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Archives de Catégorie: LITTERATURE et SPECTACLES

The New York Times : Trump réitère sa menace de ciblage des sites culturels iraniens

Ce court article du New York dit la stupéfaction indignée des Américains devant ce dont est capable Trump. Mais le président des Français qui a le même sens de la culture sans doute que Trump et dont les prétentions intellectuelles n’ont d’égale que son mépris fondamental pour les artistes de son propre pays continue de manifester son allégeance inconditionnelle au pitre en chef (note et traduction Danielle Bleitrach pour histoire et société).

Une telle décision pourrait être un crime de guerre, mais le président a fait valoir: «Ils sont autorisés à tuer notre peuple. Ils sont autorisés à torturer et à mutiler notre peuple. Ils sont autorisés à utiliser des bombes en bordure de route et à faire exploser notre peuple », a déclaré le président. «Et nous ne sommes pas autorisés à toucher leur site culturel? Cela ne doit pas marcher comme ça »

Le président Trump a tweeté samedi que les États-Unis cibleraient 52 sites, certains d'importance «culturelle».
Crédit …Anna Moneymaker / The New York Times

WASHINGTON – Le président Trump a réitéré ce dimanche soir son affirmation selon laquelle il viserait des sites culturels iraniens si l’Iran ripostait pour le meurtre ciblé de l’un de ses principaux généraux,  en contredisant  sa secrétaire d’État à ce sujet.

À bord d’Air Force One sur le chemin du retour de ses vacances en Floride, M. Trump a réitéré aux journalistes voyageant avec lui l’esprit d’un message Twitter  expédié samedi, l dans leque i avait  déclaré que le gouvernement des États-Unis avait identifié 52 sites de représailles contre l’Iran si il y a eu une réponse à la mort du major-général Qassim Suleimani . Certains, a-t-il tweeté, ont  une signification «culturelle».

Une telle décision pourrait être considérée comme un crime de guerre au regard des lois internationales, mais M. Trump a déclaré dimanche que cela ne le décourageait pas.

«Ils sont autorisés à tuer notre peuple. Ils sont autorisés à torturer et à mutiler notre peuple. Ils sont autorisés à utiliser des bombes en bordure de route et à faire exploser notre peuple », a déclaré le président. «Et nous ne sommes pas autorisés à toucher leur site culturel? Cela ne doit pas marcher comme ça »

Ces remarques sont arrivées quelques heures seulement après que le secrétaire d’État, Mike Pompeo, ait reculé sur les tweets de M. Trump et déclaré que tout ce qui serait fait dans tout engagement militaire avec l’Iran serait dans les limites de la loi.

M. Trump a également promis d’imposer des sanctions à l’Irak en cas de tentative d’expulsion du personnel militaire américain du pays, possibilité renforcée par l’adoption par le Parlement irakien dimanche d’une mesure d’expulsion des troupes étrangères. Et M. Trump a déclaré qu’il pistait le général Suleimani depuis de nombreux mois.

Maggie Haberman est correspondante à la Maison Blanche. Elle a rejoint The Times en 2015 en tant que correspondante de campagne et faisait partie d’une équipe qui a remporté un prix Pulitzer en 2018 pour ses reportages sur les conseillers de Donald Trump et leurs relations avec la Russie. Auparavant, elle a travaillé pour Politico, The New York Post et The New York Daily News. @maggieNYT

 

savoir vivre communiste: le grain de maïs

Je vous promets que ce que je vous écris là en manière de vœux je le pense et qu’il n’y a en moi pas le moindre regret, ni amertume par rapport à ce bilan d’une vie, je tente d’être sincère, je n’ai pas grand chose d’autre à partager avec vous.

Je reçois  des photos de camarades avec mon livre comme cadeau de Noël, l’un d’eux précise qu’il faut relayer son annonce puisque l’Humanité organise sa censure. Cela me touche énormément et de fait cela correspond à une réalité puisque ce livre a trouvé son public malgré tout, grâce à vous les militants communistes. Alors je voudrais vous adresser mes vœux et tenter de partager avec vous le bilan d’une vie. Parce que ce n’est pas de moi dont il est question mais bien d’un témoignage qui est le vôtre, comment une subjectivité est-elle en capacité de dire l’universel. C’est tout le sujet du livre de Badiou qui compare le communisme à « l’invention » du christianisme par Saint Paul.

Je n’ai jamais accepté ce dont on a essayé de me convaincre à la chute de l’URSS, à savoir que le communisme n’avait été qu’une monstrueuse erreur. Je n’ai pas pu y croire, toute ma vie s’inscrivait en faux contre ce diagnostic et je suis partie à la recherche d’autres communistes qui pensaient comme moi. On a dit que j’étais « stalinienne », je l’ignorais mas je ne pouvais pas être autrement que ce que j’étais, impossible de renier.

Le communisme était un parti, mais il était bien plus que cela, parfois il pouvait même se présenter comme le contraire, si ce parti ne revendiquait plus l’émancipation de tous.

C’est le militant dans sa relation complexe à l’organisation qui fonde l’universel parce que le militant ne se laisse pas distraire par les généralités idéologiques et étatiques qu’on lui assène comme le politiquement correct, sa vérité est entièrement subjective et se fonde comme telle alors que l’appartenance est collective. Si je suis communiste c’est parce que je crois que l’humanité peut être différente, libre, juste et égale et qu’à ce prix là seulement la mort peut-être vaincue. Je suis fidèle à cette conviction, mais pas comme à une révélation mais bien un processus en acte dans lequel j’agis avec selon Badiou les trois principes proches de ceux du christianisme et en rupture avec lui puisqu’il a failli: celui du point d’où je suis et qui est ce qu’ils appellent la foi et moi la conviction, celui où je m’adresse au monde et qu’ils appellent la charité, l’amour, et moi ce cri « imbécile c’est pour toi que je meurs », celui qui impulse mon déplacement, ma dialectique qu’ils appellent espérance et moi aussi, un principe en acte contre l’injustice et la guerre, la liberté en est la résultante.

Cette subjectivité dit Badiou soustrait à l’état de la situation et j’ajouterai que c’est cette soustraction qui est aussi prise directe sur ce qui est en tain de naître et de se transformer… on sent l’herbe pousser et par moment pour moi, peut-être seulement pour moi, j’éprouve des joies intenses à me sentir en adéquation avec la nature, le cosmos, la peine des êtres humains et la trace que l’art laisse de leur passage. Je n’ai rien trouvé d’autre pour le signifier que ce rire d’enfant à côté de son chameau en train de saluer le soleil. L’idée que l’on est vivant et que l’on en hurle de joie.

C’est ça le plus difficile tout au long de la vie du processus de l’histoire confondue avec votre propre histoire: savoir ce qui est toujours vivant en vous malgré les déceptions, les trahisons. Mais c’est peut-être là que le matérialisme l’emporte sur l’idéalisme, quand on se sent proche de lâcher, on peut être sur que le capital vient vous faire la démonstration que rien ne le bat en arrogance et en nocivité, sans parler de son hypocrisie. Il est parfois aisé de lâcher prise, mais il est impossible de se rallier à eux alors on ne laisse pas la charette s’éloigner, on a suit du regard et on remonte malgré les cahots.

Bon voilà, je ne sais ce que vous avez compris de ce que j’ai tenté de vous dire mais il fallait que je vous le dise pour que la suite ait un sens.

Bien sûr que cela me choque l’interdit dont je suis victime dans l’Humanité et dans ma propre fédération, au départ j’en ai même souffert. En particulier quand l’injustice se combinait avec des souffrances personnelles, la mort d’un être aimé… J’ai pleuré, j’ai failli me dessécher, n’avoir plus de vie, celle-ci était en danger d’être étouffée par l’amertume… Mais il y avait ceux qui m’avaient aimée, les combats, l’idéal partagé, et je riais comme cette enfant du désert…

Tout cela n’est pas si grave, un jour un journaliste de libération m’a invitée à déjeuner, je venais de sortir un livre intitulé le Music hall des âmes nobles (titre emprunté à Aragon), il m’a proposé le marché suivant que je raconte dans mes mémoires : si vous nous dites ce qui se passe au Comité central on fait de vous un écrivain célèbre. Je lui ai répondu: « si je suis Aragon je n’ai pas besoin de vous! si je suis une honnête intellectuelle comme il y en a tant, laissez-moi mon honneur de militante, il vaut plus que ce que vous me proposez ».

J’avais raison et si c’était à refaire je le referais. Je ne trahirai pas Cuba quand il était à la mode de le faire, de suivre la fausse conscience d’un Robert Ménard. Je ne peux pas trahir Cuba parce que quand je voyais mon monde s’écrouler, ils sont restés debout et m’ont attirée contre eux dans la tempête… 

J’ai eu une vie magnifique, j’ai rencontré des combattants qui en valaient la peine, connus ou inconnus peu m’importe et franchement j’ai appris que comme le dit Fidel en citant José Marti « toute la gloire du monde tient dans un grain de mais ».

C’est pour ça que j’aime le film de Terrence Malick, une Vie cachée, cette expérience d’un chrétien qui n’attend rien de ses choix, aucune lumière, aucune gloire, simplement la liberté d’être ce qu’il est, parce qu’il dit que le véritable héros n’attend sa liberté que de la conscience de devoir agir comme il le fait… et nous sommes nombreux chez les communistes à revendiquer cet héroïsme, en ce moment le gréviste de la SNCF a toute la gloire du monde, le reste n’est pas grand chose, d’ailleurs je ne sais pas si vous l’avez remarqué avec cette grève de Noël, cette lutte contre les retraites, le renouvellement de la parole militante, chacun intervient pour dire le refus mais le fait à sa manière, des gens jeunes plein de fougue qui ont leur manière de convaincre, d’être là pour témoigner… Une génération est en train d’apparaître, elle est singulière et dit se battre pour tous.

C’est ça l’essentiel

Louis Aragon 03/10/1897 – 24/12/1982

« L’homme communiste, ouvrier, paysan, intellectuel, c’est l’homme qui a une fois vu si clairement le monde qu’il ne peut pas l’oublier, et que rien pour lui désormais ne vaut plus que cette clarté-là, pas même ses intérêts immédiats, pas même sa propre vie. L’homme communiste, c’est celui qui met l’homme au-dessus de lui-même…
…L’homme communiste, c’est celui qui ne demande rien mais qui veut tout pour l’homme. Oui, il envie mille choses, le bonheur, la santé, la sécurité, mais pour tous, et au prix de sa santé, de son bonheur, de sa sécurité, de son existence. »

(L’homme communiste 1946)

Danielle Bleitrach

le 17 janvier, je serai à Beziers pour discuter avec les amis et camarades de l’Herault, au siège du PCF de Beziers

le 6 février je serai à Martigues, librairie l’alinéa

le 29 févier à Reillane  dans les Apes de haute Provence, avec un film…

il y a d’autres rencontres prévues mais il faut encore fixer les dates et les lieux…

 

Une étrange image préhistorique

L’art depuis toujours raconte le quotidien en le magnifiant… tout est pensé avec Hésiode qui donne à la poésie son ancrage, entre l’almanach d’un paysan, les travaux et les jours et l’observation du ciel pour marquer les temps du labeur mais aussi inventer l’histoire des dieux dans les constellations (note de Danielle Bleitrach)

Une étrange image préhistorique

Copyright revue « Nature ».
NON CLASSIFIÉ(E)

Mais ce groupe d’hommes est mi-réaliste, mi-imaginaire. Les corps sont humains, mais les têtes sont totalement inventées, stylisées, détournées. Les figures ont la gueule d’un reptile ou celle d’un oiseau, et des plus étranges. Ce n’est pas la première fois que l’on trouve ce type de figure thérianthrope. Il y avait déjà eu une sculpture en ivoire d’un homme à tête de lionne, mais on n’en avait jamais vu dessinées, et sur une aussi grande largeur. L’oeuvre témoigne de la volonté des hommes de raconter leur quotidien, mais aussi de le magnifier. Restent en suspens plusieurs questions : ces êtres mi-humains mi-animaux ont-ils à voir avec l’expression d’une quelconque « spiritualité » ? Les peintres voulaient-ils signifier que tous appartenaient au même monde animal ? Quelles étaient leurs motivations : le seul besoin de se divertir, de laisser une trace de leurs rêves ? Une œuvre qui étonne les scientifiques, mais les inquiète également : en très mauvais état, elle est en train de s’effacer…

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Olga Berggoltz, encore quelques mots. (3)

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Oui si elle reste communiste je sais pourquoi je le reste… mais en fouillant ce qui est encore vivant dans ce choix. Maintenant elle ne demande pas à être hypostasiée comme si elle détenait la vérité et ceux qui l’ont brisée avaient tort, c’est plus fort que ça… et cet examen de conscience qui est aussi histoire dit je, moi non seulement pour cause de lyrisme (y a-t-il poésie sans ce je singulier), mais parce que nul ne peut se dérober à ce regard sur une vie passée avec la force d’un tel engagement, parce que l’universel passe par le singulier de la conviction, la vérité dit Badiou en parlant de saint paul est entièrement subjective, la fidélité est un processus et non une illumination, elle est soustraite à toute les incarnations d’appareil, tous les pouvoirs..  (note de Danielle Bleitrach)

 

Publié le par Boyer Jakline

Il faudrait tout traduire.

