RSS

Archives de Catégorie: Amérique

Brésil: Temer accusé de commander la « plus dangereuse organisation criminelle du pays »

 une nouvelle sur laquelle nos médias français n’ont pas beaucoup épilogué et qui pourtant témoigne de à quel type d’individu l’impérialisme US doit faire appel dans ses contrerévolutions apparemment légales comme au Brésil ou insurrectionnelle comme au Venezuela. (note de danielle Bleitrach)

Le président brésilen Michel Temer lors d’une cérémonie militaire à Brasilia, le 9 juin 2017 / © AFP / EVARISTO SA

Le président brésilien Michel Temer commande la « plus dangereuse organisation criminelle du pays », a accusé le magnat de l’agro-alimentaire Joesley Batista dans un long entretien d’une virulence inédite publié samedi par l’hebdomadaire Época.

Patron du géant de la viande JBS, le chef d’entreprise avait déclenché un séisme politique à la mi-mai en remettant aux autorités un enregistrement sonore dans lequel M. Temer semblait donner son accord pour acheter le silence d’un ex-député aujourd’hui en prison.

Les révélations de M. Batista peuvent être fatales pour le président : elles ont poussé la Cour suprême à donner son feu vert pour l’ouverture d’une enquête contre le chef de l’Etat pour corruption passive et entrave à la justice.

« C’est la plus grande et plus dangereuse organisation criminelle du pays. Commandée par le président », a souligné Joesley Batista.

« Ceux qui ne sont pas en prison sont aujourd’hui au palais présidentiel du Planalto, a-t-il ajouté. Ces gens sont très dangereux. Je n’ai jamais eu le courage de les affronter », a affirmé M. Batista à l’hebdomadaire Época, dans son premier entretien depuis qu’il a noué un accord avec la justice en échange de remises de peine.

Visé par plusieurs volets de l’opération « Lavage-express », l’enquête tentaculaire qui a révélé le méga-scandale de corruption qui secoue le Brésil, il a accepté de collaborer avec les autorités à mesure que l’étau se resserrait sur ses affaires.

Ses confessions explosives font état du versement de dizaines de millions de dollars de pots-de-vin pour alimenter les caisses noires de partis politiques de tous bords, y compris le PMDB (centre droit) de M. Temer.

« Dès que j’ai connu Temer, il a commencé à me demander de l’argent pour financer ses campagnes. Il n’a pas beaucoup de pudeur quand il s’agit de parler d’argent », a expliqué M. Batista dans l’entretien à Época.

« Il me voyait comme un chef d’entreprise qui pourrait financer ses campagnes et organiser des combines qui donneraient lieu à des pots-de-vin », a-t-il ajouté.

Le contenu de cet entretien a été qualifié de « tissu de mensonges » dans un communiqué de la Présidence, qui a assuré que M. Temer allait assigner M. Batista en justice dès lundi.

« Joesley Batista est le bandit notoire qui a obtenu le plus de succès de l’histoire du Brésil », accuse le texte.

« Dans l’entretien, il dit que le président lui demandait toujours quelque chose. (…) Mais le président n’a jamais eu ce comportement de mendiant. Au contraire, c’est lui qui cherchait à résoudre ses problèmes avec le gouvernement ».

En exil forcé depuis que le scandale a éclaté, M. Batista est rentré au Brésil dimanche et a réitéré vendredi dans une déposition devant la police fédérale les accusations portées dans son témoignage.

De nombreuses rumeurs le disaient à New York avec sa famille, mais son service de presse a expliqué dans un communiqué qu’il se trouvait en réalité en Chine « pour protéger l’intégrité de sa famille, qui a été menacée à plusieurs reprises depuis qu’il a décidé de collaborer avec les autorités ».

(©AFP / 17 juin 2017 19h38)

 
1 commentaire

Publié par le juin 18, 2017 dans actualités, Amérique

 

Déclaration du gouvernement révolutionnaire de Cuba

 rien n’éclaire plus la mesquinerie odieuse de l’impérialisme des Etats-Unis que l’acharnement contre la petite île de Cuba et son farouche besoin d’indépendance…Qu’il se trouve parmi les journalistes, les politiciens français des gens capables de justifier cette ignominie prouve la dégénérescence de ceux qui ont entrepris de parler en notre nom et soutiennent le bouffon Trump… (note de Danielle Bleitrach pour histoire et société)

Le 16 juin 2017, Donald Trump, président des États-Unis, a prononcé dans un théâtre de Miami qui porte le nom d’un mercenaire de Playa Girón [Baie des cochons – NdR], un discours bourré d’une rhétorique hostile rappelant l’époque de la guerre déclarée contre notre pays, et dans lequel il a dévoilé la politique que son administration suivra contre Cuba et qui annule des progrès faits ces deux derniers années, après que les présidents Raúl Castro et Barack Obama eurent décidé, le 17 décembre 2014, de rétablir les relations diplomatiques et de s’engager sur la voie de la normalisation des liens entre les deux pays.

Dans ce discours, ainsi que dans un décret de politique intitulé : « Mémorandum présidentiel de sécurité nationale sur le renforcement de la politique des États-Unis envers Cuba » signé au même endroit, Trump inflige une régression aux relations entre les deux pays : il élimine les échanges éducationnels « interpersonnels » que pouvaient faire les individus, il instaure un plus grand contrôle de tous les voyageurs se rendant à Cuba et il prohibe les transactions économiques, commerciales et financières de sociétés étasuniennes avec différentes entreprises cubaines liées aux Forces armées révolutionnaires et aux service de renseignement et de sûreté, en vue de priver notre pays des revenus correspondants. Le président étasunien a, pour justifier cette nouvelle politique, avancé comme prétexte son inquiétude devant l’état des droits de l’homme à Cuba et son obligation d’appliquer rigoureusement les lois du blocus, dont la levée ainsi que toute amélioration des relations bilatérales seront conditionnées, selon lui, par les modifications que notre pays devra opérer dans son ordre constitutionnel.

Trump a aussi dérogé le décret de politique intitulé : « Normalisation des relations entre les États-Unis et Cuba”, émis par le président Obama le 14 octobre 2016. Ce décret, tout en n’occultant pas les visées interventionnistes de la politique étasunienne ni la volonté de la Maison-Blanche de fomenter des changements dans l’organisation économique, politique et sociale de notre pays, reconnaissait toutefois, d’une part, l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination de Cuba, d’autre part le gouvernement cubain comme un interlocuteur légitime sur un pied d’égalité, ainsi que les avantages qu’une coexistence civilisée procurerait aux deux pays et aux deux peuples, malgré les grandes différences existant entre leurs gouvernements. Le décret admettait aussi que le blocus devait être éliminé en tant que politique anachronique.

La nouvelle administration étasunienne en revient aux méthodes coercitives du passé et adopte des mesures qui renforcent le blocus toujours en vigueur depuis février 1962, lequel non seulement inflige des dommages et des privations au peuple cubain et constitue un obstacle indéniable au développement de notre économie, mais viole aussi la souveraineté et les intérêts de pays tiers, d’0ù son rejet par la communauté internationale.

Les mesures annoncées imposent des entraves supplémentaires aux occasions déjà fort limitées dont bénéficiait le secteur entrepreneurial étasunien pour faire du commerce et investir à Cuba.

Elles restreignent encore plus le droit des Étasuniens à visiter notre pays, alors pourtant qu’ils doivent déjà demander des autorisations discriminatoires, au moment même où le Congrès du pays, reflétant la volonté de vastes secteurs de la société, réclame la levée non seulement de cette prohibition aux voyages, mais aussi des restrictions imposées au commerce avec Cuba.

Les mesures annoncées par le président Trump prennent le contrepied de l’opinion publique étasunienne, dont celle de l’émigration cubaine, qui soutient dans sa majorité la levée totale du blocus et l’instauration de relations normales entre Cuba et les États-Unis.

Au contraire, de nouveau mal conseillé, le président étasunien prend des décisions favorables aux intérêts politiques d’une minorité extrémiste d’origine cubaine implantée dans l’État de la Floride qui, poussée par des motifs misérables, s’entête à vouloir punir le peuple cubain d’exercer tout simplement son droit légitime et souverain d’être libre et de prendre en main ses propres destinées.

Nous analyserons ensuite plus en profondeur la portée et les implications de cette annonce.

Tout en dénonçant ces nouvelles mesures visant à durcir le blocus, le gouvernement cubain tient à signaler qu’elles sont toutefois vouées à l’échec, comme le passé l’a démontré à maintes reprises, et qu’elles ne parviendront pas à affaiblir la Révolution ni à faire plier le peuple cubain qui a fait la preuve, pendant presque soixante ans, de sa capacité de résistance aux agressions, de quelque type ou origine qu’elles soient.

Le gouvernement cubain refuse la manipulation à des fins politiques et selon un deux poids deux mesures de la question des droits de l’homme. Le peuple cubain jouit des droits et libertés fondamentales, et peut se vanter avec fierté d’acquis qui restent une chimère dans de nombreux pays du monde, y compris aux États-Unis, tels que le droit à la santé, à l’éducation, à la sécurité sociale, le droit à un salaire égal à travail égal, les droits de l’enfant, le droit à l’alimentation, à la paix et au développement. Cuba a aussi contribué à améliorer les droits de l’homme dans de nombreux endroits du monde, malgré ses modestes ressources et malgré les limitations que lui impose sa condition de pays soumis à un blocus.

Les États-Unis ne sont pas en droit de nous faire la leçon. Nous sommes sérieusement préoccupés, pour notre part, devant la façon dont les droits de l’homme sont respectés et garantis dans ce pays, qui connaît de nombreux cas d’assassinats, de brutalités et d’abus de la police, notamment contre la population afro-étasunienne ; où le droit à la vie est violé à cause de la prolifération d’armes à feu ; où l’on peut constater le travail des enfants et de graves manifestations de discrimination raciale ; où les services de santé sont menacés de nouvelles restrictions qui laisseraient vingt-trois millions de personnes sans assurance-maladie ; où la femme ne touche pas le même salaire que l’homme ; où les émigrants et les réfugiés, notamment ceux provenant de pays islamiques, sont marginalisés ; où l’on prétend ériger des murs conçus pour discriminer et dénigrer les voisins ; et où les dirigeants bafouent des engagements internationaux visant à préserver l’environnement et à faire face aux changements climatiques.

Nous sommes tout aussi inquiets devant les violations des droits de l’homme que les États-Unis commettent dans d’autres pays, y compris dans le nôtre où ils maintiennent en détention arbitraire et torturent des dizaines de personnes sur le territoire qu’ils occupent illégalement dans la base navale de Guantánamo ; devant les exécutions extrajudiciaires et les assassinats de civils par drones interposés ; et devant les guerres déclenchées contre des pays comme l’Irak, fondées sur des mensonges tels que l’existence d’armes de destruction massive, avec toutes les conséquences néfastes que l’on sait pour la paix, la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient.

Nous rappelons que Cuba est partie à quarante-quatre instruments internationaux sur les droits de l’homme, alors que les États-Unis ne le sont qu’à dix-huit, de sorte que nous avons beaucoup à montrer, à dire et à défendre.

Quand ils ont décidé de renouer les relations diplomatiques, Cuba et les États-Unis ont ratifié leur intention de développer des liens de respect et de coopération entre leurs peuples et gouvernements, conformément aux buts et principes consacrés dans la Charte des Nations Unies. Dans sa Déclaration du 1er juillet 2015, le Gouvernement révolutionnaire de Cuba a réaffirmé : « Ces relations devront reposer sur le respect absolu de notre indépendance et de notre souveraineté, sur celui du droit inaliénable de tout État de choisir son système politique, économique, social et culturel, sans aucune ingérence de quelque nature qu’elle soit ; de l’égalité souveraine et de la réciprocité, tous principes incontournables du droit international », qui ont été d’ailleurs entérinés par les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) quand ils ont signé à La Havane, à leur Deuxième Sommet, la Proclamation faisant de l’Amérique latine et des Caraïbes une Zone de paix. Cuba n’a pas renoncé à ces principes et elle n’y renoncera jamais !

Le gouvernement cubain réitère sa volonté de poursuivre un dialogue respectueux et une coopération dans des domaines intéressant les deux pays, ainsi que de négocier le contentieux bilatéral avec le gouvernement étasunien. Comme n’a cessé de le répéter Raúl Castro Ruz, président du Conseil d’État et du Conseil des ministres de Cuba, les deux pays ont prouvé ces deux dernières années qu’ils pouvaient coopérer et coexister d’une manière civilisée, à condition qu’ils sachent respecter leurs différences et promouvoir tout ce qui est bénéfique aux deux nations et aux deux peuples. Mais qu’on n’espère pas en échange que Cuba fasse des concessions sur des questions inhérentes à sa souveraineté et à son indépendance, ni qu’elle accepte des conditions, de quelque nature qu’elles soient.

N’importe quelle stratégie visant à modifier le système politique, économique et social de Cuba, que ce soit par des pressions et des diktats, que ce soit par des méthodes plus subtiles, est vouée à l’échec.

Car c’est le peuple cubain qui continuera de décider en toute souveraineté, comme il l’a fait depuis 1959, des changements qu’il conviendra d’apporter à Cuba, telle, en l’occurrence, l’Actualisation de notre modèle économique et social.

Comme nous l’avons fait depuis le triomphe du 1er janvier 1959, nous courrons tous les risques et continuerons résolument, sûrs de nous, de bâtir une nation souveraine, indépendante, socialiste, démocratique, prospère et écologiquement durable.

