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Archives d’Auschwitz en Russie: comment l’armée soviétique a libéré la «Death Factory» nazie © Sputnik / Boris Ignato

L’EUROPE 

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L’Allemagne nazie a mené son programme d’éradication humaine à l’échelle industrielle, en s’inspirant des vues destructrices d’Hitler sur la race et les gens. Cet effort génocidaire reposait largement sur un réseau de camps d’extermination, responsables de la mort de millions de personnes. De ces usines de mort, Auschwitz était la plus «efficace».

23 janvier 2020, Jérusalem. Plus de 45 chefs d’État et autres politiciens se réunissent dans la ville sainte pour le cinquième Forum mondial de l’Holocauste. L’événement débutera au mémorial de Yad Vashem quelques jours avant la Journée internationale du souvenir de l’Holocauste, programmée pour coïncider avec la libération d’Auschwitz .

S’adressant jeudi au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et au président Rivlin, le président russe Vladimir Poutine a qualifié l’Holocauste de «tragédie partagée». Selon l’estimation la plus citée, 40% des Juifs décédés pendant la Seconde Guerre mondiale venaient des parties de l’Union soviétique occupées par les nazis (2,5 millions sur les 6 millions de victimes de l’Holocauste).

Auschwitz était au centre de ce qui allait être connu comme l’un des épisodes les plus inhumains de l’histoire du monde. Il a été créé en 1940 dans d’anciennes casernes de l’armée au confluent des rivières Vistule et Sola dans le sud de la Pologne.

Des gens de toute l’Europe ont été transportés dans le camp dans des wagons à bestiaux. Bien que la plupart d’entre eux soient juifs, l’idéologie nazie était également fondée sur l’élimination d’autres nations et groupes «inférieurs» – y compris les Slaves. Les nazis considéraient ces nations comme des Untermenschen non-aryens , ou des sous-humains, qui devaient être asservis et anéantis.

C’est pourquoi l’Allemagne nazie considérait la guerre contre l’URSS comme un conflit idéologique et racial, contrairement à la guerre en Europe occidentale.

Un groupe d'enfants portant des uniformes de camp de concentration derrière des barbelés dans le camp de concentration nazi d'Oswiecim (Auschwitz)
© AP PHOTO /
Un groupe d’enfants portant des uniformes de camp de concentration derrière des barbelés dans le camp de concentration nazi d’Oswiecim (Auschwitz)

Les gardes SS coupaient les cheveux des prisonniers, tatouaient des numéros d’identification sur leur peau et les entassaient dans des baraquements où ils devaient se battre pour survivre dans des conditions insalubres et insupportables.

La plupart sont morts de fatigue extrême et de famine, d’autres ont été tués dans des chambres à gaz et d’autres encore ont été exécutés ou battus à mort. Certains ont été piégés entre les mains de pseudo-scientifiques barbares tels que Joseph Mengele, alias l’Ange de la mort. Sur les 1,3 million de personnes envoyées à Auschwitz, 1,1 million ne sont jamais sorties vivantes.

Janvier 1945, Pologne orientale. Après avoir finalement renversé le cours de la guerre, l’Armée rouge libère la plupart des territoires soviétiques occupés par les nazis et l’est de la Pologne. En janvier 1945, les troupes soviétiques lancent une opération majeure, appelée l’offensive de la Vistule-Oder, pour chasser les forces allemandes de Pologne et préparer les tremplins pour une offensive de suivi sur Berlin.

L’opération est un effort conjoint entre le 1er front biélorusse du maréchal Georgy Zhukov, qui détient le secteur autour de Varsovie, et le 1er front ukrainien du maréchal Ivan Konev, conduisant sur Cracovie au sud de la capitale. Les deux fronts comptent chacun plus d’un million de soldats.

Fragment d'un rapport manuscrit d'Auschwitz au commandant de la 100th Rifle Division, daté du 29 janvier 1945, archives militaires russes
© PHOTO: ARCHIVES
Fragment d’un rapport manuscrit d’Auschwitz au commandant de la 100th Rifle Division, daté du 29 janvier 1945, archives militaires russes

La situation évolue si rapidement que l’offensive massive ne peut pas se dérouler en totale conformité avec le plan initial, et les commandants doivent s’adapter sur place. Des documents provenant des archives soviétiques ont mis en lumière les détails de cette opération.

Fragment d'un rapport manuscrit d'Auschwitz au commandant de la 100th Rifle Division, daté du 29 janvier 1945, archives militaires russes
© PHOTO: ARCHIVES
Fragment d’un rapport manuscrit d’Auschwitz au commandant de la 100th Rifle Division, daté du 29 janvier 1945, archives militaires russes

Le 19 janvier 1945 , les forces du maréchal Konev capturent Cracovie, ouvrant la voie à un nouvel empiètement sur la Silésie, la deuxième zone industrielle la plus importante du IIIe Reich et l’emplacement d’Auschwitz.

Konev décide initialement d’encercler le contingent nazi en Silésie en utilisant des brigades de chars. Cependant, alors que les soldats soviétiques avancent vers l’ouest, il comprend que, s’ils sont encerclés, les nazis le défendront jusqu’au dernier homme. Une bataille en Silésie pourrait infliger de lourdes pertes à ses troupes et à l’industrie locale.

Konev décide alors de laisser les ennemis sortir du piège car il serait plus facile de les combattre dans un champ plutôt que dans une zone industrielle densément peuplée – une décision qui s’est avérée juste pour la campagne soviétique et fatidique pour Auschwitz.

Le 27 janvier 1945 , des soldats de la 100th Rifle Division libèrent le camp de la mort. Les troupes soviétiques ouvrent les portes d’Auschwitz vers 15 heures. Elles marchent sous le fameux slogan « Arbeit Macht Frei » (le travail vous libère) à l’entrée pour trouver un peu plus de 7 000 prisonniers émaciés.

Il est apparu plus tard que les autorités nazies avaient arrêté le gazage et commencé à démolir les chambres à gaz à la fin de 1944 avec l’avance de l’Armée rouge. Dans le but d’effacer les preuves de ce qu’ils ont fait à Auschwitz, les nazis ont forcé près de 60 000 prisonniers plus profondément en Allemagne lors des marches de la mort quelques jours avant l’arrivée des forces soviétiques, laissant derrière eux les plus épuisés.

Camp de concentration d'Auschwitz
© AFP 2019 / ARCHIVES YAD VASHEM
Camp de concentration d’Auschwitz

Dans leurs mémoires, les soldats soviétiques ont écrit que certains survivants se dirigeaient vers eux; d’autres se sont enfuis de peur. Ils ont dû convaincre de nombreux prisonniers d’Auschwitz que les nazis étaient partis et qu’ils étaient désormais en sécurité.

«Des squelettes à moitié morts rampaient parfois sous les couchettes et juraient qu’ils n’étaient pas juifs», se souvient un soldat. «Personne ne pouvait croire à leur éventuelle libération».

Un autre a écrit: «Les enfants se sont tus et ont juste montré les chiffres tatoués sur leurs bras. Ils n’avaient pas de larmes. Je les ai vus essuyer leurs yeux, mais ils étaient secs ».

Le maréchal Konev n’a pas visité Auschwitz à l’époque, bien qu’il soit à proximité. « Ce n’est pas que je ne voulais pas voir le camp de la mort de mes propres yeux – je ne me suis pas consciemment autorisé à le faire », se souvient-il. «J’avais peur que ce que j’y verrais me rende cruel, que je commence à me venger.»

Selon un bulletin d’information déclassifié de l’administration politique du 1er front ukrainien, le commandement de l’Armée rouge a rapidement réalisé l’ampleur de la tragédie et a recueilli des preuves des atrocités nazies dans le camp, y compris les documents nazis restants et les témoignages.

Les troupes soviétiques ont également trouvé environ 1,2 million de vêtements pour hommes et femmes, plus de 43 000 paires de chaussures, un nombre incalculable de brosses à dents et de brosses à raser et 7 tonnes de cheveux humains dans le camp.

Aujourd’hui. Ces preuves de crimes nazis sont désormais exposées au musée d’Auschwitz-Birkenau pour rappeler ce que la haine, le racisme et l’effondrement moral peuvent provoquer.

La Seconde Guerre mondiale n’était pas un combat entre les puissances mondiales pour les lignes et les points sur une carte, comme sa préquelle, comme la plupart des guerres que l’humanité avait menées depuis son apparition. C’était un combat entre l’idée de mort et l’idée de vie. La vie a gagné. C’est toujours le cas.

 

George Orwell, la lutte contre le « totalitarisme » de la CIA et quelques réflexions sur l’Humanité et les directions du PCF

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Paradoxalement les révélations de Julian Assange et le rôle de big brother joué par la CIA y compris grâce à nos objets de la vie quotidienne ont conduit certains commentateurs à  multiplier les références à l’œuvre de Georges Orwell: 1984. Pourtant le personnage fut lui-même par anticommunisme forcené un agent de ladite CIA. Il ne se contenta d’ailleurs pas d’établir des fiches sur les communistes mais également sur les homosexuels, sur des noirs, des juifs soupçonnés d’être sensibles à l’URSS et à son rôle dans la décolonisation comme dans la lutte contre le nazisme. La « liste d’Orwell » livrée à la CIA telle qu’elle est parvenue à notre connaissance est riche en remarques antisémites, anti-Noirs et antihomosexuelles (à une période où l’accusation d’homosexualité pouvait entraîner des poursuites judiciaires).

Le 11 juillet 1996, un article, publié dans le quotidien anglais The Guardian, explique que George Orwell, en 1949, a collaboré avec l’Information Research Department (une section du ministère des Affaires étrangères britannique liée aux services de renseignements) par l’intermédiaire d’une fonctionnaire de celui-ci : Celia Kirwan. Orwell aurait livré à cet agent une liste de noms de journalistes et d’intellectuels « cryptocommunistes », « compagnons de routes » ou « sympathisants » de l’Union soviétique. La réalité de cette collaboration est prouvée par un document déclassifié la veille par le Public Record Office.