Elle nous parle, à nous qui ne nous satisfaisons pas du monde tel qu’il est. Venue de cette expérience unique que fut l’URSS, heurs et malheurs, sa voix invite à continuer le chemin.
Evidemment, ce n’est pas le genre de littérature qui aura la préférence des éditeurs et même des traducteurs… Mais vraiment, il faudrait traduire tout ce journal , intime, profond, sans concession et qui ne lâche pas la proie pour l’ombre.

Quelques mots encore, la suite de ce que j’ai publié dans l’article 2 que je lui ai consacré.

http://bordeaux-moscou.over-blog.com/2019/12/olga.2.html

Traduction:

Et voilà qu’à nouveau j’écris, comme si je n’écrivais que sur moi. Mais j’ai dans l’idée qu’il n’est pas un adulte, pas un seul homme sérieux qui ne serait pas en train de réfléchir à sa vie passée, présente, à venir.

Il se tiendrait debout à ce carrefour d’Alma Ata, où, en 1931, notre génération entamait la montée- debout, il jetterait un regard dans son coeur, scruterait le chemin parcouru et verrait tout, jusqu’à ces enfants ventrus, il embrasserait du regard ces sommets nombreux, dressés, ces précipices fumants, ces torrents rugissants, et, plongé dans ses pensées, profondément, doucement, regardant en lui-même, sans prononcer une parole, interrogerait son coeur ( son âme) : : »Comment es-tu? Est-ce que tu crois? »- « Et qu’est-ce que tu peux, toi, personnellement? qu’est-ce qui a disparu, qu’est-ce qui est toujours là, accumulé en toi qui pourrait te convenir, qu’as-tu découvert pendant ton ascension, et, surtout, qu’ont découvert tes camarades en poursuivant la route? »

Et sévère, passionné, il interroge ( n’en finit pas d’interroger, tourmente) son âme, faisant face à l’avenir, se préparant au nouveau passage (avec le peuple). C’est un tout unique, mais chacun y pénètre à sa façon.

Et bien moi aussi, je me tiens à côté de cet homme, et je pense ce que lui pense.. Et de la même façon qu’il veut m’aider, de toutes mes forces, de tout mon savoir-faire, par ma profession, avec tous les secrets de ma profession, je veux l’aider…. »

1960

 Fin de traduction. 

Son père  était  médecin dans le quartier  ouvrier  de Petrograd.  Son lien avec et Petrograd, Leningrad  et le monde ouvrier naît là. C’est là aussi que naît  et grandit le mouvement révolutionnaire. 

En lien la vidéo  de l’émission  sur la canal Kultura. Cadeau pour les russophones.

un peu frustrant pour  ceux qui ne connaissent pas le russe. Mais vous y suivrez les lieux  et l’histoire,  car, comme elle l’écrit dans son journal,  les dates de sa vie  ont correspondu  aux dates de l’histoire du pays. 

Cela étant,  les extraits de son journal  lus ici par de grandes écrivaines actuelles  correspondent à ceux que j’ai  traduits. 

Toujours son amour inébranlable pour Leningrad et ses habitants.  » impossible désormais de nous séparer « 

 

Les révolutions géopolitiques de l’art contemporain

intéressante démonstration  qui donne raison au livre de Frances saunders, sur la manière dont la CIA est intervenue dans la vie culturelle pour tenter d’endiguer le communisme. Mais si l’article ici semble renvoyer dos à dos les deux « totalitarismes », l’art stalinien et celui du marché, il faut encore faire un effort à travers deux arts de masse que sont l’architecture et le cinéma pour repenser l’affrontement et retrouver le « réalisme socialiste » dans son projet autant que ses réalisations (note de Danielle Bleitrach)

Les révolutions géopolitiques de l’art contemporain

MARCHÉ

 Le XXe siècle a été le siècle de l’instrumentalisation politique du pouvoir des intellectuels et des artistes concepteurs d’utopies.  Certaines de leurs théories fabuleuses y ont connu à la fois leur avènement et leur mort, ainsi celles du communisme soviétique et chinois. Cependant, d’autres utopies exerçant dans un champ plus limité ont perduré au-delà et existent encore, telles que la valeur financière sans rigoureuse contrepartie et l’art unique international.

L’art unique, contemporain, international

La première « avant-garde » totale a été conçue et imposée par Staline en 1934. La deuxième voit le jour en 1960, et est en fait une élaboration stratégique des agents d’influence américains, arme symétrique au Réalisme socialiste.

L’Amérique, en 1947, comprend qu’elle ne gagnera pas une guerre mondiale encore en cours, si elle ne réplique pas à l’agression ennemie par une guerre impliquant l’art et les idées. Il s’agit de séduire intellectuels et artistes du monde entier pour les attirer dans leur camp.  Que faire pour exister face à un art « d’avant-garde »,  révolutionnaire, engagé, magnifiant  « l’Homme nouveau » ? La première tentative, « l’Expressionnisme abstrait » comme modernité américaine indépassable, échoue. Pour l’Europe, vieille et vaincue certes, mais néanmoins bouillonnante d’art, abstraction et expressionnisme existaient déjà avant 1914, tant à Moscou qu’à Paris !

Au tournant des années 60, les agents d’influence mettent en place un second stratagème afin de déclasser à la fois l’Europe d’Est et d’Ouest.  La nouvelle avant-garde sera un hybride Pop-conceptuel. Elle a l’avantage de créer un schisme, une rupture avec toute démarche esthétique, fondée sur le discours, la critique, la déconstruction et la sérialité. Ce courant est incompatible avec les autres formes de la modernité, il les rend obsolètes et anachroniques. C’est l’arme parfaite pour mener cette guerre bipolaire.

Elle ne peut s’imposer que par une mise en place simultanée d’un système de cotation rapide des œuvres à New York. Ces dernières sont acquises en amont de leur exposition publique  par les collectionneurs et musées privés américains, pour circuler ensuite internationalement, grâce à des réseaux de galeries secrètement amies. Leur visibilité est prise en charge par des médias bien traités. Une célébrité se construit désormais en deux ans. Vingt ans plus tard,  à mesure que se créent Foires internationales et Centres d’Art contemporain connectés avec New York, l’Europe n’est plus la référence et l’épicentre du marché. Ainsi, l’exception européenne qui consistait en la présence de tous les courants de l’art, de l’académisme au conceptualisme, de savoirs millénaires, d’amateurs cultivés, ne compte plus face au mécanisme efficace de la cotation financière new-yorkaise. La guerre froide culturelle semble gagnée dès 1975.  Apparaît alors l’appellation « Art contemporain » (AC ou ACI, acronymes permettant de contourner la captation sémantique des mots « Art » et « contemporain ») pour désigner le nouvel art unique international allant dans le  « sens de l’Histoire ». Réalisme socialiste et École de Paris sont déclassés !

1991-2010 : l’hégémonie américaine de l’Art contemporain

En 1991 ont lieu à la fois la chute du système soviétique et le premier krach planétaire du marché financier. Ils entraînent la chute du marché de l’AC et de l’Art. Le conflit mondial bipolaire laisse place à une période hégémonique de l’Amérique.

L’utopie de l’Art unique-contemporain aurait pu alors disparaître avec la guerre froide. Ce ne fut pas les cas, bien au contraire. L’AC a été recyclé pour une nouvelle mission, non sans quelques métamorphoses.  On ne parle plus de guerre mais de « soft power », plus adapté à la globalisation. Le système de l’AC se perfectionne, se dépolitise, s’étend, s’interconnecte, devient à la fois monnaie-produit financier-plateforme d’affaires-support de propagande d’un multiculturalisme qui discrédite les Etats et honore les communautés. La nouvelle légitimité de l’ACI est la cote financière et le discours moralisateur, libertaire, humanitariste.

En 2000, le système se perfectionne : les maisons de vente Christie’s et Sotheby’s, créent un nouveau département dévoué à l’AC, aux artistes vivants, différent du département d’Art moderne et Impressionniste. Les joueurs s’emparent ainsi du premier marché et créent des cotes, visibles du monde entier, en un quart d’heure. Plus question de spéculer ! On collectionne rationnellement en réseau, on sécurise la valeur, on ne vend pas sans l’autorisation de tous. Celui qui renchérit paye le pas de porte pour entrer dans un réseau d’affaires. La chaîne de production de la valeur est désormais complète : le premier cercle est celui des collectionneurs, le second celui des médias, suivent salles des ventes, galeries, Centres d’AC, ports francs, institutions et musées légitiment, in fine. Ainsi, les deux krachs financiers de 2003 et 2008, n’ont pas entraîné l’AC dans leur chute. Les cotes d’AC connaissent une ascension fulgurante, atteignant rapidement le million, puis les dizaines de millions de dollars.

2010-2020 : sommet et fin de l’utopie de l’Art unique ?

Cette nouvelle décennie connaîtra le perfectionnement absolu du système : les cinq continents sont entrés dans la boucle de l’AC. Les records de cotes se sont succédés. Au seuil de 2020, l’œuvre sérielle d’un artiste vivant américain a atteint 92 millions de dollars. Les acteurs du marché (artistes, collectionneurs, galeries, directeurs de musées et institutions) ont obligatoirement des carrières internationales, ils contribuent à la standardisation de l’AC qui obéit désormais à des labels très précis. La fermeture du système rend rapide et efficace la fabrication de la valeur en réseau,  garantit sa rentabilité, sécurise les cotes du très haut marché au-dessus du million de dollars. Ses protagonistes forment une société internationale modèle de l’utopie multi-culturaliste du vivre très agréablement ensemble, en partageant des intérêts communs.

Mais un système fermé a aussi des inconvénients que ses acteurs signalent depuis  peu.

Le premier est une lassitude, une usure due à la répétition de la marchandise, à la difficulté de trouver un renouvellement. Les froids et austères critères de l’AC : conceptualisme, sérialité, fabrication industrielle tous formats, tous supports, alliés à l’obligation de pratiquer rupture, dérision, critique, ne favorisent pas la création. De plus, sont systématiquement écartées les œuvres singulières dans la suite de l’art des grandes civilisations.

Le deuxième acide est le fonctionnement de type pyramide de Ponzi de cette illusion de marché. L’entrée permanente de nouveaux collectionneurs est indispensable pour consolider la partie non sécurisée du marché, celle des œuvres en dessous du million.

Le troisième acide qui ronge le système est une concurrence à l’intérieur du système entre hyper galeries, salles des ventes, foires, ports francs, musées dont les budgets de fonctionnement sont très élevés en raison de l’investissement astronomique qu’exigent production et médiatisation.

2020 : un monde de l’Art multipolaire

Mais le plus important, le moins visible réside dans les grandes métamorphoses géopolitiques. Face au pouvoir hégémonique des USA, c’est l’avènement économique et politique de grandes puissances non occidentales. Ces pays anciennement communistes ou du tiers monde ont le désir d’exister pleinement, sans effacer leur identité. Le krach mondial financier de 2008  a semé le doute sur la capacité occidentale à diriger le monde. Ces pays ont pris conscience que l’arbitraire a présidé dans l’affirmation des valeurs financières, que les critères de valeur n’étaient pas partageables ni la contrepartie tangible. Le parallèle a été fait rapidement avec la réelle valeur de l’AC. Pourquoi ces pays n’auraient-ils pas alors eux aussi une modernité découlant naturellement de leur civilisation, partageable à égalité avec le reste du monde ?

