font loi en matière de déficit budgétaire et de dette publique. Il faut reformer l’État nation actuel, qui est le relais de l’Union européenne en ce qu’il organise la mise sous tutelle de ses fonctions sociales pour mieux contribuer à l’exploitation des masses populaires au nom de la concurrence inter-capitaliste. On ne pourra pas longtemps éviter la question de savoir si et comment le niveau de l’Union européenne peut être considéré comme susceptible de constituer un commun par et pour les forces populaires organisées en nations destituées de leur ancienne et équivoque fonction intégratrice.

  • Le dernier livre paru d’André Tosel: « Nous, citoyens laïques et fraternels ? » éditions Kimé, 270 pages, 26 euros.
 

Pasolini contre la marchandise

« Ce qui m’a poussé à devenir communiste, raconta un jour Pasolini, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite. » Mais un communiste d’une espèce un peu à part, un peu oblique : marxiste qui ne croyait pas au Progrès, communiste exclu par le Parti communiste et révolutionnaire faisant l’éloge de la conservation. Sa bête noire ? La modernité libérale et l’empire de la consommation. De pages en pages, il tira à vue. Au point, avec ce penchant infatigable pour la polémique, de retourner le terme « fascisme » pour décrire nos sociétés de confort, de bien-être, de libertés individuelles et de droits démocratiques.


pasolini2Avril 1945. Benito Mussolini tira sa révérence, tête au sol, suspendu à un croc de boucher. Quelques mois plus tôt, le frère de Pasolini, résistant antifasciste, tombait sous le feu dans la région du Frioul. Sa mort ébranla le jeune Pier Paolo, de trois années son aîné, qui, les larmes séchées, devint secrétaire de la section communiste de San Giovanni de Casarsa, petit village du nord-est de l’Italie. « C’est son souvenir, celui de sa générosité, de sa passion qui m’oblige à suivre la route que je suis », confia-t-il longtemps plus tard (cité par René de Ceccatty dans sa biographie Pasolini).

Un fascisme moderne ?

Pasolini a condamné sans détours la dictature sanguinaire (les massacres éthiopiens obligent à s’en souvenir) instaurée par le Duce. Mais il a dénoncé, avec plus de vigueur encore, un fascisme qui à ses yeux ne disait pas son nom, celui qui montrait patte blanche, celui qui préférait les galeries aux galons, celui de cette société dans laquelle il vivait, la guerre passée, et que l’on disait déjà de consommation – cette société qu’il définissait comme « le dernier des désastres, le désastre de tous les désastres ».

« Sous couleur de démocratie, de pluralité, de tolérance et de bien-être, les autorités politiques, inféodées aux pouvoirs marchands, ont édifié un système totalitaire sans pareil. »

Le décor planté par le Parti national fasciste était, à l’image de son Guide, bouffon, grotesque et obscène : quincailleries antiques, aigles en feuilles d’or, parades de carnaval et gestuelle pathétique d’un chef d’orchestre qui se rêvait plus qu’il ne fut jamais. Mais Pasolini estimait que les deux décennies de tyrannie n’eurent malgré tout qu’un impact réduit sur le peuple italien : l’énoncé déroute mais l’âme du pays n’en fut, martelait-il, pas transformée dans ses profondeurs. « Les différentes cultures particulières (paysannes, sous prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles », assura Pasolini dans ses Écrits corsaires. Le consumérisme, qu’il identifiait donc à une nouvelle forme de fascisme — le terme est impropre, en son acceptation historique et politique, puisqu’il enlace deux réalités bien distinctes, mais le poète italien en usa comme d’une provocation, d’un mot-obus ou d’une charge explosive, en ce que le régime de la marchandise pénètre les cœurs du plus grand nombre et ravage durablement, sinon irrémédiablement, les sociétés qui lui ouvrent les bras —, s’est montré pour lui bien plus destructeur : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que « la tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine. »

Sous couleur de démocratie, de pluralité, de tolérance et de bien-être, les autorités politiques, inféodées aux pouvoirs marchands, ont édifié un système totalitaire sans pareil. L’Histoire est facétieuse lorsqu’elle se rit des paradoxes : Mammon réalisa le rêve de Mussolini. En uniformisant tout un peuple, le premier mena à bien les desseins les plus fous du second, qui ne sut ni ne put aplanir l’Italie sous les bottes d’un Empire. « Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais. »

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Benito Mussolini (DR)

Contrôler par la consommation

La propagande fasciste, grossière et, somme toute, limitée aux moyens de communication de l’époque, baisse à raison les yeux devant la puissance de frappe du capitalisme moderne : « Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur », notait Pasolini dans l’un de ses articles.

