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Une victoire de Clinton signifierait-elle plus de guerres ? Par Robert Parry

by Les-crises.fr DT

Source : Consortiumnews.com, le 10/04/2016

La lecture des analyses des élections américaines est édifiante. Nombreux sont ceux qui pensent dans le camp de Bernie Sander mais pas seulement, que l’élection d’Hillary Clinton serait la garantie de l’application de la politique belliciste des néo-conservateurs, mais une sorte d unanimité effrayée se fait sur l’état des Etats-Unis et sur le panel de candidats qui s’offre aux électeurs. Il y a une sorte d’entente sur l’état de mort civile dont témoignent ces « primaires » de sélection du pire des candidats pour le pire des mondes possibles. Il y a même des moments réjouissants quand un Républicain néolibéral Ben Stein dans un interview au Guardian soupçonne les trois candidats de vouloir en finir avec le libre marché et pense qu’Hillary est la moins pire… Le voir se désespérer et dénoncer le système éducatif qui produit massivement des crétins aptes à voter pour des gens pareils. Système éducatif qu’il a probablement contribué à détruire, lui conseiller de Nixon et de Reagan. Il avoue par ailleurs n’avoir aucun contact avec la classe ouvrière capable de voter pour Trump. Il y aurait de quoi rire si toutes ces caricatures ne nous faisaient pas songer à la propre course à l’impopularité de nos candidats futurs à l’élection présidentielle. (Note de Danielle Bleitrach)

Le 10 avril 2016

Reportage spécial : Des néoconservateurs perspicaces voient en Clinton leur cheval de Troie pour être remis en selle à la Maison-Blanche par les électeurs démocrates, et ceci soulève la question posée par Robert Parry : est-ce que Clinton comme quarante-cinquième président ne signifierait pas plus de guerres ?

Par Robert Parry

Les instances du parti démocrate semblent déterminées à soutenir la campagne sans envergure d’Hillary Clinton jusqu’à la ligne d’arrivée de sa course avec Bernie Sanders, et comptent sur les divisions des Républicains pour lui ouvrir la route à la Maison Blanche. Mais – si elle arrive jusque-là – le monde devra retenir son souffle.

Si Clinton devient présidente, elle sera entourée par une équipe de néoconservateurs exerçant le contrôle sur la diplomatie américaine, qui lui imposera de reprendre ses stratégies de « changement de régimes » au Moyen-Orient et d’intensifier sa nouvelle et dangereuse « guerre froide » vis-à-vis de la Russie.

L'ex-secrétaire d'État Hillary Clinton prenant la parole au cours d'une conférence de l'American Israel Public Affairs Committee à Washington D.C. le 21 mars 2016. (Photo credit: AIPAC)

Si Bachar el-Assad est encore président de la Syrie, on exigera qu’elle lui donne le coup de grâce final ; il y aura également des pressions pour qu’elle augmente les sanctions contre l’Iran afin de pousser Téhéran à abandonner l’accord nucléaire ; il y a déjà des appels pour un plus large déploiement de troupes américaines à la frontière russe et pour une intégration de l’Ukraine dans la structure militaire de l’OTAN.

Hillary Clinton, quarante-cinquième président, devra entendre les argumentaires habiles justifiant ces mesures, la rhétorique opposant systématiquement la virilité à la féminité et la propagande pleurnicharde sur les ennemis diaboliques sortant les bébés des incubateurs, donnant du Viagra aux soldats pour qu’ils violent plus de femmes et commettant d’horribles crimes (certains bien réels, mais beaucoup imaginaires) sur des innocents sans défense.

Est-ce que quelqu’un pense qu’Hillary Clinton possède la sagesse de résister à ces chants de sirènes guerriers, même si elle y est prédisposée ?

Le président Barack Obama qui – malgré toutes ses fautes – possède une intelligence plus profonde et plus subtile que celle d’Hillary Clinton, s’est trouvé lui-même si accablé par ces pressions venant de la stratégie militariste de Washington qu’il s’est plaint de sa situation inconfortable auprès de Jeffrey Goldberg de The Atlantic, lui-même faucon néoconservateur.

La diplomatie de Washington est aujourd’hui si profondément aux mains des néoconservateurs et de leurs comparses affiliés à la doctrine libérale la plus interventionniste, que l’actuel président ne pourrait sans doute trouver personne pour l’interviewer, excepté un néoconservateur, même s’il se plaignait du fait que la capitale américaine soit entre les mains de bellicistes.

Étant donné la toute-puissance des néoconservateurs sur la diplomatie américaine – particulièrement au sein de l’administration du département d’État, des grands médias et des think tanks importants – Clinton sera harcelée par des demandes et des projets « va-t-en guerre » émanant à la fois de l’extérieur de son administration et de son propre camp.

Déjà, des néoconservateurs influents, tel que Robert Kagan de la Brookings Institution, ne cachent pas qu’ils escomptent avoir une influence non négligeable sur la diplomatie de Clinton. Kagan, qui s’est repositionné lui-même comme un « libéral interventionniste », offre son soutien à Clinton qui l’avait nommé au Conseil consultatif du département d’État.

On dit aussi à Washington que l’épouse néoconservatrice de Kagan, Victoria Nuland, secrétaire d’État adjointe pour l’Europe, une autre protégée de Clinton et l’architecte du « changement de régime » en Ukraine, serait en lice pour une haute fonction diplomatique dans l’administration Clinton.

Les néoconservateurs de retour aux manettes

A vrai dire, l’élection de Clinton signifie qu’une partie des personnes les plus dangereuses de la diplomatie américaine pourraient murmurer directement à ses oreilles leurs combines pour « toujours plus de guerre » – et son dossier montre qu’elle est parfaitement sensible à de tels conseils.

Robert Kagan, important intellectuel néoconservateur (Photo credit: Mariusz Kubik, http://www.mariuszkubik.pl)

A chaque fois, en tant que sénatrice américaine et secrétaire d’État, Clinton a opté pour les solutions de « changement de régime » – de l’invasion de l’Irak en 2003 jusqu’au coup d’État au Honduras en 2009, à la guerre aérienne en Libye en 2011, à la guerre civile en Syrie depuis 2011 – ou bien elle s’est faite le chantre de l’escalade des conflits, comme en Afghanistan et en Iran, plutôt que de s’engager dans des négociations avec concessions mutuelles.

Parfois Obama a suivi cette ligne (le « sursaut » en Afghanistan, la guerre en Libye, l’affrontement contre le nucléaire iranien) mais parfois il n’a pas suivi cette ligne (désescalade en Afghanistan, finalement négociation de l’accord nucléaire avec l’Iran après le départ de Clinton, rejet d’un assaut militaire direct contre le gouvernement syrien, et travail de temps en temps avec les Russes sur l’Iran et la Syrie).

En d’autres termes, Obama a agi comme un frein à l’encontre de l’aventurisme belliqueux de Clinton. Avec Clinton comme présidente, il n’y aura plus de telles retenues. On peut s’attendre à ce qu’elle endosse de nombreux, si ce n’est tous, les cadres de pensée néoconservateurs aberrants, comme l’a fait George W. Bush quand ses conseillers néoconservateurs ont utilisé sa peur et sa fureur après le 11-Septembre pour le guider vers leur programme de « changement de régime » pour le Moyen-Orient.

Les néoconservateurs n’ont jamais abandonné leurs rêves de renverser les gouvernements moyen-orientaux qu’Israël a inscrits sur sa liste d’ennemis. L’Irak était seulement le premier. Les suivants furent la Syrie et l’Iran avec l’idée qu’en installant des dirigeants pro-israéliens dans ces pays, les ennemis frontaliers d’Israël – Hezbollah au Liban, Hamas et autres groupes militants palestiniens – pourraient être isolés et écrasés.

Après l’invasion de l’Irak par Bush en 2003, les néoconservateurs à Washington plaisantaient sur le choix du suivant, serait-ce l’Iran ou la Syrie, avec une maxime : « Pour les hommes, les vrais, c’est Téhéran ! » Mais la guerre d’Irak n’a pas été la « promenade de santé » promise par les néoconservateurs. Au lieu de lancer des fleurs aux soldats américains, les Irakiens semèrent des bombes artisanales.

En réalité, beaucoup de « vrais hommes » et de « vraies femmes » – ainsi que de « vrais enfants » – sont morts en Irak, ainsi que presque 4500 soldats américains et des centaines de milliers d’irakiens.

Le calendrier néoconservateur en prit un coup, mais, à leur avis, uniquement en raison de l’incompétence de Bush dans le suivi en Irak. Si ce n’avait été cette occupation bâclée, les néoconservateurs pensaient qu’ils auraient pu continuer à faire chuter les autres régimes gênants, l’un après l’autre.

Professionnellement, les néoconservateurs échappèrent au désastre irakien largement indemnes et continuèrent à dominer les groupes de réflexion de Washington et les tribunes libres des principaux journaux américains comme le Washington Post et le New York Times. Jamais à la traîne, ils commencèrent à préparer des plans à long terme.