L’information est relayée en France principalement par les quotidiens Le Monde (12 et 13 juillet 1996) et Libération (15 juillet 1996). Le public français apprend à cette occasion que l’auteur de 1984 « dénonçait au Foreign Office les « cryptocommunistes » » (Le Monde, 13 juillet 1996). Dans son numéro d’octobre 1996, le magazine L’Histoire va plus loin encore, expliquant qu’Orwell aurait « spontanément participé à la chasse aux sorcières » organisée contre les intellectuels communistes par le Foreign Office.

Mais c’est le livre de la Britannique Frances Stonor Saunders The CIA and the Cultural Cold War (Granta, 1999) (Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, Denoël, 2003, épuisé mais que je possède et qui mériterait une réédition) qui va avec d’autres non traduits (1) révéler réellement qui était le personnage et pourquoi il est logiquement l’idole qui a accompagné la révolution conservatrice et certains trotskistes qui sont en fait les meilleurs alliés de Soros, même s’ils feignent un anti-impérialisme de bon aloi. On les retrouve partout où effectivement Soros mène ses bonnes œuvres, en Crimée, par exemple toujours prêt à dénoncer le nouveau big brother, celui que désigne la CIA qu’il s’agisse de quelques pays du Moyen orient ou de la Chine… ce sont les mêmes qui ne craignent pas de taxer Aragon d’être une crapule « stalinienne ». Bref les disciples d’Orwell… qui ont désormais leurs entrées à l’Humanité et dans la presse dite communiste…

Mais selon le livre très documenté de Frances Stonor Saunders celui avec qui va s’élaborer la théorie n’est pas Orwell mais Koestler : « la destruction du mythe communiste ne pouvait être accomplie qu’en mobilisant les personnalités aussi bien de gauche que non communistes dans une campagne de persuasion (…) Effectivement, pour la CIA, la stratégie de promotion de la gauche non communiste allait devenir le fondement théorique des opérations de l’Agence contre le communisme durant les deux décennies suivantes (2) »(cité par Frances Stonor saunders p.73-74)

L’Humanité et ceux qui depuis des décennies dirigent le PCF semblent incontestablement « agis » et il a fallu que je passe par Cuba où on est très attentif et pour cause à ce genre d’influence pour le découvrir, mais il est évident que le travail idéologique accompli depuis des décennies sur les communistes ont émoussé l’attention. Le fait est que la direction de l’Humanité et celles du PCF, voire syndicales, ont exactement suivi la tactique de la CIA: mobiliser contre le marxisme et contre l’histoire du parti des gens de gauche non communiste et même clairement anti-communiste et faire régner une censure impitoyable sur tous les intellectuels désignés comme « staliniens », en fait communistes.

La théorie fondatrice de la CIA qui permettait d’établir une forte convergence entre les membres recrutés fut présentée par Schlesinger dans The Vital center, l’un des trois livres les plus influents publiés en 1949 et dont la CIA assura la promotion (les deux autres étant Le Dieu des Ténèbres de Koestler et 1984 d’Orwell).

Le thème de Schlesinger est celui du ralliement possible de la gauche non communiste dont Frances Saunder décrit les importants moyens financiers, presse, revue dont ils vont jouir: il « dresse une carte du déclin de la gauche et son éventuelle paralysie morale à la suite de la Révolution corrompue de 1917, et définit « l’évolution de la gauche non communiste » comme l’étendard auquel il fallait se rallier pour tailler un « espace de liberté ». Il ne fallait laisser aucune « lampe à la fenêtre pour guider les communistes ».

Je reviendrai un de ces jours sur Orwell et sur la manière dont avec d’autres il va œuvrer à ce projet.

Quand un gouvernement européen qu’il s’agisse de la France du Programme commun sur laquelle Mitterrand a fait une OPA, sur le gouvernement portugais actuel et même sur l’espagnol, tout l’enjeu reste de minimiser la place des communistes et d’organiser une pression sur leur totalitarisme par rapport à une gauche elle considérée comme défendant les libertés. Il est évident comme je l’analyse dans mes mémoires qu’un certain nombre de dirigeants communistes ont participé dans ce projet et il faut analyser ses liens avec l’eurocommunisme.

Pour moi la censure de l’humanité et ce qui se prépare pour la célébration du centième anniversaire du PCF participe encore et toujours de cette visée de la CIA, que ceux qui en sont chargés soient conscients ou de simples marionnettes, le fait est.

 

Danielle Bleitrach

(1) Annie Lacroix dans un article au Monde Diplomatique cite un certain nombre des autres auteurs anglo-saxons qui ont éclairé ce rôle désormais bien connu de Georges Orwell, on citera en particulier : Richard J. Aldrich, The Hidden Hand : Britain, America, and Cold War Secret Intelligence (John Murray, 2001) ; James Smith, British Writers and MI5 Surveillance, 1930-1960 (Cambridge University Press, 2013), en particulier le chapitre sur Orwell et Arthur Koestler, p. 110-151 ; Andrew Defty, Britain, America and Anti-Communist Propaganda, 1945-1953 : The Information Research Department (Routledge, 2004). Orwell, idole des neocons de plus en plus vénérée depuis les années 1980 ? Il n’y a pas maldonne.

2) Michaël Warner « Origin of The Congress for cultural Freedom. studies in Intelligence , vol 38/5, été,1995. Historien travaillant pour la CIA, Michaël Warner, a pu consulter les dossiers classés inaccessibles aux autres chercheurs mais étant de la maison il commet inexactitudes et omissions dont il faut se méfier.

 

Maïakovski : « Hier, à six heures cinquante minutes est mort le camarade Lénine »

ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE LÉNINE

Le 21 janvier 1924, mourait Lénine. À l’occasion du 95ème anniversaire de sa mort, nous publions un poème de Maïakovski rendant hommage au grand dirigeant de la révolution russe.

lundi 22 janvier 2018

VLADIMIR ILITCH LÉNINE par Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1924)

— Hier, à six heures cinquante minutes
est mort le camarade Lénine. —

Cette année a vu ce que ne verront pas cent.
Ce jour entrera dans la morne légende des siècles.

L’horreur fit sortir un râle du fer.
Sur les bolchéviks roula une vague de sanglots.
Terrible, ce poids !
On se tramait comme une masse au-dehors.
Savoir — comment et quand ? Que tout soit dit !

Dans les rues, dans les ruelles, comme un corbillard vogue
le Grand Théâtre.

La joie est un escargot rampant.
Le malheur, un coursier sauvage.
Ni soleil, ni éclat de glace,
tout, à travers le tamis des journaux,
est saupoudré d’une neige noire.
La nouvelle assaille l’ouvrier devant son tour.
Une balle dans l’esprit.
Et c’est comme si l’on avait renversé
un verre de larmes sur l’outil.
Et le moujik qui en a vu de toutes sortes,
qui a, plus d’une fois, regardé la mort dans les yeux,
se détourne des femmes, mais se trahit
par les traînées noires essuyées du poing.
Il y avait des hommes — du silex, ceux-là mêmes
se mordaient la lèvre, à la percer.
Les enfants étaient pris d’un sérieux de vieux,
et les vieux pleuraient comme des enfants.
Le vent pour toute la terre hurlait l’insomnie,
et ne pouvait, se levant, relevant, penser jusqu’au bout
que voilà, dans le gel d’une petite chambre de Moscou,
il y a le cercueil du père et du fils de la révolution.
La fin, la fin, la fin.
Il faut y croire !

Une vitre — et vous voyez en dessous…
C’est lui que l’on porte du Paveletzki [1]
par la ville qu’il a prise aux patrons.

La rue — on dirait une plaie ouverte,
tant elle fait mal, et tant elle gémit…
Ici chaque pierre connaît Lénine,
piétinée par les premières attaques d’octobre.

Ici tout ce que chaque drapeau a brodé,
a été entrepris et ordonné par lui.
Ici chaque tour a entendu Lénine,
et l’aurait suivi à travers feu et fumée.
Ici Lénine est connu de chaque ouvrier —
étalez les cœurs, comme des branches de sapin. [2]
Il menait au combat, annonçait les conquêtes,
et voilà le prolétaire maître de tout.

— Ici, chaque paysan a inscrit
dans son cœur le nom de Lénine
plus tendrement qu’aux calendes des saints.
Il ordonna d’appeler leurs, les terres
dont rêvent au tombeau les grands-pères morts sous le knout.

Et les Communards — ceux de la Place Rouge —
semblaient murmurer :
« Toi, que nous aimons !
Vis, et nous n’avons besoin d’un destin plus beau —
cent fois nous irons à l’attaque prêts à mourir ! »
Si à présent sonnaient les mots d’un faiseur de miracles :
« Pour qu’il se lève — mourez ! » —
l’écluse des rues s’ouvrirait largement,
et les hommes se jetteraient dans la mort en chantant.

Mais il n’y a pas de miracles,
inutile de rêver.
Il y a Lénine,
le cercueil,
les épaules qui se voûtent.
C’était un homme,
jusqu’à la fin humaine —
supporte ce supplice de la peine des hommes
Jamais un fret plus précieux n’a été porté par nos océans,
que ce cercueil rouge voguant vers la Maison des Unions [3],
sur le dos des sanglots et des marches.
Encore montaient la garde d’honneur
les hommes sévères de la trempe de Lénine,
que la foule déjà attendait, imprimée
sur toute la longueur des Tverskaia [4] et Dimitrovka.[5]
En l’an dix-sept, soi-même sa fille dans la file
pour le pain l’aurait-on envoyée — on mangera demain !

