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Archives de Catégorie: HISTOIRE

« Liberté pour Oleg Horzhan! Ne touchez pas au Parti Communiste Transnistrien! « 

Marianne m’envoie cette traduction d’une annonce émanant du parti communiste de la fédération de Russie. Avant de le traduire, elle m’a demandé ce que j’en pensais, deux choses essentielles: 1) la première est que nous devons absolument faire savoir et manifester notre solidarité aux camarades communistes qui subissent des répressions, même si peu de gens en France savent où se trouve la Transnistrie (à l’est de la Moldavie). D’ailleurs Marianne et Monika sont en ce moment dans le Pas de Calais, en train de recevoir nos camarades du parti communiste polonais eux-mêmes réprimés en Pologne.  Ceux qui ne sont pas capables de soutenir des amis dans le malheur ne méritent pas d’avoir des amis. Rien ne m’écœure plus que la manière dont les dirigeants français actuels, fils de hiérarques communistes, qui ont passé des vacances dans l’ex-URSS méprisent aujourd’hui le combat des communistes russes. 2) la seconde, c’est que Marianne et moi avons été reçues dans notre voyage en Moldavie et en Ukraine par ce dirigeant, nous avons passé plus dune heure avec lui et il nous a adressé un message pour les communistes et pour le peuple français. Les communistes de Transnistrie, un jeune garçon en particulier se sont montrés curieux et amicaux à l’égard des communistes français. (note de Danielle Bleitrach)

https://kprf.ru/party-live/cknews/176374.html

Le 6 juin 2018, les autorités de la Pridnestrovskaïa Moldavskaïa Respublika ont arrêté le secrétaire du Conseil central de l’UPC-PCUS, le chef des communistes de Transnistrie Oleg Olegovitch Horzhan. Cela s’est passé après que plusieurs de nos camarades aient déjà été arrêtés.

Service de presse du Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie

06-06-2018

Zyuganov Gennady Andreevich

Président du Comité central du Parti communiste, chef de la faction du Parti communiste à la Douma d’Etat de la Fédération de Russie

 

Contre le président du Comité central du Parti communiste de Transnistrie, député au Conseil suprême de la RMP, une accusation absurde a été avancée. O.O. Horzhan, qui est connu pour sa lutte courageuse et intransigeante pour le respect de la loi, est accusé d’avoir attaqué les forces de l’ordre. De cette façon, les autorités tentent d’intimider tous les citoyens qui pensent par eux-mêmes et d’éteindre le mécontentement qui monte dans la société avec la croissance des problèmes sociaux.

 

Le régime politique de la Transnistrie, qui se dit démocratique, organise la persécution honteuse des politiciens de l’opposition dans l’intérêt de l’oligarchie. En fait, il y a une attaque contre toute la famille Horzhan. Poursuivant les communistes, le régime politique suit la voie des nazis, des «frères de la forêt» et bandérovites.

 

L’année dernière, toute la planète a célébré le centième anniversaire du grand Octobre. 132 délégations sont venues en Russie des quatre coins du monde. Il a été décidé de lutter collectivement et vigoureusement contre les partisans de Stepan Bandera et toutes les manifestations du néo-nazisme. Et la direction de la Transnistrie se permet des bouffonneries dans l’esprit de ceux dont les idées et les actions ont depuis longtemps été condamnées par la communauté mondiale.

 

L’Union des partis communistes, les forces patriotiques du peuple sont indignés de la pression sur nos frères de combat. Les communistes ont été à l’avant-garde des défenseurs de la liberté et de l’indépendance du jeune Etat transnistrien. Beaucoup de nos camarades et amis ont donné leur vie pour la paix et la tranquillité, pour une véritable démocratie et la justice sociale sur la terre de Transnistrie.

 

Nous exprimons notre forte protestation contre les provocations politiques et déclarons notre solidarité avec les communistes transnistriens. Nous exigeons la libération immédiate d’Oleg Horzhan et de tous les détenus illégalement!

 

Nous appelons nos amis et sympathisants de différents pays à s’opposer à l’arbitraire. Nous pensons que le Conseil de sécurité et le Ministère des affaires étrangères de la Russie doivent se prononcer sur la situation inacceptable.

 

Nous mettons officiellement en garde: le président de Transnistrie Krasnoselskii et le président du Conseil suprême de la République Shcherba sont personnellement responsables de la vie et de la santé des prisonniers politiques. Nous prendrons toutes les mesures pour libérer nos camarades et arrêter l’arbitraire. Nous utiliserons à cet effet toutes les mesures de protection juridique nécessaires et nous pourrons compter sur le large soutien des forces progressistes de l’Europe.

 

Nous demandons d’arrêter la violation cynique des droits de l’homme!

 

Liberté pour Oleg Horzhan!

 

Ne touchez pas au Parti communiste transnistrien!

 

G.A. Zyuganov,

Président du Conseil de l’UPC-PCUS,

Président du Comité central du Parti communiste.

 

06 juin 2018

Moscou.

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GERDA TARO: LA COMPAGNE DE CAPA SORT DE L’OMBRE

par Madeleine Launay

LE DOC

Elle est morte le 26 juillet 1937, à 26 ans. Célèbre pour avoir été la compagne de Capa, dont elle fit la légende, Gerda Taro est enfin reconnue comme une grande photographe de guerre. Récit de sa courte carrière à l’occasion du 80e anniversaire de sa mort.

Gerda Taro et Robert Capa, à Paris, en 1936. Les deux amoureux n’ont pas longtemps vécu ensemble. Ils se sont rencontrés dans la capitale française en septembre 1934, elle est morte le 26 juillet 1937.<br />© Estate of Fred Stein.
Gerda Taro et Robert Capa, à Paris, en 1936. Les deux amoureux n’ont pas longtemps vécu ensemble. Ils se sont rencontrés dans la capitale française en septembre 1934, elle est morte le 26 juillet 1937.
© Estate of Fred Stein.

Les soldats républicains, qui avaient pris l’habitude d’apercevoir sa tête casquée de courts cheveux dorés à l’abord des lignes de front espagnoles, l’avaient baptisée la “pequeña rubia”, la “petite blonde”. Un visage mutin éclairé d’un éternel sourire, une frêle silhouette toujours élégamment apprêtée et de tout petits pieds (elle chaussait du 35) qui jamais ne l’empêchèrent d’enjamber les périls pour courir au-devant de l’Histoire.

Telle était Gerda Taro, flamboyante figure des premières heures du photojournalisme moderne, disparue au cours de cette guerre d’Espagne qu’elle couvrait depuis une année. “Si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’es pas assez près”, avait dû lui glisser Robert Capa en l’initiant à la technique photographique. Elle avait trop bien retenu la leçon: près, assurément, elle l’était ce 25 juillet 1937 à Brunete où, armée de son Leica, elle mitraillait la résistance farouche des républicains quand un char la faucha mortellement. Une foule éplorée l’enterra au Père-Lachaise le jour de ses 27 ans.

De l’intrépide photographe allemande, l’histoire a davantage retenu la disparition tragique et le parcours amoureux que la carrière fulgurante.

“Ombre parmi les ombres, Gerda Taro a subi le plus cruel destin que puissent connaître les ombres: celui de ne même pas être sa propre ombre, mais celle d’un autre.

Pendant plus de soixante ans, quand on cherchait son nom, on le trouvait certes cité des centaines de fois.

Mais toujours associé, en quelques lignes, en quelques pages, à l’homme dont elle a un temps partagé la vie”, résumait François Maspero dans l’essai biographique qu’il lui a consacré.

Cet homme, c’est bien sûr Robert Capa, dont elle a – littéralement – inventé la légende.

Le quotidien “Ce soir” daté du 10 août 1937, deux semaines après le décès de Gerda Taro. Le journal a publié ses dernières images de la guerre civile espagnole.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Le quotidien “Ce soir” daté du 10 août 1937, deux semaines après le décès de Gerda Taro. Le journal a publié ses dernières images de la guerre civile espagnole.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Quand les deux jeunes immigrés juifs d’Europe de l’Est se rencontrent à la terrasse du Dôme en septembre 1934, c’est sous les noms d’André Friedmann et de Gerta Pohorylle qu’ils se présentent l’un à l’autre.

Voilà une année que la native de Stuttgart s’est installée à Paris pour fuir le péril nazi – à Leipzig, où sa famille a déménagé, elle a déjà fait l’amère expérience de la prison. Son emploi de dactylo à mi-temps lui permet de survivre. Pour André, tout juste arrivé de Berlin, le quotidien est plus difficile. Le Hongrois parle mal français et n’a pas de travail.

En avril 1935, elle contribue financièrement à son départ pour l’Espagne puis, à son retour, l’aide à développer ses négatifs dans la chambre noire de Fred Stein, l’ami photographe avec lequel elle partage un appartement.

Des soldats de la marine espagnole à bord du navire de guerre “Jaime I”, à Almeria, Espagne, en février 1937.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Des soldats de la marine espagnole à bord du navire de guerre “Jaime I”, à Almeria, Espagne, en février 1937.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Leur relation prend un tour romantique, et Gerta devient l’indispensable partenaire de travail de son amant. Trilingue, dotée d’une solide formation commerciale, elle se charge de légender les clichés d’André et d’en assurer la vente. Au sein de l’agence Alliance-Photo, qui l’emploie un temps à partir d’octobre 1935, elle étoffe sa clientèle, affûte son regard et attise son propre désir de passer derrière l’objectif…

En février 1936, elle obtient sa carte de presse, sésame pour suivre Capa en reportage. Mais l’équilibre financier du couple reste précaire. Est-ce alors par facétie ou par stratégie qu’elle conçoit l’idée d’attribuer les clichés du modeste photoreporter hongrois à un mystérieux Américain pour en faire grimper les prix? On l’ignore.

Toujours est-il que le stratagème fonctionne à merveille. Désormais, André Friedmann sera Robert Capa. Gerta Pohorylle en profite pour se muer en Gerda Taro.

Deux enfants sur une barricade à Barcelone en août 1936.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Deux enfants sur une barricade à Barcelone en août 1936.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Nouveaux noms pour une nouvelle vie, qui les mène rapidement de l’autre côté des Pyrénées, où la guerre civile éclate à l’été 1936. Fraternisant avec les volontaires venus du monde entier soutenir la cause républicaine, les deux antifascistes sillonnent le pays déchiré en compagnie de leur ami David Seymour, dit Chim, documentant les combats comme la vie du peuple.

Dans les premiers mois, il semble qu’elle utilise un Rolleiflex quand lui préfère un Leica – les formats des clichés produits diffèrent, il est alors assez aisé de distinguer le travail de l’un et de l’autre.

Pourtant, leurs reportages publiés dans les magazines “Vu” et “Regards”, auxquels s’ajoute en mars 1937 le nouveau quotidien “Ce soir”, dont Capa devient le photographe officiel, sont au mieux signés Capa & Taro, quand ils ne sont pas tout simplement estampillés “photo Capa”.

Gerda Taro à Guadalajara, Espagne, en 1937.<br />© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.
Gerda Taro à Guadalajara, Espagne, en 1937.
© Gerda Taro © International Center of Photography / Magnum Photos.

Le flou s’épaissit un peu plus quand les deux reporters se mettent à utiliser des pellicules de même dimension… Il se passera de longs mois avant que le talent de Gerda, éclipsé par celui de Capa auquel il est si étroitement associé, éclate au grand jour.

Et c’est seulement au printemps 1937 que la “pequeña rubia”, gagnée par une envie d’indépendance, commence à signer ses productions de son seul nom.

Cette confusion des identités et la disparition prématurée de la photoreporter expliquent, sans doute, l’audience limitée et tardive rencontrée par son travail. Dans sa biographie très documentée – parue pour la première fois en Allemagne en 1994 –, la chercheuse Irme Schaber apporte un autre élément.

A la différence de Robert Capa, dont les archives ont été gérées, après sa mort en 1954, par son frère Cornell, il n’y eut personne pour veiller à la mémoire de Gerda Taro, aucun héritier pour faire valoir ses droits sur son œuvre; les Pohorylle ont péri lors de la Shoah.

Mais, juste retour de l’Histoire, c’est l’International Center of Photography (ICP), organisme new-yorkais fondé en 1974 par Cornell Capa, qui proposa, en 2007, la première grande exposition consacrée à Gerda Taro.

Et l’ICP, encore, qui annonça l’année suivante la découverte de la fameuse “valise mexicaine” portée disparue depuis 1939. A l’intérieur, parmi les centaines de négatifs de Capa et de Chim, 800 étaient signés Gerda Taro.

 
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Publié par le juin 7, 2018 dans expositions, HISTOIRE

 

Alternative économique : Les filles, les maths et le système soviétique

PHOTO : © iStock/Getty Images
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EDUCATION

MARTIN ANOTA

Depuis les années 1980, à travers le monde, les filles ont fortement réduit (et même inversé) le retard qu’elles ont pu connaître relativement aux garçons en matière d’éducation et investi, notamment pour cette raison, de nombreuses professions où elles pouvaient être jusqu’alors relativement absentes. Il y a toutefois un domaine où les filles restent désavantagées par rapport aux garçons : les mathématiques. Non seulement leurs performances sont moins bonnes dans cette discipline, mais elles restent aussi éloignées des professions utilisant le plus les maths.

Stéréotypes

Deux grandes théories s’opposent pour expliquer les écarts de performances entre filles et garçons en mathématiques. D’un côté, certains estiment que cette inégalité découle de différences biologiques, donc innées. Ils avancent notamment l’hypothèse que les hommes présenteraient naturellement un plus large panel de capacités intellectuelles. Pour d’autres, elle est avant tout culturelle et s’explique par les stéréotypes que véhicule la société1.

