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Archives de Catégorie: litterature

Un autre hommage de Fazil Say et Nazim Hikmet…


Nazim Hikmet  plusieurs fois emprisonné, condamné à l’exil pour être membre du parti communiste turc. Faid Say lui-même exilé pour avoir choisi un art qui célèbre le peuple, va vers celui-ci, autant que son droit à l’athéisme…
Nâzım Hikmet a reçu le prix international de la paix en 1955 avec Pablo Picasso, Pablo Neruda, Paul Robeson et Wanda Jakubowska. Quelle belle promotion et quel honneur de l’avoir reçu tous ensemble… Il fut un temps où les artistes, les intellectuels formaient un corps cimenté par l’alliance avec la classe ouvrière et leur nation autant que l’humanité. Aujourd’hui nous sommes tous doublement exilés : on continue à nous chasser de notre patrie et de l’humanité et nous empêche toute solidarité.

Danielle Bleitrach

 

Bernd Alois Zimmerman : un requiem plein de vies par Gilles Macassar…

L’humanité et sa langue dit l’univers, la cacophonie et l’harmonie… Hier j’ai vu le film de Paradjanov, Sayat Nova, un vers du poète m’a expliqué pourquoi les êtres humains momifiaient, enveloppaient dans des linceuls et la terre, le mort : le poète qui n’est que tourment dit  « en te mettant dans un cocon, nous espérons que tu t’envoleras comme un papillon vers ta nouvelle vie… » l’art est toujours funéraire mais il célèbre la vie… les vies leur multiplicité…   (Danielle Bleitrach)


Photo : Olivier Roller / Divergen 

Dirigée par Michel Tabachnik, le “Requiem pour un jeune poète”, œuvre-monde du compositeur allemand, provoque un véritable choc tellurique.

Comme il y a des « hommes océans » (dixit Victor Hugo), il existe des œuvres mondes. Des continents entiers y dérivent, avec leurs terres de feu et leurs calottes glacières, leurs luxuriances amazoniennes et leurs Sahels arides. Composé entre 1967 et 1969, créé à la fin de cette même année, le Requiem pour un jeune poète, de l’Allemand ­Bernd Alois Zimmermann, appartient, comme son opéra Die Soldaten, à cette catégorie de chefs-d’œuvre démesurés, qui phagocytent le temps et l’espace, dans la veine ­lointaine du ­Requiem de Berlioz, au XIXe siècle, ou de celui de Ligeti, au XXe.

En le programmant vingt ans après sa dernière exécution à Paris, le festival ManiFeste de l’Ircam a réussi son lancement. La nouvelle salle de la Philharmonie offre un espace idéal pour déployer sur scène un orchestre symphonique aux cuivres surabondants et une formation de jazz ; pour répartir dans les hauteurs trois chœurs et huit haut-parleurs, qui diffusent une bande magnétique proliférante, que Zimmermann lui-même avait réalisée dans les studios de la radio de Cologne.

Enregistrée en analogique, restaurée aujourd’hui en digital, elle déploie une Babel de citations — discours politiques, poèmes — dans toutes les langues — du latin de Jean XXIII au chinois de Mao Zedong, de l’anglais de James Joyce au russe de Maïakovski. Impossible, à l’écoute, de démêler cet écheveau linguistique, qui lasse parfois. Hospitalisé au moment de la création, Zimmermann n’a jamais entendu son œuvre (ce catholique s’est suicidé l’année suivante, à 52 ans). L’aurait-il modifiée ? Le chef Michel Tabachnik la dirige sans concession, d’une battue orthogonale qui coordonne clarté et cohérence, ne surjoue ni noirceur ni catastrophisme. La plénitude rutilante de l’ultime accord du Dona nobis pacem laisse même le dernier mot à l’énergie victorieuse du son, au rayonnement vital et roboratif du timbre. La foi propose, la musique ­dispose.

 

Pas les intellectuels, leurs intellectuels, les autres sont condamnés au silence… et nous revendiquons le droit à la parole malgré eux…

VOILA POURQUOI MARIANNE ET MOI AVONS DECIDE DE RENONCER A NOS DROITS D’AUTEUR

Photo de Gawell Stars.

Photo de Gawell Stars.