Une erreur d’Obama

Bien qu’ils aient perdu la Maison-Blanche en 2008, les néoconservateurs saisirent leur chance quand le président élu Obama fit le choix en matière de politique étrangère d’une « équipe de rivaux » en s’inspirant d’Abraham Lincoln. Au lieu d’aller chercher les « réalistes » de la politique étrangère marginalisés (et vieillissants) à Washington, Obama plongea sur le registre de l’establishment dominé par les néoconservateurs.

Obama recruta sa belliqueuse rivale démocrate, la sénatrice Hillary Clinton, au poste de secrétaire d’État et garda le secrétaire à la Défense de Bush, Robert Gates. Obama garda aussi la plupart des militaires du haut commandement mis en place par Bush, y compris le favori néoconservateur le général David Petraeus.

La stratégie de gestion naïve d’Obama laissa les néoconservateurs et leurs copains « libéraux interventionnistes » consolider leur contrôle bureaucratique sur la bureaucratie de la politique étrangère de Washington, bien que le président préférât une approche plus « réaliste » qui aurait utilisé plus judicieusement la puissance américaine – et il était moins assujetti  au gouvernement de droite israélien.

La secrétaire d'État adjointe pour l'Europe et l'Eurasie Victoria Nuland au cours d'une conférence à l'ambassade des États-Unis à Kiev, Ukraine, le 7 février 2014. (Photo du département d'État U.S.)

L’influence souterraine des néoconservateurs devint particulièrement évidente au département d’État de Clinton au moment où elle fit appel à Nuland, une idéologue néoconservatrice et une assistante auprès du vice-président Dick Cheney, pour être la porte-parole du département et la mit sur la voie du poste de secrétaire d’État adjointe pour les Affaires européennes (même si le poste ne fut officialisé qu’après le départ de Clinton en 2013).

L’influence des néoconservateurs/faucons libéraux est maintenant si forte au sein du département d’État que des officiels de ma connaissance qui occupent ces lieux réapparaissent, comme habités par des extraterrestres, débitant des discours arrogants pour le soutien de l’intervention américaine partout dans le monde. En revanche, je trouve, qu’en comparaison, la CIA et le Pentagone font preuve de réalisme et de retenue.

Peut-être le meilleur exemple de ce phénomène d' »extraterrestres » est-il le sénateur John Kerry qui a remplacé Clinton au poste de secrétaire d’État en devenant, au même moment, le porte-parole de la rhétorique la plus va-t-en-guerre de la bureaucratie.

Par exemple, Kerry a été partisan d’une campagne de bombardements en représailles contre l’armée syrienne en août 2013, ignorant les doutes de la communauté du renseignement sur la responsabilité ou non du régime de Bachar el Assad quant à l’attaque au gaz sarin dans la banlieue de Damas.

Au lieu d’écouter les analystes du renseignement, Kerry s’est aligné derrière la « pensée de groupe » pilotée par les néoconservateurs rejetant toute la faute sur Assad, l’excuse parfaite pour mettre en place, avec retard, le « changement de régime » syrien, cher aux néoconservateurs. Les néoconservateurs ne prirent pas en compte la réalité des faits – et Kerry abonda en ce sens. [Lire sur Consortiumnews.com « What’s the Matter with John Kerry?« ]

Mais Obama, lui, n’a pas suivi. Il écoutait lorsque James R. Clapper, directeur du renseignement national, lui a dit qu’on était loin d’avoir des preuves que l’armée syrienne fût impliquée. (Au bout du compte, Il y aurait des preuves d’une provocation montée par les islamistes extrémistes afin de pousser l’armée américaine à intervenir à leur côté dans la guerre.)

Le directeur du renseignement national, James R. Clapper (à droite) parlant avec le président Barack Obama dans le bureau ovale en présence de John Brennan et d'autres membres de la National Security Agency. (Photo credit: Office of Director of National Intelligence)

Obama a reçu également une aide du président russe Vladimir Poutine qui persuada le président Assad de renoncer aux armes chimiques (alors qu’Assad a toujours nié tout rôle dans l’attaque au gaz sarin). L’aide de Poutine a énervé les néoconservateurs qui ont rapidement reconnu que la coopération Obama-Poutine était une menace profonde pour leur entreprise de « changements de régime ».

Cibler l’Ukraine

Certains néoconservateurs, plus intelligents, ont rapidement considéré l’Ukraine comme un coin qui pourrait être enfoncé entre Obama et Poutine. Carl Gershman, président de la Fondation nationale pour la démocratie (NED), a appelé l’Ukraine le « gros lot » et un premier pas potentiel pour écarter Poutine du pouvoir en Russie.

C’est à la secrétaire d’État adjointe Nuland qu’a été confiée la direction de l’opération en Ukraine jusqu’à sa réussite, telle qu’elle l’avait planifiée avec l’ambassadeur américain en Ukraine, Geoffrey Pyatt, pour se débarrasser du président ukrainien pro-russe Victor Ianukovich. Nuland et Pyatt ont été piégés par l’interception d’une discussion téléphonique portant sur qui devrait prendre la relève.

« Yats, c’est notre homme, » a dit Nuland à propos d’Arseni Iatseniouk qui allait en effet devenir le nouveau Premier ministre. Nuland et Pyatt ont alors échangé des idées sur comment « faire coller tout ça » et comment « donner naissance à ce truc ». Ce « truc » est devenu le sanglant coup d’État du 22 février 2014, qui a évincé le Président élu Ianukovich et provoqué une guerre civile entre « nationalistes » ukrainiens de l’Ouest et russes ethniques de l’Ukraine à l’Est.

Comme les « nationalistes », dont certains ouvertement néonazis, ont infligé des atrocités aux Russes ethniques, la Crimée a voté à 96 pour cent pour quitter l’Ukraine et rejoindre la Russie. La résistance au nouveau régime de Kiev a également surgi dans la région du Donbass oriental.

Pour le département d’État – et les médias américains traditionnels – ce conflit s’explique totalement par « l’agression russe » contre l’Ukraine et « l’invasion russe » de la Crimée (malgré le fait que les troupes russes étaient déjà en Crimée dans le cadre de l’accord sur la base navale de Sébastopol). Mais tous les gens qui comptent ont reconnu que le référendum en Crimée était « une mascarade » (quoique de nombreux sondages ont depuis confirmé les résultats).

Quand la citoyenne Clinton s’est penchée sur la crise en Ukraine, elle a comparé le Président russe Poutine à Hitler.

Ainsi, aujourd’hui, la stratégie du scénario – comme Obama le qualifierait – des faucons néoconservateurs/libéraux de Washington exige une concentration de plus en plus importante de troupes américaines et de systèmes d’armements de l’OTAN à la frontière russe pour dissuader « l’agression » de Poutine.

Une scène de « Docteur Folamour »dans laquelle le pilote de bombardier (joué par Slim Pickens) chevauche une bombe nucléaire vers sa cible en Union soviétique.

Ces durs à cuire et ces jeunes filles jurent aussi ignorer les avertissements de la Russie contre ce qu’elle estime des menaces militaires à son existence. Apparemment « les hommes, les vrais » vont à Moscou (peut-être en chevauchant une bombe nucléaire comme celle, fameuse, de « Docteur Folamour »).

Ian Joseph Brzezinski, fonctionnaire au département d’État sous la présidence de George W. Bush et maintenant expert en politique étrangère pour le Conseil atlantique, un groupe de réflexion de l’OTAN, a cosigné un article exhortant l’OTAN à incorporer des unités de l’armée ukrainienne au déploiement de ses opérations militaires le long de la frontière russe.

« Des responsables de la sécurité nationale ukrainienne de haut niveau ont incité vivement la communauté internationale à être plus audacieuse dans sa réponse aux actions militaires provocatrices de la Russie, » ont écrit Brzezinski (fils du vieux guerrier de la guerre froide, Zbigniew Brzezinski) et le coauteur ukrainien Markian Bilynskyj.

« Le déploiement d’une compagnie d’infanterie ukrainienne expérimentée ou d’une plus grande unité pour renforcer la défense du territoire de l’OTAN en Europe centrale serait une contribution positive au maintien des forces de l’Alliance dans la région. »

Suivre le scénario

Ce genre de discours ferme est celui que le prochain Président, quel qu’il ou elle soit, peut attendre d’un officiel de Washington. L’interview d’Obama dans The Atlantic montre bien qu’il se sent entouré et engagé par ces forces bellicistes, mais qu’il tire une certaine fierté à résister – de temps en temps – au scénario stratégique de Washington.

Mais comment la Présidente Hillary Clinton répondrait-elle ? Quand elle est apparue face au Comité américain des Affaires publiques d’Israël le 21 mars – à un moment où il semblait qu’elle avait presque remporté la nomination démocrate – Clinton a montré ce qu’on peut appeler son vrai visage, assurant servilement Israël de sa loyauté et promettant d’entretenir des relations étroites entre les États-Unis et Israël « en passant au niveau supérieur » (une expression qui s’applique d’habitude aux couples décidant d’emménager ensemble).