Ces dix dernières années, la Chine a été soit en tête du marché de l’AC ou à égalité avec les USA.  Elle a le plus grand nombre d’artistes cotés au-dessus du million de dollars. Parmi eux sont présents tous les courants, du conceptualisme à la peinture traditionnelle à l’encre. La Chine a imposé la peinture au-dessus du million. L’AC, art mondial unique et conceptuel, appartient d’ores et déjà au passé, la réalité du marché réside dans la diversité des courants. On l’observe grâce à l’accès pour tous à l’information fournie par les Big Data. Elles permettent de constater qu’il existe non pas un unique marché international de l’art mais plusieurs.

Silencieusement, la révolution technologique numérique a permis de court-circuiter les intermédiaires dominants et institutionnels, de passer par-dessus les frontières.  D’autres formes de commerce, de consécration, de visibilité et de légitimité se mettent en place. Ce n’est plus un marché de l’offre proposé par le cercle microscopique des hyper collectionneurs, mais des marchés de la demande, obéissant à d’autres mobiles : acquérir ce que l’on aime, ce à quoi on est sensible. Réapparaissent amateurs et artistes recherchant un art plus esthétique que discursif et moralisant.  L’image, rayonnante, unique, reprend ses droits, elle circule fluidement sur les écrans sans l’obstacle des langues et frontières.

D’autres modèles économiques se mettent en place pour rendre viables ces nouveaux marchés concernant des millions de personnes. Dans l’art comme dans d’autres domaines, l’utopie globale uniforme de l’AC laisse place à une relation plus réelle entre le local enraciné et l’International avec lequel il aspire à échanger mais librement, par choix et affinité.

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Tristesse et douleur dans la culture colombienne ce Noël

Tristesse et douleur dans la culture colombienne ce Noël, car l’outil paramilitaire de l’état colombien, fonctionnel aux intérêts de la bourgeoisie pour garder le peuple soumis par l’extermination des dirigeants sociaux, a tué une autre leader social et culturelle :  Lucy Villareal, assassinée après avoir coordonné l’exposition « Femmes, sud et vie ».

La lâche action d’un bandit criminel destinée à faire taire toute personne qui construit un  tissu social, imbriquant culture et Résistance populaire, toute personne qui remet en question le pillage capitaliste de la Colombie, cette fois-ci a pris la vie de Lucy Villareal, qui faisait partie du groupe culturel indoamericanto en pasto, et elle était mère de deux filles mineures. La leader social et culturelle a été assassinée à llorente  » après avoir fondé un atelier pour les enfants et la coordination de l’exposition  » Femmes, sud et vie  » qui met en valeur les leaders et les défenseurs de dd. Oh mon Dieu. Ce 23 décembre « .  » une profonde tristesse saisit la danse. Hasta siempre Lucy « , crient les artistes de la région.

Suivez, effrayant, l’extermination que perpètrent avec leurs armes les militaires et paramilitaires de l’état colombien pour réprimer l’organisation sociale et faciliter le pillage capitaliste de la Colombie.

Les paramilitaires sont un outil d’extermination uni à l’ armée : leur travail d’extermination s’exerce contre toute organisation, contre toute personne qui s’oppose au pillage que réalisent  des multinationales et latifundio, qui dévastent des régions entières, empoisonnent des rivières et déplacent des communautés. L’outil paramilitaire agit, alors disparaît ou est tuée toute personne qui construit du tissu social et  de la résistance face à la destruction de l’environnement, de la culture et de la vie des peuples de Colombie. C’est ainsi que progresse l’accumulation capitaliste d’une poignée de milliardaires, l’accumulation capitaliste des multinationales et de la bourgeoisie : détruire totalement des villages. La classe exploitante s’enrichit sur la base de l’exploitation des travailleurs et du pillage de la nature, sur base d’écocide et de génocide. L’outil paramilitaire et militaire sert le gigantesque pillage de Colombie : C’est pour ça qu’ils nous tuent.

Appeler les choses par son nom : en Colombie ce qu’il y a c’est un état génocidaire, c’est la dictature du capital, pas de « État de droit » ni les fables avec lesquelles ils prétendent nous endormir pendant qu’ils nous exterminent.

Pour Lucy et pour tant et tant d’êtres humains dont ils nous amputent pour freiner l’émancipation de tout un peuple, pour nous taire, pour nous soumettre au royaume du pillage absolu… ne nous  taisons pas.

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On remercie la diffusion pour rompre le silence sur le génocide que souffre le peuple colombien aux mains d’un état agenouillé au capitalisme transnational, qui perpétra l’extermination pour faciliter le pillage.
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L’image contient peut-être : une personne ou plus, gros plan et texte
 

L’invention du « Dracula communiste »

Histoire et société a déjà passé un sujet sur un événement parallèle, l’opération « juste cause », l’invasion du Panama par 27.000 soldats qui firent jusqu’à 4000 morts, dans le silence total des médias, ceux-ci étaient occupés comme le raconte l’article ci-dessous à inventer des événements en Roumanie, je me souviens personnellement avoir été dans le désert tunisien à ce moment-là, avec un couple d’italiens communistes, nous interrogions notre chauffeur et le guide qui nous emmenaient vers la Libye: « Est-ce qu’il est question du Panama », c’était en vain, on ne parlait que des crimes de Ceausescu. Quand je suis revenue en France ma mère m’a suppliée de ne pas dire que j’étais communiste. Je faisais alors en première année un cours sur Marx. Un étudiant sans véritable hostilité m’a interrogée : « Croyez vous que l’on puisse encore enseigner Marx après ce qui vient de se passer en Roumanie ?  » mais que s’était-il donc passé en Roumanie (note de Danielle Bleitrach).

Les médias reviennent ces jours-ci sur la chute de Ceausescu en Roumanie fin décembre 1989. Ils ont bien raison de la célébrer car c’est un peu leur révolution : peu d’événements avait alors été autant filmés en direct, avec des émissions spéciales de JT à rallonge. Il n’y avait à l’époque ni BFM TV ni CNews.

Et qui dit médias en continu dit médias en roue libre. Quantité de mensonges avaient été relayés sans aucune critique. TF1 avait par exemple expliqué que Ceausescu avait besoin de sang frais tous les mois pour soigner sa leucémie et que des jeunes vidés de leur sang avaient été retrouvés dans les bois. « Dracula était communiste », titra le journal de Jean-François Kahn.


Mais pire encore a été l’affaire des faux charniers de Timișoara. C’est désormais un cas d’école pour les apprentis journalistes. Les correspondants étrangers avaient ainsi diffusé sans se poser de questions des images de corps déterrés, présentés comme des manifestants assassinés par la Securitate. En réalité, des morgues d’hôpitaux de la ville avaient été vidées de leurs malades décédés pour fournir des « martyrs révolutionnaires ».


Toute la presse écrite et télévisuelle a marché, de Libération à RTL. Seule une journaliste « a sauvé l’honneur de la presse », pour reprendre les mots de Jean-Claude Guillebaud (Le Nouvel Obs), en remettant en cause l’emballement médiatique : c’est Colette Braeckman (Le Soir). Fin janvier 1990, elle revient de Roumanie et publie son compte-rendu : « Je n’ai rien vu a Timisoara ». Complètement à contre-courant, les doutes de la journaliste seront peu après attestés par des sources contradictoires.


J’ai découvert tout ceci via un documentaire de l’INA, je vous le conseille vivement : https://www.ina.fr/video/CPD09007592


Depuis lors, les médiamensonges ont sans cesse servi à diaboliser un « régime » et à légitimer son renversement par l' »opposition », sans que ne soit jamais politisée la nature de ceux-ci. C’est nécessaire pour toute intervention militaire étrangère. Les exemples ne manquent pas, de la Yougoslavie à l’Irak jusqu’à la Bolivie (excellent article dans Le Monde Diplo à ce sujet).
L’affaire des faux charniers de Timisoara prouve que des nouvelles extravagantes relayées de pays lointains aux enjeux stratégiques (pétrole, lithium, etc.) doivent être prises avec de grosses pincettes. Aujourd’hui encore plus que jamais.

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Chine: critique du thème du piège à l’endettement tendu par la Chine, par Deborah Brautigam

Un article passionnant à plus d’un titre d’une universitaire, d’abord parce qu’il démonte les thèmes idéologiques concernant la mainmise de la Chine à travers l’endettement qui fait aujourd’hui fureur chez les politiques occidentaux et leur presse, mais aussi parce qu’il contient une véritable adresse aux universitaires « sortez de votre tour d’ivoire » et de « la zone grise » de vos savoirs, ceux dans lesquels vous ne vous résignez pas à trancher et intervenez dans le débat public pour dénoncer les thèmes idéologiques. Dites ce que vous savez et qui va a contrario le plus souvent de ce qui se diffuse partout y compris dans les réseaux sociaux. Ici à travers l’étude de quelques cas, l’auteur démontre le caractère au moins superficiel des allégations concernant la manière dont la Chine utiliserait l’endettement des pays dans lesquels elle construit des infrastructures pour s’en emparer y compris les ports. Encore que l’auteur en bonne universitaire me paraît sous-estimer le poids de la concurrence pour le capitalisme que représente la Chine et donc le fait que ce qui est diffusé par la presse occidentale et repris par les politiciens relève moins de l’ignorance que de l’hostilité (note et traduction pour histoire et société par Danielle Bleitrach).

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Un thème idéologique est une idée qui se propage d’une personne à l’autre au sein d’une culture, souvent dans le but de transmettre un phénomène, un sujet ou un sens particulier. Le 23 janvier 2017, un thème concernant la diplomatie chinoise qui  se baserait sur le piège de la dette est né dans un groupe de réflexion du nord de l’Inde et a été étayé par un document rédigé par deux étudiants diplômés de l’Université de Harvard qui l’appelaient la « diplomatie du livre de la dette » chinoise. Le document des étudiants a été cité avec enthousiasme par The Guardian et le New York Times et d’autres grands médias comme preuve académique des intentions néfastes de la Chine. Le Thème  a commencé à prendre racine à Washington, DC, et a ricoché au-delà de Delhi jusqu’au Japon, tout au long de la Route de la Soie et à nouveau dans le New York Times et au-delà.

Plus tard, il a été amplifié, il a été repris par un secrétaire d’État américain, il est entré tranquillement dans les cercles du renseignement, il a plané au Congrès américain et s’est installé au Pentagone. Tous ces gens sont devenus très inquiets à propos de cette idée, de ce thème.

En novembre 2018, une recherche sur Google avait généré 1.990.000 résultats en 0,52 seconde.

L’idée commençait à se solidifier comme une certitude, une vérité basée sur des faits et à être acceptée comme une vérité historique profonde.

Cet article explore ce thème, la  » diplomatie chinoise du piège de la dette  », l’affirmation selon laquelle la Chine cherche délibérément à piéger les pays dans un réseau de dettes pour se  garantir une sorte d’avantage stratégique ou un atout quelconque. Il examine la montée, la propagation du thème et les phénomènes sous-jacents qu’il prétend mettre en évidence.  Le document définira également le contexte plus large en racontant certains des mythes et récits les plus connus sur le prêt chinois, des histoires tissées pour expliquer des choses que les observateurs ne comprennent pas clairement.

RASHOMON: DES HISTOIRES VRAIES ET FAUSSES

Pour raconter certaines de ces histoires, je m’appuie fortement sur une méthodologie utilisée par le réalisateur japonais Akira Kurosawa dans son film Rashomon des années 1950. Rashomon se déroule au huitième siècle au Japon. Il raconte l’histoire de ce qui semble à première vue être un cas clair du meurtre d’un guerrier samouraï par un bandit local et du viol de sa femme. Dans le premier récit, le bandit semble avouer, et tout semble clair, sans ambiguité. Cependant, trois autres personnes (la mariée, le fantôme du samouraï et un bûcheron) qui étaient tous des témoins de l’événement racontent ensuite l’histoire, et chaque histoire pointe vers des logiques et des fins complètement différentes.

