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Sujet du poème : Robespierre

 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/06/06/robespierre-gertrud-kolmar/

Cousine de Walter Benjamin, Gertrud Kolmar était une jeune femme cultivée issue de la bourgeoisie juive, qui se sentait parfaitement intégrée à l’Allemagne. Parlant russe et français, elle vécut un temps à Dijon. Elle enseigna, s’occupa d’enfants, mais surtout, elle écrivit. Son œuvre courte, mais forte, à laquelle la guerre et la déportation mirent fin, fut heureusement sauvée du désastre grâce à sa sœur Hilde. Astreinte en 1941 au travail forcé dans une usine berlinoise, elle fut déportée et mourut en mars 1943 à Auschwitz, à moins de cinquante ans. Ce n’est qu’en 1951 que la République fédérale la déclara officiellement décédée.


Gertrud Kolmar, Robespierre, Poésie suivi de Le Portrait de Robespierre. Édition bilingue. Traduit de l’allemand et postfacé par Sibylle Muller, Éd. Circé 22,50 €, 214 p.


La publication de ces poèmes et du portrait de Robespierre, écrits au tout début du nazisme, prend un regain d’intérêt dans notre époque où passe furtivement l’ombre des années Trente, quand vacillaient les principes issus de la Révolution. Les interrogations face à un avenir incertain se ressemblent beaucoup, quels que soient l’heure et le lieu … Gertrud Kolmar en tout cas avait en son temps de bonnes raisons de s’inquiéter pour son pays et pour elle-même. Elle sentit très vite que son monde allait être mis à feu et à sang. Est-ce cela qui la conduisit à s’interroger sur une autre période de troubles et de souffrances, la Révolution Française, et plus spécialement la Terreur ? Tandis qu’elle voyait fleurir les dictatures et pressentait le désastre imminent, voulut-elle retrouver, sous les poussières de la carrière, les traces de l’antique Vertu qu’elle croyait logée dans le cœur de Robespierre, guidant sa pensée et son bras ? Elle donne en tout cas une vérité poétique à ces quelques mois qui furent ressentis comme un cataclysme en France et dans le monde.

Même si elle s’est documentée (lisant le français, elle connaissait notamment les ouvrages d’Albert Mathiez), il ne s’agit pas pour Gertrud Kolmar d’entrer dans une querelle d’historiens sur ces temps agités où la jeune République se battait pour sa survie, tout en voulant être un exemple pour les autres peuples. Pour son œil de poète, l’imagerie populaire, même simpliste, vaut autant que les analyses sérieuses, soucieuses d’impartialité et d’objectivité. Elle le dit clairement au début du Portrait de Robespierre : parmi tous les auteurs qu’elle a lus sur le sujet, « les peu crédibles ont autant de valeur que les consciencieux ». Image contre image, elle cherche à contrecarrer celle du tyran sanguinaire, véhiculée depuis si longtemps, qui escamote l’adversaire de l’esclavage, le défenseur des droits de l’Homme, l’admirateur de Rousseau. L’Allemagne n’a guère retenu que la face d’ombre du personnage. Mais la France, dont la capitale a refusé récemment encore de baptiser une rue du nom de Robespierre, ne se montre guère plus généreuse… George Sand, Balzac, Victor Hugo, beaucoup d’autres écrivains ont parlé de lui, parfois pour le louer, souvent pour le condamner. La Société des études robespierristes poursuit son travail depuis plus d’un siècle, mais aujourd’hui encore, la Terreur continue de diviser l’opinion.

Parmi les Conventionnels, membres ou non du Comité de Salut Public, la postérité a fait son choix. Georg Büchner avait déjà imaginé pour la scène, un siècle auparavant, les dernières heures de Danton et de ses compagnons. Dans ses poèmes, Gertrud Kolmar dresse à Robespierre le monument que la France ne lui élève que de mauvaise grâce, quand elle le fait, reculant devant le sang versé : « Je veux t’arracher, de mes griffes te tirer / Hors des désordres, hors du passé ». C’est en glissant son regard dans les lacunes et le flou d’une biographie que le poète trouve son mot à dire, là où bien des « faits » racontés depuis des siècles sont tout sauf avérés. Force est de constater qu’on ne connaît pas grand-chose de l’homme qui joua un rôle bref, mais déterminant dans notre histoire nationale, hormis les textes de ses discours parvenus jusqu’à nous. Son caractère, son quotidien, ses amours, et même son aspect physique sont controversés, jusqu’à la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les portraits ne sont pas fiables, les témoignages divergent.

Les citations choisies pour l’épigraphe ne laissent aucun doute sur ce qui va suivre. On y trouve, voisinant avec trois textes du prophète Esaïe, cette confidence de Robespierre : « Ôtez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes. » De fait, le recueil a les accents d’un évangile dans lequel le Juste, Robespierre, prend une dimension toute messianique. Comme si les flots de sang versés étaient un mal nécessaire pour purifier la terre de ses démons, dans l’attente de la révélation d’un monde neuf et heureux : l’Apocalypse, telle qu’on la voit par exemple magnifiquement illustrée dans les tapisseries exposées au château d’Angers. Mais c’est au prix du sacrifice du Juste, comme le suggère le texte d’Esaïe : « Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. On a mis son sépulcre parmi les méchants. »

Gertrud Kolmar, Robespierre, Circé

Gertrud Kolmar

« Du mehr als Mensch », « Toi plus qu’un homme » : la figure de Robespierre, dans le poème, évoque celle de Jésus parmi ses disciples, et le recueil entre en résonance avec l’image véhiculée par la Bible. De son enfance et sa jeunesse, Gertrud Kolmar retient quelques détails symboliques, signes d’un destin pour lequel il semble avoir été choisi (par exemple, le compliment fait au roi par l’élève boursier du lycée Louis-le-Grand). Elle le fait avancer dans les pas du Christ : comme lui il connaît le doute, la peur, le reniement, les affres de la Passion ; et les insultes, les quolibets sur le chemin de l’échafaud, son Golgotha … Ils ne furent pas nombreux à le pleurer. Mais en invoquant sa dépouille, Gertrud Kolmar, convaincue que « Robespierre et les siens voulaient arracher Dieu à l’Église », croit surtout à la résurrection de ses idées.

Car la parabole relève évidemment de la poésie plus que de la religion, même si Gertrud Kolmar s’est par ailleurs intéressée de près à Catherine Théot, étrange personnage dont les prophéties, manipulées par les ennemis de Robespierre, tendirent à ridiculiser ce dernier dans le rôle du Messie… Si elle emprunte au sacré, c’est parce qu’elle adopte volontairement le ton et la forme qui conviennent en des temps apocalyptiques – l’extermination des Juifs d’Europe ne sera-t-elle pas, elle aussi, désignée après-coup en des termes religieux quand on parlera de Shoah ou d’Holocauste ?

Les poèmes jouent sur différents registres, hymnes ou ballades où se mêlent des strophes plus intimistes. Entre tendresse et cruauté, le lyrisme est tantôt élégiaque, tantôt incantatoire, mais toujours visionnaire, avec des images et des métaphores puissantes, hautes en couleurs, saisissantes. Ainsi voit-elle tomber, par exemple, la nuit de Thermidor, la dernière de Robespierre : « La ténèbre était tapie, lourde, étouffante, cette sorcière, / Couvant la ville dans les brouillards lascifs ; / Le nuage se traînait lourdement, lézard gris, / Et sur les arbres pas une feuille ne vibrait » (« Das Düster hockte stumpf und schwül, die Hexe, / In geilen Dünsten brütend ob der Stadt ; / Die Wolke kröchelte, die graue Echse, / Und an den Bäumen flirrte nicht ein Blatt »). Semblant faire corps avec son poème, Gertrud Kolmar entraîne quelquefois le lecteur dans un univers halluciné, chaotique, un nouveau crépuscule des dieux. Des hommes sont au supplice, des bêtes immondes paraissent, dans un entrelacs de symboles réalistes. « Mais le Pur vit dans le feu » : quand la violence s’apaise, on voit émerger la figure du rédempteur, prêt au sacrifice suprême. On songe parfois à Nelly Sachs, à Trakl devant Grodek, à Georg Heym, à bien d’autres encore. Mais le lyrisme de Gertrud Kolmar n’appartient qu’à elle, nourrie de toutes ses lectures. Portée par les courants de son époque, elle ne se laisse jamais emporter.

La fin de Robespierre est prétexte à parler de sa propre fin, et le dernier poème, Nécrologie, empreint de gravité et de mélancolie, résonne comme un adieu de la poétesse aux vivants : « Et je vous ai portés sur ce visage ; / Ce fut le faible miroir qui vous captura, / Qui fut jeté à terre, aveuglé et brisé. / Oh moi. Que suis-je pour votre éternité, / Sinon un regard, un grain de sable qui s’écoule, infime ? » La mort seule est grande, disait Bossuet …

Considérer la poésie comme un art difficile, réservé à quelques amateurs, est un préjugé dommageable à la réception de livres comme celui-ci. Et comme il touche à notre Panthéon national, il mériterait pourtant un large public ! Le travail de la traductrice pour aider à la compréhension est donc particulièrement méritant, car elle nous fournit avec cette édition bilingue le moyen d’ouvrir les poèmes à tous, tout en réservant à ceux qui connaissent l’allemand le plaisir du texte original avec sa musique, son rythme, ses couleurs. Ce scrupule était naturellement inutile pour le texte en prose consacré au portrait de Robespierre, fort intéressant lui aussi pour compléter l’approche purement poétique du personnage.

