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Archives de Catégorie: extrême-droite

Sujet du poème : Robespierre

 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/06/06/robespierre-gertrud-kolmar/

Cousine de Walter Benjamin, Gertrud Kolmar était une jeune femme cultivée issue de la bourgeoisie juive, qui se sentait parfaitement intégrée à l’Allemagne. Parlant russe et français, elle vécut un temps à Dijon. Elle enseigna, s’occupa d’enfants, mais surtout, elle écrivit. Son œuvre courte, mais forte, à laquelle la guerre et la déportation mirent fin, fut heureusement sauvée du désastre grâce à sa sœur Hilde. Astreinte en 1941 au travail forcé dans une usine berlinoise, elle fut déportée et mourut en mars 1943 à Auschwitz, à moins de cinquante ans. Ce n’est qu’en 1951 que la République fédérale la déclara officiellement décédée.


Gertrud Kolmar, Robespierre, Poésie suivi de Le Portrait de Robespierre. Édition bilingue. Traduit de l’allemand et postfacé par Sibylle Muller, Éd. Circé 22,50 €, 214 p.


La publication de ces poèmes et du portrait de Robespierre, écrits au tout début du nazisme, prend un regain d’intérêt dans notre époque où passe furtivement l’ombre des années Trente, quand vacillaient les principes issus de la Révolution. Les interrogations face à un avenir incertain se ressemblent beaucoup, quels que soient l’heure et le lieu … Gertrud Kolmar en tout cas avait en son temps de bonnes raisons de s’inquiéter pour son pays et pour elle-même. Elle sentit très vite que son monde allait être mis à feu et à sang. Est-ce cela qui la conduisit à s’interroger sur une autre période de troubles et de souffrances, la Révolution Française, et plus spécialement la Terreur ? Tandis qu’elle voyait fleurir les dictatures et pressentait le désastre imminent, voulut-elle retrouver, sous les poussières de la carrière, les traces de l’antique Vertu qu’elle croyait logée dans le cœur de Robespierre, guidant sa pensée et son bras ? Elle donne en tout cas une vérité poétique à ces quelques mois qui furent ressentis comme un cataclysme en France et dans le monde.

Même si elle s’est documentée (lisant le français, elle connaissait notamment les ouvrages d’Albert Mathiez), il ne s’agit pas pour Gertrud Kolmar d’entrer dans une querelle d’historiens sur ces temps agités où la jeune République se battait pour sa survie, tout en voulant être un exemple pour les autres peuples. Pour son œil de poète, l’imagerie populaire, même simpliste, vaut autant que les analyses sérieuses, soucieuses d’impartialité et d’objectivité. Elle le dit clairement au début du Portrait de Robespierre : parmi tous les auteurs qu’elle a lus sur le sujet, « les peu crédibles ont autant de valeur que les consciencieux ». Image contre image, elle cherche à contrecarrer celle du tyran sanguinaire, véhiculée depuis si longtemps, qui escamote l’adversaire de l’esclavage, le défenseur des droits de l’Homme, l’admirateur de Rousseau. L’Allemagne n’a guère retenu que la face d’ombre du personnage. Mais la France, dont la capitale a refusé récemment encore de baptiser une rue du nom de Robespierre, ne se montre guère plus généreuse… George Sand, Balzac, Victor Hugo, beaucoup d’autres écrivains ont parlé de lui, parfois pour le louer, souvent pour le condamner. La Société des études robespierristes poursuit son travail depuis plus d’un siècle, mais aujourd’hui encore, la Terreur continue de diviser l’opinion.

Parmi les Conventionnels, membres ou non du Comité de Salut Public, la postérité a fait son choix. Georg Büchner avait déjà imaginé pour la scène, un siècle auparavant, les dernières heures de Danton et de ses compagnons. Dans ses poèmes, Gertrud Kolmar dresse à Robespierre le monument que la France ne lui élève que de mauvaise grâce, quand elle le fait, reculant devant le sang versé : « Je veux t’arracher, de mes griffes te tirer / Hors des désordres, hors du passé ». C’est en glissant son regard dans les lacunes et le flou d’une biographie que le poète trouve son mot à dire, là où bien des « faits » racontés depuis des siècles sont tout sauf avérés. Force est de constater qu’on ne connaît pas grand-chose de l’homme qui joua un rôle bref, mais déterminant dans notre histoire nationale, hormis les textes de ses discours parvenus jusqu’à nous. Son caractère, son quotidien, ses amours, et même son aspect physique sont controversés, jusqu’à la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les portraits ne sont pas fiables, les témoignages divergent.

Les citations choisies pour l’épigraphe ne laissent aucun doute sur ce qui va suivre. On y trouve, voisinant avec trois textes du prophète Esaïe, cette confidence de Robespierre : « Ôtez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes. » De fait, le recueil a les accents d’un évangile dans lequel le Juste, Robespierre, prend une dimension toute messianique. Comme si les flots de sang versés étaient un mal nécessaire pour purifier la terre de ses démons, dans l’attente de la révélation d’un monde neuf et heureux : l’Apocalypse, telle qu’on la voit par exemple magnifiquement illustrée dans les tapisseries exposées au château d’Angers. Mais c’est au prix du sacrifice du Juste, comme le suggère le texte d’Esaïe : « Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n’avait rien pour nous plaire. On a mis son sépulcre parmi les méchants. »

Gertrud Kolmar, Robespierre, Circé

Gertrud Kolmar

« Du mehr als Mensch », « Toi plus qu’un homme » : la figure de Robespierre, dans le poème, évoque celle de Jésus parmi ses disciples, et le recueil entre en résonance avec l’image véhiculée par la Bible. De son enfance et sa jeunesse, Gertrud Kolmar retient quelques détails symboliques, signes d’un destin pour lequel il semble avoir été choisi (par exemple, le compliment fait au roi par l’élève boursier du lycée Louis-le-Grand). Elle le fait avancer dans les pas du Christ : comme lui il connaît le doute, la peur, le reniement, les affres de la Passion ; et les insultes, les quolibets sur le chemin de l’échafaud, son Golgotha … Ils ne furent pas nombreux à le pleurer. Mais en invoquant sa dépouille, Gertrud Kolmar, convaincue que « Robespierre et les siens voulaient arracher Dieu à l’Église », croit surtout à la résurrection de ses idées.