Ces récits radicalement différents ne sont pas simplement le résultat de la manière dont les témoins oculaires ne sont pas fiables et les frontières entre les faits et la mémoire sont floues dans ce que les témoins oculaires pensaient avoir vu. Ces histoires sont très différentes, donc cette affaire apparemment claire et nette s’avère être tout sauf ça.

Toutes les histoires conviennent qu’il y avait un corps dans les bois, mais, au fur et à mesure que le film se déroule, on peut douter qu’il existe des preuves à l’appui de l’histoire initiale. Le génie de Rashomon, a déclaré le critique de cinéma Roger Everett, est que tous les flashbacks à travers lesquels ces histoires sont racontées sont à la fois vrais et faux, ils sont des récits précis de ce que chaque témoin pensait qui était arrivé, mais reflètent également un point de vue.

Les histoires sur la Chine sont similaires aux histoires rappelées dans Rashomon en ce qu’elles contiennent des vérités et des mensonges.

Garder à l’esprit Rashomon sera utile alors que nous explorerons le thème de la diplomatie chinoise du piège de la dette. Il sera également utile de se rappeler que les êtres humains sont plus enclins à se souvenir et à remarquer des exemples négatifs que des exemples positifs.

CRAINTES, PRÉJUGÉS NÉGATIFS ET PRÉOCCUPATIONS CONCERNANT L’ENGAGEMENT DE LA CHINE À L’OUTRE-MER

Les scientifiques affirment qu’en tant qu’espèce, l’Homo sapiens a un biais de négativité intégré basé sur la peur. Comme le soutient le psychologue cognitif Daniel Kahneman (2011), qui a remporté le prix Nobel d’économie en 2002 pour ses idées et sa psychologie cognitive sur le cerveau des êtres humains et des autres animaux, le cerveau humain  contient un mécanisme conçu pour donner la priorité aux mauvaises nouvelles.

Les expériences montrent que les informations, les histoires, les événements et les expériences que nous percevons comme négatifs sont imprimés plus rapidement dans notre esprit que les perceptions positives, et que les expériences et les événements négatifs persistent plus fortement et plus longtemps dans nos mémoires que les positifs.

Dans le monde universitaire, un exemple est fourni par les réponses des auteurs aux critiques d’articles soumis à des revues où les commentaires positifs des arbitres sont ignorés pour la plupart des gens et où ce qui est rappelé sont les remarques critiques de  » l’arbitre numéro deux  ».
Le même principe s’applique aux évaluations pédagogiques où les enseignants ruminent 12 fois plus longtemps sur les commentaires négatifs anonymes d’un élève qui ne les aime pas et dénigre  leur enseignement que sur les commentaires élogieux d’élèves qui les apprécient.

Ce biais de négativité est démontré dans une grande partie de la réaction de l’Occident sur le rôle de la Chine en Afrique.

Vers 2006, l’occident a commencé à remarquer que les Chinois étaient également en Afrique. La Chine finance des infrastructures en Afrique depuis au moins 1960, mais à part une brève période où s’est répandue la «peur rouge» dans les années 1960 et 1970, personne ne s’en rendait compte.

À une époque où le reste de la communauté internationale s’était détourné du financement des infrastructures, les Chinois construisaient principalement des routes, des ponts et des centrales électriques, des aéroports et des bâtiments gouvernementaux.

Comme nous le verrons ci-dessous, selon les sondages d’opinion, leur contribution a été largement considérée comme positive dans les pays où ils travaillaient. Pourtant, vers 2006, les médias, en particulier dans les pays occidentaux, et les politiciens, en particulier les républicains et démocrates de Washington, ont commencé à percevoir la Chine comme une menace, la qualifiant de «nouvelle puissance impériale». Ils ont vu sa participation comme une mauvaise nouvelle pour les autres pays développés et en développement. Les Chinois pourraient financer la construction de dizaines d’hôpitaux, mais si l’un d’eux s’est fissuré comme cela s’est produit en Angola, ou si un effondrement s’est produit dans un virage d’une route zambienne, l’impression s’est répandue que tous les travaux de construction chinois étaient de mauvaise qualité (The Economist, 2011).

Il y a plus de 10 ans, Mawdsley (2008) a magnifiquement saisi le côté médiatique de cette dynamique, où des preuves ont été présentées que lorsque les médias britanniques regardent ensemble la Chine et l’Occident, la Chine est généralement décrite sous un jour négatif comme un acteur néfaste et l’occident est présenté sous un jour positif.

Ce ne sont pas seulement les journaux britanniques qui décrivent l’engagement de la Chine en Afrique d’une manière effrayante.

Le gouvernement américain a fait des déclarations similaires. L’ancien secrétaire d’État Rex Tillerson a qualifié la Chine de prêteur prédateur. Lorsque l’ambassadeur John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, a lancé la politique africaine de l’administration Donald Trump en novembre 2018, il a mentionné l’Afrique 40 fois dans son discours et la Chine 17 fois. La Chine, a-t-il affirmé, « utilise des pots-de-vin, des accords opaques et l’utilisation stratégique de la dette pour maintenir les États africains captifs des souhaits et des demandes de Pékin ». Bolton a poursuivi en affirmant que la vision américaine de l’Afrique était «d’indépendance, d’autosuffisance et de croissance» plutôt que «de dépendance, de domination et de dette», 2017).

Ce biais de négativité concernant le rôle de la Chine dans d’autres pays en développement ne se limite pas à l’administration actuelle et aux républicains. En 2011, la secrétaire d’État Hillary Clinton s’est rendue en Afrique pour mettre en garde les Africains contre «le nouveau colonialisme» ; et lors du sommet américano-africain de 2014, le conseil paternaliste du président Barack Obama aux dirigeants africains selon lequel ils  » s’assurent que si, en fait, la Chine met en place des routes et des ponts, premièrement, qu’ils embauchent des travailleurs africains  », a répété un autre mythe : que la Chine n’emploie pas de travailleurs africains, dont la fausseté a été démontrée par des universitaires tels que Barry Sautman (Sautman & Yan, 2015).

Le résultat est une situation où, depuis plus d’une décennie, des politiciens et des experts occidentaux ont averti que la Chine est un donateur voyou en ce qui concerne ses finances, un nouveau colonialiste et un prêteur prédateur et pernicieux qui piège les États vulnérables dans un piège à dette mobilisant ses prêts afin de tracer sa route en utilisant des gouvernements faibles.

De mon point de vue en tant que personne qui a commencé à étudier la Chine il y a 40 ans en 1979, seulement trois ans après la fin de la révolution culturelle de Mao, le changement relativement soudain, en particulier au cours des deux dernières années, de la situation mondiale et du degré d’alarme en ce qui concerne les activités de la Chine en dehors de ses frontières, qui se reflète dans ces titres, interroge, surtout quand on considère les preuves réelles des activités de la Chine par opposition aux craintes et aux projections sur ce que ces activités présagent.

Certes, il existe des raisons de s’inquiéter des nouveaux développements de l’engagement chinois à l’étranger. Un exemple est la mer de Chine méridionale où les Chinois fortifient les îles et créent de nouveaux «territoires artificiels» en affirmant que de vastes étendues de la région font partie de la Chine. Je me souviens, en tant qu’étudiant diplômé dans les années 1980, d’avoir étudié les revendications qui se chevauchaient sur les îles au large des côtes du Japon, les îles et les hauts-fonds de la mer de Chine méridionale (Spratly, Paracel, Pratas, Scarborough Shoal, Macclesfield Bank, etc.) et les allégations de la Chine. Quarante ans plus tard, ces préoccupations se sont intensifiées à mesure que la Chine et d’autres pays de la région se mobilisent pour militariser certains de ces affleurements rocheux. Des conflits ont éclaté.

Parmi les inquiétudes accrues concernant l’engagement chinois à l’étranger, celle qui, selon moi, a le fondement le plus concret est qu’en juillet 2017, les Chinois ont ouvert leur première base militaire (de soutien) à Djibouti, même si l’établissement d’une base à l’étranger est quelque chose que la Chine a dit à plusieurs reprises qu’elle ne ferait jamais. Djibouti occupe un emplacement stratégique sur le détroit de Bab-el-Mandeb qui sépare la Corne de l’Afrique du Yémen et de la péninsule arabique. L’installation chinoise se trouve sur la principale voie maritime du golfe d’Aden – Suez et se situe à seulement 7 km des opérations spéciales américaines que Camp Lemonnier avait utilisées pour poursuivre la «guerre contre le terrorisme». Le US Africa Command (AFRICOM) en Allemagne s’alarme de la proximité des deux installations. L’établissement d’une installation chinoise n’est pas une surprise. Il est peu probable que la Chine permette à sa sécurité économique d’être protégée pour toujours par le parapluie de sécurité américain, d’autant plus que les États-Unis ont l’habitude d’imposer des embargos commerciaux paralysants à la Chine et à d’autres pays. Pourtant, la base de Djibouti soulève des questions quant à savoir si la marche extérieure de la Chine continuera d’être pacifique.

L’INITIATIVE DE LA CHINE ET DE LA ROUTE (BRI) ET LA QUESTION DE LA DETTE

En 2013, Pékin a lancé une nouvelle stratégie mondiale de construction d’infrastructures beaucoup plus vaste: la Belt and Road Initiative (BRI). Pour beaucoup de gens, la BRI est passionnante, elle ressemble à un nouveau plan Marshall, et pour d’autres, elle est alarmante. Pékin la décrit comme un plan de relance économique transfrontalier gagnant-gagnant qui stimulera la croissance économique en Chine et dans les pays avec lesquels il s’engage le long des anciennes routes de la soie (Liu et Dunford, 2016).

La Chine s’est engagée à financer et à construire des infrastructures, créant de nouveaux couloirs économiques qui s’étendent à travers l’Asie centrale vers l’Europe et le sud et le sud-est jusqu’à l’Indo-Pacifique.

À Washington, cependant, le spin est que la BRI ne concerne pas vraiment le commerce mais la domination stratégique de la Chine: que la Chine veut utiliser sa puissance  économique comme un levier politique, que la Chine veut réécrire les règles et pratiques commerciales développées par l’Occident ou même que la Chine veut gouverner le monde, en utilisant la BRI comme une sorte d’arme.

Ce genre de rhétorique a augmenté alors que la BRI a rapproché la Chine de l’Europe. Les investissements récents d’entreprises chinoises dans des ports en Grèce et ailleurs dans le sud de l’Europe ont été désignés comme des chevaux de Troie entrant en Europe par le biais de leur ventre mou (Johnson, 2018 ; Lee, 2018).

La Chine, en rachetant des ports, tenterait furtivement d’étendre sa présence militaire le long d’anciennes routes commerciales et de lignes maritimes vitales.

Ces images ont de l’impact.

Quelles sont les intentions de la Chine? Jusqu’à présent, il y a beaucoup de spéculations, mais aucune preuve incontestable de la stratégie militaire chinoise liée à la BRI.

Cependant, en 2017, certaines personnes pensaient avoir trouvé un cas. Cette année-là, le Sri Lanka a vendu la majorité des actions de son port déficitaire de Hambantota à China Merchants Port Holdings Co pour 1,12 milliard de dollars américains (Brautigam, 2019). 1 Cette transaction a été qualifiée de  » saisie d’actifs  » comme si les Chinois avaient pris le contrôle du port de force alors que les Sri Lankais n’auraient pas été en mesure de rembourser les prêts chinois qui avaient financé la construction du port.

Comme nous le verrons, l’histoire réelle était très différente de cette description. Pourtant, c’est à partir de là que le thème de la diplomatie chinoise sur le piège de la dette a été inventé par un expert indien alarmé.

Le gouvernement américain a sauté dans  le train en marche et, comme nous l’avons indiqué ci-dessus, les hauts responsables de l’administration Trump ont commencé à avertir à plusieurs reprises que la Chine avait une stratégie délibérée consistant à prendre d’autres pays en développement dans un réseau de dettes, puis à utiliser la dette pour obtenir des concessions injustes ou stratégiques.