Ce n’est décidément pas un hasard si cet hommage à Robespierre et à la Révolution a été écrit par une Juive allemande en des temps où les libertés fondamentales allaient sombrer, non seulement en Allemagne mais aussi en Europe. Mais où des hommes courageux aussi allaient se lever pour combattre au prix de leur vie le pouvoir des nouveaux tyrans. Ce qui nous touche surtout, au-delà de l’aspect historique, c’est la force du lyrisme de Gertrud Kolmar, la charge visionnaire de certains vers qui donnent la troublante impression qu’elle eut la prémonition du sort qu’on lui réservait : « Le souvenir et la torture du feu dans le four qui me calcina / Faisant de moi une pierre rêche / Persécution : jet de pierres, bûcher, échafaud ; / Je n’ai rien d’autre que cela. Ces meurtres / Qui arrachèrent à mes ancêtres leurs membres sans force » (« Erinnerung und Qual der Herdglut, die mich sott / Daß ich zu sprödem Stein geworden, / Verfolgung : Schleuderwurf und Holzstoß und Schafott ; / Ich habe nichts als dies. Dies Morden, / Das meinen Ahnen so die schwachen Glieder riß »).

Jean-Luc Tiesset

 

Lettre d’Elsa Triolet à Aragon: Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu.

  oui je crois qu’il était comme ça… Et pas seulement quand je l’ai connu où il était redevenu ce surréaliste (qu’il n’avait jamais d’ailleurs cessé d’être). Tout ce que l’on faisait et qui ne passait pas par lui, le faisait douter de votre affection et entraînait des tempêtes. (note de Danielle Bleitrach)

Elsa Triolet (12 septembre 1896 – 16 juin 1970) devient la muse de Louis Aragon (3 octobre 1897 – 24 décembre 1982) avant de devenir sa femme en 1939. Ils sont tous deux liés par leur passion au goût de la révolution ; alors qu’il est démobilisé lors de la Seconde Guerre mondiale, ils vivent en zone sud durant l’Occupation et ne cesse de publier et d’organiser la résistance des milieux intellectuels. À la libération, Aragon publie Aurélien, roman d’amour autobiographique; tandis qu’Elsa Triolet sera la première femme à recevoir le prix Goncourt. Ils deviendront des figures de proue du communisme français. Elsa s’éteint et Louis la suivra douze ans plus tard, hanté par cette femme qu’il a tant aimée.

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[Sans date]

Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble. Cette dernière entreprise est bien ce que j’avais vécu de plus affreusement triste. Tu es là à trembler devant mes initiatives, jamais tu ne discutes, tu ne fais que crier ou tu « prends sur toi ». Le plaisir normal de faire quelque chose ensemble, tu ne le connais pas. Un mot anodin à ce sujet et tu te mets à m’expliquer la montagne de choses que tu as à faire. Comme au téléphone, tu racontes toutes tes activités, à n’importe qui, pour expliquer que tu ne peux pas voir ce quelqu’un justement maintenant. En somme, rien de changé depuis l’exposition anti-coloniale.

Pourtant, il serait peut-être aussi urgent de parfois nous rencontrer. Il nous reste extrêmement peu de temps, et tu le sais mieux que quiconque. Mon Dieu, ce que la sérénité me manque, toute une vie comme dans la voiture où je ne peux jamais te dire « regarde ! » puisque toujours tu lis ou tu écris, et qu’il ne faut pas te déranger.

J’étouffe de toutes les choses pas dites, sans importance, mais qui auraient valu la vie simple, sans interdits. Avoir constamment à tourner la langue sept fois avant d’oser dire quelque chose, de peur de provoquer un cyclone — et lorsque cela m’échappe, cela ne rate jamais ! J’y ai droit.

Pourquoi je te le dis ? Pour rien. Comme on crie, bien que cela ne soulage pas. La solitude n’est pas le grand thème de mes livres, elle l’est — de ma vie. J’y suis habituée, je m’y plais après tout. À l’heure qu’il est, le contraire me dérangerait. Ce que je veux ? Rien. Le dire. Que tu t’en rendes compte. Mais j’ai déjà essayé, je sais que c’est impossible. Et si tu me dis encore une fois combien juste maintenant tu tiens tout à bout de bras — je casse tout dans la maison ! Je ne mendie pas, rien, ni ton temps, ni ton assistance, ce que je ne supporte pas c’est la manière dont tu te tiens sur la défensive, les barbelés et les fossés. Ma peine te dérange, il ne faut pas que j’aie mal, juste quand tu as tant à faire. Moi aussi je prends sur moi, et même je ne fais que cela. À en éclater, à sauter au plafond. Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait.

Et puis — zut ! Je suppose que quand on n’a pas de larmes, il vous faut une autre soupape. Allons mettons que ce que je ressens soit pathologique, et consolons-nous avec ça. Autrement tu vas encore me sortir que « tu as encore commis un péché… » Et si c’était vrai ? Un péché contre un semblant de bonheur. Je te rappelle seulement l’heure : nous en sommes à moins cinq. Ne me dis pas à mois six et demi, parce que c’est la même chose.

 
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Publié par le juin 12, 2017 dans litterature

 

Abdellatif Laâbi : « La bataille des idées est de nouveau devant nous »

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Entretien inédit pour le site de Ballast

Poète et romancier, dramaturge et traducteur, ancien « comploteur » aux yeux de la monarchie marocaine (huit ans de prison) et cofondateur, dans les années 1970, du mouvement révolutionnaire et socialiste Ilal-Amam : l’homme est de ceux qui paient leurs mots comptant. « Je n’irai pas jusqu’à remercier mon geôlier, mais j’avoue que sans lui la liberté que j’ai gagnée serait restée pour moi une notion assez abstraite. Alors, dans cette affaire et malgré les apparences, qui a eu le dernier mot, de lui ou de moi ? », demande Laâbi. Entretien — de la montée de l’islamisme à la poésie comme incitation à la vie.

Vous lire ne rend pas notre entretien chose aisée ! Vous confiez, dans Le Livre imprévu, le désespoir et l’agacement qui sont les vôtres face à tous ces journalistes qui ressassent les mêmes questions, ne vous lisant pas ou se contentant d’Internet. Tentons quand même. Vous parlez du Maghreb comme d’une « belle utopie qui ne cessera jamais d’éclairer [votre] chemin d’homme ». Quel est ce rêve, au juste ?

C’est un rêve concret qui a visité beaucoup de Maghrébins de ma génération au lendemain des indépendances. Nous y avons cru dur comme fer. Notre foi était loin d’être irrationnelle. Elle prenait en compte une histoire commune (l’épisode colonial y compris), la continuité géographique, l’usage de langues communes (l’arabe, l’amazigh ainsi que le français), la même aspiration à la construction d’un projet politique pouvant assurer une véritable souveraineté, la démocratie et la justice sociale. L’idée d’un grand Maghreb s’était cristallisée presque en même temps que l’idée européenne. Elle aurait pu avancer elle aussi et se réaliser par étapes pour déboucher sur une forme d’union adéquate. La marâtre Histoire, bras armé de tant de forces rétrogrades et égoïstes coalisées, en a décidé autrement. Et nous payons aujourd’hui très cher ce ratage. Pour autant, la force d’attraction d’une telle utopie n’a pas disparu. Je le vérifie personnellement à chaque occasion où des intellectuels et des créateurs maghrébins se trouvent réunis ici ou là de par le vaste monde. La complicité et la fraternité sont immanquablement au rendez-vous. Les murs-murailles et autres rideaux de fer érigés entre nos pays par les régimes en place nous paraissent tellement dérisoires !

En 2013, vous avez publié Un autre Maroc. Vous dénoncez sa « justice archaïque » et déplorez la mise à l’écart de certaines minorités (chiites, chrétiennes, athées, homosexuelles). Sous Hassan II, vous écriviez qu’ on écrasait « la chair et l’âme des insoumis ». Qu’en est-il des âmes et des corps, sous le règne de son fils ?

L’écrasement est moins brutal et systématique sous le nouveau règne. Le nier serait stupide. Mais il revêt d’autres formes qui ne sont pas moins stérilisantes s’agissant de la vie politique. Cette dernière se déroule à l’instar d’un théâtre de marionnettes où les ficelles sont tirées par ce que l’on appelle par euphémisme le « pouvoir profond », terme qui remplace de plus en plus, dans le nouveau lexique politique marocain, celui bien connu de makhzen, désignant l’ensemble des appareils de l’institution monarchique. En dehors d’une minorité qui proteste encore contre la duperie d’un tel système, la plus grande partie de la classe politique, y compris la mouvance islamiste qui est au gouvernement aujourd’hui, s’en accommode sans grands états d’âme. Le plus pervers dans cette situation, c’est que l’on n’a plus besoin de truquer les élections. On peut même dire que les dernières d’entre elles ont été relativement libres et transparentes. L’illusion démocratique fonctionne donc bien, alors que nous faisons encore du surplace s’agissant de l’établissement de l’État de droit, d’une réelle séparation des pouvoirs et de l’exercice sans entrave des libertés. Dans une telle situation, ceux que vous appelez « les insoumis » sont condamnés à prêcher dans le désert.

La même année, Tariq Ramadan intervenait sur une chaîne marocaine et faisait savoir qu’il n’aurait « aucun problème » avec le statut de amīr al-mu’minīn (« commandeur des croyants ») du roi s’il y avait plus de cohérence entre les principes et leur application, c’est-à-dire « plus de démocratie, plus de transparence, plus de liberté ». Quel est votre regard sur la monarchie comme mode de gouvernement ?

Je n’ai pas de problèmes avec la monarchie comme mode de gouvernement. On sait que les monarchies européennes sont exemplaires s’agissant du respect des règles démocratiques. L’une d’entre elles, l’espagnole, alors qu’elle était l’héritière désignée de la dictature franquiste, a joué, au moment qu’il fallait, un rôle déterminant dans la transition vers la démocratie. Au Maroc, et au début du règne actuel, la monarchie a un temps hésité. Elle a même donné quelques signes forts en direction du changement, avant que sa nature profonde ne revienne au galop et qu’un certain nombre de ses archaïsmes ne soient reconduits à l’identique. Là encore, je pense que nous avons raté un rendez-vous avec l’Histoire. Et dans ce ratage, on ne peut pas incriminer la seule institution monarchique. D’autres composantes politiques y ont pris une large part. Je pense notamment au Premier ministre socialiste de l’époque (1999), Abderrahman Youssoufi, qui aurait pu, s’il avait eu la stature d’un homme d’État comme Adolfo Suarez en Espagne, négocier la transition dans le sens d’une reconsidération des prérogatives de la monarchie, d’un rééquilibrage des pouvoirs, créant ainsi les conditions d’un véritable décollage démocratique.