Mais dans cette glaciale et terrible queue,
tous s’alignaient avec enfants et malades.
Les villages se rangeaient à côté des villes.
La douleur tintait, enfantine ou virile.
La terre du travail défilait en revue,
bilan vivant de la vie de Lénine.
Le soleil jaune, louchant tendrement,
se lève, et jette les rayons à ses pieds.
Comme traqués, pleurant l’espoir,
penchés de douleur défilent les Chinois.
Les nuits venaient sur le dos des jours,
confondant les heures, mélangeant les dates.
Comme si ce n’étaient ni les nuits, ni les étoiles au-dessus,
mais pleurant sur Lénine les noirs des États-Unis.
Un froid jamais vu cuisait les semelles,
mais les gens séjournaient dans une presse serrée.
On n’ose même pas battre des mains,
pour échapper au froid — ce n’est pas de mise.
Le froid attrape et traîne, tout comme s’il
voulait éprouver la trempe de l’amour.
Il rentre de force dans les foules.
Empêtré dans la presse,
pénètre le monde derrière les colonnes. [6]
Les marches grandissent [7], deviennent des récifs.
Mais voilà que s’arrêtent le chant et le souffle,
et on n’ose faire un pas — sous le pied, c’est le gouffre,
c’est le bord tranchant d’un gouffre de quatre marches.
Tranchant l’esclavage de cent générations,
où l’on ne connaît que de l’or la sonnante raison.
Le bord du gouffre — le cercueil de Lénine,
sur tout l’horizon, la commune.
Que verra-t-on ?
Rien que son front,
et Nadejda Konstantinovna,
dans une brume, derrière…

Peut-être des yeux sans larmes en verraient-ils plus.
Ce n’est pas de ces yeux que je regardais.
La soie des drapeaux flottants s’incline,
rendant les derniers honneurs :
« Adieu, camarade, tu l’as terminé,
ton chemin honnête et vaillant. »
L’horreur
Ferme les yeux, ne regarde pas,
comme si tu marchais sur un fil de soie.
Comme si un instant tu étais
seul à seul avec une immense et unique vérité.

Je suis heureux.
L’eau sonore de la marche
emporte mon corps sans poids.
Je sais, désormais pour toujours
vivra en moi cet instant.
Heureux d’être une parcelle de cette force
qui a en commun même les larmes des yeux.

Plus forte, plus pure, ne peut être la communion
dans l’immense sentiment nommé classe !

Et la mort d’Ilitch elle-même
devint un grand organisateur-Communiste.
Déjà au-dessus des troncs d’une forêt monstrueuse,
des millions de mains tenant sa hampe,
la Place Rouge —
drapeau rouge, monte,
s’arrachant d’une terrible saccade.
De ce drapeau, de chacun de ses plis,
vient, à nouveau vivant, l’appel de Lénine :

— En rangs, prolétaires, pour le dernier corps à corps !
Esclaves, redressez vos genoux pliés !
Armée des prolétaires, dans l’ordre, avance !
Vive la révolution, joyeuse et rapide !
Ceci est la seule et unique grande guerre,
de toutes celles que l’histoire ait connues.

1 Le corps de Lénine a été transporté de Gorki à son domicile, à Moscou, et arriva à la gare Paveletzki.
2 On étale des branches de sapin en dessous des fenêtres des malades et des morts.
3 Maison des Unions. Maison des Unions des Syndicats (autrefois « Réunion des Nobles », où se trouve une immense salle entourée de colonnes blanches. C’est là qu’était exposé le corps de Lénine.
4 Tverskaia et une des rues principales de Moscou
5 Dimitrovka rue au coin de laquelle se trouve la Maison des Unions.
6 Les colonnes de la salle dans la Maison des Unions.
7 Pour pénétrer au centre de la salle, il faut descendre quatre marches.

Crédits photo : @konbini.com

 
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Publié par le janvier 21, 2020 dans URSS. Révolution d'octobre

 

L’URSS, c’était aussi ce « vent de liberté-là! »

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Dessin du graphiste soviétique Vitaly Goryaev (1910-1982) dénonçant la ségrégation raciale aux USA ( 1956 ).
Goryaev fut membre de l’Union des Artistes de l’URSS (1932). Immédiatement après l’obtention de son diplôme , Goryaev commença à travailler comme caricaturiste puis collabora avec le magazine  » Krokodil « , pour lequel il travailla durant 30 ans.
Il fut lauréat du Prix d’État de l’URSS (1967) .

 
 

Les 75 ans de la libération du camp nazi d’Auschwitz-Birkenau par l’armée soviétique : un problème majeur dans ce monde atlantiste

Tout à fait d’accord avec ce texte… je hais le négationnisme, celui qui nie l’extermination des juifs et les chambres à gaz, mais je hais tout autant celui désormais majoritaire dans notre société qui prétend nier le rôle des soviétiques dans la fin du nazisme… Et je souffre d’autant plus qu’une partie de ceux qui se sont approprié le communisme et qui sont en fait au meilleur des cas des trotskistes contribuent à cette réécriture de l’histoire et que c’est cette « merde » négationniste qui va pour une grande part réécrire les cent ans du PCF pour justifier leur saloperie… on me dit qu’il faut attendre le 39ème congrès pour se débarrasser de ces gens-là, mais je ne supporte pas de voir mon passé celui qui a fondé mon existence être la proie de ces individus ne serait-ce que pour une célébration dont à cause d’eux plus personne de vraiment communiste n’attend rien… Ils peuvent compter au moins sur moi, il n’y aura pas un jour où je renoncerai à combattre leur œuvre de mort (note de Danielle Bleitrach).

Les 75 ans de la libération du camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau par l’armée soviétique sont célébrés de manière surprenante. Pourtant, personne n’ose remettre en cause l’horreur de l’holocauste aujourd’hui. C’est même, en Europe, quasiment le seul thème traité lorsqu’il s’agit de la Seconde Guerre mondiale, tant il est vrai que l’aspect militaire ne fut pas très glorieux avant l’intervention de l’URSS et des Etats-Unis. Le problème vient d’ailleurs : à l’heure où le camp atlantiste tente une réécriture de l’histoire, faisant de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique les deux « agresseurs », comment laisser à l’armée soviétique un acte aussi symbolique ?

Différentes cérémonies sont organisées en mémoire de cet évènement hautement symbolique, la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par l’Armée rouge, par les soldats soviétiques, en Pologne. Et des problèmes se posent alors que l’histoire doit être réécrite en fonction des intérêts politiques du moment.

Le 27 janvier 1945, lors de la campagne de libération de l’Europe en général et de la Pologne en particulier par l’Armée rouge, le camp de la mort d’Auschwitz a été libéré. A la fin de l’année 1944, quand l’armée soviétique s’approchait, une marche forcée a été organisée par les nazis pour envoyer en Allemagne des prisonniers. Les corps jonchaient la route, mais environ 60 000 personnes ont ainsi été convoyées. Le 24 janvier, comme l’Armée rouge était à proximité, les nazis ont tenté de détruire le camp, les infrastructures, les réserves de nourriture et les vêtements des prisonniers. L’accès au camp a été miné. Le 26 janvier, alors que les troupes soviétiques étaient à 60 km de Krakovie, des soldats munis d’une carte ont été envoyés en éclaireurs pour voir ce qu’il y avait en avant, dans la forêt. C’est ainsi qu’ils sont tombés sur ce camp de la mort. Le 27 janvier, le camp a pu être libéré. Il n’y restait qu’environ 7 500 personnes, les plus faibles. Des millions de personnes ont été tuées à Auschwitz. En 2010, le FSB a déclassifié des documents, selon lesquels 4 millions de personnes n’en seraient pas sorties vivantes. Surtout des Polonais, des Juifs, des Français, des Russes et des Hongrois, de tout âge. Le commandant nazi du camp, lors du procès de Nuremberg, a déclaré ne pas savoir combien de personnes ont été ainsi assassinées dans ce camp, n’avoir jamais eu connaissance des chiffres exacts.
Mais il est évident, à l’époque où l’histoire doit être reconstruite pour permettre aux pays européens d’oublier une collaboration étatique souvent très active, de justifier l’injustifiable, de faire allégeance aux Etats-Unis qui doivent, dans un monde global, être les seuls et uniques sauveurs de la planète,  que l’Armée rouge, soviétique, doit être discrètement écartée, oubliée. Ne peut plus être libératrice, puisqu’elle doit être agresseur.
Ainsi, la Pologne refuse de participer aux cérémonies organisées en Israël au sujet des 75 ans de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par l’Armée rouge. Car – par l’Armée rouge. Donc l’URSS. Dont la Russie est le pays continuateur sur la scène internationale, conformément au droit international. Or, évidemment, une place d’honneur sera réservée à Vladimir Poutine, en tant que Président de la Russie, donc du pays continuateur de l’URSS, dont l’armée a libéré la Pologne et le camp d’Auschwitz. La Pologne, qui a payé très cher pendant la guerre son pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie en 1934 et sa politique de complaisance, avant d’être envahie et asservie par les nazis. Mais tous les pays ne retiennent pas les leçons de l’histoire. Quant à l’Ukraine bandériste, son Président ne sera pas invité à faire un discours.
L’on pourrait se dire qu’il s’agit des complexes issus des pays de l’Est envers leur puissant voisin, voisin qui se renforce dans sa souveraineté, quand eux ont du mal dans le cadre européen (pour la Pologne), ou des difficultés à courir derrière l’Europe (pour l’Ukraine) les Etats-Unis étant trop loin. Malheureusement le mal est plus profond. L’UNESCO organise à Paris une cérémonie, également pour ces 75 ans de la libération du camp d’Auschwitz. Vous pouvez lire et relire l’annonce, l’Armée rouge n’est absolument pas citée, il semblerait que l’URSS n’ait même pas existé. Auschwitz et la Pologne se sont manifestement libérés … tout seuls, par opération du Saint Esprit.
Bref, non seulement il n’est pas indiqué par qui le camp a été libéré, mais pas un spécialiste russe n’a été invité parmi les conférenciers (à la différence des Etats-Unis) et pas un représentant officiel de la Russie parmi les personnalités ouvrant la cérémonie (à la différence de l’Allemagne).
Il est regrettable que nos pays n’aient pas l’intelligence d’accepter leur passé. Ne serait-que pour ne pas répéter les mêmes erreurs.
 

Poutine veut «fermer l’ignoble bouche qu’ouvrent certains» sur la Seconde Guerre mondiale

20 janv. 2020, 10:42 © Alexei Druzhinin / Sputnik Source: AFP

Poutine s’énerve et je dois dire que dans cette affaire on ne peut que lui donner raison, félicitations également pour les archives mises à la disposition des chercheurs, cela commence à faire le trafic des mémoires, les victimes devenus bourreaux pour mieux blanchir le retour de l’extrême-droite favorisé par le capital et ses institutions comme l’OTAN et l’UE (note de Danielle Bleitrach).

