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Modèles de propriétés publiques

Modèles de propriétés publiques

Deuxième traduction de l’économiste marxiste britannique Michael Roberts.

Cet article, dans une perspective française, a à mon sens un double intérêt.

D’abord, il permet de prendre un peu de recul dans la multitude des mouvements européens qui résultent de la crise de la social-démocratie « néo-libérale ». La situation du Labour Party, dirigé par Jérémy Corbyn depuis 2015 montre que la constitution d’une alternative populaire sérieuse et conséquente ne nécessite ni recours au populisme, ni dégagisme, ni démagogie « anti-parti ».

Surtout, la question de la propriété publique des moyens de productions stratégiques, des services publics et des « postes de commande de l’économie » que sont les grands banques et institutions financières est une question centrale. Dans la perspective britannique, en cours de sortie de sortie de l’Union Européenne, poser la question de la propriété publique des moyens centraux de production ne se heurte plus aux traités européens.

Intéresant de voir le bilan négatif  (y compris en termes de productivité et d’investissement) tiré des privatisations britanniques des 40 dernières années. Privatisations qui ont servi de modèle à l’Europe et qui ont été plus loin que dans nimporte quel autre pays.

Intéressant de voir que le Labour Party se saisit à bras le corps de la question de la propriété publique des services de bases de la société.

Intéressant aussi de voir qu’un des modèles de gestion publique est la nationalisation des industries électriques et gazières, par le communiste Marcel Paul (dont, selon la formule consacrée, chaque travailleur devrait connaitre le nom et la biographie) en 1946.

Intéressante enfin la critique que fait Michaël Robert de la position du Labour, en montrant qu’une nationalisation limitée au services de base, laissant de coté les principales institutions financières, même avec un plan d’investissement public massif de 1 à 2 % du PIB, ne permet pas de contrôler l’économie, de rétablir l’emploi ni de faire face à une éventuelle récession.

Franck MARSAL

Modèles de propriété publique
Article de Michaël Roberts, publié le 10 février 2018 sur son blog. (traduction F. Marsal)

Je viens juste d’assister à une conférence spéciale, convoquée par le Parti Travailliste britannique pour discuter des modèles de propriété publique. Le but de la conférence était de développer des idées nouvelles sur la manière dont un futur gouvernement « Labour » pourrait construire le secteur public, s’il parvenait à remporter les prochaines élections générales.

La pièce maîtresse de la conférence était un rapport, préparé par la direction du parti et publié l’automne dernier, intitulé Modèles aternatifs de propriété (étrangement, sans mention du terme « public »).

Le porte-parole du parti pour l’économie et les finances, John McDonnel (et auto-proclamé « marxiste ») présenta les idées principales du rapport qui s’appuyait sur une large série d’experts académiques, dont Andrew Cumbers de l’Université de Glasgow, qui a beaucoup produit sur le sujet de la propriété publique. Et Cat Hobbs, de Weownit donna un bilan convaincant des échecs et des gaspillages des privatisations passées.

Sous de nombreux aspects, le discours de McDonnel frappait par la volonté authentique du futur gouvernement travailliste sous Jeremy Corbyn et McDonnel de restaurer des services publics solidement constitués et financés et de revenir sur les privatisations passées de secteurs économiques clés par les précédents gouvernements conservateurs et travaillistes de la période néolibérale des 30 années qui ont précédées la Grande Récession.

McDonnel et le rapport ont mis en avant une série de modèles pour de futurs services et actifs de propriété publique : depuis les coopératives, les services municipaux et la nationalisation de secteurs clés comme la santé, l’éducation et des biens communs comme l’eau, l’énergie et les transports – les soi-disant « monopoles naturels ».

Comme le rapport le démontre abondamment, les privatisations des 30 dernières années ont clairement échouées, y compris par rapport à leurs propres objectifs affirmés : plus d’efficacité et une productivité plus élevée, davantage de concurrence, et une meilleure équité. La réalité a été totalement contraire. La productivité de l’économie britannique s’est effondrée, et, comme l’ont montré de nombreuses études (voir mon récent article), les industries privatisées n’ont pas été plus efficaces du tout.

Elles ont principalement été des sociétés destinées à réaliser un profit rapide pour les actionnaires, aux dépens de l’investissement, du service rendu aux clients et des conditions de vie et de travail des salariés (salaires, retraites et charge de travail). En réalité, le mot d’ordre des chemins de fer, de l’eau, de l’énergie et des services postaux privatisés a été ‘court-termiste’ c’est à dire augmenter la valeur des actions, payer aux dirigeants des bonus élevés et verser de gros dividendes au lieu d’investir pour le long-terme dans une vision sociale de l’intérêt général.

L’industrie d’état est réellement un modèle économique efficace et, ce même dans des économies principalement capitalistes. Le rapport travailliste évoque le fait que, la part des entreprises d’état dans le top 500 des multinationales a augmenté de 9 % en 2005 à 23 % en 2015 (bien que ceci soit principalement dû à l’ascension des sociétés d’état chinoise). L’histoire des réussites des économies d’Extrême-Orient fut en partie le résultat de secteurs à propriété d’état ou à contrôle étatique qui ont modernisé investi et protégé contre les multinationales américaine (bien que ce fut aussi la disponibilité d’une main d’oeuvre bon marché, de suppression des droits des travailleurs et de l’adoption de technologies importées).

Comme de nombreux auteurs, comme Mariana Mazzacuto l’ont montré, le financement par l’État, et la recherche ont été vitaux dans le développement de grandes sociétés capitalistes. L’industrie d’état et la croissance économique vont de pair – et le rapport travailliste cite « la success-story européenne rarement citée est l’Autriche, qui est parvenue au deuxième plus haut niveau de croissance économique (après le Japon) entre 1945 et 1987, avec le plus haut taux de propriété d’état dans l’économie dans l’ensemble de l’OCDE » (Hu Chang)

Le rapport met également en évidence qu’il ne devrait pas y avoir de retour vers les vieux modèles de nationalisation qui avaient été adoptés après la seconde guerre mondiale. Il s’agissait d’industries d’état, destinées principalement à moderniser l’économie et à fournir les industries de base subvenant au secteur capitaliste. Il n’y avait pas de démocratie, et pas d’implication des travailleurs ni même du gouvernement dans les entreprises d’état et certainement pas d’intégration dans le moindre plan élargi d’investissement ou de satisfaction des besoins sociaux. C’était ce qu’on appelait le modèle « Morrisonien », du nom du dirigeant de l’aile droite du parti travaillite, Herbert Morrison, qui supervisa les nationalisation d’après-guerre en Grande Bretagne.

Le rapport cite des exemples alternatifs de systèmes d’entreprises d’État démocratiquement responsables. Il y a le modèle novégien StatOil, où un tiers du conseil d’administration est élu par les employés ; plus approprié encore, le secteur français du Gaz et de l’Electricité (NdT : nationalisation proposée et organisée par le communiste Marcel Paul, alors ministre de la production industrielle, dans le gouvernement de la Libération dirigé par le Général de Gaulle) où le conseil d’administration des sociétés nationales était « composé de quatre représentants de l’État, quatre issus de groupes techniques et d’experts (dont deux représentants des intérêts des consommateurs et de quatre représentants syndicaux » (B Bliss).