Bill Traylor, MAN WITH A PLOW, 1939-1942, Alabama

Dans Le Livre imprévu, vous n’êtes pas tendre avec les religieux : « Des diables d’hommes, barbus jusqu’aux couilles, et des jeunes filles en fleurs bien fanées sous le voile de rigueur. » Vous avez dénoncé le rôle de Hassan II dans la montée de l’intégrisme islamique : pourquoi la tradition qui fut la vôtre, celle de l’émancipation sociale et révolutionnaire, n’a-t-elle plus, ou presque, voix au chapitre dans le monde arabe ?

Je crois avoir donné, dans le livre que vous citez, au moins un début de réponse à votre question. Le projet d’émancipation qui fut le nôtre dans les années soixante, début des années soixante-dix, a été combattu férocement, de l’intérieur comme de l’extérieur. De l’extérieur, il suffit de rappeler la guerre de juin 1967 ou, sur un tout autre plan, l’enlèvement à Paris de Mehdi Ben Barka et son assassinat. Le monde arabe a été à l’époque l’un des terrains les plus chauds de la guerre froide, et l’une des cibles privilégiées de l’impérialisme américain et de ses acolytes. De l’intérieur, l’une des « armes » utilisées pour contrecarrer le mouvement de contestation a été, dans le cas du Maroc par exemple, d’introduire le loup intégriste dans la bergerie de l’enseignement public. Cinquante ans plus tard, les effets de cette politique vont peser lourdement sur le déroulement de ce que l’on a appelé le « printemps arabe ». Le mouvement révolutionnaire ayant été laminé au cours des décennies précédentes, la masse des jeunes et des moins jeunes qui était sortie dans les rues pour dénoncer les régimes dictatoriaux et pour revendiquer la dignité et la liberté n’a pas pu s’organiser afin d’élaborer un projet susceptible d’entraîner l’adhésion du peuple. Face à elle, les islamistes de tout poil étaient la seule force organisée (et ce, depuis des décennies) qui, sans coup férir, était prête à prendre le pouvoir si des scrutins libres devaient se présenter. Cela dit, devant cette réalité, il ne sert à rien de se lamenter. Cette nouvelle donne ne doit pas pousser à rendre les armes avant d’avoir combattu. La bataille des idées est de nouveau devant nous. Encore faut-il s’y rendre après avoir revisité de façon critique celles qui nous ont fait monter au créneau il y a cinquante ans !

La Palestine occupe justement une place importante chez vous. Dans votre avant-propos à l’anthologie La Poésie palestinienne contemporaine, vous écrivez que la tâche des poètes est « complexe, presque inédite ». Quelle est donc la spécificité du poète palestinien ?

Si je vous disais que ce sont des poètes et des écrivains comme Mahmoud Darwich, Samih al-Qassim, Ghassan Kanafani, Émile Habibi, Tawfiq Zayyad, Fadwa Touqan, etc. qui ont créé le peuple palestinien, me croiriez-vous ? Et je n’ai pas l’impression d’exagérer en affirmant cela. Un peuple, c’est, en plus d’une terre, une langue, une identité, une mémoire. N’est-il pas vrai que ce sont ces écrivains qui ont forgé tout cela ? Voilà qui devrait nous amener à reconsidérer les pouvoirs de la littérature !

Dans son livre Je t’aime au gré de la mort, que vous avez traduit, Samih al-Qassim écrit : « Il n’y a pas de solution dans la solution guerre et paix. » Comment entendez-vous ces mots ?

Il aurait fallu poser la question à Samih al-Qassim de son vivant ! Mais, connaissant bien le poète et un peu l’homme, il me semble que ce qu’il dit là n’est pas sans rappeler ce que la gauche marxiste palestinienne et certains intellectuels israéliens avaient proposé très tôt, à savoir l’idée de l’État démocratique et laïque réunissant les deux peuples. Cela dit, je peux me tromper.


Bill Traylor. Untitled (Man, Woman), 1940–1942

Vous avez ouvert L’Écorché vif sur cette phrase : « Lorsqu’un poète parle en dehors de sa poésie, ne commet-il pas sa plus grave infidélité ? » Expliquer et développer votre art, comme nous le faisons ici, est-ce un pan de votre œuvre, une autre manière de la décliner, de la composer, de l’orienter, ou vraiment… une tromperie ?

Une tromperie ? Certes non. Un devoir de partage, assurément. Parfois obligé, je le reconnais volontiers, car j’aimerais tellement parier sur l’effort de l’interlocuteur, je veux dire du lecteur. J’aimerais tellement que l’on se rende compte, sans que je sois obligé de le souligner, que je fais partie de ces écrivains qui n’ont que peu de secrets pour ce lecteur. Pratiquement, à chaque livre, j’invite ce dernier à visiter la cuisine, ou la forge, où s’élabore mon écriture. Que de fois ne lui ai-je pas dit que pour moi écrire est une aventure qui n’a de sens que s’il prend au moment désigné le relais de l’écrivain ? C’est pour toutes ces raisons qu’il m’arrive d’enrager quand je dois expliquer, commenter ce qui devrait être perçu, reçu comme une offrande, avec sa part de mystère. Pour moi, le poème vient, naît ou advient chargé de sa propre pensée (ou, si vous voulez, sa philosophie). Cette dernière lui est intrinsèque, presque organique. Aussi le discours extérieur au poème est-il souvent aventureux. Il peut verser facilement dans l’apologie, ou simplement le surcroît d’intelligence. Il prend le risque de rationaliser ce qui ne relève pas du rationnel et de passer à côté de ce qui fonde même le travail de l’écriture : l’intuition, la vision, le souffle, le risque, le corps à corps avec la langue, les pièges de celle-ci, et ses pesanteurs.

Dans l’ouvrage qu’il vous a consacré, Jacques Alessandra donne à lire que vos écrits « s’inscrivent dans un système de défense des valeurs humaines ». Mais, plutôt que d’utiliser la notion par trop usée d’« engagement », vous mettez en avant une « éthique » de l’écriture. Edgar Morin, dans sa Méthode, définit l’éthique comme « un point de vue supra- ou méta-individuel », tandis que la morale se placerait au niveau des actions et des décisions des individus. Quel est le sens que vous donnez à votre éthique ?

 

N’étant pas philosophe, je me garderai de m’aventurer sur le terrain des concepts. Sur ce plan-là aussi, je pense que l’éthique est intrinsèque à l’écriture, comme la pensée d’ailleurs. Et si je devais partir de mon expérience personnelle, j’affirmerais en toute honnêteté que c’est la poésie qui m’a fait découvrir les valeurs éthiques qui vont, par la suite, guider ma pratique dans tous les domaines. Tout le monde sait que l’écriture a précédé chez moi l’engagement politique. Nous avons là une approche assez singulière de la notion d’engagement, n’est-ce pas ? Pour moi, celui-ci se conçoit et prend corps à un niveau sensible, au plus intime de l’être. C’est d’abord un appel intérieur qui va s’extérioriser par la suite et se traduire en positions, convictions et actes. Reste un mystère. Pourquoi telle personne et pas une autre s’implique, donne d’elle-même sans compter, accepte des sacrifices et va jusqu’à se soumettre à l’ordalie ? Pourquoi certains se découragent facilement et d’autres persistent, même dans les situations les plus désespérées ? Croyez-moi, j’ai longuement réfléchi à tout cela, notamment pendant les années d’enfermement, sans trouver de réponse. Un miracle humain ? Pourquoi pas ? C’est le seul en lequel je puisse croire car je l’ai observé, et de mes yeux vu.

Dans Zone de turbulences, vous tancez les prédateurs de notre époque, plus « indécents » qu’autrefois ; vous faites la liste de tout ce qui a perdu de son goût, de sa saveur et de sa substance. En revanche, « le petit monde », tel que vous le nommez, celui des dominés, sans doute, des gens sans pouvoir, n’a pas changé. D’une part, vous semblez vous placer en faux contre une certaine idée mécaniste du Progrès ; de l’autre, vous observez un statu quo de l’oppression : est-ce cela qu’il faut comprendre ?

Oui, c’est bien cela. Côté ténèbres : les visages de la barbarie d’aujourd’hui sont peut-être différents de ceux d’hier. Mais la barbarie, dans son essence, n’a pas changé. Les peuples qui viennent de mettre à bas la statue d’un tyran peuvent dès le lendemain acclamer un nouveau tyran. Côté lumière : un peuple qui semble soumis aujourd’hui, acceptant toutes les avanies, peut s’insurger demain et revendiquer des libertés inconcevables auparavant. L’égoïsme, l’indifférence, la fermeture de l’esprit peuvent, dans des circonstances déterminées, voler en éclats pour faire place à l’altruisme, l’attention à autrui, l’accueil bienveillant de la différence. La dualité est en nous, en chacun de nous. Ce qui compte, c’est la vigilance, le travail incessant de l’esprit, la reconstruction permanente de la pensée qui peut combattre efficacement l’assoupissement des consciences et le flux rampant des obscurantismes.