La boucle est bouclée, après avoir assuré une censure d’autant plus totale des intellectuels qui ne sont pas dans leurs lignes… Ils s’étonnent… Aucun de ces individus n’a un talent qui expliquerait une telle hégémonie, pour aucun d’entre eux ne se pose même le dilemme qui nous hante à propos d’un Céline ou d’un Heidegger, francs salauds et incontestable talent… L’un excuserait-il l’autre? Là pas le moindre problème de ce style ce sont de modestes tâcherons comme il y en a tant… Leur domination n’a aucune autre excuse que celle d’un choix médiatique, c’est-à-dire capitaliste… Un dévoiement permanent des débats vers l’inessentiel et le banal. Donc la censure, l’étouffoir, comme il y en a eu peu d’exemple en France même sous la royauté…

Censure d’autant plus totale que désormais ce qui fut le parti communiste et son journal l’Humanité a renoncé à se battre, interdit à la fête de l’humanité les auteurs qui dérangent. Il n’y a plus de lecteurs exigeants, on se contente le survol d’un livre, les pages piquées au hasard, dans un style emprunté à Libération, là aussi l’uniformisation est totale… Les communistes se considèrent au meilleur des cas comme des chefs d’œuvres en péril dont il ne faudrait pas oublier le passé. Ce dont ils ne se rendent pas compte et rien n’est fait en ce sens, c’est leur utilité aujourd’hui. Combien on a besoin d’eux pour les luttes sociales, pour la paix, mais aussi pour l’affrontement des idées qui est aussi une matière de paix sociale.

Alors oui ce combat à quelques-uns nous avons décidé de le mener avec votre aide à vous tous, non seulement pour ceux qui continuent à porter certaines exigences mais pour offrir à d’autres un cadre qui permettra à de jeunes rebelles l’épanouissement, le choix de leur propre voie.

NOUS CONSIDERONS APPARTENIR A UN COLLECTIF QUI A CHOISI DE FAIRE ENTENDRE D’AUTRES VOIX.

Marianne et moi après une discussion avons décidé de renoncer à nos droits d’auteur sur notre livre URSS, vingt ans après, retour d’Ukraine en guerre. Pourquoi?
1) Parce que nous sommes convaincues que ce livre est important pour l’idéal de notre vie et que nous voulons nous battre pour sa diffusion sans que cette bataille puisse prêter à confusion sur nos intérêts réels. Nous pensons que sans un peuple dont la langue est le génie, il n’y a pas d’intellectuels, pas d’écrivains, pas d’artistes, l’art s’étouffe de cet absence de contact, il court après les transgressions stupides. Mais il y a aussi la réciproque, quand un peuple souffre qu’est-ce qu’un intellectuel qui ignore cette souffrance? Ce combat entre petits et grands intellectuels et la classe ouvrière, ce que jadis on appelait l’alliance est la nôtre, il ne souffre aucune ambiguïté.
2) Pourquoi donc notre livre est-il important à ce titre ?  parce qu’il rétablit un certain nombre de faits qui ont été tronqués sur la manière dont les petites gens ont vécu l’Union soviétique. Et il le fait loin de toute hagiographie, en exposant les contradictions et les problèmes qui encore aujourd’hui travaillent l’espace post-soviétique. Le lecteur est convié à se faire une opinion par lui-même sur ce qui reste de la première expérience socialiste mais aussi sur le fascisme, la guerre toutes ces plaies qui s’abattent sur le continent européen. Il ouvre le dialogue avec ces communistes, ces petites gens en état de survie non à la recherche d’un modèle mais en confrontant des expériences pour faire face ensemble à ce qui nous menace. Le capitalisme n’a plus d’issue, c’est le socialisme ou la barbarie alors que chacun se confronte avec l’expérience réelle, les avancées actuelles et témoigne d’autre chose que de son ego, son enflure individuelle et de tribu bobo. Oui nous voulons comprendre pas par nostalgie mais pour qu’il existe une perspective.
3) Mais peut-être le plus important n’est pas dans nos scrupules d’auteur à confondre militantisme et rentabilité, nous ne pouvons le faire que parce que nous avons de modestes pensions d’enseignantes à la retraite et ceux qui n’ont rien d’autre sont parfaitement habilités à vouloir de ces droits. D’ailleurs nous envisageons pour nos futurs témoignages dans le Donbass, en Asie centrale et en Sibérie de proposer que l’on se cotise pour nous aider.
4) Le plus important est pour nous le projet porté par les éditions Delga, il reste le seul qui a le courage d’affronter les mensonges, les préjugés et à le faire avec des livres et des auteurs d’une grande qualité. C’est une entreprise qui peu à peu s’articule avec d’autres formes de réflexions exigeantes, des librairies, des municipalités et leurs politiques culturelles, des séminaires de recherche…
Nous pensons en particulier, mais il faudrait citer tout le catalogue, à ce livre d’une grande importance, un livre d’un chercheur américain qu’il faut absolument aider à percer le mur du silence et qui s’intitule « Khrouchtchev a menti ».

