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Archives de Catégorie: litterature

Isaac Babel : la ceinture rouge…

un ami m’offre ce texte de l’immortel auteur des contes d’Odessa et il m’écrit ces quelques mots qui me touchent profondément et dont je reconnais l’auteur,

Danielle,
il faut continuer.Une partie de nos malheurs vient du silence des vaincus, de notre silence à nous. Je ne sais où tu trouves cette force qui jamais ne te fais défaut, sincèrement tu as mon admiration.

Je te fais un cadeau.
Tu connais déjà ce texte, mais peu importe.

Ces jours derniers, on a parlé de voitures explosées à Villejuif. Sans importance. Mais ça m’a fait penser à tes textes sur ce pauvre Georges Marchais, et cette nouvelle mairie à côté de la plaque.

Je t’offre « la ceinture rouge » de ton cher Isaac Babel. C’est un court texte qu’il a écrit en 1935, lors de son troisième et dernier séjour à Paris. De l’avis de tous, ce n’est pas ce qu’il a écrit de meilleur. Un texte de rien du tout, presque insignifiant et inoffensif. On y trouve quand même, en passant, quelques unes des vérités essentielles qui te sont chères : les classes sociales, l’opportunisme politique, la culture du rapport de force, la certitude des lendemains qui chantent…et l’humour d’odessa…

La traduction est ici de S.Benech.

LA CEINTURE ROUGE

Paris est entouré d’une ceinture de petites villes. Elles sont considérées comme ses banlieues. C’est là que se trouvent la plupart des fabriques et des usines de la capitale, ses entreprises et ses établissements les plus importants. Les voix de ces masses laborieuses sont acquises aux communistes. Dans la plupart des banlieues les municipalités sont communistes. La ceinture qui entoure Paris est une «ceinture rouge».
Un jour, une délégation soviétique (nous étions venus assister au Congrès pour la Défense de la culture) s’est rendue à Villejuif, une des banlieues rouges de la capitale. Le maire de Villejuif, Vaillant-Couturier, est membre du Comité central du Parti communiste français, il est écrivain, journaliste, et rédacteur en chef du journal L’Humanité.
La transition entre la ville – l’appareil compliqué, contradictoire et terrible d’un état bourgeois – et Villejuif, une cellule de l’avenir, est frappante.
Il n’y a pas de frontière géographique indiquant où se termine Paris et où commence la banlieue. La ville sans fin s’étale sur des dizaines de kilomètres, les quartiers deviennent juste plus pauvres au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, et l’on voit de plus en plus souvent des blouses d’ouvriers, qui finissent par devenir la tenue prédominante.
Une fois à Villejuif, nous sommes allés à la mairie. Dans les bureaux, tout le monde s’appelle «  camarade », et il règne partout une telle solidarité, une telle simplicité et une telle spontanéité, que nous nous sommes tout de suite sentis chez nous, et nous avons compris, non seulement avec nos esprits, mais aussi avec nos coeurs, que la patrie de l’idéal communiste est immense et n’a pas de frontière, comme le monde.
A la mairie, nous avons assisté pendant plusieurs heures aux audiences de Vaillant-Couturier. On vient trouver le maire communiste pour les problèmes les plus insolites. Il y a des ouvriers, et parfois aussi des bourgeois, des spéculateurs, des militaires.

La plupart des gens étaient des chômeurs. L’un d’eux s’est plaint à Vaillant-Couturier: « Mon patron m’a licencié, ce chameau, et maintenant, il refuse de me délivrer mon attestation pour la caisse de chômage. S’il te plait, Vaillant, aide-moi. »

Et Vaillant l’aide. Il écrit sur-le-champ au « chameau » :

« Cher Monsieur, etc. etc… Je vous invite à régler ce que vous
devez à un tel… Dans le cas contraire… »

On peut être sûr que le « chameau » ne va pas en arriver au « cas
contraire ». L’ouvrier prend le papier et remercie.

Une demi-heure plus tard, le patron débarque, dans tous ses états:

« Monsieur Vaillant, je vous le jure, moi aussi je suis un communiste dans l’âme ! Mais je vous jure que je ne lui dois pas ces
cent francs ! Vous allez me mettre sur la paille, vos calculs sont faux. Les ouvriers vivent mieux que moi ! Je suis ruiné. Je n’ai pas de quoi payer les intérêts…»

Alors Vaillant lui tapote l’épaule:

« Ce n’est rien, mon ami, vous n’en avez plus pour longtemps
à souffrir… Quand nous aurons instauré le communisme, vous
n’aurez plus à payer d’intérêts, et l’État n’aura plus à verser
d’indemnités de chômage…»

Le patron reste interdit et s’en va, plongé
dans ses pensées.