En examinant le rapport public de Clinton, on pourrait raisonnablement conclure qu’elle-même fait partie des néoconservateurs, tant dans sa dévotion à Israël que son penchant pour la solution des « changements de régime ». Elle suit aussi la tendance des néoconservateurs à diaboliser tout dirigeant étranger qui se met en travers de leur chemin. Mais même si elle n’en est pas membre à part entière, elle se plie souvent à leurs demandes.

Un écart possible par rapport à cette ligne est l’amitié personnelle de Clinton avec le conseiller de longue date Sidney Blumenthal, qui a très tôt critiqué le néo-conservatisme lorsqu’il est apparu comme une force puissante durant l’administration Reagan. Blumenthal et son fils Max ont aussi osé critiquer le traitement abusif des Palestiniens par Israël.

Cependant, le lobby d’Israël semble ne courir aucun risque d’entendre la voix de Sidney Blumenthal pendant une 45e administration dirigée par Clinton. Le mois dernier, un groupe pro-sioniste, The World Values Network, a acheté une pleine page du New York Times pour attaquer Blumenthal et son fils et a déclaré que « Hillary Clinton doit désavouer ses conseillers anti-Israël. »

Un graphique de The World Values Network attaque Sidney et Max Blumenthal

Bien que Clinton ne puisse se dissocier publiquement de Sidney Blumenthal, la frappe préventive a rétréci sa marge d’action et a aidé le clan Kagan-Nuland à foncer au cœur de la politique étrangère de Clinton.

En effet, l’objectif principal de Clinton, si elle est élue, est probablement d’assurer sa réélection. En politicien traditionnel, elle devrait penser que le moyen de réaliser sa réélection est de rester du bon côté du leadership israélien. Dans cette optique, elle a promis à l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) que, Présidente, elle inviterait immédiatement le Premier ministre Benyamin Netanyahou à la Maison-Blanche.

Ainsi, qu’arriverait-il si Clinton faisait passer la relation américano-israélienne « au niveau supérieur » ? Vraisemblablement cela signifierait adopter une ligne très dure envers l’accord nucléaire de l’an dernier avec l’Iran. Or, étant donné la réticence américaine à accorder un allègement significatif des sanctions économiques, l’Iran met déjà en doute l’intérêt de son consentement aux contraintes exceptionnelles de son programme nucléaire.

Une approche belliqueuse de Clinton – condamnant le comportement de l’Iran et imposant de nouvelles sanctions – renforcerait, au sein du gouvernement, les tenants d’une politique dure envers l’Iran et pourrait bien mener l’Iran à renoncer à l’accord en raison de la mauvaise foi américaine. Cela, bien sûr, plairait aux néoconservateurs et à Netanyahou en remettant en jeu l’option « boum boum boum l’Iran ». [Le refrain des Beach Boys, « Bar bar bar bar Barbar Ann », a été détourné par McCain en « Bomb bomb bomb, bomb bomb Iran », NdT]

Un renversement stupéfiant

Clinton peut avoir considéré son discours à l’AIPAC comme l’amorce du « recentrage » qu’elle attendait tant – la libérant finalement de l’obligation de faire la cour aux progressistes – mais ensuite elle a subi une série de défaites, souvent de l’ordre du raz de marée, aux primaires et au comité électoral aux mains du sénateur Bernie Sanders.

En plus de ces défaites stupéfiantes, la campagne de Clinton a nettement souffert d’un « manque d’enthousiasme ». Sanders, le « social-démocrate » de 74 ans du Vermont, attire des foules énormes et surexcitées et gagne d’impressionnants pourcentages d’électeurs plus jeunes. En attendant, Clinton est confrontée à des sondages montrant des taux élevés d’opinions négatives et une extraordinaire méfiance publique.

Le sénateur Bernie Sanders du Vermont cherche l'Investiture démocrate à la présidentielle.

Si elle obtient la nomination démocrate, elle ne peut que s’engager dans une campagne négative acharnée puisque – face au manque d’enthousiasme des électeurs – sa meilleure chance de victoire est de diaboliser à un tel point son adversaire républicain que Démocrates et Indépendants se rendent aux urnes, morts de peur à l’idée de ce que le fou furieux du Parti républicain pourrait faire.

A l’heure qu’il est, beaucoup de partisans de Clinton la voient comme le choix – pas très excitant – de « la sécurité », une femme politique dont le long curriculum leur apporte l’assurance qu’elle doit savoir ce qu’elle fait. Les Afro-Américains, qui ont été ses électeurs les plus loyaux, se sentent apparemment plus à l’aise avec quelqu’un qu’ils connaissent (qui a eu aussi des fonctions dans l’administration Obama), que Sanders, qui est inconnu pour beaucoup et vu comme quelqu’un dont les programmes ambitieux semblent moins concrets que les idées sans envergure de Clinton.

Mais regarder de près le curriculum de Clinton, particulièrement son attachement aux « changements de régime » et autres plans interventionnistes au Moyen-Orient et en l’Europe de l’Est, pourrait faire réfléchir les électeurs pacifistes. [Lire sur Consortiumnews.com, « Is Hillary Clinton ‘Qualified’ ? »]

Des néoconservateurs astucieux, comme Robert Kagan, ont compris depuis longtemps que Clinton pourrait être leur cheval de Troie, tiré dans la Maison-Blanche par les électeurs Démocrates. Kagan a déclaré au New York Times : « Je me sens à l’aise avec elle sur la politique étrangère. Si elle poursuit la politique que nous pensons qu’elle poursuivra, ce sera ce qu’on pourrait appeler du néo-conservatisme, mais il est clair que ses partisans ne vont pas l’appeler ainsi ; ils vont l’appeler autrement. »

Le même article du Times a remarqué que Clinton « reste le navire dans lequel beaucoup d’interventionnistes mettent leurs espoirs. » Cependant, si elle est ce « navire » rapportant une politique étrangère néoconservatrice à la Maison-Blanche, ce choix « sécurisant » pourrait se révéler dangereux pour Amérique et la planète.

Source : Consortiumnews.com, le 10/04/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les-crises.fr DT | 5 juin 2016 à 0 h 01 min | Tags: Election 2016 USA | Catégories: Crise Politique | URL:http://wp.me/p17qr1-tJO
 
 

François Ruffin :  « La “macronite”? C’est “le socialisme” dans sa phase terminale »

LE MONDE | 04.06.2016 à 10h26 • Mis à jour le 04.06.2016 à 15h14 | Par François Ruffin (Journaliste et cinéaste)

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image: http://s2.lemde.fr/image/2016/06/04/534×0/4935087_6_0a9d_2016-05-27-0514753-5952661-01-06_58dcd5c581f51ed2f148d2088713410b.jpg« De quoi Macron est-il le nom ? D’une arrogance qui n’en finit plus : banquier d’affaires qui – selon ses propres dires – a servi de « prostitué » pour les PDG, qui en a retiré 2,4 millions d’euros en dix-huit mois et qui, fort de cette douloureuse expérience, vient servir des leçons de « travail » à la nation » (Photo: Emmanuel Macron face à ses contradicteurs à Lunel, le 27 mai).
« De quoi Macron est-il le nom ? D’une arrogance qui n’en finit plus : banquier d’affaires qui – selon ses propres dires – a servi de « prostitué » pour les PDG, qui en a retiré 2,4 millions d’euros en dix-huit mois et qui, fort de cette douloureuse expérience, vient servir des leçons de « travail » à la nation » (Photo: Emmanuel Macron face à ses contradicteurs à Lunel, le 27 mai). SYLVAIN THOMAS / AFP

Par François Ruffin, journaliste et cinéaste

« Ca va ? T’es partie en vacances ? » J’avais croisé Laurelyne un week-end, à la sortie de Mametz (dans le Pas-de-Calais). Une jeune fille marchait sur le bord de la route. Je m’étais arrêté pour qu’elle monte. Elle avait hésité à s’asseoir, mes deux enfants à l’arrière l’avaient rassurée.

« On m’a proposé un CDI, à Metz, dans un hôtel, elle me racontait. J’étais prête à partir là-bas, mais j’avais pas d’argent pour déménager. Pour emporter mes affaires en Lorraine, il fallait que je loue une camionnette, 250 euros, et que quelqu’un me conduise. J’ai pas le permis. »

« Pôle emploi, ils ont pas une “aide à la mobilité”, un truc comme ça ? » « Je suis allée voir. Ils ont supprimé cette aide. La dame m’a expliqué qu’avec tous les chômeurs, ils faisaient des économies et donc que ça n’existait plus. Je me suis dit : c’est pas possible, y’a bien quelque chose pour moi, mais non : y’a rien. Il faut que j’aie 25 ans. Avant ça, ils comptent sur les parents, sauf que moi, mes parents, il faut pas que je compte dessus… » « Tu fais comment ? » « J’ai reçu 50 euros de la commune. » « 50 euros ! »

PENDANT CE TEMPS, LE MINISTRE DE L’ÉCONOMIE GRONDAIT : « SI J’ÉTAIS UN CHÔMEUR, JE N’ATTENDRAIS PAS TOUT DE L’AUTRE, J’ESSAIERAIS DE MEBATTRE ».