« La mise au pas est assurée sans que le sang ne soit versé. Servitude volontaire, ou presque. »

L’ouvrage Divertir pour dominer, paru en 2010, a mis en relief « l’ampleur et la sophistication des procédés mis en œuvre par les industries dites culturelles pour forger les consciences aux valeurs de l’hypercapitalisme » : massification des désirs (via l’endoctrinement publicitaire), grégarisation sous couvert d’individualisme, appauvrissement du lien social, mimétisme collectif, aliénation des consciences… Ce dressage généralisé est notamment rendu possible par la télévision, que Pasolini percevait comme un instrument « autoritaire et répressi[f] comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été » (le téléviseur n’asservit pas en soi et il serait sans doute possible d’en faire un usage émancipateur s’il ne se trouvait pas « au service du Pouvoir et de l’Argent »). Lorsque l’on sait qu’un Occidental passe en moyenne neuf années de sa vie devant un écran de télévision (Bénilde rappelle dans son essai On achète bien les cerveaux que le téléspectateur n’avait à subir, en 1968, que deux minutes d’écrans publicitaires quotidiens ; en 2006, le chiffre doit être multiplié par 72…), on comprend les mises en garde, aussi véhémentes que prophétiques, du cinéaste italien. « La révolution des mass media – écrivit-il – a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays… Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. »

Le succès du régime consumériste tient en ce qu’il n’a pas recours aux matraques, chères aux gouvernements autocratiques (des monarchies absolues à l’URSS), pour dresser ses domestiques. La mise au pas est assurée sans que le sang ne soit versé. Servitude volontaire, ou presque : le capitalisme à la papa, bourgeois et bedonnant, cigare d’une main et fouet de l’autre, sent la naphtaline ; le voici lifté et relooké, hype et in, cherchant à susciter partout le désir de ses sujets. En 2010, l’économiste Frédéric Lordon étudia, avec l’essai Capitalisme, désir et servitude, la dimension totalitaire du « régime de désir » et « l’obéissance joyeuse » qui régentent notre temps ; trente ans plus tôt, Pasolini pointait du doigt : « La fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ». Quel ordre ? Celui du nouveau Pouvoir. Celui de la modernité libérale, individualiste, frénétique, illimitée et liquide. Un Pouvoir jouisseur, cruel sous ses rires, prétendument sans préjugés et faussement tolérant (cette tolérance artificielle qu’il fustigeait, en tant qu’homosexuel, puisqu’elle venait « d’en haut » et ne faisait, justement, que tolérer). Un ordre qui, pour reprendre la formulation de Dufour, « réduit l’humanité à une collection d’individus calculateurs mus par leurs seuls intérêts rationnels et en concurrence sauvage les uns avec les autres » (Le Divin Marché) : les églises se sont vidées au profit des centres commerciaux, le salut passe par les biens matériels et les peuples cèdent la place aux troupeaux. « Je vis existentiellement, confiait Pasolini dans sa correspondance, ce cataclysme qui, du moins pour l’instant, n’est que dégradation : je le vis chaque jour, dans les formes de mon existence, dans mon corps. »

(DR)

Ode à la diversité

Le Divers, cher au voyageur Victor Segalen, s’est dilué dans les eaux plates d’une culture uniforme et incolore : celle du globish et des grandes marques qui infectent pareillement Séoul, Los Angeles et São Paulo – ce monde dominant, le nôtre, est celui que redoutait tant Pasolini. Celui de la note unique, sans saveur ni discordances. Le mode de production capitaliste, dans sa formulation contemporaine, arase les singularités en soumettant les peuples à la loi d’un marché transnational affranchi de toutes entraves historiques et culturelles.  Ce que le sous-commandant insurgé Marcos a nommé l’« homogénéisation culturelle du monde », dans un livre d’entretien paru en 2001.