Car la parabole relève évidemment de la poésie plus que de la religion, même si Gertrud Kolmar s’est par ailleurs intéressée de près à Catherine Théot, étrange personnage dont les prophéties, manipulées par les ennemis de Robespierre, tendirent à ridiculiser ce dernier dans le rôle du Messie… Si elle emprunte au sacré, c’est parce qu’elle adopte volontairement le ton et la forme qui conviennent en des temps apocalyptiques – l’extermination des Juifs d’Europe ne sera-t-elle pas, elle aussi, désignée après-coup en des termes religieux quand on parlera de Shoah ou d’Holocauste ?

Les poèmes jouent sur différents registres, hymnes ou ballades où se mêlent des strophes plus intimistes. Entre tendresse et cruauté, le lyrisme est tantôt élégiaque, tantôt incantatoire, mais toujours visionnaire, avec des images et des métaphores puissantes, hautes en couleurs, saisissantes. Ainsi voit-elle tomber, par exemple, la nuit de Thermidor, la dernière de Robespierre : « La ténèbre était tapie, lourde, étouffante, cette sorcière, / Couvant la ville dans les brouillards lascifs ; / Le nuage se traînait lourdement, lézard gris, / Et sur les arbres pas une feuille ne vibrait » (« Das Düster hockte stumpf und schwül, die Hexe, / In geilen Dünsten brütend ob der Stadt ; / Die Wolke kröchelte, die graue Echse, / Und an den Bäumen flirrte nicht ein Blatt »). Semblant faire corps avec son poème, Gertrud Kolmar entraîne quelquefois le lecteur dans un univers halluciné, chaotique, un nouveau crépuscule des dieux. Des hommes sont au supplice, des bêtes immondes paraissent, dans un entrelacs de symboles réalistes. « Mais le Pur vit dans le feu » : quand la violence s’apaise, on voit émerger la figure du rédempteur, prêt au sacrifice suprême. On songe parfois à Nelly Sachs, à Trakl devant Grodek, à Georg Heym, à bien d’autres encore. Mais le lyrisme de Gertrud Kolmar n’appartient qu’à elle, nourrie de toutes ses lectures. Portée par les courants de son époque, elle ne se laisse jamais emporter.

La fin de Robespierre est prétexte à parler de sa propre fin, et le dernier poème, Nécrologie, empreint de gravité et de mélancolie, résonne comme un adieu de la poétesse aux vivants : « Et je vous ai portés sur ce visage ; / Ce fut le faible miroir qui vous captura, / Qui fut jeté à terre, aveuglé et brisé. / Oh moi. Que suis-je pour votre éternité, / Sinon un regard, un grain de sable qui s’écoule, infime ? » La mort seule est grande, disait Bossuet …

Considérer la poésie comme un art difficile, réservé à quelques amateurs, est un préjugé dommageable à la réception de livres comme celui-ci. Et comme il touche à notre Panthéon national, il mériterait pourtant un large public ! Le travail de la traductrice pour aider à la compréhension est donc particulièrement méritant, car elle nous fournit avec cette édition bilingue le moyen d’ouvrir les poèmes à tous, tout en réservant à ceux qui connaissent l’allemand le plaisir du texte original avec sa musique, son rythme, ses couleurs. Ce scrupule était naturellement inutile pour le texte en prose consacré au portrait de Robespierre, fort intéressant lui aussi pour compléter l’approche purement poétique du personnage.

Ce n’est décidément pas un hasard si cet hommage à Robespierre et à la Révolution a été écrit par une Juive allemande en des temps où les libertés fondamentales allaient sombrer, non seulement en Allemagne mais aussi en Europe. Mais où des hommes courageux aussi allaient se lever pour combattre au prix de leur vie le pouvoir des nouveaux tyrans. Ce qui nous touche surtout, au-delà de l’aspect historique, c’est la force du lyrisme de Gertrud Kolmar, la charge visionnaire de certains vers qui donnent la troublante impression qu’elle eut la prémonition du sort qu’on lui réservait : « Le souvenir et la torture du feu dans le four qui me calcina / Faisant de moi une pierre rêche / Persécution : jet de pierres, bûcher, échafaud ; / Je n’ai rien d’autre que cela. Ces meurtres / Qui arrachèrent à mes ancêtres leurs membres sans force » (« Erinnerung und Qual der Herdglut, die mich sott / Daß ich zu sprödem Stein geworden, / Verfolgung : Schleuderwurf und Holzstoß und Schafott ; / Ich habe nichts als dies. Dies Morden, / Das meinen Ahnen so die schwachen Glieder riß »).

Jean-Luc Tiesset

 

Arendt et Heidegger : extermination nazie et destruction de la pensée De Emmanuel Faye

J’ai toujours partagé les propos de Faye concernant Heidegger et ici, malgré ma sympathie pour la manière dont Arendt pose « la question juive », je ne puis qu’âtre d’accord avec ce qui revient à une mise en cause du faux concept de totalitarisme qui a eu l’usage politique et non philosophique que l’onsait en France. (note de Danielle Bleitrach)

N’y a-t-il pas une contradiction dans l’oeuvre d’Arendt ? On y trouve une description critique du totalitarisme national-socialiste, mais aussi l’apologie de Heidegger, érigé, malgré son éloge de la « vérité interne et grandeur » du mouvement nazi, en roi secret de la pensée.

L’étude des Origines du totalitarisme montre qu’Arendt développe une vision heideggérienne de la modernité. Dans Condition de l’homme moderne, la conception déshumanisée de l’humanité au travail et le discrédit jeté sur nos sociétés égalitaires procèdent également de Heidegger.