La Havane, le 16 juin 2017

URL de cet article 32009
https://www.legrandsoir.info/declaration-du-gouvernement-revolutionnaire-de-cuba.html

 

 

L’interview complète : Noam Chomsky à propos des 75 premiers jours de Trump – et bien plus encore ! 1/2

par Les-crises.fr DT

Source : Democracy Now, le 04-04-2017

https://www.democracynow.org/embed/story/2017/4/4/full_interview_noam_chomsky_on_democracy

L’interview complète de 70 minutes avec Noam Chomsky sur Democracy Now ! avec un retour aujourd’hui sur les 75 premiers jours de Donald Trump à la Maison-Blanche, et bien plus encore !

AMY GOODMAN : Bienvenue sur Democracy Now !, democracynow.org. Le rapport sur la Guerre et la Paix. Je suis Amy Goodman.

JUAN GONZALEZ : Et je suis Juan Gonzalez. Bienvenue à tous nos auditeurs et spectateurs à travers le pays et à travers le monde.

Il y a soixante-quinze jours aujourd’hui, Donald Trump était investi 45e président des États-Unis. Sur le plan international, Trump a élargi les opérations militaires américaines en Irak, en Syrie, au Yémen et en Somalie, tout en reprenant les ventes d’armements au Bahreïn. Ce lundi, il a accueilli à la Maison-Blanche le dirigeant égyptien, le général Abdel Fattah Al-Sissi, alors que des milliers d’opposants restent internés en Égypte. Au siège des Nations Unies, l’administration Trump a mené le boycott des discussions portant sur l’interdiction des armes nucléaires, tandis qu’elle militait pour l’accroissement de l’arsenal nucléaire états-unien. Trump a de plus menacé d’agir unilatéralement contre la Corée du Nord.

Sur le front de l’environnement, Trump a choisi d’affecter les deniers du climat à l’Agence de Protection de l’Environnement et au Département de l’Énergie, et a sabré les programmes de l’EPA contre le changement climatique. Le budget de Trump appelle à une augmentation sans précédent des dépenses militaires de 54 milliards de dollars, tout en mettant fin à des dizaines de programmes environnementaux, de logement, diplomatiques et éducatifs. Trump demande également une augmentation de près de 3 milliards de dollars le financement du ministère de la Sécurité Intérieure, en grande partie pour payer l’agrandissement du mur frontalier et l’embauche de 1 500 nouveaux agents de la patrouille frontalière et de l’ICE.

AMY GOODMAN : Cependant, l’agenda de Trump a connu des revers judiciaires et législatifs. Les tribunaux fédéraux ont bloqué la mise en place de deux interdictions de voyager visant les résidents de six pays majoritairement musulmans. Et au Congrès, Trump a échoué dans sa tentative d’abrogation de l’Obamacare, qui aurait privé d’assurance-maladie 24 millions de personnes tout en accordant aux riches une baisse massive d’impôts. Pendant ce temps, son administration est confrontée à une enquête du FBI sur ses relations avec la Russie avant l’élection. Tout cela a créé un mouvement de résistance qui se développe dans tout le pays.

Pour aider à comprendre où en est le pays après 75 jours d’administration Trump, nous sommes en compagnie de l’un des opposants les plus connus au monde, le linguiste et militant Noam Chomsky, professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology, où il a enseigné durant plus de 50 ans. Il est l’auteur de plus d’une centaine de livres. Son dernier livre sort aujourd’hui. Il s’intitule « Requiem pour le Rêve américain : les 10 principes de concentration de la richesse et de la puissance. »

Noam Chomsky, bienvenue à nouveau à Democracy Now ! C’est génial de vous avoir avec nous.

NOAM CHOMSKY: Ravi d’être avec vous à nouveau.

AMY GOODMAN: Alors, pourquoi ne pas commencer, en ce 75e jour, par votre évaluation des événements de ces premiers mois ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, je pense qu’ils ont été très bien saisis par un éditorial du Los Angeles Times, qui parlait tout simplement de « déraillement de train ». Mais c’est très cohérent, très systématique. Tout ce qui peut être utile aux gens ordinaires, aux travailleurs, aux gens de la classe moyenne, aux gens dans la rue, tous les programmes allant dans ce sens doivent être anéantis. Tout ce qui ajoute à la richesse et au pouvoir ou qui augmente l’utilisation de la force, tout cela nous le poursuivons.

Et c’est fait – il existe un système à deux niveaux qui fonctionne – je présume, consciemment, tellement systématique qu’il est difficile d’en douter. L’équipe de Bannon-Trump veut s’assurer qu’ils dominent les manchettes. Donc, quoi qu’ils fassent, c’est ce que les gens regardent, et une folie après l’autre, l’hypothèse étant apparemment que vous oublierez les anciennes au moment où les nouvelles arriveront. Donc, personne ne parle plus des 3 millions d’immigrants illégaux qui ont voté pour Clinton. Cette folie-là, nous l’avons oubliée. Nous en sommes à la prochaine, puis nous passerons à la suivante. Pendant que cela occupe le devant de la scène, les opérations budgétaires et de planification style Paul Ryan se déroulent tranquillement en arrière-plan, mettant en pièces tout élément de gouvernement qui pourrait aider les gens aujourd’hui ou demain. C’est le but de la destruction du système environnemental. Ce n’est pas seulement dans l’EPA [NdT : Environmental Protection Agency] qu’on a taillé. La plupart des programmes environnementaux étaient en fait dans le Département de l’Énergie. Leurs programmes de recherche et d’action ont été très gravement amputés.

JUAN GONZÁLEZ : Et que faites-vous concernant – lorsque vous parlez d’anéantissement, clairement, l’un de leurs grands échecs a été leur incapacité à mettre fin à l’Obamacare. Pourriez-vous nous parler de ce que vous voyez maintenant comme options pour le système de santé du pays, que vont-ils tenter de faire et quelle est la probabilité ?

NOAM CHOMSKY : En fait, il y a eu un sondage assez intéressant à ce sujet il y a quelques jours, qui demandait simplement aux gens ce qu’ils préféraient. La proposition des Républicains correspondait à la réponse la moins choisie. Je pense qu’à peu près 15 pour cent de la population étaient prêts à l’accepter. Un peu plus choisi était le système existant, qu’on appelle l’Obamacare. Et à ce propos, ça vaut la peine de se rappeler que beaucoup de gens ne savent pas que l’Obamacare et la loi sur les Soins Abordables sont la même chose. Donc, on a des opinions négatives vis-à-vis de l’Obamacare, résultat de beaucoup de propagande, mais des opinions plus positives à l’égard de la Loi sur les Soins Abordables, en raison de ce que les gens voient.

Le plus populaire de tous les items, pour plus de la moitié des gens, était l’option dite publique, un programme de protection de la santé garanti par le gouvernement, ce qui est assez remarquable car personne ne prône publiquement cela. Mais depuis des décennies, il y a des résultats de sondages cohérents qui montrent que lorsqu’on demande aux gens ce qu’ils veulent, ils indiquent que c’est ce qu’ils veulent. Et, effectivement, c’est à peu près la seule proposition qui ait un sens. Le système de santé américain est un scandale international. Il coûte grosso modo le double par habitant de celui des pays comparables, et est l’un de ceux qui produit les pires résultats, principalement parce qu’il est privatisé, extrêmement inefficace, bureaucratisé, beaucoup de paiements sur factures, beaucoup de fonctionnaires, des tonnes d’argent gaspillé, le système de soins est entre les mains d’établissements  qui recherchent le profit et qui ne sont pas des établissements de santé, bien sûr. Et depuis des décennies, les gens préféreraient ce que tous les autres pays ont, d’une manière ou d’une autre : soit des soins de santé nationaux directs, soit des soins de santé fortement réglementés par l’État comme, par exemple, en Suisse. Parfois, le soutien est étonnamment élevé. Ainsi, à la fin des années Reagan, par exemple, environ 70 pour cent de la population pensaient que les soins de santé garantis devraient être une garantie constitutionnelle, parce que c’est un desideratum si évident. Et environ 40 p. 100 pensaient que c’était déjà dans la Constitution. La Constitution étant cette collection sacrée de tout ce qui est raisonnable, donc cela devait y être.

Mais ça ne compte tout simplement pas ce que les gens pensent. Quand Obama a mis en place son propre programme, je pense que l’option publique était soutenue par presque les deux tiers de la population, mais on l’a simplement tuée. Quand c’est – parfois, c’est discuté dans la presse, le New York Times et d’autres journaux. Et ils le mentionnent. Ils disent que c’est une possibilité, mais qu’elle est politiquement impossible, ce qui est correct si cela signifie que vous ne pouvez pas la mettre en place avec les sociétés pharmaceutiques et les institutions financières. C’est politiquement possible dans ce qu’on appelle la démocratie. Parfois, on parle de «manque de soutien politique», ce qui signifie manque de soutien par les institutions qui comptent vraiment. Il y a une partie de la population sur le côté, mais nous pouvons les ignorer, oui.

AMY GOODMAN : Pensez-vous qu’il pourrait y avoir une sorte de moment « Nixon en Chine » avec Trump ? Il a, par le passé, exprimé son soutien au concept du payeur unique. Il est extrêmement en colère à l’heure actuelle contre le Caucus de la Liberté. Il ne peut pas décider qui sont le plus, les plus méchants, le Caucus de la Liberté ou les Démocrates. Il fait des allers et retours. Pensez-vous qu’il pourrait tout rejeter ? Ou est-ce qu’on va suivre la tendance observée ces derniers jours, où il semble qu’ils vont relancer le sujet dans le sens voulu par ce qu’on appelle le Caucus de la Liberté ?

NOAM CHOMSKY : Je pense qu’ils vont probablement le réviser. Trump est partout. Vous ne savez pas ce qu’il croit. Il dit presque tout ce qui lui vient à l’esprit à 3 heures du matin. Mais les gens qui définissent vraiment la politique à l’arrière-plan – essentiellement, les Républicains d’extrême droite de Ryan – ils savent ce qu’ils font. Et ils veulent détruire tous les aspects du système de soins bénéfiques pour le grand public, c’est-à-dire les politiques systématiques. Probablement, ce qui se passera, c’est le genre de compromis qui a déjà été discuté, des États qui auront le droit de se retirer de tout ce qu’est le programme fédéral, ce qui pourrait satisfaire le Caucus de Liberté d’extrême droite, en rendant le résultat encore pire que la proposition actuelle des Républicains.

JUAN GONZÁLEZ : Je voudrais maintenant aborder…

NOAM CHOMSKY : D’ailleurs aujourd’hui même, un État – je pense que c’est le Kansas – a rejeté le projet de développement de Medicaid. Je veux dire que tout ce qui pourrait aider les gens dans le besoin doit être balayé.

JUAN GONZÁLEZ : Noam Chomsky, j’aimerais vous interroger à propos de quelque chose qu’on a beaucoup vu dans les actualités dernièrement. A l’évidence, toutes les chaînes du câble, c’est tout ce dont elles parlent ces temps-ci, c’est toute cette histoire de l’interférence supposée de la Russie dans les élections américaines. Pour un pays qui est intervenu dans tant de gouvernements et tant d’élections sur la planète, c’est plutôt un drôle de sujet. Mais je sais que vous l’avez mentionné comme une plaisanterie. Pouvez-vous nous donner votre point de vue sur ce qu’il se passe et pourquoi il y a une telle insistance sur ce problème particulier ?

NOAM CHOMSKY : C’est un fait plutôt remarquable que – avant toute chose, c’est une plaisanterie. La moitié du monde est écroulée de rire. Les États-Unis ne se contentent pas d’interférer dans des élections. Ils renversent des gouvernements qui ne leur plaisent pas, instituent des dictatures militaires. Dans le seul cas de la Russie – c’est le moindre des exemples – le gouvernement américain, sous Clinton, est intervenu de manière flagrante et ouverte, avant d’essayer de le cacher, pour promouvoir son homme, Eltsine, de toutes les manières possibles. Alors, tout cela, comme je le disais, est considéré – fait des États-Unis, à nouveau, la risée du monde entier.

Alors, pourquoi les Démocrates se focalisent-ils là-dessus ? En fait, pourquoi se focalisent-ils autant sur le seul élément du programme de Trump qui soit plutôt raisonnable, le seul rayon de lumière dans ces ténèbres : tenter de réduire les tensions avec la Russie ? C’est – les tensions aux frontières russes sont extrêmement sérieuses. Elles pourraient dégénérer en une guerre majeure, ultime. Les efforts pour les réduire devraient être applaudis. Il y a deux jours, l’ancien ambassadeur américain en Russie, Jack Matlock, a affirmé publiquement qu’il ne pouvait pas croire qu’on porte une telle attention aux efforts présumés de l’administration entrante pour établir des liens avec la Russie. Il a dit : « Bien sûr, c’est exactement ce qu’ils avaient à faire. »

Alors, en attendant, ce sujet est le premier motif d’inquiétude et de critique, quand, dans le même temps, se déroulent étape par étape, des politiques qui sont extrêmement destructrices et dommageables. Alors, vous savez, oui, peut-être que les Russes ont essayé d’interférer dans l’élection. Ce n’est pas un problème majeur. Peut-être que les gens dans la campagne de Trump parlent à des Russes. Bien, OK, pas un problème majeur, certainement moins que ce qui est fait constamment. Et il y a une sorte de paradoxe, je trouve, à ce que le seul problème qui semble enflammer l’opposition démocrate soit la seule chose qui ait des des aspects raisonnables et quelques justifications.

