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Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ?

Assassinat de Sankara : pourquoi la France refuse-t-elle une enquête ?

Le joug de la Françafrique

Sékou Touré, président guinéen (1958-1984)

En 1983, la France ne possède officiellement plus de colonies ; mais pour bien des pays africains, l’indépendance reste une chimère. Des liens très forts subsistent entre le gouvernement français et ses ex-colonies. Les réseaux franco-africains, gérés par le gaulliste Jacques Foccart, favorisent les chefs d’Etat les plus à même de garantir les intérêts géopolitiques et économiques du gouvernement français. Le Franc CFA, issu de l’époque coloniale, maintient les pays qui l’utilisent dans une véritable servitude monétaire, puisque 50% de leurs réserves de change doivent demeurer dans la Banque de France. Les rares gouvernements qui l’ont refusé, comme celui de Sékou Touré en Guinée, ont été victimes de multiples tentatives de déstabilisation… Les Présidents africains sont pour la plupart de dociles serviteurs des grands intérêts français, qui perpétuent des structures néo-coloniales à l’aide d’un puissant appareil de répression.

Félix Houphouët-Boigny, Président de Côte d’Ivoire (1960-1993) avec Jacques Foccart, gestionnaire des réseaux françafricains.

Félix Houphouët-Boigny est emblématique de cette génération de leaders africains qui sont demeurés au pouvoir avec le soutien actif et intéressé de l’Etat français. Président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993, il plaidait pour le renforcement de la « France-Afrique« . Ce concept mélioratif a été repris par l’économiste François-Xavier Verschave qui a forgé le néologisme « Françafrique » afin de dénoncer les liens néo-coloniaux entre ces deux entités. C’est dans ce contexte que Thomas Sankara arrive au pouvoir en Haute-Volta (le nom que portait à l’époque le Burkina Faso), à la tête d’une troupe de jeunes officiers. La Haute-Volta est alors l’un des pays les plus sous-développés d’Afrique. En 1983 la mortalité infantile y est estimée à 180 pour 1000, et l’espérance de vie à 40 ans ; l’analphabétisme touche 98% des voltaïques, tandis qu’il n’y a qu’un médecin pour 50.000 habitants. Une situation qui ne laissait pas indifférent Thomas Sankara. Il devait déclarer plus tard, à la tribune de l’ONU :

« D’autres avant moi ont dit, d’autres après moi diront à quel point s’est élargi le fossé entre les peuples nantis et ceux qui n’aspirent qu’à manger à leur faim, boire à leur soif, survivre et conserver leur dignité. Mais nul n’imaginera à quel point le grain du pauvre a nourri chez nous la vache du riche »

« Malheur à qui bâillonne le peuple »

Âgé de 33 ans en 1983, Thomas Sankara est alors le plus jeune chef d’Etat au monde. Influencé par Karl Marx mais aussi par la Révolution Française, proche des courants communistes, il incarne pour beaucoup l’aile la plus radicale du spectre politique. Un an plus tôt, il avait démissionné du poste de secrétaire d’Etat à l’information en direct à la télévision, en déclarant : « malheur à qui bâillonne le peuple« . Il avait ensuite été nommé Premier Ministre après un changement de gouvernement, avant d’être arrêté et emprisonné ; sur ordre de la France, pensait-il, qui le voyait comme un dangereux agitateur. Il arrive finalement au pouvoir le 4 août 1983, à la tête d’un groupe d’officiers progressistes.

« C’est une lutte de classes sans pitié et sans merci »

Il renomme alors la Haute-Volta (patronyme hérité de l’époque coloniale) en Burkina Faso (« pays des hommes intègres » en Burkinabé) et engage son pays sur la voie d’une expérience révolutionnaire à marche forcée. Inspiré par Cuba, il entreprend la construction de grands chantiers (écoles, hôpitaux, logements, routes). Son but est de doter le Burkina Faso d’infrastructures modernes, mais aussi de concrétiser des droits qu’il considère comme élémentaires : doit au logement, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation. Il mène une grande campagne d’alphabétisation, destinée à éradiquer illettrisme (qui touche 92% des Burkinabés en 1983) ; en quatre ans, le taux de scolarisation passe de 6% à 24%. Le gouvernement parvient, en quelques années, à vacciner des millions de familles, ce qui lui a valu les compliments de l’OMS.

Cette ambitieuse politique de réforme sociale ne peut se faire qu’en rompant avec le cadre néo-colonial, féodal et tribal qui prévalait alors. Une réforme agraire est enclenchée, et des tribunaux populaires sont mis en place afin de permettre aux paysans de juger (parfois de manière arbitraire) leurs ex-propriétaires. Une partie des ressources naturelles est nationalisée. Selon Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU sur le droit à l’alimentation, le Burkina Faso était devenu autonome sur le plan alimentaire à la fin de la Présidence de Sankara.

Sankara pensait que sans souveraineté nationale et populaire, toute tentative de développement serait vouée à l’échec. Il savait que cette politique de redistribution des richesses et d’indépendance nationale multipliait ses adversaires : partisans de la Françafrique, entreprises transnationales, chefs tribaux et féodaux… « C’est une lutte de classes« , déclarait-il lui-même. « La lutte de classes est sans pitié et sans merci« . Il aimait à citer Saint-Just : « celui qui fait la Révolution à moitié creuse sa propre tombe« . 

Il cherche à promouvoir une forme de pouvoir populaire à travers les « Comités de Défense de la Révolution », des institutions locales dotées d’une forme de souveraineté. Si elles permettent effectivement l’inclusion des Burkinabés dans la vie politique, elles exercent aussi une fonction de contrôle et de répression des opinions divergentes. Sankara rejette l’autoritarisme de l’Union Soviétique et est favorable, sur le principe, au pluralisme des opinions et des pratiques politiques ; il pense cependant que dans le contexte extrêmement difficile du Burkina Faso, l’Etat (théoriquement contrôlé par le peuple) doit exercer une forme de censure et de répression. Cette posture l’a brouillé avec certains mouvements syndicaux ou libertaires qui l’avaient soutenu lors de son arrivée au pouvoir.

Thomas Sankara et Fidel Castro

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! « 

Thomas Sankara et Mouammar Kadhafi

Sa politique détonne de la même manière sur le plan international. Anti-impérialiste, il n’est pas pour autant aligné sur l’Union Soviétique, qu’il ne se dispense pas de critiquer. Il cherche à multiplier les alliances multilatérales avec les nations qu’il considère comme non-alignées : Cuba dirigé par Fidel Castro ; le Ghana présidé par le populiste Jerry Rawlings ; le Nicaragua de Daniel Ortega ; la Grenade sous Maurice Bishop ; ou encore la Libye de Mouammar Kadhafi ; alors « socialiste » et nassérien, le « guide suprême » Kadhafi, aussi erratique que mégalomane, finira par se retourner contre Sankara…

Sankara en appelle à chacun de ses déplacements à la solidarité internationale des peuples du monde entier en lutte contre les puissances de l’argent ; il clôture chacun de ses discours par le slogan retentissant popularisé par Fidel Castro et Che Guevara : « la patrie ou la mort, nous vaincrons ! « . Il plaide à l’ONU pour un ordre mondial libéré de la domination des puissances néo-coloniales et du pouvoir croissant des multinationales ; il se fait l’avocat des Sud-Africains victimes du régime d’apartheid, des Palestiniens, du peuple sahraoui en quête d’indépendance.

Thomas Sankara à l’ONU, en 1986

« Nous affirmons, comme Jose Marti,  que nous sentons sur notre joue tout coup donné à n’importe quel homme du monde. Nous avons jusqu’ici tendu l’autre joue. Les gifles ont redoublées, et le cœur de nos maîtres ne s’est pas attendri. Alors, nos yeux se sont ouverts à la lutte des classes. » (Discours de Thomas Sankara prononcé à l’ONU, 4 octobre 1984)

C’est peut-être son aplomb et son impertinence qui ont le plus marqué ses contemporains. Il n’a pas hésité, lors d’une conférence de presse (le 17 novembre 1986) en compagnie de François Mitterrand, à prendre celui-ci à parti pour dénoncer les liens entre l’Etat français et les dictatures africaines.

Thomas Sankara et François Mitterrand

Il s’était adressé au Président français en ces termes : « Nous n’avons pas compris comment des bandits, comme Jonas Savimbi [mercenaire angolais responsable de crimes contre l’humanité], des tueurs comme Pieter Botha[premier ministre sud-africain, partisan de l’apartheid] ont eu le droit de parcourir la France, si belle. Ils l’ont tâchée de leurs mains et de leurs pieds, couverts de sang« . Il avait ajouté, visant plus qu’implicitement le Président français : « tous ceux qui leur auront permis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité, ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours« .

