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Archives de Catégorie: Economie

Un Russe à propos de la Chine : Pourquoi les communistes ont besoin de la mondialisation

Ce texte traduit par Marianne n’est pas d’un communiste et à ce qu’elle dit, il a provoqué les commentaires défavorables de la quasi totalité des lecteurs russes; en gros: « il dit n’importe quoi, ce n’est pas le communisme, la NEP a été une catastrophe heureusement qu’il y a eu Staline pour rectifier… » Pourtant ce texte nous parait intéressant ne serait-ce que parce qu’il part des réalités matérielles que doit affronter le parti communiste chinois: nourrir sa population. Sans cette conscience de l’essentiel aucune stratégie d’un Etat ne peut réussir mais ce faisant il existe une direction communiste, planificatrice, et certainement le parti est la  proie de tensions contradictoires. Ce qui n’est pas le sujet de l’article dont on comprend qu’il ait pu susciter le courroux des Russes puisqu’il leur dit aussi en clair, il n’y a aucune raison pour que la Chine communiste priviligéie la Russie devenu un pays capitaliste comme les autres dirigé par des oligarques qui ne vaut pas mieux que les magnats américains.Il est vrai que les points de la démonstration sont parfois léger pour un tel renversement de perspective mais elle est loin d’être illogique.(note de danielle Bleitrach).

Pavel Volkov, publiciste

15 juin 2017

Photo: page personnelle facebook.com

https://www.vz.ru/opinions/2017/6/15/874660.html

Le 13 juin, Panama a rompu ses relations diplomatiques avec Taiwan pour les établir avec la République populaire de Chine. Le Président du Panama, Juan Carlos Varela, a même nommé parmi les principales raisons de cette décision le point de vue partagé par les deux pays sur l’importance de la mondialisation.

 

Le plus curieux dans cette histoire est que ces pays – Panama et Taiwan – sont tous deux des satellites américains. Donc, si la « compréhension de l’importance de la mondialisation », est venue soudainement à l’esprit de quelqu’un, il ne s’agit clairement pas de la direction du Panama. Comment expliquer cela ?

On sait que, en 1949, la guerre civile chinoise a pris fin et les communistes avec Mao Zedong sont arrivés au pouvoir, tandis que le Guomintang pro-américain a fui vers l’île de Formose (Taiwan), où son chef Tchang Kaï-chek non sans l’aide des États-Unis a établi une dictature militaire.

En 1966, Taipei a même créé une «  Ligue mondiale anticommuniste » qui existe encore aujourd’hui sous le nom de Ligue mondiale pour la liberté et la démocratie (WLFD), où se retrouvent et avec laquelle collaborent toutes sortes de personnalités d’orientation fasciste et ultralibérale qui s’y sont trouvé visiblement des intérêts communs.

Toutes ces personnes, rassemblées à Taiwan sous la direction sourcilleuse de Washington, se sont battus contre le communisme, en particulier chinois. Mais au fil du temps, l’équilibre du pouvoir a changé, en 1970, la Chine a évincé Taiwan de l’Organisation des Nations Unies, et en 1979, les États-Unis ont reconnu la République populaire chinoise.

Et maintenant, apparemment, après près de 40 ans, le tour est venu des satellites américains. Panama a reconnu Taiwan exactement aussi longtemps que les États-Unis ne se sont pas inquiétés de la nouvelle Route de la soie maritime.

En juin 2016 a été achevée la reconstruction du canal de Panama, qui est devenu plus large et plus profond, et a vu sa capacité doubler. Par ce canal modernisé les Américains seront en mesure de transporter rapidement les hydrocarbures du golfe du Mexique par exemple en Chine, et les marchandises chinoises atteindront l’Europe, en contournant la Russie, la Turquie et le reste des concurrents.

Comprenant les risques, les Chinois, avec la participation de la Fédération de Russie, ont commencé en 2014 la construction d’un canal au Nicaragua, mais ils se sont heurtés tout d’abord aux protestations des agriculteurs, des écologistes, puis le groupe HKND en charge du projet a connu des difficultés financières. Bref, les Etats-Unis ont obtenu le gel du projet.

Il semble que la reconnaissance par le Panama – c’est la pilule par laquelle Trump a décidé d’adoucir l’amertume des Chinois devant l’absence d’alternative à la route maritime contrôlée par les États-Unis entre le Pacifique et l’Atlantique.

L’interdépendance des économies américaine et chinoise est bien connue. Compte tenu de la rhétorique offensive de sa campagne électorale, on s’attendait à ce que Trump rompe cette dépendance, mais il semble avoir simplement décidé de l’utiliser dans l’intérêt de ses électeurs.

Ainsi, dans son premier discours au Congrès, il a promis de « faire revivre l’industrie moribonde. » D’abord et avant tout, il s’agit de l’extraction du charbon.

Depuis février 2017 en raison des sanctions, la Chine n’achète plus de charbon en Corée du Nord, qui était le quatrième plus grand fournisseur de cette ressource à la Chine. À ce jour, la part du charbon dans le secteur de l’énergie en Chine est d’environ 70%, et d’ici 2020, elle sera réduite à 67%.

Mais, d’une part, ce n’est pas une forte baisse, et d’autre part, même la réduction prévue de la consommation en valeur absolue de 160 millions de tonnes n’aura pas trop d’impact sur la demande totale d’environ 3,7 milliards de tonnes, l’équivalent de la moitié de la consommation mondiale.

Oui, les centrales à charbon sont remplacées de plus en plus par des centrales au gaz, mais avec la métallurgie le problème persiste. Par conséquent, pour compenser le tarissement de l’approvisionnement en charbon en provenance de Corée du Nord, la Chine a considérablement augmenté ses importations des États-Unis.

 

Cependant les nouveaux paramètres de la coopération des États-Unis et de la Chine dans le secteur de l’énergie ne se limitent pas au charbon.

Ce mois-ci, la Chine a abandonné de manière inattendue la construction de deux nouveaux gazoducs en provenance de Sibérie, expliquant sa décision par le fait que, dans les nouvelles conditions du marché du gaz, elle ne voyait pas la nécessité du projet « Force de Sibérie – 2 » et du tracé Extrême-Orient – Sakhaline.

Le fait est que, depuis la négociation de l’offre, les prix mondiaux des hydrocarbures ont chuté de près de moitié, et maintenant l’achat du GNL aux États-Unis devient plus avantageux. Rien de personnel, juste du business.

Si l’on en croit Bloomberg, Xi Jinping et Donald Trump se sont accordés sur les livraisons de GNL dès le mois d’avril, et en mai, le département américain du Commerce a annoncé la signature d’un accord commercial bilatéral, élargissant aux entreprises de l’énergie des États-Unis l’accès au marché chinois.