A Villejuif, la municipalité communiste a construit la plus belle
école de France. Extraordinairement attrayante, gaie, et d’une
grande virtuosité architecturale. Des fresques murales peintes
par Lurçat, des classes lumineuses et harmonieuses, des parterres
de fleurs, des salles de gymnastique et un cinéma. Pour les
Français, habitués aux collèges sinistres et moyenâgeux, cette
école communiste est la huitième merveille du monde. Devant
le charme et la simplicité des équipements et des nouvelles
méthodes d’enseignement de cette école, même les autorités officielles ont dû s’incliner. Le ministre de l’Éducation nationale
avait exprimé le désir d’assister à l’inauguration. On lui a fait
comprendre que sa venue ne serait un plaisir pour personne…Il
a compris et ne s’est pas montré.

Une « ceinture rouge » entoure Paris, et l’heure approche où les
banlieues rouges vont s’allier au Paris rouge, pour le plus grand
bonheur de toute I’humanité progressiste.

 
 

Pasolini, quelques heures avant sa mort…

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La rubrique MÉMENTO publie des textes rares, peu ou pas disponibles sur Internet.

http://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/

On retrouva son corps le 2 novembre 1975 sur un terrain vague, à proximité d’une plage romaine. L’autopsie du poète, écrivain et cinéaste communiste vrille le ventre : doigts de la main droite cassés, nez écrasé, oreille gauche arrachée, côtes et sternum brisés, foie et cœur éclatés. Sa mort n’a jamais rendu son dernier mot : homicide lié à ses aventures homosexuelles nocturnes ou assassinat organisé pour faire taire celui qui assurait avoir beaucoup à dire sur les relations entre le pouvoir, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière ? Le journaliste Furio Colombo l’avait interviewé quelques heures avant qu’on ne le tuât. Pasolini, qui tenait à achever l’entretien par écrit, avait choisi de le titrer « Nous sommes tous en danger ». Voici enfin, sur Internet, les dernières paroles de celui qui, quinze années plus tôt, avait écrit : « J’aime la vie férocement, si éperdument qu’il ne peut rien m’arriver de bien ; comment cela finira, je ne  sais pas. » 


Pasolini, dans tes articles et tes écrits, tu as donné de nombreuses versions de ce que tu détestes. Tu as engagé un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d’institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de « la situation », et tu sais que j’entends par là la scène contre laquelle, de manière générale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La « situation », qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d’être Pasolini. À savoir : tout ton mérite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent à la « situation ». Édition, cinéma, organisation, jusqu’aux objets mêmes. Imaginons que tu possèdes un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout disparaît. Tout ce que tu détestes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d’expression…

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Oui, j’ai bien compris. Mais je ne me contente pas d’expérimenter ce pouvoir magique, j’y crois. Pas au sens médiumnique. Mais parce que je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. À petite échelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent à déplacer la conscience d’un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d’accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre à leur congrès). À grande échelle, l’Histoire nous fournit le même exemple. Le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l’Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.

Eichmann, mon cher, avait énormément de bon sens. Qu’est-ce qui lui a fait défaut ? La capacité de dire non tout en haut, au sommet, dès le début, tandis qu’il accomplissait une tâche purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-être qu’il aura dit à ses amis que ce Himmler ne lui plaisait pas tant que ça. Il aura murmuré, comme on murmure dans les maisons d’édition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et à la télévision. Ou bien il aura protesté parce que tel ou tel train s’arrêtait une fois par jour pour laisser les déportés faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d’eau, alors qu’il aurait été plus fonctionnel ou économique de prévoir deux arrêts. Il n’a jamais enrayé la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, « la situation », et pour quelle raison devrait-on l’arrêter ou la détruire ? Et de quelle façon ?

Nous y voilà. Décris-nous « la situation ». Tu sais très bien que tes interventions et ton langage ont un peu l’effet du soleil qui traverse la poussière. L’image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.