Remontons le temps. Un autre recueil de poésie, Sous le bâillon le poème. Ce sont vos écrits de prison, de 1972 à 1980. « J’ai une terrible passion du futur », y écriviez-vous ; quelques décennies plus tard, en 2011, vous affirmez : « Demain / n’est pas de mon ressort »…

C’est quand même un demi-siècle qui sépare ces deux assertions ! Chacune d’elle illustre bien ce qu’est et ce que devient le rapport au temps en fonction des différentes saisons de la vie. Et comme je m’adresse, du moins je l’espère, à différentes générations, chacune d’elles va chercher dans ce que j’écris ce qui lui parle ou rejoint ses propres préoccupations. Ce n’est pas moi qui irais gommer les contradictions dans ce que j’ai écrit. Certaines d’entre elles me réconforteraient plutôt au soir de ma vie. Elles m’apportent la preuve que ma matière humaine n’est pas taillée dans le marbre et que j’aurais été, tout au long de ma vie, vivant, au sens fort du terme !


Bill Traylor, BULL, 1939-1942

Vous disiez, en prison : « Je suis un fanatique de notre espèce. » Vous maintenez, dans un récent ouvrage, votre « foi en la vie », votre « foi en cette humanité ». Où puisez-vous cet élan, cet optimisme — si le mot n’est pas trop pataud ?

Oui, nous sommes bien dans le domaine de la foi. Dans la pratique de la mienne, je ne peux adresser mes prières qu’à ce ciel que j’appelle « le ciel humain ». De qui puis-je attendre la compassion, le secours, la consolation, si ce n’est de lui ? C’est un ciel à deux visages : le barbare, et l’humain. Et, comme je ne le sais que trop, je ne peux pas être dans le désespoir permanent. Quant à l’autre ciel, celui vers lequel je me tournais avec mes parents au cours de mon enfance, il s’est avéré, pour moi en tout cas, vide et d’une totale abstraction. C’est dire qu’il est vain de lui demander des comptes ! Pour une fois, permettez-moi de reproduire in extenso le texte d’où vous tirez votre citation. Il me semble que c’est la façon la plus précise de répondre à votre question. J’y disais donc : « Foi en cette humanité / ni tout à fait barbare / ni tout à fait humaine / se perdant / se retrouvant / trébuchant / se relevant / marchant sur sa corde raide / mais marchant / connaissant ses limites / les repoussant / succombant aux ruses de l’Histoire / les déjouant / amnésique / et férue de mémoire / Cette humanité-là / mon unique peuple. »

Dans « L’arbre de fer fleurit », vous écriviez : « Oui la poésie restaurera l’homme. » Jean-Pierre Siméon a publié La Poésie sauvera le monde : la poésie, pense-t-il, peut nous élever puisqu’elle est « incertitude », « scepticisme », elle ne segmente ni n’immobilise, elle refuse la tyrannie du concept au profit d’une sorte de pulsion libertaire. Partagez-vous cette vision des choses, vous qui, non sans humour, mettez en avant votre « côté “barbare”, prélogique » ?

« La poésie comme voix charnelle, faisant battre les cœurs, ouvrant les yeux sur le continent intérieur, répercutant le cri de l’homme. »

Le continent humain est le territoire d’exploration permanent de la poésie. Et celle-ci, « un voyage au centre de l’homme », ai-je écrit quelque part. C’est donc au plus intime de cette « étrange créature » dont parlait mon grand frère turc Nazim Hikmet que nous naviguons, nous autres poètes. Nous sommes conscients du fait que notre voyage est périlleux. Certains d’entre nous y ont laissé leur raison, sinon leur peau. Notre travail consiste en une veille permanente, en une mobilisation constante de ce que l’être humain a de plus par rapport aux êtres et aux choses avec lesquels il coexiste dans notre monde : la conscience et, de là, l’étonnement, l’interrogation, l’émotion esthétique, le désir, l’amour, le démon de la connaissance, le sentiment de la finitude, parfois l’indignation, la compassion… Bref, tous ces ingrédients dont il faut rappeler qu’ils sont en quelque sorte le moteur de la vraie vie. S’il faut encore une autre formule pour résumer ce que la poésie représente pour moi, je dirais que c’est une incitation à la vie !

Benjamin Fondane, qui partage avec vous ce motif de l’exil, affirma : « Je n’étais pas un homme comme vous. / Vous n’êtes pas nés sur les routes : personne n’a jeté à l’égout vos petits / vous n’avez pas erré de cité en cité / traqués par les polices / vous n’avez pas connu les désastres à l’aube. Existe-t-il une fraternité, fût-elle ténue, des poètes de ces aubes désastreuses, une confrérie de ceux que les flics, un jour, chassèrent ?

Oui, je la connais bien cette constellation fraternelle, et je la chéris. Hélas, il me semble qu’elle était beaucoup plus peuplée par le passé. Les poètes acceptaient davantage les risques du métier. Parce qu’il y avait risques, effectivement. Le narcissisme inhérent à la nature humaine ne les empêchait pas de détacher le regard de leur nombril pour le porter vers la condition humaine et l’enfer du monde. C’est pour cela que leurs voix étaient agissantes. Elles portaient, comme on dit. Et les pouvoirs liberticides les craignaient. De nos jours, la poésie se trouve marginalisée, davantage dans le monde occidental que dans le monde arabe ou en Amérique latine, par exemple. Et la responsabilité n’en incombe pas exclusivement au système marchand de la chose littéraire tel qu’il s’est établi depuis quelques décennies. Osons dire que, dans le même temps, certaines pratiques de la poésie y ont contribué car elles ont tourné le dos à ce qui fait de cet art une « arme miraculeuse », selon l’expression d’Aimé Césaire, une « parole donnée, d’homme à homme », selon l’une de mes propres expressions. La poésie comme voix charnelle, faisant battre les cœurs, ouvrant les yeux sur le continent intérieur, répercutant le cri de l’homme, invitant à l’insurrection des consciences, célébrant la vie, au grand dam de la horde maudite des marchands du désespoir.

Illustration de bannière : Bill Traylor.

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Christophe Dauphin, « Pour le poète, il n’existe pas un espace sans combat », avril 2016
☰ Lire notre entretien avec Reza Afchar Naderi, « Ici, la poésie est coupée de l’homme », janvier 2016
☰ Lire notre entretien avec Jean-Pierre Siméon, « La poésie comme force d’objection radicale », décembre 2015
☰ Lire notre article « André Laude, poète anarchiste », André Chenet, octobre 2015
☰ Lire notre entretien avec Breyten Breytenbach : « On n’a pas nettoyé les caves de l’Histoire ! », juin 2015
☰ Lire notre entretien avec Tristan Cabral : « J’ai la chance de n’être pas dans le milieu soi-disant littéraire », mai 2015
☰ Lire notre article « Jean Sénac, poète assassiné », Éric Sarner, novembre 2014

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Par Ballast – 4 juin 2016
Revue collective de création politique (papier & numérique) — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

 
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Publié par le juin 5, 2016 dans Afrique, litterature

 

Auschwitz… par Louis Aragon

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que ce poème soit une gifle à la figure de Hollande le minable qui prétendit nier le rôle des communistes et leur interdire le Panthéon… Voici le poème assorti de l’excellent commentaire de Nicolas Bernard

Moi, si je veux parler, c’est afin que la haine
Ait le tambour des sons pour scander ses leçons
Aux confins de Pologne, existe une géhenne
Dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson.

Auschwitz ! Auschwitz ! Ô syllabes sanglantes !
Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu.
On appelle cela l’extermination lente.
Une part de nos cœurs y périt peu à peu

Limites de la faim, limites de la force :
Ni le Christ n’a connu ce terrible chemin
Ni cet interminable et déchirant divorce
De l’âme humaine avec l’univers inhumain…

Puisque je ne pourrais ici tous les redire
Ces cent noms, doux aux fils, aux frères, aux maris,
C’est vous que je salue, en disant en cette heure la pire,
Marie-Claude, en disant : Je vous salue Marie.

A celle qui partit dans la nuit la première,
Comme à la Liberté monte le premier cri,
Marie-Louise Fleury, rendue à la lumière,
Au-delà du tombeau : je vous salue Marie. …

Les mots sont nuls et peu touchants.
Maïté et Danielle…Y puis-je croire ?
Comment achever cette histoire ?
Qui coupe le cœur et le chant ?
Aragon écrivit ce texte en 1943,le 6 octobre…

Danielle, c’est Danielle Casanova, Maîté n’est autre que Maï Politzer, et Marie-Claude s’avère être Marie-Claude Vaillant-Couturier. Toutes de brillantes intellectuelles communistes, des Résistantes aussi. Elles furent déportées à Auschwitz au sein d’un convoi parti de Romainville le 24 janvier 1943 comprenant 230 femmes, des Résistantes communistes, gaullistes ou des conjointes de Résistants, le fameux « convoi des 31.000 ». 49 survivantes. Parmi les mortes, Danielle Casanova et Maï Politzer, décimées par une épidémie de typhus – autre moyen de régulation des effectifs du Lager par les S.S..

Aragon, traumatisé, ne put que crier sa rage, sous le pseudonyme révélateur de « François la Colère » – . Toute à sa tristesse, il commit une erreur de détail, ce faisant, parlant de Marie-Louise Fleury au lieu de Marie-Thérèse Fleury. J’y reviens plus bas, car cette petite erreur de sa part va nous donner la possibilité de déterminer la source du poème.

La deuxième strophe permet de faire la lumière de ce qu’Aragon connaissait sur Auschwitz : « Ici l’on vit, ici l’on meurt à petit feu/On appelle cela l’extermination lente ». Un tel passage tendrait à indiquer que le poète communiste ignorait la présence de chambres à gaz à extermination rapide dans ce Lager, et l’assimilait à un camp de concentration où les déportés mouraient en esclaves, accablés de douleur, affamés et assoiffés, brutalisés par les S.S. (« Limites de la faim, limites de la force »).