Je l’avais déposée à la gare de Lillers, pour qu’elle remonte sur Béthune. (Elle ne paie jamais ses billets, elle m’expliquait, et le dimanche le contrôleur ferme les yeux.) Quelques mois plus tard, donc, je prenais de ses nouvelles : « T’es partie en vacances ? » « Je voudrais bien mais j’ai pas d’argent. Non, j’ai cherché du travail. » « Et t’as trouvé ? » « Je viens de terminer ma période d’essai chez Cora, c’est la mission locale qui m’a proposé ça. Ils m’ont payé 230 euros les six semaines, alors que je faisais les 35 heures et tout ! C’est affolant. » « Et c’est terminé, là ? » « Oui, mais ils vont m’embaucher pendant six mois en contrat pro. »

« Contrat pro, ça veut dire que t’as une formation et tout ? » « Nan, enfin oui, mais c’est à l’intérieur de l’entreprise, une formation pour tenir la caisse ! Alors que j’ai déjà fait ça chez Match pendant toutes mes études. C’est pour qu’ils puissent toucher les aides, ils sont exonérés je crois. » « Tu seras payée combien, là ? » « 50 % du smic. Et dans six mois, rebelote. » Laurelyne travaille. Elle ne va pourtant pas se payer un costume tout de suite.

Produire davantage avec moins

image: http://s1.lemde.fr/image/2016/06/04/534×0/4935514_3_4bc6_une-scene-du-documentaire-francais-de_863ec5c3221183be06eb0eba23b90b4b.jpgUne scène du documentaire français de François Ruffin, "Merci patron !", sorti en salles mercredi 24 février 2016.
Une scène du documentaire français de François Ruffin, « Merci patron ! », sorti en salles mercredi 24 février 2016. JOUR2FÊTE

Pendant ce temps, le ministre de l’économie grondait : « Si j’étais un chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre », et il œuvrait à sa manière au redressement du pays, avec Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), pacte de responsabilité et tutti quanti. Comment va-t-on créer un million d’emplois grâce au CICE ?

On interrogeait Guy Laplatine, délégué CFDT de Auchan. « L’année dernière, il y a 40 millions d’euros qui ont été économisés par Auchan grâce au CICE, et on s’est rendu compte qu’à la fin de l’année, il manquait 1 400 équivalents temps plein par rapport à l’effectif de l’année précédente. Alors qu’on avait ouvert deux magasins en plus et 25 “drives”. » « Donc il y a eu 1 400 suppressions d’emplois chez Auchan l’an dernier ? »

« On n’a pas licencié 1 400 personnes, simplement on a produit davantage avec 1 400 personnes en moins. C’est ça qui est extraordinaire : on a ouvert deux magasins en plus et on a ouvert 25 drives, donc on aurait dû avoir 1 400 en plus ! Et non pas en moins. Donc l’écart, il est pas de 1 400, il est du double pratiquement ! »

« Avec, en prime, un CICE de 40 millions ? » « Et cette année, la ristourne va tourner autour de 60 millions d’euros. Depuis un an et demi, l’entreprise mène un plan social pour supprimer 25 % de ses effectifs et on a calculé que le coût de ce plan social, ça correspond pratiquement au CICE. » « Donc ça permet à l’entreprise de se moderniser grâce au CICE ? »

Avidité élevée au rang de vertu

« De se moderniser… je sais pas si c’est moderne. Ça permet à l’entreprise de faire des gains énormes sur le dos du contribuable, moi c’est ce que je vois. Et moi j’ai pas voté pour ça. J’ai pas voté pour qu’on me fasse un truc à l’envers. » La famille Mulliez, qui contrôle Auchan, va pouvoir s’en payer toujours plus, des costumes.

Des salariées de Gad « illettrées », jusqu’à aujourd’hui « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler », en passant par « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié », « le statut des fonctionnaires n’est plus justifiable », ou encore le travail du dimanche pour « gagner plus », ses autocars pour que « les pauvres voyagent plus facilement », « il faut des jeunes Français qui aient envie dedevenir milliardaires », enfin son mouvement « ni droite ni gauche » hébergé par un think-tank patronal, et surtout, surtout : de quoi Macron est-il le nom ?

D’une avidité élevée au rang de vertu. D’une arrogance qui n’en finit plus : banquier d’affaires qui – selon ses propres dires – a servi de « prostitué » pour les PDG, qui en a retiré 2,4 millions d’euros en dix-huit mois et qui, fort de cette douloureuse expérience, vient servir des leçons de « travail » à la nation.

D’une morgue de maître, oui : lui à la vie si lisse, à la jeunesse si protégée, dont le drame est d’avoir échoué à « Normale Sup », dont le cornélien dilemme est d’avoir hésité à faire, après Sciences Po, après l’ENA, directement de la politique ou à d’abord passer par une banque d’affaires, dont le titre de gloire est d’avoir amené Nestlé dans le portefeuille de Rotschild, et qui, sans vergogne, délivre des sermons.

Lire aussi :   François Ruffin, un chevalier sans peur et sans remords face à LVMH

Voyages low cost, travail low cost, droits low cost

D’une inégalité devenue projet : les vainqueurs raflent la mise. A eux, à leurs valets, et à leurs « prostitués », les millions des subventions, les milliards des stock-options. Pour les autres, des voyages low cost, du travail low cost, des droits low cost, le nivellement par le bas sous couvert de « modernité », voire d’« égalité ».

D’une corruption générale : finance qui n’est plus un « adversaire » mais à qui on remet directement les clés de l’économie. Mais, au-delà de l’homme, il faut regarder le symptôme, encore. Car malgré sonpalmarès, M. Macron est maintenu dans un gouvernement « socialiste », avec un quitus délivré par le président.

Quelle est cette maladie, alors, la macronite ? C’est le « socialisme » dans sa phase terminale. C’est fini, le vide, le naufrage des idées, plus rien après. Et l’on rêve – mais ne rêvons pas seulement, construisons-le ! – à un socialisme contre ce « socialisme », à un gouvernement par le peuple et pour le peuple, qui les renverrait, lui et ses semblables, à la caisse de Cora, en stage, en contrat pro, le temps qu’il faudra, le temps de les ramener à l’humilité, à notre commune humanité.

François Ruffin est l’auteur du film « Merci Patron ».

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/04/la-macronite-c-est-le-socialisme-dans-sa-phase-terminale_4935088_3232.html#oskDmVwpPtqjmgGT.99

 
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Publié par le juin 5, 2016 dans civilisation

 

La crise du capitalisme, la fin d’un monde…L’effondrement qui vient

Pour les prolétaires c’est déjà fait… Mais l’assaut se mène contre les classes moyennes…

31 mai par Renaud Duterme , Pablo Servigne

Cadillac Ranch by Richie Diesterheft (CC)

La civilisation occidentale a permis à quelques groupes humains de détenir des richesses matérielles aussi incroyables par leur ampleur qu’inutiles. C’est par le libre échange imposé aux peuples, le pillage des ressources naturelles, la marchandisation généralisée de tous les biens communs, la déification de la technique et du progrès que cette prédation a été possible. Aujourd’hui, la complexité des connexions et des interdépendances, la compétition exacerbée des humains entre eux créant des inégalités insupportables, l’accélération des destructions de notre biotope fragilisent la maison commune des vivants. Bien que nous soyons incapables de dire comment demain sera, certains d’entre nous proposent des éléments pour nous aider à comprendre, imaginer ce qu’il pourrait être ou ne pas être.

Pablo Servigne, co-auteur du livre « Comment tout peut s’effondrer » et Renaud Duterme, auteur de « L’effondrement, de quoi est-il le nom ? » répondent aux questions des Autres voix de la planète.

Qu’entendez-vous par effondrement ?

Renaud Duterme : Dans le contexte actuel, on pourrait voir l’effondrement comme une conjonction de problèmes difficiles (voire impossibles) à résoudre, le tout perturbant nos sociétés au point de remettre en cause jusqu’à notre façon de vivre. On le constate déjà avec le terrorisme, l’afflux de réfugiés, le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, phénomènes qui ne peuvent être résolus par la façon dont fonctionnent nos sociétés. Or, ces problèmes vont s’aggraver pour la plupart dans les années et décennies à venir. Nous nous dirigeons donc vers d’importants bouleversements, pour le meilleur ou pour le pire.

Pablo Servigne : Selon les archéologues, l’effondrement est une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/ sociale, sur une zone étendue et une durée importante. Mais ce n’est pas une définition utilisable pour décrire ce qui est en train de nous arriver. Ainsi, nous avons choisi la définition beaucoup plus pragmatique d’Yves Cochet à savoir : une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ».


Quels sont les éléments crédibilisant la thèse selon laquelle notre civilisation risque un effondrement ?