Tout cela était de très bonnes nouvelles et il était clair que le public militant du parti travailliste était enthousiaste et prêt à implémenter un « changement irréversible vers des services publics gérés par les travailleurs » (McDonnel). L’objectif des dirigeants travaillistes est de revenir sur les pricédentes privatisations, de mettre fin aux iniques soi-disant « partenariats privé-public », d’arrêter la sous-traitance et la délégation de services publics aux sociétés privées et de sortir le National Health Service du marché … Ceci est excellent, comme leur volonté de considérer, non seulement la fausse idée d’un Revenu Universel de Base comme une alternative sociale à la perte d’emploi liée à l’automatisation future, mais également, l’idée progressiste d’un Service universel de base, ou les services publics comme la santé, l’assistance sociale, l’éducation, les transports et les communications sont délivrés gratuitement aux usagers – ce que nous, économistes, appelons les biens publics.

Pourtant, pour moi, la problématique demeure celle que j’ai soulevé d’emblée en considérant les ‘Corbynomics’ lorsque Corbyn emporta pour la première fois la direction du parti travailliste en 2015. Si la propriété publique est confinée à ce qu’on appelle les monopoles naturels et aux services de base et n’est pas étendue aux banques, au secteur financier et aux industries stratégiques clés (les « postes de commande » de l’économie), le capitalisme continuera à prédominer dans l’investissement et l’emploi et la loi de la valeur et du marché continuera à prévaloir. Le plan du Labour pour une banque d’investissement d’état et un plan d’investissements public ajouterait environ 1-2 % à l’investissement total, au PIB britannique.  Mais le secteur capitaliste investit près de 12 – 15 % du PIB et demeurerait dominant à travers ses banques, la pharmacie, l’aérospatial, les conglomérats de services technologiques et financiers.

Il n’y eut pas de discussion sur la prise de contrôle de ces secteurs lors de la conférence. Il n’y eut même pas de discussion sur la prise de contrôle des cinq premières banques – ce que j’avais soulevé dans ce blog en contribuant à la rédaction d’une étude, pour le compte des syndicats de pompiers (et qui, formellement est la ligne des Trade Union Congres, les syndicats britanniques). Sans le contrôle de la finance et des secteurs stratégiques de l’industrie britannique, un gouvernement travailliste sera soit frustré dans sa volonté d’améliorer le sort des plus nombreux (son slogan « the many, not the few »), ou pire, sera confronté à l’impact d’une nouvelle récession mondiale, sans protection aucune face aux vicissitudes des marchés et de la loi de la valeur.

 

Michaël Roberts

 

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Publié par le février 12, 2018 dans Congrès du parti 2018, Economie

 

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Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

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Je vous présente mes excuses pour un long silence, dû notamment à une charge importante de travail, ainsi qu’à un investissement plus important dans la vie de ma section. J’ai notamment entrepris de réaliser un cycle de formation « découverte du Marxisme » pour mes camarades, en 5 séances mensuelles de deux heures. Seule la première a été réalisé pour l’instant. Je vous tiendrai au courant du bilan de cette tentative dans quelques mois.

Je reprends ma collaboration au blog par une petite traduction, toujours du marxiste britannique Michael Robert. J’apprécie toujours sa capacité à relier les évolutions économiques générales à la théorie de Marx et en particulier, à la question de la baisse du taux de profit.

Les baisses importantes des marchés financiers la semaine passée ne sont encore que des secousses, après une montée tout à fait « exubérante » depuis quelques mois. L’article de Michaël Robert a l’avantage de redonner un peu de perspective, en montrant notamment que les crises économiques du capitalisme, bien que très régulières, n’en sont pas moins multiformes et procédent de manière historique. 

A titre personnel, j’apporterai néanmoins une légère nuance à sa conclusion. Bien sûr, l’économie américaine est l’économie dominante de la planète, l’économie la plus importante et la plus développée, techniquement et capitalistiquement. L’économie chinoise est désormais deuxième, du fait de sa taille importante (La Chine est environ 5 fois plus peuplée que les USA, mais le produit intérieur brut par habitant est donc beaucoup plus faible encore en Chine qu’aux USA). De plus, l’économie américaine controle effectivement une large part des économies de ses alliés les plus proches et elle exerce encore une position dominante sur les principales institutions financières internationales.

Toutefois, le rapport de domination de l’économie et de la finance américaine sur l’économie mondiale évolue. L’écart entre la position dominante financière des USA (établie à la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque les USA représentaient plus de 50 % du PIB mondial), et la réalité de l’économie américaine s’est largement accru. A mon sens, la prochaine crise globale marquera nécessairement une évolution cruciale des rapports de force mondiaux. En ce sens, le rapprochement que fait Michaël avec la situation de 1937 est d’autant plus pertinent.

Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

Article de Michael Robert, 6 février 2018 (traduction F. Marsal)
Hier, les marchés d’actions américains ont connu leur chute la plus importante depuis la mi-2007, juste avant la crise du crédit, l’effondrement bancaire et le début de la Grande Récession.

Capitalisation boursière globale :

capitalisation boursière

L’histoire est-elle en train de se répéter ? Bien, la vieille maxime veut que l’histoire ne se répête jamais, mais qu’elle bégaie. En d’autres termes, il y a des échos du passé dans le présent. Mais quel écho entendons nous aujourd’hui ? Il y a 3 possibilités :

Ce crash serait similaire à celui de 1987, et serait suivi d’une rapide reprise puis les marchés d’action et l’économie américaine reprendrait sa récente marche en avant. Le crash serait interprété comme une anomalie passagère dans la récupération de la Longue Dépression des dix dernières années.

Ou, cela pourrait être comme 2007. Alors, l’effondrement des marchés d’action signalait le début du pire effondrement de la production capitaliste mondiale depuis les années 1930 et le plus important effondrement de tous les temps dans le secteur financier, suivi de la plus faible reprise économique depuis 1945.

Ou, finalement, cela pourrait être comme 1937, lorsque les marchés d’action rechutèrent, alors que la Réserve Fédérale (NdT : banque centrale américaine) releva ses taux d’intérêts et que l’administration Roosevelt du « New Deal » arrêta les dépenses de relance économique.   La Grande Dépression reprit et ne s’arrêta qu’avec la course aux armements et l’entrée des USA dans la guerre mondiale en 1941.

J’ai déjà évoqué la relation entre les marchés d’actions (le capital fictif, ainsi que le nomme Marx) et ‘léconomie réelle’ du capital productif dans des articles précédents.
Le jour du crash, un nouveau président de la Réserve Fédérale, Jerome Powell prétait serment pour remplacer Janet Yellen. Powell fait désormais face à de nouveaux dilemmes.