Il est vrai que la première mention du nom d’Oswiecim – Auschwitz, en polonais – dans la presse internationale date, si je ne m’abuse, du 25 novembre 1942 (Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 1991, p. 965-966). Ce jour là, dans un article qui n’est pourtant pas paru en « une », le New York Times évoquait le meurtre programmé des Juifs de Pologne dans les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka : les nazis avaient déjà tué, précisait le Times deux millions de Juifs. Enfin, l’article mentionnait la présence de chambres à gaz sur l’ancienne frontière russe, et de fours crématoires à Oswiecim. Les Alliés avaient, à cette date, reçu une moisson de renseignements de la part de la Résistance polonaise, de leurs services de décryptage des codes nazis et d’autres fuites, sur la politique nazie d’extermination (voir Richard Breitman, Official Secrets. What the Nazis planned, what the British and Americans knew, Hill & Wang, 1998). Mais elles se noyaient dans une masse d’autres données relatives aux massacres et aux famines touchant l’Europe orientale et l’U.R.S.S. occupée. Les Américains et les Britanniques ne surent pas faire le tri, ou ne réalisèrent pas ce qu’impliquait un tel scoop.

L’information selon laquelle les Juifs étaient supprimés par gaz en Pologne occupée fut introduite en France à l’automne 1942. Sans préciser le nom d’aucun camp, le journal clandestin J’accuse mentionnait ces gazages. D’autres journaux reprirent la nouvelle à leur compte. C’est au mois de mars 1943 que J’accuse, pour la première fois en France, cita le nom d’Auschwitz, mais l’assimiaite à un camp de concentration (mort lente), et non à un camp d’extermination (mort à l’arrivée). Or, Auschwitz était un camp mixte, camp de travail et site d’annihilation de masse.

L’émission de la B.B.C. Les Français parlent aux Français mentionna les camps d’extermination le 8 juillet 1943. Il fallut attendre le 17 août pour que cette émission évoquât assez précisément Auschwitz, à partir du témoignage d’un évadé recueilli par la Résistance polonaise.

Mais l’information avait déjà été diffusée en France par le biais de tracts. Comme le note l’historienne Claudine Cardon (Un témoignage sur l’horreur d’Auschwitz. Le tract du Front national de lutte pour la libération de la France) :

[En mai 1943, N.D.L.R.], un tract édité par le Comité directeur du Front national de lutte pour la libération de la France (zone Sud), créé par le Parti communiste clandestin [ledit Front national ne doit surtout pas être confondu avec notre F.N. actuel, N.D.L.R.L.], était distribué sous le titre : Un cas parmi mille. On constate que ce tract est composé de trois parties, dont la première est consacrée aux « 31.000 » ou, plus exactement, aux « cent femmes françaises [qui] furent emmenées en janvier dernier du fort de Romainville ». Il cite les noms de huit d’entre elles et notamment Maï Politzer, Hélène Solomon, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova. Il annonce que ces cent femmes se trouvent à Auschwitz alors que depuis leur départ vers l’Est en janvier 1943, personne n’avait reçu de leurs nouvelles jusqu’à ce qu’en mai, les parents de Marie-Thérèse Fleury soient avisés par les autorités occupantes que leur fille était décédée dans ce camp.

La seconde partie du tract contient, pour l’essentiel, une description du camp d’Auschwitz occupant la moitié du tract et tirée du témoignage d’un homme qui vécut 4 mois dans ce camp. Cette description du camp est la première à paraître en France dans la presse clandestine.
Claudine Cardon précise, s’agissant de Marie-Thérèse Fleury :

En réalité, les parents de M.-T. Fleury avaient été informés, en avril 1943, par un télégramme rédigé ainsi : « Marie-Thérèse Fleury décédée le 16 avril 1943, insuffisance myocarde, à l’hôpital d’Auschwitz ». D’autres familles de « 31.000 » avaient été prévenues de la mort de leur parente à la même époque et dans des conditions similaires (Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Editions de Minuit, 1965 et 1985). Cette date est confirmée par Les livres des Morts d’Auschwitz (Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, 1995).
C’était à cette déportée que s’adressait Aragon dans une espèce de symbiose laïco-christique, à ceci près qu’il l’appela Marie-Louise, au lieu de Marie-Thérèse.

Par la suite, les communistes diffusèrent un mémorandum détaillant les conditions de vie à Auschwitz mais sans mentionner les chambres à gaz – l’évadé polonais à la base de cette description ne les décrivait pas parce qu’elles n’étaient peut-être pas encore pleinement élaborées à la date de sa fuite. Au contraire, le mémorandum soulignait que les Polonais qualifiaient Auschwitz de « camp de l’exécution lente ». Propos qu’Aragon reprit dans le vers « On appelle cela l’extermination lente ».

Ainsi, Aragon s’inspira de sources polonaises, transmises à Londres, puis relayées en France par la Résistance communiste en mai-juin 1943 et reprises par la B.B.C. en juillet. Lui-même communiste, il ne pouvait qu’y avoir accès. D’où son poème, qui ignore – et pour cause : ses sources n’en faisaient pas mention – l’existence des chambres à gaz dans ce camp précis. Mais il ne pouvait manquer d’ignorer le fait pour les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka, à propos desquels des renseignements précis et fiables avaient été diffusés depuis 1942. Là encore, reste à évaluer l’impact de cette information « extraordinaire » sur les territoires euopéens occupés. Les crimes nazis étaient si nombreux, l’extermination des Juifs paraissait si « incroyable », parce que si inconcevable…

Nicolas Bernard

 
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Publié par le décembre 19, 2015 dans femmes, histoire, litterature

 

Anne Gorouben, Mon Kafka

 http://www.hallesaintpierre.org/2015/10/anne-gorouben/

IMG_1103RENCONTRE/LECTURE
dimanche 6 décembre à 15 heures entrée libre

MON KAFKA
kafka, l’unique

dessins originaux d’Anne Gorouben
Éditions Les Belles Lettres, 2015, collection « encre marine »

Lecture, projections et exposition de dessins originaux
&
DEDICACES

Halle Saint Pierre – auditorium
Réservation conseillée : 01 42 58 72 89

Extraits du Journal de Kafka accompagnés de dessins à la mine de plomb sur papier au format 20,5 x 14,5 cm, d’Anne Gorouben, réalisés de 2005 à 2009

*

4 ème de couverture

BAT_kafka_couverture_5 octobre 2015
En savoir plus ici (textes et dessins)

_

Notice biographique

Photo : Pierre Boyer, 2013

Photographie de Pierre Boyer, 2013

Anne Gorouben est née en 1959 à Paris. À l’École nationale supérieure des arts décoratifs, elle suit les cours de Zao Wou Ki.
Depuis, elle expose régulièrement ses peintures et ses dessins en France ou à l’étranger. En 2003, elle présente notamment un hommage à Paul Celan au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris. Son cycle « d’Odessa à Odessa » est exposé dans différents centres d’art en France et en Ukraine. Ses oeuvres sont présentes dans des collections publiques et privées en France et à l’étranger.
Elle a publié 100, boulevard du Montparnasse en 2011 aux éditions Le Cahier Dessiné et contribue depuis à la Revue.

MON KAFKA
notes sur une lecture dessinée

J’ai lu le Journal de Kafka vers mes 20 ans. J’étais d’une nature très angoissée. Je ne pensais pas survivre à ma détestation de moi-même et à ma honte. J’avais lu plusieurs des romans, comment suis-je tombée sur le Journal, je l’ignore.
Cette lecture fut sidérante, si Kafka y écrit sa souffrance et ses moments de désespoir, il s’agit avant tout d’un travail littéraire. Dans le premier carnet, on trouve par exemple ce début de texte : ” À mains, égards, on peut dire que mon éducation m’a causé beaucoup de torts….” Ce texte est repris par trois fois… La lutte contre l’étudiant également. Et bien d’autres, qu’il juge parfois directement : faible, dénué de vérité… Fragments de moments quotidiens, visions d’avant ou après le réveil, rêves, récits interrompus, descriptions rapides comme des esquisses, et aussi matrice de beaucoup de ses grands textes.
Je fus bouleversée de découvrir que j’avais dans mes mains une grande oeuvre littéraire, un outil de travail de la langue. Et que de sa souffrance, Kafka faisait un extraordinaire matériaux littéraire.Que l’on puisse faire du beau avec la douleur de vivre, ce fut une révélation, il fallait mettre ma souffrance au travail. Je suis restée infiniment reconnaissante à Kafka.
En 2000, quand Robert Bober m’appris que dans la série des “Correspondances”, documentaires pour la 5 avec Pierre Dumayet, ils prévoyaient un “Kafka”, j’osai lui proposer de l’accompagner, car il introduisait toujours des “illustrations” dans ces documentaires. Je réalisais donc une série de dessins et une peinture panoramique allant de Franz à Milena, qui fut filmée au fur et à mesure de sa réalisation. D’autres de mes peintures interviennent dans le film.
L’année suivante Gérard-Georges Lemaire projeta une grande exposition collective au Musée du Montparnasse à Paris sur le Cercle de Prague. Il me proposa de travailler sur les rêves. Je fis plusieurs pastels de grand formats. J’ai directement travaillé exclusivement sur le Journal. Pas sur la correspondance ni les romans.
Différentes expositions eurent lieu à partir de 2002, d’autres pastel, et des dessins de petits formats que je continuais passionnément à dessiner, ouvrant une page du Journal au hasard et y découvrant chaque fois une “image”, un “dessin” écrit par Kafka qui appelait mon propre dessin. Tous ces dessins sont fait sans aucune autre documentation, ils sont exclusivement réalisés comme l’on dessine un rêve, avec les seuls mots de Kafka pour support. C’est pourquoi le texte figure avec le dessin sur le papier, qu’ils sont indissociables.
De 2005 à 2009 j’ai poursuivi cette série. Jusqu’à ce que les dessins de “100, boulevard du Montparnasse” viennent prendre suite sur ce carnet, interrompent la série. Il y a 72 dessins, il aurait pu y en avoir 136, ou 204… Chaque fois que j’ouvre ce grand livre, une phase, un fragment , m’appellent et j’éprouve un désir intense de dessiner.
Paul Audi est venu à l’atelier au printemps dernier. Il a immédiatement vu en ce travail un livre. C’est lui qui m’a mis en contact avec Jacques Neyme. Le livre existe grâce à Paul Audi, à Jacques Neyme, et à Michel Denis qui a travaillé sur les dessins, effaçant les bords de mes feuilles afin que le dessin semble déposé directement sur les pages du livre. “mon kafka” est une lecture dessinée du Journal, un acte de reconnaissance envers Kafka, une “dette de vie”.