En l’occurrence, les filles pourraient aussi bien souffrir de discriminations que d’autocensure : par exemple, elles peuvent penser ne pas être faites pour les maths, si bien qu’elles tendent à se décourager dans cette discipline, mais ce découragement se traduit forcément par de moins bons résultats qui viennent « confirmer » les stéréotypes ; elles peuvent penser qu’elles vont plus facilement réussir dans certains métiers (notamment liés au relationnel, à la santé et à l’enseignement), si bien qu’elles s’investissent davantage dans des activités ou des formations associées à ces professions, comme les langues, la psychologie ou la médecine, etc. L’école elle-même n’est peut-être pas neutre : par exemple, lors des conseils de classes, il serait davantage proposé aux garçons qu’aux filles d’aller en filière scientifique lorsque ces élèves n’osent pas le demander mais que leurs résultats leur permettraient pourtant de le faire [Duru-Bellat, 1990].

Quentin Lippmann et Claudia Senik2 (2018) ont utilisé la division de l’Allemagne en deux blocs, la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’ouest et la République démocratique allemande (RDA) à l’est, comme expérience naturelle pour expliquer les inégalités entre garçons et filles en matière de performances mathématiques. Ils constatent que la mauvaise performance des filles en mathématiques est bien moindre dans les régions qui appartenaient à la RDA que dans les régions ayant appartenu à la RFA.

Des Allemandes de l’Est plus confiantes

Ils relèvent en outre que cet écart s’explique, non pas par des facteurs tels que les différences en matière de conditions économiques, de manière d’enseigner ou d’organisation des classes, mais par les attitudes des filles : relativement à leurs consœurs de l’Ouest, les filles d’Allemagne de l’Est se sentent moins anxieuses et plus confiantes à propos de leurs aptitudes mathématiques et elles font davantage preuve d’un esprit de compétition. Il apparaît en outre que les améliorations des filles en mathématiques ne se sont pas faites au prix d’une détérioration de leur compétence traditionnelle, en l’occurrence celle la lecture. Enfin, en élargissant la focale, Lippman et Senik notent que ces constats ne sont pas propres à l’Allemagne : les inégalités entre les sexes dans les performances économiques sont plus faibles, voire inexistantes, dans les pays qui faisaient partie du bloc soviétique que dans le reste de l’Europe.

En RDA, les filles auraient réduit leurs difficultés en mathématiques parce que les institutions ont cherché à réduire les inégalités entre hommes et femmes

Ce changement de l’attitude des filles face aux mathématiques trouve une explication institutionnelle : en RDA, les filles auraient réduit leurs difficultés en mathématiques parce que les institutions ont cherché à réduire les inégalités entre hommes et femmes. En RDA, comme dans bien d’autres pays du bloc soviétique, l’Etat a fait de l’emploi un droit universel tout autant qu’un devoir, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il a ainsi mis en œuvre plusieurs mesures visant à rendre compatibles la vie professionnelle et la vie domestique pour les femmes, afin que ces dernières puissent autant s’impliquer dans leur vie professionnelle que les hommes. Ces politiques se sont traduites par une modification des représentations des rôles sociaux associés à chaque sexe. Parallèlement, l’image de l’homme pouvoir de ressources (breadwinner) a pu se renforcer en RFA, notamment avec l’adoption de politiques compliquant l’entrée et le maintien des femmes dans la vie active.

Bien évidemment, Lippmann et Senik ne cherchent pas à démontrer et ne démontrent pas que le modèle soviétique était globalement favorable aux femmes. En revanche, ils aboutissent à deux conclusions particulièrement importantes. D’une part, une grande part des écarts de réussite entre filles et garçons dans les mathématiques découle des stéréotypes de genre. D’autre part, les institutions peuvent modifier ces stéréotypes.

Martin Anota est professeur de sciences économiques et sociales (SES) au lycée René-Descartes, à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne).

  • 1.Marie Duru-Bellat, Marie (1990), L’école des filles ? Quelles formations pour quels rôles sociaux ? ; Ainara Gonzalez de San Roman et Sara de la Rica (2012), « Gender Gaps in PISA Test Scores : The Impact of Social Norms and the Mother’s Transmission of Role Attitudes », IZA, Discussion paper n° 6338 ; Luigi Guiso, Ferdinando Monte, Paola Sapienza et Luigi Zingales (2008), « Culture, Gender, and Math »,  Science, vol. 320 ; Quentin Lippman et Claudia Senik (2018), « Math, Girls and Socialism », IZA, Discussion paper n° 11532 ; Natalia Nollenberger et Núria Rodriguez-Planas (2017), « Let the Girls Learn ! It is Not Only About Math… It’s About Gender Social Norms », IZA, Discussion paper n° 10625.
  • 2.Quentin Lippman et Claudia Senik (2018), « Math, Girls and Socialism », IZA, Discussion papern° 11532, mai.
 
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Publié par le juin 6, 2018 dans femmes, HISTOIRE, sciences, SOCIETE

 

Les sanatoriums soviétiques toute une conception des droits du prolétariat

 J’ai vécu à mon corps défendant quelques épisodes dans ces lieux. Les soviétiques pratiquaient la prévention sanitaire autant qu’une hospitalité somptueuse pour les partis frères. Ce qui fait qu’ils nous offraient des vacances précédées d’un séjour santé où on examinait toutes les ressources de notre corps et surtout notre contagion possible vu que les camarades avaient les plus grands doutes sur les capacités du capitalisme à nous soigner. Mais ce qui m’intéresse également et ce pourquoi je ne cesse de plaider: je récuse la division instaurée en France entre créativité (pour les masses, cinéma, architecture mais aussi musique, danse et poèsie) des premières années de la Révolution et période stalinienne. (note et traduction de Danielle Bleitrach)

 

Visiter un sanatorium datant de l’ère soviétique, c’est comme remonter le temps. Des vestiges d’un autre âge subsistent tout autour – dans des fragments de papier peint vieux de plusieurs décennies qui s’accrochaient obstinément aux murs, ou des mosaïques colorées glorifiant l’ouvrier soviétique. Des plantes de toutes formes et de toutes tailles peuplent chaque coin, tandis que les chambres spartiates à lits simples évoquent une époque révolue où les hôtes se rendaient seuls dans les sanatoriums. Les repas sont également inoubliables, avec de la nourriture dans plus de nuances de beige que vous n’auriez jamais cru possible.Puis, bien sûr, il y a les traitements: des bains de pétrole brut et douches d’eau radon aux grottes souterraines de sel et des sables magnétiques, ces sanatoriums offrent une introduction vertigineuse à un tout nouveau monde de la médecine.

Chaque aspect de la vie du sanatorium, du sommeil au bain de soleil, était contrôlé et contrôlé par le personnel selon un calendrier strict
Les sanatoriums de l’époque soviétique comptent parmi les bâtiments les plus innovants et parfois les plus ornementaux de l’époque – de l’Aurora du Kirghizistan, en forme de navire, à Druzhba, un chef-d’œuvre constructiviste sur la côte de Crimée qui a fait naître une soucoupe volante. a atterri. De tels bâtiments défient la notion standard qui raconte que  l’architecture sous le communisme était inesthétique et terne. Parsemés à travers le paysage post-soviétique, ils survivent dans divers états de décomposition, relativement peu encore en activité. Mais à leur apogée, ces sanatoriums ont été visités par des millions de citoyens à travers l’URSS chaque année, grâce à l’État.

 
 

La question du temps libre a beaucoup intéressé les dirigeants soviétiques lorsqu’ils ont entrepris de définir et de façonner le nouvel homme soviétique. Contrairement aux vacances occidentales, que les Soviétiques considéraient comme des activités vulgaires caractérisées par une consommation ostentatoire et une oisiveté, les vacances en URSS étaient pensées . Leur fonction était de fournir du repos et de la récupération, afin que les citoyens puissent retourner au travail avec une diligence et une productivité renouvelées. Le Code du travail de 1922 prévoyait deux semaines de vacances par an pour beaucoup de travailleurs et, sous Joseph Staline, le «droit au repos» était inscrit dans la constitution de 1936 pour tous les citoyens de l’URSS. En accord avec les premier et deuxième plans quinquennaux de Staline, écrit Johanna Geisler dans le Sanatorium soviétique: médecine, nature et culture de masse à Sotchi , 1917-1991Le développement rapide de l’industrie signifiait qu’en 1939, 1 828 nouveaux sanatoriums de 239 000 lits avaient été construits.

C’est dans ce contexte que naquit le sanatorium. Un croisement entre institution médicale et spa, le sanatorium faisait partie intégrante de l’appareil politique et social soviétique. Ils ont été conçus en opposition à la décadence des villes thermales européennes comme Baden-Baden ou Karlovy Vary, ainsi qu’aux pratiques bourgeoises occidentales de consommation. Chaque détail de la vie du sanatorium, de l’architecture au divertissement, était destiné à édifier les travailleurs tout en encourageant la communion avec les autres invités et avec la nature. L’approche était simple, préconisant un repos maximal, mis en évidence par l’ajout de quelques livres supplémentaires au départ, ce qui était considéré comme un signe de santé robuste. On pensait que cela produisait une productivité post-sanatorium maximale, une notion qui a persisté jusqu’à ce jour. Ecrire dansClub Red: Vacation Travel et le rêve soviétique , Diane Koenker note que les Soviétiques étaient fiers de leur traitement progressif des travailleurs; les Français, écrivait le commissaire de la santé Nikolai Semashko en 1923, n’avaient qu’un seul lieu de repos: le cimetière.

 
  • Rodina, la Crimée

Certains sanatoriums ont fourni des traitements régionaux tels que la thérapie de la vigne en Crimée ou le kumis (lait de jument) en Asie centrale

Les personnes admissibles ont reçu des putevki , ou des bons, pour rester dans des sanatoriums particuliers pendant une période déterminée, soit à des tarifs subventionnés, soit gratuitement. En principe, les travailleurs de l’industrie et les personnes souffrant de troubles médicaux ont la priorité, bien que dans la pratique, les meilleurs logements soient généralement réservés à ceux qui ont de l’argent et des relations. À des degrés divers, le système de bons existe toujours dans toute la sphère post-soviétique, les gouvernements et les sociétés fournissant des putevki aux individus pour des visites de sanatorium subventionnées. Alors que la plupart des sanatoriums géorgiens sont réservés aux clients payants, ceux du Bélarus acceptent une forte proportion d’invités avec putevki dans le cadre du fonds de soutien social du gouvernement biélorusse.

Les vacanciers soviétiques commenceraient par une visite chez le médecin résident, qui élaborerait un programme sur mesure de callisthénie, de recommandations diététiques et de traitements. Des thérapies traditionnelles telles que les bains d’eau minérale ont été proposées aux côtés de traitements plus innovants tels que l’électrothérapie. Certains sanatoriums ont fourni des traitements régionaux tels que la cryptothérapie en Crimée ou le kumis (lait de jument) en Asie centrale, qui est encore offert aujourd’hui au sanatorium de Jeti-Ögüz au Kirghizistan.

Peu à peu, une évolution vers une culture de sanatorium plus détendue s’est développée et aujourd’hui les invités peuvent entreprendre autant de traitements qu’ils le souhaitent et aller et venir comme ils le souhaitent. Mais au début de l’Union soviétique, tous les aspects de la vie du sanatorium, du sommeil au bain de soleil, étaient contrôlés et surveillés par le personnel selon un calendrier strict. «Il était interdit aux patients de faire du bruit, de piétiner des pieds, de claquer des portes et de crier … les alcools et les jeux d’argent n’étaient pas autorisés, ni cracher sur le sol», écrit Geisler. Quand il a finalement été autorisé dans les années 1930, le divertissement est venu sous la forme de conférences sur l’énergie atomique et des représentations théâtrales destinées à éclairer plutôt que de simplement amuser.

Olga Kazakova, directrice de l’Institut du modernisme à Moscou, se souvient que ses parents étaient souvent moins enthousiastes à l’idée de visiter les sanatoriums. « [La] vie d’un citoyen soviétique était réglementée de tant de façons et ils ne voulaient pas vivre selon un calendrier qui les attendait à marcher à la cantine avec tous les autres. De plus, puisque ces paquets de vacances étaient distribués par le travail, il se pouvait que vous rencontriez vos collègues dans un sanatorium, ce dont mes parents n’étaient pas très heureux

 

Olga Kazakova, director of the Institute of Modernism in Moscow, recalls how her parents were often less than enthusiastic about visiting sanatoriums. “[The] life of a Soviet citizen was regulated in so many ways and they did not want to live according to a timetable that expected them to march to the canteen with all the others. Moreover, since these holiday packages were distributed through work, chances were you would meet your colleagues at a sanatorium, something my parents were not so happy about.”

 
 

Parallèlement à la montée des sanatoriums, la «kortortologie» – une science médicale étudiant les effets de la nature et des éléments sur les humains – est née. Comme les poètes romantiques avant eux, les kurortologues soviétiques considéraient la reconnexion avec l’environnement naturel, auparavant considéré comme hostile et inhospitalier, comme ayant le potentiel à la fois de guérir la maladie et de mettre fin à l’aliénation sociale. Des instituts entièrement consacrés à l’étude de la kortortologie ont été créés. En étudiant l’efficacité des remèdes naturels, ils ont exploré le succès de traitements allant des bains de boue à la luminothérapie. La kurortologie sous-tend non seulement la culture médicale dans les sanatoriums, mais elle a également influencé leur architecture.

L’effondrement  de l’Union soviétique en 1991 a sonné le glas de l’industrie, laissant de nombreux sanatoriums abandonnés. Des coûts d’entretien prohibitifs, associés à un manque d’intérêt pour la conservation architecturale dans une grande partie de la sphère post-soviétique, ont peu fait pour changer cette situation. Un certain nombre de sanatoriums encore en activité sont tombés en désuétude, tandis que d’autres font face à un avenir incertain.