Marx avait fait l’observation décisive que ce qui pilote les prix des actions est la différence entre les taux d’intérêts et le taux de profit général. Ce qui a préservé la hausse des prix des actions fut le taux très bas des taux d’intérêt, engendré délibérément par les banques centrales comme la Réserve Fédérale dans le monde entier, avec des taux d’intérêt de court terme proches de zéro et la politique d’assouplissement quantitatif (l’achat de titres financiers par injection de crédit). L’écart entre les retours d’investissements sur les marchés actions et le coût des emprunts nécessaires pour financer ces investissements a été très élevé.

Bien sur, chaque jour, les investisseurs prennent des décisions irrationnelles, mais, avec le temps, en moyenne, l’ensemble des décisions des investisseurs d’acheter ou vendre refléte les retours (en intérêts et dividendes) et le prix des obligations et des actions évolue en conséquence. Et ces retours dépendent en dernier ressort de la différence entre la profitabilité du capital investi dans l’économie et le coût de mise à disposition des fonds. Si les prix des actions vont au-delà de la profitabilité du capital dans une économie, alors, à un moment, ils devront retomber. Plus ils seront allé haut, plus ils retomberont bas.

Donc, il y a deux facteurs clés pour évaluer si la chute des marché ressemble à la situation de 1987, 2007 ou 1937 : la profitabilité du capital productif (est-elle en train de progresser ou de régresser) ; le niveau d’endettement de l’industrie (deviendra-t-elle trop chère à maintenir?).

En 1987, la profitabilité du capital était en hausse. Nous étions pile au milieu de la période néo-libérale d’exploitation croissante du travail, de mondialisation et de nouveaux développements technologiques, tous trois facteurs agissant contre la baisse tendancielle des taux de profits. La profitabilité a continué à augmenter jusqu’en 1997. Et les taux d’intérêts, au lieu d’être relevés par la Réserve Fédérale, étaient en diminution du fait de la baisse de l’inflation.

En 2007, la profitabilité était en chute (elle avait décliné depuis la fin 2005), le marché immobilier commençait à plonger ; l’inflation commençait à monter et en conséquence, la Réserve Fédérale prévoyait d’augmenter son taux de référence, comme elle prévoir de le faire en 2018. Mais il y a des différences entre 2007 et aujourd’hui. Le système bancaire n’est pas sous tension ni engagé dans des produits dérivés à risque. Et, bien que la profitabilité dans les principales économies est encore en dessous du pic de 2007, les profits totaux sont actuellement en hausse. Il est possible que les salaires commencent à augmenter et cela pourrait couper les profits. De plus, la Réserve Fédérale prévoit d’augmenter des taux d’intérêts, et cela également réduit les profits, puisque les coûts de service des dettes augmentent.

 

évolution du taux de profit généralTaux annuel de croissance des profits des entreprises

Peut-être 1937 est plus proche de la situation actuelle du capitalisme américain.  J’ai écris déjà un article sur les parallèles avec 1937  La profitabilité, en 1937 était en reprise depuis les profondeurs atteintes en 1932, mais était toujours très en deçà du pic de 1926.

Et, le plus inquiétant aujourd’hui est que la dette des entreprises depuis la fin de la Grande Récession en 2009 n’a pas été réduite. Au contraire, elle n’a jamais été aussi élevée. Sur la base d’un échantillon de 13 000 entreprises, l’agence S&P estime que la propsortion d’entreprises lourdement endettées – celles dont les ratios « dette / revenus » dépasse 5 – atteignait 37 % en 2017, contre 32 % en 207 avant la crise financière mondiale. Entre 2011 et 2017, la dette des entreprises non-financières a crû de 15 points, et atteint 96 % du Produit Intérieur Brut.

La chute des marchés boursier me fait dire deux choses. D’abord, que c’est l’économie américaine, encore la plus grande et importante économie capitaliste qui dirige. Ce n’est pas l’Europe, ni le Japon, ni la Chine qui initieront un nouveau ralentissement mondial. Deuxièmement, que cette fois, un ralentissement ne sera pas déclenché par un bulle immobilière ou un effondrement bancaire mais par un crash dans le secteur des entreprises non-financières. Les banqueroutes et les défauts apparaîtront lorsque les entreprises capitalistes les plus faibles rencontreront des difficultés pour faire face à la charge de leur dette et produiront une réaction en chaine.

Mais l’histoire ne se répete pas, elle bégaie. La masse des profits dans les principales économies est toujours en hausse et les taux d’intérêts, l’inflation et la progression des salaires sont toujours à des niveaux historiquement bas.  Cela devrait tempérer la chute des prix des actions (et ceux-ci sont toujours élevés). Mais les directions suivies par les profits, les taux d’intérêts et l’inflation pourrait prochainement changer.

 
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Publié par le février 11, 2018 dans Economie

 

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« Pourquoi le PC a perdu les pauvres ? » (par Franck Marsal)

« Pourquoi le PC a perdu les pauvres ? » (par Franck Marsal)

J’aime bien les questions simples et directes. Celle-ci m’a été posée hier soir sur facebook par un ami Facebook (Ch. Valas) et, il m’a semblé qu’elle méritait une réponse. Voici donc la question (en version complète) :

« On peut se demander pourquoi les pauvres votent et donnent le pouvoir aux riches. Alors qu’ils sont les plus nombreux et qu’ils peuvent aisément remporter toutes les élections et étant au pouvoir organiser la répartition des richesses. Pourquoi le PC a perdu les pauvres? »

Et ma réponse :

Pauvres ? Ou « prolétaires » ?

Définir les gens comme « Pauvres », c’est les définir par ce à quoi ils ont accès, non par ce qu’ils font ni ce qu’ils sont. Dans notre société, les « pauvres » ne sont pas une minorité de marginaux. C’est de plus en plus la masse de ceux qui, comme disait Marx, n’ont pour vivre que la force de leur travail, les prolétaires. Ce sont plusieurs milliards de personnes à l’échelle mondiale de notre système de production. Ils sont les producteurs essentiels de toutes les richesses qui permettent aux « riches » d’être riches et à la société dans son ensemble de vivre et de se perpétuer.

Donc, ceux qui subissent la pauvreté ne sont pas réellement des « pauvres ». Ils sont au contraire très riches, riches de ce qu’ils savent faire, de ce qu’il produisent chaque jour, de ce qu’ils donnent à la société, qui sans eux, ne tient pas. Simplement, ils n’ont pas accès aux richesses qu’ils produisent. Non seulement ils n’y ont pas accès, mais, le plus souvent, ils n’ont pas conscience de la valeur indispensable de ce qu’ils produisent, entre autres parce qu’ils n’ont pas de vision d’ensemble du système de production, ni d’accès aux comptes de leur propre entreprise.

Qu’est-ce que la conscience politique « communiste » ?

Les travailleurs ne sont donc effectivement pas « spontanément » communistes. En fait, personne n’est « spontanément » communiste, et la classe ouvrière, même celle qui correspond à l’image d’Epinal, n’a jamais été communiste par « réflexe spontané ».

