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ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Logique de marché ou d’égalité sociale ? Les citoyens contribuables qui en supportent principalement la charge et élisent des majorités qui toutes promettent, à des degrés divers, l’intervention publique dans le champ culturel… Tradition d’esprit public, assurément. Les milliers de citoyennes et de citoyens qui contribuent aux opérations désormais nombreuses de financement participatif… Et cette proposition nouvelle de coupler des financements de particuliers avec l’intervention publique sur la base d’un euro pour un euro… Et les firmes capitalistes qui possèdent déjà les juteuses industries du divertissement et tentent de mettre un pied dans les arts du sens – privées, lucratives, intéressées assurément –… Et les fondations qu’elles engendrent parfois sur des critères culturels qui peuvent être occasionnellement fermes et honnêtes : DRAC privées, gouvernements privés, despotes éclairés, désirés…

Continuons l’enquête sous d’autres cieux. Je développe mon activité théâtrale entre la France et l’Afrique. Beaucoup des nations de ce continent subissent une privatisation virale des institutions dites publiques. Des dépositaires de l’autorité « publique » y utilisent leurs prérogatives transformées en auto-entreprises pour bloquer l’action d’interlocuteurs réputés « privés » – comédiens, danseurs, compagnies, poètes, dramaturges, entrepreneurs culturels – puis monnayent la levée du frein, condition incontournable de l’action. Quand on s’en étonne, ils se justifient sans vergogne en invoquant le contrôle nécessaire des « privés » par le « public ». Beaucoup d’artistes regardent alors vers l’Europe. Certains s’y exilent. Ceux dont le travail peut s’accorder avec les goûts et les critères légitimés par les pouvoirs culturels « publics » des pays du Nord en reçoivent les subsides. Alignement partiel, rusé, inévitable. Je sais. BlonBa, notre compagnie malienne [1] a pu rester au Mali mais a aussi dû jouer avec ça (avec modération) pour exporter ses spectacles dans les grandes et les petites institutions du Nord. Cette soupe là, privée ou publique ? Ou tout autre chose ?

Le détour par l’Afrique n’est pas invoqué là par hasard. Il aide à se souvenir que l’appareil culturel d’Etat construit en France dans la deuxième partie du siècle dernier s’inscrit alors dans un solide univers de représentation né du dessein multiséculaire de la modernité impériale occidentale, dessein aujourd’hui en miettes. Dans ce milieu du XXe siècle aujourd’hui si lointain, les grandes puissances du monde blanc, celles de l’Ouest comme celles de l’Est, conduisent encore le monde. Terminé. Leurs communautés nationales se reconnaissent à travers des identités stables et relativement homogènes. Terminé. Elles se présentent comme porteuses d’un modèle universel. Terminé. Le développement scientifique et technique, les beaux arts et les arts ménagers, le rêve consumériste, l’Etat représentatif ou la « démocratie populaire » voguent sur le flux continu du progrès qui n’est pas mis en doute. Terminé. Deux blocs, l’Est et l’Ouest, l’un favorable au « public », l’autre au « privé ». Dans le champ culturel comme ailleurs. Terminé.

Sur ces bases englouties, la France, grâce à un compromis d’une puissante efficacité, s’invente alors un remarquable appareil culturel d’Etat aujourd’hui en voie d’épuisement, mais que sa tonique originalité a jusqu’à présent préservé de l’effondrement. Le mouvement communiste, globalement admiratif du modèle soviétique, s’en sépare peu à peu dans le champ des politiques culturelles, récuse le jdanovisme, sacralise sous la houlette de hautes personnalités des lettres et de l’art, la liberté de création et des créateurs. La droite, emmenée par la politique de grandeur nationale héritée de la monarchie et voulue par le général De Gaulle, confie à l’Etat la responsabilité de faire vivre et de répandre la haute culture française. Dans les banlieues rouges ou sur la colline de Chaillot, partout sont édifiés des temples de l’art avec le dessein affirmé et souvent atteint d’en faire des espaces de rencontre entre le peuple et la création. Des personnalités de premier plan, Jean Vilar, Antoine Vitez, Jeanne Laurent, Louis Aragon, André Malraux, apposent sur la vision le sceau de leur indiscutable qualité d’intellectuels et d’artistes. Même si les couches populaires ne sont pas aussi présentes que souhaité dans les nouvelles institutions, le fait que l’accès à l’art soit pour elles facteur de progrès et d’émancipation est une perspective consciemment ressentie par beaucoup. Les ouvriers des banlieues populaires, même quand ils pensent encore que « le théâtre, c’est pas pour moi », espèrent que leurs enfants fréquenteront le bel équipement pour lequel ils ont voté et que finance leurs impôts. Voilà la tension positive, émancipatrice, qui fait alors tout naturellement placer « l’objet » de l’appareil culturel d’Etat sous le vocable de « service public ».

C’est face à cet « objet » concret toujours actif, et non sur la tension qui l’a enfanté désormais flapie, que ce colloque interroge la question rendue confuse par les subductions de l’histoire, question de « l’émergence du privé dans la culture ». J’ai cité l’Afrique, naguère marge de l’empire, aujourd’hui en pleine ébullition prophétique, parce que la confusion des termes « privé » et public » en matière de vie culturelle y atteint paradoxalement une clarté aveuglante. En avance sur la décomposition des modèles de la modernité impériale, elle nous invite (elle nous condamne) à revisiter en profondeur le lexique même des politiques culturelles.

Quand on dit « privé » ou « public », on sous-entend « pouvoirs privés », « pouvoirs publics ». Or le cœur de ce dont nous parlons, la vie culturelle et artistique, se place dans la zone libre de l’existence, celle qui se vit dans une échappée hors de la tutelle des pouvoirs, même démocratiques. Le ou la poète qui s’installe devant son clavier pour écrire, dans ce moment là, compte ne s’assujettir ni aux pouvoirs publics, ni à la cupidité marchande. Les premiers romans, les jeunes compagnies de théâtre, la naissance dans l’esprit des images que le danseur transformera en chorégraphie n’obéissent pas. Ils sont libres. Libres aussi les regroupement, souvent associatifs, qui donnent leur forme collective à ces activités, quelque chose de la « libre association » considérée par les utopies libertaire et communiste comme l’organisation adulte d’une société émancipée de la tutelle étatique. Libres l’individu ou le petit groupe qui échangent des livres, décident d’aller ensemble à un concert ou choisissent un bon film pour la soirée. Libres les kotèdenw[2] des villages maliens ou les comédiens professionnels de même culture qui se lèvent pour brocarder dans la veine du kotèba les vices du pouvoir et de la société. Libre le corps de la mère de famille musulmane du Sénégal qui s’élance dans le cercle de danse pour mettre en forme et montrer des énergies que la décence et la civilité recommandent en temps normal de corseter. Ces zones libres sont entourées de contraintes qui en tordent l’influx comme les trous noirs de l’espace interstellaire infligent leur courbure aux vents de lumière. Les inégalités culturelles, les intimidations policières, les objurgations cléricales, l’appétit du gain ou les rites de mondanité sont des rappels à l’ordre. Néanmoins, même vite canalisée, la source est d’eau claire.

Quand il s’agit de ce cœur vivant de la vie culturelle, individus et groupes engagés ensemble dans la production de l’événement artistique qui toujours est rencontre, la notion de « privé » et les connotations lucratives qui l’environnent sont obscènes. Même quand il s’agit de collectifs artistiques qui s’institutionnalisent, par choix aléatoire ou par la force des choses, sous la forme de sociétés privées, par exemple des SARL. Je propose d’utiliser pour les désigner le qualificatif non de privés, mais d’indépendants. Acteurs, auteurs indépendants de la vie artistique et culturelle.

Puis vient la question d’argent. En second. Elle ne vient pas d’abord. D’abord, le premier roman, la première mise en scène sont généralement produits hors économie monétaire, au frais de leurs acteurs indépendants. D’abord, l’accès à l’art n’est pas monétarisé, ni sur les gradins des théâtres de la Grèce antique, ni lors des nuits de kotèba, ni quand un enfant rompt l’enclos de la propriété intellectuelle et récite gratuitement un poème en famille, ni dans l’émerveillement du passant devant les architectures remarquables, ni lors des grandes déambulations du spectacle de rue, ni face à l’invitation des musées nationaux britanniques, gratuits… L’art est là considéré comme « sans prix », ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse faire à une production de l’activité humaine, car cette qualification s’applique d’abord et par nature à ce qui donne sens, beauté, intensité à nos existences.

Sans prix ne veut pas dire sans coût. Coût = argent. Argent = pouvoir. Pouvoirs publics. Pouvoirs privés. Cette fois, sur ce segment de la vie culturelle et artistique, en effet les mots « public » et « privé » retrouvent du sens et un peu de clarté. Ce segment n’est pas central, il est périphérique, parce qu’on peut donner un texte ou un chant sans le sésame d’un tarif. qu’on peut écrire un poème ou monter un spectacle dans la zone libre, dans la part non vendue de son temps, Mais on ne peut pas y passer son temps sans aller chercher à manger, à se couvrir, à s’abriter, ce qui coûte de l’argent. Et passer son temps à travailler son art souvent améliore cet art, parfois est indispensable pour lui donner sa qualité. Les violonistes ou les chanteurs lyriques le savent. Or on ne peut pas y passer son temps sans qu’une partie de cette activité et de ce temps soit mis sur le marché. Marché public. Marché privé.

La question qui se pose alors est celle de la contrainte qu’imposent nécessairement la nature et les vœux du financeur (du client ?), qu’il soit public ou privé, celle du compromis qu’on est prêt à faire avec cette contrainte. Parfois, elle est rédhibitoire. Les tarifs du festival in d’Avignon sont rédhibitoires pour le couple de spectateurs « indépendants » qui ne peut distraire 80 € pour une soirée de théâtre. Le rétrécissement de la gamme des esthétiques promues par l’appareil culturel d’Etat est rédhibitoire pour les artistes qui n’y correspondent pas. Un spectacle dénonçant la Françafrique ne sera pas sponsorisé par Bolloré. Le blues, quand il naissait dans les champs de coton, était payé de coups, non de subventions. Il a changé l’oreille du monde. Aujourd’hui, ses meilleurs représentants en vivent. Grâce d’abord aux amateurs indépendants. Grâce aussi, pas nécessairement, au pouvoir privé du marché et aux services publics de la culture.