Poutine veut «fermer l'ignoble bouche qu'ouvrent certains» sur la Seconde Guerre mondiale

Lors d’une conférence à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine a indiqué vouloir créer un centre de documents d’archives sur la Seconde Guerre mondiale, afin de lutter contre la minimisation du rôle de l’Union soviétique dans la victoire sur le nazisme. Souhaitant faire taire plusieurs hauts responsables politiques de différents pays à propos de la Seconde Guerre mondiale,

Vladimir Poutine a annoncé, à l’occasion d’une rencontre à Saint-Pétersbourg avec des vétérans et des représentants d’organisations patriotiques le 18 janvier, la création d’un centre de documents d’archives qui sera entièrement dédié à ce conflit. Selon le président russe, cette fondation retraçant le plus meurtrier des conflits armés européens devrait permettre de répondre à ceux «qui tentent de réécrire l’Histoire». «On va fermer l’ignoble bouche qu’ouvrent certains responsables à l’étranger pour atteindre leurs buts politiques à court terme, nous la fermerons avec des informations exactes et fondamentales», a déclaré Vladimir Poutine.

Ainsi, Moscou souhaite créer l’une des collections les plus complètes de documents sur la Seconde Guerre mondiale, qui serait ouverte à toutes et tous partout dans le monde. Vladimir Poutine a en outre promis de faire «taire ceux qui tentent de réécrire l’Histoire, de la présenter sous un faux jour et de réduire le rôle de nos pères et nos grands-pères, de nos héros, qui ont perdu la vie en défendant leur patrie et presque le monde entier contre la peste brune».

 

Le chef d’Etat russe a en outre estimé que les «principaux médias», de manière «délibérée» ne révélaient «pas d’informations fiables» sur ces événements historiques.

Le pacte Molotov-Ribbentrop en ligne de mire ?  Le Parlement européen avait adopté, le 19 septembre dernier, une résolution précisant «que la Seconde Guerre mondiale, conflit le plus dévastateur de l’Histoire de l’Europe, a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939», également connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop, «dont les protocoles secrets divisaient l’Europe et les territoires d’Etats indépendants en sphères d’influence des deux régimes totalitaires, ouvrant la voie au déclenchement de la Seconde guerre mondiale».

Le texte a été adopté avec une très large majorité : 535 parlementaires ont voté en sa faveur, 66 contre. Mais si certains historiens analysent le pacte germano-soviétique comme une alliance de circonstance entre deux régimes totalitaires et expansionnistes, d’autres voix, notamment en Russie, insistent sur le contexte ayant mené au traité Ribbentrop-Molotov.

Selon cette conception, l’URSS ne parvenait pas à conclure d’alliance militaire avec la France et le Royaume-Uni, ni à obtenir des régimes autoritaires anticommunistes au pouvoir en Pologne et en Roumanie de droit de passage pour l’Armée rouge en cas d’attaque coordonnée sur l’Allemagne. Face à l’échec des négociations et devant l’expansion du IIIe Reich, le Kremlin n’aurait eu d’autre choix que de céder aux sollicitations de Berlin pour s’octroyer un sursis et une zone tampon lui permettant de rester en position de force avant l’affrontement inévitable, qui finira par arriver en 1941 à l’initiative d’Hitler.

En 2009, alors invité pour les commémorations des 70 ans de l’invasion de la Pologne (pays ayant également signé un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie en 1934), Vladimir Poutine, à l’époque Premier ministre russe, avait évoqué la question sensible des pactes conclus avec les nazis. «Nous devons admettre ces erreurs. Notre pays l’a fait. Le Parlement russe a condamné le Pacte Molotov-Ribbentrop. Nous sommes en droit d’attendre la même chose des autres pays qui ont également conclu des accords avec les nazis», avait-il déclaré.

Lire aussi : Le pacte germano-soviétique, fruit amer des accords de Munich

En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/international/70502-poutine-veut-fermer-bouche-ignoble-certains-responsables-seconde-guerre-mondiale?fbclid=IwAR0i7cZdSiyh1zDZDxdsaBMlZVbLBwLp1d31pLmmKNg0nlSX-4SfxQYnYyQ

 
 

Les justes colères de Zakhar Prilépine face à la célébration de la grande guerre patriotique

Publié le par Boyer Jakline

Voici un texte que nous avons emprunté au blog de Jakeline Boyer  qui dit à ce propos : « J’inaugure avec cet article  une nouvelle  rubrique  : Grande Guerre  Patriotique. Pour les nouveaux dans ce blog,  c’est  ainsi  que s’appelle en Russie  la deuxième guerre mondiale,  en référence à  la Guerre Patriotique,  celle  menée  contre Napoléon. » Aujourd’hui les deux  appellations  cohabitent. » En effet, il ne s’agit pas seulement d’un enjeu historique mais bien de l’actualité elle-même comme l’a prouvé l’ignoble résolution du Parlement européen, face à laquelle la réaction des communistes français a été plus que modérée, comme l’est en général leur  appréciation de l’URSS, le PCF étant depuis longtemps totalement imprégné de l’idéologie trotskiste et d’une faiblesse insigne dans la formation de ses adhérents à l’histoire (note de Danielle Bleitrach)

http://bordeaux-moscou.over-blog.com/2020/01/les-justes-coleres-de-zakhar-prilepine.html?fbclid=IwAR107UlW3w74lG3XKRnnnnukVYk2D3HfTqPHZ4nfxwqPIm-iElojHNsSD9E

Ses « leçons de russe » sur la chaîne privée et populaire parmi la jeunesse se fixent pour objectif clair d’informer et ainsi  former les nouvelles générations passées à la moulinette de l’idéologie libérale qui sévit dans le pays. Lui explique dans un des nombreux entretiens  qu’il  accorde à  des radios ou tv russes qu’il a eu la chance  d’être  éduqué  par un père,  professeur d’histoire ce qui lui a permis  de ne pas être noyé  dans le maelstrom de la chute de l’URSS

C’est un homme très  présent dans de nombreuses  capitales occidentales où son activité littéraire est appréciée.  Il connait les milieux intellectuels des  » grandes  démocraties « . Il a donc un point de vue très argumenté sur les idées,  les « valeurs  » dominantes dans nos sociétés.

Très   » conservateur  » sur des sujets  dits sociétaux, où je ne partage pas sa vision, il ne décolère pas contre les campagnes permanentes menées  d’Occident  pour  « abaisser » le 9 mai. Nombreuses sont ses leçons  autour de ce thème central.

Je partage  cette part là de ses colères.  Cette   » leçon  » a été diffusée  autour du 9 mai dernier.  Ici, « en Occident « , le discours sur  la responsabilité  de l’URSS dans la guerre ne faiblit pas.  Que se joue t t’il donc?

La question  de la victoire sur le  nazisme est un enjeu en Europe,  en Russie aussi,  de façon  moindre.  Il est des voix parmi les  » libéraux « , qui demandent aux Russes de faire amende honorable,  de se repentir, de rester chez eux le 9 mai… Il fait de nombreuses  citations, de Oulitskaya, vantant  la sagesse  du pouvoir français  qui a  su  » protéger son peuple « , à  des journalistes  appelant franchement à rester à la maison le 9 mai, fustigeant  le  » régiment immortel « . Or comme le souligne ZP cette initiative est née  dans le  peuple, une ville  sibérienne, qui a voulu  se réemparer de la victoire  dont on tente de  le déposséder..

ZP note comment dans le même temps  Hollywood glorifie à travers toute la planète  l’engagement pour la victoire  des Alliés et des Américains. Il cite les films  les plus connus,  mondialement  diffusés,  Pearl Harbor,  Il faut  sauver le soldat Ryan, Dunkerque,  le jour le plus long..etc, etc…

Il ne s’agit pas pour lui de nier la participation,  mais de rendre justice  à  l’exploit soviétique,  alors que tout est fait  « pour  rabaisser  le 9 mai »…

Il constate qu’actuellement quelques 42 guerres se déroulent dans le monde.  La guerre est menée,  par les USA le plus souvent,  qui attaquent  « avec Dieu  à  leurs côtés  » comme  chantait Bob Dylan ( c’est moi qui cite), en toute bonne  conscience  ces peuples  qui n’ont « même pas su se doter de la démocratie,  des Arabes « abstraits « , des Russes  sauvages…. » ( citations.  Tout ce qui sera entre guillemets  sera des citations).

Permanence de ce sentiment : Trump vient  d’employer  l’expression,  Dieu est à nos côtés,  pour justifier l’agression  contre l’Iran, la dernière  agression, il y. a quelques jours. (J.B)

Là,  il développe son idée essentielle, profonde   grave :

Pendant la guerre  les Soviétiques  envisageaient leur propre mort et  l’anticipaient en montant au front  pour « protéger  l’aimée, l’enfant qui dort en paix, ne pas  permettre  que s’éteigne la petite bougie sur la fenêtre « ( citations de chansons de la guerre). Il évoque le  destin du samouraï.

Alors que,  à  travers  le  cinéma,  les jeux vidéo ,  le public occidental envisage la mort  d’autres,  pas  la sienne. C’est ce contrat moral entre citoyens responsables  qui fut signé  lors de l’engagement dans la terrible guerre,  » où  seuls les Soviétiques  ont brisé l’échine du nazisme » . Winston  Churchill  cité par ZP.

Pour  souligner cette réalité,  il cite la poétesse  Anna Akhmatova  dans son fameux poème « Courage ». Cette Akhmatova, adulée par les libéraux,  dont le mari, le grand poète  Nikokai Goumiliov  fut fusillé  et le fils « trimballé de goulag en goulag »,  a écrit ces vers en  1941:

Nous savons ce qui désormais est posé sur la balance

Et ce qui désormais  s’accomplit 

L’heure du courage sonné à nos montres 

Et le courage ne nous  quittera pas. 

Nous n’avons pas peur de nous coucher morts sous les balles, 

Ce n’est pas  dur de rester sans demeure,

Et nous te conserverons,  parler russe,

Grande parole russe, 

Libre et pur nous te porterons, 

Et te donnerons à nos petits enfants 

Te sauverons de la cage,

Pour  toujours. 

Ce poème est incontournable dans le panthéon russe.