En outre, des lettres inédites montrent qu’Arendt a décidé de marcher sur les pas de Heidegger avant leurs retrouvailles de l’année 1950. Il s’agit d’une adhésion intellectuelle, irréductible à la seule passion amoureuse, et qui mérite d’être prise au sérieux.

Certes, Arendt ne partage pas l’antisémitisme exterminateur de Heidegger confirmé par ses Cahiers noirs. Que devient cependant la pensée, lorsqu’elle se voit instrumentalisée dans l’opposition – nouveau mythe moderne – entre Heidegger, le « penseur » retiré sur les hauteurs neigeuses de sa hutte de Todtnauberg, et Eichmann, l’exécutant sans pensée, le « clown » muré dans sa cage de verre ?

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Publié par le juin 17, 2017 dans extrême-droite, Théorie

 

Paris, 11e : l’antisémitisme tue à nouveau

J’ai déjà vécu un drame quasi personnel avec l’assassinat des enfants juifs par Merah, ce silence et pire encore cette femme qui m’a expliqué que c’était « probablement » le Mossad. Je porte depuis en moi cette photo d’une enfant qui me ressemblait et que l’on pleura si peu. Cet article est correct, il ne s’agit pas d’un appel à la haine raciste de l’extrême-droite, mais tout au contraire. On ne peut pas continuer à accepter que des citoyens français qu’ils soient juifs, musulmans ou de quelque origine que ce soit soient victime du racisme et que leurs assassins bénéficient d’une quelconque complaisance (note de Danielle Bleitrach).

Publié le 7 juin 2017 | Maj le 8 juin

Début avril, une femme a été tuée, à Paris, parce que juive. La lutte contre l’antisémitisme est indissociable de la lutte contre le racisme. L’absence de dénonciation et le relativisme devant ce meurtre de la gauche radicale et anti-autoritaire est effarante : elle participe à la banalisation de l’antisémitisme et laisse à l’extrême-droite le loisir de produire un discours de haine intra-religieuse. Nous ne devons pas rester impassible face à l’antisémitisme !

Au début du mois d’avril, Sarah Halimi, habitante du 11e arrondissement, juive et pratiquante (elle participait à de nombreux événements cultuels) a été assassinée chez elle en pleine nuit et défenestrée par un voisin.
Si les circonstances de ce meurtre ont fait l’objet de nombreuses rumeurs, les voisins ont confirmé avoir entendu crier « Allahu Ackbar » tandis que la famille affirme que Sarah Halimi était l’objet de nombreuses insultes antisémites de la part de son futur meurtrier [1].

Ce meurtre est clairement un meurtre antisémite. Il ne s’agit pas d’y voir une radicalisation islamiste (le CRIF même a écarté cette hypothèse) même si le meurtrier, d’origine malienne, était musulman (quoique peu pratiquant). Même cet appel à Dieu (takbîr) est une expression très courante qui ne dit rien des motivations de l’assassin….

Identifier les thèmes antisémites : le crime rituel (I) | 13 octobre 2015
Ce texte est le premier d’une série qui se fixe pour objectif d’aider chacune et chacun à identifier les thèmes classiques du discours antisémite. C’est une contribution modeste à un effort d’autoformation collective, permettant de démasquer ces discours pour ce qu’ils sont lorsqu’ils se présentent. Nous avons pu malheureusement constater que des (…)

Ce meurtre est un acte raciste, antisémite, qui tire son origine de l’antisémitisme quotidien et banalisé, produit du mensonge, de la paranoïa et des rumeurs qui ont été produites depuis des siècles et encore largement relayées de nos jours par les puissants ou les opportunistes, de l’État tsariste et l’Église catholique aux complotistes, soraliens et compagnie, salafistes ou encore certains groupuscules sous prétexte de soutien au peuple de Palestine.

Lire aussi  :  Soral ou les nouveaux habits du fascisme  | 3 août 2015

Le relativisme serait de considérer que le meurtrier était fou, déséquilibré, pyschologiquement fragile (et donc impossiblement antisémite). C’est sûrement le cas. On pourrait classifier de nombreux meurtriers ainsi. Il ne s’agit pas d’être juge ou procureur. Les motivations du meurtrier n’étaient peut-être pas de « tuer du Juif », mais il a tué une juive, en sachant qu’elle l’était, et quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à commettre un tel acte, son choix s’est porté sur un acte antisémite. L’acte peut être idéologique sans stratégie idéologique.

Nous sommes consternés, non pas par le « silence médiatique » dont se plaignent les médias dominants (!) [2], mais par le silence de la gauche radicale et des anti-autoritaires qui n’ont pas eu un mot pour Sarah Halimi, victime de l’antisémitisme. Cette gauche radicale et anti-autoritaire n’a pourtant pas toujours été atone sur le sujet, et depuis l’affaire Dreyfus, la lutte contre l’antisémitisme était une composante forte de la solidarité internationale et de la lutte contre tous les racismes. Or depuis plusieurs années maintenant, ces composantes progressistes sont devenues complètement muettes sur le sujet. Le cas le plus symptomatique est la séquestration et le meurtre sordide d’Ilan Halimi. L’association Memorial98 revient sur ce grand silence. Mais ce silence a été également de mise durant les assassinats ciblés de l’affaire Merah et de la prise d’otage antisémite de l’HyperCacher. À de très rares exceptions près, les groupes d’extrême-gauche sont restés discrets sur le caractère raciste de ces tueries.

Lire aussi  :  Les libertaires et l’affaire Dreyfus  | 2 juin

Le fait que cette affaire soit prise en main par la droite et l’extrême-droite juive ne doit pas être un frein à la dénonciation du caractère antisémite de ce meurtre et à la lutte acharnée contre l’antisémitisme. Ils ont raison de dénoncer cet antisémitisme, même si tout nous sépare sur d’autres sujets.