Anne Gorouben, octobre 2015

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Publié par le novembre 11, 2015 dans expositions, litterature

 

De la guerre froide au vieillard en colère : la politique selon John le Carré

http://www.theguardian.com/books/2015/oct/24/john-le-carre-lefty-adam-sisman?CMP=fb_gu

john le carre desk

L’espion qui est venu du froid a été un tel succès que le Carré a dû démissionner de ses activités secrètes. Dans les décennies suivantes, avec  ses nouvelles écritures, sa  biographe, ses opinions politiques sont devenus plus évidents et de  plus en plus à  gauche
john le carre desk
« Si les gens me disent que je suis un écrivain de genre, je peux seulement répondre que l’espionnage était le genre de la guerre froide »… David Cornwell (John le Carré). Photo : ANL/REX Shutterstock

C’est un truisme de dire que, quand ils prennent de l’âge, les jeunes radicaux en colère ont tendance à tomber  dans le conservatisme complaisant. Le feu de la jeunesse s’estompe comme une lueur scintillante s’efface complètement ; l’injustice qui semble auparavant une  offense devient plus supportable, peut-être amélioré par les signes extérieurs de la réussite. John le Carré est allé  dans la direction opposée. En vieillissant , il a éprouvé encore plus en colère, pas moins. Dans sa neuvième décennie, la flamme de sa rage reste une  brûlure chaude et forte. Ce changement se manifeste dans ses livres. Alors que l’ambivalence était  l’humeur dominante des romans de guerre froide de le Carré, ses ouvrages les plus récents sont sans vergogne partisans.

George Smiley, le personnage le plus célèbre de le Carré, présent dans la plupart de ses livres, jusqu’à  l’effondrement du communisme, n’est pas un guerrier de la guerre froide. Loin de savourer la lutte contre l’est, il est troublé à plusieurs reprises par le doute, angoissé par la question de savoir si la cause anticommuniste justifie la souffrance humaine concomitante. Dans son moment de triomphe, lorsque son ennemi juré, le chef soviétique Karla, est au bord de la reddition, Smiley ressent de la pitié pour lui. Ce qui distingue le Smiley de Karla n’est pas l’idéologie, mais la modération : Tinker Tailor Soldier Spy, Smiley raconte son lieutenant Peter Guillam dit que le fanatisme de Karla entraînera  sa chute. Pourtant, en fait, c’est la faiblesse humaine, son amour pour sa fille, qui le conduit ) sa perte . Et cela va au cœur de la  morale de le fiction chez Le Carré. La tension au sein de ses personnages n’est pas de gauche à droite, mais entre l’individu et la cause, entre les individus et de patriotisme.

Quand il commença à écrire des fictions à la fin des années 1950, le Carré, dont le vrai nom est David Cornwell, travaillait pour le service de sécurité. La fonction principale du MI5 en ces jours était de résister à la pénétration communiste et la subversion de l’État britannique. Son travail pour le MI5 lui a inspiré  son premier roman, « appel aux morts », publié sous un pseudonyme pour protéger son identité. Une des tâches de Cornwell était de « comprendre » les individus afin de déterminer s’ils ne posaient  aucun risque de sécurité. Au début de l’appel aux morts, Smiley est présenté comme un  haut  officier du renseignement  qui a juste été  un fonctionnaire ayant accès à des informations sensibles. Dans l’Amérique, la chasse aux sorcières  signifiait que ceux qui avaient une  passé de communiste avaient été interdits de travailler à Hollywood, et encore moins au sein du gouvernement. Mais Smiley est montré plus serein sur le passé communiste de la personne interrogée, vu que  « La moitié de l’élite était au sein du parti dans les années 1930. »

Au moment où  le roman a été publié, Cornwell avait été transféré au Secret Intelligence Service, plus populairement connue comme le MI6et servait sous couverture  à Bonn, alors capitale de la République fédérale d’Allemagne de l’Ouest. Son troisième roman, » l’ Espion qui venait du froid », le rendit célèbre dans le monde entier : il occupait le haut de la liste des best-sellers américains pendant 35 semaines, devenant le roman best-seller de 1964. L’intérêt obtiné de la presse aboutit à faire sauter sa couverture et à sa démission des services secrets.

Alec Guinness as George Smiley in John Le Carré's spy drama, Smileys People (1982). Photograph: BBC

 

Alec Guinness en  George Smiley  (1982).

Une des raisons pour lesquelles L’espion qui venait du froid a eu un  tel impact aussi énorme était son authenticité évidente. Là, apparemment, était le vrai monde de l’espionnage : celui dans lequel il n’y avait  aucun héros, et la ligne entre le bien et le mal était floue au mieux. Le protagoniste, Alec Leamas, n’est pas une figure glamour : c’est un homme fatigué, d’âge mûr au bord de l’épuisement professionnel.  Leamas à la fin du livre explose, il  proteste avec ferveur  contre tout  le mal, qu’on  lui a demandé de  faire au service de son pays. « Que diable pensez-vous que sont les espions? » demande-t-il à sa petite amie en détresse: « Des philosophes moraux mesurant tout portant la parole de Dieu ou de Karl Marx? Ils ne le sont pas cela s ! Ils sont juste une bande de salauds minables, sordides comme moi : petits hommes, ivrognes, pédés,  maris, fonctionnaires jouant les cowboys et les Indiens pour égayer leur vie un peu pourrie. » Il s’agissait d’une représentation très différente de l’espionnage de celle présentée dans les romans de Ian Fleming. Les ambiguïtés morales de L’espion qui venait du froid jouent en contraste fort avec  les certitudes inconditionnelle des livres James Bond . Aux lecteurs dans les années 1960, habitués aux compromis  des désordre de la guerre froide, ils semblaient bien plus véridiques. De même, chez  le Carré les  planques sordides  semblaient plus réalistes que les hôtels cinq étoiles et les casinos de  haute  volée  fréquentés par Bond.
Il s’avère que, Leamas a été trompé par ses propres maîtres : en réalité, il est un simple instrument dans ce qu’il finit par s’en rendre compte est une « opération sale, moche » pour détourner l’attention de Mundt, un agent britannique haut placé dans l’appareil de sécurité est-allemand, au détriment de son rival Fiedler, un personnage bien plus sympathique – « pour le sauver » , comme l’explique amèrement Leamas, « d’un jjuif un peu perpicace dans son propre ministère qui avait commencé à soupçonner la vérité ». Deux personnes innocentes sont sacrifiées pour protéger  la couverture de Mundt ; le fait que les deux sont juifs et Mundt un ancien Nazi, rend l’ opération laide hideuse.

Le patron de Leamas, le subtil spymaster « Control », responsable de l’organisation, connue simplement comme « le cirque », est cynique  en admettant que les méthodes utilisées par les deux parties dans la guerre froide sont sont sensiblement les mêmes. « Je veux dire, » explique-t-il à haute voix à Leamas, « vous ne pouvez pas être moins impitoyable que l’opposition simplement parce que la politique de votre gouvernement est bienveillante,  Le  pouvez maintenant? » L’espion qui venait du froid présente des services de renseignements britanniques certainement pas meilleurs que l’ennemi et dans certains cas pires . Il y  a du bon et du mauvais des deux côtés : Leamas et  sont des individus semblables, imparfaits qui luttent pour préserver leur humanité, dans un conflit sans honneur ni principe.

***

On a souvent dit que le Carré a perdu son sujet lorsque la guerre froide a pris fin. Des amis l’arrêtaient dans la rue pour s’apitoyer. « Qu’est ce que vous allez écrire maintenant? », lui demandaient-ils. Peu importe le nombre de fois ou la manière insistante avec laquelle, il a rejeté l’idée que la chute du mur de Berlin signifiait la mort du roman d’espionnage, l’idée persistait.. En 1994, un dessin animé par Jeff Danziger dans le Christian Science Monitor a montré Cornwell, inclinant la tête dans une attitude de profonde gratitude à la révélation qu’Aldrich Ames, un agent de contre-espionnage la CIA, avait été la source  secrète Russes.
Dans une certaine mesure Cornwell a été victime de son propre succès. Pour la plupart des gens, le nom John le Carré était synonyme de la guerre froide ; plus que tout autre écrivain de sa génération, il avait façonné la perception publique de la lutte entre l’Est  et l’Ouest. « J’ai vu le mur de Berlin être érigé quand j’avais 30 et je l’ai vu tomber quand j’en avais 60, » a-t-il dit à un interviewer. « Je fus la chronique de mon temps, en prenant une position de connaissances et de  sympathie. J’ai vécu la passion de mon temps. « Et si les gens me disent que je suis un écrivain de genre, je peux seulement répondre que l’espionnage était le genre de la guerre froide ».

On tenait à ce qu’il soit  fini et  il a souligné qu’au moins trois de ses romans (A Murder of Quality, The Naive et amoureuse sentimentale  et The Little Drummer Girl) n’avaient  absolument rien à voir avec la guerre froide et un quatrième (Une petite ville en Allemagne), pas grand chose. Le Communisme pourrait avoir été vaincu, mais il  restait d’autres ennemis. Il y avait encore beaucoup de territoires pour lui à explorer dans le futur. En 1989, il a idésigné l’ Angola, El Salvador, le Sri Lanka, le Cambodge, la Birmanie,l’ Erythrée, l’Ethiopie, le Tchad et la Libye comme quelques-uns des endroits où les « spooks, les marchands d’armes et faux humanitaires » sont actifs. Son roman suivant, Le gestionnaire de la nuit, décrirait une opération secrète menée par une branche du renseignement britannique contre un  marchand d’armes, un homme qui ressentait mépris indifférent pour les victimes de son métier.