« La dette est une reconquête savamment orchestrée de l’Afrique »

Thomas Sankara n’entretenait pas (c’est le moins que l’on puisse dire) des relations amicales avec les Etats-clients de la France dont la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny était l’archétype. Elles se sont encore détériorées après le discours de Thomas Sankara à la conférence d’Addis-Abeba sur la dette. Sankara y dénonce le mécanisme d’exploitation que constitue le système de la dette.

« Le système de la dette fait en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave, tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer les fonds chez nous avec l’obligation de rembourser »

Il ramenait la dette à ce qu’elle était en dernière instance : un rapport de force entre débiteurs et créanciers, nations du Sud et gouvernements du Nord, ex-colonies et ex-métropoles. Il connaissait trop les sacrifices imposés par l’austérité budgétaire aux pays du Sud pour songer à honorer les obligations du Burkina Faso auprès des créanciers internationaux.

« La dette ne peut pas être remboursée parce que, d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons en sûrs également »

Il exhortait (sans espoir) les autres gouvernements africains à refuser de payer leur dette d’un même jet « ceci« , ajoutait-il, « pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner« . « Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence« , avait-il ajouté. Il ne croyait pas si bien dire.

L’héritage sankariste

Si le nom de Thomas Sankara est aussi respecté dans les pays du Sud, ce n’est pas seulement parce qu’il a été l’infatigable avocat de l’indépendance des peuples et l’acteur majeur de la révolution sociale burkinabée. C’est aussi parce qu’il a bouleversé en profondeur les mentalités de son pays. Il n’a pas hésité à défendre des réformes radicales destinées à émanciper les femmes burkinabées, dans une société extrêmement patriarcale. Il déclarait à ce propos :

« Poser la question de la femme dans le société burkinabée aujourd’hui, c’est poser la question de l’abolition du système d’esclavage auquel elle a été soumise pendant des millénaires. »

Proche de sa mère lorsqu’il était enfant, Thomas Sankara l’aidait dans ses tâches quotidiennes ; il était devenu sensible à la douleur de la condition des femmes burkinabées. Devenu Président, il avait institué la scolarisation égalitaire et mixte des filles et des garçons et encouragé la participation active des femmes au pouvoir politique via les Comités de Défense de la Révolution. Il avait mis en place des commissions spéciales chargées de réprimer les inégalités salariales entre hommes et femmes. Pour montrer la nature arbitraire de la distribution des rôles sociaux, il avait imposé une journée annuelle dans le calendrier burkinabé, où les hommes et les femmes échangeaient, pendant vingt-quatre heures, leurs rôles : les hommes allaient au marché tandis que les femmes partaient travailler.

Dans un pays fracturé par une multiplicité de clans et de tribus, de tensions ethniques et culturelles, Thomas Sankara promouvait un patriotisme républicain, destiné à faire disparaître ces distinctions au profit de la seule appartenance nationale. Il rejetait le concept de « négritude » cher à Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, ou d’African personality, qui se développait en Amérique du Nord. Il n’y voyait que la promesse de vagues revendications identitaires, qui laissaient de côté les questions essentielles de classe et de souveraineté. Partout où il se déplaçait, à Ouagadougou comme à Harlem, il insistait sur la nécessité de transcender les barrières raciales pour permettre l’union des damnés de la terre entière contre l’ennemi commun.

Qui a assassiné Thomas Sankara ? 

La réponse la plus évidente est connue : il s’agit de Blaise Compaoré. Ce jeune officier avait suivi Sankara dans toutes ses aventures politiques. Il était considéré par Sankara lui-même comme son ami le plus proche et l’un de ses seuls confidents. Il l’a assassiné à l’issu d’un coup d’Etat, le 15 octobre 1987.

Blaise Compaoré et Thomas Sankara.

Jalousie, corruption, mégalomanie : nul ne connaît les mécanismes qui ont poussé Compaoré à trahir Sankara ; il n’existe de toutes façons aucun moyen de répondre de manière certaine à cette question, et ne présente qu’un faible intérêt politique.

Une question à laquelle il serait tout à fait possible de répondre et du plus haut intérêt politique, en revanche, réside dans les forces politiques, géopolitiques et diplomatiques qui ont soutenu ou préparé ce coup d’Etat. On sait que l’Etat français était très hostile à Thomas Sankara, pour des raisons évidentes. François Mitterrand n’était pas insensible aux problèmes du Tiers-Monde ; il a régulièrement plaidé pour l’annulation des dettes des pays du Sud ; néanmoins, il n’était pas favorable à ce qu’un leader radicalement indépendantiste mette en péril les intérêts géostratégiques et économiques de l’Etat français. Il faut ajouter à cela l’élection législative de 1986 qui a vu la droite l’emporter, le gouvernement Mitterrand accepter la cohabitation et le retour de Jacques Foccart au gouvernement. Le gouvernement américain de Ronald Reagan n’appréciait pas non plus outre mesure Thomas Sankara, ce dangereux marxiste qui multipliait les rencontres avec Fidel Castro, appelait les Noirs d’Harlem à se soulever contre leurs oppresseurs et conditionnait l’entrée des capitaux étrangers au Burkina Faso à des conditions extrêmement strictes. Les Etats africains n’étaient pas en reste ; les plus liés aux réseaux françafricains, comme la Côte d’Ivoire, voulaient se débarrasser de cet homme qui exposait à chaque instant leur duplicité et leur soumission à l’ordre néo-colonial du monde. Il faut ajouter à tout cela l’inimitié de la Libye de Mouammar Kadhafi et du chef de guerre (et futur président) libérien Charles Taylor à l’égard de Sankara. Tous deux avaient sollicité Sankara pour utiliser le Burkina Faso comme base militaire ; Kadhafi, dans ses lubies expansionnistes, souhaitait mener ses troupes vers le Tchad, et Charles Taylor effectuer un coup d’Etat au Libéria. Ils ont tous deux essuyé un refus de la part du gouvernement de Sankara.

Blaise Compaoré était l’un des intermédiaires entre Thomas Sankara et ces factions hostiles. Alors qu’il le conseillait, Blaise Compaoré avait des contacts réguliers avec la hiérarchie militaire et diplomatique libyenne et ivoirienne, ainsi qu’avec des personnalités françaises et libériennes. Après avoir pris le pouvoir, il a rétabli les liens d’antan entre son pays et l’Etat français, accueilli tous les capitaux internationaux à disposition et autorisé Charles Taylor et Mouammar Kadhafi à utiliser le Burkina Faso comme base militaire.

François Hollande et Blaise Compaoré.

L’Etat français  a témoigné sa reconnaissance à l’assassin de Sankara à de nombreuses reprises. Lorsque, en automne 2014, des centaines de milliers de Burkinabés ont contraint Blaise Compaoré à démissionner après vingt-sept ans de règne tyrannique, c’est le gouvernement de François Hollande qui a affrété un hélicoptèrepour permettre à Blaise Compaoré de fuir la colère de la foule ; il s’est réfugié en Côte d’Ivoire, dirigée par Alassane Ouattara, ex-ministre de … Félix Houphouët-Boigny. On ne laisse pas tomber un vieil allié après trente ans de bons et loyaux services.

Alassane Ouattara et Blaise Compaoré.

Bien sûr, toutes ces analyses, à elles seules, n’impliquent aucunement que toutes ces puissances géopolitiques (la France, les Etats-Unis, la Côte d’Ivoire et la Libye) aient effectivement contribué à l’assassinat de Sankara aux côtés de Compaoré. Sans éléments empiriques pour les appuyer, elles relèvent du procès d’intention. De multiples témoignages suggèrent une implication des services secrets français et américains, ainsi que de la hiérarchie militaire libyenne et ivoirienne. Le documentaire du journaliste italien Silvestro Montanaro en dévoile quelques-uns du plus haut intérêt, en caméra cachée. Un militaire libérien, ancien proche de Charles Taylor, y évoque notamment une décision coordonnée et multilatérale ; des représentants du gouvernement libyen, du gouvernement français et Charles Taylor lui-même se seraient retrouvés en Libye avec Blaise Compaoré pour planifier l’assassinat de Sankara. Il ajoute : « le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travailla en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes ».

Ces éléments mériteraient, au moins, une enquête coordonnée des gouvernements français et burkinabé. Or, l’Assemblée refuse de nommer une commission parlementaire pour enquêter sur l’assassinat de Thomas Sankara. Les groupes communistes et de gauche anti-libérale déposent régulièrement des projets de loi destinés à former une telle commission. Le groupe France Insoumise se prépare en ce moment à effectuer une nouvelle tentative ; Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la France Insoumise pour les questions de défense et de géopolitique et conseiller de Jean-Luc Mélenchon, travaille à l’élaboration d’un projet de loi qui ira en ce sens.