Que l’extrême droite blanche se sente pousser des ailes, se voie en défenseur des Juives et des Juifs contre les barbares musulmans ne nous feront pas oublier qu’elle est le principal vecteur de l’antisémitisme et que son histoire est jalonnée de pogroms, attentats, meurtres et agressions, de profanations de cimetières et de dégradations de monuments commémoratifs, de participation active au génocide des Juifs et de collaboration avec le régime nazi, de négation ou de relativisme concernant la Shoah, de pourvoyeurs de rumeurs folles et de mensonges sur les Juives et les Juifs. L’extrême droite française manipule la question de l’antisémitisme pour asseoir leur nouveau dada : l’Islam et les musulmans. Mais ne nous y trompons pas le fond idéologique reste profondément antisémite. L’actuelle paranoia et obession de l’extrême droite à propos des musulmans n’a rien à envier à celle des ligues factieuses des années 30.

Lire aussi  :  Comment répondre à des théories antisémites  | 28 février 2016

À Sarah Halimi et à toutes les victimes de l’antisémitisme.

Des participants à Paris Luttes Info

Notes

[2Par exemple :

  • Cette vieille dame assassinée qui panique la communauté juive et dont on parle peu, Slate, 7 avril 2017
  • Paris, 11e arrondissement : omerta sur un crime antisémite, Marianne, 28 mai 2017
  • L’appel de 17 intellectuels : « Que la vérité soit dite sur le meurtre de Sarah Halimi », Le Figaro, 1er juin 2017
 

TRUMP: UNE CROISADE SANS INGÉRENCE

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L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a provoqué la stupéfaction dans le monde entier. Comment celui que tous les médias nous ont présenté comme un aventurier semi-débile a-t-il pu battre Sainte Hillary Clinton ? Le traumatisme a obscurci les esprits et il était très difficile, sans un travail assez fastidieux de recherche, de savoir ce qui nous attendait avec l’arrivée au pouvoir de cet homme politique atypique et des équipes qui l’entourent depuis déjà un bon moment. Pour appréhender les enjeux de cette élection, il faut faire l’effort d’échapper aux considérations morales et à l’impasse cognitive dans laquelle nous plongent des médias inconsolables du départ de Barack Obama.

Dissidents “made in” Goldman Sachs

Dans l’histoire récente des Etats-Unis, la conquête du pouvoir par les Républicains a toujours marqué une volonté de changement de l’ordre mondial. L’abandon des accords de Bretton-Woods par Nixon pour financer la guerre du Vietnam, la mondialisation néolibérale de Reagan pour financer la course aux armements contre l’URSS, les croisades de George W. Bush pour confirmer l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, sont autant d’illustrations de cette vision des choses. L’alternance démocrate ne faisant que poursuivre le nouveau dispositif mis en place quitte à l’amender à la marge. Les déceptions des mandats Obama trouvent leur origine dans ce constat : Guantanamo est toujours ouvert, en Afghanistan rien n’est réglé, le Moyen-Orient est à feu et à sang.

Donald Trump a surpris avec la nomination prématurée de son équipe destinée à gouverner. Celle-ci laisse apparaître une vraie rupture avec les idées jusqu’alors dominantes dans les sphères militaires, financières, énergétiques et même religieuses. Le dénominateur commun de ces nominations hétérodoxes est tout d’abord une proximité ancienne avec le nouveau président, et l’originalité dissidente de ces personnages dans leur sphère d’influence habituelle.

Avec l’avènement du capitalisme financier au début du mandat Reagan, toutes les administrations successives ont eu recours à des figures de Wall Street. Obama n’a pas fait exception en nommant Hank Paulson pour sauver le système lors de la crise des subprimes. Sous les quolibets des commentateurs français ignares, Donald Trump a donné l’impression de poursuivre cette tradition en s’entourant d’anciens de Goldman Sachs tels que Gary Cohn, Steven Mnuchin, ou encore Steve Bannon. Sauf que, Goldman Sachs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne représente pas l’archétype de l’élite financière américaine. Celle-ci est incarnée par les banques de dépôts traditionnelles (Merrill Lynch, Morgan Stanley, Bank of America) et non par la banque de financement et d’investissement qu’est Goldman. Ce groupe d’intellectuels (car ils le sont tous) veut promouvoir un capitalisme ultralibéral au niveau national, un marché du travail non régulé, l’abandon de l’Obamacare, l’annulation du Dodd Franck Act qui prévoyait la régulation du système financier.

Dans le domaine international, ce sera en revanche un dirigisme éventuellement coercitif. A priori, la nouvelle administration n’a pas l’intention de réduire la dette publique, dont l’ampleur équivaut à l’épargne mondiale soit vingt mille milliards de dollars. Sa stratégie semble s’orienter vers une augmentation nominale de la dette avec une inflation supérieure à l’augmentation des taux et des salaires.

Quant à la dette externe, d’environ huit mille milliards de dollars, l’objectif est de la convertir en dette interne en rapatriant les capitaux de l’étranger, dont le tiers est détenu par les firmes transnationales américaines. Il n’est pas sûr que cela leur soit demandé gentiment.

Une haine assumée de l’islam

Autre particularité de cette nouvelle administration, la présence de nombreux hauts gradés de l’armée pour le moins atypiques. Tous sont des dissidents très politisés de l’establishment militaire. On les a connus exaspérés par les frustrations générées par la présidence Obama.

Passons brièvement en revue les profils de ceux qui viennent d’arriver aux commandes : James Mattis, secrétaire général de la Défense, surnommé le « chien fou » ou encore le « moine soldat », en raison de sa rigueur morale, de son célibat sacerdotal et de son mépris pour le Pentagone et sa bureaucratie. Michael Flynn, contraint de démissionner de l’armée en raison de critique émises à l’encontre de ses supérieurs, qui réclamait de mettre Hillary Clinton en prison et dont la préoccupation principale est la guerre contre l’islam. John Kelly qui refuse de fermer Guantanamo ; Mike Pompeo, niveau directeur de la CIA, favorable à la collecte massive des données de communications des citoyens ; sans oublier le retour en grâce de David Petraeus, ex-patron de la CIA (en désaccord total avec la stratégie d’Obama) dont la carrière s’était brutalement interrompue à cause d’un scandale en partie sexuel.