Et comme il l’a souligné, l’effondrement du communisme ne signifie pas la fin de la menace russe. « L’ours russe est malade, l’ours est en faillite, l’ours a peur de son passé, de  son présent et de son avenir, » a-t-il dit dans un discours prononcé durant l’été 1990, comme l’Union soviétique commençait déjà à se  diviser dans ses éléments constitutifs. « Mais l’ours est toujours armés jusqu’aux dents et très, très fier. »

Rachel Weisz and Ralph Fiennes in the film adaptation of The Constant Gardener. Photograph: Allstar/Focus/Sportsphoto Ltd

 

Rachel Weisz et Ralph Fiennes dans l’adaptation cinématographique de The Constant Gardener (2005). Photo : Allstar/Focus/Sportsphoto Ltd

***

Les tomans de le Carré après la fin de la guerre froide étaient, si faire se peut , encore plus pertinents sur l’évolution rapide de la situation politique dans le monde entier. Lorsqu’il a livré son dernier livre de l’époque , Notre jeu (1995), un de ses éditeurs lui a demandé si la Tchétchénie était un endroit qu’il avait inventé ; mais quelques mois plus tard, cette obscure  République russe dominait l’actualité internationale.  Le tailleur de Panama  (1996), un hommage à Graham Greene Our Man in Havana, traitait de la manière dont une grande puissance manipulait des petits États, un sujet vivace. Le thème du seul & unique (1999) était le blanchiment d’argent par des criminels russes.  La constance du jardinier  (2001) exposés le comportement peu scrupuleux de big pharma. Il semblait qu’il y avait encore beaucoup de raison pour Le Carré d’écrire au sujet.

Dans la préface d’une édition de poche de The Tailor of Panama, publié en avril 2001, il en a profité pour attaquer la politique étrangère américaine actuelle : en particulier l’incapacité de ratifier le protocole de Kyoto sur les changements climatiques. « Le nouveau réalisme américain, qui n’est rien d’autre que le pouvoir à l’étar brut des entreprises masqué par  la démagogie, signifie une seule chose : que l’Amérique mettra l’Amérique avant tout en toutes choses, « écrit-il. » Très  simplement et avec insistance, je ne crois pas que les États-Unis est apte à diriger le monde de l’après-guerre froide, et je pense que  plus tôt la Grande  Bretagne et l’Europe se réveilleront sur  ce fait,  mieux ce sera. » Cornwell exprimait son total   mépris pour le nouveau président élu: « il m’arrive aussi de penser que Bush n’est pas apte à diriger l’Amérique, et d’ailleurs ne pourrait même pas être conducteur de bus, mais ce sont les affaires de l’Amérique. Malheureusement, il a en charge  la seule superpuissance mondiale. »
Cornwell était a peine moins méprisant en ce qui concerne Tony Blair. Il avait été « ravi » par  la victoire travailliste aux élections générales de 1997, qui semblait offrir un espoir après presque 20 ans de pouvoir conservateur ; mais au moment de la future élection de juin 2001, la désillusion avait remplacé son excitation. Dans une interview de David Hare, Cornwell a déclaré qu’il aimerait voir Blair « puni » dans le prochain sondage, puis seulement trois semaines après. Non seulement il n’a pas d’engager les réformes indispensables, il avait continué l’héritage thatchérien – « il aurait  privatisé l’air s’il l’avait pu ». Pire encore, Blair s’était vendu aux américains. « Nous n’avons pas un seul membre de l’administration Blair qui a levé le petit doigt publiquement  contre la ruine écologique dont  George W est le promoteur aux Etats-Unis », dit-il. Il a déploré « l’écho de pleurnicheur » de Blair, lorsque le Président a soutenu les compagnies pharmaceutiques dans leur action en justice contre le gouvernement sud-africain. « Je pensais que Blair mentait lorsqu’il a nié être un socialiste, » . « La pire chose que je peux dire de lui, c’est qu’il disait la vérité. »

Dans une conversation avec Hare, Cornwell a cité le terme allemand alterszorn – « la rage de l’âge ». Il a reconnu le danger qu’il pourrait perdre des lecteurs si ses livres sont devenus trop polémiques. « Histoire et caractère doivent rester  premiers, » dit-il. « Mais maintenant, je suis tellement en colère que je dois exercer beaucoup de retenue sur moi même afin de produire un livre lisible. »

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Au cœur de son prochain livre, Amis absolus, il y aura un homme dont le passé radical revient  avec l’âge mûr. Cornwell a envisagé un naïf qui jeune anglais isolé à Berlin à la fin des années 1960, dérive dans l’anarchisme révolutionnaire ; 30 ans plus tard, il vit tranquillement à Munich lorsqu’il est contacté par son ancien camarade Sasha, qu’il soupçonne de planifier d’un acte de terrorisme. Lors de l’écriture de The Constant Gardener, Cornwell avait assisté à des réunions de groupes anticapitalistes : il avait vu lui-même la frustration des jeunes à ce qu’ils considéraient comme de l’exploitation du tiers-monde, la destruction de la vie, l’impuissance. Son expérience l’a amené à spéculer sur le fait que  cette colère peut être engendrer une nouvelle génération de jeunes terroristes – plutôt que la génération précédente des terroristes issues de la gauche radicale dans les années 1960 et 1970. Cornwell lui-même avait été témoin de manifestations étudiantes violentes à Paris dans les années 1960. En  enquêtant sur ce qui était advenu des fauteurs de troubles des années 1960, il a trouvé que beaucoup d’entre eux sont maintenant des citoyens orthodoxes : un pédiatre son  voisin  à Hampstead, par exemple ; ou Lothar Menne, alors un camarade d’Angela Davis et Tariq Ali, aujourd’hui l’un des poulains de ses éditeurs allemands, Ullstein. Certains étaient encore actifs, tels que la campagne journaliste John Pilger. Timothy Garton Ash . Cornwell est en contact avec Anthony Barnett, un ancien membre du Comité de la New Left Review, qui avait passé quelque temps dans les années 1960 vivant dans une communauté de Berlin.
Dans la construction de son personnage central pour Amis absolus, Ted Mundy, Cornwell lui a attribué des éléments de son propre passé. Comme Cornwell, Mundy a un père aimant et une mère absente ; comme Cornwell, il a vécu dans  un pensionnat dans l’ouest du pays ; et comme Cornwell, il s’est retrouvé  impliqué dans l’espionnage, alors que maintenant « il ne sait plus quelles parties de lui font semblant ».
Le roman s’ouvre sur les retrouvailles entre Mundy et Sasha, qu’il connaît depuis 1969, quand ils partageaient une chambre sordide à Berlin. A cette époque, un officier de la Stasi, Sasha, lui avait propose de devenir un agent double. Bien que non professionnel, Mundy devient son agent. Leur loyauté envers l’autre se substitue à la  loyauté envers la famille, ou au pays. Leur amitié transcende la division entre Est et Ouest, entre l’Angleterre et l’Allemagne. elle n’est pas sans rappeler la relation centrale entre Magnus et Axel dans A Perfect Spy: Sasha est une version d’Axel et de son géniteur Alexander Heussler, avec le même esprit souple et rapide. Les descriptions du fonctionnement d’un agent double plein de contradictions permettent à  Cornwell d’explorer les notions de dualité, comme il l’avait fait dans A Perfect Spy. « Nous faisons tous semblant d’être quelqu’un d’autre, » Mundy décrit comme il est suivi à Prague, « et puis peut-être nous allons découvrir qui nous sommes. »

Le 11 septembre 2001 Cornwell a écrit les deux premiers chapitres. Ce jour-là, lui et sa femme Jane étaient à Hambourg : ils avaient passé la matinée à regarder des images d’archives de Rudi Dutschke, Daniel Cohn-Bendit et autres radicaux des années 1960 et ils étaient de retour à leur hôtel, ils se détendaient dans le bar, quand ils ont reçu un message urgent Secrétaire de Cornwell leur enjoignant de mettre la main sur une télévision. Ils se sont précipités dans leur chambre et on mis en marche le poste, à temps pour voir le deuxième avion s’encastrer dans les tours jumelles. Comme tant d’autres personnes dans le monde entier, il sentait « une immense, indicible » sympathie pour les victimes, pour l’Amérique »en ce moment. Quant à son livre, la réaction immédiate le Carré était qu’il était « mort noyé »: même pour un roman sur un complot terroriste envisager à un tel ordre d’événement   semblait inacceptable.