L’essor de la culture thermale occidentale et «l’économie de l’expérience», axée sur le luxe et le bien-être, a favorisé une génération post-soviétique de consommateurs de moins en moins intéressés par la composante médicale du séjour en sanatorium. Certains sanatoriums se sont pliés à la demande des consommateurs, en incorporant des traitements tels que des masques de corps en chocolat et des pédicures de poisson garra rufa aux côtés des thérapies traditionnelles soviétiques. En Lituanie, le capitalisme a triomphé, avec toutes les traces de l’ère soviétique débarrassées des sanatoriums du pays en faveur d’une expérience plus du 21ème siècle. En Crimée, à Odessa et à Sotchi, la direction accepte que la proximité de leurs sanatoriums à la plage et la possibilité de combiner des traitements avec la vie nocturne locale sont les attraits pour les clients à la recherche d’un peu de sel, de soleil et de sable.

 

Malgré ces défis, la plupart des sanatoriums ont conservé une partie de leur patrimoine médical. Parlez à n’importe quel docteur de sanatorium aujourd’hui et le mot prophylactique surgit inévitablement, dans un clin d’oeil à l’accent de la médecine soviétique sur le travail clinique préventif. Un séjour dans un sanatorium est toujours considéré à la fois comme une prévention et comme un traitement curatif, les clients recherchant un traitement pour un large éventail de maladies allant de l’arthrite à l’asthme.

Sans surprise, on sait peu de choses sur les sanatoriums en dehors de la sphère post-soviétique. Compte tenu du faible respect pour leur conservation, ce livre vise à introduire la culture du sanatorium à ceux à qui il est nouveau, tout en mettant en valeur les joyaux architecturaux de l’ère soviétique dans l’espoir qu’ils seront protégés et restaurés pour les générations futures. « Il ne fait aucun doute que de nombreux sanatoriums méritent d’être conservés en tant que monuments de l’architecture, mais n’ont pas ce statut à l’heure actuelle », explique Kazakova. « Mais je pense que de plus en plus de gens ne détestent plus tout ce qui est soviétique et sont prêts à voir la vraie valeur de l’architecture du sanatorium soviétique. Espérons que leur importance sera reconnue avant longtemps et au moins les plus importants seront finalement rénovés.  »

Texte: Maryam Omidi
Image: Claudine Doury, René-Fietzek , Natalia Kupriyanova, Dmitry Lookianov , Egor RogalevMichal Solarski

Ceci est un extrait de vacances dans les sanatoriums soviétiques  par Maryam Omidi, publié par l’édition FUEL, et maintenant . 

Joignez-vous à nous et à FUEL Publishing le 19 octobre 2017 à la librairie Calvert 22 , où vous pourrez voir un aperçu de la superbe photographie du livre et acheter une copie de coffret en édition limitée.L’événement est gratuit, mais RSVP est requis. Vous pouvez trouver plus d’informations sur 

 

En 1989, j’avais 18 ans en Pologne par MOnika Karbowska

    Si l’expérience du socialisme réel a prouvé que la lutte de classes se poursuivait au sein du processus de socialisation, et qu’elle se déroulait à l’intérieur même des Partis communistes au pouvoir, elle s’est aussi déroulé au sein des dissidences et des oppositions, en particulier au sein du mouvement de masse que fut le syndicat polonais « Solidarnosc ». Dans cet article, nous avons un témoignage d’époque d’une militante aujourd’hui marxiste qui a commencé son éducation et sa pratique politique dans le « socialisme réel » finissant et qui décrit ce qu’elle pensait et ressentait à l’époque. A une époque où les mots « communisme », « socialisme », « solidarité », « démocratie » voulaient dire tout autre chose qu’au début de leur existence …et tout autre chose qu’aujourd’hui. Il est donc utile de commencer la compréhension de ce que fut le tournant de 1989 en redécouvrant le point de départ d’une génération qui, entretemps, a découvert l’essence du capitalisme et donc la pertinence des analyses marxistes.


    Je suis devenue féministe à 15 ans, en 1986, grâce au magazine féministe allemand « Emma » et à Anna, une amie de 5 ans de plus que moi. Je séjournais en Allemagne Fédérale de 1984 à 1987 du fait du travail de mon père qui était diplomate à l’Ambassade de Pologne à Cologne. Mais je vivais très mal mon séjour en Allemagne malgré tous mes efforts pour m’intégrer au lycée que je fréquentais. J’avais réussi à apprendre l’Allemand toute seule et à progresser dans ma scolarité : malgré mes lacunes linguistiques, je n’avais jamais redoublé. Cependant il était plus difficile de s’intégrer socialement et à vrai dire, je ne réussis jamais à me faire accepter complètement par mes camarades d’école. Ce n’est qu’à la fin de mon séjour que grâce au féminisme, mon sujet de conversation préféré, je me fis des amis mais aussi pas mal d’ennemis. Bref, j’étais très heureuse de rentrer en Pologne, le 15 août 1987, afin de pouvoir passer mon bac dans un prestigieux lycée de Varsovie et surtout de préparer les concours d’entrée à l’Université de Varsovie, car depuis l’âge de 11 ans je rêvais d’étudier l’histoire.

     

    Malgré mon désir de revoir ce qui était pour moi à l’époque « mon pays, ma patrie », je me souviens encore de la peur que j’ai ressentie en passant les guérites et des barbelés qui marquaient la frontière entre les mondes ennemis « Est » et « Ouest ». L’autoroute était coupée par toutes ces installations militaires, la voiture avec ma mère, ma sœur et moi s’engageait dans une voie spéciale réservée aux diplomates et nous rentrions dans ce monde fermé qu’était le système communiste. Je frissonnais, je pressentais qu’il ne me serait pas si facile de sortir de ce système et que malgré tout, à l’Ouest, je laissais une liberté dont adolescente, je n’avais pas encore eu le temps de profiter. Cependant, en Pologne, j’étais heureuse de retrouver mes proches qui me manquaient tant : ma sœur, mes cousin et cousine Pierre et Jeanne, mes grands-parents, mes tantes, mon oncle et surtout mes amies que j’avais quittées trois ans auparavant. La plupart de mes amis étaient issus de mon ancienne école élémentaire. Mes plus proches amies étaient deux jeunes filles de 17 ans, deux anciennes camarades de classe, Gosia et Agnieszka avec lesquelles j’avais formé ce que nous avions appelé sur un mode ironique notre « triumvirat ». Nous nous étions jurées qu’aucune de nous ne ferait rien sans informer les autres dans le microcosme relationnel de notre classe, surtout dans le domaine des relations entre les filles et les garçons. Nous avions tenu notre triumvirat jusqu’à la fin de notre école élémentaire et mon départ en Allemagne en 1984[1].

     

    Très vite, je parlais à mes amies de ma découverte du féminisme, en particulier à Gosia, une fille très dynamique, pratique et plutôt méfiante face au pouvoir des garçons. Son accueil à mes idées fut plutôt sceptique. Elle soutenait mes revendications de respect des hommes pour les femmes, mais il lui semblait évident que certaines de mes idées, comme le partage des tâches domestiques, étaient exagérées. Elle me dit que ce partage était matériellement impossible. Je lui promis de lui prouver que c’était possible en instaurant avec ma sœur avec qui je vivais, un calendrier spécial sur lequel on reportait toutes les semaines toutes les tâches ménagères scrupuleusement partagées en deux. Par exemple chacune avait sa semaine de vaisselle et celle qui n’était pas de vaisselle avait la responsabilité du ménage du samedi. Les courses et les repas de week-end étaient aussi soumis au roulement et les soirs chacune mangeait comme elle l’entendait. Selon les règles édictées ensemble, chacune avait le droit de demander l’aide de l’autre, mais pas d’exiger l’aide car cette aide ne devait pas être considérée comme donnant droit à une exemption des tâches obligatoires. Ce système fonctionna si bien que quelques mois plus tard je pus triomphalement annoncer à mon amie que si cela était possible avec une femme, cela devrait l’être avec un homme, puisque mon amie ne niait pas que les deux sexes sont égaux de nature.

     

    Cependant, cela ne se passe pas si bien avec mes autres camarades. Je me souviens d’une soirée de retrouvailles qui avait lieu chez Pierre, un garçon qui avait été le pilier de notre bande et dont ma meilleure amie Agnieszka avait longtemps été amoureuse. Pierre était devenu un beau jeune homme, bien plus poli qu’avant. Lorsque le féminisme apparut sur la table, Pierre se mit à rire et déclara qu’il était hors de question qu’il touche au ménage. Le ménage était une affaire de femmes, point à la ligne ! Gosia s’allia donc avec lui contre moi et je fus gentiment mais fermement remise à la place des « gens pas normaux ». Je n’ai pas trop cherché à discuter. « Au fond », me disais-je « Qu espérais-je ? C’est un mec qui n’a jamais connu autre chose que cette cité ouvrière perdue de Varsovie, sa mère qui l’idolâtre et des copains qui lui ressemblent. Il est utopique de croire qu’il penserait autrement ». J’espérais plus de compréhension de la part de Beata, une ancienne star de notre classe, femme libre et dominatrice, élève d’un prestigieux lycée d’arts plastiques et fille d’intellectuels. Son opinion comptait beaucoup pour moi puisque j’admettais qu’elle avait été très émancipée à une période ou moi je croyais encore en « l’homme-sauveur ». Ma déception fut donc grande, lorsqu’au cours d’une visite chez elle, Beata se moqua du féminisme à sa manière tranquille, détachée et condescendante. Elle me dit qu’elle ne se sentait aucunement dominée, qu’elle avait toujours eu ce qu’elle voulait et que par conséquent le problème « femme » n’existait pas dans le monde. De surcroît elle trouvait que la féminité était quelque chose de beau et enviable et qu’elle-même adorait faire des dessins de bustiers ultra-serrés et sexy pour les filles. Je ne dis rien lorsqu’elle me montra ses croquis. Il ne m’échappa pas que cette féminité en question était surtout destinée à d’autres femmes alors que Beata ne jurait que par sa coiffure punk et ses jeans. J’étais perplexe : je ne savais pas comment lui expliquer ce que je savais de l’exploitation de la féminité dans les journaux féminins, du modèle de bêtise et de superficialité que cela amenait, enfin de mon propre combat pour débusquer mes envies de me conforter au modèle, puis de mes efforts de lui échapper.

    Il est vrai que l’unique magazine féminin en Pologne communiste, « Kobieta i życie » (« La femme et la vie ») comportait singulièrement peu de photos de mode, de recettes de cuisine et de conseils de beauté, comme si la beauté des femmes était le cadet des soucis du système communiste. Je regardais, perplexe, ce magazine qui racontait la vie de vraies femmes sous un angle assez conservateur : les femmes y étaient avant tout destinées à être épouses et mères, le ménage était une fatalité féminine alors que le travail y était vu comme une obligation envers la société. Les conseils du journal étaient destinés à faire « concilier » les différentes obligations de la femme envers l’homme, les enfants et la société. De sexualité autonome, point. De plaisir, très peu. De voyages, d’évasion…rien. Des projets ? Seulement si le mari est d’accord. Je me rappelle toujours de ce poignant reportage sur une jeune fille de 17 ans qui était séquestrée dans la maison de ses parents, obligée de faire quotidiennement la lessive, le ménage, le repassage, la cuisine…Le plus injuste était qu’elle devait servir également son frère, laver et repasser son linge. Je fus touchée et horrifiée par cette histoire qui me rappelait la mienne, à Cologne ou j’étais la bonne à tout faire de mes parents… J’étais révoltée  parce que le journal n’avait émis aucune critique à l’égard des parents : l’exploitation du travail de cette jeune fille semblait être autant une fatalité tombée du ciel que l’était pour la Pologne le « socialisme réel » imposé par les Soviétiques. Je me félicitais d’avoir échappé, du moins provisoirement à mes parents restés à Cologne, je me jurais de tout faire pour passer mon bac et leur échapper définitivement.

    Quant à Beata, je décidais de ne plus la fréquenter afin de ne pas avoir à subir son arrogance, d’autant plus de j’appris qu’elle faisait des gorges chaudes de mon féminisme avec d’autres camarades de classe. Ceux-là, dès qu’ils me voyaient, entamaient la même rengaine : «cela te passera » [2] Je ne comprenais pas pourquoi le féminisme devait «me passer », cette phrase me rappelait le mépris qu’exprimait mon père. « Cela te passera » voulait dire que je vais abandonner mes opinions « lorsque je vais être grande ». Cela voulait dire que la personne qui me le dit est précisément « plus grande », supérieure à moi, puisqu’elle « voit plus loin ». Je décidais d’arrêter tout contact avec ces personnes.

     

    La pire déception me vint de ma meilleure amie, Agnieszka, membre du « triumvirat ». Elle était orpheline depuis le mois de mai et habitait dans l’appartement de son père avec sa grand-mère. Elle sortait avec un garçon et je savais par d’autres amis qu’il me serait difficile de la voir à cause de l’emprise que le mec exerçait sur elle. Je fus effectivement sidérée par cette emprise, car le mec en question, un garçon de notre âge, refusait que je vienne hors de sa présence, écoutait notre conversation et ne cachait pas son hostilité à mon égard. Je n’osais pas parler de féminisme et lorsqu’enfin de réussis à voir Agnieszka en tête-à-tête pendant une heure, je n’ai même pas su formuler tout ce que je pensais. Je n’en ai pas eu le temps d’ailleurs, car mon amie prit un air supérieur pour me dire que maintenant elle vivait le grand amour, qu’elle avait compris des tas de choses sur la vie, et surtout que l’essentiel était de se consacrer à son amour. J’étais pétrifiée : cette attitude ressemblait fort à celle de ma mère et à mon comportement personnel de dépendance vis à vis des mes amoureux avant ma rencontre avec le féminisme. Agnieszka semblait ne plus soucier de l’école et passait son temps à obéir à son mec. Toute conversation semblait vouée à l’échec. Je m’en ouvris à Gosia, troisième du « triumvirat », qui confirma mes craintes en disant que le mec devait surveiller Agnieszka et lui interdire de voir des amies. J’avais donc perdu une amie, mais je ne me résignais pas encore. J’invitais notre « triumvirat » à une « soirée de vierges », comme j’appelais cette rencontre chez moi ou je préparais une bonne bouffe et j’achetais du vin pour que nous puissions tranquillement parler de nous. Agnieszka vint mais resta silencieuse, notamment lorsque nous parlions de sexe et échangions nos connaissances acquises dans les livres et magazines pour ados ou, pour moi, dans la littérature féministe que ma copine Anne m’avait laissée. Elle vint aussi à un rendez-vous chez une gynéco que m’avait conseillée ma sœur. En effet j’avais conçu ma première visite chez une gynéco comme une fête de notre jeune féminité et j’avais prévu un après-midi avec thé et gâteaux dans un café du quartier. J’ai gardé un excellent souvenir de cette visite dans ce centre médical « K »[3]. La gynécologue, sympathique et très professionnelle nous posa des questions sur notre vie sexuelle et amoureuse et mes deux amies reçurent la pilule car elles avaient des copains alors que moi je revendiquais joyeusement mon statut de vierge. Cependant, au café, Agnieszka ne dit presque rien et se sauva très vite. La rupture survint quelques 6 mois plus tard lorsque invitée à sa soirée anniversaire, je la défendis contre son copain qui la frappa. Le mec voulut me frapper à mon tour et je ne pus me sauver que de justesse. Notre amitié s’arrêta là. J’étais impuissante.