Dans cette période de bouleversements telluriques et d’effondrement des anciens repères, l’action respective des pouvoirs étatiques-administratifs et des pouvoirs économiques sur la vie culturelle et artistique doit être remise à sa place. Une question simple leur est posée : comment vous mettez-vous au service de la zone libre où germent l’art et les rencontres qui lui donnent vie ? Derrière, on retrouvera les questions politiques fondamentales. Les pouvoirs publics d’aujourd’hui sont-ils démocratiques ou oligarchiques ? Le règne de l’argent fou va-t-il engloutir tout processus d’humanisation, d’émancipation ? Mais dans la vie des acteurs de la culture, ce sont des questions très concrètes dont on doit décider au cas par cas. En Afrique, la sponsorisation d’un spectacle par des entreprises patriotes engagées pour la création d’un imaginaire commun favorable à la fois au climat des affaires et au développement de la nation peut être un moyen d’échapper à la stérilisante privatisation des prérogatives publiques par la corruption. En France, l’invasion de l’imaginaire marchand dans certaines institutions culturelles d’Etat (règles d’exclusivité, tarifs sensés être témoins fiables de la « valeur » d’événement humains sans prix, sélection d’œuvres de nature à remplir les salles d’une clientèle socialement et culturellement typée, suprématie accordée aux critères quantitatifs…) méritent la révolte des « indépendants » et peut-être des démocrates. Le jugement doit-il être par principe différent quand un « gouvernement privé », fondations d’entreprises par exemple, déploie son action selon des critères analogues, voire parfois plus attentifs à la zone libre ?

Ce retour à la question de fond ne me conduit nullement à placer sur le même plan les motivations « publiques » des administrations et les appétits « privés » du capitalisme culturel. D’abord, je crois primordial de favoriser l’ouverture du temps humain à la libre activité, cette zone libre où se joue le sens de notre existence, l’amitié, l’amour, la reproduction de l’espèce, l’émerveillement sexuel, la vie de famille (ou non), les innombrables activités productives réalisées hors marché, la lecture et la rencontre avec l’art, la création, la contemplation des paysages, les soirées arrosées (ou non), le farniente ou le footing… La part de notre temps qui reste sur le marché et donc sous l’influence directe des pouvoirs publics et privés peut être drastiquement réduite, grâce à l’explosion de la productivité du travail. La semaine de douze heures et la création sans patente ? Le capital se bat pour empêcher cette démarchandisation de la personne humaine. Pour l’instant, il mène la danse et impose au « public » de s’accorder à ses pas. Mais l’utopie reste active. Dans le champ culturel comme ailleurs, nos institutions publiques se vident peu à peu de la sève démocratique qui leur donnait vie. Epuisement des outils nés de la modernité impériale. Mais le principe de l’action publique et sa bienfaisance conservent leur pertinence, même si c’est au prix d’une profonde refondation. Sans y être disponibles « par nature », les pouvoirs publics sont institutionnellement plus poreux à l’expression de l’intérêt général que la règle de fer du profit. Mais ce n’est plus au crible des procédures et des repères identifiés au siècle passé que se pose aujourd’hui la question de la liberté de création et d’accès à la création, c’est au fond. Où est la bonne place de l’argent dans les processus de production du sens ? Quelles garanties face aux pouvoirs qui le possèdent et le dispensent ? Comment renforcer la puissance de la liberté ?

Exercice pratique : place de l’argent au festival d’Avignon. Dans le In, argent public affecté par choix politique de l’Etat représentatif, argent privé en béquille par choix politique de directions de la communication, argent de la billetterie assurée par un public indépendant, acquis et plutôt privilégié. Destinataires artistiques : des compagnies généralement confirmées aux ressources régulières. Dans le Off, argent des compagnies subventionnées ou non, souvent fragiles, qui investissent dans une opération vécue comme un risque commercial, en béquille argent de la billetterie assurée par un public indépendant présent en force d’appoint (le « public » recherché est celui des diffuseurs pour qui c’est gratuit). Frontières brouillées. Et si, dans ce maquis, on cherche sincèrement la place de la liberté – liberté de création, liberté des perspectives de rencontre avec le public –, on la trouvera, in et off, ça et là, souvent inattendue, à déchiffrer, à défricher… A retrouver ? Mais les GPS d’hier ne nous serviront pas à grand-chose.

Je me suis ici limité à questionner la question. Le reste est à construire. Pour ceux qui ont envie d’aller un peu plus loin avec moi dans cette réflexion, j’ai évoqué quelques pistes d’action à la fin d’un texte intitulé « refonder les politiques culturelles publiques » et qu’on peut trouver sous ce lien. https://jlsagotduvauroux.wordpress.com/2016/06/06/refonder-les-politiques-culturelles-publiques/

 

[1] [1] http://www.blonbaculture.com/pdf/textes/blonba-15-ans.pdf

[2] Les kotèdenw sont les acteurs de kotèba, farces burlesques de critique sociale jouées dans les cités bamanans ou mandingues (Afrique de l’Ouest).

 

L’Asie  centrale au cœur de la mondialisation : entre corruption, répression et évasion fiscale

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0Contrairement à une idée répandue, l’Asie centrale est très connectée aux flux financiers mondiaux, au moins pour ses élites. Dans le livre « Dictateurs sans frontières », deux chercheurs montrent comment le système financier mondial et l’état de Droit sont utilisés pour contrôler les populations et poursuivre les opposants à l’étranger. Interview.

Plus de 25 ans après leur indépendance, les cinq Etats d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) reposent pour la plupart sur un système politique organisé autour d’un régime présidentiel fort, renforcé par des mécanismes de patronages. Le maintien de ces systèmes autoritaires a entravé le développement démocratique pour la majorité des pays, Kirghizstan excepté. Cela a également empêché la poursuite des réformes sociales, politiques et économiques nécessaires à la modernisation et à la consolidation de ces pays.

Dans leur nouvel ouvrage « Dictateurs Sans Frontières » (« Dictators without borders », non traduit en français) publié le 7 février dernier, John Heathershaw, professeur associé en relations internationales à l’Université de Exeter, au Royaume Uni, et Alexander Cooley, directeur de Harriman Institute à l’Université de Columbia et professeur de sciences politiques au Barnard College, déconstruisent l’argumentaire fort répandu : l’Asie centrale est isolée et très mal intégrée dans le monde globalisé.

Utiliser les moyens offerts par l’Occident

Les auteurs démontrent comment les dynamiques économiques, politiques et sécuritaires sont exploitées par les régimes centrasiatiques en dehors de leur pays pour se positionner au centre des réseaux financiers mondiaux. Par l’intermédiaire de réseaux d’affaires, de courtiers tiers et de juridictions étrangères, les chefs d’Etats d’Asie centrale deviennent des acteurs globaux, bien intégrés dans les centres politiques et financiers du pouvoir transnational mondial.

A l’occasion de la publication de « Dictateurs Sans Frontières », Novastan a pu s’entretenir avec John Heathershaw.

Novastan : Votre livre s’intitule « Dictateurs sans frontières ». Quelles sont les frontières ou les limites d’une dictature ? Lesquelles sont infranchissables pour les dirigeants centrasiatiques ?

John Heathershaw : C’est une question plutôt philosophique ! Le livre s’intéresse à la place du territoire et de la sphère politique en Asie centrale. Il est plutôt courant de penser que les dictatures sont confinées dans un territoire donné : les bandits sont « stationnaires » pour le sociologue Mancur Olson, par exemple. Pourtant, avec ce livre nous montrons comment ils utilisent des espaces offshores et extra-territoriaux où des processus mondiaux opèrent, des allers-retours des capitaux pour éviter les impôts ou blanchir de l’argent jusqu’à l’arbitrage international de conflits commerciaux.

Ces dictateurs ne peuvent pas contrôler le résultat de ces processus, qui sont en dehors des limites de leurs frontières, mais en tant que pouvoirs souverains ils ont un avantage comparatif sur leurs concurrents. L’illusion de contrôle par les dictatures est aussi de ce registre. Aussi, il est tout aussi impossible de supprimer toute poche de dissidence, locale ou globale, que d’atteindre un soutien universel par la dictature. Nous voyons cela autant avec les communautés de Turkmènes en exil que ceux restés dans le pays.

Comment concevez-vous « l’autoritarisme mondial », dans ce cas ?

L’autoritarisme mondial, ce sont les pratiques financières, économiques, sociales, politiques, juridiques et sécuritaires des dictatures en-dehors de leurs frontières. Elles incluent l’utilisation de comptes offshores pour échapper au regard du public, accroître sa richesse personnelle et passer des accords avec des multinationales qui ne sont pas tenues aux règles anti-blanchiment.

Ces pratiques sont « autoritaires » dans le sens où les autocraties sont des managers et des bandits comme le décrit Mancur Olson. Les pratiques sociales incluent par exemple la constitution de réseaux mondiaux par la propriété, l’éducation et l’acquisition de la citoyenneté et de la résidence, parmi d’autres choses. Les Kazakhs de Londres ou les Ouzbeks en Lettonie sont deux bons exemples de ces diasporas d’élites qui s’établissent, même si tous leurs membres ne sont pas tous des soutiens de leur gouvernement, comme le montre le cas Moukhtar Abliazov (un homme d’affaire kazakh condamné par contumace au Kazakhstan et retenu en France, ndlr).

Politiquement, l’autoritarisme mondial est principalement représenté par le lobby international, tout en cachant l’origine politique par des comptes offshores. Le gouvernement du Tadjikistan a ainsi utilisé cette méthode aux Etats-Unis. Pour ce qui est du côté juridique, on retrouve l’utilisation de poursuites contre des opposants à l’étranger et l’acquisition d’une protection légale des ressources capturées grâce aux processus d’arbitrage à Londres ou Stockholm, parmi d’autres lieux. Enfin, l’aspect sécuritaire implique l’utilisation d’Interpol et une large coopération sur la sécurité intérieure dans les pays de la Communauté des Etats indépendants, et de plus en plus l’Organisation de coopération de Shanghai. Certaines de ces pratiques sont distinctement dictatoriales, d’autres relèvent simplement de l’utilisation de systèmes libéraux pour des buts autoritaires.

Vous expliquez comment le 11 septembre marque un tournant majeur dans les relations entre l’Asie centrale et l’Occident, avec l’intégration totale des gouvernements centrasiatiques dans les réseaux transnationaux. Les pays occidentaux ont-ils permis aux Etats centrasiatiques d’être englués dans ces réseaux opaques ?

L’autoritarisme mondial en Asie centrale existait avant le 11 septembre. Nous pensons cependant que cet évènement a accéléré la fin de la période des années 1990 où le libéralisme était promu de manière très agressive. La sécurité en est venue à prendre le pas sur la libéralisation dans certains cas. Ainsi, le gouvernement américain était prêt à ne rien voir de la corruption transnationale dans les contrats de fournisseurs de pétrole pour sa base au Kirghizstan. L’aide pour assurer la sécurité de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et ainsi le financement et la coopération avec des agences qui utilisent de manière routinière la torture, sont passés avant la promotion des droits des citoyens.