Le même mois, lors du sommet de la Route de la soie à Pékin, le chef de la société d’État chinoise CNPC Wang Yilin a déclaré que la Chine visait à diversifier l’offre et allait donc élargir sa base grâce aux hydrocarbures des Etats-Unis. A cet effet seront construits conjointement des terminaux méthaniers.

L’économiste en chef de BP pour la Russie et la CEI Vladimir Drebentsov estime que la Chine n’allait pas dans un avenir prévisible augmenter ses achats de gaz en Russie, dans la mesure où elle en achète en Asie centrale et développe activement son propre gaz de schiste. Et puis il y a le GNL américain.

Le monde se transforme en un champ très spécifique de bataille entre deux monstres, qui ne souhaitent rien tant que de détruire l’autre, mais qui sont si étroitement liés que l’effondrement de l’un entraînerait sans aucun doute l’effondrement de l’autre. Alors ils créent une relation symbiotique sur le principe love and hate, où tous les autres devront devenir satellites de l’un ou de l’autre.

En fait, la Chine est aujourd’hui la locomotive de la mondialisation, tandis que les États-Unis et l’Europe occidentale, assez curieusement, décrochent plus ou moins du projet. Ou essayent de décrocher – car on ne sait pas s’il est possible de changer la trajectoire du saut par-dessus le précipice, quand on a déjà parcouru 80-90% du chemin.

 

Pendant ce temps, l’Empire céleste s’active dans toutes les directions.

Beaucoup croient que le communisme en Chine est de pure forme, et que le pays est depuis longtemps passé à un système de capitalisme d’Etat modernisé, qui a causé son succès économique surprenant, et aussi les contradictions qui pèsent sur elle.

En fait, il n’en est rien. La Chine est dans une phase de transition du capitalisme au communisme, dans une sorte de NEP prolongée.

À la tête de l’Etat est le Parti communiste qui réalise la dictature de la classe ouvrière, et dans les mains de l’Etat se trouvent environ 50% de l’économie. Les autres 50% vivent dans les conditions du marché, en concurrence avec le secteur public et, quand ils auront perdu la concurrence, finiront par être absorbé par lui, ce qui permettra de passer de la NEP au socialisme.

Franchir ce pas rapidement est impossible en raison principalement de la taille gigantesque de la population à qui on ne peut tout simplement pas fournir tout le nécessaire pour le développement social à l’aide des ressources intérieures. L’Union soviétique en avait plus ou moins la possibilité, mais pas la Chine.

Et si l’on n’a pas cette possibilité, et que c’est une nécessité absolue, il faut bien prendre les ressources quelque part. D’où la nécessité de la mondialisation et de la nouvelle route de la soie chinoise et tout ce qui s’ensuit.

Traduction MD pour H&S

 

 
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Publié par le juin 21, 2017 dans Asie, civilisation, Economie

 

La nouvelle « route de la soie » chinoise : cibler l’Europe en misant sur l’Afrique

un article clair et documenté sur une stratégie qui risque de changer la face du monde. Il y a bien sûr les investissements « irrationnels » du capital mais il y a aussi une planification des dits investissements avec des orientations qui donnent le sens en vue du développement plus que du profit qui change tout. Comme d’ailleurs la volonté affirmée du dit gouvernement de jouer la carte du développement du « Tiers monde » pour encercler le monde capitaliste et du développement scientifique et technique. La longue marche?(note de Danielle Bleitrach)

Par Mariem Brahim et Hassan Ben Janena  |  14/06/2017, 14:32  |  837  mots
Le président chinois Xi Jinping durant son discours au Forum Chine-Afrique de Johannesburg, le 4 décembre 2015.
Le président chinois Xi Jinping durant son discours au Forum Chine-Afrique de Johannesburg, le 4 décembre 2015. (Crédits : Reuters)
Si l’activisme de l’économie chinoise n’est pas exempt d’un risque d’ubris « irrationnel », la nouvelle stratégie chinoise semble clairement viser à faire de l’Afrique une tête de pont vers les marchés à hauts revenus de l’Europe. Une analyse de Mariem Brahim, économiste à l’Ipemed (Paris), et de Hassan Ben Janena, professeur d’économie à l’ISG de Sousse (Tunisie).

Dans le contexte de l’apparent repli des États-Unis sur eux-mêmes et du Brexit britannique, la Chine fait figure de premier investisseur mondial. C’est ainsi que les investissements chinois ont dépassé en 2016 les 200 milliards de dollars, soit 40 % de plus que l’année précédente. La Chine est aussi le premier investisseur et le premier employeur étranger aux États-Unis, ce qui a poussé le nouveau président Donald Trump à jeter un regard davantage conciliant à son égard. Mais, à présent, c’est vers l’Afrique et l’Europe que l’ancien empire du Milieu jette son dévolu.

Accès aux marchés et transferts de savoir-faire, la double cible

Tous les secteurs économiques européens sont visés, à l’image de la société ChemChina qui vient d’acheter l’agrochimiste suisse Syngenta pour 43 milliards de dollars, tandis que China Chemical Corporation vient de s’emparer de l’industriel italien Pirelli. Et le conglomérat Ossun, quant à lui, qui possède le Club Med et le port du Pirée, est passé entre les mains d’investisseurs chinois, à hauteur de 67%.

Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, les Chinois recherchent non seulement l’accès à des marchés portés par des pouvoirs d’achat parmi les plus élevés du monde, mais aussi la possibilité d’acquérir des savoir-faire et des technologies détenus jusque-là exclusivement par les entreprises rachetées. Sur fond de mondialisation et au nom de celle-ci, les plus beaux fleurons des économies occidentales semblent ainsi passer entre les mains de ces investisseurs chinois. Un activisme qui inquiète de plus en plus les Européens.

Le risque d’investissements « irrationnels »

Toutefois, cette stratégie n’est pas sans danger pour les Chinois. Les réserves en dollars du pays s’amenuisent. Le risque de dévaluation du yuan s’accroît, en dépit de la surveillance sourcilleuse de l’OMC. C’est pourquoi les autorités chinoises enjoignent à leurs entreprises de ne pas se lancer dans des investissements « irrationnels » à l’étranger, notamment en Europe.

Elles leur demandent de bien faire la distinction entre les investissements stratégiques, dispensateurs de technologies en retour, et les méga-acquisitions dans l’immobilier, le sport, voire le divertissement, toutes spéculatives mais présentant de nombreux risques. La presse financière chinoise s’en est fait l’écho : les autorités chinoises seraient décidées à davantage contrôler et encadrer les Investissements directs étrangers (IDE) de leurs entreprises. Les investissements de plus de 10 milliards de dollars pourraient tout simplement être proscrits. Et, si elles ne relevaient pas d’« activités stratégiques », les acquisitions de plus d’un milliard de dollars seraient interdites aux conglomérats chinois.