    Ce qui est intéressant, c’est que dans la société de l’époque, la dérive d’une adolescente orpheline victime d’un compagnon violent n’était pas considérée comme inquiètante. C’était quelque part l’ordre normal des choses, Agnieszka n’avait pas eu de chance. Aucun adulte n’a voulu aider cette jeune fille, il n’y avait pas de services sociaux ou on pouvait raconter l’histoire. Moi–même, agressée par ce mec, je ne savais même pas que je pouvais porter plainte. Il faut dire que porter plainte à la milice communiste haïe de la population était très mal vu…Ainsi finit ma première amitié féminine.

     

    Dès le début de mon retour en Pologne le féminisme fut donc un point de discorde entre moi et mes amis. J’étais marginalisée par rapport à eux, considérée comme « bizarre ». Paradoxalement moi-même je me considérais comme « supérieure », « libérée » grâce à ma conscience et mon expérience occidentale. Il est vrai que malgré nos différents, dès que je commençais une phrase par «en Occident il y a …. », les gens présents m’écoutaient. Cependant, il était quasiment certains qu’ils ne seraient pas d’accord avec moi. Je souffrais d’être trop différente pour être intégrée.

     

    Ma marginalisation parmi mes anciens camarades, je pouvais néanmoins l’accepter. Je n’avais en effet pas l’intention de passer ma vie dans cette cité pourrie mais je voulais partir à la conquête du monde. Plus dure à avaler était ma marginalisation au sein de ma famille. En effet, dès mon arrivée je ne pus m’empêcher de sortir devant tout le monde mes théories féministes préférées. Chez mes grands-parents j’avais toujours eu le droit de dire ce que je pense et maintenant il était logique que j’y amène la bonne parole féministe. Celle qui s’y opposa le plus violemment était ma tante qui jouait un rôle officieux de tutrice en l’absence de ma mère, encore en Allemagne. Tante Lucie avait 40 ans, était fraîchement divorcée et n’avait pas d’enfant. On aurait pu penser que cette femme avait tout pour être au moins un tout petit peu favorable au féminisme. C’est le contraire qui se produisit. Nos disputes furent violentes, passionnées, orageuses. Tante Lucie était hors d’elle lorsqu’elle entendait parler de féminisme. Elle criait que le destin de la femme était le mariage et la maternité et que la soumission de la femme à l’homme était inscrite dans la biologie. J’étais peinée, surprise et en colère en l’entendant parler ainsi surtout qu’elle-même n’avait visiblement pas envie de réaliser dans sa propre vie la soumission féminine qu’elle prônait mais voulait l’imposer à d’autres femmes, surtout à des jeunes comme moi.

     

    Je crois que je n’étais pas consciente de la différence culturelle entre moi et ma famille. Malgré ces déceptions je persistais à croire à une possible intégration du féminisme en Pologne. Ma sœur n’était-elle pas la preuve vivante de cette intégration ? Ma sœur avait d’abord rejeté le féminisme lorsque je lui en avais parlé l’année précédente. Mais maintenant, elle semblait vouloir le réaliser. Elle écoutait moins les conseils de la famille, elle avait un copain avec qui elle avait des relations sexuelles, elle utilisait des contraceptifs et affirmait qu’il n’était pas question de se farcir toutes les tâches ménagères après le mariage. Ma sœur s’opposait aussi à l’idolâtrie des mecs que pratiquaient ses camarades de faculté, s’intéressait à la politique et me ramenait toujours des journaux clandestins qui circulaient à l’Université. Et surtout… ma sœur voulait à tout prix faire une carrière professionnelle. Bachelière à 16 ans, elle fut obligée par notre père à faire des études de Lettres Françaises, communément dévalorisée car considérées comme étant des réserves pour jeunes filles de bonne famille à la recherche d’un mari. Ma sœur s ‘efforçait de tirer le meilleur profit possible de ces études qu’elle n’avait pas choisies. Elle s’orienta vers une spécialisation difficile mais lucrative, la traduction. Elle suivit les cours d’un prestigieux professeur, se fit remarquer et bientôt se vit confier des travaux ponctuels comme traductrice-interprète et guide pour des Occidentaux francophones venant en Pologne pour des raisons économiques et politiques. Elle développa particulièrement cette activité en 1989 lorsque au moment des négociations de la Table Ronde[4], les visiteurs officiels et officieux du Monde Occidental affluaient en Pologne. Ma sœur me donnait l’exemple ! En la voyant faire, je croyais à l’émancipation des femmes en Pologne et elle me servait de modèle pour ma propre émancipation.

     

    J’en avais besoin car dans ma vie sociale les choses n’étaient pas aussi simples. D’abord en ce qui concerne ma créativité féministe. J’écrivis deux articles sur l’écologie et sur les femmes destinés au magazine scout « Na Przełaj ». Ce magazine avait toujours été un support du régime communiste et voilà que fin 1987 il s’émancipait en lançant un mouvement écologiste « Wolę Być » (« Je préfère Etre »), soutenait les actions d’opposition à la construction de l’unique centrale nucléaire à    Żarnowiec et parlait même des manifestants arrêtés. Cela m’intéressait au plus haut point, d’autant plus que l’affaire         Żarnowiec, potentiellement un nouveau Tschernobyl, était un dossier explosif entre le gouvernement et l’opposition clandestine.[5] Pourtant, je n’envoyais jamais mes articles déjà prêts. J’ai eu peur de je ne sais trop de quoi, de ma propre audace, de mes imperfections ainsi que de la surveillance policière qui s’exerçait immanquablement sur ce journal ainsi que sur moi, en tant que fille de diplomate en poste. J’écrivis également un devoir très documenté historiquement, théologiquement et juridiquement sur le mariage afin d’obtenir mon bac de cathéchisme. En effet, je suivais encore des cours de catéchisme à la paroisse comme une majorité de jeunes Polonais. J’étais souvent effrayée par le discours ultra-réactionnaire que j’y entendais. Ce texte devait récuser les théories sur l’obéissance nécessaire de la femme envers le mari. Mais je ne rendis pas non plus ce devoir. J’avais déjà peur du système. L’Eglise était omniprésente, écrasante dans la vie du Polonais moyen qui n’avait le choix qu’entre la voix du régime dans les médias et celle du pape dans la chaire dominicale. Je décidais de quitter l’Eglise sur la pointe des pieds pour ne pas me faire remarquer. Hélas, je m’attirais les foudres de ma famille qui me vit refuser d’aller à la messe et m fit subir de nombreuses pressions pour me faire céder, dont les non moindres étaient des menaces du genre « tu vas le regretter, ta vie est en danger ». A 16 ans je me savais inexpérimentée et ignorante, j’avais peur car j’étais seule. Je ne connaissais pas grand chose au monde. C’était faire preuve d’un sacré courage que de quitter volontairement une communauté si soudée et de me retrouver seule avec mes interrogations sur la vie, l’amour, le sens des choses, le devenir adulte. Je vivais dans une société ou de nombreuses personnes croyaient sincèrement que manquer la messe amenait à rôtir en enfer pour l’Eternité et manquer de respect à l’autorité du Pape était inconcevable. Le féminisme était loin, je n’avais aucun contact avec lui à part les quelques livres et magazines que j’avais ramenés d’Allemagne. Pourtant, c’est précisément parce que j’avais été très croyante et que je prenais ma foi très au sérieux que je quittais une structure qui ne me convenait plus et je décidais de chercher seule mon chemin.

    Je n’écrivis donc rien en Pologne mais par contre j’écrivis tous les 3 mois une correspondance pour le journal de mon ancien lycée à Cologne. J’étais fière lorsque mes amis allemands m’envoyaient la publication, mais j’étais inquiète de ne pas savoir faire pareil en Pologne alors que j’avais tant voulu revenir ici ! Je voulais toujours croire en une intégration possible et je me mis avec ardeur à me faire une place à l’école.

     

    A l’école, un lycée d’excellente réputation et considéré comme prestigieux, il n’était pas question que je parle de féminisme. J’étais nouvelle, j’avais beaucoup de lacunes étant donné mon séjour en Allemagne et je n’y avais été admise que grâce à un « piston » judicieux. L’histoire de ce « piston » illustre bien ce qu’étaient les relations sociales dans la société communiste polonaises de la fin des années 80. En 1984 j’avais passé un concours d’entrée obligatoire pour être admise dans ce lycée à la fin de ma scolarité élémentaire. J’obtins une bonne note et je devais m’y inscrire quand mes parents m’emmenèrent en Allemagne. De retour en Pologne, je voulais absolument revenir passer mon bac dans ce lycée. Mais à ma grande surprise, la directrice me le refusa comme si mon concours réussi n’avait jamais eu lieu. C’était totalement arbitraire, mais ni moi ni ma mère ne savions comment me défendre. Il se trouva que mes parents recevaient chez eux une dame d’une cinquantaine d’années, employée du Comité Central du Parti Communiste et cette dame était une amie intime de la directrice de ce lycée, elle-même « rouge vif ». Cette dame se prit d’affection pour moi car elle appréciait ma fougue et mon féminisme. Elle parla de moi à la directrice et au début de l’année scolaire je fus inscrite sans problème dans ce lycée. J’étais mortifiée car je devais admettre que mon mérite ne pouvait rien, seul le piston comptait. Encore heureuse que je pouvais m’en tirer à bon compte avec mon piston : il s’avéra en effet que rien n’était gratuit, la dame me réservait en effet à son fils, un étudiant en droit sans grâce ni intelligence. Je le compris très vite et je la fuyais désormais. Par chance, elle ne m’en tint pas rigueur.

     

    Etant donné ces circonstances, j’avais tout intérêt à faire attention à ce que je dis à l’école pour m’intégrer correctement. Très vite, je fus mis en face de la première épreuve. La place qui me fut attribuée se trouvait dans un banc à côté d’un groupe de filles gentilles, mais falotes et effacées. Ces filles-là venaient d’un milieu d’entrepreneurs privés et n’avaient que peu de culture générale et de conversation. Pour moi, il était évident que les parents les avaient envoyées dans ce lycée fréquenté par les enfants de l’intelligentsia varsovienne afin de se faire mousser avec un joli diplôme. En effet, après le bac, aucune d’elles n’entreprit d’études supérieures et deux tombèrent enceinte dès la fin des épreuves. Menacée d’être happée par leurs conversations niaises autour de fanfreluches, je changeais de place après quelques semaines prétextant mes problèmes de vision. Je me déplaçai à l’autre bout de la salle et je m’assis au premier rang à côté de Magda. Magda était une fille dynamique et intelligente issue d’un milieu populaire et habitant, comme moi, le quartier de Praga, de l’autre côté de la Vistule, le « mauvais côté ». Elle ne s’intégrait pas à la dizaine de filles et aux cinq garçons tous issus de l’intelligentsia « rive gauche » de la Vistule. Les filles de l’intelligentsia m’horripilaient souvent par leur préciosité, leur idolâtrie des garçons, leur maniérisme et leur dédain pour tout ce qui ne leur ressemblait pas. Cependant, lorsqu’elles ne jouaient pas aux dames, elles disaient des choses intéressantes sur la littérature, l’art, le cinéma et le théâtre car elles avaient une culture bien plus étendue que la mienne. Malheureusement elles « jouaient aux dames » constamment devant leurs camarades et ne réservaient leur vraie personnalité qu’aux contacts avec les profs. Je n’aimais pas non plus les garçons pour leur identification ridicule à une histoire révolue, celle de la noblesse polonaise et des ses aspirations politiques conservatrices. J’étais particulièrement irritée par la mode les blasons et quand on me demandait quel était le mien, je répondais, à peine ironique en pensant à mes grands-parents agriculteurs,  que mon blason familial était « une bêche sur un champ vert ». Par contre, les garçons étaient plus accessibles que les filles pour des discussions au sujet de ce qui passionnait le plus le pays entier : la situation politique.