La parenthèse Sankara était terminée, la mafia françafricaine pouvait continuer à opérer comme au bon vieux temps. La vaccination, la scolarisation et l’accès à l’alimentation avaient cessé d’être des priorités du gouvernement burkinabé. Les indicateurs sociaux du Burkina Faso sont aujourd’hui parmi les plus faibles d’Afrique, que l’on prenne l’espérance de vie, la mortalité infantile ou le taux d’alphabétisation, l’un des plus bas du monde (27% en 2012)…

 

Pour aller plus loin :

  • Françafrique : le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave. Il s’agit du meilleur livre sur la question françafricaine ; un chapitre est dédié au Burkina Faso.
  • La victoire des vaincus, de Jean Ziegler. Ancien rapporteur pour le droit à l’alimentation de l’ONU, conseiller (et admirateur) de Thomas Sankara, Jean Ziegler replace l’épisode burkinabé dans le contexte plus global de la mondialisation néolibérale.
  • Biographie de Thomas Sankara – La patrie ou la mort, de Bruno Jaffré
  • Le documentaire de Silvestro Montenero rassemble quelques témoignages du plus haut intérêt : https://www.youtube.com/watch?v=94hBLBThVdo
  • Les textes de Sankara, des études sur le Burkina Faso et des données statistiques sont compilées sur le site thomassankara.net.
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Publié par le octobre 17, 2017 dans Afrique, HISTOIRE

 

Le Che et Lumumba, ce qu’on ne pardonnera pas à ce héros…

Voici le visage réel du Che, celui qu’on ne lui pardonnera jamais, celui qui partout va dénoncer les crimes impérialistes, ici l’atroce meurtre de Patrice Lumumba, le dirigeant congolais, auquel l’impérialisme va substituer Mobutu quitte après à se moquer de ce continent et de ses « rois nègres bestiaux et stupides », après avoir exécuté Lumumba, Sankara et bien d’autres révolutionnaires. Oui ces hommes là avaient conscience de l’ennemi qu’ils affrontaient, du fait qu’ils étaient eux-mêmes condamnés mais ils sacrifiaient tout au réveil des peuples, des exploités… Ils donnaient leur vie pour cette cause. Aujourd’hui certains prétendent les salir, évoquer des « droits de l’homme »… Quelle farce… de quel homme prétendent-ils parler?

En français à Alger, il explique la position anti-imperilaiste de Cuba.

danielle Bleitrach

 
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Publié par le septembre 19, 2017 dans Afrique, HISTOIRE, INTERNATIONAL

 

LA CONQUÊTE DE L’ÉTHIOPIE ET LE RÊVE D’UNE SEXUALITÉ SUR ORDONNANCE (1), PAR MARIE-ANNE MATARD-BONUCCI.

 http://dormirajamais.org/conquete-1/

Le 9 mai 1936, à Rome, dans un discours retransmis par des milliers de haut-parleurs dans toute l’Italie, Mussolini annonce la conquête de l’Éthiopie. Du Palais de Venise où il est acclamé par une foule en liesse, le Duce prétend donner au monde une leçon de civilisation, célébrant le combat de l’Italie contre «l’arbitraire cruel», «l’esclavage millénaire» et la victoire de la justice sur la barbarie. La veille, dans un climat analogue, le Duce s’est adressé aux organisations féminines du régime, et a remercié les femmes d’avoir soutenu l’héroïsme de leurs frères, fils et maris en résistant aux sanctions décrétées par la Société des Nations(1). Quelques mois plus tôt pour la journée de la «Foi», des cohortes de femmes avaient offert leur alliance, le don de l’anneau nuptial symbolisant l’engagement de toute la nation dans l’aventure coloniale.

Cette communion des genres sur l’autel de l’impérialisme fasciste ne doit pas masquer que la guerre d’Éthiopie fut un pic d’exaltation de la virilité par un régime qui l’avait élevée à des sommets jamais atteints(2). «Rappelez-vous que la passion des colonies est la plus masculine, la plus fière et la plus puissante qu’un Italien puisse nourrir; aimez-les plus encore pour les sacrifices qu’elles nous ont coûtés et qu’elles nous coûteront que pour les richesses qu’elles pourront nous apporter. Préparez-vous à mesurer dans les colonies votre force de dominateur et votre pouvoir de condottiere» exhortait le maréchal Rodolfo Graziani, devenu vice-Roi d’Éthiopie en juin 1936(3). Guerre coloniale et fasciste, le conflit éthiopien fut pensé comme un temps fort dans la stratégie destinée à créer un «homme nouveau fasciste»(4). Soldats et colons étaient invités par le Duce, le maréchal Graziani et les élites fascistes à se comporter en peuple dominateur et impitoyable. Tous les moyens furent bons pour écraser un adversaire aussi mal équipé que déterminé: emploi de gaz asphyxiants, bombardements, massacres de civils, anéantissement des élites(5). L’Éthiopie fut le théâtre d’une violence extrême. Soldats et hiérarques expérimentèrent l’hubris guerrière, comme aux meilleurs temps du squadrisme, l’infériorité présumée des indigènes autorisant une cruauté particulière. Dans son journal, l’intellectuel et hiérarque fasciste Giuseppe Bottai déplorait des épisodes de barbarie dont s’étaient principalement rendus coupables des officiers et dirigeants : « Le mouton des classes moyennes devient un petit lion, confondant l’héroïsme et la cruauté »(6). Starace, le secrétaire national du parti fasciste, n’avait pas hésité à donner l’exemple, se livrant à des exercices de tir sur des prisonniers tandis que des soldats prenaient la pose près de cadavres ou brandissaint des restes humains comme des trophées.

En dépit de discours affichant un humanisme à l’italienne, les autorités fascistes ne réprimèrent pas ces pratiques barbares des combattants, jugeant plus important de modifier les comportements sur un autre terrain: celui de la sexualité. Quelques mois après le début des hostilités, les relations des Italiens avec les femmes éthiopiennes devinrent, aux yeux des élites fascistes, une véritable « question » politique et une bataille prioritaire du régime.

Les Éthiopiennes, obscurs objets de désir

Préparée par plusieurs décennies d’idéologie nationaliste, la conquête de l’Éthiopie avait suscité de nombreuses attentes au sein de la population italienne. Au désir des plus démunis d’accéder à la propriété foncière s’ajoutaient des motivations plus complexes où se mêlaient confusément, comme dans d’autres contextes coloniaux, exotisme et érotisme. La beauté légendaire des femmes de la région n’était pas pour rien dans l’attrait de cet Eldorado, l’espoir de les posséder apparaissant aussi légitime que la prétention à s’emparer des terres.
Photographies d’Éthiopiennes forcément dénudées, comme dans la plupart des représentations des femmes africaines jusqu’aux années Trente, romans populaires publicités et chansons avaient aussi contribué, avant et pendant la conquête, à répandre le stéréotype de créatures à la sensualité exacerbée, offertes au plaisir de l’homme blanc(7). Dans l’Italie puritaine qui n’autorisait la nudité que dans l’art, les poitrines des Éthiopiennes nourrissaient tous les fantasmes. « Les Italiens avaient hâte de partir. L’Abyssinie, à leurs yeux, apparaissait comme une forêt de superbes mamelles à portée de main » se souvient Léo Longanesi(8). Pendant la guerre, de nombreux dessins humoristiques véhiculés par la presse ou des cartes postales opposaient l’image d’un peuple d’hommes arriérés et sauvages et de femmes séduisantes et avenantes(9). Dans un registre qui se voulait humoristique, le dessinateur Enrico De Seta, sur une carte intitulée «Bureau de poste», montrait un soldat devant un guichet postal. Il s’apprêtait à expédier un curieux colis : une femme abyssine empaquetée dans une couverture, dont dépassaient la tête et les pieds(10)!

En 1935, la chanson Faccetta Nera, (Petite frimousse noire) avait accompagné les troupes en campagne. Composée d’abord en dialecte romain, la chanson était devenue très populaire dans sa version italienne(11). Les paroles étaient à l’image des sentiments complexes des colonisateurs à l’égard des femmes africaines : volonté de possession et de domination, promesse de libération et de civilisation, désir et fascination. « Facetta Nera, Belle abyssine, attends et espère, l’heure est prochaine. Quand nous serons près de toi nous te donnerons une autre loi et un autre roi. Notre loi est esclavage d’amour, notre slogan est liberté et devoir etc. »(12).