La stratégie du bas-coût africain ciblant l’Europe

Pour ce qui concerne le continent africain, la donne est différente. Certes, demeure l’attrait pour un marché en pleine croissance, mais les investisseurs chinois ont aussi retenu la proximité géographique avec l’Europe. D’où le souci de faire appel à une main d’œuvre locale, abondante et peu coûteuse, avec à terme l’invasion du marché européen par des produits fabriqués ainsi à bas coûts au sud de la Méditerranée.

Une autre raison les a conduits à bâtir cette stratégie. Elle est démographique. La politique de l’enfant unique engendrera, à plus ou moins long terme, la raréfaction de la main d’œuvre chinoise. À cet égard, le projet du groupe chinois Haite est très parlant. Il construit au nord du Maroc une nouvelle cité industrielle et résidentielle. S’étendant sur 2 000 hectares, elle devrait, dans les dix ans à venir, héberger près de 200 usines chinoises et engendrer 100 000 emplois.

L’opération devrait réclamer un investissement de 10 milliards de dollars. Ce sera de loin la plus importante plateforme industrielle chinoise établie sur le continent africain. De la même manière, HiSense, l’une des principales sociétés de fabrication électronique chinoise, s’est installée dans la province du Cap occidental, en Afrique du sud.

Quand Xi Jinping promet 60 Mds $ d’investissements en Afrique

Le faible pouvoir d’achat et le défaut d’infrastructures de qualité en Afrique n’arrêtent pas les investisseurs chinois. Ils n’oublient pas que ses habitants représenteront près du quart de la population mondiale à l’horizon 2030. Ce sont autant de futurs consommateurs. Raison pour laquelle le président chinois Xi Jinping a annoncé, lors d’un sommet à Johannesburg en 2015, un plan d’investissement sans précédent. Il s’est dit prêt à laisser injecter 60 milliards de dollars dans des projets locaux de développement. Avec pour objectifs la  stimulation de l’agriculture, la construction de routes, de ports, de voies ferrées et même l’annulation des dettes. Les faits sont là : le volume des échanges commerciaux entre la Chine et les pays africains a progressé de 16,8% au premier trimestre de cette année, par rapport à celui de 2016. Ils ont atteint 38,8 milliards de dollars.

Se dessine ainsi une nouvelle « route de la soie ». Elle passera par l’Afrique, notamment du Nord. Les pays qui ne sauront s’y positionner à l’horizon 2030 pourraient bien demeurer sur le bas-côté de l’histoire.

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Publié par le juin 20, 2017 dans Asie, Economie

 

Analyse comparative de l’Ukraine et de la Bulgarie par Mitko Hitov

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Mitko Hitov est un économiste bulgare que nous avons rencontré au colloque de Saint Petersbourg, la qualité de sa communication que Marianne a traduit pour Histoire et sociéte lui a valu les seuls applaudissement unanimes de l’assistance. Il s’agit d’un des textes importants que nous voudrions que vous lisiez et qui devrait nous permettre une réflexion. Nous allons tout mettre en œuvre pour le faire inviter en France dont il parle la langue. Je vous conseille en particulier d’être attentifs au rôle qu’il attribue à la querelle sino-soviétique sur le plan économique et dans la chute de l’URSS. C’est une idée que je partage et qui me fait dire que le rapport Khrouchtchev est une nullité sur le plan du fond et criminel quant à ses conséquences. Ce qui je le répète une fois de plus n’implique pas chez moi une adhésion au stalinisme.  Ce texte et celui de Vladimir Chevtchenko publié ici me paraissent les deux plus intéressants de ce colloque (note de Danielle Bleitrach).

Une analyse comparative de ces pays d’Europe de l’Est est à l’heure actuelle tout ce qu’il y a de plus nécessaire, car dans les conditions de la crise économique mondiale qui va en s’approfondissant, ce sont deux pays qui continuent de chercher leur place dans le cadre des structures géopolitiques globales. Ce processus se déroule parallèlement dans les deux pays, avec une seule distinction, c’est qu’en Ukraine il a lieu avec un retard d’environ 15-20 ans par rapport aux mesures analogues en Bulgarie. En ce sens, l’expérience de notre pays dans ses efforts pour se trouver une nouvelle place dans le monde globalisé est extrêmement utile pour l’Ukraine.

Jusqu’au début des années 90, les deux pays faisaient partie de la division du  travail du système soviétique. L’Ukraine, comme la Bulgarie, développait une puissante industrie lourde, l’agriculture et le tourisme balnéaire. Environ jusqu’au début des années 90, la Bulgarie contrôlait 40% de l’industrie informatique dans le cadre du Comecon, exportait des produits pharmaceutiques, du matériel militaire, des produits de l’industrie chimique et alimentaire, développait une agriculture industrielle sur une large échelle dont elle était l’un des premiers exportateurs mondiaux. Pour le niveau de vie de la population au début des années 80 du XX siècle, notre pays se trouvait dans le top 20 des pays les plus développés au monde (aujourd’hui selon les indicateurs comparables environ à la 90e place).

A l’époque l’Ukraine, une des républiques au sein de l’URSS, était spécialisée dans le développement de l’industrie spatiale et aéronautique, l’industrie lourde et la métallurgie. Elle formait des dizaines de millions d’ingénieurs, d’économistes, de savants, de dirigeants politiques et chefs d’industrie, qui réalisaient leur potentiel dans l’espace de toute l’Union soviétique. De nombreux faits nous permettent d’affirmer que les régions de l’Ukraine centrale et orientale étaient le cœur industriel de la deuxième économie mondiale.

C’est pourquoi la chute de l’URSS a eu les conséquences les plus désastreuses sur ces régions qui jusqu’alors travaillaient pour un marché intérieur unique comptant plusieurs centaines de millions de personnes. Le même destin a frappé la Bulgarie. Notre pays dont l’industrie était entièrement orientée vers les marchés gigantesques, à ce qu’il nous semblait, de l’Union soviétique, s’est retrouvé soudainement à la fin des années 80 coupée de tous liens avec elle, et des capacités productives colossales se sont retrouvées sans utilité dans les nouvelles conditions de navigation libre sur l’océan du marché libre global. Le problème de notre industrie est qu’elle reposait entièrement sur des technologies soviétiques qui au début des années 90 accusaient un grand retard par rapport au reste du monde.