Sait-on , je sais qu’on ne sait pas,  omerta totale,  tandis qu’on  glose  sur  les  résistances,  européenne et soviétique,  comparaison qui ne sont pas  raison,  sait-on donc que le plan Barbarossa  prévoyait  l’élimination  des Slaves… comme celle des Juifs ?  Un génocide.  Voir mon article, traduction de sa  » leçon de russe », cinglante du 9 mai 2018. Toujours sa colère où les chiffres  se succèdent  comme autant  de balles.

 

Écrivant  ce texte,  j’ai conscience de la  difficulté pour  nous à  comprendre  cette histoire. En tout cas,  quand vous  rencontrez une, un russe, vous  avez 8 chances sur  10 de parler avec quelqu’un qui est fait à cette histoire là.

Efficace, fond et forme. Pour les russophones.

 

Si des journalistes des médias tentaient de me piéger… sur le communisme

L’auteur de la photo est Evgueni Khaldei,  celui qui a fait la photo de la prise du palais du Reichstag

Dans le cadre de ma chronique communiste mode d’emploi… « Si j’étais secrétaire national du PCF »

Si des journalistes des médias tentaient de me piéger sur « l’échec du communisme », et que je sois en position de prendre quelques décisions importantes, voici ce que je répondrais:

Je pense ne pas avoir la même opinion que vous sur cette question, mais je crois que nous n’avons pas le temps de l’aborder aussi complètement que nous le souhaiterions vous et moi alors je vous propose de retourner à l’ordre du jour, l’actualité politique en France et dans le monde. Mais comme je ne veux pas totalement me dérober à votre question importante, je laisse à votre sagacité deux faits et je vous annonce un événement:

Le premier fait est que vous n’ignorez pas que 70% des Russes regrettent l’URSS. Cela n’est pas niable même si nous n’avons pas le temps d’épiloguer sur l’interprétation d’une telle opinion.

Le deuxième fait est que je vous demande à vous et aux téléspectateurs de vous interroger sur le gain qu’a été pour la paix dans le monde aussi bien que pour le statut des travailleurs la fin de l’URSS et du socialisme européen, la capitalisme ne se croit-il pas tout permis? Et la remarque vaut encore plus pour l’affaiblissement du PCF.

Mais pour répondre à toutes ces questions je vous annonce qu’au sein du PCF nous avons décidé de lancer un grand débat sur l’apport et sur les échecs du communisme. Il est temps plus de 20 ans après la chute de l’URSS, la montée en puissance de la Chine que les communistes français aillent au fond de l’analyse, sans complaisance mais du point de vue qui est le leur.

Maintenant je vous propose que nous abordions l’ordre du jour, je n’interviendrai plus sur le sujet.

Danielle Bleitrach

 

Mon chemin vers Staline, par Youri BELOV

La réhabilitation de Staline avance en Russie

Un texte fondamental pour comprendre pourquoi 70% des Russes regrettent l’Union soviétique et pourquoi Staline est plébiscité par eux comme le plus grand homme de tous les temps depuis quelques années et les opinions continuent à monter dans ce sens. Non les Russes ne sont pas des gens particuliers ayant un goût immodéré pour les despotes, mais voilà l’expérience qu’ils ont faite et leur évolution vers cette opinion. Non ce n’est pas Poutine qui imposerait le culte de Staline, d’un côté il est vrai qu’il le préfère à Lénine qui selon lui aurait divisé l’empire russe, mais ses alliés directs ne cessent au contraire de combattre l’URSS et Staline aussi bien que Lénine, le thème du goulag est moins fréquent que celui des magasins vides, mais il est utilisé. Non si Poutine doit montrer un certain respect pour l’URSS c’est en suivant l’opinion publique. Ici c’est quelqu’un d’âgé qui décrit le vécu de la déstalinisation et après la fin de l’URSS, une vision différente… Mais ce qui est frappant c’est qu’après une période marquée par la différence entre ceux qui avaient vécu l’URSS et la jeunesse, nous assistons à l’engouement de la jeunesse pour l’histoire et un intérêt renouvelé pour l’URSS et Staline. A lire pour comprendre, imbéciles convaincus de tout savoir après excès de BMFTV, passez votre chemin (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop)

La Pravda No 142 (30929) 20-23 décembre 2019

https://gazeta-pravda.ru/issue/142-30929-20-23-dekabrya-2019-goda/moy-put-k-stalinu/

 

Je suis de la dernière génération stalinienne. Quand, en 1961, Nikita Khrouchtchev «a dénoncé le culte de la personnalité» du grand dirigeant soviétique, ce dont nous parlerons plus bas, j’avais dix-sept ans (1). On aurait pu imaginer que l’esprit de l’éducation stalinienne demeurerait inébranlable en moi, ainsi que chez les gens de ma génération. Hélas, des doutes sur la légitimité historique de Staline m’ont rendu visite plus d’une fois et, d’ailleurs, je ne suis pas le seul. A ma grande honte, je dois avouer que cela s’est surtout produit pendant les années de la maudite perestroïka de Gorbatchev.

 

Un coup asséné contre ce que j’avais de plus cher dans ma jeunesse

 

Staline est entré dans mon âme d’enfant pendant les années de la Seconde Guerre mondiale. Il ne serait pas exagéré de dire qu’il était aimé de tout le monde comme un membre de la famille, et son nom était synonyme de foi en la victoire de notre patrie soviétique.

 

Ma famille a été évacuée de Leningrad assiégée vers la ville de Molotov (aujourd’hui Perm), où ma mère devint contremaître dans un atelier de couture où l’on recevait du front les uniformes des blessés pour qu’ils soient remis en état et renvoyés au front. Je me souviens qu’un jour ma mère est rentrée du travail avec un portrait de Staline. Il a été placé entre deux fenêtres de la petite pièce dans laquelle vivaient six personnes: notre mère et ses cinq enfants. Chaque matin, quand je me réveillais, je regardais le demi-profil stalinien plissant des yeux gentils et sages. Staline était alors pour nous, comme Pouchkine: notre tout. Bien sûr, nous ne connaissions pas ces mots ni ne prononcions de tels mots, mais nous sentions quelque chose de grand et de fort dans le mot «Staline».

 

Les années d’adolescence dans l’après-guerre se sont envolées rapidement. Imperceptiblement, nous sommes entrés dans notre jeunesse. Nous traitions Staline comme un père, strict, exigeant mais toujours juste et bon. Ni moi ni aucun de mes camarades et amis n’ont jamais pensé qu’un jour Staline ne serait plus avec nous.

 

Cependant, la vie suivait son cours normal, devenant plus lumineuse et plus heureuse. On se souvenait de plus en rarement de la faim des années de guerre et de la disette des années d’après-guerre. Enfants des vainqueurs, nous croyions fermement en notre heureux avenir. Nous étions vêtus plus que modestement. Une nouvelle chemise, un pantalon ou une jupe était un événement joyeux dans nos vies. Et de tels événements se produisaient de plus en plus souvent. Nous pouvions manger du pain blanc et du beurre tous les jours! Les graves pertes de la guerre – la mort de pères et de proches au front – n’avaient pas été oubliées, mais étaient estompées. Nous avons cru en nous – nous avions avec nous Staline, inflexible, invincible. La radio diffusait de la musique classique et des textes littéraires russes et soviétiques. On y célébrait le pays, le peuple, le Parti et Staline. Tout cela constituait pour nous une unité organique. Et soudain, cette unité a vacillé: dans les premiers jours de mars 1953, des informations alarmantes sur la maladie de Joseph Vissarionovitch Staline nous sont venues de la radio, et le 5 mars la radio a annoncé sa mort. Cette nouvelle m’a trouvé dans la ville de Kalinovka, région de Vinnitsa. Dans les premiers jours après la mort de Staline, j’ai découvert ce qu’est la douleur d’un peuple: des vieillards et des femmes pleuraient; des anciens combattants retenaient à peine leurs larmes. Beaucoup plus tard, en 1961, Alexandre Tvardovski, mieux que quiconque, a exprimé l’attitude du peuple soviétique envers Staline. Seuls les ennemis haineux du pouvoir soviétique, de tout ce qui est soviétique peuvent contester ces vers du poète:

 

Nous l’appelions (à quoi bon mentir)

Père dans notre pays-famille.

Il n’y a rien à retrancher ni ajouter, –

C’était ainsi sur notre terre.

 

Les leçons de bolchevisme de Zinaïda Nemtsova

 

Si je dois résumer en un mot mon attitude envers Staline dans ma jeunesse: je l’aimais. Je l’aimais comme une personne très chère.

 

Ce sentiment d’amour a été pulvérisé sous les coups d’une attaque pernicieuse en 1956 : le rapport du premier secrétaire du Comité central du PCUS «Sur le culte de la personnalité et ses conséquences», lu par Khrouchtchev lui-même lors d’une réunion à huis clos du XX Congrès du PCUS. Il n’y a pas eu de questions à l’orateur ni de discussion sur le rapport. La même procédure cynique concernant le grand chef décédé a été répétée dans chaque cellule du parti.

 

En tant que secrétaire du Komsomol de l’école n ° 139 de Leningrad, j’ai été invité à écouter le rapport Khrouchtchev. Tous ceux qui assistaient à la séance étaient tétanisés et consternés. Après la lecture du rapport, nous sommes restés assis dans un silence de mort, sans nous regarder, sans prononcer un mot.

 

Deux ou trois minutes s’écoulèrent. Le secrétaire de notre organisation principale du parti s’est levé, il a dit: «C’est tout, camarades», et s’est dirigé vers la sortie de la classe où notre réunion silencieuse s’était tenue. Tous les participants se sont immédiatement levés et l’ont suivi… Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai repassé en mémoire toute ma vie et elle était imprégnée d’un sentiment d’amour pour Staline.