Car, pour être communistes, il ne suffit pas d’être « pauvre » ou plutôt prolétaire. Il faut aussi être conscient de sa place dans la société, et du fait que cette pauvreté est le résultat d’une exploitation, d’une spoliation. Et même si on a confusément cette conscience, il faut en acquérir une conscience politique, c’est a dire comprendre d’où cela vient et comment cela.peut être changé. Qui plus est, il faut acquérir la conviction que le renversement complet de l’ordre existant est préférable, ou est la seule voie réaliste pour améliorer son sort de travailleur.

Or, ceci n’a aucun sens sur un plan individuel. Si vous êtes seul à être communiste, à faire grève ou à tenter de renverser le capitalisme, cela n’a aucune chance de marcher. Au contraire, vous avez toutes les chances d’avoir les pires ennuis. C’est pourquoi la conscience politique résulte (bien sûr) d’une analyse politique, économique et historique du capitalisme (dont Marx et Engels ont posé les bases claires, mais qui doit être reformulée à chaque nouvelle étape historique) et néanmoins ne peut être qu’un phénomène social, collectif, organisé, se développant essentiellement sur un temps historique et à travers des expériences collectives.

C’est pourquoi le développement d’une conscience politique communiste, y compris chez les ouvriers, n’a rien d’automatique ni de spontané.

L’expérience historique montre qu’il existe toujours spontanément une fraction des travailleurs qui adhèrent à l’idéologie dominante, aujourd’hui le libéralisme, et une autre qui cherche à négocier, souvent par l’entremise de l’état réputé démocratique, une simple amélioration de ses conditions de vie. Lorsque le capitalisme semble stable et prospère, ces deux tendances sont politiquement dominantes.

L’exemple historique du Parti Communiste Français :

Considérons rapidement l’histoire du PCF : Celui-ci est créé en 1920, lors du congrès de la SFIO, sous l’impulsion politique d’une part de la 1ère guerre mondiale, une expérience politique terrible vécue par les masses et d’autre part de la révolution russe, qui remet au devant de la scène les idées communistes, reformulées par Lénine (et d’autres) pour la période en cours.

Ce congrès est en réalité celui du Parti Socialiste, qui s’est divisé suite à ces deux événements. C’est parce que les délégués acquis aux idées communistes y sont majoritaires, que ce congrès décide de changer le nom et l’idéologie du parti, de créer le Parti Communiste. C’est ainsi que « L’Humanité », journal fondé par Jean Jaurès est devenu l’organe central (c’est un peu plus compliqué aujourd’hui) du PCF.

Pourtant, même si la tendance communiste est majoritaire au congrès de Tours en 1920, face à la tendance social démocrate, pendant environ 15 ans, le PC va rester très minoritaire, non seulement sur un plan électoral, mais également dans le mouvement syndical. Ce n’est qu’au plus fort de la crise mondiale, lors des grèves de 36 puis dans la résistance, que le PCF devient progressivement la force prédominante à gauche, sans pour autant être hégémonique d’ailleurs.

On peut constater la traduction de cet historique dans les scores électoraux du PCF lors des différentes élections législatives par exemple. En 1932, le PCF recueille moins de 800 000 voix, 8,3 % et seulement 10 sièges de députés. On pourrait alors conclure que l’expérience du PCF va rapidement s’achever sur un échec et que les « communistes » ont perdu les ouvriers, qui restent très largement acquis aux idées social-démocrates.

Il n’en sera rien. Au contraire. 13 années plus tard, le PCF recueille plus de 5 millions de voix, jusqu’à 28 % et obtiendra en novembre 1946 182 sièges de députés.

Résultats du PCF aux élections législatives (référence Wikipédia)

Le reflux et ses racines économiques et sociales

Après la seconde guerre mondiale, sur la base de la reconstruction, de la fin des empires coloniaux et d’une relative unification économique et technique du monde capitaliste sous la direction américaine, celui-ci connait une longue période d’expansion, de développement et de modernisation.

Lorsque celle-ci commence à porter ses fruits, logiquement, les idées communistes régressent, les idées conservatrices et social-démocrates reprennent le dessus, soutenues puissamment par les institutions capitalistes, les états, les medias et une parties des « intellectuels »… Cela n’est pas une spécificité française, mais une tendance mondiale.

Le PCF s’affaiblit alors ET en même temps subissant la pression idéologique ambiante évolue vers la droite de manière plus ou moins consciente, avec une apogée avec l’arrivée de Robert Hue comme secrétaire national. Cela se traduit sur les plans idéologiques (abandon de la « dictature de prolétariat », du « centralisme démocratique »), organisationnels (rupture du lien « organique » entre le journal ‘L’Humanité’ et le PCF, abandon des « écoles de formation »), syndicaux (rupture du lien entre PCF et CGT) et programmatiques (notamment l’abandon de la notion générale de « nationalisation » au profit de « pôles publics ») …

La gauche « radicale »

La dynamique change à partir de 2008, première crise générale mondiale du capitalisme comparable à celle de 1929. Il est important de comprendre que, même si la France entre dans un ralentissement économique à partir de 1973, l’économie mondiale continue de progresser à un rythme soutenu jusqu’en 2008, s’appuyant notamment sur les pays émergents.

Et c’est tout aussi logiquement – à mon avis – que lorsque la crise mondiale frappe à nouveau le capitalisme (en 2008 au niveau mondial, pas avant), les premières réactions politiques soient d’abord l’émergence de forces social-démocrates « radicales », comme Syriza en Grèce, la FI en France, Corbyn en Angleterre ou Sanders aux USA.

En dépit de leur discours « radical », ces forces au-delà de leur diversité idéologique, appellent à un capitalisme « amélioré », plus démocratique, plus redistributif, plus écologique et plus keynesien.

En effet, le développement d’une conscience communiste nécessite à la fois une reformulation des idées dans le cadre de la période actuelle, et une série d’expériences politiques qui permettent de clarifier les enjeux des différentes options.

Une phase de dissonance cognitive

Il faudra tout un cycle d’expérience politique avant que les idées communistes, correctement reformulées, ne reprennent le dessus. On mesure, avec l’exemple de la Grèce, à quel point, même avec des politiques de régression sociales très violentes, même avec l’échec avéré de l’expérience de la gauche radicale « Syriza », ces évolutions dans les mentalités sont longues et difficiles.

Nous sortons d’une période où l’anti-communisme dans toutes ses formes a été inculqué très en profondeur. Je pourrais en citer des dizaines d’exemples, depuis le travail théorique de Marx et Engels sur le capitalisme, très occulté ou déformé, notamment dans les parcours scolaires et universitaires jusque, bien sûr les expériences socialistes du 20 ème siècle.

Il est frappant de constater que, malgré l’échec patent du « nouvel ordre mondial » impulsé par les USA après l’effondrement de l’Union Soviétique, il reste difficile de parler sereinement et objectivement de ce que fut l’expérience soviétique. Pourtant, quel est le bilan de ces 25 ans sans URSS ?