     

    Lorsque je lui parlai féminisme, Magda, tout comme les autres, me répondit promptement qu’il n’y aura jamais d’égalité entre les femmes et les hommes car les femmes sont vouées au mariage et à la maternité. Je me tus donc et je ne polémiquais pas pour ne pas perdre mon unique amie. Mais en attendant le mariage et la maternité, Magda profitait bien de la vie : elle était chef d’une unité scout masculine et pratiquait le parachutisme avec son équipe. Elle avait un copain et elle aimait manger, rire et discuter sexe. Elle ne se laissait pas dominer par les garçons et c’est grâce à elle que j’ai pu prendre part à de nombreuses discussions avec les garçons au sujet de la politique. Si jamais les garçons faisaient bloc pour nous discréditer à l’aide de la misogynie si répandue (par des phrases du genre « vous avez tord sur tel ou tel point car chacun sait que la femme est de nature moins intelligente que l’homme car son cerveau est plus petit. Cela a été prouvé par la science »), nous nous y opposions ensemble. Un jour, un des mec insulta Magda et elle lui mit un coup de pied dans les couilles. Le garçon ne recommença jamais et elle en fut très fière. Dans l’ensemble la misogynie des garçons restait mesurée. Elle était contenue par leur bonne éducation dans des familles cultivées ainsi que par l’idéal chevaleresque de la Pologne nobiliaire furieusement « tendance » à la fin des années 80[6]. Un des obstacles au déploiement d’une plus grande misogynie était aussi sans conteste l’attitude de nos professeurs, majoritairement des femmes fortes et dynamiques qui ne se laissaient pas manipuler par ce genre de boniments. Ma bien-aimé prof de Polonais, une jeune femme qui respectait totalement la liberté d’opinion des élèves, se moquait gentiment du féminisme, mais défendait âprement son autorité personnelle face aux garçons. La prof d’histoire terrorisait filles et garçons de la même manière. Quant aux profs faibles, elles avaient droit à notre compassion et notre discrétion. C’est ainsi qu’on ne se moquait jamais de comme la prof de physique dont les rumeurs courraient qu’elle était battue par son mari. On respectait aussi les cours de la prof de Russe ou on travaillait un minimum alors que le boycott des cours de russe était largement considéré comme un acte de résistance au régime. Les rares profs-hommes étaient d’un autoritarisme caricatural et excessif et n’avaient le respect ni des filles ni des garçons. Au fond, les garçons, comme les filles s’identifiaient aux fortes femmes qu’étaient nos profs. Naïvement nous pensions que le monde est organisé à l’image de notre école. C’est pourquoi la misogynie terrible de l’université fut un aussi grand choc pour moi.

    Le seul garçon qui contestait l’autorité des femmes était très impliqué dans le mouvement des « oazy », une communauté de jeunes chapeautée et organisée par l’Eglise. Mais il se faisait régulièrement remettre à sa place par ses camarades qui le traitait comme un illuminé.[7]

     

    D’un côté je ne me sentais pas si mal à l’école pour devoir défendre quotidiennement ma dignité, de l’autre côté mon intégration et par conséquent mon bac pouvaient être compromis si j’affichais ouvertement mon féminisme. Ce furent les deux raisons pour lesquelles toute l’année je n’écrivis ni ne dis rien de féministe. Par contre, je me jurais de circuler librement entre le monde des filles et le monde des garçons. Le monde des garçons, c’était la politique. Le monde des filles, ce furent avec mes amies Magda et Iwona[8], de folles galopades dans les couloirs du lycée, des sorties au café ou nous nous rigolions en nous empiffrant de crème fouettée au chocolat et des discussions passionnées au sujet du sexe. C’était beau et c’est bien la liberté de circuler entre le monde masculin et féminin qui m’a permis de vivre également ma première relation érotique avec Patrick, le plus beau garçon de la classe.

     

    Avec tous les malheurs qui se sont abattus sur moi plus tard, j’ai presque oublié combien j’ai aussi été HEUREUSE. J’étais libre, sans parents, expérimentant la vie, le désir, le flirt, les relations, l’étude, la politique dans un milieu stimulant et protégé…J’ai pu croître intellectuellement, socialement et émotionnellement, cette année 1987-1988. Je ne devrais pas l’oublier.

    Mes blocages créatifs et relationnels, je les mettais sur le compte de ma méconnaissance de la culture polonaise et je croyais que je résoudrai ce problème en m’intégrant dans cette société. Cependant, l’impossibilité d’exprimer mon féminisme demeurait une constante interrogation. C’est alors qu’un des mes amis, mon ancien «premier amour », me mit en garde lors de notre dernière rencontre : « Avec tes idées féministes, tu vas avoir la vie dure ici ». Marcin n’approuvait pas mes idées, mais respectait mon opinion, car ce fils de fonctionnaires expatriés, élevé comme moi en France, savait ce que signifie la liberté d’expression. Je ressentis une vague inquiétude, mais que pouvais-je y faire ? Je n’avais pas le choix que de croire à ma réussite. Je perdis vite Marcin de vue car il disparut dans le milieu des « oasis ».

     

    L’époque du passage de mon bac est une des périodes les plus destructrices et déstabilisante de ma vie. Ce fut le moment que choisit mon père pour quitter le ménage mal assorti et malheureux avec ma mère. Il avait une maîtresse depuis 3 ans et déménagea chez elle après 3 mois de terrorisme et de scènes violentes, justement au moment ou je passais mon concours d’entrée à la fac. Par la suite, il ne donna plus de ses nouvelles, ne paya aucune pension alimentaire et engagea une procédure pour le divorce. J’ai vécu son départ comme une mort psychique. Mais je me devais de survivre et de me reconstruire pour faire les études pour lesquelles j’avais tant lutté. J’habitais avec ma sœur et ma mère, une maison pleine de femmes complètement chamboulées par la disparition du pilier central autour duquel toute la vie devait tourner. De plus, ma mère était très dépressive, refusait de se soigner et se couchait tous les jours après son boulot en me disant qu’elle va mourir. Dur de se construire dans une pareille ambiance.

     

    Le bac fut également un enfer. Ma prof d’histoire était membre du KPN, un parti nationaliste clandestin. Elle haïssait les communistes et avait décidé de faire la peau des enfants des communistes. Elle me collait systématiquement des zéros à tous les contrôles et lorsque ma tante-tutrice, ma sœur majeur ou carrément ma mère venait la voir pour lui demander que faire pour moi, elle leur répondait qu’il ne se passait rien, que je n’avais aucun problème à l’école ! Elle savait que je voulais aller à la faculté d’histoire et voulais à tout prix m’en empêcher. Juste avant les épreuves blanches, elle m’humilia en collant un zéro et en lisant publiquement un des devoirs ou je décrivais le régime politique de la Pologne d’avant-guerre comme étant une dictature. C’était bien sûr une dictature selon les critères de démocratie occidentale qui étaient aussi les miens, mais pour ma prof, c’était un crime de lèse-majesté à l’encontre de son héros, le maréchal Pilsudski, effectivement créateur de l’indépendance polonaise en 1918, puis maréchal putschiste et fossoyeur de la démocratie en 1926. J’étais atterrée, d’autant plus que même mon prof particulier, plutôt chrétien démocrate de droite et très actif dans Solidarité clandestine[9], estimait la note injuste et mon travail correct. La prof nationaliste avait décidé de m’empêcher de passer le bac et je dus lui promettre de ne pas m’inscrire à la fac d’histoire pour qu’elle ne mette pas ses menaces à exécution. Je déposai même mon dossier de demande à la faculté de linguistique et il y resta jusqu’à ce que j’aie mon diplôme de bac en poche. Cependant, cela ne l’arrêta pas complètement : peu après les examens écrits j’appris par ma prof de polonais que la prof d’histoire avait décidé de mettre un zéro à mon travail et m’obliger à redoubler. Pour empêcher la catastrophe, la prof de Polonais nota mon épreuve de littérature polonaise « très bien » ce qui obligea la prof d’histoire à revenir sur ses intentions. Car une élève qui écrit un devoir excellent en Polonais et nul en histoire, cela semblait trop suspect et pouvait déclencher une enquête des autorités. Elle me nota « 3 avec deux moins », ce qui était la note minimum juste au-dessus de « 2 » qui signifiait zéro. Et elle me mit « très bien » à mon épreuve orale en faisant semblant que l’histoire dans les coulisses n’avait jamais eu lieu ! J’avais passé mon bac… mais dans quel état !

     

    Dans l’état psychique que j’étais, je n’étais pas capable de me battre contre les préjugées misogynes massivement présents à l’université lorsque j’y arrivai à l’automne 1988. Je me sentais profondément humiliée lorsque les professeurs faisaient publiquement des blagues du style « les femmes pensent avec leur utérus c’est bien connu ». L’attitude des enseignants encourageait la misogynie des collègues de mon âge qui souvent étaient encore plus odieux. Comme nous n’étions que 20 filles pour environ 80 garçons dans la promo et que mes copines s’osaient pas protester, je me sentais très seule. Il faut dire que les collègues masculins plus âgés ne faisaient pas mystère de la discrimination quasi officielle qui régnait à l’Institut d’Histoire. Les candidates aux concours d’entrée étaient aussi nombreuses que les candidats, mais si seulement une minorité n’était admise aux études, c’est parce que, comme les collègues me le dirent crûment, « il faut bien des secrétaires pour les garçons ». J’étais découragée et très dépressive, d’autant plus que j’avais du mal à me reconstruire après le choc du départ de mon père. C’est alors que je commençai une thérapie dans un centre socio-psychologique pour jeunes gens qui s’occupait gratuitement d’adolescents blessés comme moi.[10]

     

    J’avais décidé d’adhérer très vite au mouvement anti-communiste et je vins m’inscrire au NZS, (Niezależne Zreszenie Studentów – Organisation Indépendante des Etudiants), syndicat étudiant proche de Solidarité. Ce Syndicat, crée en 1980 et dissous pendant l’état de siège de 1981, avait été reconstruit après une période 7 ans d’illégalité totale. En 1988 il était très populaire parmi les étudiants. Il était toujours illégal officiellement mais le pouvoir tolérait son existence sur le terrain des universités, tout comme il acceptait l’existence réelle de Solidarité. Je vins avec enthousiasme à ma première réunion de NZS avec quelques collègues de ma promo et ma surprise fut grande quand les garçons présents invitèrent mes collègues masculins à entrer et me demandèrent à moi d’aller chercher les sandwichs à la cafétéria. Je refusais et … ils me fermèrent au nez la porte de la salle de réunion ! Lorsqu’ils sortirent et me virent toujours dans le local, bien décidée à rester, celui qui semblait être le chef me demanda alors de préparer les banderoles pour la prochaine manifestation. Je fus d’accord pour ne pas me marginaliser et aussi pour avoir une occasion pour discuter. Les chefs du NZS me donnèrent un peu d’argent et j’achetai le matériel de peinture dans la boutique des Beaux-Arts. Confectionner les pancartes et peindre les revendications sur de vieux draps m’amusa bien. J’étais contente de participer à quelque chose de concret. J’étais accompagnée par un de mes collègues de promo et par l’unique femme parmi les « chefs », Anna K. Je ne l’aimais pas car elle était autoritaire, mais je comprenais sa difficulté à se maintenir dans un milieu de mecs aussi hostiles. Je me plaignis de l’ostracisme des mecs de NZS et du manque de solidarité de la part de mes camarades de promo. Anna K. me répondit sèchement qu’il fallait bien que quelqu’un fasse les banderoles. Je lui répondis que je n’avais rien contre les banderoles, la preuve, j’étais là avec elle, mais que je trouvais injuste de m’exclure de la réunion. Elle ne dit rien. Peu après, mes collègues de promo furent également exclus de la prochaine réunion… Paweł Piskorski[11], le chef du NZS de la Faculté d’Histoire, nous somma de d’abord structurer l’organisation dans notre promo. Au fond, j’étais d’accord avec lui, mais je n’avais jamais demandé à exclure qui que se soit, je voulais être juste incluse moi-même !

     

    Je me rappelle de la première réunion de NZS pour notre 1ère année, une réunion que j’ai organisée et modérée. Nous étions cinq, quatre garçons et moi. Je me rappelle avoir posé la question cruciale : à quoi doit servir notre organisation ? Quel est notre programme ? Dans quelle société, quelle Pologne voulons-nous vivre après le communisme ? Les mecs répondirent par un bla-bla flou et incohérent. Un des défauts majeur des hommes de cette génération était en effet la propension à beaucoup parler pour ne rien dire de concret. Je devais apprendre plus tard que ce défaut était très présent non seulement dans la politique, mais aussi dans les séminaires d’études. Et moi, je fus saisie de vertige : j’avais l’espace, ici et maintenant, pour élaborer un projet de société et… je n’en avais aucune idée ! Je compris alors que les idées, c’est mes études d’histoire qui justement allaient me les donner. Je me suis dit donc que NZS devrait servir à l’amélioration de nos conditions d’études. Et il y avait de quoi faire ! Tout d’abord changer la déplorable ambiance qui constituait à traiter les étudiants, pourtant adultes, en enfants mineurs et les menacer de mes mettre à la porte à la moindre incartade. Deuxièmement, le scandale des TD d’archéologie où nous étions cent personnes dans une pièce minuscule et on n’entendait même pas le prof parler. Troisièmement, l’intégration des étudiants qui n’avaient pas eu le nombre requis de points aux concours d’entrée et qui devait effectuer une espèce de service civil sous forme de travail gratuit pour l’université afin d’avoir le droit d’assister à quelques cours. Quatrièmement, la suppression du travail en usine en été rendu récemment obligatoire par le ministère de tutelle pour les étudiants ayant passés leur concours d’entrée [12]. Enfin, la réforme tant réclamée par tous les étudiants des cours de préparation militaire obligatoires en quatrième année. Lorsque j’exposai mon programme à mes camarades, ils parurent peu convaincus. Cela leur semblait peu spectaculaire, peu romantique. La réunion s’arrêta là. Les deux réunions suivantes d’enlisèrent à nouveau dans du bla-bla. J’essayai de convaincre mes copines de participer afin d’apporter un peu de propositions concrètes, mais elles refusèrent et se moquèrent de moi. Elles ne voyaient pas l’utilité de s’engager dans une cellule NZS, alors qu’il devenait de plus en plus évident, fin 1988, que les jours du régime communiste étaient comptés. Elles raisonnaient : pourquoi se battre pour les autres alors que le plus important c’est réussir nos études ? J’essayai de les convaincre que NZS, en tant que syndicat proche de Solidarité, sera un bon tremplin pour le pouvoir après la victoire de Solidarité, car les jeunes issus de ses rangs seront aux premières loges pour faire partie de la future classe dirigeante. L’avenir m’a montré que je ne me trompais pas…

     

    A la fin de l’année 1988, lorsque notre cellule NZS fut constituée par notre promo 1ère année, je fus élue par mes collègues trésorière et les chefs du NZS ne s’y opposèrent pas. J’étais chargée de collecter les cotisations et de distribuer les cartes d’adhésion toutes neuves. J ‘étais fière de moi car je réussis à rassembler une trentaine nouvelles adhésions. En fait, j’aimais bien le pouvoir. J’étais grisée par cette liberté de participer, de parler, d’argumenter… J’aimais bien m’exprimer, convaincre, expliquer. Moi qui avais dû me taire si longtemps à la maison chez mon père ou à l’école. NZS me donnait l’opportunité de participer à une lutte majeure, de faire l’Histoire. J’aimais l’union autour d’un idéal. Bien sûre, j’étais consciente que la réalité n’était pas aussi romantique que l’idéal, mais je dois avouer que j’ai vécu des moments de bonheur.