AMY GOODMAN : Eh bien, bien sûr, parce que les Démocrates ont le sentiment que c’est la raison, quelque part, pour laquelle ils ont perdu l’élection. Intéressant que James Comey, cette semaine, ait dit qu’il enquêtait sur les collusions de la campagne de Trump avec la Russie, car c’est Comey lui-même qui pourrait être – qui pourrait bien être partiellement responsable de la défaite de Hillary Clinton, quand il a dit qu’il enquêtait sur elle, alors que, comme nous l’avons appris, il enquêtait dans le même temps sur Donald Trump, mais cela, il ne l’a jamais dit.

NOAM CHOMSKY : Eh bien, vous pouvez comprendre pourquoi les responsables du Parti démocrate veulent essayer de trouver une responsabilité au fait – à la façon dont ils ont complètement loupé l’élection et ont raté une occasion parfaite de gagner, l’ont remise à l’opposition. Mais ce n’est pas une justification pour laisser les politiques de Trump glisser tranquillement, des politiques dont beaucoup ne sont pas seulement nuisibles à la population, mais extrêmement destructrices, comme la politique sur le changement climatique, tandis qu’on se concentre sur quelque chose qui pourrait être une avancée, si elle était adaptée et s’efforçait sérieusement de réduire les tensions croissantes et dangereuses sur la frontière russe, là où elles pourraient exploser. Les manœuvres de l’OTAN se déroulent à quelques  centaines de mètres de la frontière russe. Les avions à réaction russes bourdonnent autour des avions américains. Ceci – quelque chose pourrait leur échapper très facilement. Les deux parties, en attendant, renforcent leurs forces militaires, en ajoutant – les États-Unis le font – une chose qui préoccupe beaucoup les Russes est l’installation par les États-Unis de soi-disant missiles anti-balistiques à proximité de la frontière russe, prétendument pour protéger l’Europe contre des missiles iraniens inexistants. Personne ne croit cela sérieusement. C’est interprété comme une menace de première frappe. Ce sont des problèmes graves. Des gens comme William Perry, qui a une carrière exemplaire de stratège nucléaire et n’est pas du tout un alarmiste, dit que nous sommes revenus à l’un des plus graves moments de la guerre froide, si ce n’est pire. C’est vraiment grave. Et des efforts pour tenter de calmer cela seraient vraiment bienvenus. Et nous devons garder à l’esprit que c’est la frontière russe. Ce n’est pas la frontière mexicaine. Il n’y a pas de manœuvres du Pacte de Varsovie en cours au Mexique. Et c’est une frontière sur laquelle, plutôt raisonnablement, les Russes sont assez chatouilleux.

Ils ont été quasiment détruits plusieurs fois au siècle dernier dans cette région précisément.

JUAN GONZÁLEZ : De manière comparable avec la menace croissante liée aux armes nucléaires qui vous préoccupe, il y a les manœuvres au large des côtes de la Corée et les mots que nous avons entendus du président Trump ces derniers jours, que si la Chine ne s’occupe pas de la Corée du Nord, les États-Unis le feront. Pouvez-vous déjà nous parler de cette politique qui se développe vis-à-vis de la Corée et vis-à-vis de la Chine ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, il est intéressant d’examiner le dossier. L’affirmation est « Bien, nous ayons tout essayé. Rien ne fonctionne. Par conséquent, nous devons utiliser la force ». Est-il vrai que rien n’a fonctionné ? Je veux dire, il y a un dossier, après tout. Et si vous regardez le dossier, c’est intéressant.

En 1994, Clinton a fait, a établi ce que l’on a appelé l’Accord-cadre avec la Corée du Nord. La Corée du Nord mettrait fin à ses efforts pour développer des armes nucléaires. Les États-Unis réduiraient les actes hostiles. Cela fonctionnait plus ou moins. Aucun des deux camps ne respectaiit totalement l’accord, mais, jusqu’en 2000, la Corée du Nord n’avait pas poursuivi ses programmes d’armes nucléaires. George W. Bush est arrivé et a immédiatement lancé une attaque contre la Corée du Nord – vous savez, « l’axe du mal », les sanctions et ainsi de suite. La Corée du Nord s’est tournée vers la production d’armes nucléaires. En 2005, il y a eu un accord entre la Corée du Nord et les États-Unis, un accord assez judicieux. La Corée du Nord a accepté de mettre fin à son développement d’armes nucléaires. En retour, elle demandait un pacte de non-agression. Donc, arrêt des menaces hostiles, allègement de la sévérité des sanctions et mise en place d’un système pour fournir à la Corée du Nord de l’uranium faiblement enrichi à des fins médicales et autres, c’était la proposition. George Bush l’a immédiatement mise en pièces. En quelques jours, les États-Unis imposaient – essayaient de perturber les transactions financières nord-coréennes avec d’autres pays par Macao et autres. La Corée du Nord a reculé, a recommencé à construire des armes nucléaires. Je veux dire, peut-être que vous pouvez penser que c’est le pire régime de l’histoire, ou ce que vous voulez, mais ils suivent une politique assez rationnelle de prêté pour un rendu.

Et pourquoi développent-ils des armes nucléaires, finalement ? Je veux dire, l’économie est en mauvais état. Ils pourraient certainement utiliser autrement les ressources. Tout le monde comprend que c’est dissuasif. Et ils ont une proposition en fait. Il y a une proposition sur la table. La Chine et la Corée du Nord ont proposé que la Corée du Nord mette fin à son développement des armes nucléaires. En contrepartie, les États-Unis devraient arrêter de mener des manœuvres militaires menaçantes avec la Corée du Sud juste sur sa frontière. Ce n’est pas une proposition déraisonnable. Elle est tout simplement ignorée. En fait, Obama l’avait ignorée également. Il est possible de prendre des mesures pour atténuer ce qui pourrait être une crise extrêmement grave. Je veux dire, si les États-Unis ont décidé d’utiliser la force contre la Corée du Nord, une réaction immédiate, selon les sources militaires disponibles, est que Séoul, la ville de Séoul, serait simplement anéantie par l’artillerie de masse nord-coréenne qui la cible. Et qui sait vers quoi nous irions, après cela ? Mais la possibilité de produire – d’avancer vers un accord diplomatique négocié ne semble pas si farfelue. Je veux dire, cette proposition sino-nord-coréenne mérite vraiment d’être sérieusement prise en considération, je pense.

Et ça vaut la peine de garder à l’esprit que la Corée du Nord a de la mémoire. Ils ont été pratiquement détruits par des bombardements parmi les plus intensifs de l’histoire. Le bombardement, vous devriez, ça vaut la peine de le lire. Peut-être que vous devriez lire, les gens, l’histoire officielle de l’Air Force sur le bombardement de la Corée du Nord. C’est bouleversant. Je veux dire, ils avaient aplati le pays. Il ne restait plus de cibles. Donc, ils ont décidé, eh bien, nous allons attaquer les barrages, ce qui est un crime de guerre, bien sûr. Et la description de l’attaque des barrages est – sans le libellé exact, je déteste la paraphrase. Vous devriez vraiment le lire : simplement, ils exaltaient, dans les histoires officielles, Air Force Quarterly et d’autres – la perspective magnifique de voir cette énorme quantité d’eau déferler sur la Corée du Nord en balayant les cultures. Pour les Asiatiques, les cultures de riz sont leur vie. Cela les détruira. Ce sera magnifique. Les Nord-Coréens en vivaient. Et avoir des B-52 équipés de bombes nucléaires qui survolent leur frontière n’est pas une blague.

Mais, de manière plus significative, il y a un bilan de succès partiel dans les initiatives diplomatiques, l’échec total des sanctions et des mouvements durs, et les options sur la table qui pourraient être suivies. Au lieu de se tracasser sur le fait que quelqu’un ait parlé aux Russes, c’est le genre de chose qui devrait être – qui devrait être poursuivie très sérieusement. C’est à cela que les Démocrates ou ceux qui espèrent une forme de paix et de justice devraient travailler.

AMY GOODMAN : Ce qui nous amène à la Chine. Le président Trump a déclaré : « Si la Chine ne résout pas le problème de la Corée du Nord, nous le ferons ». Êtes-vous préoccupé par le fait que Trump, le plus bas des présidents en terme de popularité, qui a subi défaite après défaite, puisse attaquer et essayer de mettre l’accent sur un ennemi étranger ? Mais en même temps, vous avez la Chine en visite aux États-Unis, cette réunion qu’il va avoir avec le leader chinois Xi à Mar-a-Lago, également très intéressante, étant donné que c’est un terrain de golf, n’est-ce pas ? Xi déteste le golf et a interdit aux membres du Parti Communiste d’y jouer. Est-ce plutôt à cause de Trump qui pense qu’il a plus de facilité pour limiter la couverture de presse ou l’information sur ses rencontres, quand elles se tiennent dans sa propriété privée ? Mais surtout, quel est l’agenda et quelle est notre relation avec la Chine ?

NOAM CHOMSKY : Comme vous savez, l’un des incidents intéressants a été la discussion publique sur les problèmes de sécurité importants dans ce complexe touristique, peuplé de gens assis en train de prendre du café et des boissons. Peut-être qu’ils gardent la presse dehors, mais ils ne semblent pas exclure les hôtes.

AMY GOODMAN : Eh bien, pas s’ils paient 200 000 dollars par an et qu’ils sont membre de Mar-a-Lago.

NOAM CHOMSKY : Exact. si c’est le cas, vous passez à travers le filtrage.

AMY GOODMAN : Et vous pouvez avoir des photos, des selfies, avec l’homme qui détient les codes nucléaires.

NOAM CHOMSKY : Le « football. »

AMY GOODMAN : Le « football. »

NOAM CHOMSKY : Il est extrêmement imprévisible. Mais ça – les relations avec la Chine, c’est un problème extrêmement grave. La Chine ne reculera pas sur ses revendications fondamentales, par exemple sur Taiwan. Et si Trump – beaucoup de ce que la Chine exige, je pense, est – et ça ne devrait pas l’être — est inacceptable. Ça ne devrait pas, ce n’est pas acceptable sur le plan international. Mais une réaction qui passerait par l’utilisation de la force est tout simplement extraordinairement dangereuse. Je veux dire, vous ne pouvez pas jouer à ce jeu dans les affaires internationales. Nous sommes trop proches de nous détruire. Regardez le dossier de… tout au long de l’ère nucléaire, des actions accidentelles, parfois accidentelles, parfois du genre irrationnel. C’est presque miraculeux que nous ayons survécu.

Et quoi qu’il en soit, pour avoir une bonne estimation de ce danger, regardez le meilleur indicateur de la situation de la sécurité mondiale que nous ayons sous forme d’une mesure simple, à savoir l’horloge Doomsday du Bulletin des scientifiques atomiques. Elle est mise à jour chaque année, depuis 1947, le début de l’ère nucléaire, par un groupe de spécialistes sérieux, des scientifiques, des analystes politiques entre autres, qui tentent de mesurer le danger auquel l’espèce humaine est confronté. Minuit signifie que nous sommes finis. En 1947, l’horloge était réglée à minuit moins sept minutes. En 1953, juste après que les États-Unis et la Russie aient testé les bombes à hydrogène, les armes thermonucléaires, elle est passée à minuit moins deux minutes. C’est le plus proche qu’elle ait été du désastre total. À l’heure actuelle, dès que Trump est arrivé, elle est passée à minuit moins deux minutes et demie, à la fois en raison de la menace nucléaire, reconnue comme sérieuse, et de la menace de catastrophe environnementale, qui n’avait pas été prise en compte les années précédentes, et qui l’est maintenant.

Ce sont, de manière écrasante, les problèmes les plus cruciaux qui se posent à nous. En comparaison, tout le reste s’efface dans l’insignifiance. Ce sont littéralement des questions de survie. Et minuit moins deux minutes et demie signifie un danger extraordinaire. Ce devrait être l’objet principal d’attention. Et c’est tout à fait étonnant de voir comment c’est ignoré. Tout au long de la campagne électorale, il n’y en a eu pratiquement aucune mention. Chaque candidat républicain, chacun, en ce qui concerne le climat, soit a nié ce qui se passe soit a dit – les modérés, comme Jeb Bush, Kasich, ont dit : « Eh bien, peut-être que cela se passe, mais c’est pas grave. Nous n’avons rien à faire à ce sujet. »

AMY GOODMAN : Les États-Unis ont simplement mené le boycott des négociations aux Nations Unies sur l’interdiction du nucléaire.

NOAM CHOMSKY : Sur l’interdiction du nucléaire. Elles se sont jointes aux autres puissances nucléaires, malheureusement. Il y a — il y a aussi la question du Traité d’interdiction complète des essais. Il y a maintenant trois puissances nucléaires qui ont refusé de le ratifier : la Chine, les États-Unis et Israël. Et si les tests recommencent, c’est un danger extrêmement grave. Comme je l’ai mentionné, c’était lorsque les premiers essais ont été réalisés que l’horloge Doomsday était à minuit moins deux minutes.

Il y a le problème du nouveau traité START, un traité – il y a eu une réduction insuffisante, mais significative, des armes nucléaires depuis la fin de la guerre froide. Le nouveau traité START est censé la faire avancer. La Russie et les États-Unis ont la majorité écrasante des armes nucléaires. Et cela en réduirait le nombre, mais aussi les plus menaçantes. Trump a indiqué – je ne sais pas – personne ne sait ce qu’il veut dire, mais il a indiqué que c’est ce qu’il appelle une mauvaise affaire pour les États-Unis, ce qui suggère peut-être que nous devrions en sortir, ce qui serait une catastrophe. Je veux dire, ce sont des problèmes majeurs. Et le fait qu’ils soient à peine discutés est un indicateur éclatant du niveau de la civilisation contemporaine.