Le dénominateur commun de ces militaires est une haine assumée de l’islam. Ils ne sont pas interventionnistes et il est probable que leur volonté de domination se dispensera d’interventions militaires directes, chat échaudé craignant l’eau froide. Cela laisse présager l’utilisation de dissuasions par intimidation, et de rodomontades à connotation nucléaire. Comme l’a déjà fait Donald Trump pendant sa campagne.

En matière énergétique, la nouvelle administration baserait sa politique sur un concept simple : être autosuffisant en quelques années. Ce qui signifie produire 12 ou 13 millions de barils par jour. Pour ce faire, elle vise trois objectifs :

a) Poursuivre l’extraction du gaz de schiste en faisant table rase des normes antipollution de l’air et de l’eau (d’où la présence de climato-sceptiques dans cette Administration).

b) Laisser passer le pipeline Keystone de l’Alberta vers le sud des Etats-Unis.

c) Subventionner les producteurs pétroliers aux dépens des autres énergies.

Un retour à l’esprit originel du capitalisme

À moins que la Russie ne fasse du dumping, cette stratégie devra s’accompagner d’une hausse du prix du baril à 70 dollars ou plus. La volonté d’intimidation de Trump ne pourra se faire qu’en réalisant cet objectif d’indépendance énergétique car depuis la guerre du Vietnam, les Etats-Unis savent qu’ils dépendent des autres pays producteurs. L’expérience cuisante du Moyen-Orient leur a fait mesurer encore un peu plus cette faiblesse.

Le désordre et la confusion que provoqueront ces changements, notamment la très probable baisse des salaires des plus modestes, dont la partie blanche a massivement voté pour Trump, devront être compensés par un retour du discours religieux, moyen d’assurer la cohésion sociale.

La religion et le conservatisme sont des éléments structurant du discours républicain (et même parfois démocrate) aux Etats-Unis. Cette dynamique fut poussé à l’extrême sous George W. Bush qui revendiquait un conservatisme moral. Cependant, jamais cette rhétorique n’a désigné d’autres religions. Or, le discours de cette nouvelle administration, mis en musique par Steve Bannon a des accents mystiques, une liturgie médiévale à peine voilée et prône une guerre des civilisations judéochrétiennes contre les autres. Autrement dit, chrétiens capitalistes contre islam fascisant.

Un retour aux fondements de l’éthique protestante et de l’esprit originel du capitalisme est donc à prévoir aux USA dans les années à venir, délaissant les opérations militaires à l’extérieur pour se concentrer dans une guerre interne contre l’islam et les athées.

Le nouveau pouvoir qui s’apprête à prendre les rênes de la Maison blanche possède incontestablement des traits claniques : il est familial (tous se connaissent et partagent la même « dissidence »), religieux et puissant dans un pays très endetté. Misant sur la coercition, pas nécessairement militaire, de l’ensemble du monde, cette administration laisse présager des années de pressions psychologiques afin qu’elle puisse assurer l’hégémonie américaine en imposant un nouvel ordre mondial sans intervenir. Jouant sur son imprévisibilité, Trump et ses hommes pensent gagner cette partie à moindre coût. La phase de la mondialisation néolibérale lancée dans les années 80 avec la présidence de Ronald Reagan est bel et bien terminée. La démondialisation que veulent initier Donald Trump et ses amis risque d’être assez rock ‘n’ roll.

 

La Crimée devrait être transformée en un off-shore pour nouvelles technologies

Крым надо превратить в интеллектуальный офшор

Selon Mikhail Deliagin, c’est la voie vers un partenariat stratégique avec l’Occident

Photo: Donut Sorokin / TASS

http://svpressa.ru/politic/article/164565/

On peut se demander si l’équipe de Trump rappellera ses chiens courants européens « au pied » ou trouvera plus bénéfique pour les USA le maintien des sanctions par l’UE, qui sapent son économie (avec parallèlement la levée des sanctions américaines), mais la bacchanale qui se poursuit en Occident depuis bientôt trois ans, mêlant cuistrerie et russophobie délirante est causée, avant tout, par l’impuissance de la bureaucratie russe et son refus pour une grande part d’entre elle de protéger nos intérêts nationaux.

Si vous vous transformez en bassin à cracher – ne soyez pas surpris que l’on vous crache dessus. Si vous vous transformez en paillasson –ne vous offusquez pas que l’on s’essuie les pieds sur vous.

La bureaucratie russe n’a pas encore officiellement condamné, ni la nature du coup d’Etat nazi en Ukraine ni, par conséquent, l’Etat ukrainien actuel, ni le soutien occidental au nazisme (limité jusqu’à présent à l’Ukraine) qui viole complètement les décisions du Tribunal de Nuremberg. De plus, elle n’explique que très timidement le bien-fondé juridique incontestable de la Russie en Crimée (car, au moment du coup d’Etat nazi l’Etat ukrainien ayant disparu, le principe de la souveraineté de l’Etat n’a pas lieu d’être). Peut-être cela est dû à la honte pour la bureaucratie russe, d’avoir soutenu l’Etat nazi ukrainien : sans elle, celui-ci n’aurait pas acquis sa légitimité et n’aurait pas duré un an, mais le fait demeure.

Exactement de la même manière que nous n’entendons pas de position cohérente sur les îles Kouriles: notre bureaucratie ignore superbement le fait que, en 1956, nous étions prêts à envisager le transfert au Japon de deux îles à la seule condition d’une démilitarisation complète et éternelle du Japon, y compris le retrait de son territoire de toutes les bases américaines. Le refus des autorités japonaises sur ce point (sans parler de leur accord pour y établir des bases de l’OTAN) signifie leur renoncement aux îles.

On notera aussi la réticence de la bureaucratie russe à exiger une enquête sur l’apparition de l’encéphalite à tiques, infligeant des pertes énormes à notre pays: la maladie est apparue peu après l’installation à nos frontières d’un laboratoire japonais pour le développement et la production d’armes biologiques.