Nous devions avoir la paix universelle. Tous les problèmes géopolitique de la guerre froide allaient être résolus. Non seulement, l’OTAN n’a pas été dissous, mais, depuis la chute de l’URSS, les USA et leur alliance militaire principale n’ont cessé d’augmenter leur budgets militaires et de semer la guerre et le chaos. Il y eu la 1ère guerre d’Irak, l’éclatement forcé de la Yougoslavie et trois guerres (Croatie, Bosnie, Kosovo) s’en suivirent. Puis l’invasion de l’Afghanistan et la seconde guerre d’Irak. Aujourd’hui, la guerre fait rage de Tombouctou a Kaboul (voire au-delà) et de Bangui à l’Ukraine.

Nous devions avoir la prospérité générale. Il faut se souvenir qu’un des principaux arguments utilisé pour discréditer les pays socialistes était la vétusté de leurs automobiles. Si vous choisissiez le socialisme, on vous promettait des « Trabants », vieilles voitures est-allemandes peu confortables, si vous choisissiez le capitalisme, vous pouviez avoir des Mercédès, des BMW ou des Audi. Pourtant, le monde capitaliste a connu, environ quine ans après la chute de l’URSS sa pire crise économique depuis celle de 1929. Presque partout sauf en Chine, la pauvreté et misère sont en progression constante. Quant à la Chine, rappelons qu’ à l’époque, il était dit qu’avec Deng Xiaoping, elle avait déjà fait le choix du capitalisme et que l’effondrement du Parti Communiste n’était qu’une question de temps – on voit là aussi que cette prédiction était fausse.

Les marchés libérés et les privatisations allaient nous libérer des Etats. Nous n’aurions quasiment plus d’impôts à payer puisque l’ensemble des services publics privatisés seraient devenus prospères et tellement plus efficaces.

Enfin, on nous promettait une démocratie universelle. En guise de quoi, l’ensemble des systèmes politiques sont revenus au stade des années 30, gangréné par les « affaires », la corruption, la montée des nationalismes, le contrôle de plus en plus visible des grands intérets financiers sur les médias et la diffusion des idées.

En filigrane de tout cela, on dressait le portrait du communisme. L’Union Soviétique menaçait la paix et voulait « nous envahir » pour imposer son modèle. Les services publics nationalisés étaient inefficaces. Les fonds de pension seraient le système de retraite moderne qui allait remplacer notre vieille sécurité sociale. Les partis communistes, qui comptaient pourtant des millions de militants, entrainant autour d’eux un vaste mouvement social n’étaient que des simulacres…

Ce discours est en train de craquer. Nous sommes sur le point de réviser tout ce qui nous a été dit depuis 50 ans sur le communisme et le capitalisme. C’est ce pourquoi précisément cette question m’a été posée. Si la restauration globale du capitalisme depuis la fin de l’URSS avait été le succès annoncé, personne ne prendrait même la peine de poser la question, de discuter du communisme, … On ne se poserait d’ailleurs pas la question de savoir si les « pauvres votent PC », puisqu’il n’y aurait plus de pauvreté.

Il faut avoir milité dans ces années-là pour mesurer combien inconsciemment le rapport que nous avons collectivement avec le communisme a changé. Chaque jour ou presque apporte une nouvelle de l’échec du capitalisme. L’espoir dans un monde de paix et de prospérité s’est transformé en une sourde inquiétude.

Nous sommes dans la phase de la dissonance cognitive. Les informations que nous recevons ne sont plus compatibles avec les croyances que nous avons. Cela suscite une grande perplexité, des interrogations, mais à l’échelle historique, les grands événements n’ont pas encore eu lieu. Nous n’avons pas encore assez d’éléments pour, à une large échelle, reconsidérer ces croyances. Pas encore. Simplement pas encore.

 
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Publié par le août 12, 2017 dans POLITIQUE

 

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Populistes et communistes

Populistes et communistes

Je vais parler de la France Insoumise, (mais pas que). Je voudrais d’abord apporter une précision de méthode. La France Insoumise est un mouvement nouveau, dans lequel s’engagent avec énergie et volonté peut-être des dizaines de milliers de « gens ». C’est leur choix. En tant que nouvelle organisation, certains regardent avec un peu de mépris ce qui existait avant eux, oubliant même ce qu’ils lui doivent.

Ceci est normal. En tant que communistes, nous devons préserver les conditions d’un dialogue serein, du rassemblement pour l’action commune, et de l’échange d’idées et d’expérience. C’est le ton de cet article. Un dialogue sans détour, dans lequel je m’efforce de prendre au sérieux ce que dit et fait la FI, et où j’exprime clairement mes positions. C’est aisé et intéressant, car, reconnaissons-le à Jean-Luc Mélenchon, il explique clairement ses intentions et motivations.

Jean-Luc Mélenchon considère la France Insoumise et son leadership comme s’imposant de fait à tous. Il l’a proclamé à la tribune de l’assemblée : son mouvement se prétend « l’alternative globale au monde existant ». Souvent, il donne pour consigne à ses « volontaires » de ne pas discuter avec nous. Ainsi, dans nombre de circonscriptions fut même refusée une simple réunion pour discuter d’un éventuel accord. Parfois, il utilise la provocation, comme lorsqu’il accusa les communistes d’être « la mort et le néant ». Ceci a la même fonction, empếcher le dialogue. C’est simplement le signe d’une confiance insuffisante dans la solidité de son « mouvement » et dans la capacité de ses soutiens à « faire de la politique ».

Tout en prenant au sérieux ce que dit et produit la France Insoumise, en expliquant pourquoi nous n’en sommes pas, nous devons saisir les possibilités de dialogue et d’actions communes, refuser de céder aux provocations. Car, nous n’avons aucune raison de craindre la confrontation d’idées entre communistes et populistes.

Franck MARSAL

Communistes et populistes

La France Insoumise, les « cartels », et le populisme.

Changer le vocabulaire influe sur la manière de penser. Les communicants du néo-libéralisme nous y ont habitué. Jean-Luc Mélenchon également. Ainsi, la France Insoumise n’est pas un parti, mais un « mouvement ». Il n’a ni dirigeant, ni adhérents, mais une « équipe animatrice » et des « volontaires ».

Le Front de Gauche est ainsi devenu (depuis que JLM a proclamé son échec) un « cartel ». Il était difficile de trouver une expression qui fasse davantage repoussoir. Le mot évoque trafic de drogue et grandes alliances industrielles : bien trouvé. Grâce ce mot on rejette en bloc l’idée du rassemblement, la nécessité de parler avec les autres et au fond, les formes démocratiques. Se parler, c’est déjà faire « cartel ».

Cela pose quand même quelques difficultés à certains, qui ont un peu plus d’expérience politique. Ainsi, dans une déclaration du 13 juillet dernier, un certain nombre de dirigeants et de militants, pardon « d’animateurs » d’Ensemble (Olivier Mollaz, Myriam Martin, Guillaume Floris, Manue Johsua, Capucine Larzillière, Emre Öngun, Ingrid Hayes, Pierre-François Grond) ont publié une déclaration « mi-chèvre mi-chou », intitulée « La France insoumise, pour construire une nouvelle force émancipatrice ». Ils y affirment vouloir rejoindre la France Insoumise.