JUAN GONZÁLEZ : Noam Chomsky, je voulais vous demander : les gens de gauche ont l’habitude de considérer globalement le gouvernement américain comme étant au service de la classe capitaliste, les politiciens. De temps en temps, on a eu un Rockefeller ou un membre véritable de la classe capitaliste qui entre au gouvernement. Mais maintenant, avec cette administration Trump, c’est un nombre extraordinaire de personnes extrêmement riches qui sont  de fait entrées directement au gouvernement. Et pourtant, on voit cette histoire qu’ils reçoivent le soutien de la classe ouvrière blanche du pays. Pourriez-vous parler de cela, les capitalistes qui prennent  le contrôle direct du gouvernement ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, comme vous dites, ils l’ont toujours eu. Les indications simples, rien que le financement de la campagne, une indication simple comme celle-là, est un prédicteur très fiable, non seulement de la victoire électorale, mais même de la politique ensuite. C’est vrai depuis un siècle. Et si on regarde l’analyse des attentes populaires – un sujet majeur de la science politique universitaire compare les attentes populaires et les politiques publiques. C’est plutôt simple. La politique publique, vous pouvez la voir. Les attitudes populaires, nous en connaissons beaucoup à partir de sondages approfondis. Et les résultats sont assez surprenants. Il s’avère qu’environ 70 pour cent des votants, soit peut-être la moitié du corps électoral, environ 70 pour cent des électeurs sont littéralement des laissés-pour-compte, les 70 pour cent inférieurs de l’échelle des revenus, c’est à dire que leurs propres représentants ne font pas attention à leurs attentes et préférences. Si vous vous déplacez vers le haut de  l’échelle des revenus, vous obtenez un peu plus de corrélation, plus, un peu plus d’influence. Le plus haut, qui est probablement une fraction de 1 pour cent, si vous pouviez obtenir les données, c’est là que la politique se définit. L’administration Trump est une sorte de caricature de cela. C’est toujours très vrai. Mais ici, c’est comme s’ils tentaient d’étaler le fait que ce pays est géré par Goldman Sachs et les milliardaires, et que personne d’autre ne compte.

JUAN GONZÁLEZ : Wilbur Ross, Betsy DeVos.

NOAM CHOMSKY : Oui, tous. Je veux dire, c’est presque comme une parodie choquante, comme s’ils essayaient de montrer : « Ouais, ce que nous savons tous est vrai, c’est profondément vrai, et nous allons vous le montrer. »

L’intéressant – une question intéressante, celle que vous soulevez, est : comment font-ils pour garder le soutien des gens qu’ils sont en train de cogner au visage ? Ce n’est pas inintéressant. Et si vous examinez cela, il y a plusieurs facteurs. Tout d’abord, beaucoup des électeurs de Trump, des électeurs de la classe ouvrière blanche, beaucoup d’entre eux ont voté pour Obama en 2008. Si vous remontez à la campagne d’Obama, les mots frappants étaient « espoir » et « changement ». Je ne suis généralement pas d’accord avec Sarah Palin, mais quand elle a demandé: « Où est ce bidule « d’esperage-changeage » (« Where’s this hopey-changey stuff ») ? », elle ne disait pas une insanité. Il est vite devenu clair qu’il n’y avait pas d’espoir et qu’il n’y avait pas de changement. Et les travailleurs ont vraiment perdu leurs illusions. Vous pouvez le voir au Massachusetts, où, lorsque Kennedy est mort, vous savez, le « lion libéral ». Il se trouve qu’il y a eu un vote pour le remplacer, en 2010. Étonnamment, c’est un Républicain qui a gagné, dans le Massachusetts démocrate, le siège de Kennedy. Et les électeurs syndiqués n’ont pas voté pour les Démocrates. Ils étaient très en colère d’avoir été trompés, ils le sentaient, à juste titre, par la campagne de promesses de Obama. Et ils se sont tournés vers leur pire ennemi de classe, qui au moins dit les choses. Les Républicains ont acquis la technique de parler comme s’ils étaient des types ordinaires, vous savez, le genre de gars que vous rencontrez dans un bar, ce genre de choses. Cela remonte à Reagan et à ses bonbons à la gelée, et à Bush, vous savez, les mots mal prononcés, etc., et ainsi de suite. C’est un jeu joué d’avance. Et c’est un jeu de cons. Mais en l’absence d’opposition, ça marche.

Et qu’arrive-t-il quand il y a une opposition? C’est très frappant. Le fait le plus étonnant de la dernière élection, qui est la réussite de Sanders, c’est une rupture d’un siècle d’histoire politique américaine. Comme je l’ai dit, vous pouvez prédire très bien les résultats électoraux, grâce au seul financement des campagnes. D’autres facteurs l’intensifient. Voici Sanders, quelqu’un dont personne n’a jamais entendu parler. Aucun soutien des riches, aucun soutien des entreprises. Les médias l’ont ignoré ou dénigré. Il a même utilisé un mot effrayant, « socialiste ». Il est sorti de nulle part. Il aurait remporté la nomination du Parti démocrate s’il n’y avait pas eu les magouilles des chefs de parti Obama-Clinton qui l’ont empêché d’entrer. Il aurait pu être le président. A partir de rien. C’est une rupture incroyable. Cela montre ce qui peut arriver lorsqu’on propose des politiques qui répondent aux préoccupations générales, qui concernent une grande partie de la population.

AMY GOODMAN : Pensez-vous qu’il pourrait encore gagner s’il se lançait à nouveau ?

NOAM CHOMSKY : Eh bien, il y a eu un sondage de Fox News, il y a quelques jours, Fox News, demandant qui est le – essayant de demander qui est votre personnage politique préféré. Sanders était largement en avance, loin devant, sans aucun soutien vocal et articulé dans cette concentration de pouvoir – les médias, les entreprises, ailleurs. En fait, si vous regardez les préférences politiques, vous voyez quelque chose de similaire. Nous avons déjà mentionné les problèmes concernant la Santé. C’est – problème après problème, une grande partie des gens qui votent vraiment pour leur pire ennemi de classe, si on s’en tient à la politique, qui favoriseraient vraiment les politiques social-démocrates, même les politiques environnementales.

AMY GOODMAN : Nous avons reçu via toutes sortes de moyens des centaines de questions pour vous interroger. L’une est de Ty Williams, qui pose via Twitter la question de l’exploitation par Trump de la peur. Ty demande, lorsque vous – « [pouvez-vous] développer vos commentaires dans AlterNet sur le fait que l’administration Trump pourrait mettre en scène une attaque ? Quel  parallèle historique avez-vous en tête ? »

NOAM CHOMSKY : Eh bien, en fait, la déclaration que j’ai faite était assez en sourdine. Ce n’était pas aussi fort que les titres l’indiquaient. Ce que j’ai souligné – et ce dont tout le monde, je pense, est conscient -, c’est que tôt ou tard ce jeu de cons ne va pas fonctionner. Les gens comprendront qu’il ne ramène pas les emplois. Il ne va pas recréer l’image en partie illusoire, en partie réelle, de ce qu’était la vie dans le passé, avec des emplois manufacturiers et une société qui fonctionnait, où vous pouviez aller de l’avant, et ainsi de suite. Il ne va pas créer cela.

Que se passe-t-il à ce moment-là ? Il faut faire quelque chose pour maintenir le contrôle. La technique évidente est celle du bouc émissaire. Donc, le culpabilité des immigrants, des musulmans, de n’importe qui. Mais cela ne peut marcher que jusqu’à un certain point. L’étape d’après serait, comme je l’ai dit, une prétendue attaque terroriste, ce qui est assez facile. En fait, c’est presque normal, comme les champignons atomiques de Condoleezza Rice. C’est facile à monter, de prétendues attaques. L’autre possibilité est une attaque par étapes d’un type mineur. Est-ce que ce serait difficile ? Prenez la technique du FBI, qu’ils utilisent constamment, de créer des situations de piégeage. Bien, supposons que l’un d’entre eux aille un peu trop loin, qu’on ne l’arrête pas juste à temps. Ce n’est pas difficile à calculer. Je ne l’anticipe pas particulièrement, mais c’est une possibilité. Et nous avons un pays très inquiet. Depuis des années, c’est probablement le pays le plus effrayé au monde. C’est aussi le pays le plus sûr au monde. Il est très facile de terrifier les gens.

Source : Democracy Now, le 04-04-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les-crises.fr DT | 17 juin 2017 à 6 h 00 min | Étiquettes : Noam Chomsky, Trump | Catégories : Crise Politique | URL : http://wp.me/p17qr1-JWg
 
 

Le pouvoir par tous les moyens, par Maurice Lemoine

Le pouvoir par tous les moyens, par Maurice Lemoine

Loin de l’image de jeunes pacifistes réprimés, le Venezuela affronte un mouvement organisé et violent de déstabilisation, témoigne notre reporter. La réplique de l’État peine à ramener la concorde, tandis que la Colombie voisine joue désormais le même rôle que la Turquie dans le conflit syrien : francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens) servent de bras armé à la restauration néolibérale.

Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, le journaliste Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

TEXTES ET PHOTOS : MAURICE LEMOINE, DE RETOUR DE CARACAS

Venezuela. Ce 13 mai, tandis que des pneus crament sur la chaussée, une foule d’opposants au président Nicolás Maduro stationne sur la place Francia du quartier bourgeois d’Altamira (est de Caracas). «J’ai 57 ans, j’ai connu diverses présidences et, bien qu’il y ait toujours eu de la pauvreté et de l’insécurité, il y avait une bonne qualité de vie, nous explique une femme élégante. Hélas, depuis [Hugo] Chávez, la situation a bien changé…» Perplexe, elle fixe l’épais nuage de fumée qui s’élève à proximité: «Des jeunes ont monté une barricade, la Garde nationale est arrivée et il y a eu une grande confusion. Un autobus a été incendié, mais cela n’a pas été provoqué par les manifestants, il a brûlé (elle cherche ses mots)… spontanément.» Autour d’elle, la paranoïa rôde, instillée depuis des lustres par les médias: «Ce sont des colectivos infiltrés qui ont fait ça.» Les supposés paramilitaires du «régime», systématiquement accusés de tous les maux. Notre interlocutrice, elle, nous fixe avec gentillesse: «Vous êtes seul? Faites attention, il y a des délinquants qui pourraient vous voler vos appareils photos.»

Casqués, cagoulés, agressifs, ceux qu’elle évoque à demi-mot s’activent autour de la carcasse métallique du bus calciné qu’ils dépècent pour le transformer en nouvelles barricades. Recueilli par la police municipale du quartier de Chacao, le chauffeur du véhicule exposera les faits: ce sont bien six voyous qui, au nom de la lutte contre le «chavisme», ont incendié son outil de travail après l’avoir séquestré et détourné de son trajet.

Trois ans d’émeutes

A la mort de Chávez, dans le but de neutraliser définitivement la révolution bolivarienne, les radicaux de la Table d’opposition démocratique (MUD) ont entrepris d’empêcher Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Jouissant d’un fort appui international – un décret de Barack Obama faisant du Venezuela «une menace pour la sécurité nationale des EtatsUnis» et l’arrivée à la tête de l’Organisation des États américains (OEA) d’un inconditionnel de Washington, l’Uruguayen Luis Almagro –, ils ont lancé une offensive de guérilla urbaine en 2014 sous le nom explicite de la Salida (la sortie) et, en l’absence de résultat tangible (hormis 43 morts et plus de 800 blessés!), accentué une «guerre économique» destinée à déstabiliser le pays. Cette fois avec un succès certain. Durement affectée par les pénuries sciemment organisées d’aliments, de médicaments et de produits de première nécessité, une partie des électeurs du «chavisme» a sanctionné le pouvoir, rendu responsable du chaos, en permettant, plus par abstention que par adhésion, une victoire de l’opposition lors des législatives de décembre 2015.

Lors de son installation à l’Assemblée, le 5 janvier 2016, la MUD, désormais majoritaire, n’annonce qu’un seul et unique objectif, fort peu respectueux de la Constitution: renverser Maduro en six mois! Et se met immédiatement dans l’illégalité (qui perdure aujourd’hui) en incorporant trois députés dont l’élection a été entachée de fraudes dans l’État d’Amazonas. Ce qui a amené le Tribunal suprême de justice (TSJ) à invalider toutes ses décisions et même, fin mars 2017, à prétendre assumer les fonctions législatives, avant de faire machine arrière pour mettre un terme aux accusations d’«auto-coup d’État». Bref, depuis maintenant trois ans, pouvoir et opposition se rendent coup pour coup. De sorte que, en torpillant le 6 décembre 2016 un éphémère dialogue entamé sous les auspices de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et du Vatican, l’opposition a réaffirmé sa volonté d’éjecter le chef de l’État, soit en imposant, sans aucune base légale, des élections présidentielles anticipées, soit en le renversant purement et simplement à travers d’incessantes «manifestations pacifiques». Qui, depuis le 4 avril 2017, ont fait entre soixante-cinq et quatre-vingts morts. Dues à une «répression féroce» si l’on en croit la plupart des médias.

L’arrivée des combattants

Chaque jour ou presque, dans l’est de Caracas, de quelques centaines de personnes à plusieurs dizaines de milliers de manifestants, selon les cas, prennent la rue. Selon un scénario immuable, de 10h à 14h, ils défilent en ordre en scandant «liberté!» et en traitant Maduro d’«assassin». Aucune force de l’ordre gouvernementale ne s’oppose à leur progression.