Pour forcer l’Occident à lever les sanctions contre nous, plutôt que d’en appeler à la raison et à la loi, nous devons faire en sorte qu’elles soient douloureuses pour l’Occident lui-même. Les contre-sanctions de Medvedev semblent avoir été spécifiquement conçues de manière à ce que ce soit comme une pierre qui nous retombe sur les pieds et discréditer dans l’esprit du public l’idée même de la possibilité de protéger nos intérêts.

Alors qu’une simple interdiction de l’importation d’alcool et d’automobiles en Russie (tout en conservant d’importation des kits  pour l’assemblage des voitures) peut vite remettre en place ce que certains Européens pensent sérieusement être leur cerveau. Il est nécessaire de suspendre la validité des accords de l’OMC pour les pays qui les violent par leurs sanctions, et enquêter sur les circonstances de l’adhésion hâtive de la Russie à l’OMC.

Il y a beaucoup d’autres options, mais la chose principale est de tirer parti des conditions que nous impose l’Occident. Il a sorti la Crimée du système de droit international : la bureaucratie russe se déleste sans états d’âme de tous les inconvénients afférents sur les Criméens, mais ne pense pas aux avantages et aux profits qu’elle pourrait tirer de la situation.

En effet, la législation internationale d’aujourd’hui est répressive à bien des égards. Prenez ne serait-ce qu’un des paramètres principaux du progrès: la technologie de l’information. Elle est bridée de manière drastique par la «propriété intellectuelle», qui depuis longtemps, à mon avis, a dégénéré de la protection des intérêts des créateurs et des outils pour stimuler la créativité en un instrument monstrueux d’abus éhonté des positions de monopole.

De nombreuses entreprises occidentales bloquent l’utilisation de leurs programmes et applications en Crimée. La bonne réponse, que de nombreux experts faisant autorité dans ce domaine formulent en privé, serait de déclarer la Crimée zone offshore pour les nouvelles technologies, où n’auraient pas cours les brevets délivrés dans les pays qui ont commencé la guerre des sanctions contre la Russie. Cela ferait de la Crimée une Mecque pour les chercheurs – en particulier, les programmeurs, sans parler des propriétaires de trackers torrent, qui organiseront le libre échange de la musique et des films. Les programmeurs pourront facilement explorer les réalisations de géants comme Apple et Microsoft, sans crainte d’être punis pour violation des droits de propriété intellectuelle.

Cette utilisation gratuite se propageant à toute la technologie occidentale, cela permettra d’explorer librement, d’utiliser et de développer leurs technologies actuelles. Aujourd’hui, le monopole de « la propriété intellectuelle » freine les progrès technologiques ; la Crimée libérée de ces entraves deviendra avec un minimum d’efforts supplémentaires un centre de créativité technologique non seulement en Russie mais à l’échelle mondiale, la transformera en une locomotive de la recherche scientifique et des idées technologiques permettant d’accélérer le développement de l’humanité tout entière!

Le rôle de l’Etat dans ce contexte, qu’il sera tout à fait capable d’assumer, sera de fournir un minimum d’infrastructure.

En effet, la confrontation militaire – c’est le jour d’avant-hier, et économique – le jour d’hier. Aujourd’hui, la concurrence est de nature numérique, communicative, et la libération de la Crimée des entraves imposées par la loi internationale de l’Occident pour protéger la domination des monopoles nous donne une formidable opportunité de devenir  leaders dans la course intellectuelle planétaire grâce à la libération de l’activité intellectuelle!

Si, par exemple, Microsoft a sérieusement envie de protéger ses droits de propriété intellectuelle en Crimée également, il n’aura qu’à se ré-enregistrer dans un pays qui reconnaît sa réunification avec la Russie. Parmi ceux-ci, aujourd’hui les plus commodes sont le Venezuela, le Nicaragua et l’Afghanistan. Je pense qu’après que la Crimée sera décrétée offshore, son appartenance à la Russie sera reconnue rapidement par le Bélarus, – afin justement de devenir un lieu de ré-enregistrement des sociétés occidentales qui voudront protéger leur propriété intellectuelle.

Un autre moyen pour Microsoft serait de parvenir à une levée des sanctions américaines contre la Russie et la reconnaissance officielle par les autorités des États-Unis de l’appartenance russe de la Crimée.

Cependant, l’un et l’autre nécessitent un certain laps de temps, durant lequel la Crimée, et le développement technologique du monde auront la possibilité de faire un grand pas en avant.

Sans parler du fait que l’effet secondaire du processus – la reconnaissance du statut de la Crimée et l’élimination de la confusion juridique actuelle – a aussi une certaine valeur en soi.

Les déclarations des observateurs occidentaux clamant que la transformation de la Crimée en off-shore serait une « déclaration de guerre » – montreraient une fois de plus l’extrême infantilisme dont souffre l’Occident. Il ne veut pas admettre qu’en nous déclarant une guerre froide impitoyable et, en particulier, en déclenchant une guerre économique contre nous avec les sanctions, il a depuis longtemps mérité une riposte juste et adéquate. Il a été habitué à considérer notre gentillesse, y compris envers ceux qui soutiennent les dirigeants nazis comme Obama, Merkel et Hollande, comme une manifestation de faiblesse et d’impuissance. Les laisser poursuivre dans cette immaturité serait un suicide, que d’ailleurs nous avons déjà renoncé à l’accomplir.

Il est temps pour l’Occident de grandir et d’apprendre de nouveau à construire un lien de causalité entre leurs actions et leurs conséquences. Si nous pouvons l’aider en cela, il nous en sera reconnaissant après le « break », naturel chez les adolescents, et cette reconnaissance sera une base plus solide pour l’avenir de notre Union que l’exploitation conjointe des ressources naturelles de la Russie ou de qui que ce soit d’autre.