 

Toutes mes tentatives pour poser la question: «Comment est-ce possible?» ont été interrompues par mes camarades supérieurs, des membres du parti, avec la même réponse: «Le congrès du parti en a décidé ainsi.» Aucun de nous ne savait alors que le décret du vingtième congrès du PCUS « Sur le culte de la personnalité de Staline et ses conséquences » avait été adopté à l’unanimité sans qu’il y ait eu discussion du rapport de Khrouchtchev (?!). Le Présidium du Comité central du PCUS n’a pas non plus statué sur cette question. Molotov, Kaganovitch, Vorochilov s’étaient prononcés contre la proposition de lire le rapport Khrouchtchev au congrès du parti. Mais leur «contre» n’a pas été mis aux voix. Khrouchtchev a fait le rapport mentionné au nom du Présidium du Comité central du PCUS, en s’appuyant sur la majorité silencieuse des membres du Présidium.

 

Les années ont passé et la question: «Comment est-ce possible?» – est restée sans réponse. Elle a perdu de son acuité, pour finalement être diluée dans la vie quotidienne.

 

Mais un jour cette question,à ma grande surprise, a refait surface dans ma conscience. J’avais déjà fait l’armée et étais secrétaire du Komsomol à l’école (lycée) 139 de Leningrad, que j’avais terminée en 1957. J’avais 26 ans lorsque j’ai rencontré ZinaïdaNikolaievna Nemtsova, une vétérane du parti, réprimée en 1937 et qui avait purgé une longue peine dans un camp de prisonniers du Goulag. Elle travaillait dans le département de propagande et d’agitation du comité du parti de l’usine Métallique de Leningrad. Cette usine parrainait notre école depuis de nombreuses années, et mes rencontres avec Zinaïda Nikolaievna n’étaient pas fortuites. Lors d’une de ces réunions, je me suis permis d’aborder la question des «répressions staliniennes», étant sûr qu’elle les condamnerait.

 

Ce que j’ai entendu d’elle m’a plongé dans la confusion. Comme on dit dans de pareils cas, cela m’a fait comme un choc électrique. Je vais tenter de reproduire fidèlement ce qu’elle a dit,pas mot pour mot, mais en substance. «Vous pensez, jeune homme», dit-elle en martelant chaque mot, «que je vais parler de Staline comme Khrouchtchev?» Oui, je ne vous permettrai jamais de dire une seule mauvaise parole sur Iossif Vissarionovitch. Oui, nous avons été en camp pendant de nombreuses années, et toutes ces années nous avons cru en lui. Des prisonniers il y en avait de toutes sortes. La majorité dans le camp où je purgeais ma peine comprenait quel fardeau de responsabilité pour le sort du pays et du Parti avait endossé Staline. Nous soupçonnions que nous étions en captivité non sans l’aide de ceux qui le détestaient. Chez nous, les politiques, ils étaient en minorité. Mais quelle activité folle ils déploient maintenant!  »

 

J’ajouterai de moi-même: à propos des victimes innocentes de la vive lutte idéologique et politique qui a eu lieu dans le parti à la fin des années 1920 et dans les années 1930, Staline et le PCUS (b) se sont exprimés directement et honnêtement dans le Décret du Sovnarkom de l’URSS et du comité central du PCUS (b) du 17 novembre 1938. Il est incomparablement plus profond et plus fondamental dans son contenu que le décret idéologiquement vague du Comité central du PCUS « Sur le culte de la personnalité et ses conséquences » du 30 juin 1956.

 

Nous soulignons que les opposants à Staline n’étaient pas seulement des opposants, mais ses ennemis. Dans le «Bulletin de l’opposition» publié par Trotski à l’étranger, dans les années trente, le slogan «Éliminer Staline!» a été proposé. Il n’est pas difficile de deviner quelle était la signification politique de ce slogan. En 1937, le NKVD était dirigé par Iagoda, partisan de Trotski et de Boukharine. C’est lui qui a déclenché la répression, notamment contre les cadres staliniens.

 

Quand je repense à cette époque communément appelée Dégel, je suis de plus en plus convaincu qu’il s’agissait plus d’un dégel pour les antisoviétiques qui à l’époque se cachaient encore, que pour les victimes de la calomnie et de l’excès de zèle de la bureaucratie soviétique et du parti. À cause de ce zèle, des gens dévoués à leur patrie et au parti ont payé de leur vie. Quant aux antisoviétiques cachés, ils ont montré leur vrai visage pendant la perestroïka de Gorbatchev : le visage des ennemis du pouvoir soviétique, des ennemis du peuple. Ayant reçu une liberté totale pour leurs actions antisoviétiques, ils ne se sont pas fait attendre longtemps.

 

Leurs actions se distinguaient par un primitivisme raffiné, une simplicité pire que le vol. Voici, par exemple, comment le magazine Ogonyok présente Zinaïda Nikolaievna Nemtsova au lecteur lambda: « Le vétéran du parti Z.N. Nemtsova, qui a traversé les horreurs des camps staliniens, essaie de nous faire croire dans son entretien avec le magazine Ogonyok que la répression de 1937-1938 était organisée par les gardes blancs et les gendarmes infiltrés dans les rangs du NKVD à Moscou et à Léningrad.  » Oui bien sûr, il y en avait, mais c’était d’une rareté exceptionnelle.

 

Remarquez le contraste entre le jugement moral sur l’ère stalinienne («après les horreurs des camps staliniens») et le simplisme du compte-rendu de ce que dit Nemtsova sur ses aspects négatifs(«la répression de 1937-1938 a été organisée par les gardes blancs et les gendarmes»). L’objectif étant de créer chez les lecteurs et auditeurs qui, dans les années de la perestroïka étaient encore obnubilés par l’hystérie anti-Staline, une illusion d’objectivité de la part des rédacteurs d’Ogonyok, une revue qui déjà alors était devenue antisoviétique, et de l’incapacité à cette « objectivité » chez la victime de l’époque, Zinaïda Nikolaievna Nemtsova. Les paroles de la rédaction ont été mises dans sa bouche. Une technique utilisée pour couvrir et blanchir les héritiers idéologiques de Trotski, Kamenev, Zinoviev, Boukharine, qui avaient repris vie et s’étaient multipliés comme des punaises, principalement parmi l’intelligentsia universitaire et académique. Pour cela, les gardes blancs et les gendarmes étaient mis à profit.

 

La leçon que m’a donnée Zinaïda Nikolaievna s’est fixée dans ma mémoire pour le reste de ma vie. Mais, à mon grand regret, elle n’a eu effet sur moi qu’après mon cinquantième anniversaire. Pendant les années de ma jeunesse, parmi mes camarades et amis se trouvaient des enfants de parents fusillés en 1937. Il y en avait très peu, et pourtant, et pourtant… La douleur que l’on éprouve pour un proche qui n’est pas mort pour la Patrie, mais suite à la trahison de ses amis, ou la cruauté de personnes indifférentes à votre destin, ne passe jamais. Même chez ceux qui ont réussi à surmonter la tragédie de leur famille. L’écho de cette douleur résonnait dans mon âme. Même si, comme l’écrasante majorité des personnes de mon âge, je n’ai pas eu de parents qui aient souffert injustement. Mais bien que ceux-ci fussent seulement une minorité, cela n’en fait pas une tragédie de la minorité, mais une tragédie générale.

 

Staline comprenait-il cela? Bien sûr, il le comprenait et cela ne le réjouissait pas, comme en témoigne la résolution susmentionnée du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS et du Comité central du PCUS (b.) de 1938. Mais il fallait préparer le peuple à une guerre inévitable. Peut-être Staline a-t-il été le seul parmi les dirigeants du pays à savoir quels énormes sacrifices cette guerre nécessiterait. C’est ce qui l’a décidé à la collectivisation accélérée de la paysannerie, sans laquelle l’industrialisation du pays,garantie de victoire sur l’Allemagne nazie,aurait été impossible. Avec son sens de l’aphorisme, il qualifiait la guerre imminente de guerre motorisée.

 

Il a fallu du temps,celui des réflexions et des expériences douloureuses avant de comprendre tout ce qui avait été dit. Il en a été de même pour moi.

 

Une reconnaissance tardive

 

Pour revenir à l’époque de ma jeunesse (les années 60-70 du siècle dernier), je me souviens de la littérature de ces années-là : les nouvelles et romans de Constantin Simonov, de Youri Trifonov, Youri Bondarev, G. Baklanov, Danil Granine, Valentin Raspoutine, Vassili Choukchine, les piècesd’Arbouzov, deRozov… Je ne suis pas critique littéraire, mais, à mon avis, le réalisme critique prévalait en prose, poésie et dramaturgie. Mais combien ce dernier manquait à la vie du parti, et surtout à l’éducation politique, domaine danslequel j’ai travaillé pendant près de vingt ans, à l’Université du marxisme-léninisme de Leningrad. J’y donnais des cours du soir sur la méthodologie de la propagande du parti. Les étudiants étaient principalement des ouvriers. Ils nous bombardaient impitoyablement de questions. Des questions idéologiques, peut-être plus que des questions économiques. Par exemple: «Qu’est-ce que le« socialisme développé »et quels sont ses manifestations dans l’économie, la politique et la culture?», «Comment comprenez-vous cela : « l’économie devrait-elle être économe? », Etc. Et nous, liés par la discipline de parti, ne pouvions pas répondre grand-chose.

 

Il y avait aussi des questions au sujet de Staline: «Pourquoi Winston Churchill, un antisoviétique enragé, a-t-il fait cet éloge de Staline:« C’était une personne exceptionnelle… Peu importe ce que l’on dit de Staline, des gens comme lui, l’histoire et les peuples ne les oublient pas », tandis que les dirigeants soviétiques et du parti gardent le silence sur le rôle historique de Staline? »« Vous avez probablement remarqué que sur le pare-brise des camions, on peut souvent voir des portraits de Staline? Comment expliquez-vous ce phénomène? »

 

L’intérêt pour Staline et son époque a commencé à augmenter fortement après la publication des mémoires des maréchaux de l’Union soviétique, à commencer par «Mémoires et réflexions» de Joukov. Cet intérêt s’est encore accru après la sortie de l’épopée « Libération » de Youri Ozerov (1968-1972). Le renouveau de l’esprit de l’ère stalinienne parmi le peuple est devenu tangible. N’est-ce pas pour cette raison que la «cinquième colonne», déjà constituée au sommet du parti, au Politburo du Comité central du PCUS (Gorbatchev, Yakovlev, Chevardnadze, Medvedev)s’est précipitée pour faire la perestroïka ?