Voilà c’est pour toutes ces raisons que Marianne et moi renonçons à percevoir des droits d’auteur éventuels. Si notre livre marche bien comme cela s’annonce, il aidera cet éditeur courageux à publier d’autres titres utiles jouissant d’une moindre audience pour le moment. Nous voulons marquer par ce choix notre appartenance à la nouvelle bataille du livre.

Danielle Bleitrach et Marianne Dunlop

 

Un livre et des rendez-vous avec vous…

Un livre sur l’URSS et l’Ukraine qui vous donne la sensation d’avoir vécu dans une comédie américaine de Vincente Minnelli… Et tout cela parce qu’on est communiste…

Nous avons fini Marianne et moi de mettre la dernière main à la maquette de notre livre URSS, vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre, chez Delga éditeur. Le livre est parti à l’imprimerie avec ce quatrième de couverture :

Qu’est-il advenu de l’Union Soviétique vingt ans après ? Loin de tout discours officiel, de la gloriole des « élites », c’est la parole des petites gens que nous avons recueillie dans toute une série de reportages en Crimée, au moment de son rattachement à la Russie en mai et juin 2014. Puis l’aventure s’est poursuivie à Odessa en octobre et novembre, peu de temps après le massacre dans la maison des Syndicats, puis en Moldavie, en Transnistrie et en Gagaouzie. Nous voulions connaître l’opinion de ceux dont les seules victoires, provisoirement acquises, se nomment « pain » et « abri pour dormir », étant entendu que tout est remis en cause le matin de chaque jour qui naît quand la guerre est là, la pire des guerres la guerre civile… Ils ont dit ce que représentait l’Union Soviétique pour eux, comment ils avaient vécu le Maïdan, la rébellion dans le Donbass et la catastrophe actuelle. En partageant avec eux le pain et le sel, nous avons commencé à entrevoir une autre réalité que celle rapportée par nos médias…

Déjà notre carnet de bal est en train de se remplir, des débats sont prévus, nous vous dirons où et quand.

Marianne sera au salon du livre à Arras le premier mai et probablement à la fête de l’Humanité (Fête de Liberté-hebdo) d’Avion vers le 13 mai

je vous annonce déjà Vendredi 5 juin, nous serons à Béziers

le vendredi 26 juin nous serons à Aix-en-Provence, pour un débat à la librairie de Provence, sur le Cours Mirabeau , à 18 heures, suivi d’un apéritif amical…

mais aujourd’hui 9 avril, je vous dis simplement : bonne grève et bonne manifestation…

Danielle Bleitrach

 

Isaac Babel : la ceinture rouge…

un ami m’offre ce texte de l’immortel auteur des contes d’Odessa et il m’écrit ces quelques mots qui me touchent profondément et dont je reconnais l’auteur,

Danielle,
il faut continuer.Une partie de nos malheurs vient du silence des vaincus, de notre silence à nous. Je ne sais où tu trouves cette force qui jamais ne te fais défaut, sincèrement tu as mon admiration.

Je te fais un cadeau.
Tu connais déjà ce texte, mais peu importe.

Ces jours derniers, on a parlé de voitures explosées à Villejuif. Sans importance. Mais ça m’a fait penser à tes textes sur ce pauvre Georges Marchais, et cette nouvelle mairie à côté de la plaque.