Texte : Mikhail Deliagin

Traduction par Marianne Dunlop pour Histoire et Société

 

La courte réflexion du jour: la chance que présente ce mouvement en France

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Quand est-ce que nous allons voir que le mouvement social qui déferle en France est peut-être la chance pour notre pays de refuser une vague d’extrême-droite, le bellicisme, les haines racistes, qui sont la roue de secours d’un capitalisme en crise? Ce capitalisme qui toujours dira  l’éternel « plutôt Hitler que le Front populaire ».  Ce qu’on appelle « populisme de droite » alors qu’il n’est que fascisme au service du capital déferle sur l’Europe mais aussi sur le monde…  Face à une droite et une « gauche », qui soutiennent le non moins éternel discours patronal de 1936 à 1968 en passant par 1848: « Vous nous ruinez par vos exigences inconsidérées »… Une droite et une gauche social-démocrate qui organisent la répression et un état d’urgence dans lequel vient se couler l’extrême-droite… …

Il y a là un coup de génie de notre peuple qui balaye les miasmes et pose de vraies exigences… Le terrible par rapport à cette exigence c’est l’absence de solution politique à la hauteur… La bande de nains et de pitres qui s’affrontent au nom de leurs intérêts personnels, la présidentielle poussant jusqu’à la caricature la tendance, une constitution qui a été créée pour en finir avec les communistes et qui n’est plus capable de jouer la légalité minimale d’une démocratie bourgeoise, plus de négociations, plus de soupape de sécurité à la lutte des classes en économie comme en palitique. …

La perspective politique doit-elle accentuer la caricature du grand leader bien aimé, du bouffon et du pseudo homme fort, de la politique téléréalité ou doit-elle construire une force collective avec un programme de rupture ?

C’est en ces termes peut-être qu’il faut prendre conscience de la nature de ce qui nous menace et du répit que nous accorde ce mouvement qu’il faut soutenir de toutes ses forces.

Danielle Bleitrach

 
 

Daech, al-Nosra, Armée de l’Islam : les sept familles du djihad en Syrie

Le ministre russe des Affaires étrangères a déclaré que Washington a demandé à Moscou de ne pas cibler la branche d’al-Qaida en Syrie, le Front Nusra,  Sergey Lavrov a déclaré que la Russie a longuement insisté sur le fait que les modérés, les groupes d’opposition soutenus par les US devraient quitter les zones occupées par Nusra. Il a dit dans un discours télévisé que la Russie et les Etats-Unis sont engagés dans un dialogue étroit sur la façon d’obtenir un cessez-le-feu en Syrie, mais il a ajouté que la lutte contre le groupe Etat islamique et Nusra devrait être une priorité absolue. »Ils nous disent de ne pas frapper (Nusra), parce qu’il y a une opposition ‘normale’ à côté .. », a déclaré Lavrov. « Mais cette opposition doit quitter les positions des terroristes, nous avons longuement discuté cette question. » Voici pour compléter cet échange, la manière dont le Figaro décrivait les groupes engagés en Syrie (note de Danielle Bleitrach)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Des vidéos circulent montrant des terroristes syriens utilisant des civils loyalistes du régime comme bouclier humain. Qui sont-ils ? Quelle est leur stratégie ? Alain Rodier fait le point sur les multiples groupes djihadistes en présence.

Spécialiste du terrorisme et de la criminalité organisée, ancien officier au sein des services de renseignement français, Alain Rodier est directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).


LE FIGARO. – Selon l’ONG Human Rights Watch (HRW), des groupes de rebelles syriens auraient utilisé des otages civils (alaouites loyalistes au régime) dans la région de la Ghouta, près de Damas, comme boucliers humains en vue de dissuader le régime d’effectuer des raids aériens. Ils n’appartiendraient ni à Daech ni à al-Nosra, mais à l’Armée de l’Islam («Jaich al-Islam»). Quelle est l’importance de cette organisation?

Alain RODIER. – Jaich al-Islam (l’Armée de l’islam) est un mouvement salafiste nationaliste, c’est-à-dire qu’il inscrit son combat dans une perspective syrienne et pas internationaliste comme Al-Qaida «canal historique» ou Daech. Il est dirigé par Mohammad Zahran Allouche qui, un temps, dépendait de l’Armée Syrienne Libre (ASL). C’est le groupe rebelle le plus important dans la banlieue de Damas et en particulier dans le quartier de la Ghouta. Le nombre de ses combattants est estimé à 10 000, un certain nombre ayant été libérés des geôles syriennes en 2011 quand Bachar el-Assad a tenté une ouverture vers l’opposition. Jaich al-Islam est soutenu par l’Arabie saoudite et le Qatar. Il a refusé de rejoindre une nouvelle coalition qui s’est formée en octobre 2015 à Damas baptisée Jund al Malahim (les Soldats de l’aventure). Elle regroupe le Front al-Nosra, la branche armée d’Al-Qaida «canal historique» en Syrie, le Ahrar al-Sham (les Hommes libres du Levant) et le Ajnad al-Sham (les soldats du Levant). Lors de sa création, la nouvelle coalition a affirmé que la Oumma (la communauté des croyants) a subi une «attaque féroce» au Levant et partout ailleurs. Les «Russes ont rejoint cette attaque mettant les pieds dans les pas des apostats [les chiites], des croisés et de leurs alliés». Le refus de Jaish al-Islam peut s’expliquer par son souhait d’apparaître comme «modéré» en n’entretenant pas de relations avec le Front al-Nosra.

Parallèlement, Jaich al-Islam appartient au Front Islamique (FI) patronné par Riyad qui unit sept mouvements salafistes dont le Ahrar al-Sham qui lui, dépend aussi du Jund al Malahim et qui a donc des relations avec le Front al-Nosra! Allouche est le chef militaire du FI et Hassan Aboud, l’émir d’Ahrar al-Sham le chef politique…

Combien existe-t-il de mouvements «secondaires» tels que l’Armée de l’Islam? Quelle est leur taille et leur implication sur le terrain?

Il existe des centaines de groupes qui ne sont souvent que des groupuscules ; ceux-ci ne représentent qu’un village, un quartier ou un petit territoire. Leurs objectifs sont alors essentiellement locaux. Pour compliquer l’affaire, il n’est pas rare que plusieurs groupes portent le même nom sans compter ceux qui en changent régulièrement. Enfin, des activistes passent d’une organisation à l’autre quand ils n’appartiennent pas à plusieurs à la fois. Il est donc extrêmement difficile de déterminer l’appartenance exacte des différents protagonistes que l’on peut rencontrer.