 

Dans le même temps, la vie idéologique était tellement dogmatisée qu’il n’y avait pas de place pour une nouvelle pensée. C’est la raison de la formation d’un phénomène que l’on pourrait définir comme une dissidence interne dans la société et dans le parti (oui, dans le parti aussi). Pour la plupart, les dissidents de l’intérieur comprenaient des gens fidèles au pouvoir soviétique et aux idéaux du communisme, mais qui critiquaient sévèrement la direction idéologique et politique du PCUS. Personne ne créait de structures organisationnelles: cela ne serait pas venu à l’idée. Je partageais pleinement cette attitude critique envers la vie idéologique du parti. Les architectes de la perestroïka spéculèrent sur cette disposition d’esprit.

 

Le dogmatisme au sein du parti était perçu par la plupart des jeunes communistes comme l’héritage de Staline. Les antistaliniens libéraux n’avaient pas ménagé leurs efforts en ce sens. Comme l’a montré la perestroïka, après la mort du dirigeant, ils avaient pris pied non seulement dans la littérature et l’art, mais aussi dans les sciences sociales. En tant que conseillers et consultants, ils ont su obtenir la confiance des plus hauts échelons du parti. Léonid Brejnev avait cette expression indulgente à leur sujet: « Mes sociaux-démocrates ». Ici, dans l’appareil du Comité central du parti, ils ont fait alliance avec les dogmatistes. Ensemble, ils présentaient Staline à la société comme l’antithèse de Lénine.

 

Quant aux œuvres de Staline, nous n’y avions pas accès : elles étaient a priori considérées comme dogmatiques. Pour les œuvres léninistes, au contraire, leur étude se déroulait sous le signe de la déification de leur créateur. Quelle est la logique dialectique de la pensée léniniste? – Cette question n’était pas soulevée devant nous. L’approche de classe en tant que méthode matérialiste dialectique de cognition et d’évaluation des faits et des phénomènes sociaux n’était pas un sujet d’étude dans la formation des membres du parti et dans l’éducation politique. A partir de l’opposition entre Staline et Lénine, on pratiquait une idolâtrie vulgaire de ce dernier.

 

Le socialisme construit sous la direction de Staline a été jugé non créatif, totalement réducteur, ne répondant pas aux principes de base de la théorie marxiste-léniniste. Hélas, moi non plus je n’ai pas opposé de résistance à cette dépréciation du socialisme stalinien. Parmi l’intelligentsia, l’idéal social de l’avenir, défini par Lénine à une époque comme «socialisme intelligent», a gagné en popularité. On l’a plus tard appelé socialisme à visage humain. Comme nous manquions d’une étude approfondie des œuvres léninistes et staliniennes, qui enseignent la logique dialectique de la pensée! Je n’en ai pris conscience qu’avec beaucoup de retard, ayant dépassé la cinquantaine.

 

Ne pas oublier le nom de ceux qui ont eu le courage

 

Plus je vis (j’ai déjà atteint 80 ans), plus je ressens de culpabilité personnelle devant Staline. Au cours des trente dernières années, la Pravda et Russie soviétique ont publié bon nombre de mes articles historiques et théoriques à ce sujet. Le présent article est particulier : il est de nature personnelle, une confession, pourrait-on dire.

 

Je ferai remarquer qu’accuser Khrouchtchev d’avoir déchaîné l’anti-stalinisme ne demande aujourd’hui ni audace ni courage tant c’est devenu un lieu commun. Khrouchtchev savait que les collaborateurs de Staline se démarqueraient de lui: il était l’un d’entre eux. Et c’est ce qui est arrivé. Les interventions susmentionnées de Molotov, Kaganovitch et Vorochilov en défense de leur chef manquaient de conviction. Aucun d’entre eux n’a déclaré fermement son opposition. Comme tous les membres du Présidium du Comité central du PCUS, ils se sont finalement plongés dans un silence résigné lorsque Khrouchtchev a terminé de lire son rapport.

 

Tous se sont tus, absolument tous (!) Les membres du Comité central du parti et tous les délégués au congrès sans exception. Mais le plus inattendu était le silence du peuple soviétique. Sous ses yeux, une trahison avait été commise, un crime politique contre leur chef. À l’exception de la Géorgie, où des gens sont venus prendre la défense de Staline, dans les républiques restantes de l’URSS, tout était comme dans le drame de Pouchkine: le peuple se taisait. Je pense qu’on a affaire ici à un tragique paradoxe de l’histoire: la discipline stricte du parti, dans l’esprit de laquelle Staline a élevé le parti et a forgé la confiance en lui du peuple soviétique, s’est retournée contre lui au moment des troubles.

 

Mais les communistes ne peuvent échapper à la question du courage personnel et de la détermination à défendre l’honneur du grand révolutionnaire, qui a consacré toute sa vie au service des travailleurs, à la réalisation du plus grand phénomène de l’histoire mondiale : le socialisme soviétique.

 

C’est contre le socialisme soviétique qu’était dirigé le rapport de Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS, où l’on doit lire entre les lignes: ce socialisme stalinien a été construit sur le sang et le crime. L’opportunisme en Europe occidentale dans la seconde moitié du siècle dernier s’est nourri de la critique, ou plutôt du rejet du socialisme soviétique. La trahison idéologique a commencé avec le rejet parles collaborateurs de classe du stalinisme (sous-entendu, le socialisme soviétique) inventépar eux et s’est terminée par le rejet du léninisme. C’est toute l’essence de l’eurocommunisme : une nouvelle forme d’opportunisme.

 

La compréhension de ce qui précède m’est venue, comme déjà mentionné, avec beaucoup de retard. Ce n’est qu’en 1990, lorsque l’anti-stalinisme a évolué en rejet du socialisme soviétique, que la signification de la phrase de Gorbatchev disant «Plus de démocratie, plus de socialisme» est devenue claire pour moi. Avant cela, je croyais que le système de gouvernance dans la société soviétique était un commandement administratif, c’est-à-dire non démocratique. Je pensais qu’il ne fallait condamner que cet héritage de l’ère stalinienne, et nous – le parti et la société – emprunterions la voie large de la démocratie. J’en étais venu à comprendre le socialisme soviétique non pas à partir d’une analyse des conditions historiques concrètes de sa construction (dans l’inévitabilité d’une guerre destructrice contre l’URSS) et des caractéristiques nationales et historiques de la Russie (avec son souffle révolutionnaire russe et le rôle de premier plan du peuple russe), mais à partir de l’idéal d’un socialisme intellectuel abstrait, et dont j’ai parlé un peu plus haut.

 

La conscience de la grandeur historique de Staline et dece que la Russie avait eu la chance d’avoir un génie à côté d’un autre génie (Lénine et Staline) et que, en parlant de l’un, on ne peut que parler de l’autre, la compréhension de tout cela (ce n’est pas facile à admettre, mais il le faut) m’a pris un temps douloureusement long.

 

À la fin de cette publication, je ne peux pas, je n’ai tout simplement pas le droit d’ignorer le silence général, pour la deuxième fois après 1956, au sein du parti et de la société, quand, dans les années de la maudite perestroïka, une vague libérale s’est à nouveau levée contre Staline. Dans les conversations informelles, beaucoup étaient « pour Staline », mais personne aux réunions du parti, aux conférences du parti, au plénum du comité de district, du comité régional, sans parler des plénums du Comité central de chaque république et du Comité central du PCUS, n’osait s’exprimer en ce sens. Si cela est arrivé une fois, je n’en ai jamais entendu parler.

 

Mais dans ce parti silencieux de plusieurs millions de membres, il s’est trouvé malgré tout deux communistes qui ont hardiment élevé la voix «pour Staline» et le socialisme soviétique,afin que tout le pays les entende! Leurs noms sont restés dans l’histoire de la lutte contre la trahison des libéraux effrontés et des indifférents indolents. Nommons-les: Nina Aleksandrovna Andreïeva (Leningrad), qui a écrit l’article «Je ne peux pas renoncer aux principes», et le rédacteur en chef de «Russie soviétique» Valentin Vassilievitch Tchikine, qui a eu le courage de le publier le 13 mars 1988. Car l’article de Nina Andreïeva avait été envoyé également à deux autres journaux, la Pravda et Sovietskaya Kultura, mais leurs rédacteurs en chef sont restés lâchement silencieux.

 

Disons également que de tous les membres du Bureau politique du Comité central du PCUS et des secrétaires du Comité central, seul Egor Ligatchev à la réunion des rédacteurs en chef des principaux médias de masse de l’URSS a fortement soutenu Nina Andreïeva. Deux jours après sa publication, le Politburo du Comité central du PCUS s’est réuni. Il était divisé pratiquement en deux parties égales et a émis un jugement de Salomon: pas pour prendre une décision sur le fait lui-même, mais pour réprimander la Pravda. Et c’est parti: l’hystérie antistalinienne a envahi la presse, la radio et la télévision.

 

Staline victorieux

 

La bataille pour la cause de Lénine et de Staline continue et sa fin ne viendra qu’avec la victoire de leur cause. Le monde du capital a été horrifié quand il a vu que deux génies révolutionnaires russes transformaient le «Manifeste du Parti communiste» de K. Marx et F. Engels d’une possibilité théorique en pratique de construction d’une nouvelle société. Cette horreur hante le monde bourgeois à ce jour. D’où la haine sauvage du capital et de tous ses serviteurs envers Lénine et Staline. Toute abomination est bonne, juste pour diffamer, les dénigrer dans l’esprit des gens. Le capital possède à son service non seulement l’industrie gigantesque des mensonges, des calomnies et des falsifications, mais aussi le philistinisme russe.

 

Les petits-bourgeois, comme l’écrivait M. Gorki, se distinguent par «le désir non seulement de rabaisser un homme exceptionnel au niveau de leur propre compréhension, mais aussi d’essayer de le jeter sous leurs pieds, dans cette saleté collante et toxique qu’ils ont créée, appelée« vie quotidienne ». Toute l’armée petite-bourgeoise, depuis les universitaires libéraux jusqu’aux philistins de la khrouchtchevka à côté de chez vous, a frénétiquement attaqué la mémoire populaire de Staline. Et pour quel résultat?