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Le principal problème de régulation de ces 10-20 dernières années, c’est l’échec de l’application de politiques anti-corruption et anti-blanchiment en Asie centrale. Cet échec est dû à la faiblesse des agences de régulation et la promotion de l’auto-régulation par l’Occident, alors que fournisseurs de service n’ont que peu d’incitation à signaler des faits douteux. La raison ici pourrait plus relever du commerce que de la politique ou de la sécurité.

Vous mentionnez également que de nombreux centres cosmopolites occidentaux comme New York, Londres ou Genève sont devenus de véritables paradis fiscaux pour les dirigeants occidentaux. Est-ce que l’Occident a perdu son autorité morale ?

Ces lieux ont des entreprises et des agents qui facilitent l’évasion fiscale et garantissent une résidence et du secret, mais en réalité ce fonctionnement est véritablement mondial. Un individu peut obtenir un visa pour Londres mais financera sa propriété grâce à des comptes offshores situés à Belize, comme l’a fait Maxime Bakiev en 2010 (le fils du président kirghiz Kourmanbek Bakiev, démis de ses fonctions en 2010 après une révolution, ndlr).

Les gouvernements occidentaux offrent des régimes de visa qui permettent aux ploutocrates et kleptocrates de résider et d’éventuellement obtenir la citoyenneté tout en bloquant l’arrivée d’enfants réfugiés, comme au Royaume-Uni. Dans le même temps, ils ne fournissent pas suffisamment de moyens à leurs autorités de régulation pour identifier et enquêter sur le blanchiment d’argent de tels individus. A l’inverse, des avocats très bien payés et des financiers sont plus qu’heureux d’aider ces individus à effacer leurs traces. Ils se défendent en affirmant qu’ils travaillent en toute légalité. Pour moi, ces personnages et les gouvernements occidentaux ont perdu leur autorité morale, oui.

A la lecture, on a l’impression que ces « activités illégales » et le « secret financier » ne sont finalement pas si secrets ou opaques. Est-ce si facile d’acheter une citoyenneté ?

Souvent, ce sont des militants occidentaux, travaillant avec des centrasiatiques très courageux, qui déterrent ces affaires. Donc d’une certaine façon, « l’Occident » travaille autant pour que contre l’autoritarisme mondial. Il est difficile d’avoir des preuves pour des faits précis publiquement sans risquer la diffamation. Ce que nous savons aujourd’hui n’est probablement que la pointe de l’iceberg, qui peut n’être que peu représentative de l’ensemble.

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Dans le détail, il existe plusieurs variantes pour l’obtention d’une citoyenneté. Certains pays la donnent très facilement, tandis que d’autres sont plus stricts. Au Royaume-Uni par exemple, il y a de plus en plus de pression politique pour rendre son obtention encore plus difficile. En général, vous avez besoin de beaucoup d’argent et des relations avec les bons avocats et agents pour obtenir la citoyenneté en Occident (sans passer par la case emploi, mariage ou asile politique). Ainsi, ceux qui le font sont souvent ceux qui ont prospéré sous leurs autocraties chez eux et qui ont un capital qu’ils peuvent utiliser pour s’installer à l’étranger.

Vous vous êtes concentré principalement sur les liens entre les pays centrasiatiques et les pays occidentaux. Mais qu’en est-il de la Russie et de la Chine ?

Il y a effectivement une autre histoire à raconter sur la Russie et la Chine en particulier. Même si les deux apparaissent dans le livre, la Russie notamment, ces pays apparaissent de manière moins proéminente et nous avons choisi de nous concentrer sur l’Occident et ses agents de la mondialisation. Ici, deux choses sont à prendre en compte. En premier lieu, les affaires sortent dans l’Occident car il y a de la transparence et de la responsabilité, même si elles sont insuffisantes. Il y en a beaucoup moins autant en Russie qu’en Chine. Ensuite, le fait est que des villes comme Londres, New York, Paris ou Genève restent des destinations de choix pour les élites centrasiatiques, comme pour celles de kleptocrates du monde entier.

Moscou et Shanghai semblent secondaires comme lieux de vie et n’offrent pas les protections des cours européennes. C’est ici que le libéralisme compte : l’Etat de droit vous permet de vous protéger une fois arrivé, si vous tombez en état de disgrâce avec le régime en place. Maxime Bakiev a pu se protéger depuis Londres, quand Gulnara Karimova (la fille de l’ancien président ouzbek, Islam Karimov, ndlr) s’est rendue vulnérable en décidant de rentrer à Tachkent.

Y a-t-il des spécificités dans les entreprises utilisées comme coquilles vides par les élites centrasiatiques ?

Pour répondre à cette question, nous aurions besoin de faire une étude comparative des autres régions du monde. Pour autant que nous puissions en parler, ces coquilles vides (shell companies) sont plutôt génériques. Elles représentent une partie très établie du système financier mondial qui a grandi de façon exponentielle depuis les années 1970.

La seule option qui ferait décliner leur nombre serait d’avoir des régulations plus fortes qui réduiraient leur capacité à offrir des contournements d’impôts et du secret. Par exemple, de plus en plus de voix se font entendre depuis longtemps pour inscrire dans des registres publics les véritables propriétaires de ces coquilles vides. Certains pays ont discuté de l’application de cette idée mais sans un processus global mené par le Royaume-Uni et les Etats-Unis incluant leurs territoires à l’étranger et leurs Etats fédérés, cette solution ne serait qu’à moitié efficace.

Des accords mondiaux dans ces domaines peuvent être signés si l’intérêt public mondial est élevé et que les gouvernements sentent qu’ils doivent utiliser leur pouvoir en ce sens. Le fait que des terroristes et des membres du crime organisé utilisent souvent des coquilles vides pour financer leurs activités a amené un argument de plus pour cet effort de régulation. Cependant, je ne suis pas du tout persuadé que nous verrons un registre mondial avant un bon moment.

Y a-t-il des différences entre les pays centrasiatiques quant à leur insertion mondiale dans ce genre de milieu ?

Certains pays se sont construits comme des nœuds du système financier mondial, comme le Kirghizstan avec l’Asian Universal Bank et le Kazakhstan avec BTA Bank. D’autres n’utilisent que peu de coquilles vides offshores comme le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan, ou ne maintiennent que des comptes avec des banques étrangères très haut de gamme, comme le Turkménistan qui utilisaient des comptes Deutsche Bank avant d’être découvert par Global Witness en 2006.

Cela pourrait suggérer que ceux qui sont les plus libéraux économiquement sont les plus intégrés au niveau mondial. Mais sans données, difficile d’être catégorique. Y a-t-il de compétition dans ce domaine ? Peu de preuves viennent alimenter cette théorie. Mais on peut cependant dire que certains pays comme le Kazakhstan sont plus efficaces pour viser leurs opposants à l’étranger que d’autres, comme le Kirghizstan.

A la fin de votre livre, vous affirmez que ces territoires en dehors des pays sont les premiers terrains de bataille entre régime en place et opposition. Est-ce le reflet de l’absence de justice indépendante en Asie centrale ?

Pas entièrement. Si vous voulez faire des affaires avec des entreprises étrangères, elles insisteront sur l’arbitrage international qui prévaut du fait de la nature prédatrice des systèmes judiciaires nationaux et les standards internationaux dans lesquels ils opèrent. Les gouvernements centrasiatiques vont utiliser les cours nationales quand ils le peuvent : les Tadjiks ont par exemple visé l’opposant Zayd Saïdov en 2013, ou son Parti de la renaissance islamique, en 2015 (ce dernier a alors été interdit et ses membres chassés, ndlr).

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Mais si vos exilés se déplacent à l’étranger, vous avez besoin de les viser là-bas. Si vous êtes un insider qui cherche à se protéger, vous établissez un abri en Lettonie ou à Londres. Si vous voulez être un citoyen du monde et avoir de l’argent que vous pouvez utiliser partout, il est bon d’avoir un compte en banque secret en dollars ou en euros. La place de plus en plus importante de ces lieux de contestation extra-territoriaux est le produit de la mondialisation.

 Si l’on vous suit, et étant donné le contexte de plus en plus sécuritaire en Asie centrale, quel est le future d’une opposition politique interne autre qu’être dépendante d’acteurs extérieurs ?

Dans de nombreux pays centrasiatiques, l’opposition de l’intérieur s’exile. Seul le Kirghizstan a une opposition interne. L’opposition de la diaspora est en général très peu efficace mais les avancées technologiques et les flux migratoires permettent la création d’opportunités pour des réseaux transnationaux de rentrer et de sortir du pays d’origine. C’est la raison pour laquelle ces gouvernements exportent la répression, pour utiliser le vocabulaire du centre d’étude des Affaires étrangères britannique qui a récemment étudié le phénomène.

Le but de « Dictateurs Sans Frontières » est d’arrêter de penser en termes d’intérieur et d’extérieur comme des choses distinctes. L’idée est plutôt de réfléchir en termes de flux transnationaux – de l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur – comme des caractéristiques durables du paysage politique centrasiatique pour le futur proche. D’où la création du projet Central Asian Political Exiles pour suivre ces flux et pratiques.

Selon vous, quel est le futur possible pour ces réseaux transnationaux et l’Asie centrale ?

Il n’y a pas de futur précis que nous pouvons dessiner. C’est un défi de régulation mondial, qui ne s’arrête pas à combattre l’extension de l’autoritarisme mondial mais bien de distinguer entre les demandeurs d’asile légitimes, qui demandent de la protection, et ces exilés qui sont impliqués dans des abus de pouvoir chez eux et du blanchiment d’argent à l’étranger.

Souvent, ces deux personnes sont les mêmes. A d’autres moments, non. Cette situation est remplie de défis auxquels les systèmes judiciaires nationaux ne peuvent pas répondre seuls, comme le cas de Maxime Bakiev à Londres le montre. L’important, c’est que nous avons un besoin d’aller plus loin dans l’activisme, la transparence et la responsabilité à une échelle mondiale. Cela sous-entend des activistes qui découvrent de nouvelles affaires et qui mettent en lumière l’hypocrisie des grands donateurs et des pouvoirs libéraux qui les ont laissé prospérer. Cela sous-entend de la transparence par des fuites de données, l’accès à des données sur les bénéficiaires de coquilles vides et la publication d’études de fond sur l’investissement étranger en Asie centrale. Et cela sous-entend enfin de la responsabilité par l’extension du droit criminel international et l’application plus systématique d’instruments comme la « US Foreign Corrupt Practices Act » et la « UK Anti-Bribery Law ».