Quelles relations entretiennent-ils? Sont-ils rivaux ou alliés?

Pour tenter de faire simple, en dehors de l’Etat Islamique (EI, ou Daech) qui est un cas à part, il existe plusieurs coalitions qui combattent sur différents fronts en Syrie. Du Nord au Sud on peut distinguer:

– le Jaich al-Fateh (l’Armée de la Conquête, 30 000 hommes) composé du Front Al-Nosra, d’Ahrar al-Sham et de cinq autres mouvements. Cette coalition a conquis la province d’Idlib au printemps 2015 et menace Lattaquié à son sud-ouest, Alep à son nord-est et Hama à son sud.

C’est le risque de déstabilisation que fait peser cette coalition sur le régime de Damas qui a obligé les Russes à intervenir à la fin septembre de cette année. A noter qu’à Alep, il existe aussi une autre coalition, Ansar al-Charia, qui comprend 13 formations dont le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham. Comme cela a été évoqué précédemment, il n’est pas rare qu’un mouvement appartienne simultanément à plusieurs coalitions. Le Jaich al-Fateh bénéficie de bases arrières en Turquie et de l’appui discrets des pays du Golfe persique.

– A Homs, le Front al-Nosra, Ahrar al-Sham, Daech et quelques groupuscules placés sous la bannière de l’Armée Syrienne libre (ASL) sont très actifs.

– Damas: voir la réponse à la première question ajouté au fait que Daech y a dépêché quelques activistes sur zone.

– Deraa: l’opposition est regroupée dans une coalition appelée «le Front sud» commandée par le Lieutenant colonel Majeed al-Sayed Ahmad. Des éléments de l’ASL se sont fondus dans la brigade Yarmouk (un des cinquante mouvements qui composent cette coalition). Le Front sud est soutenu par la Jordanie, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

Bien sûr, cette liste est loin d’être exhaustive. Tous ces groupes s’entendent assez bien globalement même si des litiges financiers peuvent survenir ici ou là, en particulier sur le partage des fonds accordés par les mécènes des pays du Golfe persique.

En parallèle de ces coalitions, les Kurdes tiennent une partie de la frontière syro-turque (le Rojava). Mais ils ont aussi cédé à la mode. A savoir qu’une coalition appelée les «Forces démocratiques syriennes» (FDS) qui regroupe les Unités de protection du peuple kurde (YPG/YPJ), le bras armé du parti de l’Union démocratique (PYD) proche du PKK, et des forces arabes et Syriaques (le Jaysh al-Thuwar, les forces Al-Sanadid, la brigade des groupes d’Al-Jazira et de l’état-major Bourkan al-Firat). En fait, c’est est loin d’être une nouveauté car ces mouvements se coordonnaient déjà au sein d’un état-major commun (joint opération room) pour combattre Daesh lors de la défense de Kobané puis à l’occasion de la prise de Tall Abyad, le poste frontière avec la Turquie qui contrôle une importante route rejoignant Raqqa, la «capitale» de l’État Islamique. A noter que ces forces ne se sont jamais opposées à celles de Bachar el-Assad, ce dernier ayant évacué les zones kurdes en 2011-2012. Lorsque les Etats-Unis affirment qu’ils veulent que l’opposition syrienne s’empare de Raqqa, c’est à cette coalition qu’ils font référence et qu’ils appuient. Le problème réside dans le fait que l’intérêt des Kurdes syriens n’est pas de pousser vers le sud (vers Raqqa) mais d’unifier le Rojava en franchissant l’Euphrate vers l’ouest depuis Kobané. Or, les Turcs ne l’entendent pas de cette oreille! L’armée turque a même tiré des coups de semonce vers le YPG/YPJ.

Les Kurdes ne se battent généralement pas contre les autres groupes rebelles à l’exception de quelques accrochages avec le Front al-Nosra. Par contre, c’est la guerre ouverte avec Daech. Il faut dire que ce mouvement ne tolère que ceux qui font allégeance à son calife, Abou Bakr al-Baghdadi.

Ont-ils une stratégie établie? Laquelle?

Si Daech, le Front al-Nosra et les Kurdes du PYD ont une stratégie bien établie, les autres mouvements semblent avoir des visions à courte vue. Ils veulent surtout préserver leur autonomie localement, voire s’étendre légèrement territorialement.

Globalement, Al-Qaida «canal historique» et Daech s’opposent mais il s’agit en réalité d’une guerre des chefs. Abou Bakr al-Baghdadi remet en question l’autorité du docteur Ayman al-Zawahiri et inversement. C’est u

ne sorte de conflit des générations. Mais en fait, le salafisme-djihadisme est leur idéologie commune. Des unités des deux formations parviennent à coopérer sur le terrain syrien -particulièrement dans la région d’Alep- car leurs adversaires sont les mêmes. La crainte est qu’il y ait un jour une union sacrée entre les deux mouvements. Heureusement que l’ego d’al-Baghdadi l’empêche de rentrer dans le rang car al-Zawahiri est tout à fait disposé à l’accueillir s’il fait repentance.

La communication par des vidéos qui sont diffusées partout est-elle une pratique partagée par l’ensemble des factions?

Cela dépend de l’importance et des moyens des mouvements. Généralement les groupes de moindre importance ne cherchent pas à communiquer en dehors de leur sphère d’influence. Par contre, Daech et le Front al-Nosra se livrent une concurrence médiatique acharnée. Par exemple, le Front al-Nosra a sorti les deux premiers numéros d’une revue nommée Al Risalah (le message) afin de concurrencer Dabiq, son homologue de l’EI. Al-Qaida «canal historique» continue à publier régulièrement sa propre revue Inspire diffusée par sa branche yéménite, Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) ; Il existe aussi une version en français: Dar al-Islam.

 
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Publié par le juin 5, 2016 dans Asie, extrême-droite