Merci pour l’image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l’horaire des trains de l’année passée, où d’il y a dix ans, puis nous disons : comme c’est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu’ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »

Je sais bien que lorsque Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il « lave » les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il « collabore » (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?

En quoi consiste le pouvoir, selon toi, où se trouve-t-il, à quel endroit, comment le débusques-tu?

Le pouvoir est un système d’éducation qui nous divise en dominés et dominants. Mais attention. Un système d’éducation identique pour tous, depuis ce qu’on appelle les classes dirigeantes jusqu’aux pauvres. Voilà pourquoi tout le monde désire les mêmes choses et se comporte de la même manière. Si j’ai entre les mains un conseil d’administration ou bien une manœuvre boursière, je l’utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j’utilise une barre de fer, j’ai recours à la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu’ils m’ont dit que c’est bien de le vouloir. J’exerce mon droit-vertu. Je suis à la fois un assassin et un homme de bien.

Ils t’ont accusé de ne plus faire de distinction entre ce qui relève de la politique et de l’idéologie, d’avoir perdu le sens de la différence profonde qui doit quand même exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.

C’est pour cette raison que je te parlais de l’horaire des trains de l’année passée. Tu as déjà vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu’elles ont le corps tourné d’un côté, et la tête de l’autre ? Il me semble que Totò parvenait à faire un tour de ce genre. Voilà comment je vois la belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d’un côté et leur tête regardent de l’autre. Je ne dis pas que le fascisme n’existe pas. Je dis : arrêtez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s’agit d’un paysage différent. Ici on ressent le désir de tuer. Et ce désir nous relie comme les frères sinistres de l’échec sinistre d’un système social dans son ensemble. Moi aussi j’aimerais tout résoudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J’en vois tellement. Je les vois toutes. C’est ça l’ennui, comme je l’ai déjà dit à [Alberto] Moravia : pour la vie que je mène, il y a un prix à payer… C’est comme quelqu’un qui descend aux Enfers. Mais à mon retour – si je parviens à rentrer, j’ai vu des choses différentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour éviter d’affronter la vérité.

Et quelle est la vérité ?

« Une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. »

Je regrette d’avoir employé ce mot. Je voulais dire la « preuve ». Permets-moi de remettre les choses dans l’ordre. Première tragédie : une éducation commune, obligatoire et erronée, qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix. Nous sommes poussés dans cette arène, telle une étrange et sombre armée où certains détiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une première division, classique, consiste à « rester avec les faibles ». Mais moi je dis qu’en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir. L’éducation reçue se décline en ces termes : avoir, posséder, détruire.

J’en reviens alors à la question par laquelle j’ai commencé. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d’intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs éduqués du produit intellectuel. Tu fais du cinéma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as généralement beaucoup de succès populaire, autrement dit tu es « consommé » avidement par ton public), mais aussi d’une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l’ensemble. Si tu enlèves tout cela, avec une espèce de monachisme magique de type paléocatholique et néochinois, qu’est-ce qui te reste ?

Tout. C’est-à-dire moi-même, être en vie, être au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent manières de raconter les histoires, d’écouter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le théâtre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir tête, qu’ils soient cultivés comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s’agrandit, tout se met à nous appartenir et nous n’avons besoin ni de la Bourse, ni d’un conseil d’administration, ni d’une barre de fer, pour nous dépouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d’entre nous rêvaient (je répète : lire l’horaire des trains de l’année passée, mais dans ce cas précis, on peut même parler d’un horaire remontant à de nombreuses années), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve émaciée qui réclamait justice avec ses enfants. Le beau monde de Brecht, en somme.

Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.

Non ! J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés. J’ai peur de ces Noirs qui se révoltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout à n’importe quel prix. Cette sombre obstination dirigée vers la violence totale ne permet plus de savoir « de quel signe tu es ». Toute personne que l’on emmène mourante à l’hôpital est plus intéressée – s’il lui reste un souffle de vie – par ce que lui diront les médecins sur ses chances de survie, que parce que que lui diront les policiers sur les mécanismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun procès d’intention, et j’ai cessé de m’intéresser à la chaîne causale, d’abord eux, d’abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons défini ce que tu nommes la « situation ». C’est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d’égout se sont engorgées. L’eau monte, c’est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne possède ni la furie de la mer ni la méchanceté des courants d’un fleuve. Néanmoins pour une raison quelconque, elle ne descends plus mais monte. C’est la même eau de pluie célébrée par tant de poésies enfantines et « chantons sous la pluie ». Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arrivés à ce point, je dis : ne perdons pas notre temps à mettre une étiquette ici et une autre là. Voyons plutôt comment déboucher ce maudit égout, avant de nous retrouver tous noyés.

Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers dépourvus d’école obligatoire, ignorants et heureux.

« J’ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. »

Formulée en ces termes, l’idée est stupide. Mais la fameuse école obligatoire fabrique nécessairement des gladiateurs désespérés. La masse ne cesse de s’accroître, tout comme le désespoir, tout comme la rage. Disons que j’ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la révolution pure et directe faite par les opprimés, dans le seul but de devenir libres et patrons d’eux-mêmes. On entend dire que je m’imagine qu’un pareil moment pourrait encore advenir dans l’histoire de l’Italie et du monde. Le meilleur de ma pensée pourra peut-être inspirer l’une de mes futures poésies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carrément : je descends dans l’enfer et je sais des choses qui ne dérangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L’enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu’il s’invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est également vrai que son désir, son besoin de violence, d’agression, de meurtre, est fort partagé par tous. Cela ne restera pas longtemps l’expérience privée et périlleuse de celui qui a, disons, expérimenté « la vie violente ». Ne vous faites pas d’illusions. Et c’est vous qui êtes, avec l’école, la télévision, le calme de vos journaux, c’est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fondé sur l’idée de posséder et sur l’idée de détruire. Heureux, vous qui vous réjouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle étiquette. Pour moi cela ressemble à l’une des opérations parmi tant d’autres de la culture de masse. Ne pouvant empêcher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des étagères où on les range.

Mais abolir signifie nécessairement créer, si tu n’es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le rôle de celui qui s’angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d’un monde différent, ne peuvent pas être plus primitifs (c’est une accusation que l’on t’adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la répression « plus avancée »…

… Qui me fait frémir.

Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand même être plus précis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de brûler des livres constitue toujours le geste initial d’extermination. Une fois fermées les écoles, et une fois la télévision éteinte, comment animes-tu la crèche ?

« J’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. »

Je croyais m’être déjà expliqué avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d’une manière aussi drastique et désespérée que l’est la situation elle-même. Ce qui empêche d’avoir un véritable débat avec Moravia, mais surtout avec Firpo, par exemple, est que nous ressemblons à des gens qui ne voient pas la même scène, qui n’écoutent pas les mêmes voix. Pour vous un événement a lieu lorsqu’il fait l’objet d’un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d’examiner le tissu et de dire : messieurs, il s’agit d’un cancer, pas d’une maladie bénigne. Qu’est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s’accroître de manière folle, en dehors de la logique qui les animait précédemment. Est-il un nostalgique, le malade qui rêve de la santé qu’il avait avant, même si avant il était stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voilà, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la même image. Moi j’écoute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi éloignés que la lune. Et les lettrés. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.

Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?

Je voudrais arrêter de parler de moi, peut-être en ai-je déjà trop dit. Tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Mais je continue à dire que nous sommes tous en danger.

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Corps de Pier Paolo Pasolini
Entretien original paru en 1975 dans le quotidien La Stampa puis en 2005,
sous le titre L’Ultima intervista di Pasolini (éditions Avagliano).
Les éditions Allia l’ont également publié, en français, en 2010 (sous le même titre).
 

Chroniques de guerre à l’Est, de Malaparte : la Volga naît en Europe

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La Volga naît en Europe, Curzio Malaparte

C’est par un ouvrage presque introuvable que les éditions Les Belles Lettres ont choisi d’ouvrir leur nouvelle collection de Mémoires de Guerre. La Volga naît en Europe – qui rassemble les reportages effectués par Curzio Malaparte à partir de 1941 durant la campagne d’Ukraine et le siège de Leningrad- n’avait pas été publié en France depuis 1948.