« Le mode de production capitaliste, dans sa formulation contemporaine, arase les singularités en soumettant les peuples à la loi d’un marché transnational affranchi de toutes entraves. »

Pasolini s’étonnait, dans ses Lettres luthériennes (sous-titrée Petit traité pédagogique), de l’absence de réactions des communistes et des antifascistes, au cours des années 1960 et 70, face à l’hégémonie marchande et à la standardisation de l’espèce humaine – mutation anthropologique qu’il tenait pour historiquement unique. Cette évolution, que l’on prenait soin de nommer « développement », le répugnait à ce point qu’il alla jusqu’à utiliser, de façon polémique et nécessairement ambiguë, le terme de « génocide » afin de mettre en évidence le caractère criminel d’un tel système économique. Le torrent ultralibéral et productiviste charrie l’éradication des cultures, des modes de vie, des particularismes et des valeurs millénaires, transformant ainsi les humains en « automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ». Il signe la mise à mort du petit peuple cher à l’écrivain – ce peuple des faubourgs et des champs, des nippes reprisées et des mains râpées, ce peuple qu’il conviait à sa table, autour d’une rime ou d’un tournage (une position qui lui valut et vaut parfois d’être accusé de mythifier les plus modestes, de les rêver pour mieux expier ses propres origines bourgeoises – on songe notamment au romancier Édouard Louis qui, en 2014, déclara : « Écrire contre Pasolini, la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son oeuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies. »)

À défaut d’espoir, ses voyages dans les pays du Tiers-monde lui conféraient quelques joies interdites : celles, notamment, de parler à des hommes qui n’avaient pas (encore) succombé à cet hédonisme de pacotille qui distille du bonheur en sachets surgelés. Si rien n’arrête le Progrès, poursuivait-il d’une plume apocalyptique, la Terre risque fort de fabriquer des « sous-hommes » interchangeables à la chaîne… Des robots. « D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », précisa-t-il dans l’ultime entretien qu’il donna, la veille de son assassinat.

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Sur le tournage d’Accattone (© Reporters Associati – Roma)

Conserver ou révolutionner ?

« Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? »

Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? Si Pasolini n’a jamais nié le regard nostalgique qu’il portait sur le monde, son dépit n’était pas d’ivoire – celui des tours d’anciens régimes (peuplées d’esthètes féodaux ou de dandys laudateurs de Muray). Pasolini, sa vie durant, tonna rouge vif-argent et entendait bien faire du passé table rage. L’homme avoua, dans l’ouvrage Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, qu’il était communiste parce qu’il était conservateur – l’épithète relève de dispositions psychologiques personnelles, bien sûr, mais il doit également se lire à l’aune de sa pensée politique. Conservateur ; qu’est-ce à dire ? L’avenir a parfois la langue qui fourche et le présent aurait tort de tourner le dos à ses antécédents : c’est aussi dans les vieux pots qu’on fait… Pour un projet de recueil intitulé Poésie avec littérature, Pasolini composa ces deux vers : « La connaissance est dans la nostalgie / Qui ne s’est pas perdu ne possède pas ». Il précisait toutefois que le passé, lorsqu’il était présent, c’est-à-dire lorsqu’il le vivait de plain-pied, n’était pas source de satisfactions : il le devient à mesure qu’il s’efface.