En début d’après-midi, le ton change. Des dizaines d’«encapuchados» (individus masqués) équipés de casques, de masques à gaz, de boucliers décorés de motifs rappelant les croisades, de gants de chantier, de cocktails Molotov et d’armes improvisées, hérissent les carrefours de barricades, de camions confisqués à leur conducteur sous la menace, brûlent des pneus et des détritus, puis prennent la tête du cortège en direction d’un endroit non autorisé – Ministère de l’intérieur, Conseil national électoral (CNE), TSJ, etc. Entourés de caméras, les leaders surgissent, María Corina Machado, bras et index impératifs tendus vers l’ouest – «la fin de ce gouvernement corrompu approche grâce à l’héroïsme du peuple vénézuélien qui, quoi qu’il en coûte, ne doit pas se laisser arrêter!» –, Henrique Capriles Radonski, les yeux hallucinés (il ne s’agit pas d’une image), lesquels chauffent les troupes avant, prudemment, de se retirer.

La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein

C’est alors que commencent les affrontements et que, systématiquement, les meneurs entraînent une partie de la «manif» sur l’autopista Francisco Fajardo – l’autoroute à six voies qui, d’est en ouest, traverse la capitale. Les «pacifiques» restant en retrait tout en poussant des hurlements et en applaudissant, les «combattants» provoquent les gardes nationaux (GN), lesquels finissent par intervenir pour dégager la voie, à coups de grenades lacrymogènes et de canons à eau. Tout comme les fonctionnaires de la Police nationale bolivarienne (PNB), et sur ordre du chef de l’État, lors des opérations de maintien de l’ordre, ils n’ont pas le droit de porter d’armes à feu.

Tandis que, pestant contre «la dictature», le gros de la foule reflue entre yeux larmoyants et quintes de toux, des groupes stratégiquement coordonnés s’éparpillent dans les rues avoisinantes qu’ils transforment en terrain de guérilla. La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein.

Morts dans les deux camps

Le 31 mai, un rapport du «défenseur du peuple» Tarek William Saab a révélé que, sur soixante-cinq victimes, cinquante-deux sont mortes dans le contexte des manifestations et treize lors de pillages et autres actes de vandalisme. Trois décès mettent en cause des effectifs de la GN, deux la PNB, cinq les polices des États de Carabobo, du Táchira, du Bolivar, et un la police municipale de Sucre (quartier de Caracas dirigé par l’opposition). Pour ces faits, dans le cadre de l’État de droit, trente-cinq membres des forces de l’ordre ont été mis en examen ou sont recherchés. Mais qui a tué un garde national et deux policiers de l’État de Carabobo? Les cinq personnes qui se sont fracassées contre une barricade et les deux autres assassinées en tentant de franchir les obstacles érigés par des manifestants? Le juge Nelson Moncada Gómez, exécuté de plusieurs balles alors qu’il tentait d’éviter un barrage? Les victimes des «chopos», armes artisanales utilisant des billes de métal ou de verre comme munitions? La vingtaine de personnes qui se trouvaient malencontreusement «à proximité» des manifestations? Les trois «chavistes» pris pour cible depuis un immeuble? Qui a blessé par armes à feu et explosifs six policiers et vingt-deux gardes nationaux?

Tirs «amis»

Plus de 1100 blessés (dont 340 membres des forces de l’ordre)… Avec, certes, une part d’accidents et de ce qu’on appellerait en termes militaires de «tirs amis». Le 31 mai, lors de l’attaque extrêmement violente de la base militaire de La Carlota (Caracas), que nous suivons «en première ligne», il nous est donné d’observer: un excité enflammer ses vêtements et se brûler grièvement avec son propre cocktail Molotov; un individu ramasser une grenade lacrymogène et la relancer maladroitement… sur ses amis; le servant d’un bazooka improvisé se faire huer et insulter pour avoir expédié son projectile quasiment sur les opposants; l’utilisateur d’un lance-pierres propulser ses billes métalliques d’une distance telle qu’il a autant de chance d’atteindre les gardes nationaux que les enragés en train de les affronter…

Mais l’explication d’un tel bilan va bien au-delà. Dans le recrutement criminel de bandes de délinquants équipés et rétribués pour semer le chaos. Des bandes armées qui pillent et saccagent. Qui rançonnent les habitants des quartiers «occupés» sous prétexte qu’ils «luttent pour la liberté». Qui, le 22  mai, jour de la «marche pour la santé», incendient des dépôts de médicaments et des centres médicaux! Qui, le 20 mai, à Altamira, l’accusant d’être «chaviste», lynchent le jeune Orlando Figuera, le lardent de coups de couteaux, l’arrosent d’essence et y mettent le feu (il mourra le 3 juin).

La Colombie jouant désormais le rôle de la Turquie dans le conflit syrien, francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens), bras armé de la restauration néolibérale, opèrent dans les États de Carabobo, Táchira et Mérida. A Barinas, durant un Premier mai de terreur, les bandes criminelles de l’«opposition démocratique» ont imposé un véritable état de siège, attaqué et mis à sac une centaine de commerces, une trentaine d’institutions publiques et laissé quatre morts sur le terrain.

L’issue par une Constituante?

Pour sortir de l’impasse, Maduro a annoncé la convocation d’une Assemblée nationale constituante (1). Alors qu’elle réclamait des élections, la MUD ne veut pourtant pas en entendre parler. Dans tout le Venezuela, y compris au sein du «chavisme critique», dont émerge depuis peu la figure de la procureure générale de la République Luisa Ortega, le débat fait rage. Ex-ministre de l’Économie, le chercheur Luis Salas réfléchit à haute voix: «Le gouvernement a une proposition, qui est discutable, qui ne recueille pas le consensus de tous les Vénézuéliens, mais il a une proposition. Quelle est celle de la droite?» Les faits parlent d’eux-mêmes: déchaîner la violence pour renverser Maduro.

Note :
(1) L’Assemblée Constituante, un visage nouveau pour la République, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/06/07/lassemblee-constituante-un-visage-nouveau-pour-la-republique/

Lire aussi “Réfléchir avec les latino-américains” : entretien avec Maurice Lemoine pour la sortie de son livre “Les enfants cachés du général Pinochet”

Source : Le Courrier de Genève

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2GP

 
1 commentaire

Publié par le juin 16, 2017 dans Amérique

 

« Faire le mariole avec Trump pourrait coûter cher à Macron » – entretien avec Tony Corn

intelligent comme bien des articles publiés par le Vent se lève, dans ce temps où le pragmatisme que ce soit celui des Etats-Unis ou celui de la Chine nous propose une politique en « trump l’oeil ». Si Trump survit aux assauts menés contre lui, il est effectivement possible qu’il mène ce jeu là , celui déterminé en fait par de vieux routards issus de la guerre froide et veillant à ce que sa victoire ne soit pas remise en cause en surveillant les « héritiers ». (note de Danielle Bleitrach)

http://lvsl.fr/faire-mariole-trump-pourrait-couter-cher-a-macron-entretien-tony-corn

« Faire le mariole avec Trump pourrait coûter cher à Macron » – entretien avec Tony Corn

Né à Paris en 1956, Tony Corn a travaillé pour le Département d’Etat américain de 1987 à 2008, et a été en poste à Bucarest, Moscou, Paris, Bruxelles et Washington. Il a enseigné les études européennes à l’U.S. Foreign Service Institute, l’école de formation des diplomates américains. Il est l’auteur de plusieurs articles publiés dans Le Débat, dont le dernier, Vers un nouveau concert atlantique, est paru dans le n°194 (mars-avril 2017). Il livre ci-dessous un point de vue américain sur les Etats-Unis de Trump, l’Europe de Merkel et la France de Macron. 

***

Dans un article publié dans la revue Le Débat en 2014, vous appeliez la France à s’unir le plus étroitement possible avec les Anglo-Saxons. Vous disiez précisément que « pour la France aujourd’hui, le principal multiplicateur de puissance n’est pas son appartenance à ce géant économique, nain politique et larve militaire qu’est l’Europe mais, à tout prendre, son association au sein de directoires discrets avec les Anglo-Saxons ». L’élection de Trump aux États-Unis et celle de Macron en France changent-elles la donne ? Entre première poignée de main commentée dans les moindres détails et passe d’armes autour de l’accord de Paris, la relation entre les deux présidents ne semble pas commencer sous les meilleurs auspices….

Je serais plus optimiste que vous. Chacun à leur manière, Trump et Macron sont avant tout des mavericks qui ont gagné leur pari respectif contre le Système – ce qui ne peut manquer de créer une certaine complicité entre les deux hommes. Cela dit, l’un comme l’autre étant des néophytes en politique étrangère, il y aura inévitablement quelques « couacs » dans le court terme.

Côté américain, Trump est avant tout un dealmaker : autant il peut être pragmatique dans le cadre de relations bi- ou tri-latérales, autant il devient mal à l’aise et « psycho-rigide » à mesure que le cadre se multilatéralise davantage (comme on l’a vu au G7 ou, a fortiori, au sommet des 28 membres de l’OTAN). Plus que jamais, donc, la France aura intérêt à traiter le maximum de dossiers dans un cadre « minilatéraliste » de type P3 (Etats-Unis, Royaume-Uni, France).

Deuxième observation : l’Elysée devra prendre en compte que, tant dans la forme que dans le fond, la politique de Trump est, pour une bonne part, une politique en Trump-l’œil, si j’ose dire. Trump a recruté pas mal de gens qui ne partagent pas ses opinions, s’inspirant en cela de la fameuse formule de Lyndon Johnson : « celui-là, il vaut mieux l’avoir à l’intérieur de la tente en train de pisser dehors, qu’à l’extérieur en train de pisser dedans. » Il s’ensuit que les personnes dont le nom apparaît dans les organigrammes officiels ne sont pas nécessairement les plus influents, notamment sur les dossiers sensibles. Sur la Russie, par exemple, c’est officiellement Fiona Hill – partisane d’une ligne dure – qui est en charge à la Maison-Blanche ; en réalité, Trump a un back channel avec Poutine via Kissinger (et Thomas Graham, l’ancien Monsieur Russie de Bush, aujourd’hui directeur de Kissinger Associates), qui est, lui, partisan d’un rapprochement avec la Russie.

Comme s’il y avait une sorte de diplomatie américaine parallèle ?

Disons que le véritable centre de gravité de la politique étrangère américaine aujourd’hui, ce n’est pas Tillerson, Mattis ou McMaster (« les trois adultes », comme on les appelle), mais une jeune femme inconnue du grand public, mais bien connue des insiders : Dina Powell. En tant que numéro deux du NSC (National Clandestine Service), c’est elle qui préside le « Deputies Committee », et donc qui gère la politique étrangère au jour le jour. De plus, elle a plus beaucoup plus d’expérience de la politique étrangère et de « l’interministériel » que son boss nominal, le général McMaster. Enfin, à l’inverse des « trois adultes », Powell est très bien introduite dans la tribu Trump. Dina et Donald, c’est un peu « la Belle et la Bête » à la Maison-Blanche. Si j’étais d’humeur badine, je dirais que si le jeune Manu parvient à séduire la jolie Dina, celle-ci pourrait devenir sa meilleure avocate auprès du vieux Donald !!

Troisième point : l’Elysée devra se rappeler que si, sur certains dossiers (comme la Russie), Trump est en conflit ouvert avec l’Establishment américain, sur bon nombre d’autres dossiers (l’OTAN en général, l’Allemagne en particulier), il ne fait que dire tout haut ce que l’Establishment dit tout bas depuis un certain temps déjà. J’ai lu récemment dans la presse française qu’en omettant les traditionnelles génuflexions au sujet de l’Article 5, « Trump avait porté un coup à la crédibilité de l’OTAN ». On marche sur la tête !

L’Amérique contribue 70% du budget de l’OTAN ! Et voilà maintenant six ans que, par la voix du secrétaire à la défense Bob Gates, l’Establishment américain a fait connaître son exaspération à l’égard des free riders européens ! Jugez plutôt : alors que l’Allemagne a accumulé mille milliards d’excédent commercial durant ces cinq dernières années, l’armée allemande est de plus en plus une bouffonnerie sans nom : la moitié du matériel militaire allemand est inutilisable ; quant aux soldats allemands, ils ne sortent jamais de leurs bases quand ils sont en Afrique, et ils n’hésitent pas à quitter, au bout de douze jours, un exercice de l’OTAN de quatre semaines sous prétexte qu’on ne leur a pas payés leurs heures supplémentaires ! Dans un récent sondage du Pew Center, 56% des Américains, mais seulement 38% des Allemands, se disaient favorables à l’utilisation de la force pour défendre un allié. 58% des Allemands s’y déclarent opposés !

Voilà six ans, donc, que les Européens en général, les Allemands en particulier, « portent un coup à la crédibilité de l’OTAN » en continuant de faire la sourde oreille aux injonctions de Washington. D’où la « gaffe calculée » – et parfaitement justifiée – de Donald Trump. D’ailleurs, même si son attitude à Bruxelles a été un peu trop bourrue dans la forme, il n’a pas été désavoué dans le fond par les véritables « poids lourds » américains (Henry Kissinger, George Schultz, Jim Baker, Condi Rice, etc…).  Les Européens devraient même s’estimer heureux que Trump n’ait pas mis davantage les points sur les « i » en rappelant cette évidence : l’article 5 n’a jamais garanti une automaticité d’action – seulement une automaticité de consultation.

Côté français, vous disiez donc qu’Emmanuel Macron est lui aussi un néophyte en politique étrangère…

C’est même pire : c’est quelqu’un qui vient de l’Inspection des finances – autant dire la pire (dé)formation qui soit pour la diplomatie. A l’exception d’un Couve de Murville, ces gens-là n’ont jamais rien compris à la politique étrangère. Je pense sincèrement que Macron peut, avec le temps, acquérir l’étoffe d’un véritable chef d’Etat. Mais il va falloir qu’il désapprenne le mode de pensée technocratique des « gnomes de Bercy », et qu’il ait l’humilité d’apprendre le mode de pensée stratégique auprès des vrais « pros » (essentiellement Le Drian et Védrine). Ce qui est encourageant, c’est que Le Drian, tout en gardant un œil sur la Défense, a hérité des Affaires étrangères, de l’Europe, du Développement, du Commerce extérieur, du Tourisme, de la Francophonie, des Français de l’étranger, etc. Le Drian est quasiment un vice-président !