L’imaginaire des romanciers ou chansonniers n’était pas sans rapport avec une certaine réalité des rapports hommes femmes en Éthiopie. Tandis qu’en Italie les interdits pesant sur la sexualité des femmes étaient encore très forts, l’Éthiopie offrait aux femmes, surtout aux Amharas, une liberté plus grande, les relations hors mariage n’étant pas frappées d’opprobre comme dans les sociétés catholiques européennes. Non seulement le concubinage était une pratique qui n’était pas réprouvée par l’entourage – le mariage dämòs permettait aux femmes une forme d’union contractuelle temporaire- mais il pouvait s’inscrire, comme l’ont révélé des travaux récents, du point de vue des Éthiopiennes, dans le cadre d’une stratégie d’élévation sociale, voire d’émancipation(13). La pratique du madamismoétait répandue, en Somalie et en Érythrée, y compris parmi les fonctionnaires et militaires de haut grade(14). En Érythrée, le fonctionnaire Alberto Pollera, pour convaincu qu’il fût des bienfaits de la colonisation, et en dépit de ses responsabilités, n’en avaient pas moins six enfants de deux femmes érythréennes(15). Comme l’écrit Giulia Barrera: « The madamato was a set of relationships grounded in the material basis of colonialism and shaped by colonial discourse but it was lived out by concrete individuals: by men who participated in very different ways in the colonial enterprise and by women who were note merely passive victims »(16).

Pour les 300 000 pionniers et soldats présents après la conquête, certains subirent, effectivement, le «doux esclavage» mentionné par la chanson. Même quand la fascination n’était pas au rendez-vous, le concubinage s’imposait presque par défaut, représentant «la véritable institution des rapports sexuels sous le colonialisme»(17). En dépit de la propagande visant à les attirer, bien peu de femmes de métropole avaient accepté de s’installer sur place, craignant l’insécurité ou des conditions de vie précaire. Peu après la conquête, un navire de 2000 épouses et fiancées fut appareillé à destination de l’Empire(18). En 1938, 10 000 Italiennes avaient accepté de participer à l’aventure coloniale, dont la moitié dans la capitale de l’Empire. Le régime avait également cherché à installer des prostituées blanches recrutées dans la péninsule mais, là encore, l’offre était restée largement inférieure à la demande(19). Les hommes continuaient de fréquenter assidûment les sciarmute, les prostituées indigènes, que les autorités s’efforçaient contrôler. Parmi les 1500 femmes autorisées à faire le commerce du sexe à Addis Abeba, et contrôlées lors de visites médicales, les autorités distinguaient trois catégories, identifiables à la couleur d’un petit drapeau affiché sur leur tucul, l’habitation traditionnelle : jaune pour les officiers, verte pour les soldats et travailleurs, noir pour les troupes coloniales. Cette prostitution encadrée et hiérarchisée ne couvrait pas davantage les besoins et certains responsables militaires s’indignaient des longues files d’attente devant les bordels indigènes. Restaient enfin les prostituées occasionnelles ou clandestines, présentes sur l’ensemble du territoire.

Entre l’exploitation sexuelle des indigènes et la chasteté existait toute une gradation de comportements. Le concubinage fut l’un d’entre-eux qui présentait, avant d’être placé hors la loi, de nombreux avantages pour les colons. Avant la conquête de l’Éthiopie, dans les colonies italiennes d’Afrique noire, Somalie et Érythrée, il était fréquent que des fonctionnaires de l’administration coloniale ou des militaires vivent avec des femmes africaines. Les compagnes des Italiens étaient nommées les madame et le concubinage le madamismo. Ces unions donnaient souvent lieu à la naissance d’enfants métis qui eurent la possibilité, à partir de 1933, en vertu de la « Loi organique pour l’Érythrée et la Somalie » d’obtenir la nationalité italienne(20). En Érythrée, en 1935, on comptait 1000 métis sur une population de 3500 Italiens(21). Pour les colons, la mise en ménage avec des Éthiopiennes, résultait de motivations diverses, parfois concomitantes, qui n’excluaient pas le sentiment amoureux: disposer d’une compagne pour partager le quotidien et les tâches ménagères, disposer d’une partenaire sexuelle stable et plus sûre que des prostituées. Le journaliste Indro Montanelli, enrôlé comme volontaire en Éthiopie à l’âge de 23 ans, fut nommé à la tête d’un bataillon d’indigènes Érythréens. Il dit avoir « acheté » à son père pour 500 lires, une jeune fille de douze ans. Pratique répréhensible en métropole mais diffusée dans les colonies, celle-ci était justifiée en ces termes : « mais à douze ans [en Afrique] les jeunes filles sont déjà des femmes ». À son départ, il revendit la jeune fille « petit animal docile » à un officier de haut rang, lequel disposait déjà d’un « petit harem »(22) Selon son témoignage, la jeune fille était musulmane.

Avant que le racisme ne devînt doctrine officielle du fascisme, les points de vue sur les unions mixtes étaient partagés. Lidio Cipriani s’alarmait du métissage alors que les démographes Corrado Gini ou Domenico Simonelli y voyait une opportunité de régénération des populations européennes et, pour le second, un facteur de peuplement pour les colonies(23). Dans la presse coloniale, les unions mixtes n’étaient pas encore dénoncées(24). En février 1936, dans l’Illustrazione coloniale, Lorenzo Ratto opposait l’attitude raciste des colonisateurs britanniques à la tradition « romaine » de fraternisation avec les populations vaincues. Réprouvant le métissage avec les « nègres », il admettait les unions mixtes avec les Éthiopiennes, racialement supérieures : « les plus belles filles de race sémitico-éthiopiennes, facilement sélectionnables sur les plateaux éthiopiens pourront être choisies par les pionniers du Génie militaire rural pour faire partie de nos colonies en tant qu’épouses légitimes (…) »(25).

Texte paru in D. Herzog, Brutality and desire. War and Sexuality in Europe’s Twentieth Century, Palgrave Macmillan, 2008.

(Deuxième partie)

Pour aller plus loin:

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  1. «Éloge des femmes italiennes» discours prononcé le 8 mai 1936, in B. Mussolini, Édition définitive des œuvres de B. Mussolini, ed. Flammarion, vol. XI, 1938, p. 69-71. []
  2. Voir G. L. Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Pocket, Agora, p. 179-203. B., Spackman, Fascist Virilities: Rhetoric, Ideology, and Social Fantasy in Italy, University of Minnesota Press, 1996. []
  3. Cité par F. Le Houérou, L’épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie. 1936-1938. Les ensablés, L’Harmattan, 1994, p. 50. []
  4. M.-A. Matard-Bonucci, P. Milza, L’Homme nouveau entre dictature et totalitarisme, Fayard, 2004. []
  5. A. Sbacchi, Legacy of Bitterness. Ethiopia end fascist Italy, 1935-1941, The Read Sea Press, 1997. Voir en particulier le chapitre 3, “Poison gas and atrocities in the Italo-Ethiopian War, 1935-1936”, p. 55-85. A. Del Boca (dir.) , I gas di Mussolini. Il fascismo e la guerra d’Etiopia, Roma, Editori riuniti, 1996. G. Rochat, « L’attentato a Graziani e la repressione italiana in Etiopia 1936-1937 », in Italia contemporanea, 1975, n. 118, pp. 3-38. Plus généralement, voir l’œuvre considérable d’A. Del Boca, de R. Pankhurst. Voir aussi A. Mockler, Haile Selassie’s war : The Italian Ethiopian campaign, 1936-41, Oxford University Press, 1984, rééd. Grafton Books, 1987. []
  6. G. Bottai, Diario 1935-1944, Ed . Bur, 2001, p. 102, note du 16 mai 1936. []
  7. Sur la littérature coloniale : G. Tomasello, La letteratura coloniale italiana dalle avanguardie al fascismo, Palerme, Sellerio, 1984. R. Bonavita, « Lo sguardo dall’alto. Le forme della razzizzazione nei romanzi coloniali nella narrativa esotica », in La menzogna della razza. Documenti e immagini del razzismo e dell’antisemitismo fascista, Grafis, Bologne, 1994, p. 53-62. []
  8. Cité par A. Petacco, Faccetta nera, Mondadori, ed. 2008, p. 191. []
  9. Voir les vignettes reproduites dans le catalogue La Menzogna della Razza, p. 156-157. Sur l’iconographie coloniale : A. Mignemi., Immagine coordinata per un impero, GEF, 1984, Novara. G. Campassi, M.-Teresa Sega, « Uomo bianco, donna nera. L’immagine della donna nella fotografia coloniale » in Rivista di storia e teoria della fotografia, vol. 4, n° 5, 1983, p. 54-62. []
  10. L. Goglia, « Le cartoline illustrate italiane della guerra etiopica 1935-1936 : il negro nemico selvaggio e il trionfo della civiltà di Rome » dans le catalogue de l’exposition La menzogna della Razza, cit. p. 27-40. L’image décrite est située dans le catalogue, à la p. 175. []
  11. S. Pivato, Bella ciao. Canto e politica nella storia d’Italia, GLF, Editori Laterza, Bari-Laterza, 2007, p. 161-162. []
  12. Le texte de la chanson est publié par A. Petacco, op. cit., p. 189-190. []
  13. Après avoir été ignorée dans leur dimension raciste et sexiste, les relations hommes-femmes ont été analysées en privilégiant la clef de lecture de l’oppression coloniale puis du genre. Voir G. Campassi, « Il madamato in Africa orientale : relazioni tra italiani e indigene come forma di agressione coloniale » in Miscellanea di storia delle esplorazioni, Genova, 1987, p. 219-260. Giulia Barrera, dans une étude pionnière, se place du point de vue des femmes érythréennes livrant une vision plus complexe des rapports de genre dans ce contexte : G. Barrera, Dangerous Liaisons, Colonial Concubinage in Eritrea, 1890-1941, PAS Working Paper, Program of african Studies, Northwestern University, Evanston Illinois, USA, 1996. []
  14. Carlo Rossetti « Razze e religioni nei territori dell’Impero », L’impero (A.O.I). Studi e documenti raccolti e ordinati da T. Sillani, Rome, La Rassegna italiana, XVI, p. 76. L’auteur était le chef du Bureau des études du Ministère de l’Afrique italienne. []
  15. B. Sorgoni, Etnografia e colonialismo. L’Eritrea e l’Etiopia di Alberto Pollera 1873-1939, Torino, Bollato Boringhieri, 2001. []
  16. G. Barrera, Ibid., p. 6. []
  17. Voir A. Gauthier, “Femmes et colonialisme” in M. Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle: de l’extermination à la repentance, Poche, Pluriel, Hachette, 2006, p. 759-811. La citation est à la p. 802. Voir également A.-L. Stoler, Carnal Knowledge and Imperial Power: Race and the Intimate in Colonial Rule, Berkeley: University of California press, 2002. []
  18. Article de Carlo Rossetti, Capo dell’Ufficio studi del Ministero dell’Africa italiana, « Razze e religioni eni territori dell’Impero », in L’impero (A.O.I). Studi e documenti raccolti e ordinati da T. Sillani, La Rassegna italiana, XVI, p. 76. []
  19. Sur la prostitution, A. Del Boca, La caduta cit. p. 244-245. Pankhurst, R. « The history of prostitution in Ethiopia », Journal of Ethiopian Studies, 12, n° 2, p. 159-178. []
  20. À condition, disait le texte de loi, que les intéressés « se montrent dignes de la nationalité italienne par leur éducation, culture et niveau de vie ». Loi du 6 juillet 1933, n° 999. []
  21. Chiffre cité par A. Del Boca, op. cit., p. 248. []
  22. Le témoignage de I. Montanelli est cité par E. Biagi in 1935 e dintorni, Mondadori, 1982, 58-61. []
  23. Sur C. Gini, M.-A. Matard-Bonucci, L’Italie fasciste op. cit., p. 74-75. D. Simonelli, La demografia dei meticci, 1929. []
  24. Avant la guerre d’Éthiopie, on ne trouve pas de textes dénonçant les méfaits du métissage dans la presse coloniale. Voir le mémoire de maîtrise inédit de F. Marfoli, La vision des Éthiopiens sous le fascisme : étude de quatre revues coloniales italiennes, dir. O. Dumoulin, Université de Rouen, sept-oct 2001. []
  25. Illustrazione coloniale, Fev. 1936, n.2, « Metodo romano per colonizzare l’Etiopia ». []
 
 

Féministe, communiste et arabe : la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim

 

Alors qu’en Grande-Bretagne, le Guardian et le Times lui ont chacun consacré une longue nécrologie, on ne trouve pas une ligne dans la presse francophone – si j’en crois Google – pour évoquer la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim (فاطمة أحمد إبراهيم), décédée le 12 août dernier. Cette absence totale d’intérêt pour l’une des plus grandes féministes arabes du XXe siècle en dit long sur le sérieux de ceux et celles qui prétendent si souvent s’intéresser au sort des « malheureuses femmes voilées ».

Née officiellement en 1934 (mais plus vraisemblablement en 1929), Fatima Ahmed Ibrahim entame son long combat pour les droits des femmes dès son adolescence en affichant sur les murs de son lycée ce qu’on n’appelait pas encore un dazibao. Contemporaine de sa première action politique (une grève, réussie, pour protester contre la remplacement des cours de science par des enseignements en éducation familiale), cette publication, intitulée La Pionnière (الرائدة), est vite prolongée par des articles qu’elle écrit sous pseudonyme dans la presse soudanaise.

Faute de moyens, elle doit se résigner à ne pas entrer à l’Université et devient enseignante. Elle a à peine vingt ans quand elle fonde en 1952, avec une autre militante, l’Union féminine soudanaise (الاتحاد النسائي السوداني) qui milite, entre autres objectifs, pour les droits civiques des femmes. En 1954, elle rejoint le Parti communiste soudanais (à l’époque la seule organisation politique à ne pas être strictement masculine) et prend en charge la rédaction de La voix de la femme (صوت المرأة), une publication qui s’efforce, à travers une série de dossiers très concrets, de convaincre les femmes soudanaises de prendre en main leur destin.

Elle fait partie des personnalités que place sur le devant de la scène la révolution de 1964 contre Ibrahim Abboud (au pouvoir depuis 1958). Première femme élue au Parlement soudanais (mais aussi dans le monde arabe et même en Afrique), elle devient membre du Comité central du Parti communiste soudanais en 1965. Dans un pays où les dictatures succèdent aux gouvernements militaires, elle paie son engagement au prix fort. Son mari est exécuté en 1969 alors que Gaafar Nimeiry, déjà Premier ministre, a rompu la brève alliance qu’il avait passée avec les communistes. Elle-même restera en prison plus de deux ans et demi, suivis de nombreuses années plus ou moins en résidence surveillée jusqu’au renversement de Nimeiry en 1985.

Alors qu’elle s’oppose à la politique du Front national islamique du président Omar el-Béchir (et de Hassan al-Tourabi) qui, sous prétexte « d’authenticité », s’en prend notamment aux droits des Soudanaises, Fatima Ahmed Ibrahim est à nouveau arrêtée. Une forte mobilisation internationale en sa faveur permet sa libération et son exil, en 1990, vers la Grande-Bretagne. Honorée, ainsi que l’Union des femmes soudanaises, par le Prix des droits de l’homme des Nations unies en 1993, elle retourne dans son pays en 2005 et est à nouveau élue au Parlement, avant d’abandonner définitivement la vie politique quelques années après.

La nécrologie que lui a consacrée le Guardian fait allusion aux positions intellectuelles de Fatima Ahmed Ibrahim, et en particulier à sa manière d’associer féminisme et « identité, ou encore « traditions », autant de noms de code pour évoquer une question dérangeante, notamment pour de nombreuses militantes d’aujourd’hui, celle de l’islam vis-à-vis de la question féminine.

Dans son article publié par le site Soudan Tribune (à ne pas confondre avec le quotidien qui porte le même nom), Magdi el Gizouli revient à sa façon sur cette question en montrant comment la militante de toujours est restée fidèle à une conception, osons le mot, « marxiste » des luttes féministes, ce qui la met sans doute en porte-à-faux avec des positions plus contemporaines. Il va même jusqu’à reconnaître que la « praxis » imaginée par la responsable politique soudanaise est allée jusqu’aux alliances les plus improbables avec l’institution religieuse locale.

Citant (plus que probablement en la traduisant) Fatima Ahmed Ibrahim, il explique que, pour elle, il ne s’agit pas d’abandonner les valeurs et les traditions [comprendre : islamiques] ou, pour les Soudanaises, de devenir une copie supplémentaire des femmes occidentales mais, avant toute chose, de mener, par l’éducation, un combat pour la justice sociale :

Emancipation does not mean getting rid of our national good traditions and values, or for us Sudanese women to become another copy of the Western woman. It is emancipation from illiteracy, backwardness, disease, unemployment, poverty and discrimination in the home and in society; Equality does not mean for Sudanese women to become another copy of the man. It means for women to be completely equal to men in rights and in decision-making at all levels; Men, as males are not responsible for discrimination against women. Most of them are also exploited and discriminated against. For this, women and men should work together to make social changes that preserve democracy, which is based on social justice and human rights.”