Au long de ces chroniques, l’écrivain italien, correspondant de guerre pour Le Corriere della Sera, suit les troupes roumaines et allemandes dans les plaines d’Ukraine en flammes. Il y découvre des champs de bataille nettoyés par des troupes soviétiques qui reculent en emportant leurs morts et jusqu’aux traces de la guerre, rencontre des paysans inquiets pour l’avenir de leurs récoltes avec la disparition de l’administration de l’URSS, assiste à l’étrange remise en état d’une église, se perd dans des villes en ruines où il dîne avec de vagues fantômes de l’ancien régime. Puis, plus au nord, depuis les tranchées finlandaises, il observe la ville de Leningrad assiégée et les navires de Kronstadt pris dans la mer gelée. Il se perd dans les forêts de Carélie où les soldats finlandais évoluent en silence, étonnamment légers sur leurs skis, tandis que sur le lac Ladoga, qui garde l’emprunte des visages des morts, les soviétiques tentent de ravitailler la ville agonisante par un dangereux pont de glace.

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Au fil des pages, l’écriture de Malaparte devient plus lyrique, annonçant par endroits le ton baroque et fantastique de Kaputt, le roman qu’il tirera peu après de cette expérience sur le front de l’Est.

Mais ce livre n’a pas qu’un intérêt littéraire. L’auteur de Technique du coup d’Etat, qui tient à se présenter comme un observateur objectif, y insiste sur la « morale ouvrière » des soldats soviétiques, de cette armée qui, au même titre que l’armée allemande, est une armée dont la discipline est «centrée sur la machine» contrairement aux armées vaincues par l’Allemagne au début de la guerre. Dans la préface rédigée en français pour l’édition française de 1948, il souligne le «sens social de cette guerre, dans laquelle, à côté des armes et des éléments se rapportant à l’art militaire […] prédominaient tous ces éléments sociaux de la lutte de classes et de la technique de l’action révolutionnaire ouvrière». Sens social que l’on retrouve dans les titres des deux grandes parties de l’ouvrage. La première est «La guerre et la grève». Ce titre était à l’origine le titre de l’ouvrage, titre qui a été interdit, explique l’auteur, par la censure italienne, et remplacé par le titre La Volga naît en Europe (allusion à un ouvrage de Boris Pliniak) pour indiquer que le communisme est un phénomène européen et non asiatique, et montrer que la guerre contre l’URSS, et pas uniquement la guerre décrite dans ces reportages, ne doit pas être vue comme une guerre contre l’Asie, mais comme une guerre contre une autre Europe et contre d’autres idéologies européennes. Il rassemble les reportages réalisés durant la campagne d’Ukraine. La seconde partie, «La forteresse ouvrière» relate le siège de Leningrad.

Dans sa préface –qui doit sans doute être examinée avec une certaine prudence, en gardant en mémoire les différentes facettes de l’écrivain– Malaparte invite le lecteur à lire entre les lignes de ces chroniques dont peu de passages avaient à l’époque été censurés, et à y voir l’annonce de la défaite de l’Allemagne contre une armée formée par vingt-cinq ans de communisme… et peut-être plus encore.

Virginie Bouyx

http://www.slate.fr/tribune/83899/chroniques-de-la-guerre-est-malaparte

 
5 Commentaires

Publié par le octobre 2, 2014 dans civilisation, Europe, histoire, litterature

 

L’organisation des communistes…

.0 Que faut-il penser des nouvelles qui parviennent de Novorossia? Là  ne règne pas encore la paix, la trêve étant fréquemment rompue par des assauts de partisans de la junte, chacun incrimine les bataillons privés aux mains des oligarques qui n’obéissent plus à l’Etat central mais à leurs maîtres, ou comme le très fasciste Semion Semiontchenko qui est aux Etats-Unis en train de recruter des fonds et de l’armement pour son bataillon Donbass.

La coordination des communistes…  Selon les camarades espagnols, il y a des nouveautés importantes … au moins politiquement. Il s’est constitué un SOVIET de MILICIENS ROUGES ou Garde Rouge du Donbass, composé par des combattants de divers bataillons qui sont militants communistes et antifascistes. Il s’agit d’une action promue par des militants des divers partis et de forces qui se rassemblent dans un Front du Travail, que l’on a formé il y a quelques mois et qui regroupe  les antifascistes. Le Conseil (le Soviet chez un Russe) essaie de coordonner politiquement l’effort militaire et les cadres les plus antifascistes de ceux qui sont dans l’armée, ils veulent soutenir la poursuite de la résistance et les commandants qui ont les positions plus antifascistes. Ils considèrent cela  comme une nécessité devant l’inefficacité et la négligence politique des directions de certains des partis.