Déjà à son époque Adam Smith a démontré que dans des conditions égales, que  l’efficacité du fonctionnement d’un système économique dépend des dimensions du marché. De là dépend également la possibilité de fabriquer une plus grande diversité de marchandises de haute qualité, grâce à la spécialisation et la concentration. Il est évident pour tous que dans les petits villages, par exemple, la possibilité de produire une diversité de marchandises et de services est bien inférieure à celles des mégapoles. Et il en a été ainsi durant toutes l’histoire du développement de l’humanité, plus les dimensions d’un système économique sont étendues, plus grande est la division du travail. Avant l’effondrement du système socialiste de division du travail, Les économies  bulgare et ukrainienne faisaient partie d’un segment relativement peu important de l’économie mondiale. Si les capacités productives du reste du monde étaient intégrées au sein d’un marché comptant quelques milliards de producteurs et consommateurs potentiels, pour le bloc soviétique ces chiffres n’atteignaient guère plus que 400 millions. La conséquence en a été un retard croissant de la part des pays socialistes, qui a pris des proportions catastrophiques après la perte de la Chine et son rattachement progressif au système occidental de division du travail.

Après la dissolution des liens économiques entre les pays membres du Comecon opérée par les dirigeants soviétiques de la pérestroïka, la Bulgarie a commencé peu à peu à se chercher une nouvelle place dans l’économie mondiale. Pour une économie nationale orientée vers la création d’une production destinée à environ 20 millions de consommateurs extérieurs (et ayant soi-même une population d’environ 9 millions d’habitants), cela a engendré de brutales disproportions dans tous les domaines !

Il apparut soudainement qu’une quantité importante de la population était devenue inutile sur le marché du travail, dans la mesure où les produits élaborés par les entreprises bulgares, dans lesquelles la division du travail était plus basse que dans l’économie globale, ne trouvaient plus d’acquéreur sur les marchés mondiaux. Dans les années 90, environ un million de citoyens bulgares émigrèrent vers la Turquie, donnant un coup de fouet puissant à la croissance de notre voisin du sud, qui à l’époque avait un niveau de développement semi-féodal. Encore un million et un peu plus quittèrent le pays pour d’autres pays d’Europe occidentale et pour les Etats-Unis, ce qui d’un côté allégeait la pression sur le marché du travail, mais de l’autre causait une désertification de la majeure partie du pays, conduisant à une grave crise démographique. Chez nous aujourd’hui, pour une personne qui travaille il y en a deux qui soit est au chômage soit n’est pas en capacité de travailler.

A l’heure qu’il est, tout jeune bulgare éduqué fait l’impossible pour quitter son pays à la recherche d’une réussite personnelle en Occident, ou, pour parler autrement, cherche à se réaliser professionnellement et individuellement dans un système de division du travail plus étendu, et par conséquent plus efficace et plus riche.

Avec un retard d’environ deux décennies, les mêmes processus démographiques ont commencé à s’observer également en Ukraine. Si la situation reproduit entièrement le scénario bulgare, dans dix-quinze ans la population de l’Ukraine aura réduit d’un tiers. Cela conduira à une forte élévation de l’âge moyen de la population, et à l’impossibilité à terme de conduire quelque activité économique que ce soit exigeant l’utilisation de technologies avancées, faute de travailleurs qualifiés en âge de travailler. En outre, la population se concentrera dans 5-6 grandes agglomérations urbaines, ce qui conduira à la dépopulation de régions entières du pays.

Aujourd’hui la Bulgarie se spécialise dans la production de cultures vivrières et dans e tourisme, une spécialisation qui continue de créer une population excédentaire sur le territoire de tout le pays. Compte tenu de la pression grandissante sur les marchés du travail dans les pays développés de l’UE, où la crise économique ne fait que grandir, cela pose beaucoup de problèmes, car il n’y a rien à proposer à ces personnes inutiles.

Parmi tous les pays occidentaux intéressés d’une manière ou d’une autre par les ressources humaines de l’Ukraine, seule la Pologne est capable d’accueillir une quantité substantielle d’Ukrainiens capables de travailler, dans la mesure où la Pologne a perdu au cours de la dernière décennie des millions de ses citoyens. Cependant, tant chez nous qu’en Ukraine existe un problème de déclassement générationnel. Autrement dit, si les parents étaient ingénieurs, économistes ou savants, leurs enfants, malgré le fait qu’ils aient reçu une instruction supérieure, devront se résoudre à accepter des postes subalternes dans les pays riches d’Europe occidentale et aux Etats-Unis. C’est là l’une des circonstances qui font des Bulgares l’un des peuples les plus malheureux de la planète, malgré l’augmentation visible de la diversité des produits consommés par la population qui travaille.

Un autre facteur digne d’être mentionné est le conseil monétaire qui fonctionne dans notre pays. Pendant le Maïdan bulgare de 1997, quand des forces pro occidentales se sont emparées du pouvoir, nous avons eu chez nous une brutale dévaluation de la monnaie bulgare qui a conduit à la dépréciation de tous les investissements réalisés avant cela par de « mauvais » investisseurs, ainsi qu’à une amélioration dans les premiers temps de la compétitivité bulgare. Cependant le lev bulgare s’est trouvé de plus en plus surévalué, et après 18 ans sans aucune dévaluation est devenu l’une des devises les plus fortes du monde. Etant donné le fonctionnement peu concurrentiel de notre économie nationale, ce fait rend pratiquement impossible le développement d’une production de haute technologie quelle qu’elle soit et transforme le pays en un appendice périphérique des pays développés.

Tous les indicateurs extérieurs montrent que l’Ukraine est destinée à suivre la même voie de développement dans le cadre de l’interaction/monoculture entre les pays développés et en voie de développement, et à l’avenir le pays se spécialisera progressivement pour devenir le fermier de l’Europe, fournissant au vieux continent des produits agricoles diversifiés. En liaison avec ce choix, il faudra recycler des dizaines de millions de personnes et changer leur statut social. Ce genre de régression s’est déjà produite de nombreuses fois dans l’histoire humaine, et le destin de la Bulgarie de ces deux dernières décennies en est un exemple. Nous, les Bulgares, nous trouvons déjà en terre « promise ». Nous attendons avec impatience nos frères ukrainiens.

Traduit par MD pour H&S

 

 

 

 

 
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Publié par le juin 9, 2017 dans Economie, Europe, histoire

 

La Chine met en fonctionnement la plus grande centrale solaire flottante du monde

Dans le même temps la Chine annonce la réduction de son exploitation du charbon plus polluant, ce qui prouve qu’à l’inverse des Etats-Unis la Chine prend au sérieux les accords de Paris; Meme si dans toute l’Asie du sud est le charbon reste une ressource incontournable. (note de Danielle Bleitrach)

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/developpement-durable/la-chine-met-en-fonctionnement-la-plus-grande-centrale-solaire-flottante-du-monde_113632

Construite dans une mine de charbon désaffectée et inondée, cette centrale a été connectée en mai 2017 au réseau électrique chinois.