Après s’être félicités des succès électoraux du printemps pour le mouvement, les camarades, pardon « animateurs » proposent « un processus constituant»:

« (…), aucune force pérenne ne saurait se construire ni s’enraciner sans agglomérer les expériences militantes syndicales, associatives, politiques dont le patrimoine et le capital vivant sont décisifs pour fortifier l’acquis et surmonter les pièges et les difficultés qui ne manqueront dans notre combat contre l’oligarchie capitaliste. Nous avons besoin dans le pot commun du meilleur du socialisme, du communisme, de l’écologie politique, du syndicalisme, du féminisme, de l’altermondialisme, de l’anticapitalisme. Un processus constituant, qui est de la responsabilité de l’équipe animatrice de France insoumise, permettrait à nos yeux de réaliser cet objectif et de regrouper des forces aujourd’hui disponibles, porteuses de cette diversité d’expériences. »

En clair, cela signifie un processus démocratique, dans lequel chacun pourrait donner son avis sur la manière dont la France Insoumise doit être structurée.

Ceci a été bien noté par Laurent Lévy, un autre « animateur » d’Ensemble qui ne souscrit pas à cet appel à rejoindre la FI. Il note que pour parvenir à un tel processus constituant « il ne saurait être question de nous borner à regarder ce que les choses vont devenir, pour décider ensuite de nos choix : il est légitime – et c’est même en un sens la seule chose envisageable dans une logique d’engagement militant – de chercher à contribuer d’emblée aux processus constituants à venir que nous souhaitons. (…). Mais cela suppose d’avoir d’une part une orientation, et d’autre part des interlocuteurs et interlocutrices.  »

S’agissant du besoin « dans le pot commun du meilleur du socialisme, du communisme, de l’écologie politique, du syndicalisme, du féminisme, de l’altermondialisme, de l’anticapitalisme. » et de la nécessité d’agglomérer « les expériences militantes syndicales, associatives, politiques », il constate que « cette idée juste – et qui correspond exactement aux raisons d’être d’Ensemble ! – n’est pas encore, à ce stade, une évidence dans le discours public des animateurs et animatrices de France Insoumise. Sans en avoir débattu publiquement, non seulement avec elles et eux, mais avec les militant-e-s de ce mouvement, cela risque fort de rester en l’état. »

Et de conclure : « Il n’entre sans doute dans les intentions de personne de se plier a priori à tels ou tels diktats qui pourraient être formulés ; il n’en est qu’au plus fort nécessaire de proposer un débat public sur les formes, conditions et modalités d’un tel processus constituant. »

Jean-Luc Mélenchon a tranché par avance ces débats dans une déclaration datée du 10 juillet intitulée « A propos du mouvement La France Insoumise ». D’abord, il commence par un recadrage de ses propres troupes : « j’ai dû constater des tentatives de création sauvage de structures collectives par secteur d’activité telle que « jeunesse », « syndicalistes », « élections sénatoriales », etc. Il s’agissait à l’évidence de tentatives d’appropriation du mouvement et de son label.  Elles n’ont aucune légitimité, aucun accord de ma part ni de celle d’aucun des membres de l’équipe nationale qui a animé le mouvement jusqu’à ce jour. »

Donc, pas d’initiatives de secteur au niveau national, mais également, on garde le contrôle sur l’aspect local : « Mais c’est mon devoir de prendre toutes les dispositions possibles pour éviter là encore une appropriation qui conduirait inévitablement à un rétrécissement du mouvement autour de ceux qui se sentiraient d’ores et déjà investis d’une responsabilité de candidat. J’ai trop vu dégénérer de grands élans en petits marigots et chefferies locales pour ne pas me sentir aujourd’hui en devoir de nous en prémunir. »

Il faut noter là encore le choix des mots : Il s’agit très probablement de militants locaux qui souhaitent structurer l’action sur leur ville, et aborder les enjeux municipaux, même si les élections sont dans trois ans. Et bien, entre « chefferies locales » et « petits marigots » les voici rhabillés pour l’été.

Puis vient la question de la structure du mouvement et de ce qui la sous-tend :

« Avant toute chose je veux rappeler qu’il ne saurait être question de transformer « La France insoumise » en parti politique. Il s’agit d’être et de rester en mouvement. Une sorte de label commun. (…) Toutes les propositions que j’ai entendues ou vu arriver jusqu’à moi ne font que reproduire les anciennes structures et préoccupations du passé, liées à la forme spécifique d’un parti politique. »

Exit donc le processus constituant, le débat public, … puisque tout ce qui a été dit jusqu’ici est nul et non avenu, «  »des préoccupations du passé, liées à la forme d’un parti » … Alors, comment cela va-t-il fonctionner ? Réponse :

« « La France insoumise » n’est pas un cartel de partis et ne le sera jamais car nous avons fait l’expérience cruelle des limites d’un tel système. Elle ne sera pas non plus elle-même un parti comme je viens de le dire. Il faut donc accepter qu’existe un temps de transition dont on ne connaît pas à cet instant la date de la fin. »

« Pour la convention de Lille, nous avions innové avec pragmatisme. « L’assemblée représentative du mouvement » qui était alors naissant était composée de divers collèges. Il y avait, on s’en souvient, la moitié de participants tirés au sort. Mais dans l’autre moitié il y avait notamment ce que nous avions appelé « l’espace politique ». Celui-ci réunit depuis le premier jour des représentants des groupements politiques qui voulaient appuyer la campagne et le développement de « la France insoumise » (…) Ce cadre nous a apporté ce que le mouvement n’était pas en état de produire et qu’il eût été dangereux pour sa cohésion de solliciter. Je pense ici à la capacité d’expertise politique, de propositions d’actions, et de mise à disposition de militants et de cadres politiques chevronnés. »

Donc, non seulement, il n’y aura pas de processus constituant, mais le cadre général de la structure est déjà défini dans ses grandes lignes et ce pour une durée indéterminée avec quatre niveaux hiérarchiques :

1. Les « volontaires » font le travail sur le terrain. Ils participent aux conventions à condition d’être tirés au sort (50 % des délégués de la 1ère convention de Lille ont été désigné sur cette base) ;

2. Les membres de l’espace politique sont les militants considérés comme « chevronnés ». Ils vont directement à la case « Convention nationale », sans passer par la case « tirage au sort »  ils ont également la possibilité d’écrire des textes collectifs comme :  texte de l’espace politique;

3. L’équipe d’animation nationale, dirige concrètement le « mouvement », le cas échéant par des commissions qu’elle nomme et qui sont chargées par exemple des investitures électorales ;

4. Jean-Luc Mélenchon, probable propriétaire (avec d’autres?) du label « La France insoumise » et détenteur du financement électoral public, animateur du « média » de la FI qui est son blog perso.