PS : Il faut avant tout préciser que ce dont nous parlons est de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle, soit le monde moderne fonctionnant aux énergies fossiles. Nous avons rassemblé un faisceau d’indices et de preuves qui montrent que non seulement un effondrement est possible, mais il est aussi imminent. Il a même déjà commencé sous certains aspects. Il y a déjà la fin de l’ère des énergies fossiles (pétrole, gaz, etc.), la fin du système-dette, l’effondrement de certains écosystèmes, le dérèglement climatique et l’interdépendance (et la fragilité) de notre économie globalisée. En interconnectant tous ces aspects, nous nous rendons compte que chaque « crise » peut aggraver les autres, et que ces liens sont le plus souvent invisibles, voire imprévisibles. Par ailleurs, si nous décidons de limiter les dégâts sur la planète, alors nous sommes obligés de laisser les énergies fossiles dans les sous-sols, ce qui signifie provoquer un effondrement économique, voire politique et social. Si au contraire, nous décidons de continuer la trajectoire de notre civilisation, nous ferons basculer les écosystèmes, le climat et les autres piliers du système-Terre vers un effondrement, qui signera non seulement l’arrêt de mort de notre civilisation, mais probablement aussi de notre espèce, voire de la grande majorité des espèces vivantes. Nous découvrons alors qu’il n’y a pas d’échappatoire possible.

RD : Ce qu’il y a d’inédit dans la situation actuelle est que ces menaces surviennent de façon simultanée et, pire encore, qu’elles s’alimentent l’une et l’autre. D’autre part, nous constatons également que les contradictions de notre système économique commencent à se faire entendre, à savoir une absence de croissance, un endettement généralisé et surtout un chômage de masse structurel qui ne pourra être résolu sans des réflexions profondes en dehors du paradigme actuel.


L’effondrement tel que vous le considérez est-il uniforme selon les différentes régions du monde ?

PS : Non, bien entendu. Tout l’objet de notre étude est d’arriver à se défaire de l’idée d’un effondrement homogène, brutal et linéaire. Il sera très différent suivant les régions, les climats, les régimes et les choix politiques, les cultures, etc. Chaque société répondra différemment aux défis (euphémisme !) qui se présenteront. Mais ce qui est important de saisir c’est l’effet domino de toutes ces catastrophes, et les effets de contagion. Une crise climatique peut aisément muter en insurrection, qui peut dégénérer en conflit armé, puis envahir une région voisine, qui à son tour vivra une famine, ce qui provoquera des ruptures d’approvisionnement dans d’autres régions du monde, ce qui déclenchera une pandémie, etc. Globalement, ce processus lent, irrégulier et hétérogène (et imprévisible !) qui s’est enclenché est ce que nous appelons un effondrement. L’ironie de l’histoire est que ce concept est d’habitude utilisé par les historiens ou les archéologues. Il est étrange de l’utiliser au présent. Mais c’est toute la beauté et l’enjeu de la collapsologie…

RD : En fait, il faut considérer l’effondrement comme un processus plutôt que comme un évènement unique. N’oublions pas que ce qu’on nomme le déclin de l’empire romain d’occident a duré plusieurs siècles. Pour en revenir à la question, il est clair que dans de nombreuses régions, l’effondrement est déjà en train d’avoir lieu. Parler d’effondrement à des habitants de certains bidonvilles ou à des réfugiés croupissants dans des camps aux quatre coins du monde paraîtrait pour le moins déplacé.

Je pense que ce qu’on entend par effondrement concerne avant tout les classes moyennes, quelle que soit la région du monde. C’est en effet cette catégorie de la population qui a le plus à perdre en termes de confort de vie (consommation, loisirs, logements…) car ce dernier est totalement dépourvu de résilience et d’autonomie. En quelque sorte, les plus pauvres sont déjà dans un quotidien guidé par la débrouille et la précarité. Quant aux plus riches et aux classes moyennes supérieures, leur capital leur permettrait (mais jusqu’à quand ?) de retarder les effets négatifs de l’effondrement.

Photo by ValK, du collectif Bon Pied Bon Oeil

Justement, qu’en est-il des relations de classes au sein de cet effondrement ?

PS : Nous montrons dans notre livre que les inégalités sociales et économiques sont un facteur très important des effondrements. Plus précisément, plus une société montre d’inégalités de classes, plus elle a de chances de s’effondrer vite et de manière certaine.

RD : Cela rejoint la question précédente. Si des mondes peuvent déjà être considérés comme de fait effondrés, d’autres en revanche baignent dans une relative prospérité (sans doute temporaire), voire un luxe indécent. Or, selon moi, une des caractéristiques de l’effondrement est la privatisation progressive de tout ce qui peut l’être, à commencer par l’espace. Ainsi, on peut sans doute voir la prolifération des murs et des gated communities sur les cinq continents comme un symptôme de cet effondrement. Autrement dit, peu importe que tout aille mal tant que ça se déroule derrière la clôture… Il va de soi que si rien n’est fait, les années à venir vont avoir comme conséquence de restreindre toujours plus le nombre de privilégiés, sans doute celles et ceux qui seront d’ailleurs les plus responsables des catastrophes à venir…


Pouvons-nous encore éviter les scénarios d’effondrement ?

PS : Non. Ce ne sont pas des scénarios. Les populations de poissons, d’oiseaux, d’insectes s’effondrent déjà. La finance s’est déjà effondrée plusieurs fois depuis un siècle, et le prochain effondrement nous pend au nez. La Syrie, la Libye sont des pays qui viennent de s’effondrer. Plus globalement, je ne pense pas que l’on puisse éviter un effondrement de la civilisation industrielle, mais cela ne veut pas dire qu’il faut rester là à se croiser les bras. Nous avons le devoir de faire en sorte d’éviter que cela se passe de manière dramatique. C’est tout l’enjeu du mouvement de la transition. Car après l’effondrement, il y a la renaissance. Il faut la préparer dès à présent !

L’unique créancier légitime des dettes sociales, écologiques, économiques, historiques et démocratiques, est le peuple

RD : Effectivement, nous y sommes sans doute y déjà. Nous nous dirigeons vers une augmentation de plusieurs degrés des températures moyennes mondiales, vers des krachs économiques plus graves que celui de 2007-2008 et une résurgence des tensions, tant entre les nations qu’au sein de celles-ci. Par conséquent, il est important d’avoir ce constat en tête, non pour se résigner et profiter de ce que l’on peut tant qu’on peut, mais pour mettre dès maintenant en oeuvre d’autres façons de s’organiser, de produire, de consommer et de vivre plus résilientes. Parallèlement à ça, et c’est primordial, il faut impérativement identifier les responsabilités dans les problèmes qui nous touchent afin d’atteindre un niveau important de mobilisations collectives et de convergence des luttes et d’objectifs. Le combat contre les inégalités pourrait par exemple rassembler de nombreuses forces, ce qui permettrait sans doute d’atténuer les conséquences négatives d’un effondrement.


Sommes-nous condamnés à un avenir proche de la guerre de tous contre tous ?

PS : Peut-être. Il y a trois manières de mourir en masse : les guerres, les famines et les maladies. Il est très probable que des conflits armés surviennent dans nos régions dans un avenir proche. Là où je serai très prudent, c’est sur l’expression « guerre de tous contre tous », car cela fait appel à la notion très floue de « nature humaine », qui, selon la conception libérale du monde (au sens philosophique, depuis Hobbes et Locke), est très sombre. En résumé, cette conception veut que si l’État disparaît, alors les êtres humains sombrent immédiatement dans la barbarie la plus totale. Je pense que cela n’est pas basé sur les faits. C’est un fantasme, un mythe. Des centaines d’études scientifiques, de sociologues, de psychologues, d’éthologues, de politologues ou d’anthropologues en témoignent. Mais les mythes ont la vie dure…

Il serait naïf de croire que les turbulences qui balayent et vont balayer notre monde ne vont pas s’accompagner de tensions extrêmes dans de nombreux endroits

RD : Cette idée est très en vogue dans ce que je nomme l’imaginaire de l’effondrement. Il suffit pour s’en rendre compte de voir la prolifération des films et romans post-apocalyptiques dont Mad Max est sans doute le meilleur exemple. Malgré tout, il serait naïf de croire que les turbulences qui balayent et vont balayer notre monde ne vont pas s’accompagner de tensions extrêmes dans de nombreux endroits. Je pense d’ailleurs que les replis identitaires sont un symptôme préoccupant de ce qu’on peut nommer l’effondrement. Pour autant, les choses ne sont pas figées et le degré de cohésion sociale dépendra de notre capacité à anticiper ces bouleversements, de façon à en atténuer les effets négatifs. Plus d’autonomie, économie relocalisée, réappropriation de nos quartiers, déprofessionnalisation de la politique, agriculture sans pétrole et décentralisée sont autant de chemins à prendre qui transformeront la perspective d’un effondrement en la possibilité de voir émerger une autre façon de vivre.


Pourquoi les pays industrialisés sont-ils les plus vulnérables à cet effondrement ?