Macron arrive au pouvoir dans une conjoncture internationale très particulière. Durant le quart de siècle qui a suivi la fin de la guerre froide, la « diplomatie coopérative » a été la norme dans les relations entre les Etats, et la « diplomatie coercitive » a été l’exception. Or nous sommes entrés dans une ère où la diplomatie coercitive va devenir de plus en plus fréquente, et dans ce domaine, la diplomatie française a tout à réapprendre. Si je n’avais qu’un conseil à donner à l’intellectuel Macron, ce serait de délaisser l’herméneutique philosophique pour la sémiologie diplomatique – en clair, de troquer Temps et Récit de Paul Ricoeur pour Arms and Influence de Thomas Schelling. Pour déniaiser les Inspecteurs des finances, rien ne vaut ce Machiavel moderne qu’est Schelling – qui est aussi Prix Nobel d’économie…

Macron devra aussi apprendre qu’en politique étrangère, le plus difficile n’est pas de décider quelle position adopter sur tel ou tel dossier, mais de hiérarchiser ses priorités, et cela selon le seul critère qui vaille : l’intérêt national. Cet exercice est d’autant plus délicat que, sur nombre de dossiers, les capacités d’action de la France sont limitées sans l’appui de l’allié américain, et que les priorités (plus encore que les positions) de cet allié ne coïncident pas nécessairement avec celles de la France. Il faut toujours garder à l’esprit qu’il y a une asymétrie.

Asymétrie au niveau géographique, d’abord. L’Allemagne est certes dans le collimateur de Trump, mais « l’Europe » en tant que telle est le cadet de ses soucis. A l’origine, la priorité de Trump était de faire ce que l’on appelle un « Nixon in reverse », c’est-à-dire d’opérer un rapprochement avec la Russie afin de mieux endiguer la Chine. Or la russophobie ambiante à Washington est telle qu’un tel programme a été ajournée. La nouvelle priorité de Trump, semble-t-il, c’est désormais le monde musulman, et plus précisément la succession saoudienne. Et là, il faut être attentif au fait qu’une politique qui, du point de vue du court terme, apparaît comme « surréaliste », peut en fait constituer la politique la plus « réaliste » qui soit du point de vue du long terme.

Surréaliste, c’est le mot, même si Trump n’est pas le premier chef d’Etat à prétendre vouloir lutter contre l’islamisme tout en demeurant le meilleur ami de l’Arabie saoudite…

Justement, ce n’est pas si simple. Schématiquement et depuis la création de la Ligue Islamique Mondiale et de l’Organisation de la Conférence Islamique par Riyad dans les années 1960, l’Arabie saoudite a dépensé 90 milliards de dollars pour la propagation globale du salafisme, et s’est progressivement imposé comme une sorte de Califat du monde sunnite. Or depuis 2015, un « printemps saoudien » a de facto commencé avec la décision du vieux roi Salmane (82 ans) de rompre avec la tradition et de nommer son neveu (57 ans), prince héritier, et son propre fils (31 ans), héritier en second. Contrairement à Obama qui, dès 2009, s’était éloigné de l’Arabie saoudite pour se rapprocher de l’Iran, Trump veut se rapprocher de Riyad afin de s’assurer que la succession conduise bien à une relève générationnelle, ce qui du même coup permettrait au Califat saoudien de faire, à terme, son « Vatican II », si je puis dire.

En bref, dans la mesure où Trump «soutient» l’Etat qui a le plus contribué à la propagation du djihadisme dans le passé, c’est seulement au sens où la corde «soutient» le pendu. Quant à la diabolisation rhétorique de l’Iran, elle paraîtra évidemment « surréaliste » au moment même où les Iraniens plébiscitent le modéré Rohani. En revanche, cette diabolisation est tactiquement « réaliste » dans la mesure où elle permet aux chefs d’état arabe de « vendre » à leurs opinions publiques l’idée d’un rapprochement avec Israël (un rapprochement qui peut conduire, à terme, à une résolution de la question palestinienne). Bref, dans ce domaine plus que dans tout autre peut-être, la politique de Trump est une politique en Trump-l’oeil.

Il existe une asymétrie Etats-Unis / France au niveau « fonctionnel », ensuite. Macron n’a pas encore assimilé le fait que, lorsqu’on est le président d’une grande puissance comme la France, il y a lieu de faire une différence très nette entre high politics et low politics. La prolifération nucléaire relève de la première, le réchauffement climatique, que cela plaise ou non, relève de la seconde. L’Accord de Paris, qui n’inclut aucun mécanisme contraignant, mérite bien son sobriquet de « Pacte Briand-Kellog de l’environnement ».  D’ailleurs, même si tous les signataires tenaient toutes leurs promesses, tout le monde sait bien que l’impact à long-terme de cet accord serait extrêmement modeste : une réduction de l’ordre de 0,2 degré à l’horizon 2100. D’ici là, l’arme nucléaire, aux mains de pays comme la Corée du Nord ou de l’Iran, aura eu le temps de faire beaucoup plus de dégâts environnementaux que le réchauffement climatique. Il faut donc garder le sens des proportions même s’il faut évidemment regretter que Trump ait choisi de « sortir » d’un accord qui allait dans le bon sens.

Est-il vrai selon vous que la poignée de main « virile » entre Trump et Macron a vexé le premier et précipité la sortie de l’accord ? 

Disons que pour des raisons de politique intérieure, Macron a cru bon d’en rajouter une louche. Il est actuellement en campagne électorale. Or il n’a lui-même été élu que par 44% des inscrits, et 43% de ses électeurs ont d’ailleurs voté contre Marine Le Pen plutôt que pour lui. Il est donc à la recherche d’une majorité, d’où le parti-pris d’un certain histrionisme sur la scène internationale, avec des boursouflures du genre « la vocation de la France est de mener ces combats qui impliquent l’humanité toute entière ». Appelons cela la posture Aldo Macrone : « plus belle-âme que moi, tu meurs ! ». Compte tenu de la proverbiale vanité des Français, une telle posture sera évidemment payante électoralement. Pour autant, il ne faut pas oublier qu’il y a aura sans doute un prix diplomatique à payer.

En diplomatie, en effet, tout est affaire de calibrage. Autant la fameuse poignée de main  était en elle-même acceptable, autant Macron a eu tort de se livrer à une exégèse de sa gestuelle dans les colonnes du Journal du Dimanche (« Trump, Poutine et Erdogan sont dans une logique de rapports de force… il faut montrer qu’on ne fera pas de petites concessions, etc… »). Un président ne devrait pas dire ça. D’abord, parce que lorsque l’on commente ses propres actions, on ressemble à « Flamby. »  Ensuite parce que comme comme vous le dites et comme l’a révélé le Washington Post, cette interview au JDD a fortement irrité Trump, et n’a pas peu contribué à sa décision de sortir de l’accord de Paris. Macron a cru bon de réagir à cette sortie en « remettant le couvert » – cette fois, en invitant les scientifiques américains à venir se réfugier en France !!

Il serait bon que le Président français comprenne rapidement 1) que la politique étrangère en général (et pas seulement celle de Trump, Poutine, Erdogan) est un rapport de forces avant d’être un débat d’idées ; 2) que l’Amérique et la France ne boxent pas tout à fait dans la même catégorie ; et 3) que la France n’a rien à gagner à se lancer dans une surenchère verbale. Pour dire les choses simplement : une croisade anti-Trump sur une question de low politics risque fort de mettre en péril la coopération franco-américaine dans le domaine de la high politics. La confusion entre « faire le président » et « faire le mariole » pourrait coûter d’autant plus cher que Trump est du genre rancunier. En bref, on ne voit pas très bien ce que la France aurait gagné si demain Washington décidait de cesser toute assistance militaire aux opérations militaires françaises en Afrique.

Votre jugement sur l’Union européenne est en général assez dur. Faites-vous partie de ceux qui pensent que l’UE est devenue un instrument au service de Berlin ? L’arrivée au pouvoir de Macron en France vous semble-t-il de nature à changer la donne et à relancer le « couple franco-allemand » ?

Un jugement assez dur ? En 1991, à la veille de Maastricht, le ministre belge des affaires étrangères avait défini l’UE comme « un géant économique, un nain politique, une larve militaire ». Un quart de siècle plus tard, force est de constater que rien n’a changé. L’Europe est toujours « l’idiot du village global » (Védrine) ; la seule nouveauté, c’est qu’entretemps, la France elle-même est devenue « l’idiot du village européen. » Dès 2005, l’opinion française avait compris que « les Français sont les cocus de l’intégration européenne » (Marcel Gauchet). Depuis plus de dix ans, en revanche, les élites françaises sont toujours dans le déni, ou continuent de croire qu’elles pourront masquer (ou compenser) un alignement toujours croissant de la France sur l’Allemagne au niveau intra-européen par un activisme brouillon au niveau extra-européen, que ce soit en Libye (Sarkozy) ou en Syrie (Hollande).

Il n’y a qu’en France, où les médias – qui dépendent, pour une bonne part, des annonceurs publicitaires allemands pour leur survie financière – pratiquent l’auto-censure et/ou nient l’évidence : l’UE est bel et bien un instrument au service de Berlin. Voilà des années que le FMI, le Treasury américain et les médias étrangers ne cessent de répéter qu’avec un excédent commercial de plus de 6 pour cent de son PIB, l’Allemagne est en violation des traités européens. Dans une récente interview avec Spiegel, Wolfgang Schäuble lui-même reconnaissait que, sans l’existence de l’euro, l’excédent allemand serait la moitié de ce qu’il est aujourd’hui.

Que peut faire la France ? Sortir des traités européens ? Quitter l’euro ? 

La France ne retrouvera sa crédibilité diplomatique que le jour où elle n’aura plus peur de faire du brinkmanship avec l’Allemagne. Au début de l’année, le gouverneur de la Banque de France a voulu faire peur aux Français en déclarant qu’une sortie de l’euro coûterait 30 milliards par an à la France. C’était là une façon technocratique, et non stratégique, de voir les choses. Une sortie de la France de l’euro signifierait, concrètement, la fin de l’euro. Or d’un point de vue stratégique, ce qui compte en dernière instance, c’est que l’Allemagne aurait beaucoup plus à perdre (130 milliards) que la France elle-même (30 milliards) d’une fin de l’euro. Et c’est précisément cette asymétrie qui donne à la France une certaine marge de manœuvre dans un game of chicken avec l’Allemagne. C’est seulement en menaçant l’Allemagne d’une « sortie » (et donc d’une explosion) de l’euro que Paris (soutenue en sous-main par Washington) pourrait rééquilibrer la relation franco-allemande. Mais pour mettre en œuvre une telle « politique du bord du gouffre », encore faut-il avoir quelque chose dans le pantalon !

Depuis 1945, l’Allemagne a un énorme avantage sur la France : elle n’est pas membre permanent du Conseil de Sécurité. A l’inverse des Français, les Allemands n’ont donc pas été tenté de se disperser dans la « gouvernance globale » et la « gestion des crises », et ont eu tout loisir de son concentrer sur leur « intérêt national » au sens le plus traditionnel du terme.

Durant les quatre années où il fût ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius a paru s’occuper de tout (de la COP 21 à la crise syrienne), sauf de l’intérêt national français. Fabius n’a montré aucun intérêt pour l’Europe, pour l’Afrique, ou encore pour la vocation maritime de « l’Archipel France. » Et à aucun moment, il ne s’est posé la question : quel est, au juste, l’intérêt national français en Syrie ? Sans être inexistant, cet intérêt est-il si vital qu’il faille adopter une attitude aussi rigide sur une question cruciale (le départ d’Assad) ? Et surtout, est-il si vital qu’il faille tenter de forcer la main des Américains ? Le capital d’influence de Paris sur Washington n’est pas illimité : quitte à forcer la main des Américains, autant le faire pour des questions qui relèvent de l’intérêt national français (par exemple, en demandant une plus grande assistance militaire au Sahel). Je vois qu’au sein des deux principaux think-tanks français, l’IFRI et l’IRIS, le concept d’« intérêt national », qui avait disparu du discours français depuis un quart de siècle, fait aujourd’hui un timide retour. Il était temps.

Vous écrivez que pour l’Allemagne, le partenaire d’avenir est la Pologne parce que les deux pays partagent le même désintérêt pour le Sud (Afrique) et le même intérêt pour le Partenariat oriental (Biélorussie, Ukraine, Moldavie). Dans ce cadre, la France n’a-t-elle pas intérêt, pour éviter un tête à tête inégal avec Berlin, à soigner avant tout sa relation avec les pays d’Afrique francophone au Sud, et avec la Russie à l’Est ?