Une ferme solaire flottante en Chine

Une ferme solaire flottante en Chine

Crédit : Sungrow

 Œuvre de la société chinoise Sungrow, une nouvelle ferme solaire vient d’être mise en activité à proximité de la ville de Huainan à environ 200 kilomètres au nord-ouest de Shanghai. En plein cœur de la province d’Anhui, une zone agricole assez pauvre autrefois, mais qui à partir des années 1950 a commencé à prospérer en partie grâce à l’exploitation de ses gisements miniers ainsi que de son… charbon. Or, c’est justement dans une mine de charbon à ciel ouvert, désaffectée puis inondée que cette centrale a été rapidement mise en place en 2016. Les milliers de panneaux solaires cumulent une puissance de 40 mégawatts. De quoi alimenter en électricité environ 15.000 foyers, chiffrent les médias chinois. Elle aurait été connectée au réseau du pays en mai 2017, et, de part sa capacité, serait désormais la plus puissante centrale solaire flottante du monde. Le précédent record était détenu par une autre installation très similaire, également située à Huainan et installée dans une mine de charbon désaffectée. Mise en place par le fabricant chinois Xinyi Solar, la capacité de cette centrale atteint les 20 MégaWatts. Un record qui risque d’être de courte durée puisque l’entreprise Sungrow a annoncé début juin que des travaux étaient en cours (dans la même région) pour la construction d’une nouvelle centrale flottante d’une capacité de… 150 Mégawatts. Un projet qui devrait s’achever « à la fin de l’année », selon nos confères du site pv-Tech.org.

Des panneaux plus efficaces

L’intérêt d’installer ainsi des panneaux solaires sur l’eau plutôt que sur la terre ferme présente plusieurs avantages. Tout d’abord, ces imposantes installations (800.000 mètres carrés pour la plus récente) n’empiètent pas sur des terres qui pourraient être consacrées à d’autres usages (bâtiments, exploitations agricoles…). La réverbération de la lumière sur l’eau accroît l’efficacité des panneaux, tandis que la proximité immédiate de l’eau offre une solution optimale pour refroidir l’installation. Ultime avantage : la surface de l’eau étant plate, aucun relief du terrain ne risque de venir faire de l’ombre sur les panneaux solaires. Depuis 2015, la Chine est devenue, en passant devant l’Allemagne, le plus grand producteur d’énergie solaire du monde. Et depuis, l’écart se creuse. La Chine a atteint ainsi une capacité de plus de 77 Gigawatts en énergie solaire installée fin 2016 chiffre l’administration nationale de l’énergie dans le pays. Et bien que le charbon constitue encore la principale source énergétique du pays (60%), les énergies renouvelables progressent. Elles représentent à ce jour 11% du mix énergétique chinois et pourraient doubler d’ici 2030.

 

 
 

Où vont les « Nouvelles routes de la Soie » ?

Xi Jinping Chine président One Belt One Road OBOR Nouvelles routes de la soie

 Lancé en 2013, le projet « One Belt One Road », aussi surnommé les « Nouvelles Routes de la Soie », est l’un des projets majeurs d’infrastructures de la Chine en Asie. Bien placée, l’Asie centrale pourrait en bénéficier, si les projets arrivent à leur terme. 
https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/ou-vont-les-nouvelles-routes-de-la-soie/
 
Novastan reprend ici un article publié originellement par notre partenaire, Asialyst.  Du 14 au 16 mai se tenait à Pékin le premier sommet international consacré au projet de « Nouvelles Routes de la Soie », avec des chefs d’État de 29 pays dont le Russe Vladimir Poutine et l’Indonésien Joko Widodo. Lancée par le président chinois Xi Jinping en 2013 depuis le Kazakhstan, l’initiative « One Belt One Road » (OBOR) vise à déployer 1 000 milliards de dollars d’investissements dans 65 pays.Lire aussi sur Novastan : Comment la Nouvelle route de la soie peut métamorphoser l’Asie centraleIl s’agit essentiellement pour la Chine de soutenir des projets d’infrastructures – autoroutes, train, ports mais aussi énergies – afin de rééquilibrer son développement économique intérieur, renforcer sa politique de voisinage et devenir la première puissance influente sur la zone, devant les États-Unis et la Russie.

L’innovation, jalon du discours d’ouverture de Xi JinpingL’innovation dans ce projet tient une place particulière : prédominante dans la forme, peu substantielle dans le fond. Dans son discours d’ouverture, Xi Jinping l’aborde sous toutes ses coutures, parlant « d’apprentissage mutuel », mettant en avant le rôle historique des routes de la soie dans « l’échange de biens et de savoir-faire qui nourrissent de nouvelles idées ». L’initiative OBOR n’a pas pour objectif de « réinventer la roue » mais doit toutefois présenter les opportunités d’une « nouvelle révolution industrielle » et porter une vision « innovante, coordonnée, verte, ouverte et inclusive » du développement.

Lire aussi sur Novastan : La Chine et le retour en Asie centrale

L’innovation apparaît donc clairement comme un objectif d’OBOR et Xi a précisé le contenu des projets le 14 mai dernier : création d’un « Belt and Road Science Technology and Innovation Cooperation Action Plan », composé d’une plateforme d’échange, d’un laboratoire commun et d’un parc scientifique de coopération et de transfert technologique. Si le contenu de ces initiatives n’est pour l’instant pas précisé, leurs annonces détonnent avec la « diplomatie des transports » pour l’instant privilégiée par la Chine. Comment faire le lien entre ces infrastructures lourdes et ces technologies de pointe ?

Route de la soie Asie centrale Camion Montagne

Un modèle chinois de rattrapage technologique

La primauté donnée aux infrastructures reste cohérente avec le modèle de développement que la Chine a pu entreprendre par le passé. Il est permis de penser qu’elle souhaite exporter via OBOR ce modèle qui se déploie en quatre temps: tout d’abord, le développement d’infrastructures. Ensuite, l’acquisition de savoir-faire et de technologies via des joint-ventures. Viendra la montée en gamme par la recherche et développement permettant de dégager de la valeur ajoutée et enfin des innovations en R&D proches de la frontière technologique. L’innovation dans ce modèle arrive bien dans un second temps.