     

    Pendant ce temps, les chefs d’NZS nous firent comprendre qu’en échange de l’honneur de participer à la lutte, il était bon que nous partagions également les risques inhérents à toute activité illégale. Ils nous pressèrent de participer à l’action de jeter des tracts. Cette opération était illégale car les tracts étaient illégaux. Quiconque était surpris par la milice en train de jeter des tracts d’opposition sur la voie publique, courrait le risque d’être battu puis transféré devant un jugement administratif qui collait au contrevenant immédiatement une amende de 50 000 Zlotys[13]. Et la personne était fichée sur le fichier des opposants de la police politique. Autant le tabassage par la milice était pour les garçons une bonne occasion pour exhiber des bleus héroïques[14], autant l’amende de 50 000 Zlotys n’était pas du tout considérée comme héroïque. Cette amende équivalait à trois bons salaires. Comment aurais-je pu annoncer à ma mère qu’elle devait payer une somme pareille ? Si malgré ma répugnance pour l’idéologie virile du martyre chère aux garçons et malgré le risque d’amende j’ai accepté de participer à cette action, c’est pour donner des gages de mon courage et me faire admettre par les chefs dans le Saint des Saints, le Service d’Ordre de NZS.

     

    Le Service d’Ordre était responsable de l’organisation et l’encadrement de toutes les manifestations NZS illégales et dangereuses. Il y en avait au moins une par mois. Toutes les manifestations étaient illégales car le droit de manifester n’existait pas. Les manifestants courraient le risque de se faire brutalement attaquer et frapper par les milices spéciales casquées et armées de matraques, les fameuses compagnies ZOMO. C’est pourquoi Solidarité et les responsables du NZS décidèrent de minimiser les risques courus par les jeunes en recommandant que les manifestations partent toujours de l’Université et restent sur l’avenue bordant l’université jusqu’à la vieille ville afin de pouvoir facilement se replier sur le campus et fermer la lourde grille de fer avant que les ZOMOS chargent. La manifestation ne passait néanmoins jamais inaperçue car l’Université de Varsovie est située en plein centre ville. Ains nous pouvions lancer à la population le célèbre mot d’ordre : « Venez avec nous ! ». C’était assez dangereux surtout pour les étudiants des premiers rangs qui étaient souvent roués de coups par la milice. Les manifs finissaient régulièrement par une charge de la milice contre la grille de l’université que nous bloquions à plusieurs dizaines de personnes. C’était dangereux, mais nous étions nombreux, compacts et solidaires contre un régime autoritaire depuis longtemps haï. De plus, nous savions qu’un accord tacite existait entre le gouvernement communiste et l’opposition depuis les exactions perpétrées par la milice pendant les manifestations de mars 1968 dans l’enceinte de l’université et qui avaient été un scandale affaiblissant le régime. Selon cet accord, la milice n’avait pas le droit de pénétrer à l’intérieur du campus, en échange de quoi les manifestations étudiantes se limitaient au centre ville immédiat.

     

    Le Service d’Ordre NZS était donc le nerf de la guerre. C’était l’endroit ou on était informé de choses ultra-secrètes comme les réactions du pouvoir à nos revendications, les consignes des responsables de Solidarité à notre égard, les dates des prochaines manifs. Fin 1988 seuls les étudiants de deuxième année d’histoire avait le droit de faire partie du Service d’Ordre, les étudiants de 1èreannée en étaient exclus. Pour donner des gages, j’acceptai donc de jeter des tracts. Je me rappelle d’un soir d’hiver. Je me tenais, le cœur battant, au troisième étage dans l’escalier de la Faculté de Géologie, à l’école Polytechnique, une pile de tracts appelant à notre manif à la main. Le gardien de la fac pouvait à tout moment appeler la milice. J’étais seule et j’avais peur. Je m’aperçus que si je voulais participer à la lutte, je n’avais aucune envie de me faire tabasser et humilier par les flics. C’est comme si le régime communiste ne valait pas mon sacrifice. Néanmoins je surmontai ma peur et je jetai mes tracts qui retombèrent en pluie sur tous les étages de la faculté, et je me sauvais à toute vitesse. Je donnai le reste des tracts à une amie qui fut ravie de les distribuer, en toute sécurité, dans son lycée. Quelle ne furent pas ma rage et mon désespoir lorsqu’à la manif suivante, les chefs de NZS décidèrent d’inclure mes collègues de 1ère année dans le Service d’Ordre et de m’exclure parce que j’étais une fille ! Je protestai, je tempêtai, je fis valoir mon travail, mes preuves de courage avec ma participation à l’action tracts, mes cours de karaté depuis 6 mois qui ne rendait plus forte que bien des garçons chétifs…Rien n’y fit. Les mecs, hautains, me clouèrent le bec avec des arguments imparables comme les femmes sont biologiquement plus faibles que les hommes, donc elles ne sont pas capables d’assumer les tâches d’un service d’ordre. Chez moi, je pleurais mon humiliation. En voyant mes camarades parader, fiers comme des coqs, le brassard « NZS » sur le bras, je compris que la nouvelle démocratie polonaise ne serait ni juste ni favorable aux femmes, puisque d’emblée, avant même son avènement, nous étions déjà exclues par les hommes des vrais cercles de pouvoir. Je décidai de quitter NZS.

     

    Mais avant de le quitter, j’acceptai de taper et de mettre en forme la deuxième édition du journal de NZS à l’Institut d’Histoire, « HIP- Histoire et Politique ». En fait, je le demandai à ma sœur, qui avait une formation de sténodactylo et possédait aussi une machine à écrire. Ma sœur tapa les textes, puis me dit : « Tu ne crois pas qu’ils t’exploitent un peu, tes amis du NZS ? ». Je rougis et je démentis avec véhémence. J’avais honte car je savais que ma sœur avait raison. Je regardai les articles : c’étaient des analyses politiques que j’étais tout à fait capable d’écrire. Alors, pour quoi je ne le faisais pas, je ne m’exprimais pas au lieu de faire le sale boulot pour les mecs ? Je me sentais mal, humiliée et rabaissée par ce milieu. La goutte qui fit déborder le vase fut la manif du 8 mars[15], au cours de laquelle pour la énième fois les chefs NZS me refusèrent l’entrée au service d’ordre. L’ennui, c’est que de ce fait je fus aussi exclue de la rencontre avec notre idole, Lech Wałęsa, qui vint ces jours là à l’université nous parler des négociations de la Table Ronde qui se déroulaient alors. Heureusement, grâce à mes bonnes relations avec un ancien dirigeant de NZS 1981, j’obtins une invitation spéciale et je pus m’introduire dans la salle. Ce garçon était étudiant en 4ème année d’histoire, il avait dirigé NZS pendant les dures années de clandestinité entre 1984 et 1987. Il m’avait remarquée dès mon arrivée à la fac et avait apprécié mon énergie et ma connaissance de la politique. C’est lui qui m’avait convaincu d’adhérer le plus vite possible à l’organisation. Je me plaignis auprès de lui de la misogynie régnant au NZS. Il me dit être impuissant à changer cela car il n’était plus dans les instances dirigeantes.

     

    Déjà je me désinvestissais de cette organisation pour m’intéresser à ce qui se passait tout près de moi, dans notre promo à l’Institut d’Histoire. Ma position à l’Institut s’était raffermie car je commençais enfin à mieux organiser mon travail et à participer plus activement aux travaux dirigés. C’était sans doute lié au retour de Cologne de mon amie féministe Anna G. qui ne ramena de nombreux livres sur les femmes et le patriarcat. Grâce à ces livres et à nos discussions, je compris mieux comment fonctionnait la société et mes résultats scolaires s’améliorèrent nettement.[16]. C’est alors que je m’engageai un peu plus dans les affaires de ma promo. Un « groupe d’initiative » s’était formé. Il comprenait cinq copines, moi-même ainsi que quelques copains qui nous suivaient, plus ou moins amoureux de certaines filles. Notre groupe organisa des voyages au ski dans les montagnes pour la Saint Sylvestre, des week-ends à Gdańsk et à Toruń, une randonnée en forêt pour le 1er mai et un stage d’entraide collective pour les révisions en archéologie. Les voyages étaient importants, car connaître notre pays et l’architecture des villes historiques faisait partie de notre formation. Nous les organisions de concert avec le groupe d étudiants et d’étudiantes du foyer universitaire. Les étudiants logés en cité étaient issus de petites villes de province et de milieux modestes et ils avaient du mal à s’intégrer dans ce milieu universitaire très centré sur l’intelligentsia varsovienne qui les snobait. Cependant, ils étaient souvent plus bosseurs et plus sympathiques que les arrogants enfants des « intellectuels ».[17]. C’est ce groupe de plus en plus soudé que j’ai invité chez moi pour mon 18ième anniversaire, en mars 1989. C’est aussi de ce groupe que partit l’idée de remettre de l’ordre dans les relations de notre promo avec les dirigeants de la Faculté.

     

    Depuis quelques temps l’Institut d’Histoire bruissait de rumeurs selon lesquelles les autorités administratives voulaient mettre fin à nos libertés, à savoir la possibilité d’inscription conditionnelle en 3ième année sans avoir obtenu les notes de toutes les matières de 2ème année. Il faut savoir que l’université polonaise était déjà ultra-sélective : un bac dans un bon lycée mettait la personne en bonne position pour le concours d’entrée à la faculté. Le concours d’entrée écrit et oral était très difficile (je l’ai trouvé plus difficile que bien des examens d’histoire pendant mes études). La première année était l’année de la sélection la plus impitoyable : si l’étudiant n’obtenait pas une bonne note au très difficile examen d’histoire de l’Antiquité, il était mis à la porte et revenait à la case départ, aux examens d’entrée. Tous ces obstacles étaient bien suffisants pour «écrémer » chaque année nombre d’étudiants. Si en plus on nous supprimait l’inscription conditionnelle de la 2ième à la 3ième année, cela voudrait dire qu’on pouvait être exclu de la Faculté non seulement après la 1ère, mais aussi la 2ème année ! Et cela était d’autant plus dramatique que notre promo aurait été discriminée par rapport aux promos précédentes qui ne seraient plus concernées par la décision. D’autres méchantes rumeurs circulaient encore : on nous obligerait à être noté à toutes les TD alors que jusqu’à présent seules les notes de matières proprement historiques étaient obligatoires, on voudrait supprimer l’inscription conditionnel en 2ème année sur les matières non-principales. Et même une autre rumeur clamait que la promo de 1ère année est suffisamment irresponsable pour réclamer la suppression d’une matière aussi primordiale pour un historien que le Latin. Peu de monde aimait les cours de Latin, mais tous étaient conscients de leur nécessité pour pouvoir lire et étudier en 2èmeannée les textes médiévaux et modernes polonais et occidentaux.

     

    Bref, il semblait que les autorités de la Faculté avaient décidé de profiter de notre passivité d’élèves terrorisés pour appliquer un certain nombre de mesures restrictives contre les étudiants. Elles ne pouvaient pas le faire avec les étudiants des années supérieures car ces promos étaient toutes politisées et encadrées par NZS dont les profs avaient besoin pour lutter contre le pouvoir communiste, en particulier pour lutter contre la tutelle du ministère d’éducation nationale sur toutes les universités. Nous décidâmes de tirer les choses au clair pour mettre fin aux rumeurs. Pour cela il fallait convoquer une assemblée générale de l’année et cela, c’était le rôle du Délégué des étudiants [18]. Le problème, c’est que le Délégué actuel ne semblait pas concerné par les soucis des étudiants. Elu au début de l’année, alors que personne ne le connaissait, Jarek passait plus de temps aux manifs de NZS et de « l’Alternative Orange »[19] qu’à la faculté. Certaines personnes disaient qu’il serait bon d’organiser de nouvelles élections de Délégué. Mes amis me proposèrent d’être candidate. Je fus d’accord. Je reçus donc la délicate mission d’annoncer à Jarek ce qui se préparait à la Faculté. Jarek vit rouge et m’insulta au téléphone. Cependant, malgré son refus de lâcher le pouvoir, les étudiants étaient déterminés à convoquer une nouvelle assemblée générale. Une sorte de campagne électorale commença, car outre le fait que Jarek n’allait certainement pas se laisser évincer de la sorte, un autre garçon se porta candidat. Ce garçon était un des meilleurs élèves en TD mais comme souvent les hommes de cette génération, aimait parler pour ne rien dire. Il témoignait à mon égard d’un profond mépris alors que Jarek cherchait plutôt la bagarre physique. Un soir en effet, je le rencontrai près de notre tableau d’affichage. Il m’attaqua en m’accusant d’ourdir un complot contre lui pour l’éliminer. Le ton monta rapidement et Jarek leva la main pour me frapper. Je l’avertis que j’allai lui rendre ses coups. Avec mon karaté, je me sentais capable de venir à bout de ce mec. Des amis nous séparèrent à temps, mais je restais profondément choqué. Voilà à quoi je m’exposais si je voulais faire de la politique en Pologne ! A être frappé par le premier mec venu !