La viabilité de la dette de plusieurs pays empruntant à la Chine dans le cadre de la nouvelle BRI est préoccupante. Lors d’une conférence conjointe du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque populaire de Chine à Pékin en avril 2018, l’ancienne directrice du FMI, Christine Lagarde, a déclaré que, dans le cas de dépenses à grande échelle,  » les expériences du monde entier montrent qu’il existe toujours un risque de projets potentiellement échoués et de détournement de fonds  » et que le financement des infrastructures  » peut également entraîner une augmentation problématique de la dette, limitant potentiellement les autres dépenses à mesure que le service de la dette augmente et créant des problèmes de balance des paiements  » (Lagarde, 2018).

Lors du Forum Belt and Road pour la coopération internationale d’avril 2019, elle a déclaré:

l’histoire nous a appris que s’ils ne sont pas gérés avec soin, les investissements dans les infrastructures peuvent entraîner une augmentation problématique de la dette. … J’ai déjà dit que pour réussir pleinement, la Ceinture et la Route ne devraient aller que là où elles sont nécessaires. J’ajouterais aujourd’hui qu’elle ne devrait aller que là où elles ont des effets durables, à tous égards. (Lagarde, 2019 )

Ces préoccupations apparaissent car la plupart des pays qui empruntent actuellement à la Chine ont des antécédents de sauvetage par le FMI, de sorte qu’ils ont traversé des cycles de dette par le passé et semblent remettre ça. Et presque tous, y compris la Chine, ont des institutions faibles.

Cependant, existe-t-il des preuves de ce type d’effet levier de l’endettement?

La Johns Hopkins School of Advanced International Studies organise une base de données sur les prêts chinois à l’Afrique (Brautigam & Hwang, 2016). Il contient des informations sur plus de 1 000 prêts et, jusqu’à présent, en Afrique, nous n’avons vu aucun exemple où nous dirions que les Chinois ont délibérément ligoté un autre pays dans la dette, puis ont utilisé cette dette pour extraire des avantages injustes ou stratégiques d’une certaine sorte en Afrique, y compris les «saisies d’actifs».

L’Angola, par exemple, a emprunté un montant énorme à la Chine. Bien sûr, bon nombre de ces prêts sont garantis par les exportations de pétrole de l’Angola, mais il s’agit d’une transaction commerciale. La Chine n’obtient pas un énorme avantage stratégique dans cette relation.

De même, d’autres ont examiné les prêts chinois ailleurs dans le monde – quelque 3 000 cas – et, bien que certains projets aient été annulés ou renégociés, aucun, mis à part l’unique cas du port du Sri Lanka, 2019).

Jusqu’à présent, les éléments de preuve, y compris l’affaire sri-lankaise, montrent que le klaxon que l’on fait mugir concernant le financement des infrastructures par les banques chinoises à travers la BRI et au-delà est exagéré.

Dans une étude que nous avons menée en utilisant nos données sur les prêts chinois et le surendettement africain jusqu’en 2017, la Chine était un acteur majeur dans seulement trois pays africains à faible revenu qui étaient considérés par le FMI comme surendettés ou au bord du surendettement (Eom , Brautigam et Benabdallah, 2018).

Une analyse pays par pays similaire qui incluait l’utilisation de nos données montre que les Chinois ne sont pas, dans l’ensemble, le principal acteur du surendettement africain (Jubilee Debt Campaign, 2018). Par conséquent, le rôle de la Chine dans le désendettement de l’Afrique était limité quand on se souvient qu’il y a 54 pays en Afrique.

Le fait que ce récit sur la menace chinoise comporte des fissures apparaît dans d’autres choses telles que les sondages d’opinion. Lorsque le Pew Charitable Trust se rend en Afrique, quand Afrobaromètre mène des enquêtes et lorsque les sondages d’opinion publique mondiale (PIPA) de la BBC posent des questions dans les pays en développement, et en particulier en Afrique, sur les attitudes à l’égard de la Chine, ils constatent que, bien qu’il y ait des exceptions, un grand nombre de personnes ont une opinion favorable de la Chine comme modèle économique et considèrent la Chine comme un partenaire attrayant pour leur développement. Par exemple, en 2014, 65% au Kenya, 67% au Ghana et 85% dans le pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigéria, avaient une opinion favorable de la Chine.

La question est pourquoi? La réponse est simple. La BRI s’intègre très bien dans les aspirations nationales de développement d’autres pays. La Chine a un excédent de devises, une capacité de construction, fabrication de niveau intermédiaire et il doit investir ces derniers à l’étranger. Dans le cas de l’Asie, la Banque asiatique de développement (BAD) a identifié un déficit de financement des infrastructures évalué à 26 billions de dollars américains sur les 15 années entre 2016 et 2030 (BAD, 2017).
D’énormes sommes sont nécessaires pour soutenir la croissance, réduire la pauvreté et atténuer le changement climatique. En Afrique, la Banque africaine de développement estime que les besoins annuels en infrastructures sont de 130 à 270 milliards de dollars / an. La Banque mondiale et les autres pays riches donateurs qui sont actifs dans ces domaines n’ont pas financé beaucoup d’infrastructures.

En outre, les leaders d’opinion des pays en développement qui ont écrit des articles d’opinion publique sur ces questions voient souvent la Chine comme offrant un menu passionnant de nouvelles idées sur le développement, tandis que de nouvelles idées ne viennent pas de l’Occident. Par conséquent, plutôt que d’être non éclairés, ignorants et ayant besoin d’une protection paternelle des pays occidentaux, ils peuvent voir les mêmes scènes différemment que nous ne le faisons ici en Occident.

RASHOMON, CHINE ET AFRIQUE: DES HISTOIRES VUES ET INTERPRÉTÉES DIFFÉREMMENT

Tout au long de mon exposé, j’ai fait valoir qu’en ce qui concerne la Chine, les observateurs, en particulier de l’Occident, ont tendance à voir un ensemble d’événements et à les interpréter très différemment de la façon de la manière dont ils peuvent être vus par ceux qui participent aux activités. Quelques histoires vont maintenant illustrer le mécanisme de ces interprétations.

Dette pour les ressources naturelles

Un pays très grand et très pauvre mais riche en ressources qui sortait juste d’une période de conflit intense a décidé de se concentrer sur le développement. Peu de temps après, il a été visité par une grande puissance asiatique qui était déjà devenue un consommateur important de son pétrole. Cette grande puissance a déclaré: nous conclurons un accord avec vous. Nous vous fournirons une ligne de crédit d’une valeur de 10 milliards de dollars américains et vous pouvez utiliser ce crédit pour amener nos entreprises à développer vos ports, développer vos centrales électriques et construire des infrastructures pour vous, et vous pouvez nous rembourser avec du pétrole. Cette proposition était assez controversée et il a fallu beaucoup de temps au pays pour l’approuver. Finalement, cependant, il a signé un accord: le financement a commencé à couler et les travaux ont commencé.

Quand je raconte cette histoire, le public est généralement invité à identifier le grand pays pauvre avec du pétrole. Très peu de personnes qui n’ont pas lu cette histoire répondent « la Chine» (Brautigam, 2009 ; Brautigam & Hwang, 2016).

Et pourtant, le pays riche en pétrole de cette histoire était la Chine, et l’année 1978 était celle où la Chine sortait du tumulte de la révolution culturelle. Après des années de négociations, Deng Xiaoping a signé cet accord avec le Premier ministre japonais Tanaka.

Alors pourquoi le Japon a-t-il fait cela?

Le Japon et la Chine n’étaient pas amis, loin de là. Cependant, le Japon a vu des opportunités commerciales pour ses entreprises. Les Japonais ont réalisé que la Chine n’était pas solvable, car on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle obtienne suffisamment de devises pour rembourser ses prêts. Par conséquent, les Japonais ont garanti le prêt avec des exportations de pétrole et de charbon. C’était des affaires. Le Japon a fait entrer ses entreprises en Chine très tôt ainsi que ses exportations, de sorte que lorsque la Chine aurait besoin de machines, d’expertise et, éventuellement, de pièces de rechange pour ces machines et projets de suivi, elle se tournerait d’abord vers le Japon. Pour le Japon, cette étape revêtait une importance économique stratégique, tandis que pour la Chine, qui n’était pas membre de la Banque mondiale ou du FMI et ne pouvait pas emprunter sur les marchés internationaux de capitaux, l’acceptation de ce prêt avait un sens pratique.

C’est à la lumière de cette expérience que les Chinois réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire dans des endroits qui ne sont pas solvables et comment ils peuvent garantir leurs prêts et générer des affaires dans des endroits où d’autres ont peur de marcher.

Cette expérience a été très influente, mais ce modèle n’était pas nouveau au Japon non plus: c’est un modèle financier international qui existe depuis longtemps.

Une ville fantôme angolaise

La deuxième histoire concerne une ville fantôme en Angola. En 2010, l’Angola a accepté un prêt pétrole contre infrastructure de 2,5 milliards de dollars de la Banque industrielle et commerciale de Chine pour construire la Nova Cidade de Kilamba, à 30 kilomètres de la capitale, Luanda. À ce jour, la ville compte quelque 750 immeubles de cinq à treize étages, plus de 100 locaux commerciaux, 17 écoles et 24 garderies ainsi que plus de 240 magasins. Au début, cet énorme complexe était vide. Vers 2012, des journalistes l’ont visité et photographié une magnifique étendue de bâtiments et de terrains de jeux, mais il n’y avait personne là-bas. Ils l’ont déclarée ville fantôme, ont écrit et publié leurs histoires, sont rentrés chez eux, puis l’histoire de la ville fantôme de l’Angola a commencé.

Cependant, alors que l’histoire de la ville fantôme circulait, la ville réelle de Kilamba a commencé à se remplir.

Comme les chercheurs l’ont noté, le décollage de la ville a été lent pour plusieurs raisons (Alves et Benazeraf, 2014 ; Buire, 2015). Premièrement, l’occupation de la ville a dû attendre la fourniture par la partie angolaise des services d’eau et d’assainissement. Deuxièmement, la société de gestion a fixé des prix trop élevés: une fois que des prêts hypothécaires à long terme et à faible coût étaient disponibles pour les appartements de 70 000 à 140 000 USD, les appartements se sont rapidement remplis d’Angolais avertis qui ne pouvaient pas se permettre un appartement à Luanda, l’un des les villes les plus chères du monde.

La ville fantôme financée par un prêt chinois n’existe plus, et pourtant cette idée morte est comme un zombie qui continue de surgir et de marcher encore et encore.

Une histoire vénézuélienne

L’histoire suivante concerne le Venezuela, analysée avec pertinence par Matt Ferchen, chercheur résident au Centre Carnegie-Tsinghua pour la politique mondiale, où il dirige le programme Chine et monde en développement. Ferchen a souligné que le Venezuela a renversé les allégations de diplomatie chinoise du piège de la dette:  » les allégations concernant la diplomatie chinoise du piège de la dette supposent incontestablement que les propres intérêts économiques et géostratégiques de la Chine sont maximisés lorsque ses partenaires prêteurs sont en détresse. Ces hypothèses doivent être examinées plus attentivement, et le cas du Venezuela montre pourquoi  » (Ferchen, 2018).

Il a souligné que le Venezuela est le principal bénéficiaire des financements officiels chinois à l’étranger. La Chine a investi dans le pétrole à long terme pour des partenariats de prêts des types décrits à l’égard du Japon et de la Chine.

Après une phase de prix élevés du pétrole, atteignant plus de 100 $ US le baril, jusqu’en 2014, les prix ont chuté de plus de moitié. À partir de mars 2015, le gouvernement américain a imposé des sanctions au Venezuela, notamment à l’encontre de la Banque centrale du Venezuela (BCV) et de la compagnie pétrolière d’État Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), qui génèrent 90% des revenus du pays.