Pasolini tenait aux dons des siècles défunts. Une proposition radicale, émancipatrice et libératrice (Pasolini y intégrait même l’écologie), ne pourra se concevoir qu’en refusant d’escorter l’époque dans sa marche forcée vers un avenir qui risque, en bien des points, de compromettre le socialisme de demain¹. Le poète était sensible à ce qu’il appelait les « valeurs anciennes », celles, populaires, de la « fraternité perdue » (Jean-Loup Amselle, dans son petit pamphlet Les nouveaux rouges-bruns, a vivement dénoncé « le primitivisme » de Pasolini). Son athéisme ne l’empêchait d’ailleurs pas de promouvoir une certaine sacralité, volontiers teintée de mystique chrétienne – ce qui le conduisit à condamner l’avortement sans conditions (stigmate, à ses yeux, de l’hédonisme frivole et marchand). La modernité le hantait : il assistait le cœur serré au massacre des espaces urbains et naturels, noyant sa colère dans le fond des vers : « je ne vois qu’une chose : que bientôt va mourir / l’idée de l’homme qui apparaît dans les glorieux matins » (« Poésie en forme de rose », extrait du recueil Poésies 1953-1964). À quoi s’ajoutaient un romantisme certain et une aspiration chevaleresque au combat : dans sa correspondance avec Natalia Aspesi, on peut lire : « Un monde répressif est plus juste, meilleur qu’un monde tolérant : parce que dans la répression, on vit les grandes tragédies, la sainteté et l’héroïsme prennent naissance. » D’où son verdict sans appel : qu’est-ce que le présent ? « L’enfer. » Marxiste, il prenait néanmoins ses distances avec sa vision de l’Histoire et du temps (comme parousie), qu’il tenait, avec Sorel ou Camus, pour une illusion bourgeoise.

« Le passéiste cultive les ombres, le révolutionnaire les rappelle au grand jour pour l’aider à trouver sa route ; le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir. »

La ligne politique et philosophique de Pasolini, difficile à cerner d’un pas pressé, lui assure parfois de biens étranges soutiens posthumes : catholiques intégristes, militants identitaires ou soraliens. Patrice Bollon se fendit d’une mise au point l’an passé, en tançant la « captation théorique » de ce penseur anticolonialiste et marxiste — une récupération des « plus indues [et] scandaleuses » (Le Magazine littéraire, n°543). S’il existe, sans contredit, un conservatisme contre-révolutionnaire et haïssable (celui des possédants qui s’accrochent à leurs privilèges présents, celui des dominants qui saigneraient la terre pour rester à leur poste, celui des exploiteurs qui justifient « l’ordre » du monde), il a pu exister, dans l’histoire socialiste, certaines formes de conservatisme capables de nourrir — ou se voulant telles — le projet révolutionnaire. Celles qu’évoque, par exemple, le militant écologiste Paul Ariès lorsqu’il rapporte, dans son ouvrage La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, la dimension « conservatrice » des luttes populaires : « Il s’agissait de défendre des modes de vie ». Celle de ces révolutionnaires, dont Löwy et Sayre parlèrent brillamment dans Révolte et mélancolie, pour qui « le souvenir du passé sert comme arme dans la lutte pour le futur ». Celles dont Edgar Morin fait état lorsqu’il utilise le terme « métamorphose » pour illustrer les liens qui existent entre révolution et conservation : la révolution, à l’instar du papillon, dépasse sans renier la chrysalide qu’elle a été (Pour et contre Marx, paru en 2012). Celles que mentionna Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle lorsqu’il déplora la perte de mémoire constitutive de notre époque, le présent perpétuel auto-suffisant et la « mise hors la loi de l’histoire ». Celles, enfin, que Régis Debray révèle dans Dégagements : « C’est le présentisme qui est effrayant. La perte des anachronismes. L’instant qui scintille, sans recul pour s’en démarquer, sans l’aune pour le juger. Si maintenant tout est maintenant, disons adieu aux rébellions de demain, que le jeunisme tuera dans l’œuf. Pas de révolution sans l’insistance, l’assistance du révolu. […] Tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés avaient un temps de retard sur le leur : le Che voulait refaire San Martín, Marcos, Zapata, Chávez, Bolívar. Comme nos jacobins en 1789, lecteurs de Plutarque et de Tite-Live, les Gracques ; et Lénine, la Commune de Paris. Les réfractaires ont la manie d’antidater, en faisant d’un anachronisme leur agenda ».