     

    Malgré tous ces obstacles, l’Assemblé Générale fut organisée. Mes copines firent les affiches, moi je réservai la plus grande salle de l’Institut. Ce fut un succès car près de deux tiers des étudiants était présent. Nous discutâmes longuement des divers projets des autorités et votâmes une pétition-résolution en 3 points : nous demandions l’arrêt des menaces sur notre inscription conditionnelle en 2ème année sur les matières secondaires pour les études, la suppression du projet de notation continue « contraire aux traditions de l’Institut et se rapportant plus au système scolaire qu’universitaire » et la suppression des TD foireux d’archéologie. Nous ne parlions pas des menaces sur l’inscription conditionnelle en 3ème année, mais vu nos revendications, il devait être clair pour les autorités que nous serions vigilants sur nos droits et que nous allions défendre nos camarades qui se feraient injustement exclure dans cette impitoyable sélection. D’ailleurs, une forte controverse s’engagea sur l’opportunité de faire une grève si les autorités n’acceptaient pas notre résolution. Finalement, la grève fut votée, mais nous n’introduisions pas sa menace dans notre texte qui restait calme et pondéré, tout en étant très ferme sur nos acquis. Et au terme de cette Assemblée, je fus élue « Starosta » – Délégué de la promo. A ma charge de faire signer la pétition par les étudiants manquants et de la porter aux autorités. Je me rappelle avoir été très heureuse à la tribune, car je me sentais reconnue et estimée par mes pairs. Cette affaire d’ailleurs finit très bien puisque les autorités acceptèrent nos demandes et les rumeurs disparurent. L’année suivante le cours d’archéologie fut complètement réorganisé pour permettre aux participants de bénéficier de petits groupes.

     

    Il n’y avait juste qu’une chose dont je ne pouvais pas parler ni publiquement ni en privé avec mes amis : le féminisme…. Dès que le sujet relations hommes-femmes apparaissait, même mes meilleurs amis me parlaient de l’infériorité génétique de la femme par rapport à l’homme. Et ceux qui ne se tournaient pas vers la science, se faisait aider par la religion. Cela donnait les vieilles rengaines sur « la femme dont le destin et le mariage et la maternité ». J’étais souvent étonnée par la manière dont ces jeunes scientifiques, hommes et femmes, discouraient sur la primauté des gènes dans le comportement social alors qu’en tant qu’historiens, ils étaient bien placés pour voir combien et comment la société façonne les individus. Je ne pouvais donc pas être moi-même jusqu’au bout.

     

    Autour de moi, le monde changeait. Le communisme était en train de partir après les accords de la Table Ronde qui décidèrent de la création du Sénat et des premières élections libres pour ce Sénat fixées au 4 juin 1989. Quant à la Chambre Basse, le Sejm, les communistes libéraient 30% des sièges pour les soumettre au vote libre et se réservait les 70% restant. J’avais 18 ans et mes premières élections seraient des élections libres !

     

    C’est alors que vers mi-avril 1989 surgit le projet de loi interdisant l’avortement sous peine de trois ans de prison pour la femme et le médecin. « Le projet pour la protection de l’enfant conçu » était l’œuvre d’un minuscule parti politique chrétien inféodé de longue date au régime communiste. En tant qu’allié du Parti Communiste, ce parti siégeait au parlement et c’est dans ce cadre que le projet fut lancé. La nouvelle se propagea depuis la Faculté de Sociologie ou certains professeures avaient traduit et publié quelques textes de féministes américaines. Les premières réunions contre ce projet de loi eurent justement lieu à la fac de sociologie. Des centaines de personnes se présentèrent. La plus grande salle était trop petite pour accueillir tout le monde et nous écoutions depuis la cour. Je participais avec Anna à ces réunions fort houleuses. Personne ne comprenait ce que ce projet signifiait politiquement. Etait-ce une provocation des communistes pour diviser l’opposition avant les élections ? Tout portait à le croire puisque le texte émanait de l’ancien parlement entièrement communiste. J’étais pessimiste. Même si ce projet était une manœuvre du régime, l’occasion était trop belle pour l’Eglise pour ne pas saisir cette opportunité en or pour faire passer son idéologie dans une société ou, selon des sondages sortis à ce moment, 70% des Polonais étaient opposés à ce projet de loi. Cela faisait des années que l’Eglise prêchait avec virulence l’interdiction de l’avortement. Mon expérience m’avait montré que l’élite de l’opposition avait des opinions plutôt à droite et qu’en matière de droits des femmes, elle suivrait l’Eglise. Je me rappelle encore de l’incrédulité, de l’étonnement de mon amie Anna, qui me disait « comment se fait-il que les Polonaises en soient encore là ? ». Je ne savais pas ce que cela voulait dire, je ne savais pas où en sont les féministes occidentales. J’ai eu du mal à prendre la parole pendant ces réunions. Je le dis à Anna qui me fit remarquer qu’il y avait beaucoup de mecs. Effectivement, plein de mecs se bousculait à la tribune, je reconnus même un qui était chef NZS et je fus étonnée de le trouver là, vu la misogynie de cette organisation (Marcin Meller). Finalement, je pris la pétition lancée par le mouvement et je participais à ma première manifestation contre l’interdiction de l’avortement. Cette manifestation eut lieu devant le parlement. J’empruntai le mégaphone de NZS et nous avions crié des slogans sur la liberté, après avoir demandé aux mecs de nous laisser la première place au premier rang. Nous étions quelques milliers et bientôt les caméras de quelques télévisions occidentales vinrent nous filmer. Lorsque les parlementaires virent les caméras occidentales, ils renvoyèrent le projet en commission. Ce manège continua pendant 4 ans. Nous faisions régulièrement des manifs dès que le projet réapparaissait. Nous avertissions les correspondants étrangers et dès que les caméras se pointaient, le projet disparaissait en commission. Jusqu’à ce mois de décembre 1992 où le mouvement était à bout de souffle, nous, les activistes, nous devions nous préoccuper de notre survie matérielle et l’Occident ne s’intéressait plus à la Pologne. C’est alors que le primat de l’Eglise nous asséna le coup de gràce en arrivant au Parlement et en menaçant les députés de ne pas soutenir les « réformes économiques » s’ils ne votaient pas l’interdiction de l’avortement. Les députés votèrent. En 1989 il nous semblait inimaginable que les choses puissent aller dans cette direction. Ce projet de loi était tellement stupide et aberrant qu’il plaçait les femmes polonaises dans une situation de pays sous-développé alors que précisément la Pologne avait retrouvé sa liberté. D’ailleurs, des femmes actives dans l’association laïque « Neutrum » décidèrent de déposer un autre projet de loi améliorant la loi de 1956 sur son volet le plus boiteux, la diffusion de la contraception. En effet il était de notoriété publique que les Polonaises utilisaient l’avortement comme un moyen de contraception faute d’informations alors même que les contraceptifs étaient largement accessibles.

     

    J’avais donné le texte de la pétition à ma sœur. Chacune de nous partit dans sa Faculté respective pour la faire signer. J’installai une table et une chaise au premier étage de l’Institut d’Histoire, en face du grand escalier. On ne pouvait pas ne pas me remarquer. A toux ceux et celles qui passaient j’expliquais les enjeux du projet de loi et le sens de la pétition. Les filles signèrent la pétition en masse, alors que les garçons ne tardèrent pas à m’insulter. Certains appartenaient à mon cercle de très proches amis et j’en fus très peinée. Certains me traitèrent donc de putain, d’autres me demandèrent combien j’avais eu d’avortements. Je me suis sentie profondément humiliée d’autant plus que je n’avais jamais eu de relations sexuelles coïtales et que ces questions m’obligeaient à parler de ma propre vie sexuelle. A la fin, excédée, je leur répondais que j’avais eu 5 avortements et que j’étais prête à faire le 6ième. J’ai eu beau utiliser tous les arguments, leur expliquer que l’histoire de l’Occident aussi bien que celle de la Pologne d’avant 1956 avait démontré que l’interdiction de l’avortement ne supprime pas l’avortement mais aboutit aux avortements clandestins dangereux, humiliants et injustes, que la loi actuelle n’obligeait personne à avorter contre son gré alors que la nouvelle loi interdirait de le faire y compris à celles qui ne partageraient pas la vision catholique de l’enfant conçu… rien n’y fit. Mais camarades, des jeunes de 20 ans, prônaient le mariage, la chasteté avant le mariage, la théorie de 5 enfants-par-femme-afin-que-la-Pologne-soit-forte, celle des communistes et des juifs qui ont autorisé l’avortement pour détruire la Pologne…Bref, toute cette idéologie réactionnaire que je connaissais bien pour l’avoir maintes fois entendue à l’Eglise, aux réunions de NZS, Solidarité ou autres partis clandestins, dans certains cours à la Faculté enfin. Certains professeurs signèrent la pétition en prenant bien soin de ne pas être vus des étudiants. Une seule professeure signa la pétition ouvertement devant tout le monde. Madame Wipszycka, la directrice de la Chaire d’Histoire Ancienne, respectée et crainte de tous, reconnue et réputée pour ses travaux autant en Pologne qu’en Occident. Elle me dit devant toute l’assistance en signant la pétition que ce projet de loi était un scandale indigne de la nouvelle Pologne qui retrouvait sa liberté après un demi-siècle d’oppression. Forte de ce soutien, je persévérai avec ma chaise et ma table quelques jours de plus. Puis les insultes des étudiants de firent pesantes. J’en avais assez de me faire remarquer. Lorsque je ramassai environ 150 signatures, je portai la feuille à la représentante de l’association « Neutrum » qui coordonnait le mouvement et se chargeait de porter nos pétitions au Parlement. On me remercia, je ne demandais rien d’autre. J’étais fatiguée.

     

    Ma vie changeait. Mon père voulait revenir à la maison et mes relations avec ma mère et ma sœur se détériorèrent. Grâce à ma thérapie j’avais compris que je ne pouvais pas habiter avec cet homme sous le même toit. Alors, je commençai à chercher une location avec seulement 50 Dollars d’économie en poche, le coût d’un mois de loyer sur le marché privé. Le 20 mai 1989 je quittai la maison de mes parents à la suite d’une violente dispute avec ma sœur. Pendant 1 mois je fus logée clandestinement par des amis à la Cité universitaire. Puis j’effectuai avec ma promo un voyage d’études en Lithuanie, en Union Soviétique. A notre retour, début juin, l’Université était en grève car le pouvoir refusait de légaliser NZS malgré les promesses de la Table Ronde. Je ne suis restée qu’un seul jour à la grève, car mes problèmes personnels m’appelaient. Je devais finir mon année universitaire, obtenir mes notes de TD et préparer mes examens. Le 4 juin 1989 je votai dans mon ancienne école primaire, dans la cité de mes parents, pour Solidarité. Mais je ne faisais plus confiance à Solidarité, je votais contre le communisme. Certains de mes amis de la cité universitaire avaient d’ailleurs été utilisés par Solidarité pour coller des affiches et organiser les bureaux de vote. Peu après, le 11 juin, j’emménageai dans mon nouvel appartement, fruit des pressions de la part de mon grand-père maternel sur ma mère. Il parvint à la convaincre que je n’allais pas rentrer dans une maison ou régnait le terrorisme de mon père et qu’il fallait faire ce que faisaient toutes les familles aisées dans ce système : investir dans un appartement pour les enfants. C’est ainsi que je me retrouvai à 18 ans propriétaire d’un studio qui ne coûta à ma mère que 8000 Dollars, le prix du marché noir. J’étais enfin tranquille, j’allais pouvoir me consacrer à mes études. Et quelque chose de fondamental avait changé, en moi et autour de moi : j’étais libre et mon pays aussi était libre. A moins que ce ne fut qu’un leurre….

     

    Source: Investig’Action

     

    Notes:

    [1]              L‘école élémentaire comptait à l‘époque 8 classes. Les élèves la quittaient à 15 ans et devaient poursuivre leur scolarité dans le secondaire, technique ou général, jusqu‘à l‘âge de 18 ans.

    [2]              En Polonais „Pzejdzie ci“ et se dit d‘un caprice passeger.

    [3]              „K“ comme „kobieta“ – femme en Polonais. Cétait des centres spécialement conçus pour s‘occuper de la santé des femmes. On y trouvait également des information sur la contraception, l‘avortement et la sexualité.

    [4]              Négociations entre l‘Opposition clandestine organisée dans Solidarité financée et soutenue par l‘Occident et le Parti Communiste sur le partage du pouvoir ouvrant la voie à la sortie du système communiste. Cette négociation considérée par les Polonais comme un enjeu national majeur pouvant prévenir une guerre civile voire une guerre contre les Russes se déroula à Varsovie de février à mai 1989.

    [5]              On ne se souvient plus que les actions d‘oppostion répétés des jeunes écologistes contre le chantier de Żarnowiec et la répression policière qui s‘en suivit fut le motif déclencheur des grèves de mai 1988 qui amenèrent le gouvernement communiste à la négociation avec Solidarité. A l‘origine de la chute du communisme… un conflit écologique majeur.

    [6]              Cet idéal se rapportait à une société polonaise mythique d‘avant l‘industrialisation. Selon lui, le jeune homme qui se veut „noble“ a le devoir de respecter et de protéger les femmes qu‘il connaît: sa mère, son épouse, ses sœurs, les mères, épouses et sœurs de ses amis ainsi que, transposé à la société moderne, ses collègues de classe ou de bureau! Dans une société communiste rigide et triste, cet idéal semblait sympathique, d‘autant plus que les femmes à respecter avaient toutes un métier et ne dépendandaient pas spécialement d‘un protecteur. L‘idéal apportait un supplément d‘âme romantique à une vie quotidienne faite de grisaille et de lutte pour des biens matériels. Surtout que les femmes „de mauvaises vie“ n‘existaient pas: la prostitution était marginale et honnie, l‘imagerie pornographique inconnue, les jeunes filles bénéficaient d‘une relative liberté dans l‘expérimentation d‘une relation sexuelle avant le mariage et les femmes malheureuses en couple pouvaient divorcer sans grande opprobre sociale. Tout cela faisait qu‘il n‘y avait pas réellement de „fille facile“ à mépriser à l‘opposé de la femme „bien“.