Le questionnement est double. Portées par le « Belt and Road Science Technology and Innovation Cooperation Action Plan », les politiques de cluster ex nihilo ne permettent pas nécessairement de remonter la chaîne de valeur si la maturation technologique n’est pas suffisante. En la matière, les 64 pays d’OBOR attestent de degrés de développement variés (du Bangladesh au Kazakhstan en passant par le Sri Lanka), constat toutefois réductible aux avantages comparatifs de chaque économie.

Une diplomatie des voies ferrées délicate

Certes, la Chine est la première puissance en terme de dépôts de brevets si l’on considère leur quantité et non leur qualité d’innovation. Mais a-t-elle la stature nécessaire pour constituer un moteur d’innovation à l’échelle de l’Asie ? La projection « innovation » d’OBOR reste aujourd’hui parcellaire et il est difficile de voir si la diplomatie des voies ferrées et des routes permettra de développer une « Asia Inc. » menée par la Chine.

On peut toutefois interroger l’effet d’opportunité pour Pékin de l’ensemble du projet et envisager plusieurs hypothèses. La première serait pour les Chinois d’utiliser les laboratoires OBOR afin d’employer sa main-d’œuvre qualifiée en accompagnant les pays bénéficiaires dans leur rattrapage technologique, à l’instar des ingénieurs occidentaux et japonais (sur le modèle des « quality infrastructures » nippones) qui ont formé les ouvriers chinois, notamment dans le secteur des télécommunications dans la décennie 1990 (lire les recherches de Jean-François Huchet à ce sujet).

Deuxième hypothèse, OBOR permettrait à la Chine de repérer au stade du développement, des technologies ou des start-ups qui bénéficieront de ses investissements. Ainsi, cette feuille de route « Innovation », pour l’instant peu substantielle, semble permettre le déploiement d’une géoéconomie de l’innovation dominée par la Chine, et qui laissera peu de place aux investisseurs étrangers.

L’innovation, une géopolitique comme une autre

Que doit développer OBOR ? Le discours de Xi Jinping fait la liste des sujets (économie numérique, intelligence artificielle, nanotechnologie, calcul quantique), des secteurs (notamment les technologies vertes) et des procédés, qui doivent être incrémentaux, reposant sur les pools de connaissances et les écosystèmes entrepreneuriaux. Pour l’instant, les deux projets innovation les plus aboutis dessinent davantage une géopolitique de l’innovation à l’encontre de l’Inde, avec le lancement de satellites de télécommunication. Sur un marché de l’aérospatial dominé par les technologies occidentales et les situations de monopoles, l’Inde et la Chine tentent de disrupter les chaînes de valeur pour diminuer les coûts de lancement et démocratiser leurs usages. Il est donc stratégique pour elles d’exporter leur savoir-faire afin d’atteindre une légitimité internationale.

Lire aussi sur Novastan : L’Asie centrale, terre d’organisations régionales concurrentes ?
 
Le Livre Blanc du 28 décembre 2016, consacré aux activités spatiales chinoises, mentionne directement le projet OBOR comme un « moyen de déployer les services basiques de communication pour les pays le long de la route de la soie terrestre et maritime d’ici 2018, à travers un réseau constitué de 35 satellites mis en service d’ici 2020 ». Ces nouvelles technologies de communication spatiale viennent concurrencer une diplomatie d’influence initiée par l’Inde en 2014 lors du sommet de la SAARC (South Asian Association for Regional Cooperation). Le sommet englobait 6 pays (Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Maldives, Népal et Sri Lanka) afin de connecter les réseaux, mais également de développer la télémédecine dans les régions rurales. La Chine a, quant à elle, aidé le Pakistan et le Sri Lanka à lancer des satellites et est en négociation avec les Maldives, le Bangladesh, l’Afghanistan et le Népal pour de futures opérations.

Cette géopolitique de l’innovation via OBOR est corroborée par la place prédominante donnée aux technologies vertes et à l’adaptation au climat dans le discours de Xi Jinping. Le président chinois souhaite ainsi développer une « coalition internationale du développement vert » et accompagner les pays d’OBOR dans « l’adaptation au changement climatique ». Face à une nouvelle administration climato-sceptique à Washington, la Chine a, encore une fois, saisi l’opportunité qui s’ouvrait à elle.

Alisée Pornet
Journaliste spécialisée sur les « Nouvelles Routes de la Soie »et l’évolution des sujets innovation et numérique en Asie, et plus particulièrement en Chine
 
 

Non, la Chine n’est pas devenue le leader de la mondialisation libérale

Voici un article bienvenu du Nouvel Observateur – oui tout arrive à qui sait attendre – qui remet quelques pendules à l’heure sur l’apparente inversion des rôles entre Trump et la Chine en matière de capitalisme. Pierre Haski qui n’est pas traditionnellement un thuriféraire de la Chine nous explique que c’est bien un pays communiste obligé en quelque sorte de produire sa NEP pour sortir du sous-développement, mais où le contrôle du capitalisme demeure la règle. « Laisser voler le capitalisme dans une cage plutôt que l’étrangler » tel est l’adage (note de Danielle Bleitrach pour Histoire et société).

Non, la Chine n’est pas devenue le leader de la mondialisation libérale
Xi Jinping au forum de Davos, le 17 janvier 2017. (FABRICE COFFRINI/AFP)

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20170122.OBS4148/non-la-chine-n-est-pas-devenue-le-leader-de-la-mondialisation-liberale.html

Au forum de Davos, le président chinois Xi Jinping a critiqué la tentation du protectionnisme de son homologue Donald Trump. Mais cela ne fait pas de lui le chantre du libre-échange, loin s’en faut.

Deux images symbolisent ce début d’année 2017 qui restera dans l’histoire : d’un côté, Donald Trump le poing levé le jour de son « intronisation » à Washington, de l’autre, Xi Jinping, le numéro un chinois, tout sourire face au gratin du business mondial réuni à Davos, la station de ski suisse.

Petit rappel aux étourdis : c’est à Pékin, et pas à Washington, que le dernier grand parti communiste de la planète est encore au pouvoir, et le Forum économique de Davos a été fondé, initialement, pour célébrer et promouvoir le capitalisme mondialisé made in USA.

Pour autant, les rôles ne sont pas inversés. Donald Trump reste fondamentalement capitaliste, tendance nationaliste et protectionniste, tandis que Xi Jinping, malgré toute la bienveillance qu’il a manifestée à Davos, où il était le premier président chinois à accepter de s’exprimer, n’est pas nécessairement devenu le leader du libre-échange, ou s’il l’est, c’est au nom des intérêts chinois, pas d’une mondialisation libérale à laquelle Pékin se serait converti.