Selon le département américain de l’Énergie, en avril 2019, la production de pétrole vénézuélien a atteint un creux pendant  16 ans, tandis que le pays a souffert d’une crise économique et politique prolongée et n’a pas fourni à la Chine les livraisons de pétrole promises. Dans ces circonstances, la réponse de la partie chinoise a été de restructurer les conditions de remboursement, accordant au Venezuela un répit de deux ans des remboursements du principal. Au cours de cette période, la Chine a acheté du pétrole du Venezuela au comptant, plutôt que d’utiliser le produit de la vente des livraisons de pétrole pour rembourser le prêt.

Cependant, une fois ces deux années écoulées, la situation économique au Venezuela s’est encore détériorée, tandis que le pays a également d’autres obligations internationales envers la Russie, notamment plusieurs projets pétroliers dans lesquels Rosneft est impliqué. Les observateurs ont noté que la Chine avait peu d’intérêt à accumuler des actifs vénézuéliens, même lorsque le Venezuela n’était pas en mesure de reprendre le remboursement (Faiola & DeYoung,2018 ).

Dans cette situation, qui ressemble à un piège à prêts pour la Chine plutôt qu’à un piège à dettes pour le Venezuela, la Chine n’a pas pu recourir à la coercition pour garantir les livraisons de pétrole et les remboursements de prêts, notamment parce qu’elle est incompatible avec sa position sur la non-ingérence dans le marché intérieur. les affaires des autres États souverains. La Chine se retrouve sans instruments de politique étrangère pour récupérer l’argent qui lui est dû.

Ferchen conclut que le cas du Venezuela montre que dans ce cas important, les prêts de la Chine ont «  clairement sapé les intérêts économiques et géostratégiques de la Chine  » (Ferchen, 2018 ).

Diplomatie piège de la dette: le cas du Sri Lanka

La Chine a participé à la construction ou à l’exploitation de 116 ports d’outre-mer dans 62 pays. Parmi ces projets, celui de Hambantota, au Sri Lanka, est le seul cité comme exemple réel (plutôt que de possibilité projetée) de diplomatie piège de la dette car, à la suite d’un bouleversement électoral, le Sri Lanka très endetté a concédé le contrôle d’un port à un Entreprise chinoise en location de 99 ans. Le New York Times ( 2018 ) a décrit la situation en ces termes «  la Chine a obligé le Sri Lanka à cracher un port  ».

Existe-t-il des preuves que la Chine a planifié les choses de cette façon? La Chine a-t-elle délibérément mis un piège à la dette? S’agit-il d’une saisie d’avoirs pour non-paiement?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire d’examiner le contexte historique et de demander tout d’abord pourquoi la Chine est intéressée par le financement, la construction et l’acquisition de ports. Le mème diplomatie piège de la dette est associé au concept géopolitique d’une chaîne de perles. Utilisé pour la première fois dans un rapport de 2005 sur Energy Futures in Asia produit par Booz Allen Hamilton pour le département américain de la Défense ( The Washington Times , 2005 ), le concept suggère que la Chine prévoit de développer une chaîne d’installations militaires et commerciales le long des routes maritimes à partir du Le continent chinois à Port-Soudan dans la Corne de l’Afrique, encerclant l’Inde et menaçant sa sécurité nationale.

Y a-t-il d’autres explications au vif intérêt de la Chine pour les ports? La propre histoire de la Chine donne un aperçu. Les projets portuaires étaient l’une des principales priorités de la Chine lors de sa première réforme et ouverture en 1978. Entre 1980 et 2000, la Chine a construit plus de 184 nouveaux ports avec des zones de développement industriel et de résidence urbaine associées (ce modèle est désormais connu sous le nom de «port – modèle de parc industriel-ville associé à la ville chinoise de Shenkou dans la région commerciale animée de Shenzhen).

Étant donné que les ports sont à forte intensité de capital avec de faibles taux de rendement du capital en raison des longues périodes pendant lesquelles ils sont développés et que la capita est dépréciée, la Chine a privilégié les coentreprises avec des investisseurs étrangers qui devaient fournir des capitaux et une efficacité opérationnelle. Depuis lors, les ports chinois ont accueilli de nombreux investisseurs étrangers (Brautigam,2019 ).

Aujourd’hui, les industries portuaires et maritimes sont mondialisées avec des degrés croissants de concentration industrielle. Un exemple en est la compagnie maritime danoise Maersk, qui dessert 343 ports dans 121 pays, et ses sociétés associées qui incluent APM Terminals avec une infrastructure dans 73 ports et 154 sites intérieurs. En tant que plus grand exportateur et deuxième importateur au monde, et en tant que pays avec un grand secteur portuaire et maritime, les sociétés portuaires et maritimes chinoises cherchent également à se développer en investissant à l’étranger, en acquérant des actifs existants et en créant des coentreprises. Un exemple typique est la China Merchants Port Holdings Company (CM Port), partiellement détenue par l’État et basée à Hong Kong, qui a acquis Hambantota. En 2013, il s’est engagé dans la voie de la mondialisation avec l’acquisition d’une participation de 49% dans la filiale Terminal Link de la Compagnie Maritime d’Affrètement-Compagnie Générale Maritime (CMA-CGM). CMA-GGM est la troisième plus grande société de transport de conteneurs au monde, tandis que Terminal Link possède des terminaux dans 15 ports.

En même temps, d’autres pays qui souhaitent se lancer dans la croissance industrielle sont avides de capitaux et de savoir-faire chinois. En conséquence, les entreprises chinoises se sont également impliquées dans la construction de projets port-parc-ville à l’étranger, souvent en tant que coentreprises. Dans les endroits où ils risquent de manquer, les ports doivent être développés avant la demande. Le développement, cependant, implique un acte de foi que si le port est construit, les navires viendront. Cependant, l’investissement dans les ports et les zones industrielles ainsi que le développement urbain ne sont pas seulement à long terme, nécessitant de nombreuses années pour récupérer les coûts, mais aussi les revenus dépendent des tendances du commerce mondial et dépendent de la capacité d’un port à élaborer et à mettre en œuvre un plan stratégique pour attirer la navigation, les investisseurs et les résidents.

Dans le cas du Sri Lanka, l’idée de construire un nouveau port près du village de Hambantota dans la partie sud isolée du pays faisait partie des plans de développement du Sri Lanka depuis plusieurs décennies (pour plus de détails, voir Brautigam, 2019). En 2002, le Port Autonome de Marseille a proposé par exemple de réaliser une étude de faisabilité. Une entreprise chinoise s’est impliquée en 2004 lorsque, après un tsunami dévastateur, le Sri Lanka a utilisé l’aide étrangère du gouvernement chinois pour reconstruire le port de pêche artisanale de Hambantota; La China Harbor Engineering Company (CHEC) a été choisie pour mettre en œuvre ce projet. Avec la fin de la guerre civile au Sri Lanka en 2005 et l’élection de Mahinda Rajapaksa, originaire de Hambantota, le projet de faire de Hambantota une plaque tournante du commerce, des investissements et des services dans l’océan Indien a été choisi. Après l’achèvement d’une étude de faisabilité danoise, la CHEC a obtenu en 2007 un contrat pour la construction de la première phase et la banque China EXIM a accordé un crédit de 307 millions de dollars américains pour les acheteurs commerciaux à un taux fixe de 6. 3% (Sri Lanka s’est vu proposer un taux variable mais a choisi le taux fixe car les taux d’intérêt semblaient augmenter à cette époque). En 2010, une deuxième phase a été lancée avec un prêt à taux préférentiel de 2% de China EXIM Bank. .

Dans la période à partir de laquelle le port a été ouvert plus tôt que prévu en 2010, la SPLA a perdu plus de 300 millions de dollars américains. Il est souvent nécessaire de construire des infrastructures avant la demande, et les pertes dans les premières années d’un port ne sont pas inhabituelles. Hambantota n’a enregistré que 34 arrivées de navires en 2012 (il est intéressant de noter que c’est le seul chiffre que ccite The New York Times , 2018). En 2016, en revanche, 281 navires sont arrivés à Hambantota. Pourtant, c’était encore en deçà du potentiel et il n’y avait clairement pas de consensus ou de stratégie claire au sein du gouvernement sri-lankais sur la manière d’attirer des entreprises vers le nouveau port.

En janvier 2015, le gouvernement Rajapaksa a été défait lors d’élections. Fin 2016, le Sri Lanka avait une dette extérieure de 46,4 milliards de dollars selon la Banque centrale de Sri Lanka et le FMI – 57% du produit intérieur brut (PIB) – dont environ 10% étaient dus à la Chine. Le nouveau gouvernement considérait le projet Hambantota comme le projet favori de l’ancien président. Cherchant à lever des devises pour rembourser sa dette souveraine, il a décidé de privatiser une participation majoritaire dans le port de Hambantota. Le produit a été utilisé pour augmenter les réserves en dollars américains du Sri Lanka en 2017-2018 en vue du remboursement des obligations souveraines internationales arrivées à échéance. (Les prêts de la Chine étaient à des taux d’intérêt inférieurs à ceux des obligations du Sri Lanka en dollars américains, qui étaient d’au moins 8% et jusqu’à 12%,

Le constructeur du port CHEC et une autre entreprise chinoise, CM Port, ont tous deux soumissionné pour le port, et CM Port a été choisi par le gouvernement sri-lankais. CM Port avait déjà achevé un terminal à conteneurs de construction-exploitation-transfert dans le port de Colombo au Sri Lanka. En 2017, elle a acquis une participation globale de 70% dans deux coentreprises (avec SPLA) liées au port de Hambantota pour un paiement initial de 1,12 milliard de dollars américains. Bien que certains aient pensé qu’il s’agissait d’un échange de titres de créance, la dette est restée en place. La responsabilité du remboursement du prêt conformément aux accords originaux a été assumée par le gouvernement central du Sri Lanka.

CM Port est le plus grand propriétaire et exploitant de port en Chine, gérant près de 30% de tous les conteneurs expédiés à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, de sorte qu’il dispose des capitaux et des relations commerciales avec les expéditeurs nécessaires pour attirer du trafic. CM Port a déjà commencé à développer une zone industrielle adjacente d’un coût de 600 millions de dollars américains et à mobiliser des investissements de grandes entreprises d’État chinoises pour investir dans la zone et des infrastructures de connectivité sont en construction. Le développement élargi des installations de soutage et de raffinage du pétrole est envisagé, le port devenant un arrêt majeur de stockage, de ravitaillement et de maintenance en eau profonde à une courte distance des principales voies maritimes reliant le canal de Suez et le détroit de Malacca, traversé par le monde entier. plus grands porte-conteneurs et pétroliers. La création de sociétés de fabrication et de logistique transbordant vers le sous-continent indien est également prévue et va au-delà de l’étude danoise. Le Sri Lanka et l’Inde ayant un accord de libre-échange, les entreprises qui établissent des activités de fabrication à Hambantota auront un accès en franchise de droits aux marchés indiens, bien que l’Inde puisse s’inquiéter de l’impact de son déficit commercial avec les entreprises chinoises.

Par conséquent, la vente de Hambantota était à l’origine une vente au détail destinée à lever des fonds pour faire face à des problèmes d’endettement plus importants. En tant que tel, il a beaucoup en commun avec la vente d’intérêts dans le port grec du Pirée à la compagnie maritime chinoise COSCO, car les Grecs ont également fait face à une crise de la dette. Commercialement, la vente du port du Pirée a été un succès comme prévu au moment où le PDG de Cosco, Wei Jiafu, a déclaré: «Nous avons un dicton en Chine:« Construisez le nid d’aigle et l’aigle viendra . »Nous avons construit un tel nid dans votre pays pour attirer de tels aigles chinois» (cité dans Brautigam, 2019 ).

Dans le cas du Sri Lanka, le mème diplomatie de la dette affirme que la Chine a incité le Sri Lanka à «cracher un port». Dans le cas grec, un choix stratégique a été fait pour faire appel à un expéditeur chinois. Ce sont deux cadrages différents d’histoires similaires.

Une diplomatie piège de la dette? L’affaire Djibouti

Il a été indiqué ci-dessus que les préoccupations des Indiens au sujet de Hambantota étaient liées à une présence militaire chinoise potentielle, bien que le compte rendu actuel indique qu’il existe également des problèmes commerciaux potentiels.