    [7]              „Oazy“ veut dire „les Oasis“. C‘était des groupes de jeunes qui se réunissait pour prirer, chanter, préparer des pélerinages ou écouter des sermonts politiques…sous l‘égide de jeunes prêtres. De ce milieu sont issus nombre d‘activistes de l‘extrême droite fondamentaliste catholique si virulente dans le combat de l‘Eglise pour l‘interdiction de l‘avortement en 1992. L‘organisation étudiante d‘extrême droite fondamentaliste SKMA, fondée en 1990, n‘aurais pas pu voir le jour sans le background des „oasis“.

    [8]              Iwona était fille d‘acteurs et avait eu une éducation beaucoup libre que tous les autres jeunes, notamment sur le plan sexuel. Elle n‘hésitait pas à parler de ses multiples expériences sexuelles sans craindre de se faire traiter de fille facile.

     

    [9]              Je l‘avais rencontré par une amie de mes parents, secrétaire d‘ambassadeur , donc communiste. Cela illustre bien qu‘ils existaient des liens interpénétrant entre les milieux communiste et ceux de Solidarité.

    [10]             Ce centre, pourtant indispensable, fut fermé avec la transformation économique capitaliste en 1990 et rouvert plus tard, mais payant et très cher. Quand aux adolescents…qui s‘en souciait?

    [11]             Paweł Piskorski devint député du parti de droite libérale en 1991 à 23 ans et fut maire de Varsovie 1999-2002. Une belle carrière!

    [12]             J‘ai moi-même échappé à l‘usine gràce à nos profs, presque tous anti-communistes, qui n‘avaient pas l‘intention d‘appliquer ce décret ministériel. Les étudiants qui participèrent à un stage d‘intégration de la fac en septembre furent exemptés de travail en usine.

    [13]             Dans ce cas, il était évidemment hors de question de distribuer les tracts.

    [14]             Le rumeur courrait que la milice ne frappait pas et relâchait assez vite les filles. Par contre, on leur faisait payer l‘amende! Etre battu par la milice était donc vu par les garçons comme une preuve de virilité, d‘appartenance à l‘héroïque lutte de l‘opposition. Le garçon devenait ainsi un martyre pour la liberté.

    [15]             Oui, le 8 mars, quelle ironie! A noter que l‘opposition anti-communiste ne célébrait pas la fête des femmes,  mais la commémoration du soulèvement étudiant de mars 1968.

    [16]             Elle me prêta des livres d‘un féminste allemand homme, Elis Volker Pilgrim, dont le bestseller „Der Untergand des Mannes“ („La fin du Mâle“) qui traitait des mythes patriarcaux et de l‘éducations sociale à la virilité. Je découvris également que la bibliothèque universitaire possédait une collection d‘ouvrages féministes, comme le „Patriarcat“ d‘Ernest Borneman ainsi qu‘une formidable traduction polonaise du „Deuxième Sexe“ éditée en 1960!

    [17]             Inutile de préciser que les dirigeants et membres de NSZ étaient plutôt originaires de Varsovie…

    [18]             Son titre „Starosta“ est le nom d‘une fonction royale juridique sous la Pologne nobilaire. Ce nom veut dire à peu près „l‘ancien“.

    [19]             „Pomaranczowa Alternatywa“ ou „Alternative Orange“ était un collectif informel qui organisait des happenings contre le régime communiste. Ces manifestations qui tournaient très facilement le régime en dérision, étaient très prisées des jeunes. Par exemple on s‘habillait en rouge et on allait clamer notre amour du régime communiste sous la statue de Félix Dzierżyński, fondateur de la Tcheka, la police politique soviétique. Ou on détournait les contes pour enfants pour en faire des métaphores des problèmes politiques. C‘était spontané et très coloré, mais cela n‘empêchait pas la milice de charger les manifestants, sauf s‘ils étaient très très nombreux.

     

    Même défaites les révolutions annoncent la fin du vieux monde !

    Je remercie mon camarade et ami gilbert Rodrigue de son compte-rendu  et de son titre particulièrement pertinent pour résumer l’esprit du livre, son éthique autant que son projet qui me semble avoir été compris des présents, une trentaine malgré qu’il n’ait au aucun relais médiatique en particulier dans la presse communiste… Mais ma cellule avait envoyé une forte délégation. merci à tous et au sympathique accueil de la librairie. (danielle Bleitrach)

    Débat ce samedi 2 juin à Marseille animé par Danielle BLEITRACH à la librairie Maupetit à partir des idées, constats formulés dans son récent  ouvrage « 1917- 2017, STALINE, tyran sanguinaire ou héros national ? … »

    Il suffit de s’interroger  sur STALINE  pour  déclencher l’ire des adeptes de la conception fumeuse et globalisante du totalitarisme. Ceux-ci en effet mettent un signe d’égalité entre Hitler et Staline, entre le nazisme et le communisme, renvoyés côte à côte en enfer.
    Sans plus d’examen.

    Avec l’avantage décisif, pour les adversaires de tout changement révolutionnaire en faveur des travailleurs, de n’avoir pas à revenir sur l’Union soviétique, le pouvoir soviétique, la nature des questions auxquelles il a été confronté, les défis colossaux  auxquels il a du faire face.

    Une trentaine de participants ont suivi et participé avec beaucoup d’attention et de passion au débat accompagnant l’exposé liminaire de Danielle BLEITRACH.

    La conférencière est partie d’une évidence : il existe une différence abyssale de perception sur le rôle de Staline chez  le peuple Russe et sans doute les peuples soviétiques ET les occidentaux et le peuple français notamment.

    En Russie, de multiples et sérieux sondages placent Staline  largement en tête des grands hommes de tous les temps..

    De quoi s’interroger sans conteste face aux descriptions dominantes d’un monstre martyrisant son propre peuple.

    Cette approche préliminaire pose autant une  question sur l’appréciation de l’action réelle de Staline que sur notre propre approche de l’histoire. En effet,  sous injonction  des classes dominantes, nos sommes invités  à partager le dénigrement  de toutes les tentatives d’en finir avec le capitalisme, ainsi que la caricature des hommes et les femmes incarnant ce projet et cette tentative.

    La conférencière insiste sur le caractère expérimental de l’enquête de terrain à laquelle elle s’est livré :  il s’agissait d’interviewer  des citoyens, grâce  à la collaboration de Marianne DUNLOP, médiatrice et traductrice. De cette enquête il ressort de manière majoritaire  une véritable nostalgie de l’URSS, de ses conquêtes sociales, de son rayonnement dans le monde par ses avancées scientifiques, sa capacité à faire vivre et combattre ensemble des populations pourtant si diverses. Mais aussi, le scepticisme sur la possibilité d’un retour à ce temps-là.Peut-être en relation avec le fait qu’ils reprochent aux communistes-  non pas Staline-mais à Gorbatchev et  à Eltsine d’avoir vendu et détruit le socialisme.

    Sans prétendre apporter des réponses définitives, cet ouvrage et ce type de débat débordent du seul objet de l’étude concernée et s’adressent à la réflexion de tous ceux qui, conscients de l’impasse dangereuse d’un capitalisme en crise, ne veulent pas se laisser dessaisir de la compréhension en profondeur de la première et plus importante tentative internationale de RUPTURE avec le capitalisme.

    Toutes les périodes révolutionnaires et les révolutionnaires œuvrant à la fin du  vieux monde ont toujours fait l’objet des pires dénonciations de la part des tenants de l’ordre établi.

    A les en croire Robespierre c’est la terreur personnifiée, Staline se résume au Goulag.

    Ce qu’ils ne peuvent pardonner à ces moments historiques et à ces hommes c’est qu’auprès de millions d’hommes et de femmes ils incarnent le passage à un nouvel ordre signifiant la fin de l’ordre ancien.

    Marx pointe cet aspect décisif de toute véritable révolution pour Spartacus et la fin de l’esclavage.

    Et cela vaut également pour Robespierre qui même s’il est exécuté signifie la fin de la féodalité.

    La Révolution bolchevique a signifié elle l’ouverture de l’ère du prolétariat et donc la fin du capitalisme.

    Et cela de manière irréversible.

    Parce que pour ceux qui ont vécu ces ruptures et ceux qui les suivent, rien ne sera plus comme avant face à ce qui se présentait sous le signe de l’éternité !

    Au fond pour nous, sur le plan intellectuel il s’agit de sortir de la dictature d’un véritable négationnisme historique qui par exemple au prix d’un déni de réalité  cache aux yeux de l’opinion, 70 ans plus tard, que c’est l’armée rouge qui a eu le rôle décisif dans la défaite du nazisme.

    Terminons par une anecdote significative de l’ambiance à la fois franche et fraternelle de la soirée :

    Une intervenante fait part de son étonnement : pour la première fois j’entends formulée une opinion positive sur Staline.
    Et de questionner : « Que faites vous de la famine en Ukraine et de la répression ? »

    A l’issue de plus de deux heures de débat la même intervenante  a  pu faire part de son intérêt pour les échanges qui ont eu lieu, du fait que ses opinions de départ avaient été ébranlées … et au final s’est porté acquéreuse du bouquin .

    Sans doute pour prolonger la réflexion ?

    Glbert Rodrigue

    **********************

    Malgré son titre « 1917-2017, Staline tyran sanguinaire ou héros national ? » ne porte pas seulement sur Staline, mais pose des questions sur la nature du pouvoir soviétique de 1917 à la chute de l’Union soviétique. Il présente des faits, des arguments. La notion de totalitarisme qui va jusqu’à identifier ce pouvoir à celui du nazisme, doit être dénoncée.
    Le livre part d’une interrogation sur la différence d’opinion entre ceux qui ont vécu l’URSS et l’image que nous en avons en France. 67 % des habitants de la Fédération de Russie en septembre 2017 regrettaient l’Union soviétique et 38 % d’entre eux plaçaient Staline et Lénine en tête des plus grands hommes de l’histoire. Pourquoi ? Ce que tous les sondages affirment, nous l’avons constaté sur le terrain. Staline est l’homme d’une époque, l’Union soviétique ne se limite pas à sa seule domination, mais incontestablement Lénine et Staline ont opéré une rupture et créé les conditions d’une autre société dans un encerclement permanent et une violence de quatorze États ligués contre elle. Un état des lieux s’impose. On ne peut pas ignorer cette extraordinaire tentative de changement de pouvoir et de société. Prétendre effacer la mémoire des peuples est aussi destructeur que d’imposer aux individus l’ignorance de leur passé et de leurs origines. Ce livre est donc une présentation des pièces du dossier en vue de l’ouverture d’une véritable analyse scientifique mais aussi politique, d’une expérience qui continue de marquer notre présent et qui conditionne notre avenir.

    Prix public : 17 euros
    Référence : 978-2-37607-127-3

     

    La Mort de Staline et celle de l’Humanité sur le plan du débat d’idées…

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    Ce matin, les actualités matinales de France 2, font de la publicité à la fête de l’Humanité, on nous annonce que cette fête va promouvoir le cinéma. Reveillez-vous Jean Grémillon, Louis Daquin, Leon Moussinac, Georges Sadoul, et tant d’autres, le journal jadis comme vous communiste nous présente cette pantalonnade, ce navet intitulé la mort de Staline.

    L’Humanité, toujours plus trotskiste, interdit toute publicité à des livres sur Staline, ceux qui permettraient d’ouvrir un véritable débat sur le bilan de l’URSS qui ne se résume pas au seul stalinisme malgré ce qu’en pense Pierre Laurent, l’ineffable secrétaire du PCF pour qui l’URSS est une bonne idée mais qui a foiré à partir de Staline… Ce qui par parenthèse ne la victoire sur le nazisme et le rapports des forces qui a permis les décolonisations, nos conquêtes sociales aujourd’hui gravement remise en cause. Donc le journal l’humanité étouffe tout bilan, tout débat, mais va faire la fête autour du stupide »la mort de Staline »… Tout ça parce que les Russes n’en ont pas autorisé la diffusion en Russie, alors l’humanité se fait un devoir de surenchérir autour de ce navet…

    En attendant, à l’inverse de Cause commune qui a daigné faire un compte-rendu intelligent de notre livre montrant qu’il appelait au débat nécessaire, l’Humanité , ce journal jadis communiste organise la censure sur tous les travaux autour du stalinisme, interdit le débat sous prétexte d’amour de la démocratie… A vomir et bien digne d’un Patrick Le hyarec qui a organisé la promotion des bonnes œuvres de Robert Ménard contre CUba…

    Et quand je dis trotskiste, bien sûr il n’est même pas question des troupes qui aujourd’hui tiennent dans une cabine téléphonique avec le sieur Besancenot et autre Filoche, voir les égarés du lambertisme avec Melenchon, mais bien de la tentatve de faire ressurgir les pires obsessions de ces diviseurs professsionnels, faute d’une social démocratie elle -même en crise.

    le paradoxe est que je ne suis absolument pas « stalinienne », mais j’ai l’esprit critique et quand je vois les stupidités, le négationnisme historique qui est déployé pour des raisons idéologiques autour de ce personnage historique qui est mort il y a plus de 60 ans, cela me met hors de moi. Sentiment que j’éprouve dans bien des cas de manipulation historique (cela va de l’interprétation de Robespierre à l’apologie du féminisme de cette réactionnaire évaporée qu’est OLympe de Gouges, en passant par la résurrection actuelle de Proudhon). Je suis en général indignée par les falsifications historiques et peu à peu je découvre qu’elles ont toujours un sens, en finir avec l’hypothèse même de Révolution, nous infliger des « valeurs » libertaires qui en fait ont pour vocation de désarmer tout prolétariat.

    Le fait que la fête de l’humanité organise une séance de cinéma autour de navet,indéfendable sur le plan historique et que soient interdits non seulement notre livre mais ceux de gens très compétents sur le sujet fait partie du crétinisme ambiant, de l’autodestruction du PCF, et je ne parle pas seulement du cas Staline mais de l’abrutissement intégral qui est organisé parmi les militants y compris avec l’invraisemblable politique des trois derniers secrétaires du PCF, l’antistalinisme étant un prétexte à l’autodestruction, ce suicide qui sera un jour étudié comme un cas d’école…

    Danielle Bleitrach