Son point de vue a vite changé, cependant. Après que le Président Bush ait déclaré une « guerre contre le terrorisme » dans le monde entier, il a commencé à sentir que son livre avait une validité renouvelée. Il était horrifié quand le gouvernement américain a mis en place un camp de détention de Guantanamo à Cuba, où pourraient être détenus indéfiniment sans procès, en dehors de toute  compétence judiciaire et de  la protection des conventions de Genève. Il a déploré l’utilisation de « restitution extraordinaire » – l’enlèvement et le transfert d’une personne d’un pays à l’autre sans procédure légale. En effet, comme les mois passé, son indignation  ce qui est dit et fait par les dirigeants de l’Occident a créé  l’ urgence du roman. Il avait à contrecœur soutenu l’invasion de l’Afghanistan et favorisé des tentatives pour éliminer les dirigeants d’al-Qaida, mais il a été amèrement opposé  à prendre des mesures contre l’Irak et consterné que tant d’américains aient été dupe en lui faisant croire que Saddam Hussein était impliqué dans les attaques contre l’Amérique. « Les mensonges qui ont été diffusés sont si nombreux et si persistante, » dit-il, « qu’on peut dire que fiction est la seule façon de dire la vérité. »

En septembre 2002  Cornwells s’est joint à un rassemblement contre la guerre au centre de Londres. Qielques jours plus tôt, Blair avait publié un document présentant les raisons d’ aller faire  la guerre avec l’Irak. Les manifestants, dont le nombre était estimé à entre 150 000 et 400 000, ont été « chargés » par la police. Il semblait à Cornwell que les policiers étaient beaucoup plus hostiles à des manifestants pour la paix qu’ils avaient été à la procession de la Countryside Alliance, qui avaient organisé leur propre marche la semaine précédente. Il marcha à nouveau pour la manifestation qui avait suivi en février, dans le cadre d’une manifestation mondiale contre les plans d’invasion de l’Iraq, dans la manifestation décrite comme la plus grande manifestation de l’histoire britannique. Lorsque la marche a fait un temps  d’arrêt à Whitehall, un énorme rugissement  a surgi de la foule compacte – Cornwell a  imaginé Blair assis à Downing Street, en train  d’ écouter ce son.
En janvier 2003, il a publée un article dans le Times, intitulé « The États-Unis d’Amérique a Gone Mad« . A cette époque la guerre était imminente : les armées de la coalition s’étaient massées à la frontière irakienne, et des frappes aériennes contre des cibles militaires avait commencé. « L’Amérique est entré dans une de ses périodes de folie historique, mais c’est la pire dont je me souvienne, » écrivait-il: « pire que le McCarthysme, pire que la baie des cochons et à long terme, potentiellement plus catastrophique que la guerre du Vietnam. »
La réaction au 9/11 est au-delà de ce que Ben Laden pourrait espérer dans ses rêves les plus tordus. Comme dans les temps de McCarthy, les libertés qui ont fait l’envie du monde pour l’Amérique sont sapées systématiquement. Une fois de plus, la combinaison entre le conformisme des médias américains et les intérêts des capitalises s’emploie à ce qu’un débat qui devrait résonner sur chaque place de la ville se limite à des colonnes  dans la presse. ..

Comment Bush et sa junte ont réussi à détourner la colère de l’Amérique de ben Laden à Saddam Hussein est l’une des grandes victoires des relations publiques si l’on   évoque les astuces de l’histoire. Mais ils ont réussi. Un récent sondage nous dit qu’un américain  sur deux  croit maintenant que Saddam était responsable de l’attentat contre le World Trade Centre. Mais le public américain n’a pas simplement été induit en erreur. Il a été intimidé et maintenu dans un état d’ignorance et de peur.
L’invasion de l’Irak en 2003 a fourni matière  directemenà l’écriture de Cornwell. Plusieurs des relecteurs d’Amis absolus pourraient remarquer un brusque changement de ton dans le chapitre 11, chapitre qu’il écrivait que la guerre a commencé. Dans ce chapitre, Mundy renaît (« Mundy redux ») comme porte-parole de Cornwell-il marches pour protester contre l’invasion de l’Irak, « avec une conviction qu’il jamais ressenti avant, parce que les condamnations étaient essentiellement ce qu’il avait  emprunté à d’autres personnes » :
C’est l’impatience du vieil homme . C’ est la colère d’avoir vu  une fois de trop le spectacle ..

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C’est la découverte au cours de sa sixième décennie, qu’un demi-siècle après la mort de l’empire, ce pays mal géré, lamentablement, il y avait un peu contribué  faisant ceci et cela en vue de réprimer les indigènes par la force  d’un tas de mensonges, en faveur d’ une hyperpuissance renégate qui pense qu’elle peut traiter le reste du monde comme sa propriété
Cornwell a modifié son intrigue originale, à faire en sorte que  Mundy et Sasha,  innocents, noircis comme des terroristes ; et, bien que non armés, sont abattus par les forces spéciales américaines. Certains commentateurs critiqueraient  cette fin apocalyptique comme invraisemblable. L’édition britannique devait paraître en décembre 2003. Dans le déferlement de la publication une procession de journalistes a fait le voyage jusqu’à son domicile de West Cornwall pour l’interviewer. L’un était le jeune romancier Lev Grossman: « Sa colère froide brûlante et claire, » a écrit Grossman: «Amis absolus est un travail d’indignation orwellien, un coup de poing. » La colère qui crépite dans le roman a influencé la couverture de la presse. La plupart des critiques sont d’accord avec l’opinion exprimée par Stephen Amidon dans le Sunday Times, qui a écrit que « colère Le Carré est trop violente pour fonctionner comme une fiction, sa rhétorique plus conforme à une pièce de Harold Pinter qu’à  un roman de Graham Greene. » Dans une lettre à son vieil ami et mentor Vivian Green, Cornwell a rejeté cette couverture négative comme « une attaque de la presse de droite ».
Depuis Amis absolus, les romans de le Carré ont poursuivis dans cette tendance. « Il est possible de trouver certains de ses romans plus tard un peu moralisateur sans nier qu’ils ont une facture classique ou, à défaut d’apprécier l’indignation progresse derrière eux, », écrit Christopher Tayler, examen Our Kind of Traitor, un livre qui traite de l’effet corrupteur du blanchiment  de l’argent russe sur les institutions britanniques.

Le thème de la plus récente oeuvre de le Carré, Une  vérité délicaet (2013), est l’externalisation des besoins en renseignement pour  les entrepreneurs commerciaux, qui Cornwell voit dans le cadre d’une plus grande image de la « corporatisation » de la Grande-Bretagne. En 2005, il a suggéré que la Grande-Bretagne pourrait glisser vers le fascisme. « La définition de Mussolini du fascisme était que, quand on ne peut pas distinguer le pouvoir des entreprises du pouvoir gouvernemental, vous êtes sur le chemin vers un État fasciste. Si vous ajoutez dans la puissance de Dieu et du pouvoir médiatique, c’est là où nous sommes maintenant, » il a dit à un interviewer. Quand on lui demande si il a été dit que la Grande-Bretagne est devenue un État fasciste, il a répondu: « il vous paraît  démocratique? »

« Je suis devenu plus radical dans la vieillesse, que je n’ai jamais été », a déclaré  Cornwell ail y a quelques années. Maintenant, âgé de 84, le vieil homme en colère montre peu de signes  qu’il est en train de se  calmer.

•   Carré le John : biographie  publié par Bloomsbury.

 
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Publié par le octobre 27, 2015 dans histoire, litterature

 

•Vladimir Vladimirovitch Vladimir Vladimirovitch par Bernard Chambaz

  • Bernard Chambaz - Richard Schrieder @Flammarion
  • Vladimir Vladimirovitch
    La vie de Vladimir Vladimirovitch Poutine a changé ce jour de 1999 où son homonyme est arrivé au pouvoir. Le soir de l’élimination de l’équipe de hockey aux J.O. de Sotchi, Vladimir est frappé par la tristesse dans les yeux du président – une tristesse d’enfant, des yeux de phoque. Tout au long de l’année 2014, Vladimir tient un journal dans lequel il consigne des épisodes de la vraie vie de « Volodka » Poutine. À travers cette histoire singulière c’est aussi l’histoire russe et les spectres de l’histoire soviétique qui défilent.

    Partagé entre l’amour perdu pour Tatiana et la vie possible avec Galina, Vladimir n’en a pas fini avec les ambiguïtés de l’homme russe face à son destin… et son président.

  • j’ai très envie de lire ce livre…D’abord parce que Bernard Chambaz est un grand écrivain, même si je me suis détachée du roman ces dernières années, j’ai toujours un grand intérêt pour un type de roman qui a des liens avec l’histoire, en train de se faire ou revisitée, des traces dans la mémoire des hommes. Je relis le roman des Tuis de Brecht à ce propos et je crois que c’est une très bonne entrée aujourd’hui dans l’oeuvre de Brecht. mais pour revenir à Bernard Chambaz, je remarque que toutes les critiques de son roman sur Vladimir Vladimirovitch soulignent qu’il est le fils d’un membre du bureau politique – Jacques, que j’ai bien connu et estimé- mais la notation ne me paraissait pas dans ce cas d’utilité littéraire sinon que les dites critiques s’étonnent du projet en se demandant s’il s’agit de rendre sympathique un individu que la vulgate occidentale a décidé de transformer en ennemi public numéro 1. Donc j’éprouve un rare désir pour un roman parce qu’il erre peut-être dans l’impossibilité d’un jugement et aussi je l’espère dans l’immensité d’un pays méconnu, une réserve de sentiments et de souffrances, la métaphysique du politique, loin du politicien qui nous vide. Moi aussi ce qui m’a fasciné c’est la tristesse de l’enfant de Leningrad qui voulait devenir un héros, entrer au KGB comme on rêve d’être pompier, des yeux de phoque dit Bernard Chambaz, une trouvaille littéraire, pour  décrire l’innocence et l’incompréhension de ces regards d’animaux trop humains qui tout à coup nous font haïr ceux qui les martyrisent. Poutine le génie politique, le maître du jeu, l’autocrate avec un regard de phoque, l’enfance, l’homme cousue de cette enfance russe, soviétique,… Parce que l’homme n’est fascinant que parce qu’il a voulu monter le spectacle d’une histoire qui reste en nous.Vladimir Vladimirovitch Vladimir Vladimirovitch par
    Bernard Chambaz

    Ed. Flammarion (2015)
    20 €

    Pendant une année, Vladimir Vladimirovitch Poutine, homonyme du président russe, consigne la vie de son double dans trois cahiers. Le cahier rouge raconte son enfance puis son entrée au KGB. Le gris retrace ses cinq années comme agent secret en Allemagne puis sa lente métamorphose en homme de l’ombre dans les années 1990. Le noir décrit sa vie depuis son accession à la présidence.

 
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Publié par le octobre 25, 2015 dans histoire, litterature