L’information vous est fournie par l’entremise du camarade Alexei de la milice de Donetsk, DA de Novorossia, Alexei est un excellent et bien formé cadre communiste, précise la nouvelle telle que je la reçois en espagnol.

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Publié par le septembre 23, 2014 dans femmes, litterature

 

Valdimir MAÏAKOVSKI : conversation avec le camarade Lénine

1Vladimir Maïakovski
Conversation avec le kamarade Lénine

Des affaires en masse, un tumulte d’événements
le jour s’efface, sombre insensiblement ;
nous sommes deux dans la pièce, moi et Lénine
une photographie sur le mur blanc.

La bouche ouverte pour un discours fervent,
la brosse des moustaches dressée.
Dans les plis du front pressé, humaine,
sous le front énorme une énorme pensée.

Sans doute devant lui les foules défilent,
forêt des drapeaux… herbe des bras…
Je me suis levé, allumé par la joie.
On voudrait marcher, saluer, rendre des comptes.

Camarade Lénine je vous fais un rapport
pas de service mais du fond de l’âme.
Camarade Lénine, ce travail d’enfer
sera fait et se fait déjà.

Nous éclairons, habillons les pauvres et les nus.
L’extraction de minerai et de charbon augmente…
Mais à côté bien sur il y a encore
beaucoup de saleté et de bêtise.

On est fatigué de s’en défendre et de montrer les dents.
Beaucoup sans vous ont perdu la tête.
Toutes sortes de canailles foulent notre sol et l’entourent.

On ne saurait tous les compter ni les nommer :
un long ruban de gredins qui s’étire.
Des koulaks, des bureaucrates
lèche-bottes, sectaires, ivrognes.

Ils vont, bombant fièrement la poitrine,
hérissés de leviers responsables couverts d’insignes…

Bien sûr nous les materons tous
mais ce sera effroyablement difficile.
Camarade Lénine, dans les fabriques enfumées
dans les campagnes couvertes de neige et de blé
c’est votre cœur et votre nom, camarade, qui nous font
penser, respirer, lutter, vivre.

Des affaires en masse un tumulte d’événements
le jour s’efface sombre insensiblement ;
nous sommes deux dans la pièce, moi et Lénine
une photographie sur le mur blanc.

 
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Publié par le mai 1, 2014 dans histoire, litterature

 

Dernier recours de l’Ukraine : découvrir la Crimée réelle par David Bezmogis

À partir du 1er juin, nous partons Marianne et moi pour deux semaines en Crimée, c’est exactement le monde que décrit ce romancier qui m’attache à la Russie et je crois qu’il en est de même pour Marianne… Comment expliquer cette mélancolie, ce désordre et en même temps cette sensation de permanence de l’histoire, de la culture, comme un grenier d’enfance dans lequel on aime puiser pour se déguiser pour monter une pièce de théâtre. Peut-être ce romancier vous expliquera-t-il, c’est si loin de ce qui me devient de plus en plus insupportable ici… (note de danielle Bleitrach qui a traduit ce texte pour histoire et société).
Avant la crise en Crimée, le romancier David Bezmozgis a voyagé dans ce pays, pour y faire des recherches sur son nouveau livre. Des vacanciers sur la mer Noire, il a appris pourquoi les Russes l’adorent – et pourquoi les Criméens sont heureux de les accueillir.
David Bezmozgis
L’observateur, dimanche 27 avril 2014
La plage de Yalta en été
Retour en URSS: lorsque les voyages à l’étranger étaient interdits, les stations de Crimée comme Yalta avec sa plage de Massandra étaient des destinations de vacances populaires. Photographie : Alamy

Yalta waterfront beach in summer

J’ai atterri en Crimée en août, à la haute saison, parce que j’étais en train d’écrire un roman et j’avais décidé qu’il devait se passer quelque part en Crimée. J’avais besoin d’une station balnéaire soviétique avec un grand hôtel luxueux. C’était en 2011, quand la Crimée faisait encore partie d’un pays appelé l’Ukraine, qui, bien que truffé de corruption, ne présentait encore aucun signe de révolution ou de rupture violente. Au point que de nos jours, on pourrait presque en éprouver de la nostalgie.