Conserver ou révolutionner ? Dans ses Lettres luthériennes, Pasolini expliquait que cette opposition binaire n’avait plus aucun sens. Il renvoyait dos à dos les conservateurs sans désir radical de rupture et les révolutionnaires persuadés qu’il fallait éradiquer jusqu’à la dernière trace du vieux monde. Le passéiste fait des cendres une décoration, le révolutionnaire les souffle pour mettre le feu à l’horizon ; le passéiste cultive les ombres, le révolutionnaire les rappelle au grand jour pour l’aider à trouver sa route ; le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir.

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Mai 1968 (© Michel Cabaud)

« Je vous hais, chers étudiants »

La vague contestataire qui s’abattit sur les années 1960 et 70 laissa Pasolini sur sa faim. C’est le moins que l’on puisse dire. Il tourna en dérision les velléités subversives et mutines des étudiants qui firent le jeu du système qu’ils contestaient avec rage (avant de rentrer dans les rangs dont ils étaient issus, bien sagement et fiers, médiatiquement, de ce quart d’heure de rébellion) : « Ils utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. Ils croient briser le cercle et ne font que le renforcer. » À ses yeux, la dérision prônée par cette jeunesse ébouriffée foulait aux pieds le sens du respect et de l’honneur, l’incivilité s’érigeait en signe de dissidence et toute réticence devant l’inédit, l’inconnu et les-lendemains-radieux devenait sujette à opprobre : « J’entends déjà leurs argumentations : est passéiste, réactionnaire, ennemi du peuple, quiconque ne sait pas comprendre les éléments de nouveauté, même dramatiques, qu’il y a dans les fils ». Il alla même jusqu’à soutenir, dans un poème, les jeunes agents de police (des enfants du prolétariat et du sous-prolétariat, disait-il) face aux émeutiers bien nourris. Ces fils à papas qui s’insurgeaient contre Papa : guéguerre intestine de la bourgeoisie.

« Ces fils à papas qui s’insurgeaient contre Papa : guéguerre intestine de la bourgeoisie. »

L’un de ses biographes, Enzo Siciliano, consigna dans Pasolini, une vie : l’écrivain « devina, avant beaucoup d’autres, que le « Mai » étudiant italien n’avait rien de la révolution culturelle maoïste dont il s’inspirait pourtant, mais qu’il était une révolte codée de la bourgeoisie contre elle-même. » Pasolini reprochait également à la jeunesse « antifasciste » de mener une lutte de retard : celle-ci s’insurgeait contre un système politique mort il y a trois décennies de cela et ne voyait pas celui, ô combien plus vénéneux, qui prenait son époque à la gorge. « Un antifascisme de tout confort et de tout repos », en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre.

*

Pasolini est mort en 1975, étrangement assassiné sur une plage romaine, alors qu’il s’apprêtait à publier un livre sur les liens qui unissaient les autorités politiques, la mafia et le secteur pétrolier. « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie », avait juré cet homme doux et profondément pacifique, en dépit du tranchant de ses textes (Gandhi restait l’un de ses maîtres à agir). Personnage dense, complexe, parfois confus, sinon contradictoire, sans cesse en quête, jamais consensuel. Le Parti communiste l’avait radié, en 1949, pour « indignité morale et politique » et il eut, sa vie durant, à affronter trente-trois procédures judiciaires et quatre-vingts plaintes pour « obscénité ».

Quelques heures avant de mourir, il déclara : « Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-contre-la-marchandise/

 
 

Judith Butler : Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

4-sebastopol-marine-russe-cassini“Lettre ouverte de Judith Butler

Judith Butler, née le  24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

 

27 août 2012

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

Pasolini, quelques heures avant sa mort…

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La rubrique MÉMENTO publie des textes rares, peu ou pas disponibles sur Internet.