Je t’offre « la ceinture rouge » de ton cher Isaac Babel. C’est un court texte qu’il a écrit en 1935, lors de son troisième et dernier séjour à Paris. De l’avis de tous, ce n’est pas ce qu’il a écrit de meilleur. Un texte de rien du tout, presque insignifiant et inoffensif. On y trouve quand même, en passant, quelques unes des vérités essentielles qui te sont chères : les classes sociales, l’opportunisme politique, la culture du rapport de force, la certitude des lendemains qui chantent…et l’humour d’odessa…

La traduction est ici de S.Benech.

LA CEINTURE ROUGE

Paris est entouré d’une ceinture de petites villes. Elles sont considérées comme ses banlieues. C’est là que se trouvent la plupart des fabriques et des usines de la capitale, ses entreprises et ses établissements les plus importants. Les voix de ces masses laborieuses sont acquises aux communistes. Dans la plupart des banlieues les municipalités sont communistes. La ceinture qui entoure Paris est une «ceinture rouge».
Un jour, une délégation soviétique (nous étions venus assister au Congrès pour la Défense de la culture) s’est rendue à Villejuif, une des banlieues rouges de la capitale. Le maire de Villejuif, Vaillant-Couturier, est membre du Comité central du Parti communiste français, il est écrivain, journaliste, et rédacteur en chef du journal L’Humanité.
La transition entre la ville – l’appareil compliqué, contradictoire et terrible d’un état bourgeois – et Villejuif, une cellule de l’avenir, est frappante.
Il n’y a pas de frontière géographique indiquant où se termine Paris et où commence la banlieue. La ville sans fin s’étale sur des dizaines de kilomètres, les quartiers deviennent juste plus pauvres au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, et l’on voit de plus en plus souvent des blouses d’ouvriers, qui finissent par devenir la tenue prédominante.
Une fois à Villejuif, nous sommes allés à la mairie. Dans les bureaux, tout le monde s’appelle «  camarade », et il règne partout une telle solidarité, une telle simplicité et une telle spontanéité, que nous nous sommes tout de suite sentis chez nous, et nous avons compris, non seulement avec nos esprits, mais aussi avec nos coeurs, que la patrie de l’idéal communiste est immense et n’a pas de frontière, comme le monde.
A la mairie, nous avons assisté pendant plusieurs heures aux audiences de Vaillant-Couturier. On vient trouver le maire communiste pour les problèmes les plus insolites. Il y a des ouvriers, et parfois aussi des bourgeois, des spéculateurs, des militaires.

La plupart des gens étaient des chômeurs. L’un d’eux s’est plaint à Vaillant-Couturier: « Mon patron m’a licencié, ce chameau, et maintenant, il refuse de me délivrer mon attestation pour la caisse de chômage. S’il te plait, Vaillant, aide-moi. »

Et Vaillant l’aide. Il écrit sur-le-champ au « chameau » :

« Cher Monsieur, etc. etc… Je vous invite à régler ce que vous
devez à un tel… Dans le cas contraire… »

On peut être sûr que le « chameau » ne va pas en arriver au « cas
contraire ». L’ouvrier prend le papier et remercie.

Une demi-heure plus tard, le patron débarque, dans tous ses états:

« Monsieur Vaillant, je vous le jure, moi aussi je suis un communiste dans l’âme ! Mais je vous jure que je ne lui dois pas ces
cent francs ! Vous allez me mettre sur la paille, vos calculs sont faux. Les ouvriers vivent mieux que moi ! Je suis ruiné. Je n’ai pas de quoi payer les intérêts…»

Alors Vaillant lui tapote l’épaule:

« Ce n’est rien, mon ami, vous n’en avez plus pour longtemps
à souffrir… Quand nous aurons instauré le communisme, vous
n’aurez plus à payer d’intérêts, et l’État n’aura plus à verser
d’indemnités de chômage…»

Le patron reste interdit et s’en va, plongé
dans ses pensées.

A Villejuif, la municipalité communiste a construit la plus belle
école de France. Extraordinairement attrayante, gaie, et d’une
grande virtuosité architecturale. Des fresques murales peintes
par Lurçat, des classes lumineuses et harmonieuses, des parterres
de fleurs, des salles de gymnastique et un cinéma. Pour les
Français, habitués aux collèges sinistres et moyenâgeux, cette
école communiste est la huitième merveille du monde. Devant
le charme et la simplicité des équipements et des nouvelles
méthodes d’enseignement de cette école, même les autorités officielles ont dû s’incliner. Le ministre de l’Éducation nationale
avait exprimé le désir d’assister à l’inauguration. On lui a fait
comprendre que sa venue ne serait un plaisir pour personne…Il
a compris et ne s’est pas montré.