Nécéssité et non conversion

Rappel historique : lorsque Deng Xiaoping, le grand dirigeant chinois de l’ère post-maoïste, a engagé la Chine sur la voie des « réformes et ouverture » il y a bientôt quatre décennies, c’était par pragmatisme, dans une tentative de rattraper le temps perdu pendant les années d’errance idéologique. La Chine, qui avait raté les précédentes révolutions industrielles d’Asie, celle du Japon d’abord, puis des « dragons » coréen, taiwanais, singapourien etc., s’est trouvée bien positionnée pour la vague suivante.

Dans la deuxième moitié des années 1990, et surtout à partir de son adhésion à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) en 2001, la Chine est devenue l’ »atelier du monde », c’est-à-dire la destination privilégiée des investissements directs étrangers, terre de délocalisations, d’externalisation, de production de masse pour le reste du monde.

La Chine s’est retrouvée au cœur du tourbillon de la mondialisation, non pas par « conversion » idéologique, mais par nécessité de créer des emplois, de sortir une part de sa population de la misère, de financer le plus grand exode rural de l’histoire et donc la construction d’infrastructures urbaines à grande échelle, et de donner une légitimité nouvelle à un Parti communiste fragilisé lors de la grande secousse de 1989.

Trump, trop tôt pour la Chine

Au passage, les exportations sont devenues un élément-clé du modèle économique chinois, atteignant un record de 36% du produit intérieur brut (PIB) en 2006, contre 5% à peine à l’époque maoïste (à comparer avec 12% aux Etats-Unis). Après la crise financière de 2008, qui a plongé dans la crise les grands marchés d’exportation de la Chine – Etats-Unis, Europe, Japon…-, cette part a progressivement diminué pour tomber à 21% du PIB en 2015, alors que le gouvernement tentait de promouvoir la consommation intérieure comme relais de  croissance.

L’élection d’un président protectionniste aux Etats-Unis intervient trop tôt pour la Chine de Xi Jinping qui est au milieu d’une transition difficile vers un nouveau modèle de développement. La croissance chinoise, à deux chiffres pendant la première décennie de ce siècle, est aujourd’hui tombée à moins de 7% en 2016, et le FMI prévoit un « modeste » 6 ,5% en 2017.

La Chine a besoin de stabilité et de confiance dans cette période, surtout en cette année de Congrès du Parti communiste chinois où Xi Jinping espère consolider son emprise sur le pouvoir, et placer ses hommes aux postes-clés en vue de son deuxième mandat à la tête de l’empire du milieu.

Pas vraiment le chante du libre-échange

Xi Jinping n’a d’autre choix que de prendre le contrepied de Donald Trump, et de se faire le chantre de l’ouverture des marchés, du commerce sans barrières, et de l’attractivité vis-à-vis des multinationales que le nouveau Président américain veut contraindre à embrasser son slogan « America First ». Xi a ravi son auditoire à Davos en comparant le protectionnisme au fait de « s’isoler volontairement dans une pièce sans lumière »…

S’il a rassuré les patrons réunis à Davos en refusant la rhétorique de guerre de Donald Trump, le président chinois n’est pas pour autant devenu, comme certains commentaires hâtifs l’ont proclamé, le champion du libéralisme économique.

La Chine reste un pays strictement contrôlé et régulé, dans lequel l’Etat est et demeurera le principal acteur économique. Les investisseurs étrangers ont réalisé à leurs dépens que l’ouverture sur laquelle ils comptaient au début des années 2000, après l’entrée de la Chine dans l’OMC, ne s’est pas entièrement produite, et qu’elle est même aujourd’hui en régression.

Plus autosuffisant, plus autocentré

Il suffit de lire les rapports annuels des Chambres de commerce américaine et européenne en Chine pour réaliser que la compétition sur le marché chinois n’est pas possible dans tous les domaines, que la « préférence nationale » est la règle, et que la Chine défend bien plus vigoureusement ses intérêts nationaux que ne le font ses partenaires et néanmoins concurrents.

Pour cette raison, notamment, Pékin tarde à obtenir le statut d’ »économie de marché » qu’elle espérait de la part des Etats-Unis et de l’Union européenne, et, dans le climat actuel, n’est pas près de l’obtenir.

La tournure des événements contraint la Chine à s’adapter à un nouveau monde menacé par des guerres commerciales, le retour de barrières douanières, et un retour à des blocs commerciaux régionaux plus ou moins ouverts.

Cette pression du contexte international pourrait toutefois faire son affaire : elle risque surtout d’accélérer la mutation du modèle économique chinois et de le rendre plus autosuffisant, plus autocentré, ce que permet sa taille continentale, et ses ramifications dans des pays tiers, en Asie, Afrique et Amérique latine, s’éloignant des marchés occidentaux moins accueillants.

Xi Jinping a affiché à Davos une sérénité qui cache sans doute certaines inquiétudes face à l’agressivité de l’homme au poing levé de Washington. La partie qui s’engage n’était pas prévue par les stratèges de Pékin, mais ils ne manquent pas d’atouts pour en sortir renforcés.

Pierre Haski

Pierre Haski

Pierre Haski

Cofondateur

 
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Publié par le janvier 23, 2017 dans Asie, Economie

 

TRUMP: UNE CROISADE SANS INGÉRENCE

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L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a provoqué la stupéfaction dans le monde entier. Comment celui que tous les médias nous ont présenté comme un aventurier semi-débile a-t-il pu battre Sainte Hillary Clinton ? Le traumatisme a obscurci les esprits et il était très difficile, sans un travail assez fastidieux de recherche, de savoir ce qui nous attendait avec l’arrivée au pouvoir de cet homme politique atypique et des équipes qui l’entourent depuis déjà un bon moment. Pour appréhender les enjeux de cette élection, il faut faire l’effort d’échapper aux considérations morales et à l’impasse cognitive dans laquelle nous plongent des médias inconsolables du départ de Barack Obama.

Dissidents “made in” Goldman Sachs

Dans l’histoire récente des Etats-Unis, la conquête du pouvoir par les Républicains a toujours marqué une volonté de changement de l’ordre mondial. L’abandon des accords de Bretton-Woods par Nixon pour financer la guerre du Vietnam, la mondialisation néolibérale de Reagan pour financer la course aux armements contre l’URSS, les croisades de George W. Bush pour confirmer l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, sont autant d’illustrations de cette vision des choses. L’alternance démocrate ne faisant que poursuivre le nouveau dispositif mis en place quitte à l’amender à la marge. Les déceptions des mandats Obama trouvent leur origine dans ce constat : Guantanamo est toujours ouvert, en Afghanistan rien n’est réglé, le Moyen-Orient est à feu et à sang.