Cependant, les inquiétudes indiennes concernant les utilisations militaires potentielles de Hambantota se sont répercutées sur les préoccupations du gouvernement américain concernant les investissements portuaires de la Chine dans le petit pays africain de Djibouti. De hauts responsables de l’administration américaine ont dénoncé le fait décembre 2018 que Djibouti pourrait:

bientôt… céder le contrôle du Doraleh Container Terminal, un port de navigation stratégiquement situé sur la mer Rouge, à des entreprises publiques chinoises. Si cela se produisait, l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique… se déplacerait en faveur de la Chine. Et, notre personnel militaire américain au Camp Lemonnier pourrait faire face à encore plus de défis dans ses efforts pour protéger le peuple américain. (Bolton, 2018 )

En 2015, après environ sept ans d’engagement dans des opérations anti-piraterie le long des routes commerciales au large des côtes de la Somalie, la Chine a établi sa première installation militaire à l’étranger à Djibouti aux côtés de celles de plusieurs autres pays. Djibouti a réussi à attirer des locataires militaires, mais il semble que la Chine soit le seul pays à partager la vision de Djibouti d’elle-même en tant que «  Singapour de l’Afrique  » potentiel, tout comme Hambantota pourrait être considéré comme un Singapour potentiel de l’intérieur en général. sous-continent indien.

Djibouti occupe une position stratégique sur les routes de transit vers le canal de Suez et est un débouché vers la mer pour l’Éthiopie enclavée, qui, avec plus de 110 millions de citoyens, est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique subsaharienne. Il est bien placé pour servir de plaque tournante pour le transbordement, la transformation industrielle et les activités de vente en gros en franchise de droits dans la Corne de l’Afrique. Pour répondre à ses ambitions, Djibouti a accordé en 2006 à DP World à Dubaï une concession exclusive de 30 ans, mais y a mis fin en 2018 lorsque DP World n’était pas disposé à étendre ses investissements au-delà du terminal à conteneurs de Doraleh.

Avec l’aide de prêts chinois, CM Port a participé à la construction du port polyvalent de Doraleh, à partir de 2013, dans le but de faire de Djibouti une vitrine «  port – parc – ville  », mais il est confronté à un défi dans la mesure où DP World poursuit CM Port , accusant la firme chinoise d’attirer Djibouti pour rompre son contrat exclusif avec DP World. Bien que DP World n’ait pas voulu étendre ses investissements à Djibouti, elle voit clairement des perspectives de développement portuaire dans cette partie du monde. Une des préoccupations de Djibouti était le projet de DP World de construire un port rival au Somaliland qui desservirait également l’Éthiopie.

De telles ambitions sont au cœur du programme de prêts et d’investissement de la Chine dans les projets de ports et de zones de Djibouti. Dans ce cas, il y a un autre Rashomonhistoire de type. D’un côté, l’armée américaine s’inquiète que la Chine prenne le contrôle de l’ensemble du port et menace les opérations militaires américaines. Le gouvernement djiboutien a accusé DP World de ne pas vouloir investir à Djibouti, mais simplement de rester là à garder les concurrents potentiels à l’écart alors qu’ils investissaient dans d’autres endroits autour de la Corne de l’Afrique, alors que les Chinois étaient prêts à investir. Naturellement, DP World voit les choses différemment. Entre-temps, les emprunts pour financer le port et l’infrastructure ferroviaire Djibouti – Addis-Abeba dans un pays à petite économie ont entraîné une forte augmentation de la dette extérieure de Djibouti (environ 1,3 milliard de dollars) et maintenant ce petit pays est menacé de surendettement.

Djibouti est-il un cas de diplomatie chinoise délibérée de piège de la dette?

Jusqu’à présent, il est difficile de voir un effet de levier chinois utilisé pour acquérir un actif stratégique. Il est vrai que Djibouti a emprunté à la Chine et a maintenant une dette à rembourser, mais on ne peut pas facilement construire un grand port et une voie ferrée dans un très petit pays sans emprunter un montant substantiel de financement. Si le port de Djibouti doit desservir l’Éthiopie et si Djibouti veut suivre le modèle de Singapour et de Dubaï, il doit prendre des risques. En tant qu’entreprise maritime commerciale, des projets tels que l’extension du port de Djibouti peuvent être considérés comme potentiellement attractifs mais risqués. Le fait que des projets concurrents soient en cours donne à penser que l’investissement est rentable; et dans ce cas, Djibouti a une longueur d’avance. Il faudra un certain temps avant de savoir si cet investissement sera un problème d’éléphant blanc pour Djibouti ou pour les bailleurs de fonds chinois. Cependant, il y a jusqu’à présent peu de raisons de penser que le projet chinois représente une menace directe pour les autres nations qui ont des intérêts militaires à Djibouti, y compris les États-Unis.

CONCLUSIONS

Cet article a commencé par présenter le film japonais Rashomon . À la fin du film, il n’est plus clair qui est la victime et qui a commis le crime. S’agit-il d’une histoire de tromperie ou d’héroïsme? Un viol a-t-il réellement eu lieu? Y avait-il un directeur; y avait-il un agent ou même une victime; et qu’arrivera-t-il aux protagonistes? Akira Kurosawa ne fournit pas une fin claire et le spectateur est abandonné à ses interprétations. .

Ce que fait Kurosawa est similaire à ce que font les universitaires. En tant qu’universitaires, nous laissons souvent les choses ambiguës, nous  restons vagues à leur sujet et les appelons zones grises: cela pourrait être ceci; ça pourrait être ça. La vérité ne peut jamais être connue. Parfois, les universitaires sont assez suffisants pour faire des allégations sur l’inconnaissabilité de la vérité.

Cependant, je voudrais plaider pour plus d’engagement, pour prendre position. Malgré les ambiguïtés, nous devons creuser les histoires que nous pensons connaître, en particulier lorsqu’elles affectent la politique publique, comme c’est le cas actuellement. Je vous exhorte à embrasser une mission, dans laquelle certains d’entre nous se sont lancés, d’aider à combler le fossé entre ce que nous faisons en tant qu’universitaires isolés et ce que font les experts et les conseillers politiques en dehors de nos tours d’ivoire.

Cette mission est d’apporter ce que nous savons en tant qu’experts dans nos domaines, de faire connaître les faits et les preuves que nous avons et qui sont très en disgrâce à Washington en ce moment. Faire entrer ces choses dans le débat implique d’essayer d’écrire pour un public plus large et de parler aux médias, aux décideurs politiques, y compris la communauté du renseignement. C’est ainsi que je passe actuellement mon temps. Je n’assiste pas souvent aux conférences académiques. Je donne la priorité aux entretiens avec les militaires, les décideurs, le FMI et le Département d’État américain sur ces questions. Dans mon propre domaine de l’économie politique de l’engagement de la Chine avec d’autres pays en développement, les médias d’information les plus diffusés n’offrent généralement qu’un seul récit, et les décideurs ne sont pas en mesure de vraiment creuser ces histoires.

L’histoire des prêts chinois est beaucoup plus compliquée, intéressante et potentiellement évolutive qu’elle n’est décrite actuellement.

D’autres universitaires peuvent trouver que des problèmes similaires se posent dans leur propre travail, où le simple récit et la sagesse conventionnelle sont contredits ou remis en question par la recherche sur le terrain et les résultats empiriques. Être un pont entre le monde universitaire et le monde politique peut aider à construire le type de réseaux épistémiques qui, au fil du temps, peuvent produire une refonte fondamentale de la sagesse conventionnelle, conduisant à des changements de pratique. Et c’est ainsi que la théorie et la pratique évoluent.

REMERCIEMENTS

L’auteur remercie Xue Zhang d’avoir retranscrit la conférence donnée le 5 avril lors de la conférence 2019 de l’Association of American Geographers (AAG) à Washington,

DC.

DÉCLARATION DE DIVULGATION

Aucun conflit d’intérêts potentiel n’a été signalé par l’auteur.

Remarques

1. Un accord de concession concernant le développement, la gestion et l’exploitation du port a été signé le 25 juillet 2017 par China Merchants Port Holdings Company Ltd (CMPort), Sri Lanka Ports Authority (SLPA), le gouvernement de la République socialiste démocratique de Sri Lanka (GOSL), Hambantota International Port Group (Private) Ltd (HIPG) et Hambantota International Port Services Company (Private) Ltd (HIPS), dans le cadre desquelles CMPort investira jusqu’à 1,12 milliard de dollars américains, dont près d’un milliard de dollars seront versés à le SLPA pour 85% du capital social du HIPG, et dont le HIPG utilise une partie pour acquérir une part de 58% dans le HIPS ( http://www.cmport.com.hk/En/news/Detail.aspx ? id = 10007328 ).

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DÉCOUVRIR DORA MAAR

Numéro d’automne 2019

Le livre de Brigitte Benkemoun  Je suis le carnet de Dora Maar  adopte une nouvelle approche de l’art de la biographie. Pour le  Quarterly , Benkemoun raconte sa découverte d’un mystérieux carnet d’adresses Hermès, la découverte ultérieure de sa géniale ancienne propriétaire, et sa quête pour en savoir plus sur la vie, les amis et l’art de Dora Maar.Terrible portrait d’une femme devenue folle de souffrance et de solitude mais qui croyait en son génie.Celle qui paraît être l’initiatrice  au communisme, termine comme Céline en encore plus détruite par sa haine, mais cette paranoïa antisémite ne résume pas le personnage qui est d’abord une artiste. Tout au long de ce récit passionnant je n’ai cessé d’avoir devant les yeux le portrait d’elle par Picasso avec cette larme. ‘ danielle Bleitrach)

Dora Maar, Double portrait avec chapeau, v. 1936-1937, épreuve à la gélatine argentique, avec montage à la main sur négatif, 11 ¾ × 9 ⅜ pouces (29,8 × 23,8 cm), Cleveland Museum of Art, Don de David Raymond © Dora Maar / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris. Image: avec la permission du Cleveland Museum of Art

Dora Maar, Double portrait avec chapeau , v. 1936-1937, épreuve à la gélatine argentique, avec montage à la main sur négatif, 11 ¾ × 9 ⅜ pouces (29,8 × 23,8 cm), Cleveland Museum of Art, Don de David Raymond © Dora Maar / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris. Image: avec la permission du Cleveland Museum of Art

Brigitte Benkemoun

Brigitte Benkemoun est une écrivaine et journaliste française qui vit entre Paris et Arles. Journaliste qui a longtemps été directrice d’émissions de télévision politique, elle se consacre désormais à l’écriture, d’autant plus qu’elle a acheté par hasard sur eBay un carnet d’adresses incroyable. Je suis le carnet de Dora Maar est son troisième livre.

Avant l’objet retrouvé, il y a eu l’objet perdu: un petit agenda Hermès que mon mari avait depuis des années. Un miracle qu’il l’ait gardé si longtemps; il passe son temps à perdre des choses.  la réponse polie mais définitive du vendeur lorsqu’il a voulu acheter à nouveau le même agenda avait laissé peu d’espoir : « Ils ne fabriquent plus ce cuir. » Un autre homme aurait été satisfait d’un cuir différent – crocodile pleine fleur, strié, crocodile . . . mais mon mari n’abandonne jamais: il a trouvé son bonheur sur eBay sous  le titre «maroquinerie vintage».

Il est arrivé par la poste, bien emballé dans du papier bulle. Même taille, même cuir, un peu plus rouge, un peu plus vieux. Bien sûr, je l’ai ouvert; un petit carnet d’adresses était encore glissé dans une poche intérieure. Je l’ai feuilleté distraitement avant de remarquer un nom: Cocteau. Puis en dessous, Chagall. . . Puis Éluard, Giacometti, Ponge, Poulenc, de Staël. Un retour frénétique à la première page: Aragon, Breton, Brassaï, Braque, Balthus. Vingt petites pages répertorient les plus grands artistes européens de l’après-guerre par ordre alphabétique. Tout à la fin, un calendrier m’a donné une date: 1951.

Évidemment, je voulais savoir: qui avait écrit ces noms  à l’encre brune? Qui aurait pu être l’ami de tous ces génies? Un génie lui-même, sûrement. J’ai perdu plusieurs semaines à essayer de trouver le vendeur. Après une dizaine d’e-mails de va-et-vient avec un commissaire-priseur du sud-ouest de la France, j’ai réalisé que je devais trouver la réponse seule, en soumettant le livre à une sorte d’interrogatoire.