Plus loin, Magdi el Gizouli fait le lien entre ce type de position, très critique du pseudo-universalisme d’un certain féminisme occidental, et le combat politique de cette militante formée au temps des luttes anti-coloniales. Contre l’explication « culturaliste » (dans laquelle l’islam joue presque toujours le rôle du coupable idéal), the Red Fatima Ahmed Ibrahim, comme il l’écrit, prône une lecture politique selon laquelle une véritable émancipation féminine est indissociable de la justice sociale :

Magdi el Gizouli conclut cette riche lecture de l’héritage politique laissé par Fatima Ahmed Ibrahim en rappelant que, s’il peut paraître « démodé » aux yeux de biens des militantes au Soudan – et aussi dans le monde arabe et ailleurs –, il n’est peut-être pas si étranger que cela au féminisme postcolonial et transnational d’une Chandra Talpade Mohanty défendant une réelle prise en compte des relations de pouvoir entre féminisme du « Premier » et du Tiers-Monde.

Toujours à propos de féminisme arabe, je ne peux que conseiller vivement la consultation attentive d’un passionnant web-documentaire intitulé نسوية Womenhood. Sous forme d’un abécédaire interactif, 15 femmes égyptiennes y donnent leur « vision du monde », à travers 75 entrées lexicales autour de la notion de Genre (7 heures de témoignages, divisées en 80 petites vidéos-définitions).

 
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Publié par le août 30, 2017 dans Afrique, femmes, HISTOIRE

 

Sahel : aux origines de la crise sécuritaire Conflits armés, crise de la démocratie et convoitises extérieures

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 mercredi 23 août 2017 par adminMireille Fanon Mendes France

Moussa Tchangari, secrétaire général d’Alternative Espaces Citoyens, à Niamey, est aussi membre de la Fondation Frantz Fanon. Dans cette analyse fouillée et très bien documentée, Sahel : aux origines de la crise sécuritaire, Moussa Tchangari met « en lumière les grands enjeux politiques de la crise sécuritaire en cours au Sahel. Il n’a pas la prétention d’aborder tous les aspects de cette crise, encore moins celle d’apporter des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cette situation.(…).

Introduction
Depuis les années 2000, l’espace sahélien est devenu un des plus chauds théâtres de conflits armés en Afrique. Sur la dizaine de pays qui composent cet espace, qui va du Cap Vert au Tchad, seuls quelques-uns échappaient en 2017 au phénomène de la violence organisée et du terrorisme. Et ce malgré les avancées, parfois très remarquables, que certains d’entre eux ont pu réaliser, depuis le début des années 1990, dans la construction d’un État de droit reconnaissant les droits humains fondamentaux.


S’il est vrai que certains pays sahéliens sont coutumiers de la violence armée depuis leur accession à l’indépendance (on pense notamment au Mali, au Niger et au Tchad), il reste que c’est la première fois qu’ils font l’expérience du terrorisme, avec des attentats meurtriers perpétrés parfois au coeur même de leurs capitales. C’est aussi la première fois, depuis le précédent tchadien, que des forces régulières d’un État sahélien perdent le contrôle de vastes espaces territoriaux, et que des forces extérieures sont appelées à la rescousse. Pour le résultat que l’on sait.
Aujourd’hui, la montée en puissance des groupes armés, qu’il s’agisse des groupes djihadistes ou autres bandes armées, constitue une source légitime d’inquiétude aussi bien pour les États de la région que pour la communauté internationale. Car la tentation de la violence armée continue visiblement d’être très forte au sein d’une jeunesse sahélienne, urbaine et rurale, animée par un sentiment d’abandon et d’injustice, et surtout largement convaincue qu’aucun changement significatif ne peut se réaliser de manière pacifique.


Venant d’une jeunesse qui n’a pas ou peu connu les régimes autoritaires civils et militaires successifs, ce sentiment est lourd de sens : il sonne comme un échec cinglant de tout ce qui a été entrepris pendant un quart de siècle pour pacifier l’espace public. La démocratisation n’a pas tenu ses promesses. Et pas seulement celle de pacifier l’espace public. Elle n’a pas tenu non plus celle d’ouvrir des perspectives d’une vie meilleure pour l’écrasante majorité de la population. Comme le disent les Hausa, « le maquillage n’a même pas rapporté le prix du savon ».
L’idée d’écrire ce texte est venue de mes échanges avec des personnes de divers horizons (chercheurs, acteurs de la société civile, diplomates, journalistes, citoyens ordinaires, décideurs politiques). Des personnes toutes intéressées, parfois même très préoccupées, par la situation sécuritaire qui prévaut dans la bande sahélo-saharienne et dans le bassin du lac Tchad. Ces échanges m’ont fait sentir le besoin de partager quelques-unes de mes idées avec un public plus large ; dans l’espoir de contribuer à un débat sérieux autour des enjeux et des défis que soulève la situation inédite que nous vivons en ce moment.


À la faveur des conférences et colloques sur la thématique de l’extrémisme violent et de la radicalisation, j’ai compris que beaucoup de spécialistes africains s’abstiennent parfois d’aborder la question sous l’angle politique, pensant ainsi ménager les susceptibilités des organismes extérieurs initiateurs de ces conférences et colloques, et parfois aussi celles des autorités nationales. J’en ai conclu qu’il n’est pas dans l’intérêt de tous que les causes profondes soient effectivement mises en évidence. Et pas seulement parce qu’en période de conflits, cela peut légitimer ou délégitimer un camp, mais parce que cela permet aussi de trancher sur la pertinence et l’efficacité des réponses qui sont apportées.


Ce texte est donc une tentative de mise en lumière des grands enjeux politiques de la crise sécuritaire en cours au Sahel. Il n’a pas la prétention d’aborder tous les aspects de cette crise,encore moins celle d’apporter des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cette situation. Certains lecteurs seront peut-être déçus de constater que, contrairement à ce que laisse imaginer le titre, l’analyse ne porte, pour l’essentiel, que sur le Mali et le Niger ; mais tous comprendront que j’ai voulu par ce titre attirer l’attention sur le fait que c’est l’avenir de toute la région qui se joue à travers l’évolution politique ces deux pays.

 
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Publié par le août 26, 2017 dans Afrique, GUERRE et PAIX

 

Edouard Philippe, impliqué dans le pillage de l’uranium du Niger par Areva et dans un conflit d’intérêt

Où l’on voit à quel point la République en marche ce n’est pas la simple victoire des « start-up », mais bien le capital prédateur à l’échelle de la planète. Voici un article qui émane de l’observatoire du nucléaire (note de Danielle Bleitrach)

Edouard Philippe, impliqué dans le pillage de l’uranium du Niger par Areva…

… et dans un conflit d’intérêt en tant que maire du Havre au profit de son ancien employeur Areva

http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article330

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L’Observatoire du nucléaire dénonce la nomination au poste de premier ministre de M. Edouard Philippe qui n’est en rien le personnage « modéré » que la communication macronienne tente de mettre en scène. Bien au contraire, M. Philippe a les mains très sales, ou plutôt… radioactives. En effet, lorsqu’il travaillait pour la multinationale atomique Areva, il a participé à de sombres manœuvres dans les coulisses uranifères de la Françafrique.

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En octobre 2007, Edouard Philippe est nommé directeur de la communication et directeur des affaires publiques d’Areva. Son activité principale est alors de s’assurer de la collaboration de parlementaires acquis au lobby de l’atome. Il est ainsi en contact rapprochés avec Marc Vampa, député de l’Eure et président du groupe d’amitié France-Niger à l’Assemblée Nationale (*).

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C’est précisément pendant cette période, le 13 janvier 2008, qu’un accord est signé entre Areva et le pouvoir du Niger concernant l’exploitation de l’uranium, accord immédiatement contesté par le Mouvement des Nigériens pour la justice, mouvement touareg en rébellion contre le pouvoir central de Niamey (**).

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En effet, les maigres revenus de l’uranium, largement sous payé depuis des décennies par Areva, ne bénéficient en rien à la population, et encore moins aux Touaregs, alors que les mines d’uranium sont situées dans leurs zones traditionnelles de vie.

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Il est donc logique de considérer que les manoeuvres en coulisse de M Philippe ne sont pas étrangères aux graves troubles qui ont eu lieu par la suite dans la zone sahélienne (Niger/Mali) et dans le fait que, poussés par la misère, des groupes Touaregs aient fini par s’allier à des mouvements djihadistes.