Pour ce qui est de l’Afrique, pas de souci. On peut compter sur Le Drian pour rappeler à Macron l’importance stratégique de ce continent pour l’avenir de la France. Pour ce qui est de la Russie, le problème est plus complexe. Il y a un paradoxe historique : de Louis XIV à Napoléon III inclus, la France a totalement raté ses rendez-vous avec la Russie alors même que les Russes étaient demandeurs, et qu’une alliance avec la Russie aurait pu constituer un véritable multiplicateur de puissance pour la France. A l’inverse, depuis « l’étrange défaite de 1940 » , les Français, à intervalles réguliers, se prennent à rêver d’une « bonne et belle alliance » avec la Russie alors que pour cette dernière, la France ne présente plus désormais qu’un faible intérêt, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

En 1944, Staline refusa sans ménagement de soutenir les projets de De Gaulle sur l’Allemagne. En 1966, Brejnev ne daigna même pas se rendre à Paris à l’invitation du même De Gaulle, et se contenta d’envoyer Kossyguine. En 1991, Mitterrand se fit plus russe que les Russes et milita en faveur d’une Confédération européenne incluant la Russie et excluant l’Amérique. Cette idée saugrenue ne mena qu’à une marginalisation de la France, et c’est un partnership in leadership germano-américain qui pilota l’élargissement de l’UE et de l’OTAN. Aujourd’hui plus que jamais, pour Moscou, les rapports avec Washington, Pékin et Berlin restent autrement plus importants que les rapports avec Paris. Pour la Russie, la France ne sera jamais qu’un partenaire tactique, et non stratégique. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille traiter cavalièrement la Russie !

Macron ne l’a pas traitée cavalièrement. Il a reçu Poutine en grandes pompes à Versailles…. 

C’est une erreur d’interprétation ! L’organisation de la récente visite de Poutine à Paris trahit, au mieux, une certaine improvisation et, au pire, un amateurisme consternant. Les rencontres entre chefs d’état doivent être « pensées » longtemps à l’avance et chorégraphiées au millimètre près. Il y a toute une sémiotique à prendre en compte et, dans le cas de la Russie, une certaine symétrie à respecter. Très schématiquement : dès lors que Poutine venait à l’occasion de la commémoration d’un voyage de Pierre le Grand en France (signal : « la Russie reconnait la grandeur de la civilisation française »), Macron se devait d’aller visiter le nouveau centre culturel russe avec Poutine (signal : « la France reconnait la grandeur de la civilisation russe »). Concrètement, l’impression d’ensemble qui ressort de cette visite est que les communicants de l’Elysée ont instrumentalisé Versailles, Poutine et trois siècles de relations franco-russes à des fins purement électoralistes. J’ignore évidemment la teneur des discussions privées entre les deux hommes : mais ce qu’il était impossible d’ignorer durant la conférence de presse, c’était le body language de Poutine – celui d’un homme qui a le sentiment d’avoir été pris en embuscade. L’Elysée peut s’attendre à des représailles…

Je ne serais pas surpris si, par exemple, Moscou faisait comprendre à Paris que, pour la Russie, la France n’est en aucun cas une indispensable nation. Sur la Syrie, Poutine dispose déjà du cadre multilatéral d’Astana, d’une part, et de sa relation bilatérale avec Washington d’autre part – ce qui est largement suffisant. Même chose en ce qui concerne l’Ukraine : il n’a sûrement pas du échapper aux diplomates français en poste à Washington que le jour même où le président Trump rencontrait le ministre russe Lavrov, le vice-président Pence, lui, rencontrait le ministre ukrainien Klimkine (le tout, sous la houlette de Henry Kissinger). Or, pour Poutine, ce White House Format, s’il venait à être institutionnalisé, serait autrement plus intéressant que le Normandy Format (Allemagne, Russie, France, Ukraine) que tente de réactiver Macron.

Contrairement à ce que s’imaginent certains paléo-gaullistes aujourd’hui encore, l’Amérique et la Russie n’ont aucunement besoin de la France (ou de quelque pays que ce soit) comme « médiateur ». En revanche, Trump lui-même aurait bien besoin d’un soutien français dans sa guerre avec ce que l’on appelle les Beltway Bandits (le Beltway est le nom du boulevard périphérique de Washington). Pour des raisons économiques autant qu’idéologiques, les Beltway Bandits, depuis la crise de Crimée, ne cessent de pousser à la confrontation avec la Russie, et disposent d’une formidable machine de propagande. La France devra se montrer particulièrement vigilante à l’égard de toute tentative d’ « enfumage » émanant de Washington. En particulier, si d’aventure un commandant en chef (par définition américain) de l’OTAN venait à sortir du rôle strictement militaire qui est le sien et à faire des déclarations politiques, l’Elysée ne devrait pas hésiter à remonter publiquement les bretelles de ce Général Folamour – quitte à causer des vapeurs aux Norpois de service.

Que ce soit à l’égard de Berlin ou de Washington, un peu de brinkmanship ne peut pas faire de mal à la diplomatie française. Le brinkmanship, c’est d’ailleurs ce qui fait tout le sel de la diplomatie – à condition d’être parfaitement calibré et ciblé…

 
1 commentaire

Publié par le juin 9, 2017 dans Amérique, politique

 

Climat: la Chine snobe l’envoyé de Trump

Décidément la Chine opère un « grand bond en avant » en matière de défense de l’environnement et quand la Chine prend une orientation le monde bascule comme lors du barrage des trois gorges où la terre a bougé sur son axe, ou dans le passage du rural à l’urbain de la planète, ou encore en matière d’éducation y compris des filles (note de Danielle Bleitrach).

Rick Perry, secrétaire américain à l’Energie, et Zhang Gaoli, vice-Premier ministre chinois, lors d’une rencontre à Pékin le 8 juin 2017 / © POOL/AFP / Ng Han Guan

Soucieux d’avoir des partenaires fiables sur le climat, Pékin a accordé un accueil très distant cette semaine au secrétaire à l’Energie de Donald Trump, alors que le président, Xi Jinping, accueillait longuement le gouverneur de Californie, ardent défenseur des énergies propres.

En tournée asiatique quelques jours après l’annonce par la Maison Blanche que les Etats-Unis se retiraient de l’accord de Paris sur le climat, le secrétaire américain à l’Energie, Rick Perry, s’est attaché à rassurer.

« Nous ne reculons pas et nous ne laissons aucune place vacante (…) Les Etats-Unis ne renoncent pas à leur rôle de leader pour une planète propre », a-t-il plaidé lundi lors d’une escale à Tokyo, selon l’agence Bloomberg.

Avant d’ajouter, bravache: « si les Chinois veulent nous prendre la couronne (…) ce sera un gros défi ».

Plus diplomatiquement, M. Perry a vanté jeudi à Pékin les « opportunités extraordinaires » de coopération entre Chine et Etats-Unis sur les « énergies propres », lors d’un entretien avec le vice-Premier ministre chinois, Zhang Gaoli.

Reste à voir si l’administration Trump restera le partenaire privilégié de la Chine sur ce sujet.

Au mépris du protocole, le gouverneur de Californie, Jerry Brown, lui aussi à Pékin cette semaine, a ainsi pu rencontrer mardi le président Xi Jinping en personne, pour un long entretien qui a fait la Une des médias d’Etat chinois.

Mieux, M. Brown et le président Xi ont signé un protocole d’accord associant la Californie à la République populaire pour la promotion des « technologies vertes ».

Un camouflet pour Rick Perry, dont aucune rencontre avec le chef d’Etat n’a été annoncée.

Xi Jinping a dit « espérer que les Etats américains et provinces chinoises renforcent leurs synergies » sur la question climatique.

– ‘Réveiller les gens’ –

Venu participer dans la capitale chinoise à un forum ministériel sur les énergies propres, M. Perry – qui avait pourtant promu les énergies renouvelables quand il était gouverneur du Texas et s’était dit favorable à un maintien dans l’accord de Paris – s’y est montré extrêmement discret.

Après avoir défendu mardi les technologies de capture du CO2 au Texas, son Etat d’origine, il n’est pas apparu jeudi à un panel public où il devait s’exprimer.

A l’inverse, Jerry Brown a multiplié les apparitions et les interviews, décochant des flèches contre l’administration Trump et vantant les efforts environnementaux de son Etat.

« La Californie est engagée avec les (Etats de) Washington, New York et autres pour se motiver à agir davantage » sur les énergies propres, « en grande partie à cause de M. Trump », a confié à l’AFP le gouverneur démocrate, dont l’Etat est évoqué comme la 6e économie mondiale.

Une coalition initiée la semaine dernière réunit une dizaine d’Etat américains et plus d’une centaine de villes engagés à réduire les émissions des Etats-Unis, deuxième plus gros émetteur mondial de CO2, pour satisfaire aux objectifs de l’accord de Paris.

« J’essaie de réveiller les gens sur le combat face au changement climatique. La Chine est un allié de taille, dotée de gigantesques ressources (…) pour accélérer notre action », insiste M. Brown.

Autre revers diplomatique pour Washington: le plus haut diplomate américain en Chine, le chargé d’affaires David Rank vient de démissionner, a annoncé l’ambassade en début de semaine. Une décision prise en raison, selon la presse, de son opposition à la politique de Donald Trump sur le climat.

– ‘Déconnectée’ –

« Rick Perry est dans une position délicate. L’administration Trump est vraiment déconnectée de la communauté internationale, cela devient évident dans des réunions » comme celles de Pékin, grince Alex Perera, directeur adjoint de l’ONG WRI Energy Program.

M. Trump « semble vouloir revenir à la deuxième révolution industrielle » du XIXe siècle fondée sur le charbon, indique à l’AFP le vice-président de l’Union européenne, Maros Sefcovic. « Mais les maires et gouverneurs américains, eux, restent engagés » et « arrimés à la modernité ».

(©AFP / 08 juin 2017 11h39)

 

Comment promouvoir la démocratie sans nuire aux intérêts américains

Cet article du National Interest montre une sorte de philosophie de la nouvelle administration Trump pour le refus de l’ingérence, en particulier celle qui prétend apporter la démocratie et le bien-être sans que les conditions soient requises pour imposer pareil modèle. Celui-ci a fait partie de la croisade contre le communisme puis il s’est reconverti en doctrine de la sécurité américaine. Le nombre considérable d’échecs essuyés devrait conduire à une sagesse qui ne lierait plus imposition de la démocratie et sécurité des Etats-Unis. Une sorte de bilan et de mode d’emploi tout à fait savoureux, parce qu’ils ont l’air d’y croire (note et traduction de Danielle Bleitrach pour Histoire et société).

A Corpsman Marine américaine donne des soins médicaux à un enfant irakien dans la province d'Al-Anbar. Wikimedia Commons / US Marine Corps

Confondre la démocratie avec la sécurité a été une stratégie vouée à l’échec.

22 décembre 2016

Pendant la campagne électorale 2016, Donald Trump a déclaré que bon nombre des problèmes de politique étrangère de l’Amérique ont commencé avec « l’idée dangereuse que nous pourrions établir des démocraties occidentales dans les pays qui n’ont aucune expérience ou intérêt à devenir une démocratie occidentale. » Comme un certain nombre d’autres questions, la déclaration dramatique du président élu rompait avec non seulement des vues de l’établissement au sein de son propre parti, mais la perspective dominante des élites politiques et de la politique étrangère de l’Amérique. Mais qu’est-ce que le scepticisme apparent de M. Trump en ce qui concerne la promotion de la démocratie dans la pratique? Faut-il que les États-Unis abandonnent la démocratie comme un élément de leur politique étrangère? Ou y a-t-il de meilleures façons de faire le travail?

Les origines modernes des efforts de la promotion de la démocratie par l’Amérique remontent à 1982 avec le discours de Ronald Reagan au Parlement britannique, dans lequel il a proposé un effort global pour «favoriser l’infrastructure de la démocratie, le système d’une presse libre, des syndicats, des partis politiques, des universités, qui permet à un peuple de choisir sa propre façon de développer sa propre culture, de concilier ses propres différences par des moyens pacifiques. « Un an plus tard, le Congrès a adopté une loi instituant la national Endowment for Democracy (NED) pour mettre en œuvre cette vision. Tout cela a eu lieu au cours d’une période de pointe dans la compétition américano-soviétique, alors la NED ne fut pas seulement un projet humanitaire, mais une arme dans la guerre des idées que l’Amérique menait contre le communisme.

Lorsque la guerre froide a pris fin, Francis Fukuyama et d’ autres ont fait valoir que la démocratie avait « gagné » la guerre des idées et semblait attendre une démocratisation progressive partout, le soi-disant «fin de l’ histoire. » Stimuler la démocratie a alors  rapidement évolué et est devenu  un instrument de la politique de sécurité américaine . Comme le président Bill Clinton l’a fait remarquer dans son discours de 1994 dans  l’adresse à l’état de l’ Union, « les démocraties n’attaquent pas.Elles sont les meilleurs partenaires commerciaux et des partenaires dans la diplomatie. »Son successeur, George W. Bush, est allé encore plus loin dans son second discours inaugural, en  affirmant :« La survie de la liberté dans notre pays dépend de plus en plus du succès de la liberté dans d’ autres pays. Le meilleur espoir pour la paix dans notre monde est dans  l’expansion de la liberté dans le monde entier « .

Ils se sont trompés. D’une part, amalgamer la démocratie avec la sécurité a été voué à l’échec parce que les Américains ordinaires n’ont jamais vu la promotion de la démocratie comme une priorité – un examen rapide des relevés annuels par le Conseil de Chicago sur les affaires mondiales le montre – et parce que le gouvernement des États-Unis ne pouvait pas et ne peut pas construire rapidement les démocraties étrangères. La construction des partis ou des médias de cette semaine ne prévient en rien les attaques terroristes de la semaine prochaine. Les politiciens et les experts qui ont fait ces déclarations exagérées ont rendu un mauvais service aux praticiens de la question, ceux-ci savent que la construction de la démocratie peut contribuer à la sécurité, mais cela prend des générations pour aboutir. Lorne Craner, qui a servi en tant que secrétaire d’État adjoint pour la démocratie, les droits de l’homme et du travail dans l’administration de George W. Bush et qui a été deux fois président de l’Institut républicain international, a observé que si un pays est si troublé intérieurement qu’il pose des problèmes de sécurité importants pour l’Amérique, il n’est probablement pas un bon candidat pour les programmes de renforcement de la démocratie.