Avant mon arrivée, ma connaissance de la Crimée était basée principalement sur des histoires de mes parents et sur les classiques russes. Quand je pensais à la Crimée, je pensais à Tchekhov, aux champs de bataille de la guerre de Crimée et aux terrains de jeux dorés des tsars et des commissaires du peuple. J’avais une conception assez floue de ce que la Crimée était aujourd’hui. Mes amis russes ne m’apportaient aucune aide. L’un, un proche ami d’enfance, qui maintenant se mêle aux oligarques à Londres et Moscou, m’a déclaré avec dédain: « Je ne connais personne qui y aille. » La classe moyenne réserve ses séjours à Chypre ou à la République dominicaine, les riches bronzent sur les yachts à Cap Ferrat. La Crimée maintenant était pour le narod, les masses, les gens des provinces qui ne pouvaient pas imaginer ou ne pouvaient pas se payer quelque chose de mieux.
Lorsque ma famille vivait en URSS, les citoyens soviétiques qui ne pouvaient pas voyager à l’étranger et les choix étaient la côte Baltique – où j’ai passé l’été comme un jeune garçon – ou des villes le long de la mer Noire, comme Sochi, Gagra, Odessa et ceux de la péninsule de Crimée. Yalta a été sans doute la plus souhaitable de ces destinations.
Mais la ville qu’initialement j’avais en tête pour mon roman était Koktebel. C’est une petite ville balnéaire à quatre heures de route au sud de Yalta. Koktebel jouit d’une réputation de Bohème. Elle dispose même d’une plage de nudistes. Elle est également connue comme l’endroit où le poète russe et peintre Maximilien Volochine avait sa maison, qu’il a ouvert aux artistes et écrivains notamment Osip Mandelstam, Andreï Bely et Diego Rivera. La route menant à Koktebel passe par des villages qui rappellent ceux que l’on rencontre dans certaines parties de la Grèce ou l’Italie du Sud.

Swallow's Nest Castle
le château du Nid d’Hirondelles,
perché au-dessus de la mer Noire à Yalta. Photographie : Alamy
Au moment où je suis arrivé dans mon hôtel – un bâtiment à trois étages bien rangé mais modeste – j’ai compris que je ne serais pas en mesure de situer mon roman ici. Koktebel n’a aucun hôtel de luxe. Mais mon hôtel présente un avantage, Il se trouve à quelques centaines de mètres de la maison de Maximilien Volochine, devenue un musée. Une statue en bronze de Volochine est plantée sur la promenade, entre sa maison et la mer. Le sculpteur n’en a pas fait un monument : il apparaît grandeur nature, barbu, vêtu d’une tunique de paysan, en partie saint, en partie gnome. Je prends une visite guidée qui m’occupe une moitié d’après-midi. La maison est remplie. Les vacanciers russes, « narod » jeunes et vieux débarqués directement de la plage encerclent le guide, une jeune femme. Elle commence le tour en récitant quelques lignes d’un poème de Voloshin, Dom Poeta (la Maison du Poète). Tout le monde écoute poliment, respectueusement. Le narod russe sait toujours ce qu’il est censé considérer comme sacré – les poètes, l’église et les guerres.
J’ai passé l’après-midi dans le flamboiement du soleil et à sentir ce qu’est Koktebel. La promenade, qui s’étend sur des kilomètres, passe par un hameau de stands de souvenirs, des kiosques de nourriture, bars, restaurants, arcades de jeux, amuseurs publics et divers fournisseurs – les femmes colportant des gâteaux ; jeunes hommes allant de table en table avec du poisson salé ; d’autres hommes vendent des excursions en bateau. Au-delà il y a la plage bondée. Vous allez encore plus à l’est, cela devient plus Bohème. Hôtels, restaurants et vendeurs disparaissent et les nudistes commencent à apparaître. Et là, vous pouvez repérer un homme nu, son équipement pendant, en train de faire la conversation, ou de contempler la mer.
La Crimée, encore plus que le reste de l’ancienne Union soviétique, n’a pas opté pour une idée cohérente d’elle même. Quand le rideau de fer est tombé il y a 20 ans, tout le monde a saisi au hasard les babioles du reste du monde. Le Club Santa Fe, juste à l’ouest de la maison de Voloshin, sert des sushis et de la pizza et fait du bruit tous les soirs avec de la musique techno. Les Stands de restauration rapide de la publicité « Hot Dogs » (épelé phonétiquement en cyrillique) – qui sont des saucisses dans des pittas. Partout on trouve « Fresh » (également transcrit en cyrillique), le terme générique pour tout ce qui est fraîchement pressé, le jus – frais de pomme fraîche, orange, et fraise fraîche.