Si tout cela arrive, alors nous en saurons beaucoup plus à l’avenir sur les pratiques de l’autoritarisme mondial, qui restent bien souvent dans l’ombre.

Propos recueillis par Pablo Garcia
Traduction depuis l’anglais par Etienne Combier

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Que cherche la Chine en investissant autant en Afrique ?

Publié le 13 juillet 2017 à 13h06 — Mis à jour le 13 juillet 2017 à 14h26

Jamais Pékin n’avait investi à ce point sur le continent africain, devenu un véritable laboratoire de ses ambitions internationales. Et l’Afrique apprécie ce partenaire non interventionniste qui lui apporte financements et infrastructures. Système gagnant-gagnant ? Le débat est lancé.

Vieilles de plusieurs siècles, les relations entre la Chine et l’Afrique n’ont jamais été aussi fortes qu’au cours des quinze dernières années. Et le niveau d’engagement de l’empire du Milieu sur le continent a atteint des niveaux inédits. Cette offensive est menée à la fois par les entreprises publiques et privées, les décideurs politiques et les diplomates, et est autant le fruit d’actions spontanées que d’une stratégie bien orchestrée par Pékin.

Tous les investisseurs internationaux voient en l’Afrique un important réservoir de minerais et sont attirés par le pétrole angolais et nigérian, par le cuivre de la RD Congo et de la Zambie ou encore par l’uranium namibien. Mais les Européens et les Américains la perçoivent également comme une inquiétante source d’instabilité, de migration et de terrorisme, tandis que la Chine préfère se concentrer sur ses opportunités.

Récemment, les entreprises de l’empire du Milieu ont réussi à sécuriser leur accès au cobalt, crucial pour la production des batteries de voitures électriques, en rachetant à coups de milliards de dollars des parts dans les mines de la RD Congo, premier producteur mondial.

Un investissement qui va au-delà des matières premières

Ce qui l’attire en Afrique, c’est aussi le marché de consommateurs qu’elle constitue pour ses manufacturiers et ses entreprises de construction

Mais cet intérêt pour le continent va au-delà des matières premières. D’ailleurs, les États-Unis investissent dans l’exploitation minière beaucoup plus que la Chine (66 % du total des investissements pour les premiers, contre 28 % pour la seconde). Ce qui attire celle-ci en Afrique, c’est aussi le marché de consommateurs qu’elle constitue pour ses manufacturiers et ses entreprises de construction.

Un pays en est la parfaite illustration : l’Éthiopie. Affichant une croissance soutenue depuis près d’une décennie, comptant plus de 100 millions d’habitants – soit la deuxième plus importante population du continent derrière le Nigeria – et stratégiquement située dans la Corne de l’Afrique, elle est devenue l’une des destinations phares des investissements chinois, malgré sa pauvreté en ressources naturelles.

Depuis 2000, elle a été la deuxième plus grande bénéficiaire des prêts chinois en Afrique, recevant des financements pour la construction de barrages, de routes, de chemins de fer et d’usines de manufacture pour plus de 12,3 milliards de dollars, selon les chercheurs de l’université Johns-Hopkins. Cela correspond à plus du double du montant prêté au Soudan, producteur de pétrole, et à la RD Congo, dont le sous-sol regorge de minerais.

Un intérêt diplomatique

Par ailleurs, et c’est peut-être l’aspect le moins bien compris, l’Afrique offre à la Chine un très bon moyen d’étendre son influence géopolitique. « Avoir de bonnes relations avec les 54 pays africains est très important pour la Chine », explique Jing Gu, directrice du Centre pour les puissances émergentes et le développement global à l’université du Sussex, soulignant qu’elle entretient par ailleurs des rapports très tendus avec ses voisins, de Tokyo à Hanoï.

La Chine a utilisé le continent comme une sorte de laboratoire pour ses ambitions internationales croissantes

Pékin compte aujourd’hui 52 missions diplomatiques dans les capitales africaines, contre 49 pour Washington, et est le membre du Conseil de sécurité des Nations unies qui dispose du plus grand nombre de Casques bleus sur le continent, soit plus de 2 000, au Congo, au Liberia, au Mali, au Soudan et au Soudan du Sud.

Selon Jing Gu, spécialiste des questions de développement et consultante pour plusieurs institutions internationales, dont la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, la Chine a utilisé le continent comme une sorte de laboratoire pour ses ambitions internationales croissantes. Et la nature multidimensionnelle de son approche n’est souvent pas reconnue, qu’il s’agisse de ses participations aux opérations de maintien de la paix ou à la construction de routes, de ports et de chemins de fer, destinés à relier le monde en développement à l’empire du Milieu via une nouvelle route de la soie.

Howard French, l’auteur du livre China’s Second Continent, qui retrace l’expérience d’environ 1 million d’entrepreneurs chinois partis s’installer sur le continent, partage cette analyse : « L’Afrique a été un atelier de nouvelles idées qui sont maintenant devenues de grands atouts stratégiques. »

Quelques chiffres l’illustrent : en 2000, le commerce sino-africain était estimé à 10 milliards de dollars, selon la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, à Washington. En 2014, il a atteint 220 milliards de dollars, avant de connaître une baisse liée à la chute des prix des matières premières. La Chine contribue à environ un sixième du total des prêts accordés à l’Afrique, selon une étude du John L. Thornton China Center à la Brookings Institution.

Pour beaucoup, la démarche de Pékin s’apparente à un système néocolonialiste dans lequel les entreprises qui extraient des minerais en échange d’infrastructures et de financements de projets agissent comme des intermédiaires pour le gouvernement chinois.

Un avantage pour l’Afrique

Les pays africains ont besoin de commerce et d’investissement. Peu importe d’où cela vient – de Chine, d’Inde, de Turquie, de Russie, du Brésil

Il n’empêche que, d’un point de vue africain, bien qu’il comporte de nombreux risques, le partenariat avec la Chine apporte des avantages tangibles en matière de financement et d’infrastructures.

Et, plus important encore, il offre un choix bienvenu aux gouvernements africains, qui ont développé durant des décennies des relations souvent improductives avec les bailleurs de fonds internationaux. Même si ces derniers ont apporté des milliards de dollars en aide, ils ont également aussi imposé, dans les années 1980 et 1990, des réformes inspirées du consensus de Washington, qui ont été destructrices pour les économies africaines.

« La relation entre les donateurs et les bénéficiaires a considérablement changé avec l’arrivée de la Chine », soutient Dambisa Moyo, économiste zambienne et auteur du livre Dead Aid, publié en 2009 et mettant en cause les liens de l’Afrique avec l’Europe et les États-Unis fondés sur l’aide.

Attractivité de la politique non-interventionniste

« Les pays africains ont besoin de commerce et d’investissement. Peu importe d’où cela vient – de Chine, d’Inde, de Turquie, de Russie, du Brésil –, c’est toujours une bonne nouvelle d’avoir de nouveaux partenaires », ajoute-t-elle. Pour Jeffrey Sachs, le directeur de l’Earth Institute à l’université Columbia, l’enthousiasme de la Chine en Afrique représente même « la plus importante source de développement pour le continent de notre génération ».

Un sondage réalisé par Afrobarometer en 2016 dans 36 pays du continent a montré que, pour 63 % des Africains, l’influence chinoise a été « plutôt » ou « très » positive

De même, la politique officielle non interventionniste de la Chine la rend encore plus attractive pour les dirigeants africains, dont ceux de l’Angola et du Zimbabwe, qui disent en avoir assez de l’attitude de « donneurs de leçons » des anciennes puissances coloniales en matière de droits de l’homme et de démocratie.

À travers le continent, les populations et les décideurs politiques partagent ce sentiment. Un sondage réalisé par Afrobarometer en 2016 dans 36 pays du continent a montré que, pour 63 % des Africains, l’influence chinoise a été « plutôt » ou « très » positive. Et 24 % des personnes interrogées pensent que la Chine présente le meilleur modèle de développement pour l’Afrique, juste derrière les États-Unis, avec 30 % d’avis favorables.

La menace de la dette

C’est toujours la même histoire : la Chine conquiert l’Afrique, mais quel profit en tire l’Afrique ?

Mais un sentiment de malaise persiste à propos de son importance grandissante. « Je pense que les Chinois savent ce qu’ils veulent alors que les Africains, eux, ne le savent pas, estime PLO Lumumba, le directeur de la Kenya School of Law. La Chine veut gagner de l’influence, elle veut être une puissance mondiale ».

Selon lui, les gouvernements africains contractent tellement de dette envers la Chine qu’ils mettent en gage leur indépendance politique et économique. Godfrey Mwampembwa, caricaturiste connu dans toute l’Afrique sous le nom de « Gado », partage la même analyse : « C’est toujours la même histoire : la Chine conquiert l’Afrique, mais quel profit en tire l’Afrique ? » Dans l’un de ses dessins, il représente les leaders africains en lilliputiens secouant leurs mains devant un énorme visage chinois. Avec ce texte : « Nous sommes des partenaires égaux. »

Le Kenya a bénéficié de l’aide chinoise – pour un montant évalué à plusieurs milliards de dollars – ainsi que de leur expertise en ingénierie afin d’améliorer ses infrastructures. Mais dans une interview accordée récemment au Financial Times, le président Uhuru Kenyatta a exprimé son inquiétude au sujet du déficit commercial de l’Afrique face à la Chine.

Il estime cependant que Pékin « commence à comprendre que, pour qu’une stratégie gagnant-gagnant fonctionne, la Chine doit s’ouvrir à l’Afrique comme l’Afrique s’ouvre à elle ». De même, le sentiment des Africains à l’égard des Chinois a évolué.

D’après Howard French, même s’ils ont globalement un a priori positif, l’enthousiasme d’antan a fait place à une certaine réserve. Si les infrastructures sont bien accueillies, l’opinion publique insiste sur la nécessité d’exiger des entreprises chinoises qu’elles emploient plus de main-d’œuvre locale et qu’elle la traite bien.

Selon cet expert, les populations s’indignent également de voir le coût des projets augmenter pour permettre à certains de leurs gouvernements de bénéficier de rétrocommissions. Des soupçons qui pèsent actuellement sur le projet ferroviaire Mombasa-Nairobi, d’un montant de 4 milliards de dollars, inauguré au mois de juin 2017.