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Mais, surtout, il est légitime de se demander pour qui agit M Philippe lorsqu’il est en charge des affaires publiques, que ce soit auparavant comme maire du Havre et désormais comme premier ministre.

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Une première réponse est apportée par le fait que, à peine assis dans le fauteuil de maire du Havre (aimablement offert par son prédécesseur qui a démissionné en cours de mandat !), Edouard Philippe a offert un pont d’or… à son ancien employeur Areva, pour qu’il installe deux usines d’éoliennes off-shore, projet finalement abandonné piteusement en septembre 2016 : il serait intéressant d’enquêter pour voir ce que la sympathie d’Edouard Philippe pour Areva a finalement coûté aux citoyens-contribuables…

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On notera d’ailleurs que, de 2007 à 2010, M. Philippe a cumulé sans état d’âme son poste chez Areva et son mandat d’adjoint au maire du Havre mais, aussi, que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) lui a infligé un blâme pour avoir refusé de fournir des informations sur sa déclaration de patrimoine de 2014, pourtant exigées par la loi.

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(*) cf Charlie Hebdo, 29 avril 2009
(**) cf AFP, 17 janvier 2008

 

El Watan : «Le monde arabe est dans un chaos mental absolu»

.Georges Corm. Historien, économiste et homme politique libanais décrit une situation et précise « il n’y a jamais eu dans l’histoire de conflits uniquement religieux, la religion n’est là que pour légitimer les conflits de puissances. (note de danielle Bleitrach)

le 15.07.17 | 12h00 

 

Dans la meilleure tradition de l’intellectuel total, Georges Corm questionne nos présupposés et nos postulats, souvent erronés ou dépassés pour saisir un monde en perpétuel changement. Le chaos, fruit de la guerre et des multiples conflits, se reflète aussi dans la conscience des hommes, une fausse conscience qui alimente le désastre issu de la domination occidentale.

– Dans l’introduction de votre ouvrage, vous abordez en même temps la notion de «chaos mental», qui brouille la perception de la réalité de nos sociétés et la compréhension des dynamiques conflictuelles à l’œuvre, et l’idée d’une remise en ordre épistémologique. Pouvez-vous revenir sur les préalables nécessaires à la déconstruction du discours simplificateur et des thèses essentialistes souvent mobilisées dans l’analyse des sociétés arabes ?

Je pense qu’il y a eu une dérive extrêmement grave dans les perceptions du Moyen-Orient, du monde arabe et du monde musulman. Ces dérives ont donné à voir ces régions du monde comme étant celles du nouveau danger géopolitique, existentiel et civilisationnel, tel que l’a forgé et formulé l’ouvrage de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Il s’agit en fait d’un manifeste qui sert à donner de la légitimité aux guerres illégitimes que mènent l’empire américain et ses alliés européens.

Quand j’évoque le chaos mental, j’entends également qu’il existe du côté arabe et musulman, puisque nous avons de très nombreux Etats qui se disent musulmans qui sont des alliés inconditionnels de la puissance militaire américaine et soutiennent son déploiement. Dans cet ouvrage, je tente donc de déconstruire les discours canoniques et les images clichés devenues omniprésentes dans les opinions publiques qui sont amenées à approuver ou ne pas s’opposer aux politiques d’interventions militaires musclées, soit au nom des droits de l’homme, soit au nom de la défense préemptive des «valeurs» occidentales.

J’essaie également de montrer que si l’image de l’islam est autant défigurée aujourd’hui, la responsabilité n’en incombe pas seulement à ce que j’appelle l’hubris (notion d’origine grecque désignant la démesure, ndlr) des Etats membres de l’OTAN et le désir de dominer entièrement le monde qui va de pair avec la globalisation.

Le fait que des régimes politiques arabes ou non arabes musulmans, ainsi que de très nombreux intellectuels arabes et d’autres pays musulmans, se mettent à vanter une altérité islamique inconciliable avec les acquis positifs de la modernité, permet d’accréditer la thèse de Huntington. Nous sommes dans le chaos mental absolu.

L’une des aberrations, c’est qu’il n’existe plus aujourd’hui de connaissance de l’islam. Les nouveaux orientalistes ne connaissent que trois auteurs sur les 13 siècles de civilisation islamique (Sayed Kotob, Mawdudi, Ibn Taymiyya). Leurs œuvres sont diffusées en tous lieux et en plusieurs langues et c’est ce qui tombe entre les mains des jeunes Arabes et musulmans partout dans le monde.

Par ailleurs, le problème tire ses origines de la création de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), où brusquement on assiste à un regroupement d’Etats sur la base de l’identité religieuse — inédit depuis le temps des croisades — et cette organisation s’est efforcée de créer et de consolider une altérité islamique, en refusant de façon très abrupte des principes de modernité qui sont devenus universels et auxquels il est difficile de se soustraire, même si les gouvernement de l’OTAN en font un très mauvais usage.

– Vous déconstruisez le discours qui entretient l’amalgame entre islam et terrorisme en analysant le poids des récits canoniques et des clichés. Quelles sont les causes qui ont favorisé la généralisation de clichés qui empêchent de comprendre les causes profondes du phénomène ?

Les clichés les plus prégnants viennent de l’appauvrissement général de la conception et de la compréhension de l’islam. Aujourd’hui, s’est installé dans les mentalités ce cadre d’une perception biaisée de l’existence d’un conflit de civilisation et d’un choc de valeurs entre un monde judéo-chrétien «démocratique» et un monde «arabo-musulman» rétrograde. Ce jeu n’a été en grande partie possible que par la mainmise de l’idéologie du wahhabisme saoudien, à coups de pétrodollars sur la plupart des sociétés musulmanes, alors que le wahhabisme ne fait même pas partie des quatre grandes écoles théologico-juridique musulmanes.

Nombre d’intellectuels arabes et non arabes ont fait l’erreur épistémologique majeure de désigner Mohammad Ben Abdel Wahhab, le fondateur du wahhabisme en alliance avec la famille des Al Saoud, comme étant un précurseur des penseurs de la «nahda», dans la lignée notamment des grands réformateurs religieux de Tahtaoui à Taha Hussein en passant par Ben Badis ou l’émir Abdelkader.

Or, il faut revenir à l’histoire : Mohammad Ben Abdel Wahhab est né au XVIIIe siècle dans une région extérieure aux grands circuits de la géopolitique mondiale au centre de la péninsule arabique, qui n’était pas colonisée par l’Europe, mais n’avait que de petites garnisons ottomanes isolées.

Or, il y a eu constitution d’alliance entre une tribu bédouine, celle des Saoud et une forme d’islam qui avait été alors rejetée par le sunnisme dominant arabo-ottoman et combattu. Il a fallu un soutien anglais très important après la Première Guerre mondiale, puis un soutien américain encore plus important après la Seconde Guerre mondiale, pour faire émerger la puissance saoudo-wahhabite sur les décombres du rêve d’un royaume arabe unifié au Machrek, qui était celui de tous les nationalistes arabes depuis la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, l’islam apparaît comme la religion de la violence, des têtes tranchées, des femmes entièrement voilées, une culture exclusivement basée sur le «halal» et le «haram», ce qu’il n’a jamais été auparavant.

– Vous renvoyez dos à dos islamophobes et islamophiles qui mobilisent les mêmes références intellectuelles. Comment sortir de ce conformisme intellectuel étriqué ?

Je donne toujours cette image assez parlante. L’islamophile incarne le bon administrateur colonial, et l’islamophobe le méchant administrateur, mais dans le fond c’est la même chose. Car les deux croient à l’existence d’une altérité absolue entre musulmans et non-musulmans. Moi je pars d’une hypothèse qui, à mon sens, ne peut pas être rejetée. Il n’y a pas de conflit proprement religieux dans l’histoire de l’humanité, pas même les croisades.

Les conflits sont toujours des conflits de puissance, par des chefs d’Etat, des empires, des tribus lorsqu’il n’y pas encore d’Etat moderne. Ces conflits sont ensuite habillés de religieux pour leur conférer une légitimité. Il y a le bon sens épistémologique qui ne doit pas faire oublier l’entreprise de fabrication de l’ennemi et de sa diabolisation pour justifier la guerre. Massacrer des millions d’êtres humains suppose de travailler la psychologie collective.

La déclaration d’indépendance américaine a énoncé de très beaux principes qui, dans la pratique, s’accompagnaient de crimes contre l’humanité : le génocide des Indiens des deux Amériques et la pratique massive de l’esclavage. Le monde entier a été colonisé au moment où l’idéologie des droits de l’homme a pris son essor à partir de la révolution française.