 

Le nombre d’opérations spéciales entreprises à l’encontre de cette mémoire au cours des 66 dernières années, depuis 1953, est inimaginable. Mais, comme le montrent les récents sondages, dans l’esprit de générations de pères et d’enfants, Staline est toujours gagnant.

(1) Il s’agit plutôt de 1956, même si la « déstalinisation » a commencé vraiment en 1961 (NdT)

 
 

R. Luxemburg : Grève de masse, parti et syndicat

Rosa Luxemburg

rosa luxembourg et clara zetkin.

le 15 janvier nous allons célébrer l’assassinat de Rosa Luxembourg, il est intéressant dans le contexte actuel de voir comment elle pose à la lumière de la Révolution russe la question de la grève. (note de Danielle Bleitrach)

Presque tous les écrits et les déclarations du socialisme international traitant de la question de la grève générale datent de l’époque antérieure à la révolution russe, où fut expérimenté pour la première fois dans l’histoire, sur une large échelle, ce moyen de lutte. Cela explique pourquoi ces écrits ont pour la plupart vieilli. Ils s’inspirent d’une conception identique à celle d’Engels, qui, en 1873, critiquant Bakounine et sa manie de fabriquer artificiellement la révolution en Espagne, écrivait :

« La grève générale est, dans le programme de Bakounine, le levier qui sert à déclencher la révolution sociale. Un beau matin tous les ouvriers de toutes les entreprises d’un pays ou même du monde entier abandonnent le travail, obligeant ainsi, en quatre semaines tout au plus, les classes possédantes soit à capituler, soit à attaquer les ouvriers, si bien que ceux-ci auraient le droit de se défendre, et par la même occasion d’abattre la vieille société tout entière. Cette suggestion est bien loin d’être une nouveauté : des socialistes français et à leur suite des socialistes belges, ont, depuis 1848, souvent enfourché ce cheval de bataille qui, à l’origine, est de race anglaise. Au cours du développement rapide et vigoureux du chartisme parmi les ouvriers anglais, à la suite de la crise de 1837, on prêchait dès 1839, le « saint mois », la suspension du travail à l’échelle de la nation [1], et cette idée avait trouvé un tel écho que les ouvriers du nord de l’Angleterre tentèrent en juillet 1842 de la mettre en pratique. Le Congrès des Alliancistes à Genève, le 1° septembre 1873, mit également à l’ordre du jour la grève générale. Simplement tout le monde admettait qu’il fallait pour la faire que la classe ouvrière soit entièrement organisée et qu’elle ait des fonds de réserve. C’est là précisément que le bât blesse. D’une part les gouvernements, surtout si on les encourage par l’abstention politique, ne laisseront jamais arriver à ce stade ni l’organisation ni la trésorerie des ouvriers; et d’autre part les événements politiques et les interventions des classes dominantes amèneront l’affranchissement des travailleurs bien avant que le prolétariat ne parvienne à se donner cette organisation idéale et ce fonds de réserve gigantesque. Par ailleurs, s’il les possédait, il n’aurait pas besoin du détour de la grève générale pour parvenir à son but [2]”.

C’est sur une telle argumentation que se fonda dans les années suivantes l’attitude de la social-démocratie internationale à l’égard de la grève de masse. Elle est dirigée contre la théorie anarchiste de la grève générale qui oppose la grève générale, facteur de déclenchement de la révolution sociale, à la lutte politique quotidienne de la classe ouvrière. Elle tient tout entière dans ce dilemme simple : ou bien le prolétariat dans son ensemble ne possède pas encore d’organisation ni de fonds considérables – et alors il ne peut réaliser la grève générale – ou bien il est déjà assez puissamment organisé – et alors il n’a pas besoin de la grève générale. Cette argumentation est, à vrai dire, si simple et si inattaquable à première vue, que pendant un quart de siècle elle a rendu d’immenses services au mouvement ouvrier moderne, soit pour combattre au nom de la logique les chimères anarchistes, soit pour aider à porter l’idée de la lutte politique dans les couches les plus profondes de la classe ouvrière. Les progrès immenses du mouvement ouvrier dans tous les pays modernes au cours des vingt-cinq dernières années vérifient de la manière la plus éclatante la tactique de la lutte politique préconisée par Marx et Engels, par opposition au bakouninisme : la social-démocratie allemande dans sa puissance actuelle, sa situation à l’avant-garde de tout mouvement ouvrier international est, pour une très grosse part, le produit direct de l’application conséquente et rigoureuse de cette tactique.

Aujourd’hui la révolution russe a soumis cette argumentation à une révision fondamentale; elle a, pour la première fois, dans l’histoire des luttes de classe, permis une réalisation grandiose de l’idée de la grève de masse et même – nous l’expliquerons plus en détail – de la grève générale, inaugurant ainsi une époque nouvelle dans l’évolution du mouvement ouvrier.

Il ne faut certes pas conclure que Marx et Engels ont soutenu à tort la tactique de la lutte politique ou que leur critique de l’anarchisme est fausse. Tout au contraire, ce sont les mêmes raisonnements, les mêmes méthodes dont s’inspire la tactique de Marx et d’Engels et qui fondent encore aujourd’hui la pratique de la social-démocratie allemande, et qui dans la révolution russe ont produit de nouveaux éléments et de nouvelles conditions de la lutte de classe.

La révolution russe, cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l’anarchisme, mais encore aboutit à une liquidation historique de l’anarchisme. On pourrait penser que le règne exclusif du parlementarisme sur une aussi longue période expliquait peut-être l’existence végétative à laquelle l’essor puissant de la social-démocratie allemande condamnait cette tendance. On pouvait certes supposer que le mouvement orienté tout entier vers « l’offensive » et « l’action directe » que la « tendance révolutionnaire » au sens le plus brutal de levée de fourches était simplement mis en sommeil par le train-train de la routine parlementaire, prêt à se réveiller dès le retour d’une période de lutte ouverte, dans une révolution de rue, et à déployer alors sa force interne.

La Russie surtout semblait particulièrement faite pour servir de champ d’expériences aux exploits de l’anarchisme. Un pays où le prolétariat n’avait absolument aucun droit politique et ne possédait qu’une organisation extrêmement faible, un mélange sans cohérence de populations aux intérêts très divers se traversant et s’entrecroisant; le faible niveau de culture où végétait la grande masse de la population, la brutalité la plus extrême employée par le régime régnant, tout cela devait concourir à donner à l’anarchisme une puissance soudaine même si elle devait être éphémère. En fin de compte, la Russie n’était-elle pas historiquement le berceau de l’anarchisme ? Pourtant la patrie de Bakounine devait devenir le tombeau de sa doctrine. Non seulement en Russie ce ne sont pas les anarchistes qui se sont trouvés ou se trouvent à la tête du mouvement de grèves de masse, non seulement la direction politique de l’action révolutionnaire ainsi que la grève de masse sont entièrement aux mains des organisations social-démocrates, dénoncées avec acharnement par les anarchistes comme « un parti bourgeois » – ou aux mains d’organisations plus ou moins influencées par la social-démocratie ou proches d’elle comme le parti terroriste des « Socialistes Révolutionnaires [3] », mais l’anarchisme est absolument inexistant dans la révolution russe comme tendance politique sérieuse. On note seulement à Bialystok, petite ville de Lituanie où la situation est particulièrement difficile, où les ouvriers ont les origines nationales les plus diverses, où la petite industrie est très éparpillée, où le niveau du prolétariat est très bas, parmi les six ou sept groupements révolutionnaires différents une poignée d’« anarchistes » ou soi-disant tels qui entretiennent de toutes leurs forces la confusion et le désarroi de la classe ouvrière. On peut aussi observer à Moscou et peut-être dans deux ou trois villes une poignée de gens de cette espèce. Mais à part ces quelques groupes « révolutionnaires », quel est le rôle propre joué par l’anarchisme dans la révolution russe ? Il est devenu l’enseigne de voleurs et de pillards vulgaires; c’est sous la raison sociale de « l’anarcho-communisme » qu’ont été commis une grande partie de ces innombrables vols et brigandages chez des particuliers qui, dans chaque période de dépression, de reflux momentané de la révolution, font rage. L’anarchisme dans la révolution russe n’est pas la théorie du prolétariat militant mais l’enseigne idéologique du Lumpenproletariat contre-révolutionnaire grondant comme une bande de requins dans le sillage du navire de guerre de la révolution. Et c’est ainsi sans doute que finit la carrière historique de l’anarchisme.

D’un autre côté la grève de masse a été pratiquée en Russie non pas dans la perspective d’un passage brusque à la révolution, comme un coup de théâtre qui permettrait de faire l’économie de la lutte politique de la classe ouvrière et en particulier du parlementarisme, mais comme le moyen de créer d’abord pour le prolétariat les conditions de la lutte politique quotidienne et en particulier du parlementarisme. En Russie la population laborieuse et, à la tête de celle-ci, le prolétariat mènent la lutte révolutionnaire en se servant des grèves de masse comme de l’arme la plus efficace en vue très précisément de conquérir ces mêmes droits et conditions politiques dont, les premiers, Marx et Engels ont démontré la nécessité et l’importance dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, et dont ils se sont fait les champions au sein de l’Internationale, les opposant à l’anarchisme. Ainsi la dialectique de l’histoire, le fondement de roc sur lequel s’appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l’anarchisme auquel l’idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même; en revanche la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l’action politique du prolétariat, apparaît aujourd’hui comme l’arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques. S’il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l’ancien point de vue marxiste à l’égard de la grève de masse, pourtant seuls le marxisme, ses méthodes et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme. « La femme aimée du Maure ne peut mourir que de la main du Maure [4] ».


Notes

[1] Voir Engels, La situation des classes laborieuses en Angleterre.

[2] Frédéric Engels : Die Bakunisten an der Arbeit, dans le recueil d’articles intitulé : internationales aus dem Volksstaat, page 20.

[3] Le parti social-révolutionnaire, créé en 1900 par Tchernov. Héritier du socialisme traditionnel russe, il préconisait la collectivisation du sol dans le cadre du moi. Il employait volontiers des méthodes terroristes (assassinat de trois ministres de l’Intérieur et du grand-duc Serge en 1905).

[4] Allusion à l’Othello de Shakespeare.


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