Une récente prise en compte de la société civile

Les entreprises chinoises sont aujourd’hui conscientes du problème. Il y a une décennie, elles estimaient que leurs relations avec les gouvernements suffisaient. Désormais, elles comprennent qu’il est indispensable d’échanger avec la société civile et les ONG internationales sur les questions environnementales ou sur le transfert de technologies. Un nombre croissant de ces sociétés communiquent sur la transmission de leur savoir-faire aux Africains.

Par exemple, le géant des télécoms Huawei, qui réalise 15 % de ses revenus sur le continent, forme chaque année 12 000 étudiants en télécommunications dans des centres en Angola, au Congo, en Égypte, au Kenya, au Maroc, au Nigeria et en Afrique du Sud. Selon les chercheurs de Johns-Hopkins, 80 % des employés des projets chinois en Afrique sont des locaux, même si beaucoup d’entre eux occupent les postes à faible niveau de compétence. « Les Chinois ont rapidement progressé, reconnaît Howard French. Ils sont maintenant devenus des joueurs sophistiqués. »

Selon Jing Gu, il est important pour la Chine que sa relation avec l’Afrique apparaisse comme mutuellement bénéfique. « Elle poursuit activement une stratégie d’industrialisation. Au cours des dix prochaines années, elle espère relocaliser sa production manufacturière sur le continent », explique-t-elle.

Selon notre consultante, il est vital que les gouvernements africains reprennent le contrôle de leurs relations avec leurs partenaires étrangers, qu’il s’agisse de l’Occident ou de la Chine. Ce qui signifie établir des priorités, insister sur le transfert des connaissances et négocier selon leurs propres conditions. « Les Africains doivent être clairs et déterminer qui joue quel rôle. C’est à eux de décider, et non pas aux étrangers. »

© Financial Times et Jeune Afrique 2017


Peut mieux faire

Dans un rapport publié le 28 juin, McKinsey prédit un bel avenir aux relations sino-africaines. Le cabinet international de conseil avance deux scénarios. Le premier : si les investissements chinois sur le continent se poursuivent sur le même rythme, les groupes de l’empire du Milieu verront leurs recettes africaines passer de 180 milliards de dollars aujourd’hui à 250 milliards en 2025.

Le second : d’après McKinsey, les entreprises chinoises peuvent significativement accroître leurs activités africaines, que ce soit dans les secteurs qu’elles occupent prioritairement aujourd’hui – les mines et les infrastructures – ou dans d’autres domaines tels que l’agriculture, la bancassurance, les télécoms, les transports et la logistique. Dans ce dernier cas, leurs revenus pourraient atteindre 440 milliards de dollars en 2025


La Chine-Afrique s’invite à Marrakech

Plus de 400 décideurs chinois et africains de haut niveau sont attendus les 27 et 28 novembre à Marrakech dans le cadre de la 2e édition du China-Africa Investment Forum (CAIF).

Au cœur des discussions de cet événement coorganisé par le ministère marocain de l’Industrie et de l’Investissement, Jeune Afrique Media Group et BOAO Business Consulting : les implications financières de la nouvelle route de la soie pour les économies africaines, les solutions à privilégier pour tirer profit de cette nouvelle dynamique et faire du continent une véritable plateforme industrielle

 
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Publié par le juillet 14, 2017 dans Afrique, Asie, Chine, Economie, INTERNATIONAL

 

La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

Je vous propose à nouveau une traduction de l’économiste marxiste Michaêl Robert. Dans cet entretien, Michaël répond aux questions de José Carlos Diaz Silva, du département d’économie de l’Université de Mexico (UNAM). Il aborde à nouveau et de manière toujours pédagogique les fondamentaux de la théorie marxiste en économie, les principaux points de divergences (en général et sur la situation actuelle) entre celle-ci et ses concurrentes, qu’il s’agisse des théories dominantes néo-libérales ou des théories dites « hétérodoxes », notamment post-keynesiennes.

Franck MARSAL

 

Michaël Robert, le 1er juillet 2017

J’ai été récemment interviewé sur mon ouvrage « La longue dépression », et sur divers autres idées économiques par José Carlos Diaz Silva du Département d’Economie de l’Université Nationale de Mexico (UNAM) dans laquelle je suis invité en mars 2018 prochain pour donner une série de conférences. Dans la première partie de cette interview, publiée il y a plus d’une semaine, José m’a questionné sur les thèmes principaux de mon livre.
Dans cette seconde partie d’interview, nous avons discuté de l’importance de la profitabilité pour comprendre l’état des économies capitalistes et de l’attractivité des théoories économiques marxistes pour les étudiants en économie.

JCD : La baisse du taux de profit est-elle une explication générale de la crise, qui s’exprime différemment dans chaque pays ?

MR : Oui, c’est une bonne manière de poser les choses. Nous n’avons pas à proprement parler un taux de profit mondial car il y a des barrières nationales au commerce et aux flux de capitaux et des états nationaux avec des législations et des taxes différentes etc qui affectent les flux et la détention du capital. Les états capitalistes dominants ont ainsi des taux de profit différents et des déclencheurs de crises différents des économies capitalistes plus petites ou plus faibles.

JCD : Est-il possible de réfléchir au calcul d’un taux de profit mondial ? Quel est le sens de cela ?

MR : Bien, théoriquement, de mon point de vue, le concept d’un taux de profit mondial basé sur un montant global de capital fixe et de capital circulant se déplaçant d’un secteur à un autre globalement devient de plus en plus réaliste. Par rapport à ce qu’il était il y a 150 ans, le capitalisme enserre chaque coin de la planète. Les barrières nationales au commerce, à l’emploi et aux flux de capitaux perdurent. C’est pourquoi il n’est pas possible de justifier entièrement un tel taux mondial et le mesurer est également difficile. Néanmoins, nous pouvons commencer à faire de telles mesures et plusieurs universitaires, dont moi, ont tenté de le faire, en utilisant un agrégat de taux de profit nationaux. Les résultats ont été encourageants car ils révèlent des tendances globalement similaires et valident en général les lois de Marx.

JCD : Y-a-t-il de grandes différences de taux de profit entre les différents pays ? Ces différences pourraient-elles expliquer les mouvements internationaux de capital ? Comment cela peut-il être relié aux mouvements internationaux du capital financier et, plus spécifiquement, du capital monétaire ?

MR : Oui, il y a de grandes différences dans les niveaux de taux de profit des différents pays. Théoriquement, les lois de Marx suggèreraient que le taux de profit soit plus élevé dans les pays dits « émergents » où la composition organique du capital doit être plus faible (davantage d’utilisation de travail humain). Et nous nous attendrions à ce que, alors que ces pays s’industrialisent, la composition organique du capital augmente et le taux de profit chute. Et les travaux empiriques qui ont été réalisés montrent précisément cela !
Théoriquement toujours, nous nous attendrions à ce que le flux de capital soit dirigé vers ces économies au taux de profit plus élevé. Il y a précisément des indices matériels qui suggèrent que c’est effectivement le cas – dans la période de mondialisation, le flux de capitaux vers les économies émergentes augmenta rapidement. Mais il est vrai aussi que les flux de capitaux entre les économies avancées (Europe, USA, Japon) sont encore plus importants. Cela est peut-être dû aux accords commerciaux et d’investissements ainsi qu’au large stock de capital se trouvant déjà dans ces économies. Le capital financier se déplace plus éfficacement et plus rapidement là. Egalement, dans la récente période de financiarisation, et avec une profitabilité du capital productif en chute, les capitaux ont fui vers des marchés de capitaux fictifs (portefeuilles capitalistes) et non vers les secteurs les plus productifs.

JCD : Du point de vue de la thèse de la baisse du taux de profit, comment expliquez vous ce qu’on appelle la « financiarisation » ? Pour la période « néo-libérale », que pensez vous de l’explication donnée dans le dernier livre d’Anwar Shaikh ?

MR : Bien que la profitabilité dans les principales économies est stoppée sa baisse du début des années 80 à la fin du 20ème siècle, du fait de facteurs contraires, un de ces facteurs était le transfert du capital productif, dont la profitabilité n’est pas remontée vers les secteurs financiers et improductifs comme l’immobilier. Les profits financlers ont explosé et l’investissement se faisait dans les secteurs spéculatifs. La financiarisation peut être le terme approprié pour désigner ce développement. De mon point de vue, cela ne signifie pas que le capital financier soit désormais le facteur décisif des crises ou des récessions. Pas plus que cela ne signifie que la Grande Récession était simplement une crise financière ou un « Minsky moment » (par référence à la théorie d’Hyman Minsky  selon laquelle les crises sont le résultat d’une instabilité financière seule). Les crises apparaissent toujours comme une panique monétaire ou un effondrement financier, parce que le capitalisme est une économie monétaire. Mais il s’agit seulement d’un symptome des causes sous-jacentes de la crise, en d’autres termes, de l’impossibilité de gagner suffisamment d’argent ! L’explication de la crise que donne Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage semble plutôt proche de la mienne, si ce n’est qu’il semble avoir davantage de foi dans les politiques Keynesiennes de dépenses publiques et du multiplicateur comme moyen pour le capitalisme d’éviter ou de retarder les crises.

JCD : Selon les données, la ligne causale des crises par d’une baisse de la profitabilité jusqu’à une réduction du niveau global des profits. Cela conduit à une chute de l’investissement, puis de la production et de la consommation. Donc la baisse de la consommation est une expression de la crise, mais non sa cause. Cette thèse invalide la théorie de Minsky – Kalecki à double titre : a) les déterminants des profits et b) le rôle de l’instabilité financière ?

MR : Oui, cela résume bien, de mon point de vue, le processus causal des cycles d’expansion et de récession. Et les données empiriques valident cette ligne causale. Contrairement à ce que pensent les Keyniesiens, le mouvement de la consommation individuelle ne dirige pas les récessions. il coincide avec elles, et est donc une partie de la description d’une récession. En réalité, la consommation individuelle ne chute pas tant dans les récessions (même lors de la Grande Récession). Ce qui chute lourdement est l’investissement capitaliste et cette chute précède la récession ou la baisse de la consommation ou de l’emploi. Donc l’investissement capitaliste est le facteur déterminant, pas la consommation. L’investissement est une part de la « demande agrégée » pour utiliser les catégories Keynseiennes, mais il est déterminé par les profits et la profitabilité – contrairement à la vision théorique de Keynes – Kalecki qui voit l’investissement comme créant le profit. Leur vision es partiellement due au fait que Keynes et Kalecki acceptent le marginalisme et rejettent la théorie du profit de Marx, basée sur la valeur de l’exploitation du travail. En réalité, pour Kalecki, le profit est seulement une rente venant d’un pouvoir de monopole qui se substitue à la concurrence. Dès lors, nous avons en place des explications hétérodoxes du capitalisme moderne comme un capitalisme d’extraction de rente, de capitali monopoliste, de capital financier – mais pas d’un capitalisme véritable qui réalise son profit à partir de l’exploitation du travail.