Comme un enquêteur face à un témoin clé, j’ai commencé par des observations attentives du livre, puis j’ai compilé les informations qu’il était prêt à me donner avec un ancien annuaire téléphonique que j’ai trouvé dans une brocante. Le livre m’a parlé de peintres, poètes, galeristes, mécènes et psychanalyste. J’ai trouvé un coiffeur, un salon de beauté, un fourreur, un vendeur de toile. Les choses commençaient à se focaliser: je soupçonnais une femme, une peintre, selon l’analyse lacanienne, et ayant des liens étroits avec les plus célèbres des surréalistes.

C’est pourtant un illustre inconnu, Achille de Ménerbes, qui a fini par trahir le propriétaire du livre. J’ai passé un temps fou à faire des recherches en ligne, mais tout ce dont j’avais vraiment besoin, c’était d’une loupe: elle n’avait pas écrit «Achille de», mais « Architecte » – « Architecte de Ménerbes » (architecte Ménerbes). Elle avait donc une maison dans ce petit village du sud de la France et elle avait besoin d’un architecte pour superviser la construction. La page Wikipédia sur Ménerbes note que seulement deux peintres y ont vécu. Le propriétaire du carnet d’adresses n’était pas Nicolas de Staël, car il y figurait. C’était donc Dora Maar! Tout se rassemblaitt, tout avait un sens, même l’absence de son amant Pablo Picasso, qui l’avait quittée en 1945. Le carnet d’adresses que j’avais acheté par accident était celui de Maar.

À l’époque, je ne connaissais que les bases de l’histoire de Maar: les portraits de «femme qui pleure» de Picasso, bien sûr, et les photographies qu’elle a prises de l’artiste, sur la plage ou en peignant Guernica. Bénissez Google! J’en ai appris plus sur elle en vingt minutes que sur vingt ans: «Dora Maar, la grande photographe et peintre française, partenaire de Picasso.» «Une figure influente du XXe siècle.» «Ami d’André Breton et des surréalistes». «L’amant et la muse de Pablo Picasso, un rôle qui a éclipsé son travail dans son ensemble.» «Picasso l’a quittée en 1945 pour la jeune Françoise Gilot.» Et ainsi de suite. Morceaux de vie, éclats de souffrance: institutionnalisation, traitements par électrochocs, folie, psychanalyse, Dieu, isolement. J’ai également lu le récit du galeriste parisien Marcel Fleiss sur ses relations avec Maar, écrit il y a quelques années – c’est Fleiss qui avait organisé la dernière exposition de son vivant, en 1990. Il a répondu immédiatement au courriel que j’ai envoyé à sa galerie : «Venez me voir à la FIAC», le salon d’art annuel de Paris.

Il a fallu moins de cinq minutes à Fleiss pour authentifier l’écriture de Maar. Il m’a également tout de suite transmis ses souvenirs d’elle, une vieille femme lorsqu’il l’a rencontrée, recluse dans un appartement parisien négligé, acariâtre et méfiante. Il n’oublierait jamais la copie de Mein Kampf dans sa bibliothèque, et ce terrible moment où, avant d’accepter de lui vendre des photographies, elle lui a demandé de jurer qu’il n’était pas juif. 1 Mais qui pouvait résister à l’appel de ces noms: Breton, Louis Aragon, Jean Cocteau, Jacques Lacan, et surtout le fantôme de Picasso. Et donc je me suis retrouvée entraînée dans ce bataillon de femmes qui, depuis des années, s’intéressent passionnément à Maar: biographes, écrivaines, historiennes de l’art, galeristes, etc.

Découvrir Dora Maar

Carnet d’adresses de Dora Maar. Photo: Roxane Lagache

Mon chemin serait différent: outre le fait que je ne l’avais pas choisie, j’avais le carnet d’adresses miraculeux comme guide. Je poserais les mêmes questions de chaque nom: que fait cette personne dans ce livre? Que faisait cette personne dans sa vie? J’ai hésité avant de décider par où commencer, oscillant entre le hasard et l’ordre alphabétique, et j’ai finalement opté pour un ordre chronologique vague: «Lamba, 7 Square du Rhône». Jacqueline Lamba est partout décrite comme la plus vieille amie de Maar. Ils se sont rencontrés en tant qu’étudiants jeunes et ambitieux à l’Union centrale des arts décoratifs, très attachés aux causes de gauche. Leur charme était incroyablement efficace: l’un épousa Breton, le chef des surréalistes; l’autre est devenu le partenaire du plus grand peintre du siècle. Mais alors que Maar, après que Picasso l’a quittée, s’est consacrée à Dieu et est devenue conservatrice,

Je réfléchissais aux étonnantes trajectoires de ces deux femmes du XXe siècle quand un mail de Fleiss mit brutalement fin à mes pérégrinations: «J’ai dîné avec Aube, la fille de Jacqueline Breton. Sa mère n’a jamais vécu à l’adresse indiquée dans le livre. »Encore une fois, bénissez Google! C’était la sœur de Jacqueline, un professeur de piano obscur appelé Huguette, qui avait vécu là-bas. Heureusement, avant sa mort, Huguette Lamba a parlé à une historienne de l’art, que j’ai pu retrouver, du lien entre elle et Dora. En septembre 1940, après la capitulation de la France en Allemagne et l’occupation de la moitié du pays, les Bretons, s’étant réfugiés dans le Sud, obtiennent enfin un visa pour les États-Unis. Du bateau qui leur a permis de fuir la France, Jacqueline a écrit une dernière lettre à Maar, implorant son amie de s’occuper d’Huguette, qui était enceinte et seule dans Paris occupé par les nazis. Maar venait d’apprendre qu’elle était infertile, ce que Picasso lui reprochait sans relâche. Grâce à Huguette, elle connaîtrait désormais une sorte de grossesse par procuration, et lorsque l’enfant est né, elle a naturellement demandé à être sa marraine. Malheureusement, la petite fille n’a vécu que cinq mois, et c’est à ce moment que Maar s’est intéressé à la religion, d’abord au bouddhisme, puis au catholicisme. Pour étoffer l’histoire, j’ai demandé le nom de l’enfant d’Huguette. Ma confidente a hésité, puis a chuchoté «Brigitte». J’ai confirmé avec les archives publiques: la fille avait bien le même nom que moi. Je suis trop rationnel pour voir cela comme autre chose qu’une coïncidence, mais c’était troublant. Oserais-je dire à mon confident que la lettre de Jacqueline a été postée de Ghazaouet (alors appelée Nemours), Algérie? Ghazaouet est une petite ville de pêcheurs à la frontière marocaine, personne ne le sait, mais j’y ai vécu pendant les trois premières années de ma vie.

D’autres coïncidences surréalistes rythmeraient et faciliteraient mon enquête. Une amie, par exemple, s’est souvenue qu’elle connaissait une historienne de l’art travaillant avec un important biographe de Picasso à New York: «Je peux vous mettre en contact si vous le souhaitez.» Et c’est ainsi que, grâce à Delphine Huisinga, j’ai rencontré John Richardson . Je le vois encore, planant sur le petit carnet d’adresses, le portant à ses yeux fatigués et y trouvant des amis: Marie-Laure de Noailles, Balthus, Óscar Domínguez, et surtout Douglas Cooper, le grand collectionneur et expert en cubisme qui était autrefois son partenaire. Richardson est mort avant que je puisse retourner à New York pour le revoir, mais l’une des dernières choses qu’il m’a dites n’a cessé de me hanter: «Vous ne comprendrez jamais Dora Maar si vous ne vous souvenez pas qu’elle était masochiste . « Je n’ai rien trouvé à ce sujet dans les archives de Lacan,

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Man Ray, Ady Fidelin, Mary Cuttoli, Man Ray, Paul Cuttoli, Pablo Picasso et Dora Maar au domicile de Cuttolis, Antibes, 1937 © Man Ray Trust / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris, 2019

En suivant le livre mot pour mot, j’ai également rencontré une vingtaine d’héritiers de divers artistes: à Ménerbes, le fils de Nicolas de Staël; dans la campagne anglaise, le fils de Roland Penrose et Lee Miller; à Paris, la fille de Breton, la fille du poète Francis Ponge, la nièce du peintre André Marchand; et d’autres. J’ai consulté des historiens, des directeurs de musées, des marchands d’art, des experts et des passionnés. Mais je n’ai jamais imaginé que je parlerais directement à l’un des amis de Maar nommé dans le livre; après soixante-huit ans, j’en étais sûr, ils seraient tous décédés. Quand je suis venu voir le cinéaste belge Étienne Périer, j’ai constaté qu’aucune date de décès ne lui était apparue, où que ce soit en ligne. Et pour cause: à quatre-vingt-sept ans, il était bel et bien vivant dans le sud de la France, et il a même répondu au téléphone. Périer se souvient bien de Maar, l’avoir rencontrée à Saint-Tropez en 1950 par l’intermédiaire d’un ami sculpteur. Il n’avait pas encore vingt ans, alors qu’elle avait la quarantaine; il a eu l’impression de quelqu’un de charismatique, sombre, capricieux et égocentrique. Personne n’était autorisé à poser des questions sur Picasso, mais elle parlait parfois de lui: sans vraiment parler de lui, elle avait réussi à se plaindre de lui, insinuant que le génie la laissait vivre dans la misère.

Quelques noms sont restés un mystère pour moi: Katell, Camille, Madeleine, probablement griffonnés pour être lus uniquement par l’écrivain. J’ai également renoncé à des relations qui semblaient trop éloignées: Aragon, Ponge, le compositeur Francis Poulenc, par exemple. D’autres personnages plus inattendus ont émergé: un graphologue, le poète André du Bouchet, le peintre Marchand. Aujourd’hui, Marchand est oublié, mais dans les années 40, il était souvent considéré comme l’un des héritiers les plus brillants de Picasso – et pendant cinquante ans, il a vécu à Arles, cette petite ville provençale où j’ai moi-même grandi. Il était facile de retrouver quelques-uns des vieux amis de Marchand. Ils m’ont dit qu’un jour après une corrida, il s’était presque bagarré avec Picasso, au sujet d’une femme – Marchand a prétendu que Picasso lui avait volé Gilot. Cette version de l’histoire ne correspond pas tout à fait à la version officielle,Magazine Life  , de 1947.

Quelques jours avant de remettre mon texte, j’ai finalement reçu la permission de consulter les archives privées de Maar – huit boîtes de livres, courrier, photographies, et plus, stockées dans le sous-sol d’un généalogiste. Les lettres de Picasso ne peuvent pas être consultées, mais toutes les autres le peuvent, y compris les notables d’un moine bénédictin qui, après Lacan, est devenu son conseiller spirituel et l’a poussée vers une forme de christianisme pratiquement fondamentaliste. Dans une de ces boîtes, je l’ai également trouvée Mein Kampf, avec une carte postale d’Hitler devant la Tour Eiffel cachée comme un signet. Mais après deux ans de recherche, j’ai fini par décider de ne pas réduire le grand artiste Maar aux obsessions d’une femme folle d’années d’isolement, de souffrance et d’amertume. Elle était sûre que son talent de photographe et de peintre serait reconnu à titre posthume. Ce jour est peut-être venu.

1Pour plus d’informations à ce sujet, voir Marcel Fleiss, «De  Guernica  à  Mein Kampf », La règle du jeu , 22 février 2013, https://laregledujeu.org/2013/02/22/12471/dora-maar-de- guernica-a-mein-kampf / .

 

Écoutez Aragon dit par Caubert: persécuteurs, persécutés… Un air joyeux, un air brûlant… Front rouge…

 

Lui ne prétendait pas être un guide bobo des pauvres sous développés, il était comme Lenz, l’haleine du peuple…

Pas ceux qui font l’aumône d’un débat au peuple par charité mais celui qui est l’âme même de sa rébellion triomphante…

 
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Publié par le décembre 15, 2019 dans HISTOIRE, LITTERATURE et SPECTACLES