Une « ceinture rouge » entoure Paris, et l’heure approche où les
banlieues rouges vont s’allier au Paris rouge, pour le plus grand
bonheur de toute I’humanité progressiste.

 
 

Pasolini, quelques heures avant sa mort…

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La rubrique MÉMENTO publie des textes rares, peu ou pas disponibles sur Internet.

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

On retrouva son corps le 2 novembre 1975 sur un terrain vague, à proximité d’une plage romaine. L’autopsie du poète, écrivain et cinéaste communiste vrille le ventre : doigts de la main droite cassés, nez écrasé, oreille gauche arrachée, côtes et sternum brisés, foie et cœur éclatés. Sa mort n’a jamais rendu son dernier mot : homicide lié à ses aventures homosexuelles nocturnes ou assassinat organisé pour faire taire celui qui assurait avoir beaucoup à dire sur les relations entre le pouvoir, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière ? Le journaliste Furio Colombo l’avait interviewé quelques heures avant qu’on ne le tuât. Pasolini, qui tenait à achever l’entretien par écrit, avait choisi de le titrer « Nous sommes tous en danger ». Voici enfin, sur Internet, les dernières paroles de celui qui, quinze années plus tôt, avait écrit : « J’aime la vie férocement, si éperdument qu’il ne peut rien m’arriver de bien ; comment cela finira, je ne  sais pas. » 


Pasolini, dans tes articles et tes écrits, tu as donné de nombreuses versions de ce que tu détestes. Tu as engagé un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d’institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de « la situation », et tu sais que j’entends par là la scène contre laquelle, de manière générale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La « situation », qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d’être Pasolini. À savoir : tout ton mérite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent à la « situation ». Édition, cinéma, organisation, jusqu’aux objets mêmes. Imaginons que tu possèdes un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout disparaît. Tout ce que tu détestes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d’expression…

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Oui, j’ai bien compris. Mais je ne me contente pas d’expérimenter ce pouvoir magique, j’y crois. Pas au sens médiumnique. Mais parce que je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. À petite échelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent à déplacer la conscience d’un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre à leur congrès). À grande échelle, l’Histoire nous fournit le même exemple. Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.

Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ?

Nous y voilà. Décris-nous « la situation ». Tu sais très bien que tes interventions et ton langage ont un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.

Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, où d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Je sais bien que lorsque Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il « lave » les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il « collabore » (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?

En quoi consiste le pouvoir, selon toi, où se trouve-t-il, à quel endroit, comment le débusques-tu?

Le pouvoir est un système d’éducation qui nous divise en dominés et dominants. Mais attention. Un système d’éducation identique pour tous, depuis ce qu’on appelle les classes dirigeantes jusqu’aux pauvres. Voilà pourquoi tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière. Si j’ai entre les mains un conseil d’administration ou bien une manœuvre boursière, je l’utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j’utilise une barre de fer, j’ai recours à la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu’ils m’ont dit que c’est bien de le vouloir. J’exerce mon droit-vertu. Je suis à la fois un assassin et un homme de bien.

Ils t’ont accusé de ne plus faire de distinction entre ce qui relève de la politique et de l’idéologie, d’avoir perdu le sens de la différence profonde qui doit quand même exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.

C’est pour cette raison que je te parlais de l’horaire des trains de l’année passée. Tu as déjà vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu’elles ont le corps tourné d’un côté, et la tête de l’autre ? Il me semble que Totò parvenait à faire un tour de ce genre. Voilà comment je vois la belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d’un côté et leur tête regardent de l’autre. Je ne dis pas que le fascisme n’existe pas. Je dis : arrêtez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s’agit d’un paysage différent. Ici on ressent le désir de tuer. Et ce désir nous relie comme les frères sinistres de l’échec sinistre d’un système social dans son ensemble. Moi aussi j’aimerais tout résoudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J’en vois tellement. Je les vois toutes. C’est ça l’ennui, comme je l’ai déjà dit à [Alberto] Moravia : pour la vie que je mène, il y a un prix à payer… C’est comme quelqu’un qui descend aux Enfers. Mais à mon retour – si je parviens à rentrer, j’ai vu des choses différentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter la vérité.