JCD : Pouvons nous affirmer, comme Dumenil et Levy le font, qu’il y a deux types de crises, la crise classique de profitabilité et une autre qui est une crise des finances du capitalisme ?

MR : bon, nous pouvons l’affirmer, mais est-ce vrai ?   D-L soutient   que la dépression de 1880 était une crise classique de profitabilité ; que le crash de 1929 et la dépression des années 1930 ne l’était pas. Elle serait plutot une crise de croissance des inégalité et de la dette, déclenchant une récession spéculative. Les années 1970 seraient une autre crise classique de profitabilité, mais le crash financier global de 2008 et la Grande Récession serait similaire à 1929 et aux années 30 – le résultat d’inégalités croissantes et de la dette.
Si D-L a raison, alors, nous, marxistes, n’avons pas de théorie générale viable des crises dans la mesure où chaque crise majeure du capitalisme apparaît comme ayant une cause différente. Nous pouvons alors retomber sur les théories des Post-keynesiens – ricardiens qui examinent une théorie de la distribution, c’est à dire que certaines crises sont des crises « de salaires », comme l’actuelle, due à une chute de la part des salaires résultant d’un manque de demande de travail ; ou « de profit » comme dans les années 70, lorsque les salaires ont réduit les profits.

Par chance, les preuves, de mon point de vue, ne montrent pas que D-L ou les post-keynesiens ont raison. Lorsque la part des salaires est ajustée des prestations sociales, le revenu global du travail, comme part du revenu national net ne baisse pas durant la période néo-libérale. La part des salaires baisse dans le secteur capitaliste, car le taux de plus-value augmente, mais pas en mesure d’ensemble de l’économie. Les inégalités croissantes sont le résultat d’un taux de plus-value en hausse et des gains du capital dans la finance spéculative, mais elles ne furent pas la cause des crises. Toutes les crises majeures viennent après une chute de la profitabilité (en particulier dans le secteur productif) suivie d’un effondrement des profits (profits industriels en 1870 et 1930 et profits financiers d’abord lors de la Grande Récession). Les salaires ne se sont pas effondrés lors d’aucune de ces récessions avant qu’elles n’est commencées.

JCD : Y-a-t-il une possible solution pour la crise actuelle ? Pouvons nous parler d’une tendance du capitalisme mondial vers sa décomposition ? Un scénario de guerre généralisée est-il réellement une possibilité ? Dans un tel cas, cela pourrait-il être une solution pour le capitalisme mondial comme ce fut le cas pour la seconde guerre mondiale ?

MR : Il n’y a pas de crise permanente. Si l’action politique humaine est absente dans le changement du mode de production capitaliste, alors, le capitalisme revivra lorsque la profitabilité du capital sera restaurée – pour un temps. De mon point de vue, restaurer la profitabilité nécessitera une autre récession majeure avant la fin de la décennie – et la « reprise » actuelle, depuis la fin de la Grande Récession mi 2009 est désormais vieille de 8 ans. Si une nouvelle récession rétablit réellement la profitabilité, le capitalisme pourrait retrouver un nouveau bail qui pourrait durer quinze ans, comme ce fut le cas après la 2nde guerre mondiale. Cette guerre fut très efficace pour augmenter la profitabilité des principales économies à des niveaux élevés qui n’avaient pas été vus depuis les années 1890. Cela fournit la base pour l’expansion capitaliste en Europe, Japon, aux USA et dans l’Asie industrialisée.
Selon moi, une autre guerre mondiale est très improbable, dans la mesure où, à cette époque, une telle guerre menacerait d’annihiler le capitalisme lui-même et nous avec. Cela pourrait arriver seulement si un fasciste lunatique ou des dictateurs militaires venaient au pouvoir dans les principaux pays impérialistes. Une guerre entre les USA et la Chine ou la Russie est donc exclue à moins que cela n’arrive. Plus probablement, la profitabilité sera restaurée par une nouvelle récession économique et l’échec de la classe ouvrière à remplacer le capitalisme, comme cela est arrivé dans les années 1890.  Il y a une montagne de nouvelles technologies à employer (robots, IA, génétique) qui pourrait évincer le travail et augmenter la productivité. Mais, seulement pour un moment. Comme le montrent les lois de Marx, la composition organique du capital augmentera et le taux de profit pourra finalement se redresser. Et chaque fois, il est plus difficile pour le capitalisme de développer les forces productives et d’être profitable. C’est sa Némésis (NdT : Némésis est la déesse grecque de la vengeance), en même temps que la croissance supplémentaire de la classe ouvrière mondiale qui n’a jamais été aussi importante.

JCD : En défendant la chute du taux de profit, on suppose que la théorie Marxiste de la valeur travail est valable. Dans le contexte de la monnaie fiduciaire et des taux de changes administrés (pas dans tous les cas) par les banques centrales, comment le lien entre ces deux phénomènes et la théorie de la valeur travail peut-il être expliqué ?

MR : Oui, la loi de Marx de la profitabilité est intimement connectée avec sa théorie de la valeur, car elle repose sur deux hypothèses, toutes deux réalistes du point de vue de Marx. La première est que toute valeur est créée seulement par le travail (en conjonction avec les ressources naturelles) et que le mode de production capitaliste et la concurrence mènent à une composition organique tendanciellement croissante (NdT : la composition organique du capital, dans la théorie de Marx est la part de la valeur engagée par les capitalistes sous forme « morte », l’achat de machines et de matières premières, qui se répercute dans le prix final sans créer de plus-value par opposition à la force de travail « vivante », d’emploi de travail – donc les salaires dont le capitaliste fait l’avance avant de réaliser la production – qui est source de plus-value. La concurrence pousse les capitalistes à élargir la production, à baisser les couts unitaires en mécanisant et en automatisant, ce qui augmente la composition organique.). Mais le capitalisme est une économie monétaire. Les capitalistes commencent avec de l’argent comme forme de cristallisée de la valeur précédemment accumulée et avancent l’argent pour acheter des moyens de production et employer des salariés, qui ensuite, produisent de nouveaux biens ou services (nouvelles valeurs) qui sont échangées sur le marché contre de la monnaie. La monnaie possédée s’accroit à travers l’exploitation du travail.
Le capitalisme est une économie monétaire mais ce n’est pas une économie de monnaie (pure). La monnaie ne peut pas produire davantage de monnaie si de nouvelles valeurs ne sont pas créées et réalisées. Et cela nécessite l’emploi et l’exploitation de force de travail. Marx qualifie de fétichiste l’idée selon laquelle la monnaie peut créer seule davantage de monnaie à partir de rien. Pourtant, les économistes dominants et certains hétérodoxes semblent penser que c’est possible. Lorsque les banques centrales augmentent l’offre de monnaie en imprimant de la monnaie « fiduciaire » ou en créant des réserves bancaires (dépots), plus récemment appelé « assouplissement quantitatif », cela n’augmente pas la valeur créée. Cela ne serait le cas que si cette monnaie est alors placée en usage productif en accroissant les moyens de production ou la force de travail pour augmenter la production et donc accroître la valeur. Mais, comme Marx l’expliqué il y a longtemps, dans les années 1840, contre la théorie quantitative de la monnaie, augmenter simplement la quantité de monnaie fiduciaire n’augmentera la valeur et la production, mais plus probablement augmentera les prix et donc dévaluera la monnaie nationale, ou augmentera les prix des actifs financiers. C’est cette dernière option qui a prévalu dans la récente période d’impression de monnaie. L’assouplissement quantitatif n’a pas arreté la récession globale en cours mais a principalement enclenché une nouvelle spéculation. L’écart entre les prix du capital fictif et la valeur monétaire du capital productif s’est encore élargi – ce qui présage un effondrement des marchés à venir.

JCD : Comment pouvons nous avancer vers une théorie Marxiste sérieuse du commerce international ? Quels travaux peuvent être considérés comme un chemin à suivre ?

MR : Maintenant que le Capital est devenu global et dominant, la théorie de Marx de la valeur peut être appliquée avec plus de réalisme au commerce international et à l’investissement. Les principes de bases de la théorie Marxiste s’appliquent : le capital peut aller vers les zones ou les secteurs où les taux de profits nationaux sont plus élevés, sous réserve des barrières au commerce et aux investissement. Les économies nationales avec des coûts moyens de production plus bas, c’est à dire avec des capitaux plus efficients génèrent des surplus commerciaux vis-à-vis des économies qui ont des coûts plus élevés – sous réserve des barrières commerciales et du protectionnisme. Quels auteurs marxistes peuvent aider à développer la théorie du commerce international ? Henry Grossman a apporté des éléments importants (Henryk_Grossman_on_imperialism ). Guglielmo Carchedi, dans son livre, Frontière de l’économie politique (218328342-Carchedi-Frontiers-of-Political-Economy )  a l’analyse la plus complète. Et la contribution d’Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage  Capitalism , est importante.

JCD : Que devrait-il être enseigné aux étudiants en économie à propos du Marxisme ?

MR : Bon, le Marxisme est un gros sujet. De mon point de vue, le Marxisme est l’analyse scientifique des relations sociales humaines, à la fois historiquement et conceptuellement. Il explique comment les organisations sociales humaines fonctionnent, comment elles parvinrent à ce qu’elles sont et offre une vue de vers quoi elles peuvent aller. Pardessus tout, il est fondamentalement basé sur l’idée que l’histoire des organisations sociales humaines jusqu’à aujourd’hui fut celle de la division de la société en classes (et en lutte). Depuis que la ‘civilisation’ a commencé, il y a eu des dominants, vivant du travail des dominés et ils dominèrent et opprimèrent la majorité pour préserver leur richesse et leur domination. Mais cette structure sociale est le résultat de la rareté et de la capacité des élites à détenir le contrôle des ressources rares. Or, maintenant, grâce à la technologie, un monde d’abondance et la réduction de l’effort et du travail à son minimum est globalement possible. Cela crée les conditions objectives pour une forme différente d’organisation sociale basée sur la planification et la démocratie au service de tous.
Ce que Marx explique également, c’est que le mode de production et de relations sociales actuel, appelé capitalisme, ne peut pas faire émerger ce mode d’abondance et de fin de l’effort. C’est un monde encore basé sur la rareté et la division en classes. Et, il est le promoteur de crises, d’inégalités et de guerres. Mais il n’est pas éternel et le mieux que nous pouvons faire. Le capitalisme n’a pas toujours existé et tous les modes de production s’achèvent. Et en réalité, on peut s’en dispenser car les problèmes économiques peuvent maintenant être résolus.
Dans cette pensée, les étudiants en économie ont besoin d’apprendre la théorie Marxiste de la valeur pour comprendre les différentes formes de société de classe et la nature particulière de la forme capitaliste. A l’opposé, ils ont besoin de comprendre les théories économiques dominantes et leurs critiques hétérodoxes afin de maitriser les différences avec l’économie politique marxienne.