PS : Tout simplement parce qu’ils sont les plus déconnectés du système-Terre, du sol, des arbres, des êtres vivants, du climat. Qui sait survivre plus de deux semaines sans voiture, sans carte de crédit, sans briquet et sans supermarché ? Les humains ont toujours su le faire, depuis des millions d’années. Et nous, nous l’avons oublié. En cela, nous sommes très vulnérables. Nous ne pouvons survivre sans la structure artificielle que nous avons créée, qui s’appelle la civilisation, et qui est paradoxalement très puissante, mais très fragile.

RD : Je ne dirais pas qu’ils sont les plus menacés mais plutôt que les habitants de ces pays sont ceux pour qui l’effondrement risque de se faire le plus durement sentir, en particulier parce que notre mode de vie est beaucoup plus hors sol que de nombreux habitants du tiers monde. Notre consommation, notre alimentation, nos loisirs, l’aménagement de notre territoire, autant de choses qui se sont ces dernières décennies transformées et devenues dépendantes d’un approvisionnement en pétrole bon marché. À l’inverse, et même si une importante classe moyenne se rapproche des modes de vies des pays riches, de nombreux paysans africains cultivent leurs terres, ont beaucoup plus d’autonomie et donc de résilience. Le malheur est que rapidement, cette autonomie et cette résilience sont de plus en plus détruites par les offensives des classes dirigeantes (multinationales, institutions financières, impérialisme) et que d’autre part, les personnes ayant la possibilité financière de rejoindre les niveaux de consommation des pays riches le font sans hésiter, ce qui accroît précisément leur vulnérabilité à un effondrement des structures sociales et économiques.


Quelle place joue le capitalisme dans l’étude de l’effondrement ?

PS : Il devrait avoir une place importante, dans l’analyse des causes et dans l’étude des mécanismes de cet effondrement. Malheureusement, la collapsologie en est à ses débuts, et nous manquons de vraie analyse sur le rapport entre capitalisme et effondrement. En cela, le livre de Renaud Duterme arrive à point nommé !

RD : Le capitalisme doit avoir une place centrale dans l’étude de l’effondrement. D’une part car c’est sans aucun doute la recherche du profit à court terme qui est la cause majeure de cet effondrement et d’autre part car cette logique va pouvoir encore s’accentuer (certes dans des mains toujours moins nombreuses) suite à cet effondrement. Le problème est que ce système a une capacité d’adaptation sans commune mesure et que contrairement à d’autres systèmes (féodalisme, communisme centralisé), le capitalisme s’insinue dans tous les aspects de nos vies (ce que Polanyi appelait « la grande transformation »). De ce fait, pointer la responsabilité du capitalisme dans l’effondrement ne signifie pas pour autant qu’il existe d’autres alternatives globales sur du court et moyen terme. Cela dit, il est clair qu’une des étapes pour parvenir à un avenir post-effondrement plus positif impliquera de substituer de nombreux domaines à la logique du profit pour les restaurer dans une vision « commune ».


Comment voyez-vous l’État dans ce processus ?

PS : C’est une question fondamentale. D’un côté l’État est un super-organisme qui a sa propre pulsion de vie (son conatus, dirait Spinoza), il ne voudra pas mourir. De l’autre, les archéologues ont montré que son niveau de complexité croissant (l’administration, les armées, la bureaucratie, etc.) a un coût énergétique également croissant, ce qui rend les macrostructures très vulnérables au moment où les rendements énergétiques deviennent décroissants (où l’extraction d’énergie devient trop coûteuse). C’est précisément ce cisaillement entre une société trop gourmande en énergie et la difficulté à trouver de l’énergie bon marché qui a provoqué des effondrements au cours de l’histoire. Autrement dit, un effondrement peut être vu comme une simplification rapide de la société. L’État moderne, sans les énergies fossiles, est d’ores et déjà condamné, comme le sont nos démocraties de masse. L’enjeu de la transition est de repenser un système politique compatible avec un système énergétique et technique très faible et renouvelable (low tech). Ce n’est pas gagné !

RD : Inconsciemment, l’effondrement signifie pour la plupart des gens l’impossibilité de l’État à gérer les choses publiques (réseaux de distribution, santé publique, sécurité, ordre…). C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on peut compter sur les grandes firmes privées pour s’accommoder de cette situation. À l’inverse, il faut être prudent contre toute tentative de l’État de restaurer son pouvoir par des mesures toujours plus autoritaires. Il suffit de voir la multiplication des états d’exception suite aux attentats de Paris de 2015. À mon sens, de par la complexité de notre monde, l’État me semble malgré tout un acteur adéquat pour gérer de nombreux secteurs qui dépassent les échelons locaux. Mais la question fondamentale est plutôt ce que l’on entend par État. Il est clair que le centralisme, la professionnalisation de la politique, la bureaucratie d’État sont des obstacles à l’émergence d’un nouveau modèle. Ainsi, se réapproprier la politique, la mise en oeuvre de contre-pouvoirs, l’instauration d’une bonne dose de démocratie directe et de fédéralisme pourrait profiter de l’effondrement pour résoudre notre démocratie fatiguée.


Quel rôle donnez-vous à la technique dans l’étude de l’effondrement ? Ne serait-il pas possible de l’éviter grâce aux progrès technologiques ?

RD : Les partisans de la technologie oublient plusieurs choses : en premier lieu, le laps de temps nécessaire à rendre une technologie véritablement efficace. Ensuite, les problèmes indirects que peuvent poser une nouvelle technologie (exemple de la substitution du charbon par le pétrole en Europe). Enfin, plus qu’une histoire de technique, c’est avant tout l’accès à ces techniques qui doit être posé. À titre d’exemple, les progrès médicaux sont parvenus à allonger l’espérance de vie au-delà de 80 ans, ce qui n’empêche pas plus de la moitié de la population mondiale de ne pas y avoir accès. Mais plus généralement, le problème est de considérer la technique indépendamment des rapports sociaux dans lesquels elle émerge. La mécanisation à outrance nous permettrait de travailler seulement 2 heures par jour, or, nous en sommes loin. En résumé, la technique doit être considérée pour ce qu’elle est, à savoir un moyen parmi d’autres et non une fin en soi.

PS : Par ailleurs, il ne faut pas confondre technologie et énergie. Sans énergie, la technologie n’est rien. Aujourd’hui, malgré les incroyables progrès techniques, nous n’arrivons plus à extraire une quantité d’énergie croissante. Le système financier et sûrement économique va donc bientôt imploser, et risque de muter en effondrement politique et, je ne l’espère pas, en effondrement social. Les progrès technologiques n’y pourront rien, de la même manière que la technologie ne pourra « résoudre » la question climatique, ou le retour des espèces disparues. Le mythe du progrès et de la toute-puissance de la technique est encore bien ancré dans nos esprits, et c’est malheureusement un grand frein à la transition. Il l’empêche de se déployer. L’enjeu se situe donc en grande partie dans nos imaginaires…


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète

 

Auteur.e

Renaud Duterme est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.

 
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Publié par le juin 2, 2016 dans civilisation, Economie

 

Giorgio Agamben : « De l’État de droit à l’État de sécurité »

by Les-crises.fr DT

Source : Le Monde, 23-12-2015

Giorgio Agamben

Pour le philosophe italien Giorgio Agamben, l’état d’urgence n’est pas un bouclier qui protège la démocratie. Il a, au contraire, selon lui, toujours accompagné les dictatures.

On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.

Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques
Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).

Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.

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Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’État de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

Source : Le Monde, 23-12-2015

Les-crises.fr DT | 29 décembre 2015 à 1 h 34 min | Tags: Etat d’urgence | Catégories: Crise Démocratique | URL: http://wp.me/p17qr1-pQz
 
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Publié par le décembre 29, 2015 dans civilisation, histoire, textes importants

 

Poutine: « l’occident craint la résurrection de l’URSS, malgré que personne ne l’envisage »

Les actions occidentales dans l’espace post-soviétique pourraient être basées sur sa peur d’une ‘résurrection’ de l’URSS, explique Vladimir Poutine dans un documentaire diffusé ce dimanche.

Publicado: 21 dic 2015 18:27 GMT | Última actualización: 21 dic 2015 18:28 GMT
 https://actualidad.rt.com/actualidad/194879-putin-occidente-teme-recreacion-urss

Vladímir Putin

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« Même la possibilité hypothétique d’unir leurs efforts » de la part des États ex-soviétiques, à l’intérieur d’un processus moderne d’intégration, « les empêche [à beaucoup ‘entre eux en Occident] de dormir profondément », a assuré Vladimir Poutine à Vladimir Soloviev,  journaliste de la télévision russe et auteur du documentaire ‘Miroporiádok’ (l’Ordre mondial).

« Ce n’est pas un secret qu’ils ont fait tout afin d’éviter la création d’un espace économique commun entre la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie (l’Union douanière) et même jusqu’à il y a peu, ils ne voulaient pas faire le commerce avec l’Union Économique Eurasienne [l’Arménie, la Biélorussie, Kazakhstan, Kirguistan et la Russie] comme participants de plein droit à des réunions sur des sujets internationaux « , a expliqué Poutine, cité par gazeta.ru.