Postcard from the edge: boat tours in Koktebel.
Postcard from the edge: boat tours in Koktebel.
Carte postale du bord : excursions en Koktebel en bateau.

Toutes ces choses sont communes, se trouvent partout dans l’ex-Union soviétique. Mais d’autres choses sont uniques en Crimée. Il y a les citoyens de Sébastopol, assurément les citoyens les plus russes de la Crimée, leur ville chargée d’une histoire martiale et navale. Il y a Bakhtchyssaraï, l’ancien siège du Khanat de Crimée, et dans ses rues sinueuses, on sent l’empreinte de l’Orient. Dans les collines qui précèdent le palais il y a plusieurs curiosités : le monastère Uspensky des Grottes, qui fonctionne encore, creusé dans le flanc d’une montagne. Ce jour-là, je suis passé, parmi les abricots récoltés par des moines barbus, de noir vêtus.
Et puis, il y a Yalta, là où le célèbre Dmitri Gurov a courtisé la Dame au petit chien. Ils marchaient sur la promenade, sur la jetée. Maintenant, une nouvelle génération de la bourgeoisie russe se promène ici. Il y a des cafés et des boutiques pour satisfaire leur goût et, ce dont j’avais besoin pour mon roman, une poignée d’hôtels haut de gamme. Le plus grand et le plus important est l’Oreanda, juste à côté de la promenade, et comme voulu, des Mercedes et des Bentleys en stationnement devant.

Livadia Palace
La maison blanche : Palais de Livadia. Photographie : Alamy
Mais le capitalisme qui surgit coexiste avec le communisme récalcitrant. Sur la place, Lénine le mythique leader bolchévique, est immense et en bronze, en train de contempler un McDonald face à la mer. Des gens se rassemblent à ses pieds. Puis aussi, il y a le rappel du fait que tout le monde n’est pas prospère à Yalta. Une fois, j’ai vu un quatuor à cordes composé de quatre jeunes femmes en robes de cocktail qui avaient attiré un public considérable ; plus loin vers le bas, j’ai vu un autre quatuor, comme un signe avant-coureur de leur triste sort : quatre femmes âgées, vêtues de vêtement ternes, en train de jouer pour elles seules.
Culturellement et historiquement, Yalta a ses attraits. Son attraction principale est le Palais de Livadia, ancienne résidence d’été du Tsar Nicolas II. Quand les bolcheviks ont saisi le Palais, ils l’ont pillé soigneusement avant d’en faire un sanatorium et, plus tard, un asile d’aliénés. Un musée qui attire beaucoup moins de pèlerins à Livadia – et c’est mieux pour lui – est le Musée de Tchekhov. On peut y aller et voir où le maître a vécu et dormi. On peut écouter les matrones qui servent de guides parler de lui avec révérence.
À chaque extrémité de la promenade s’étendent les plages, la plus branchée Massandra au sud, les plages plus prosaïques au nord. Eles sont relativement étroites et n’ont pas de sable mais de gros galets ou de petits cailloux. Quelqu’un dont l’idée d’une plage serait une vaste étendue de sable doux, et qui a vu une plage de Crimée au mois d’août, peut s’étonner de son attrait : les milliers de corps, rubiconds ; le grand brouhaha ; la proximité de nombreux bateaux avec leurs effluences huileuses.
Mais il s’agit de l’attrait propre de la Crimée. Ce n’est pas un lieu de tourisme, mais il a ses charmes. C’est l’expression authentique d’une culture qui est chère à beaucoup de Russes. Et, dans un sens, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine il faut comprendre l’attrait particulier de la Crimée. Les gens qui l’aiment sont précisément ceux qui se méfient du gouvernement pro-européen de Kiev et souhaitent au contraire se joindre à la Russie de Poutine. Ils préfèrent le chaos familier de Crimée à certains paradis exotiques illusoires.
Les Traîtres par David Bezmozgis seront publiés par Viking le 28 août.

http://www.theguardian.com/travel/2014/apr/27/ukraines-last-resort-crimea-travel

 
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Publié par le avril 27, 2014 dans Europe, histoire, litterature

 

“La vie est indestructible » Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

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Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
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Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 
 
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