JCD : Une des préoccupations principales des étudiants est l’utilité du savoir qu’ils acquierrent dans les classes pour obtenir un travail. Dans cette perspective, comment les motiver à étudier le Marxisme ?

MR : Bien, c’est compréhensible. Tout le monde doit parvenir à vivre et s’ils ne sont pas destinés à devenir capitalistes eux-mêmes (et presque tous ne le seront pas), ils doivent trouver un travail. Le monde du travail est dur, même pour ceux qui ont une bonne éducation et des diplômes. J’ai travaillé dans le secteur financier durant des décennies et il paye mieux que presque tous les autres secteurs – il est donc populaire particulièrement auprès des étudiants en économie. Bien sûr, il est plus facile d’avoir une profession de ‘col blanc’ en termes d’efforts physiques et de conditions de travail, etc. Mais, même là, le stress peut être élevé – longues heures, deadlines, absence de sécurité d’emploi, dépendance vis-à-vis des bonus etc. L’aliénation, comme la nomme Marx, s’applique également là. Les étudiants doivent donc savoir que ‘faire sa vie’ est seulement une par de la vie et consiste principalement en des efforts.
De plus, s’ils veulent que les choses s’améliorent pour eux et leurs enfants, ils ont besoin d’une meilleure économie, d’un monde meilleur, sans guerre, pauvreté, nature dégradée etc avec moins d’heures de travail et davantage d’heures pour un véritable développement créatif. Le marxisme peut expliquer comment les choses sont et pourquoi, ce qui peut advenir ensuite et également comment les choses peuvent et doivent s’améliorer.
Publié sur The next recession

 
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Publié par le juillet 11, 2017 dans Economie, THEORIE

 

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La crise grecque a largement profité à l’Allemagne

  • Par lefigaro.frAFP, AP, Reuters Agences
  • Mis à jour le 10/08/2015 à 18:35
  • Publié le 10/08/2015 à 18:14
Angela Merkel, la Chancelière allemande, lors d'une réunion à Berlin il y a quelques semaines.

Selon des calculs réalisés par un institut allemand, l’Allemagne a réalisé plus de 100 milliards d’euros d’économies budgétaires depuis le début de la crise grecque, soit un peu plus de 3% de son PIB.

La position allemande face à Athènes a largement été commentée, analysée, débattue. Une étude réalisée par l’Institut Leibnitz de recherche économique (IWH)révèle que l’Allemagne a cependant largement profité de la crise grecque. Selon les résultats d’une étude publiée ce lundi, le pays a réalisé près de 100 milliards d’euros d’économies budgétaires depuis le début de la crise en 2010, soit environ 3% de son PIB. «Ces économies dépassent le coût engendré par la crise et ce même si la Grèce ne remboursait pas entièrement sa dette, commentent les économistes. L’Allemagne a donc dans tous les cas profité de la crise en Grèce».

Les experts ont effectué des simulations en partant du constat que les investisseurs confrontés à une crise économique effectuent le plus possible des placements sûrs. «Durant la crise européenne de la dette, l’Allemagne a profité de cet effet de manière disproportionnée», selon eux. En parallèle, les analystes ont cherché à évaluer quelle aurait été une politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) neutre pour l’Allemagne durant cette période. «On en vient à des taux simulés sur les emprunts d’État allemands qui, en moyenne entre 2010 et aujourd’hui, sont 3% plus élevés à ce qu’ils ont été dans la réalité», poursuivent-ils, ce qui revient à des économies budgétaires globales d’au moins 100 milliards d’euros sur les quatre dernières années et demi».

Une société allemande a racheté 14 aéroports régionaux grecs

Au delà de ces gains économiques, l’Allemagne en a également profité dans le secteur commercial. Le pays a raflé d’importants contrats lors des privatisations menées tambour battant par Athènes depuis 2011 en échange de l’aide financière des Européens notamment. La société Fraport, associée à un entrepreneur grec, a notamment décroché le rachat de 14 aéroports régionaux grecs, dont certains très touristiques comme Corfou, pour environ un milliard d’euros.

Durant la crise grecque, l’Allemagne a toujours adopté un discours très ferme, martelant sans cesse la priorité aux messures d’austérité malgré l’asphyxie de l’économie hellène. Elle a même été accusée par certains économistes et responsables politiques d’imposer un «diktat» lors des dernières négociations entre la Grèce et ses créanciers européens mi-juillet autour d’un troisième plan d’aide.

Depuis de nombreux mois, Angela Merkel s’est engagée de longue date auprès des contribuables à ce que le les plans d’aide accordés à Athènes ne leur coûtent rien. Berlin est également radicalement opposée à un effacement partiel de l’abyssale dette grecque alors que la plupart des économistes et certaines institutions internationales comme le FMI la juge insoutenable (environ 170% du PIB).

 
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Publié par le juillet 11, 2017 dans actualités, Economie, POLITIQUE

 

Un Russe à propos de la Chine : Pourquoi les communistes ont besoin de la mondialisation

Ce texte traduit par Marianne n’est pas d’un communiste et à ce qu’elle dit, il a provoqué les commentaires défavorables de la quasi totalité des lecteurs russes; en gros: « il dit n’importe quoi, ce n’est pas le communisme, la NEP a été une catastrophe heureusement qu’il y a eu Staline pour rectifier… » Pourtant ce texte nous parait intéressant ne serait-ce que parce qu’il part des réalités matérielles que doit affronter le parti communiste chinois: nourrir sa population. Sans cette conscience de l’essentiel aucune stratégie d’un Etat ne peut réussir mais ce faisant il existe une direction communiste, planificatrice, et certainement le parti est la  proie de tensions contradictoires. Ce qui n’est pas le sujet de l’article dont on comprend qu’il ait pu susciter le courroux des Russes puisqu’il leur dit aussi en clair, il n’y a aucune raison pour que la Chine communiste priviligéie la Russie devenu un pays capitaliste comme les autres dirigé par des oligarques qui ne vaut pas mieux que les magnats américains.Il est vrai que les points de la démonstration sont parfois léger pour un tel renversement de perspective mais elle est loin d’être illogique.(note de danielle Bleitrach).

Pavel Volkov, publiciste

15 juin 2017

Photo: page personnelle facebook.com

https://www.vz.ru/opinions/2017/6/15/874660.html

Le 13 juin, Panama a rompu ses relations diplomatiques avec Taiwan pour les établir avec la République populaire de Chine. Le Président du Panama, Juan Carlos Varela, a même nommé parmi les principales raisons de cette décision le point de vue partagé par les deux pays sur l’importance de la mondialisation.

 

Le plus curieux dans cette histoire est que ces pays – Panama et Taiwan – sont tous deux des satellites américains. Donc, si la « compréhension de l’importance de la mondialisation », est venue soudainement à l’esprit de quelqu’un, il ne s’agit clairement pas de la direction du Panama. Comment expliquer cela ?

On sait que, en 1949, la guerre civile chinoise a pris fin et les communistes avec Mao Zedong sont arrivés au pouvoir, tandis que le Guomintang pro-américain a fui vers l’île de Formose (Taiwan), où son chef Tchang Kaï-chek non sans l’aide des États-Unis a établi une dictature militaire.

En 1966, Taipei a même créé une «  Ligue mondiale anticommuniste » qui existe encore aujourd’hui sous le nom de Ligue mondiale pour la liberté et la démocratie (WLFD), où se retrouvent et avec laquelle collaborent toutes sortes de personnalités d’orientation fasciste et ultralibérale qui s’y sont trouvé visiblement des intérêts communs.

Toutes ces personnes, rassemblées à Taiwan sous la direction sourcilleuse de Washington, se sont battus contre le communisme, en particulier chinois. Mais au fil du temps, l’équilibre du pouvoir a changé, en 1970, la Chine a évincé Taiwan de l’Organisation des Nations Unies, et en 1979, les États-Unis ont reconnu la République populaire chinoise.

Et maintenant, apparemment, après près de 40 ans, le tour est venu des satellites américains. Panama a reconnu Taiwan exactement aussi longtemps que les États-Unis ne se sont pas inquiétés de la nouvelle Route de la soie maritime.

En juin 2016 a été achevée la reconstruction du canal de Panama, qui est devenu plus large et plus profond, et a vu sa capacité doubler. Par ce canal modernisé les Américains seront en mesure de transporter rapidement les hydrocarbures du golfe du Mexique par exemple en Chine, et les marchandises chinoises atteindront l’Europe, en contournant la Russie, la Turquie et le reste des concurrents.

Comprenant les risques, les Chinois, avec la participation de la Fédération de Russie, ont commencé en 2014 la construction d’un canal au Nicaragua, mais ils se sont heurtés tout d’abord aux protestations des agriculteurs, des écologistes, puis le groupe HKND en charge du projet a connu des difficultés financières. Bref, les Etats-Unis ont obtenu le gel du projet.

Il semble que la reconnaissance par le Panama – c’est la pilule par laquelle Trump a décidé d’adoucir l’amertume des Chinois devant l’absence d’alternative à la route maritime contrôlée par les États-Unis entre le Pacifique et l’Atlantique.

L’interdépendance des économies américaine et chinoise est bien connue. Compte tenu de la rhétorique offensive de sa campagne électorale, on s’attendait à ce que Trump rompe cette dépendance, mais il semble avoir simplement décidé de l’utiliser dans l’intérêt de ses électeurs.

Ainsi, dans son premier discours au Congrès, il a promis de « faire revivre l’industrie moribonde. » D’abord et avant tout, il s’agit de l’extraction du charbon.

Depuis février 2017 en raison des sanctions, la Chine n’achète plus de charbon en Corée du Nord, qui était le quatrième plus grand fournisseur de cette ressource à la Chine. À ce jour, la part du charbon dans le secteur de l’énergie en Chine est d’environ 70%, et d’ici 2020, elle sera réduite à 67%.

Mais, d’une part, ce n’est pas une forte baisse, et d’autre part, même la réduction prévue de la consommation en valeur absolue de 160 millions de tonnes n’aura pas trop d’impact sur la demande totale d’environ 3,7 milliards de tonnes, l’équivalent de la moitié de la consommation mondiale.