Jean-Luc Mélenchon donne ensuite une explication théorique très intéressante de cette organisation :

« Les questions que je viens d’aborder relèvent d’un registre particulier à mes yeux. C’est celui de la théorie. La thèse centrale de L’Ère du peuple est que le peuple est le « nouvel » acteur de l’histoire. Il est défini par sa situation sociale réelle, c’est-à-dire son mode d’existence quotidien autour des réseaux. De même que le parti est la forme d’organisation vouée à une classe sociale, le mouvement est la forme d’organisation liée à l’existence du peuple, aux pulsations de son activité, aux formes spécifiques de son auto-organisation. »

Ce petit paragraphe confirme que ces modalités d’organisation ne sont pas le fait d’une situation particulière, mais relève bien de choix de principes, de même que le vocabulaire, et la posture politique générale vis à vis des organisations politiques de la gauche, l’aspiration à les remplacer toutes par un unique mouvement, sous la conduite d’un unique chef.

C’est là la vieille tradition du populisme, à peine relookée. Le peuple, sujet unique de l’histoire, le mouvement, structure unique d’organisation « liée au peuple, aux pulsations de son activité », le lyrisme et le guide. Bon, dès lors, la question qu’il faut se poser, c’est « est-ce pertinent ? » Cela permet-il de répondre aux enjeux de la période que nous traversons, aux défis qui nous sont posés ? ».

Voici la réponse apportée par Jean-Luc Mélenchon :

«  Je l’ai annoncé sans fard à la tribune de l’Assemblée nationale au nom de notre groupe parlementaire : nous ne voulons pas seulement être l’opposition au gouvernement mais l’alternative au monde qu’il incarne. Cela signifie que nous avons la certitude de voir s’écrouler sous nos yeux non seulement un gouvernement mais davantage encore le « monde » qu’il incarne c’est-à-dire tout ce catéchisme libéral qu’il veut porter à son comble. Le Macronisme se présente comme une tentative générale de passage en force. Mais la base sociale des bénéficiaires de ce passage en force est extrêmement étroite. À supposer qu’elle lui soit vraiment acquise, ce qui n’est pas démontré, la France des start-ups et de l’uberisation, représente en réalité un secteur social marginal du pays. Le harcèlement médiatique et la « communication » ne peuvent suffire à compenser la faiblesse intrinsèque d’un tel groupe social. »

Dans ce paragraphe, Jean-Luc Mélenchon se porte à lui-même la contradiction. En effet, puisque le peuple (un entité « au dessus des classes », qui incarne l’ensemble de la nation) est en train de ce constituer dans la France insoumise, la base sociale du Macronisme ne peut être qu’étroite. Ce n’est pas ce que nous reconnaissons comme adversaire depuis Marx, la classe capitaliste, la bourgeoisie. Macron, c’est seulement la « France des Start-ups et de l’Ubérisation ».

Mais comment ce « secteur marginal du pays » peut-il incarner seul « le monde que nous avons la certitude de voir s’écrouler sous nos yeux » ? Comment peut-on sérieusement soutenir qu’il suffit d’abattre « le secteur social marginal des start-ups » pour voir s’écrouler le monde d’oppression et d’exploitation, le chômage, la paupérisation, le racisme, la dislocation des services publics, … ? Le MEDEF, les grands groupes financiers et monopolistes, les grandes familles capitalistes ne soutiennent-il pas ce gouvernement ? Ne sont-ils pas ouvertement ou discrètement représentés dans ces cabinets ? Macron n’a-t-il pas obtenu l’onction de la très large majorité du courant pro-libéral du PS et d’une large fraction des Républicains, dont est issu son premier ministre ?

Peut-on sérieusement envisager de vaincre ce gouvernement sans devoir combattre en même temps la classe capitaliste dans son ensemble ? Pense-t-on que le MEDEF regardera impuissant le pouvoir échapper à ses amis ? Que les médias, qui appartiennent à des grands groupes alliés à Macron, ne le soutiendront pas face à un mouvement populaire ?

Or, si à l’inverse, ce n’est pas un petit groupe social néo-libéral que nous devons affronter, mais la (numériquement petite mais politiquement et économiquement puissante) classe capitaliste, comment dire que les classes sociales ne sont plus les « acteurs de l’histoire » ? Comment rejeter l’idée de organiser de manière efficace, en parti structuré, la classe qui est à même de mener dans la durée ce combat plus difficile, la classe des salariés ?

L’expérience de l’histoire nous enseigne que les erreurs de principe se traduisent par de graves défaites lorsqu’on passe à la pratique. Comment ne pas penser à l’exemple grec de Syriza. Ce « mouvement » de la gauche dite radicale se faisait fort d’imposer aux grands états capitalistes d’Europe, une renégociation de la dette. Ils ont suscité un immense espoir, connu une ascension électorale fulgurante. Ils n’ont pas cherché à mobiliser la classe ouvrière grecque. Ils se sont satisfait d’un soutien électoral. Sans préparation, ils ont dû capituler face à la puissance du chantage des capitalistes européens et mondiaux.

La situation que nous vivons est bien une situation d’affrontement de deux classes sociales, celle des capitalistes d’un coté (les propriétaires des grands groupes, banques, médias, leurs fondés de pouvoir dans la société), et celle des salariés, ce qui produisent, dans les entreprises tout ce qui fait notre société.

Il est vrai que cette classe des salariés au fil de l’expansion économique et technologique qu’a connu le capitalisme après 1945 a en partie perdu sa conscience de classe. Pendant plusieurs décennies, chaque génération vivait un peu mieux que celle de ses parents. On se sentait moins prolétaire. On préférait se voir dans la « classe moyenne ». Et même si aujourd’hui, à la faveur de la crise, la paupérisation a repris le dessus, si la classe moyenne est en fait en train de redevenir une classe prolétaire, la conscience de cela n’est pas complètement claire pour beaucoup.

Surtout, les grands bastions, où l’on avait à la fois la fierté de contribuer à l’édification du pays et la combativité qui permettait d’arracher des statuts et des acquis avantageux, ont disparu sous l’effet de la modernisation ou ont été délocalisés. Alors, la fierté d’être un prolétaire, d’être le producteur de la société, et d’être en même temps une unité d’une classe vaste et puissante a été affaiblie également.

Face à cette situation, le populisme peut paraître un raccourci bien commode. Plus besoin d’expliquer le capitalisme, pas besoin de reconstruire patiemment une conscience de classe. Il suffit d’en appeler à la citoyenneté, à la république. Ceux qui ont gardé de la social-démocratie toutes sortes de généralités bien-pensantes sont à leur aise. Mais en histoire, les raccourcis se transforment vite en impasse. L’histoire fourmille malheureusement de ces mouvements, superficiels, si vite montés, si vite défaits et entraînant avec eux dans la défaite toute une génération.

Le combat que nous devons mener n’est pas spécifiquement français. L’ensemble des pays du monde, à des degrés et sous des formes différentes sont soumis aux mêmes défis et aux mêmes difficultés. Il n’est pas non plus nouveau. Dans les années 20 et 30, l’Europe a connu un arrêt de l’expansion économique, une dépression durable, une crise sociale qui a bien des points communs avec ce que nous constatons à l’échelle du monde aujourd’hui.