Donald Trump a surpris avec la nomination prématurée de son équipe destinée à gouverner. Celle-ci laisse apparaître une vraie rupture avec les idées jusqu’alors dominantes dans les sphères militaires, financières, énergétiques et même religieuses. Le dénominateur commun de ces nominations hétérodoxes est tout d’abord une proximité ancienne avec le nouveau président, et l’originalité dissidente de ces personnages dans leur sphère d’influence habituelle.

Avec l’avènement du capitalisme financier au début du mandat Reagan, toutes les administrations successives ont eu recours à des figures de Wall Street. Obama n’a pas fait exception en nommant Hank Paulson pour sauver le système lors de la crise des subprimes. Sous les quolibets des commentateurs français ignares, Donald Trump a donné l’impression de poursuivre cette tradition en s’entourant d’anciens de Goldman Sachs tels que Gary Cohn, Steven Mnuchin, ou encore Steve Bannon. Sauf que, Goldman Sachs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne représente pas l’archétype de l’élite financière américaine. Celle-ci est incarnée par les banques de dépôts traditionnelles (Merrill Lynch, Morgan Stanley, Bank of America) et non par la banque de financement et d’investissement qu’est Goldman. Ce groupe d’intellectuels (car ils le sont tous) veut promouvoir un capitalisme ultralibéral au niveau national, un marché du travail non régulé, l’abandon de l’Obamacare, l’annulation du Dodd Franck Act qui prévoyait la régulation du système financier.

Dans le domaine international, ce sera en revanche un dirigisme éventuellement coercitif. A priori, la nouvelle administration n’a pas l’intention de réduire la dette publique, dont l’ampleur équivaut à l’épargne mondiale soit vingt mille milliards de dollars. Sa stratégie semble s’orienter vers une augmentation nominale de la dette avec une inflation supérieure à l’augmentation des taux et des salaires.

Quant à la dette externe, d’environ huit mille milliards de dollars, l’objectif est de la convertir en dette interne en rapatriant les capitaux de l’étranger, dont le tiers est détenu par les firmes transnationales américaines. Il n’est pas sûr que cela leur soit demandé gentiment.

Une haine assumée de l’islam

Autre particularité de cette nouvelle administration, la présence de nombreux hauts gradés de l’armée pour le moins atypiques. Tous sont des dissidents très politisés de l’establishment militaire. On les a connus exaspérés par les frustrations générées par la présidence Obama.

Passons brièvement en revue les profils de ceux qui viennent d’arriver aux commandes : James Mattis, secrétaire général de la Défense, surnommé le « chien fou » ou encore le « moine soldat », en raison de sa rigueur morale, de son célibat sacerdotal et de son mépris pour le Pentagone et sa bureaucratie. Michael Flynn, contraint de démissionner de l’armée en raison de critique émises à l’encontre de ses supérieurs, qui réclamait de mettre Hillary Clinton en prison et dont la préoccupation principale est la guerre contre l’islam. John Kelly qui refuse de fermer Guantanamo ; Mike Pompeo, niveau directeur de la CIA, favorable à la collecte massive des données de communications des citoyens ; sans oublier le retour en grâce de David Petraeus, ex-patron de la CIA (en désaccord total avec la stratégie d’Obama) dont la carrière s’était brutalement interrompue à cause d’un scandale en partie sexuel.

Le dénominateur commun de ces militaires est une haine assumée de l’islam. Ils ne sont pas interventionnistes et il est probable que leur volonté de domination se dispensera d’interventions militaires directes, chat échaudé craignant l’eau froide. Cela laisse présager l’utilisation de dissuasions par intimidation, et de rodomontades à connotation nucléaire. Comme l’a déjà fait Donald Trump pendant sa campagne.

En matière énergétique, la nouvelle administration baserait sa politique sur un concept simple : être autosuffisant en quelques années. Ce qui signifie produire 12 ou 13 millions de barils par jour. Pour ce faire, elle vise trois objectifs :

a) Poursuivre l’extraction du gaz de schiste en faisant table rase des normes antipollution de l’air et de l’eau (d’où la présence de climato-sceptiques dans cette Administration).

b) Laisser passer le pipeline Keystone de l’Alberta vers le sud des Etats-Unis.

c) Subventionner les producteurs pétroliers aux dépens des autres énergies.

Un retour à l’esprit originel du capitalisme

À moins que la Russie ne fasse du dumping, cette stratégie devra s’accompagner d’une hausse du prix du baril à 70 dollars ou plus. La volonté d’intimidation de Trump ne pourra se faire qu’en réalisant cet objectif d’indépendance énergétique car depuis la guerre du Vietnam, les Etats-Unis savent qu’ils dépendent des autres pays producteurs. L’expérience cuisante du Moyen-Orient leur a fait mesurer encore un peu plus cette faiblesse.

Le désordre et la confusion que provoqueront ces changements, notamment la très probable baisse des salaires des plus modestes, dont la partie blanche a massivement voté pour Trump, devront être compensés par un retour du discours religieux, moyen d’assurer la cohésion sociale.

La religion et le conservatisme sont des éléments structurant du discours républicain (et même parfois démocrate) aux Etats-Unis. Cette dynamique fut poussé à l’extrême sous George W. Bush qui revendiquait un conservatisme moral. Cependant, jamais cette rhétorique n’a désigné d’autres religions. Or, le discours de cette nouvelle administration, mis en musique par Steve Bannon a des accents mystiques, une liturgie médiévale à peine voilée et prône une guerre des civilisations judéochrétiennes contre les autres. Autrement dit, chrétiens capitalistes contre islam fascisant.

Un retour aux fondements de l’éthique protestante et de l’esprit originel du capitalisme est donc à prévoir aux USA dans les années à venir, délaissant les opérations militaires à l’extérieur pour se concentrer dans une guerre interne contre l’islam et les athées.

Le nouveau pouvoir qui s’apprête à prendre les rênes de la Maison blanche possède incontestablement des traits claniques : il est familial (tous se connaissent et partagent la même « dissidence »), religieux et puissant dans un pays très endetté. Misant sur la coercition, pas nécessairement militaire, de l’ensemble du monde, cette administration laisse présager des années de pressions psychologiques afin qu’elle puisse assurer l’hégémonie américaine en imposant un nouvel ordre mondial sans intervenir. Jouant sur son imprévisibilité, Trump et ses hommes pensent gagner cette partie à moindre coût. La phase de la mondialisation néolibérale lancée dans les années 80 avec la présidence de Ronald Reagan est bel et bien terminée. La démondialisation que veulent initier Donald Trump et ses amis risque d’être assez rock ‘n’ roll.