Mais ce n’est pas parce que la pratique politique est mauvaise que les principes ne sont pas bons en soi. Car dans ce cas, comment accepter toutes les dérives connues par les grandes religions, notamment monothéistes ; en fait sitôt que l’Etat se sert de la religion pour imposer son autorité, c’est le religieux qui en pâtit et la liberté de conscience et de comportement.

– Que préconisez-vous pour battre en brèche la thèse essentialiste de Huntington sur le choc des civilisations érigée en dogme de la géopolitique ?

Pour contrer cette thèse de Huntington, qui n’est qu’une reprise déguisée des thèses racistes qui ont justifié la colonisation par une supériorité de civilisation, nous avons élaboré cette notion stupide de la nécessité de dialogues de civilisations ou de dialogues des religions.

Or au contraire, ce faisant nous ne faisons que confirmer que le problème de base est religieux. Ce qu’il faut à la place, c’est dénoncer sans cesse l’instrumentalisation du religieux au niveau étatique, comme au niveau géopolitique international et régional. Pour sortir de ce carcan intellectuel, il est donc nécessaire de dénoncer l’instrumentalisation du religieux. L’URSS n’existe plus, mais les Etats-Unis n’ont pas modifié leur politique sur ce plan. Ils poursuivent l’instrumentalisation de la religion juive pour assurer l’existence de l’Etat israélien et la permanence de la colonisation.

Ils ont encouragé l’islam politique le plus radical sans arrêt pour mettre en échec les idéologies nationalistes arabes et progressistes. Je rappelle dans mon livre la manière dont on a fabriqué l’image d’un homo islamicus repoussoir, en opposition à l’image d’un homo hebraicus placé au-dessus de la loi internationale. C’est une autre illustration de ce chaos mental. Quand on me parle du «choc des civilisations», je demande toujours que l’on m’explique où se situe ce choc.

La majorité écrasante des gouvernements musulmans sont des alliés de l’OTAN, tous les riches musulmans du monde entier envoient leurs enfants étudier aux Etats-Unis et en Europe et non pas à La Mecque, ni à Kom, en Iran, ni à Islamabad, au Pakistan. Les couches populaires les plus pauvres, elles, risquent leur vie pour traverser la Méditerranée et aller vivre en Europe comme des Européens. De quoi parle-t-on alors ?

– Votre analyse de la nouvelle question d’Orient montre que la situation de crise du Moyen-Orient au XXIe siècle n’est pas sans rappeler la configuration balkanique à la veille de la Première Guerre mondiale. Quels sont les enjeux aujourd’hui de cette nouvelle question d’Orient à travers laquelle se perpétue la tradition d’instrumentalisation du facteur éthnico-religieux ?

Dans un précédent ouvrage qui s’intitule L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, j’avais déjà expliqué que l’arc de la Méditerranée de l’est est l’un des points géostratégiques les plus importants du globe. Qui domine ce passage entre trois des cinq continents est l’Etat le plus puissant du monde et c’est la raison pour laquelle la Première Guerre mondiale est partie des Balkans.

Après l’effondrement de l’URSS, la guerre dans les Balkans s’est rallumée de façon complètement sauvage et folle. Aujourd’hui, le principal enjeu demeure le contrôle de l’est de la Méditerranée, qui va de Sarajevo à Beyrouth et Haiffa, course dans laquelle tout le monde s’est lancé. Aujourd’hui, nous sommes en pleine bataille géopolitique qui n’a rien à voir avec l’islam ou le judaïsme ou des civilisations différentes.

– Selon vous, pourquoi la Syrie cristallise toute les rivalités géopolitiques, au point d’éclipser l’enjeu en Palestine qui demeure pourtant l’épicentre de l’arc de crise au Moyen-Orient ?

En Syrie, les enjeux sont multiples. Ce n’est pas seulement parce qu’elle fait partie de cet arc de l’Est méditerranéen, mais c’est aussi parce que c’est la seule base dont disposaient les Russes, lesquels sont aujourd’hui totalement assiégés par l’OTAN. Un autre facteur majeur derrière la démonisation du régime syrien est le fait que ce pays est le dernier Etat arabe à parler de la cause palestinienne, à être allié à l’Iran et avoir aidé à la constitution du Hezbollah libanais, lequel a réussi l’exploit de libérer le sud du Liban de 22 ans d’occupation israélienne, puis de résister héroïquement en 2006 à une nouvelle agression israélienne contre notre pays.

Aujourd’hui, quand les Arabes se plaignent de l’expansionnisme iranien, il faut leur rappeler tout d’abord que c’est l’Irak qui a tenté d’envahir l’Iran et non l’inverse et que l’Iran est, en fait, venu combler un vide qu’ils ont eux-mêmes créé par les querelles des régimes entre eux et l’alignement d’un nombre de plus en plus grands de régimes politiques sur les intérêts occidentaux et ceux de l’Etat d’Israël.

Ce sont les aides de l’Iran qui ont permis au Liban de se libérer de 22 ans d’occupation sioniste et non l’ONU ou les Etats-Unis. L’Iran a également pris à bras-le- corps la cause palestinienne. Mais la logique complètement perverse et inversée consiste à accuser l’Iran de terrorisme, tout en exemptant ceux qui l’ont vraiment soutenu et favorisé parmi leurs alliés dans la région. Je crois, de plus, que le plus grand scandale est d’invoquer les droits de l’homme pour détruire des sociétés entières.

On l’a fait avec la Yougoslavie, avec l’Irak et la Libye et le même scénario s’est répété avec la Syrie. Cette politique agressive s’accompagne d’une division binaire du monde extrêmement simplificatrice : les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Cette agressivité s’est transmise à certains Etats arabes qui détruisent aujourd’hui sauvagement le Yémen et la société yéménite, dans un silence étourdissant de la prétendue «communauté internationale» et malheureusement de beaucoup d’Etats arabes et musulmans.

Tout ce que j’ai pu écrire ou enseigner dans ma carrière sur l’analyse multifactorielle des conflits a aujourd’hui totalement disparu. Le Yémen est en train d’être détruit, parce que l’une des composantes de la révolte populaire de 2011 appartenait à la communauté chiite et que les Etats-Unis ont dénoncé l’existence d’un «triangle chiite» qui est venu remplacer dans les imaginaires l’ancien «axe du mal» cher à George Bush.

– Un autre apport intéressant de votre ouvrage est l’éclairage sur la question du christianisme arabe. Le rattachement des chrétiens arabes à l’Occident fait-il partie de l’opération idéologique visant à conforter la thèse d’une majorité arabo-musulmane opprimant les minorités chrétiennes ?

Oui, mais aujourd’hui cela ne mobilise plus. Ce qui mobilise c’est l’opposition à l’Iran et la question évidemment de la défense d’Israël envers et contre tous les principes de la modernité politique. Moi j’ai cessé d’utiliser le terme de conflit israélo-palestinien. La création artificielle de I’Etat d’Israël a résulté d’une opération classique de colonisation, comme historiquement aux Etats-Unis, en Algérie ou en Afrique du Sud. Ce n’est rien d’autre.

Il n’y a pas deux parties qui ont chacune des droits sur une terre, vous avez là une autre illustration du chaos mental absolu. Au prétexte qu’un tout petit Etat s’est appelé le royaume de David pendant 150 ans, il y a plus de 2000 ans, on le ressuscite au XXe siècle. A ce compte, il faudrait refaire la carte du monde. Aujourd’hui, c’est un problème de démantèlement du système colonial et de l’apartheid.

– A côté de ces facteurs externes lourds, quel est le poids des facteurs internes dans le retard de développement qu’accusent les pays arabes ?

Dans l’ouvrage, je consacre un long chapitre à l’économie des pays arabes, économie de rente et de corruption à la fois. Avec le gonflement d’une altérité islamique qu’il faut constamment affirmer, on a oublié toutes les questions d’appropriation de la technologie, des sciences, de diversification économique. Nous avons affaire à un flux de recettes pétrolières qui suit une courbe ascendante et descendante. La rente pétrolière est au cœur de la corruption, touchant également les sociétés multinationales pétrolières. C’est la raison pour laquelle des Etats qui ont soutenu le terrorisme continuent d’être choyés par l’OTAN et les Etats-Unis.

A ceux qui me reprochent de sous-estimer les facteurs internes dans l’explication des développements que connaît le monde arabe, j’explique que le facteur interne et le facteur externe sont étroitement liés. L’interne se sert de l’externe et inversement, mais comme l’externe est beaucoup plus puissant que l’interne, ce dernier veut sans cesse maintenir l’omniprésence de la protection externe. Tant que ce jeu continue, il n’y a pas de porte de sortie.