Ceux qui ont fait la promotion de la démocratie pour justifier des raisons de sécurité ont également sapé le soutien aux programmes de la démocratie pacifique utile ailleurs en les reliant à des guerres infructueuses et donc impopulaires pour la liberté. Seuls 17 % des Américains interrogés par le Conseil de Chicago en 2014 considéraient la promotion de la démocratie comme un objectif «très important» de la politique américaine, une chute précipitée de 34 % par rapport à ceux qui ont exprimé cette opinion en 2002. Cette promotion de la démocratie est mise en quinzième place parmi les priorités de la politique étrangère.

Remarque non moins importante, la promotion de la démocratie dans le monde entier n’est, en fait, ni nécessaire ni suffisante pour la sécurité de l’Amérique, la prospérité ou la liberté.  C’est utile et préférable, mais pas essentiel, comme le démontrent plus de deux cents ans d’histoire du monde, depuis l’indépendance américaine. En outre, l’Amérique sera plus efficace à la promotion de la démocratie et à renforcer sa propre sécurité lorsque les autorités américaines ne lieront pas ces deux buts d’une manière trop étroite.

Les expériences récentes suggèrent que l’application considérable de ressources financières, militaires et politiques en vue d’accélérer le développement démocratique n’a pas réussi et peut contribuer à faire naître d’autres problèmes dangereux. L’occupation de l’Irak et la tenue des élections n’a pas produit les résultats glorieux que les défenseurs de l’expédition prédisaient. Au lieu de cela, elle a conduit sans surprise à ce que les chiites majoritaires cherchent à dominer la politique de l’Irak, et tout aussi évident la riposte sunnite.

Le soutien rhétorique et moral peut amplifier non seulement les risques de sécurité, mais aussi bien moraux. En Syrie, les États-Unis ont encouragé un petit groupe d’opposants au régime suffisamment nombreux pour déstabiliser le pays, mais pas pour renverser Bachar al-Assad, et beaucoup moins aptes à reconstruire un pays stable et démocratique après. Ce que beaucoup de membres de l’établissement de Washington ne semblent pas comprendre c’est que lorsque les régimes oppressifs se décomposent et retournent à un «état de nature» hobbesien, ce ne sont pas les démocrates pro-occidentaux éclairés qui s’élèvent dans le ciel, mais des types moins propres. Cela est particulièrement dangereux lorsque les institutions de la société civile font défaut.

Washington pourrait aussi en payer le prix si les dirigeants américains oublient que les démocraties ne sont pas automatiquement pacifiques ou, d’ailleurs, amicales envers les États-Unis. Le populisme anti-américain du président Rodrigo Duterte témoigne de ce dernier point. Compte tenu de la montée du populisme dans certaines des démocraties les plus fortes et les plus institutionnalisées de l’Ouest, y compris aux États-Unis, les décideurs peuvent s’attendre à ce que les nouvelles démocraties ou celles en transition ne seront pas à l’abri du sentiment nationaliste. Est- ce qu’un Pakistan plus démocratique sera un allié plus proche des États-Unis?

Une autre raison d’être très prudent dans la volonté de placer la démocratie au centre de la politique de sécurité des États-Unis, même pour la forme, est que les grandes puissances non démocratiques comme la Chine et la Russie prêtent beaucoup d’attention à ce que les dirigeants américains disent. En conséquence, ils considèrent les efforts américains pour promouvoir la démocratie non pas comme une oeuvre bienveillante envers le monde, mais comme un effort pour améliorer la sécurité américaine à travers l’encouragement et l’exploitation des tensions politiques à leurs dépens. Tout président américain qui affirme publiquement que les Etats-Unis assurent la promotion de la démocratie pour améliorer la sécurité des États-Unis est susceptible de créer chez ces pouvoirs une résistance accrue à la promotion de la démocratie exactement pour cette raison. Le « concept de Politique étrangère » de la Russie en 2016, une déclaration officielle concernant les objectifs internationaux de Moscou, le démontre.
Bien sûr, la défense de la démocratie est tout à fait différente de sa promotion. Plus particulièrement, l’effondrement des systèmes politiques démocratiques amicaux, en particulier dans les pays alliés, pourrait être très dommageable pour les intérêts américains. Washington devrait réagir en conséquence si elle voit de telles menaces. De même, l’établissement de la promotion de la démocratie comme un élément central de la stratégie américaine de sécurité nationale, ou une composante essentielle de la politique étrangère de l’Amérique, est tout à fait différente s’il s’agit de prendre des mesures concrètes pour promouvoir la gouvernance démocratique d’une manière compatible avec les grandes priorités politiques et les ressources disponibles. Cette dernière façon est tout à fait appropriée et justifiée.

Pourquoi l’Amérique devrait promouvoir la démocratie? L’une des raisons est morale: nombreux sont ceux qui en Occident croient que cela peut aider les autres à atteindre une vie meilleure. Même pour les Américains, la démocratie est un moyen, pas une fin en soi. Le préambule de la Constitution des Etats-Unis déclare explicitement que le but de ce document est « de former une union plus parfaite, d’établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à la défense commune, promouvoir le bien-être général, et sécuriser les bienfaits de la liberté pour nous-mêmes et notre postérité. « Il y a de bonnes raisons de penser que la démocratie peut contribuer à la réalisation des mêmes aspirations ailleurs.

Une autre raison de la promotion de la démocratie est stratégique: alors que la démocratie mondiale ne garantit pas la sécurité, en particulier pas dans un sens absolu, certains éléments de la démocratie, surtout la primauté du droit, la séparation des pouvoirs et la responsabilisation peuvent limiter la capacité des gouvernements étrangers à utiliser la force et donc contribuer à la stabilité internationale. Dans les Etats, le consentement des gouvernés est une contrainte contre l’instinct dans les sociétés, en ce qu’il contient en général des sentiments antigouvernementaux au sein des paramètres légalement reconnus. Les « fragiles » processus politiques de la démocratie sont, dans cette perspective, plus contraignants qu’ils ne le paraissent; ils ne peuvent pas empêcher le terrorisme ou toute autre violence politique, mais ils limitent leur attrait en fournissant d’autres moyens d’exprimer des griefs et de demander réparation.

La vraie question est: Comment les États-Unis peuvent promouvoir efficacement la démocratie? Je propose les principes suivants pour examen. Tout d’abord, pour des raisons morales et pragmatiques, la promotion de la démocratie de l’Amérique devrait concentrer les efforts là où le succès est le plus probable. Les implications morales inhérentes à l’intrusion du gouvernement américain dans les affaires intérieures, les processus et les conflits d’une autre société signifient que l’Amérique ne peut justifier une telle action que si elle fonctionne ou, au moins, si les dommages sont peu probables. Les coûts et les conséquences des efforts qui ont échoué à la promotion de la démocratie plaident également contre les efforts chimériques. A l’inverse, la livraison assurée de ce que les dirigeants américains assurent à leurs propres citoyens aux sociétés concernées et la concordance entre les paroles et les actions américaines vont renforcer le leadership international de l’Amérique et son autorité morale.

Il faut se concentrer sur les pays où la démocratie est le plus susceptible d’avoir des conséquences politiques pertinentes. Parmi celles-ci il y a un deuxième principe: si l’on veut assurer la promotion de la démocratie sans la coopération active des gouvernements nationaux dans les pays que les États-Unis cherchent à démocratiser, cela a intrinsèquement moins de chances de réussir et, par conséquent, ils doivent représenter généralement une priorité inférieure à celle pour laquelle des efforts similaires sont engagés dans les endroits où les gouvernements accueillent la participation des États-Unis.

Dans la pratique, les gouvernements faibles peuvent tolérer le soutien américain pour juguler les forces internes qui cherchent leur éviction éventuelle, ce qui représente la promotion de la démocratie pour les régimes les plus autoritaires. Ils sont les plus susceptibles de s’y engager si les forces d’opposition sont également faibles et les investissements des États-Unis sont insuffisants pour mettre en danger la survie du régime. Les gouvernements plus forts ne seront pas prêts à accepter les ingérences externes, cependant, et ils vont les voir comme des actes hostiles. En conséquence, ils trouveront généralement des moyens d’exercer des représailles contre des adversaires intérieurs (c’est quelque chose d’assez fréquent), des États-Unis ou d’autres groupes internationaux qui effectuent ce travail (comme en Egypte, par exemple) et plus largement contre les intérêts américains (ce qui est habituellement seulement une option pour les puissances régionales ou majeures, comme l’Iran ou la Russie), en fonction de leurs capacités.

En conservant à l’esprit tout ce que nous venons d’énoncer, le troisième principe consiste à faire preuve de retenue notamment dans la promotion de la démocratie à l’intérieur d’autres grandes puissances, en particulier sans le consentement du gouvernement. Les avocats notent que les militants politiques dans les pays autoritaires, dont la Chine et la Russie, veulent le soutien américain dans la promotion de la démocratie, malgré les risques personnels encourus. Cela semble souvent être le cas, mais cela ne crée pas une identité d’intérêts entre ces individus courageux et le gouvernement des États-Unis. Parce que les États-Unis sont le pays le plus puissant du monde, presque tous ceux qui cherchent à renverser leur propre gouvernement voudraient l’aide américaine – en particulier lorsque qu’ils bénéficient de peu de soutien politique interne, une limite qui concerne à la fois la Chine et la Russie, les deux plus puissants pays non démocratiques…

Les activistes qui cherchent à éliminer les gouvernements non démocratiques ont le droit de risquer leur propre vie dans leur cause; ils peuvent envisager un changement de régime comme leur plus haute priorité non seulement politiquement, mais aussi personnellement. Les décideurs américains n’ont pas un tel luxe et doivent peser les conséquences de ces politiques contre les intérêts nationaux des États-Unis. Dans ces circonstances, il est difficile de justifier les résultats probables si l’on tente de renverser le gouvernement d’une autre puissance majeure, sauf si les Etats-Unis risquent d’être impliqués dans une confrontation majeure. Seulement dans ce cas, les avantages possibles de ce qui équivaut à une politique manifeste de changement de régime pourrait compenser les coûts probables. Puis à nouveau, dans une situation aussi désastreuse, les décideurs seraient probablement en train d’envisager leurs espoirs en faveur de la démocratie parmi les gains auxiliaires potentiels plutôt que comme un objectif déterminant de la politique américaine. L’objectif principal de Washington serait d’affaiblir un ennemi dangereux.
Limiter le soutien américain actif pour la promotion de la démocratie ne signifie pas que les militants abandonnent le travail pour réformer les gouvernements oppressifs. Washington devrait continuer à faire ce qu’il peut pour protéger leur bien-être et leur accorder leur soutien contre l’emprisonnement injustifié ou d’autres abus en tant que cela fait partie de leur engagement de longue date pour les droits humains. Les États-Unis devraient également continuer à être clairs pour exprimer leur point de vue sur le fait que la démocratie offre la voie la plus prometteuse à la liberté, la prospérité et la sécurité.

Au-delà de cela, les décideurs devraient reconnaître que ceux que nous aidons dans le développement de la démocratie ont aussi leurs propres normes de réussite, en général ils voudront une vie meilleure et nous espérons que la démocratie sera la réponse. Par conséquent, le quatrième principe est que les efforts de promotion de la démocratie des États-Unis doivent produire de manière fiable des avantages sociaux démontrables, ce qui signifie non seulement de nouveaux droits, mais la paix, la justice et la prospérité, en conformité avec ce que les fondateurs de l’Amérique ont cherché. Si la démocratie n’aboutit pas à cela, elle est moins susceptible d’être recherchée. L’application de ce principe signifie que l’on doit évaluer soigneusement les bases économiques et sociales de la démocratie dans les pays et espérer les aider à veiller à ce qu’ils respectent certaines normes, notamment en ce qui concerne la primauté du droit. Le Millennium Challenge Corporation a déjà appliqué ce modèle dans une certaine aide au développement des États-Unis. Alors que Washington offre de l’aide à tous ceux qui la recherchent, les États-Unis devraient concentrer leurs efforts lorsque ces normes sont satisfaites.

Enfin, en tant que le président élu Trump a affirmé vouloir discuter des alliances, les États-Unis pourraient tirer bénéfice à encourager les autres à faire plus. Plusieurs des alliés de l’Amérique travaillent déjà activement à la promotion de la gouvernance démocratique. Des organisations telles que la Communauté des démocraties peuvent jouer un rôle utile dans la promotion des éléments pratiques de la démocratie au jour le jour. Faciliter des efforts supplémentaires par les démocraties non occidentales peut être particulièrement utile dans la démonstration à la fois de l’agnosticisme culturel de la démocratie et de sa compatibilité avec les systèmes de valeurs sociales non occidentales.

En fin de compte, le choix auxquels les dirigeants américains sont confrontés est entre ce que George F. Kennan décrit comme « les attitudes, les poses et la rhétorique qui nous font paraître nobles et altruistes dans le miroir de notre propre vanité » et les politiques qui fonctionnent réellement. « C’est une caractéristique triste de la condition humaine, » a poursuivi Kennan, « en personnel comme dans la vie publique, que chaque fois que l’on a la sensation agréable d’être impressionnant moralement, on ne l’est probablement pas. » L’Amérique aura l’occasion de promouvoir la démocratie et sera plus fidèle à ses valeurs si elle adopte un autre cours.

Paul J. Saunders, éditeur associé de National Intérêt

Photo : A Corpsman US Navy donne des soins médicaux à un enfant irakien dans la province d’ Al-Anbar. Wikimedia Commons / US Marine Corps

 
2 Commentaires

Publié par le janvier 23, 2017 dans Amérique, civilisation, guerre et paix