Oui, les centrales à charbon sont remplacées de plus en plus par des centrales au gaz, mais avec la métallurgie le problème persiste. Par conséquent, pour compenser le tarissement de l’approvisionnement en charbon en provenance de Corée du Nord, la Chine a considérablement augmenté ses importations des États-Unis.

 

Cependant les nouveaux paramètres de la coopération des États-Unis et de la Chine dans le secteur de l’énergie ne se limitent pas au charbon.

Ce mois-ci, la Chine a abandonné de manière inattendue la construction de deux nouveaux gazoducs en provenance de Sibérie, expliquant sa décision par le fait que, dans les nouvelles conditions du marché du gaz, elle ne voyait pas la nécessité du projet « Force de Sibérie – 2 » et du tracé Extrême-Orient – Sakhaline.

Le fait est que, depuis la négociation de l’offre, les prix mondiaux des hydrocarbures ont chuté de près de moitié, et maintenant l’achat du GNL aux États-Unis devient plus avantageux. Rien de personnel, juste du business.

Si l’on en croit Bloomberg, Xi Jinping et Donald Trump se sont accordés sur les livraisons de GNL dès le mois d’avril, et en mai, le département américain du Commerce a annoncé la signature d’un accord commercial bilatéral, élargissant aux entreprises de l’énergie des États-Unis l’accès au marché chinois.

Le même mois, lors du sommet de la Route de la soie à Pékin, le chef de la société d’État chinoise CNPC Wang Yilin a déclaré que la Chine visait à diversifier l’offre et allait donc élargir sa base grâce aux hydrocarbures des Etats-Unis. A cet effet seront construits conjointement des terminaux méthaniers.

L’économiste en chef de BP pour la Russie et la CEI Vladimir Drebentsov estime que la Chine n’allait pas dans un avenir prévisible augmenter ses achats de gaz en Russie, dans la mesure où elle en achète en Asie centrale et développe activement son propre gaz de schiste. Et puis il y a le GNL américain.

Le monde se transforme en un champ très spécifique de bataille entre deux monstres, qui ne souhaitent rien tant que de détruire l’autre, mais qui sont si étroitement liés que l’effondrement de l’un entraînerait sans aucun doute l’effondrement de l’autre. Alors ils créent une relation symbiotique sur le principe love and hate, où tous les autres devront devenir satellites de l’un ou de l’autre.

En fait, la Chine est aujourd’hui la locomotive de la mondialisation, tandis que les États-Unis et l’Europe occidentale, assez curieusement, décrochent plus ou moins du projet. Ou essayent de décrocher – car on ne sait pas s’il est possible de changer la trajectoire du saut par-dessus le précipice, quand on a déjà parcouru 80-90% du chemin.

 

Pendant ce temps, l’Empire céleste s’active dans toutes les directions.

Beaucoup croient que le communisme en Chine est de pure forme, et que le pays est depuis longtemps passé à un système de capitalisme d’Etat modernisé, qui a causé son succès économique surprenant, et aussi les contradictions qui pèsent sur elle.

En fait, il n’en est rien. La Chine est dans une phase de transition du capitalisme au communisme, dans une sorte de NEP prolongée.

À la tête de l’Etat est le Parti communiste qui réalise la dictature de la classe ouvrière, et dans les mains de l’Etat se trouvent environ 50% de l’économie. Les autres 50% vivent dans les conditions du marché, en concurrence avec le secteur public et, quand ils auront perdu la concurrence, finiront par être absorbé par lui, ce qui permettra de passer de la NEP au socialisme.

Franchir ce pas rapidement est impossible en raison principalement de la taille gigantesque de la population à qui on ne peut tout simplement pas fournir tout le nécessaire pour le développement social à l’aide des ressources intérieures. L’Union soviétique en avait plus ou moins la possibilité, mais pas la Chine.

Et si l’on n’a pas cette possibilité, et que c’est une nécessité absolue, il faut bien prendre les ressources quelque part. D’où la nécessité de la mondialisation et de la nouvelle route de la soie chinoise et tout ce qui s’ensuit.

Traduction MD pour H&S

 

 
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Publié par le juin 21, 2017 dans Asie, civilisation, Economie

 

La nouvelle « route de la soie » chinoise : cibler l’Europe en misant sur l’Afrique

un article clair et documenté sur une stratégie qui risque de changer la face du monde. Il y a bien sûr les investissements « irrationnels » du capital mais il y a aussi une planification des dits investissements avec des orientations qui donnent le sens en vue du développement plus que du profit qui change tout. Comme d’ailleurs la volonté affirmée du dit gouvernement de jouer la carte du développement du « Tiers monde » pour encercler le monde capitaliste et du développement scientifique et technique. La longue marche?(note de Danielle Bleitrach)

Par Mariem Brahim et Hassan Ben Janena  |  14/06/2017, 14:32  |  837  mots
Le président chinois Xi Jinping durant son discours au Forum Chine-Afrique de Johannesburg, le 4 décembre 2015.
Le président chinois Xi Jinping durant son discours au Forum Chine-Afrique de Johannesburg, le 4 décembre 2015. (Crédits : Reuters)
Si l’activisme de l’économie chinoise n’est pas exempt d’un risque d’ubris « irrationnel », la nouvelle stratégie chinoise semble clairement viser à faire de l’Afrique une tête de pont vers les marchés à hauts revenus de l’Europe. Une analyse de Mariem Brahim, économiste à l’Ipemed (Paris), et de Hassan Ben Janena, professeur d’économie à l’ISG de Sousse (Tunisie).

Dans le contexte de l’apparent repli des États-Unis sur eux-mêmes et du Brexit britannique, la Chine fait figure de premier investisseur mondial. C’est ainsi que les investissements chinois ont dépassé en 2016 les 200 milliards de dollars, soit 40 % de plus que l’année précédente. La Chine est aussi le premier investisseur et le premier employeur étranger aux États-Unis, ce qui a poussé le nouveau président Donald Trump à jeter un regard davantage conciliant à son égard. Mais, à présent, c’est vers l’Afrique et l’Europe que l’ancien empire du Milieu jette son dévolu.

Accès aux marchés et transferts de savoir-faire, la double cible

Tous les secteurs économiques européens sont visés, à l’image de la société ChemChina qui vient d’acheter l’agrochimiste suisse Syngenta pour 43 milliards de dollars, tandis que China Chemical Corporation vient de s’emparer de l’industriel italien Pirelli. Et le conglomérat Ossun, quant à lui, qui possède le Club Med et le port du Pirée, est passé entre les mains d’investisseurs chinois, à hauteur de 67%.

Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, les Chinois recherchent non seulement l’accès à des marchés portés par des pouvoirs d’achat parmi les plus élevés du monde, mais aussi la possibilité d’acquérir des savoir-faire et des technologies détenus jusque-là exclusivement par les entreprises rachetées. Sur fond de mondialisation et au nom de celle-ci, les plus beaux fleurons des économies occidentales semblent ainsi passer entre les mains de ces investisseurs chinois. Un activisme qui inquiète de plus en plus les Européens.

Le risque d’investissements « irrationnels »

Toutefois, cette stratégie n’est pas sans danger pour les Chinois. Les réserves en dollars du pays s’amenuisent. Le risque de dévaluation du yuan s’accroît, en dépit de la surveillance sourcilleuse de l’OMC. C’est pourquoi les autorités chinoises enjoignent à leurs entreprises de ne pas se lancer dans des investissements « irrationnels » à l’étranger, notamment en Europe.

Elles leur demandent de bien faire la distinction entre les investissements stratégiques, dispensateurs de technologies en retour, et les méga-acquisitions dans l’immobilier, le sport, voire le divertissement, toutes spéculatives mais présentant de nombreux risques. La presse financière chinoise s’en est fait l’écho : les autorités chinoises seraient décidées à davantage contrôler et encadrer les Investissements directs étrangers (IDE) de leurs entreprises. Les investissements de plus de 10 milliards de dollars pourraient tout simplement être proscrits. Et, si elles ne relevaient pas d’« activités stratégiques », les acquisitions de plus d’un milliard de dollars seraient interdites aux conglomérats chinois.

La stratégie du bas-coût africain ciblant l’Europe

Pour ce qui concerne le continent africain, la donne est différente. Certes, demeure l’attrait pour un marché en pleine croissance, mais les investisseurs chinois ont aussi retenu la proximité géographique avec l’Europe. D’où le souci de faire appel à une main d’œuvre locale, abondante et peu coûteuse, avec à terme l’invasion du marché européen par des produits fabriqués ainsi à bas coûts au sud de la Méditerranée.

Une autre raison les a conduits à bâtir cette stratégie. Elle est démographique. La politique de l’enfant unique engendrera, à plus ou moins long terme, la raréfaction de la main d’œuvre chinoise. À cet égard, le projet du groupe chinois Haite est très parlant. Il construit au nord du Maroc une nouvelle cité industrielle et résidentielle. S’étendant sur 2 000 hectares, elle devrait, dans les dix ans à venir, héberger près de 200 usines chinoises et engendrer 100 000 emplois.

L’opération devrait réclamer un investissement de 10 milliards de dollars. Ce sera de loin la plus importante plateforme industrielle chinoise établie sur le continent africain. De la même manière, HiSense, l’une des principales sociétés de fabrication électronique chinoise, s’est installée dans la province du Cap occidental, en Afrique du sud.

Quand Xi Jinping promet 60 Mds $ d’investissements en Afrique

Le faible pouvoir d’achat et le défaut d’infrastructures de qualité en Afrique n’arrêtent pas les investisseurs chinois. Ils n’oublient pas que ses habitants représenteront près du quart de la population mondiale à l’horizon 2030. Ce sont autant de futurs consommateurs. Raison pour laquelle le président chinois Xi Jinping a annoncé, lors d’un sommet à Johannesburg en 2015, un plan d’investissement sans précédent. Il s’est dit prêt à laisser injecter 60 milliards de dollars dans des projets locaux de développement. Avec pour objectifs la  stimulation de l’agriculture, la construction de routes, de ports, de voies ferrées et même l’annulation des dettes. Les faits sont là : le volume des échanges commerciaux entre la Chine et les pays africains a progressé de 16,8% au premier trimestre de cette année, par rapport à celui de 2016. Ils ont atteint 38,8 milliards de dollars.

Se dessine ainsi une nouvelle « route de la soie ». Elle passera par l’Afrique, notamment du Nord. Les pays qui ne sauront s’y positionner à l’horizon 2030 pourraient bien demeurer sur le bas-côté de l’histoire.

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Publié par le juin 20, 2017 dans Asie, Economie