Le système bipolaire s’est écroulé

« Cependant, l’Occident a commencé à se rendre compte de la ‘nocivité’ de ce point de vue », a souligné le président russe. Malgré tout, « l’intervention des Etats-Unis et de leurs alliés en Ukraine peut s’expliquer par la crainte d’une résurrection de l’URSS, et non pour aider le peuple ukrainien, comme ils ont l’habitude de le proclamer « , a ajouté le président.

Pour Poutine, « c’est un très mauvais  signe » que l’Occident se refuse à donner des garanties financières à Kiev pour les 3.000 millions de dollars qu’il doit à Moscou, puisque cela signifie que les Etats-Unis et l’UE n’ont pas de foi dans la solvabilité et dans la stabilité de l’économie ukrainienne.

Le président de la Russie a souligné que, malgré le fait que l’Union soviétique ait été désintégrée depuis  plus de deux décennies, la politique internationale de l’Occident reste  dominée par la mentalité de la guerre froide.

« Le système bipolaire s’est écroulé et nos partenaires devraient songer à la manière dont ils pourraient se convertir en leaders moraux des relations globales émergentes, mais ils continuent d’agir comme ils en ont l’habitude », a conclu Vladimir Poutine.

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Publié par le décembre 22, 2015 dans civilisation, dialogue, guerre et paix, histoire

 

Réaction d’Attac France à l’Accord de Paris par Maxime Combes

 

samedi 12 décembre 2015, par Maxime Combes

Les États ne sont pas prêts à enclencher la « révolution climatique »
L’accord de Paris franchit les « lignes rouges » fixées par la société civile !

Dans des moments difficiles, on attend d’une conférence internationale qu’elle prenne des décisions courageuses et visionnaires. Ce n’est pas le cas à la COP 21, avec un accord très en dessous du changement de cap requis. A l’État d’urgence climatique, l’accord de Paris oppose un bricolage constitué de la somme des égoïsmes nationaux, aussi bien en matière de financements que d’objectifs de réduction des émissions. Il ne faut pas oublier l’essentiel : l’accord de Paris entérine un réchauffement climatique supérieur à 3°C, sans se doter des dispositifs pour revenir sur une trajectoire inférieure à 1,5°C ou même 2°C.

François Hollande souhaitait qu’on se souvienne de la COP 21 comme du moment déclenchant une « révolution climatique » [1]. Par bien des points, l’accord de Paris tranche en faveur des options les plus conservatrices et les moins ambitieuses qui étaient présentes dans le texte de négociation. L’accord de Paris valide une chose positive : les 195 États de la planète sont d’accord pour maintenir un cadre international et multilatéral – bien que très affaibli – de « gouvernance du climat » : pour véritablement changer la donne, il devient urgent que les règles et principes d’organisation de l’économie mondiale et du commerce international soient soumises à l’objectif climatique.

Analyse du texte sur la base des adjectifs utilisés par Laurent Fabius et François Hollande

L’accord de Paris est-il ambitieux ?

  • En entérinant des contributions nationales (INDCs) qui conduisent vers un réchauffement supérieur à 3°C, la COP 21 se montre incapable de désamorcer la bombe climatique.
  • L’objectif d’1,5°C, qui n’est pas un objectif contraignant, ne saurait masquer l’absence d’engagements chiffrés de réduction d’émissions de GES pour les années à venir (art. 2) ;
  • Aucune date n’est mentionnée pour le pic des émissions et, l’objectif de long-terme, attendu pour 2050, ne concerne que la seconde partie du siècle ; la formulation de l’objectif de long-terme ouvre la porte à l’utilisation massive de techniques inappropriées telles que le stockage et la séquestration du carbone, la compensation carbone et la géo ingéniérie.

Sans feuille de route clairement établie, sans mention des points de passage en 2020 et 2050 fixés par le GIEC pour revenir sur une trajectoire inférieure à 2°C, l’accord de Paris met en danger le simple droit à vivre de nombreuses populations à travers la planète.

L’accord de Paris est-il doté des moyens suffisants ?

  • Absence des 100 milliards comme plancher de financement dans l’accord de Paris, renvoyé dans le texte de décision de la COP 21 et donc soumis à de nouveaux arbitrages futurs, sans force contraignante et sans amélioration par rapport à Copenhague ;
  • Manque de transparence et de prévisibilité des financements pour l’après 2020 : aucune mention des termes « nouveaux » et « additionnels » pour évoquer les financements futurs, en contradiction la Convention, pas plus que les termes « adéquats » et « prévisibles » ;
  • Absence de rééquilibrage au profit de l’adaptation.

Après 25 ans de négociation, et alors qu’ils n’ont jamais débloqué les financements nécessaires, les pays riches historiquement responsables du réchauffement climatique tentent se dédouaner de leurs responsabilités !

L’accord de Paris fait-il oeuvre de « justice climatique » ?

  • Suppression des références aux droits humains et des populations indigènes et à la transition juste dans les articles de l’accord de Paris, références renvoyées dans les préambules ;
  • Très net affaiblissement du mécanisme de « Pertes et dommages » puisque tout ce qui concerne les responsabilités juridiques (« liabilities ») est retiré de cet l’accord.

L’affaiblissement du mécanisme de pertes et dommages sonne comme un aveu de culpabilité des pays responsables du dérèglement climatique.

L’accord de Paris est-il universel ?

  • Les secteurs de l’aviation civile et du transport maritime, près de 10 % des émissions mondiales (= Allemagne + Corée du Sud) sont exemptés de tout objectif ;
  • De nombreuses contributions des États (INDCs), notamment des pays les plus démunis, dépendent de financements additionnels pour mener à bien leur transition énergétique et politiques d’adaptation : ces financements ne sont pas là et pas garantis pour le futur.

L’Accord de Paris ne se donne pas les moyens d’être universel et refuse de s’attaquer à la machine à réchauffer la planète que constitue la globalisation économique et financière.

L’accord de Paris est-il juridiquement contraignant ?

  • L’accord de Paris ne transforme par les INDCs en des engagements contraignants et les mécanismes de révision des engagements sont faiblement contraignants ;
  • Aucun mécanisme de sanction n’est mis en oeuvre pour sanctionner les États qui ne prendraient pas des engagements insuffisants, qui ne les mèneraient pas à bien ou qui refuseraient de revoir à la hausse leur ambition.

Alors que les accords de libéralisation du commerce et de l’investissement sanctionnent les pays lorsqu’ils ne respectent pas les règles établies, encore rien de tel en termes de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.

L’accord de Paris est-il dynamique ?

  • Il sera impossible de rajouter dans les années futures tout ce qui n’est pas dans le texte de l’accord de Paris (100 milliards comme plancher, …) ;
  • Des inventaires (stocktaking) sont prévus tous les 5 ans, mais la mise en oeuvre des révisions à la hausse reste dépendante de l’interprétation du texte et de la bonne volonté des États.

L’accord de Paris est-il différencié ?

  • Avec la mise en oeuvre des INDCs, les États ont accepté à Lima une auto-différenciation en matière de réduction d’émissions de GES : chaque pays met sur la table ce qu’il souhaite ;
  • En matière de financements, alors que la Convention-cadre prévoit que les pays historiquement les plus émetteurs débloquent les financements nécessaires à l’adaptation et la mitigation des pays qui en ont besoin, les États-Unis et leurs alliés ont essayé de poursuivre leur oeuvre de démolition des principes de la Convention.

L’accord de Paris est-il équilibré ?

  • Aucun mécanisme clairement défini pour faciliter le transfert des technologies, notamment pour lever les barrières à l’accès générées par les droits de propriété intellectuelle ;
  • Possibilité est laissée aux pays, notamment les plus émetteurs, d’utiliser des mécanismes de compensation carbone pour atteindre leurs objectifs, au détriment d’une réduction domestique des émissions.
  • Maintien de la référence à « la croissance économique » (art. 10)

Citations d’Attac France et d’autres Attac en Europe et partenaires

Maxime Combes, porte-parole d’Attac France sur les enjeux climatiques
« Un accord à n’importe quel prix n’était pas le mandat confié à la COP 21, François Hollande et Laurent Fabius. Utiliser les termes « ambitieux », « juste » et « juridiquement contraignant » pour présenter l’accord de Paris est une escroquerie intellectuelle. Y accoler la référence à la « justice climatique », sans contenu, est méprisant envers toutes celles et ceux qui se mobilisent en ce sens depuis des années. Faut-il rappeler que cet accord de Paris entérine des INDCs qui préparent un réchauffement climatique supérieur à 3°C, sans se doter des dispositifs pour revenir sur une trajectoire inférieure à 1,5°C ou même 2°C ? L’accord de Paris n’apporte rien de plus que les engagements individuels des États : c’est un accord à la carte qui permet à chaque État de faire ce qu’il veut en matière d’émissions de GES. Il est temps de tourner la page des énergies fossiles. Pas de faire semblant. »

Geneviève Azam, porte-parole d’Attac France
« Par un jeu de vocabulaire, l’accord de Paris, « universel contraignant » affaiblit un peu plus l’un des piliers de la Convention de 1992 et du protocole de Kyoto : la responsabilité climatique est commune mais différenciée, elle suppose des engagements contraignants pour les pays les plus pollueurs, aussi bien en termes de niveau d’émission que de financement. Le souffle éthique et politique qui manque est celui des mouvements de base, des résistances, des alternatives, dont l’énergie et la vision relient les expériences locales à des enjeux qui les dépassent ».