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

On retrouva son corps le 2 novembre 1975 sur un terrain vague, à proximité d’une plage romaine. L’autopsie du poète, écrivain et cinéaste communiste vrille le ventre : doigts de la main droite cassés, nez écrasé, oreille gauche arrachée, côtes et sternum brisés, foie et cœur éclatés. Sa mort n’a jamais rendu son dernier mot : homicide lié à ses aventures homosexuelles nocturnes ou assassinat organisé pour faire taire celui qui assurait avoir beaucoup à dire sur les relations entre le pouvoir, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière ? Le journaliste Furio Colombo l’avait interviewé quelques heures avant qu’on ne le tuât. Pasolini, qui tenait à achever l’entretien par écrit, avait choisi de le titrer « Nous sommes tous en danger ». Voici enfin, sur Internet, les dernières paroles de celui qui, quinze années plus tôt, avait écrit : « J’aime la vie férocement, si éperdument qu’il ne peut rien m’arriver de bien ; comment cela finira, je ne  sais pas. » 


Pasolini, dans tes articles et tes écrits, tu as donné de nombreuses versions de ce que tu détestes. Tu as engagé un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d’institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de « la situation », et tu sais que j’entends par là la scène contre laquelle, de manière générale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La « situation », qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d’être Pasolini. À savoir : tout ton mérite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent à la « situation ». Édition, cinéma, organisation, jusqu’aux objets mêmes. Imaginons que tu possèdes un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout disparaît. Tout ce que tu détestes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d’expression…

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Oui, j’ai bien compris. Mais je ne me contente pas d’expérimenter ce pouvoir magique, j’y crois. Pas au sens médiumnique. Mais parce que je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. À petite échelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent à déplacer la conscience d’un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre à leur congrès). À grande échelle, l’Histoire nous fournit le même exemple. Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.

Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ?

Nous y voilà. Décris-nous « la situation ». Tu sais très bien que tes interventions et ton langage ont un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.

Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, où d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Je sais bien que lorsque Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il « lave » les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il « collabore » (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?

En quoi consiste le pouvoir, selon toi, où se trouve-t-il, à quel endroit, comment le débusques-tu?

Le pouvoir est un système d’éducation qui nous divise en dominés et dominants. Mais attention. Un système d’éducation identique pour tous, depuis ce qu’on appelle les classes dirigeantes jusqu’aux pauvres. Voilà pourquoi tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière. Si j’ai entre les mains un conseil d’administration ou bien une manœuvre boursière, je l’utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j’utilise une barre de fer, j’ai recours à la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu’ils m’ont dit que c’est bien de le vouloir. J’exerce mon droit-vertu. Je suis à la fois un assassin et un homme de bien.

Ils t’ont accusé de ne plus faire de distinction entre ce qui relève de la politique et de l’idéologie, d’avoir perdu le sens de la différence profonde qui doit quand même exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.

C’est pour cette raison que je te parlais de l’horaire des trains de l’année passée. Tu as déjà vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu’elles ont le corps tourné d’un côté, et la tête de l’autre ? Il me semble que Totò parvenait à faire un tour de ce genre. Voilà comment je vois la belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d’un côté et leur tête regardent de l’autre. Je ne dis pas que le fascisme n’existe pas. Je dis : arrêtez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s’agit d’un paysage différent. Ici on ressent le désir de tuer. Et ce désir nous relie comme les frères sinistres de l’échec sinistre d’un système social dans son ensemble. Moi aussi j’aimerais tout résoudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J’en vois tellement. Je les vois toutes. C’est ça l’ennui, comme je l’ai déjà dit à [Alberto] Moravia : pour la vie que je mène, il y a un prix à payer… C’est comme quelqu’un qui descend aux Enfers. Mais à mon retour – si je parviens à rentrer, j’ai vu des choses différentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter la vérité.

Et quelle est la vérité ?

« Une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. »

Je regrette d’avoir employé ce mot. Je voulais dire la « preuve ». Permets-moi de remettre les choses dans l’ordre. Première tragédie : une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire.

J’en reviens alors à la question par laquelle j’ai commencé. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d’intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs éduqués du produit intellectuel. Tu fais du cinéma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as généralement beaucoup de succès populaire, autrement dit tu es « consommé » avidement par ton public), mais aussi d’une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l’ensemble. Si tu enlèves tout cela, avec une espèce de monachisme magique de type paléocatholique et néochinois, qu’est-ce qui te reste ?