Et quelle est la vérité ?

« Une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. »

Je regrette d’avoir employé ce mot. Je voulais dire la « preuve ». Permets-moi de remettre les choses dans l’ordre. Première tragédie : une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire.

J’en reviens alors à la question par laquelle j’ai commencé. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d’intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs éduqués du produit intellectuel. Tu fais du cinéma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as généralement beaucoup de succès populaire, autrement dit tu es « consommé » avidement par ton public), mais aussi d’une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l’ensemble. Si tu enlèves tout cela, avec une espèce de monachisme magique de type paléocatholique et néochinois, qu’est-ce qui te reste ?

Tout. C’est-à-dire moi-même, être en vie, être au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent manières de raconter les histoires, d’écouter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le théâtre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir tête, qu’ils soient cultivés comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s’agrandit, tout se met à nous appartenir et nous n’avons besoin ni de la Bourse, ni d’un conseil d’administration, ni d’une barre de fer, pour nous dépouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d’entre nous rêvaient (je répète : lire l’horaire des trains de l’année passée, mais dans ce cas précis, on peut même parler d’un horaire remontant à de nombreuses années), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve émaciée qui réclamait justice avec ses enfants. Le beau monde de Brecht, en somme.

Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.

Non ! J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés. J’ai peur de ces Noirs qui se révoltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout à n’importe quel prix. Cette sombre obstination dirigée vers la violence totale ne permet plus de savoir « de quel signe tu es ». Toute personne que l’on emmène mourante à l’hôpital est plus intéressée – s’il lui reste un souffle de vie – par ce que lui diront les médecins sur ses chances de survie, que parce que que lui diront les policiers sur les mécanismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun procès d’intention, et j’ai cessé de m’intéresser à la chaîne causale, d’abord eux, d’abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons défini ce que tu nommes la « situation ». C’est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d’égout se sont engorgées. L’eau monte, c’est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne possède ni la furie de la mer ni la méchanceté des courants d’un fleuve. Néanmoins pour une raison quelconque, elle ne descends plus mais monte. C’est la même eau de pluie célébrée par tant de poésies enfantines et « chantons sous la pluie ». Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arrivés à ce point, je dis : ne perdons pas notre temps à mettre une étiquette ici et une autre là. Voyons plutôt comment déboucher ce maudit égout, avant de nous retrouver tous noyés.

Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers dépourvus d’école obligatoire, ignorants et heureux.

« J’ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. »

Formulée en ces termes, l’idée est stupide. Mais la fameuse école obligatoire fabrique nécessairement des gladiateurs désespérés. La masse ne cesse de s’accroître, tout comme le désespoir, tout comme la rage. Disons que j’ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la révolution pure et directe faite par les opprimés, dans le seul but de devenir libres et patrons d’eux-mêmes. On entend dire que je m’imagine qu’un pareil moment pourrait encore advenir dans l’histoire de l’Italie et du monde. Le meilleur de ma pensée pourra peut-être inspirer l’une de mes futures poésies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté « la vie violente ». Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.

Mais abolir signifie nécessairement créer, si tu n’es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le rôle de celui qui s’angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d’un monde différent, ne peuvent pas être plus primitifs (c’est une accusation que l’on t’adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la répression « plus avancée »…

… Qui me fait frémir.

Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand même être plus précis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de brûler des livres constitue toujours le geste initial d’extermination. Une fois fermées les écoles, et une fois la télévision éteinte, comment animes-tu la crèche ?

« J’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. »

Je croyais m’être déjà expliqué avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d’une manière aussi drastique et désespérée que l’est la situation elle-même. Ce qui empêche d’avoir un véritable débat avec Moravia, mais surtout avec Firpo, par exemple, est que nous ressemblons à des gens qui ne voient pas la même scène, qui n’écoutent pas les mêmes voix. Pour vous un événement a lieu lorsqu’il fait l’objet d’un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d’examiner le tissu et de dire : messieurs, il s’agit d’un cancer, pas d’une maladie bénigne. Qu’est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s’accroître de manière folle, en dehors de la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le malade qui rêve de la santé qu’il avait avant, même si avant il était stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voilà, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la même image. Moi j’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.

Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?

Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

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Corps de Pier Paolo Pasolini
Entretien original paru en 1975 dans le quotidien La Stampa puis en 2005,
sous le titre L’Ultima intervista di Pasolini (éditions Avagliano).
Les éditions Allia l’ont également publié, en français, en 2010 (sous le même titre).
 

Chroniques de guerre à l’Est, de Malaparte : la Volga naît en Europe

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La Volga naît en Europe, Curzio Malaparte

C’est par un ouvrage presque introuvable que les éditions Les Belles Lettres ont choisi d’ouvrir leur nouvelle collection de Mémoires de Guerre. La Volga naît en Europe – qui rassemble les reportages effectués par Curzio Malaparte à partir de 1941 durant la campagne d’Ukraine et le siège de Leningrad- n’avait pas été publié en France depuis 1948.

Au long de ces chroniques, l’écrivain italien, correspondant de guerre pour Le Corriere della Sera, suit les troupes roumaines et allemandes dans les plaines d’Ukraine en flammes. Il y découvre des champs de bataille nettoyés par des troupes soviétiques qui reculent en emportant leurs morts et jusqu’aux traces de la guerre, rencontre des paysans inquiets pour l’avenir de leurs récoltes avec la disparition de l’administration de l’URSS, assiste à l’étrange remise en état d’une église, se perd dans des villes en ruines où il dîne avec de vagues fantômes de l’ancien régime. Puis, plus au nord, depuis les tranchées finlandaises, il observe la ville de Leningrad assiégée et les navires de Kronstadt pris dans la mer gelée. Il se perd dans les forêts de Carélie où les soldats finlandais évoluent en silence, étonnamment légers sur leurs skis, tandis que sur le lac Ladoga, qui garde l’emprunte des visages des morts, les soviétiques tentent de ravitailler la ville agonisante par un dangereux pont de glace.

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Au fil des pages, l’écriture de Malaparte devient plus lyrique, annonçant par endroits le ton baroque et fantastique de Kaputt, le roman qu’il tirera peu après de cette expérience sur le front de l’Est.

Mais ce livre n’a pas qu’un intérêt littéraire. L’auteur de Technique du coup d’Etat, qui tient à se présenter comme un observateur objectif, y insiste sur la « morale ouvrière » des soldats soviétiques, de cette armée qui, au même titre que l’armée allemande, est une armée dont la discipline est «centrée sur la machine» contrairement aux armées vaincues par l’Allemagne au début de la guerre. Dans la préface rédigée en français pour l’édition française de 1948, il souligne le «sens social de cette guerre, dans laquelle, à côté des armes et des éléments se rapportant à l’art militaire […] prédominaient tous ces éléments sociaux de la lutte de classes et de la technique de l’action révolutionnaire ouvrière». Sens social que l’on retrouve dans les titres des deux grandes parties de l’ouvrage. La première est «La guerre et la grève». Ce titre était à l’origine le titre de l’ouvrage, titre qui a été interdit, explique l’auteur, par la censure italienne, et remplacé par le titre La Volga naît en Europe (allusion à un ouvrage de Boris Pliniak) pour indiquer que le communisme est un phénomène européen et non asiatique, et montrer que la guerre contre l’URSS, et pas uniquement la guerre décrite dans ces reportages, ne doit pas être vue comme une guerre contre l’Asie, mais comme une guerre contre une autre Europe et contre d’autres idéologies européennes. Il rassemble les reportages réalisés durant la campagne d’Ukraine. La seconde partie, «La forteresse ouvrière» relate le siège de Leningrad.

Dans sa préface –qui doit sans doute être examinée avec une certaine prudence, en gardant en mémoire les différentes facettes de l’écrivain– Malaparte invite le lecteur à lire entre les lignes de ces chroniques dont peu de passages avaient à l’époque été censurés, et à y voir l’annonce de la défaite de l’Allemagne contre une armée formée par vingt-cinq ans de communisme… et peut-être plus encore.

Virginie Bouyx

http://www.slate.fr/tribune/83899/chroniques-de-la-guerre-est-malaparte

 
5 Commentaires

Publié par le octobre 2, 2014 dans civilisation, Europe, histoire, litterature

 
 
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