Thomas Coutrot, porte-parole d’Attac France
« Le très pâle accord reflète l’impuissance des gouvernements à s’attaquer aux causes réelles des dérèglements climatiques. Rien d’étonnant : l’avidité des multinationales, les énergies fossiles et l’obsession de la croissance sont considérées comme des données intouchables. La France se prétendait exemplaire, elle ne remet pas en cause ses propres projets climaticides. Ce samedi 12 décembre au coeur de Paris, nous envoyons un message d’espoir et d’action aux citoyens du monde entier : “ils” ont failli, décrétons ensemble l’état d’urgence climatique, ayons le dernier mot et construisons la justice climatique ! ».

Alexandra Strickner (Attac Autriche)
« Les gouvernements de l’UE ont une fois de plus clairement montré qu’ils se tiennent du côté des multinationales. L’accord qu’ils ont poussé pour est bon pour les entreprises. Il est mauvais pour le climat et les personnes affectées par le changement climatique. Pour nous, il est clair que nous devons élargir nos résistances contre le réchauffement climatique et stopper les TTIP, AECG ou Tisa, l’expansion de l’extraction des combustibles fossiles ou la construction de nouvelles infrastructures s’appuyant sur les combustibles fossiles. Plus que jamais, nous devons multiplier les initiatives et les alternatives venant du terrain pour sauver le climat et développer des modes de vie socialement justes et écologiquement acceptables. »

Nick Dearden (Global Justice UK – partenaire d’Attac France au Royaume-Uni)
« Il est scandaleux que l’accord soit présenté comme un succès alors qu’il sape les droits des communautés les plus vulnérables de la planète et qu’il ne comprend à peu près rien de contraignant qui garantisse un climat sain et vivable pour les générations futures. Il y a des années, ce sont les États-Unis qui ont fait du Protocole de Kyoto un accord inefficace. L’histoire se répète à Paris, puisque les États-Unis, avec le soutien de l’UE et des autres pays riches, ont veillé à ce que les parties les plus importantes du traité soient dépouillées et édulcorées au point de devenir absurdes. Les personnes sont descendues dans les rues de Paris aujourd’hui avec un mélange de colère et de détermination. Une détermination visant à poursuivre leurs mobilisations sur l’action climatique ».

P.-S.

Réalisé par Maxime Combes – 1re version à 15h15, samedi 12 décembre.

Notes

[1François Hollande dans une interview au Parisien Magazine le 24 septembre dernier : «  C’est à Paris qu’est née la Révolution française, elle a changé le destin du monde. Faisons en sorte que dans deux cents ans, on puisse dire, c’est à Paris qu’il y a eu la révolution climatique  »

 
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Publié par le décembre 13, 2015 dans actualités, civilisation

 

Jean-François Bayart : «La France est droguée à l’argent des pétromonarchies»

by Les-crises.fr DT

Source : Le Temps, Luis Lema, 03-12-2015

Pour le professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, la France a fait preuve d’aveuglement en concluant des accords de défense avec les pays du Golfe

Les attentats de Paris ont braqué les projecteurs sur les liens qu’entretient la diplomatie française avec l’Arabie saoudite, épicentre de l’idéologie salafiste. Professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève (IHEID), Jean-François Bayart s’est notamment intéressé aux conditions qui ont amené la France à se rapprocher des monarchies pétrolières du Golfe et, au-delà, des régimes arabes sunnites.

Le Temps: L’Arabie saoudite, le meilleur ennemi de la France?

Jean-François Bayart: C’est en tout cas le résultat d’une alliance avec les pétromonarchies dont nous recevons aujourd’hui l’effet de boomerang. A partir des années 1970 ont été signés toute une série d’accords de défense entre la France et les Emirats arabes unis, puis le Qatar et dans une moindre mesure le Koweït, auxquels s’ajoute en outre un partenariat très développé avec l’Arabie saoudite de même qu’avec le Pakistan. Le propos des Français était avant tout commercial. Nous sommes alors dans le contexte des chocs pétroliers et d’un grave déficit de la balance commerciale de la France. Le premier objectif concernait ce que l’on appelle «les grands marchés», dont l’exportation française est très tributaire, à l’inverse par exemple de l’Allemagne dont les exportations reposent davantage sur un tissu de petites et moyennes entreprises beaucoup plus dense et performant.

Dans ces accords de défense, certaines clauses secrètes et différées dans le temps. Ces clauses étaient «très engageantes» comme on dit dans le vocabulaire militaire français, c’est-à-dire qu’elles impliquent l’automaticité. Très concrètement, si demain il y a un conflit entre l’Iran et le Qatar, ces accords de défense stipulent l’intervention militaire automatique de la France.

Les Français en sont-ils conscients?

Ces accords, signés par le gouvernement, ont reçu une approbation parlementaire, mais en l’absence de tout débat public. La France à cette époque s’est un peu droguée aux «grands marchés». Mais c’était une drogue douce, progressive, qui n’a déployé ses effets dramatiques que vingt ou trente ans plus tard. Ce sont par exemple ces installations militaires, que Nicolas Sarkozy inaugure en grande pompe aux Emirats arabes unis ou au Qatar, mais en se gardant bien de faire référence à la chronologie. Or il s’agit bien du résultat d’une politique bipartisane qui s’est nouée dans les années 1970. Par la suite, Sarkozy a joué la surenchère, en faisant du Qatar notre principal partenaire dans le Golfe, avec de toute évidence l’existence de contreparties, sur lesquelles nous n’avons pas d’information.

Le vrai problème c’est que la France a progressivement confondu ses intérêts avec ceux des pays du Golfe, Irak compris. En 1979, lorsque arrive la révolution iranienne, la France voit la région à travers les yeux du camp sunnite. Et lorsque l’Irak de Saddam Hussein, derrière lequel sont alignées les pétromonarchies, lancera une guerre d’agression contre l’Iran, Paris le soutiendra ainsi très activement. Aujourd’hui encore, nous payons le prix de cette aliénation de l’Iran.

E t l’expansion de l’idéologie salafiste?

Idéologiquement et politiquement, nous n’avons pas vu que nos alliés du Golfe, et le Pakistan, contribuaient à diffuser, à l’échelle régionale, voire mondiale, une forme d’islam qui était loin d’être sympathique pour nos intérêts. Cet effet a été particulièrement désastreux en Afrique de l’Ouest parce que les années 1980 et 1990 sont des années d’ajustement structurel où nous-mêmes, comme bailleurs de fonds, nous détruisons systématiquement les capacités de l’Etat séculariste hérité de l’indépendance. Nous détruisons l’hôpital public, l’éducation publique, et nous affaiblissons les capacités administratives de ces Etats. Or, la nature ayant horreur du vide, le manque a été comblé par les organisations islamiques financées par l’Arabie saoudite et les pétromonarchies. On a parlé à tort d’une «réislamisation» de ces sociétés. En vérité, ces sociétés n’ont jamais cessé d’être musulmanes. Mais dans un contexte de paupérisation qu’accéléraient les programmes d’ajustement structurel ces sociétés ont cessé d’être séculières, avec la destruction de l’Etat sécularisé. La propagation d’un islam salafiste, qui n’est pas forcément djihadiste, c’est le fruit direct de notre politique.

Et aujourd’hui?

Nous continuons d’être drogués, nous ne sommes pas du tout sur la voie du sevrage. La seule inflexion de François Hollande, c’est qu’il a pris ses distances vis-à-vis du Qatar pour se jeter dans les bras de l’Arabie saoudite. Mais, concrètement, le président socialiste réitère cette politique pour les mêmes raisons mercantiles que dans les années 1970. C’est ainsi qu’il demande à l’Arabie saoudite de financer le réarmement de l’armée libanaise, si possible avec des armes françaises, ou que, par Egypte interposée, cette même Arabie saoudite nous signe un chèque pour les frégates Mistral en nous sortant ainsi du mauvais pas où nous avait mis Sarkozy avec la Russie.

Or ces régimes sur lesquels compte la France sont complètement opaques, et ils ne se contrôlent pas eux-mêmes. L’Etat saoudien lui-même, où ce qui en tient lieu, est incapable de vérifier ce que font les princes saoudiens en matière de financement, par exemple. Dans la région, ce n’est pas le seul Etat qui laisse une grande place à la famille, à être lignager. Mais ici, ce serait plutôt une famille sans Etat. En Arabie saoudite, il n’y a que le lignage et les mercenaires.

Source : Le Temps, Luis Lema, 03-12-2015

 
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Publié par le décembre 9, 2015 dans civilisation, Economie

 
 
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