Tout. C’est-à-dire moi-même, être en vie, être au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent manières de raconter les histoires, d’écouter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le théâtre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir tête, qu’ils soient cultivés comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s’agrandit, tout se met à nous appartenir et nous n’avons besoin ni de la Bourse, ni d’un conseil d’administration, ni d’une barre de fer, pour nous dépouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d’entre nous rêvaient (je répète : lire l’horaire des trains de l’année passée, mais dans ce cas précis, on peut même parler d’un horaire remontant à de nombreuses années), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve émaciée qui réclamait justice avec ses enfants. Le beau monde de Brecht, en somme.

Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.

Non ! J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés. J’ai peur de ces Noirs qui se révoltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout à n’importe quel prix. Cette sombre obstination dirigée vers la violence totale ne permet plus de savoir « de quel signe tu es ». Toute personne que l’on emmène mourante à l’hôpital est plus intéressée – s’il lui reste un souffle de vie – par ce que lui diront les médecins sur ses chances de survie, que parce que que lui diront les policiers sur les mécanismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun procès d’intention, et j’ai cessé de m’intéresser à la chaîne causale, d’abord eux, d’abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons défini ce que tu nommes la « situation ». C’est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d’égout se sont engorgées. L’eau monte, c’est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne possède ni la furie de la mer ni la méchanceté des courants d’un fleuve. Néanmoins pour une raison quelconque, elle ne descends plus mais monte. C’est la même eau de pluie célébrée par tant de poésies enfantines et « chantons sous la pluie ». Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arrivés à ce point, je dis : ne perdons pas notre temps à mettre une étiquette ici et une autre là. Voyons plutôt comment déboucher ce maudit égout, avant de nous retrouver tous noyés.

Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers dépourvus d’école obligatoire, ignorants et heureux.

« J’ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. »

Formulée en ces termes, l’idée est stupide. Mais la fameuse école obligatoire fabrique nécessairement des gladiateurs désespérés. La masse ne cesse de s’accroître, tout comme le désespoir, tout comme la rage. Disons que j’ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la révolution pure et directe faite par les opprimés, dans le seul but de devenir libres et patrons d’eux-mêmes. On entend dire que je m’imagine qu’un pareil moment pourrait encore advenir dans l’histoire de l’Italie et du monde. Le meilleur de ma pensée pourra peut-être inspirer l’une de mes futures poésies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté « la vie violente ». Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.

Mais abolir signifie nécessairement créer, si tu n’es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le rôle de celui qui s’angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d’un monde différent, ne peuvent pas être plus primitifs (c’est une accusation que l’on t’adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la répression « plus avancée »…

… Qui me fait frémir.

Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand même être plus précis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de brûler des livres constitue toujours le geste initial d’extermination. Une fois fermées les écoles, et une fois la télévision éteinte, comment animes-tu la crèche ?

« J’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. »

Je croyais m’être déjà expliqué avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d’une manière aussi drastique et désespérée que l’est la situation elle-même. Ce qui empêche d’avoir un véritable débat avec Moravia, mais surtout avec Firpo, par exemple, est que nous ressemblons à des gens qui ne voient pas la même scène, qui n’écoutent pas les mêmes voix. Pour vous un événement a lieu lorsqu’il fait l’objet d’un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d’examiner le tissu et de dire : messieurs, il s’agit d’un cancer, pas d’une maladie bénigne. Qu’est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s’accroître de manière folle, en dehors de la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le malade qui rêve de la santé qu’il avait avant, même si avant il était stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voilà, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la même image. Moi j’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.

Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?

Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

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Corps de Pier Paolo Pasolini
Entretien original paru en 1975 dans le quotidien La Stampa puis en 2005,
sous le titre L’Ultima intervista di Pasolini (éditions Avagliano).
Les éditions Allia l’ont également publié, en français, en 2010 (sous le même titre).
 

Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

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Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

Lettre ouverte de Judith Butler

Judith Butler, née le 24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

“La vie est indestructible » Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

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Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
2 Commentaires

Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 
 
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