Les capitalistes sont sortis de la 2nde guerre mondiale très affaiblis en Europe, en Afrique et en Asie, sur les principaux théâtres d’opération. S’appuyant sur la force économique des USA et sur l’expansion économique qui a repris, ils ont patiemment reconstitué leurs forces. Ils ont affaibli et là où ils ont pu, détruits les organisations de classe combatives qui s’étaient développées dans la période 1917 – 1945, sous l’impulsion de la révolution russe et de la lutte contre le fascisme. Ils ont blacklisté le marxisme et réimposé leur idéologie. Ils ont pu peu à peu grignoter le niveau de vie et tous les droits sociaux dont les classes populaires bénéficiaient.

C’est un combat long et difficile qui est devant nous. C’est une lutte de classe qui se déroule à l’échelle internationale. Il est dangereux de faire croire qu’on peut gagner ce combat avec une vision populiste, en faisant confiance à quelques chefs éclairés, en négligeant les enseignements de l’histoire.

Il est cependant logique, dans cette période, que le mouvement populaire se trouve dans une confusion relative. De nombreux liens sociaux ont été brisés. Les situations sociales et économiques sont très diverses et l’idéologie dominante pousse à la division. Regrouper sous une bannière commune l’ensemble des salariés et des couches populaires n’est pas une évidence pour tout le monde. Même le mouvement syndical est très divisé, en presque une dizaine de confédérations concurrentes, combatives, conciliatrices, ou variant entre ces postures.

Dans ces conditions, la question du rassemblement, sur la base d’un programme de revendications largement acceptable est un enjeu clé. Il faut réapprendre à travailler ensemble, à confronter honnêtement les idées et les propositions, à tirer ensemble les enseignements des batailles communes.

L’illusion de rassembler par l’autorité d’un seul homme, fut-il très bon orateur, est dangereuse. Ce qu’il nous faut, c’est le respect de la diversité et des cadres de débats honnêtes. La France Insoumise ne souhaite pas et ne peut pas être ce cadre là. Par sa prétention hégémoniste, elle empêche le dialogue. Par sa vision populiste, elle n’apporte pas les éléments de compréhension adéquats de la situation et des enjeux.

 
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Publié par le juillet 17, 2017 dans actualités, POLITIQUE

 

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La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

Je vous propose à nouveau une traduction de l’économiste marxiste Michaêl Robert. Dans cet entretien, Michaël répond aux questions de José Carlos Diaz Silva, du département d’économie de l’Université de Mexico (UNAM). Il aborde à nouveau et de manière toujours pédagogique les fondamentaux de la théorie marxiste en économie, les principaux points de divergences (en général et sur la situation actuelle) entre celle-ci et ses concurrentes, qu’il s’agisse des théories dominantes néo-libérales ou des théories dites « hétérodoxes », notamment post-keynesiennes.

Franck MARSAL

 

Michaël Robert, le 1er juillet 2017

J’ai été récemment interviewé sur mon ouvrage « La longue dépression », et sur divers autres idées économiques par José Carlos Diaz Silva du Département d’Economie de l’Université Nationale de Mexico (UNAM) dans laquelle je suis invité en mars 2018 prochain pour donner une série de conférences. Dans la première partie de cette interview, publiée il y a plus d’une semaine, José m’a questionné sur les thèmes principaux de mon livre.
Dans cette seconde partie d’interview, nous avons discuté de l’importance de la profitabilité pour comprendre l’état des économies capitalistes et de l’attractivité des théoories économiques marxistes pour les étudiants en économie.

JCD : La baisse du taux de profit est-elle une explication générale de la crise, qui s’exprime différemment dans chaque pays ?

MR : Oui, c’est une bonne manière de poser les choses. Nous n’avons pas à proprement parler un taux de profit mondial car il y a des barrières nationales au commerce et aux flux de capitaux et des états nationaux avec des législations et des taxes différentes etc qui affectent les flux et la détention du capital. Les états capitalistes dominants ont ainsi des taux de profit différents et des déclencheurs de crises différents des économies capitalistes plus petites ou plus faibles.

JCD : Est-il possible de réfléchir au calcul d’un taux de profit mondial ? Quel est le sens de cela ?

MR : Bien, théoriquement, de mon point de vue, le concept d’un taux de profit mondial basé sur un montant global de capital fixe et de capital circulant se déplaçant d’un secteur à un autre globalement devient de plus en plus réaliste. Par rapport à ce qu’il était il y a 150 ans, le capitalisme enserre chaque coin de la planète. Les barrières nationales au commerce, à l’emploi et aux flux de capitaux perdurent. C’est pourquoi il n’est pas possible de justifier entièrement un tel taux mondial et le mesurer est également difficile. Néanmoins, nous pouvons commencer à faire de telles mesures et plusieurs universitaires, dont moi, ont tenté de le faire, en utilisant un agrégat de taux de profit nationaux. Les résultats ont été encourageants car ils révèlent des tendances globalement similaires et valident en général les lois de Marx.

JCD : Y-a-t-il de grandes différences de taux de profit entre les différents pays ? Ces différences pourraient-elles expliquer les mouvements internationaux de capital ? Comment cela peut-il être relié aux mouvements internationaux du capital financier et, plus spécifiquement, du capital monétaire ?

MR : Oui, il y a de grandes différences dans les niveaux de taux de profit des différents pays. Théoriquement, les lois de Marx suggèreraient que le taux de profit soit plus élevé dans les pays dits « émergents » où la composition organique du capital doit être plus faible (davantage d’utilisation de travail humain). Et nous nous attendrions à ce que, alors que ces pays s’industrialisent, la composition organique du capital augmente et le taux de profit chute. Et les travaux empiriques qui ont été réalisés montrent précisément cela !
Théoriquement toujours, nous nous attendrions à ce que le flux de capital soit dirigé vers ces économies au taux de profit plus élevé. Il y a précisément des indices matériels qui suggèrent que c’est effectivement le cas – dans la période de mondialisation, le flux de capitaux vers les économies émergentes augmenta rapidement. Mais il est vrai aussi que les flux de capitaux entre les économies avancées (Europe, USA, Japon) sont encore plus importants. Cela est peut-être dû aux accords commerciaux et d’investissements ainsi qu’au large stock de capital se trouvant déjà dans ces économies. Le capital financier se déplace plus éfficacement et plus rapidement là. Egalement, dans la récente période de financiarisation, et avec une profitabilité du capital productif en chute, les capitaux ont fui vers des marchés de capitaux fictifs (portefeuilles capitalistes) et non vers les secteurs les plus productifs.

JCD : Du point de vue de la thèse de la baisse du taux de profit, comment expliquez vous ce qu’on appelle la « financiarisation » ? Pour la période « néo-libérale », que pensez vous de l’explication donnée dans le dernier livre d’Anwar Shaikh ?

MR : Bien que la profitabilité dans les principales économies est stoppée sa baisse du début des années 80 à la fin du 20ème siècle, du fait de facteurs contraires, un de ces facteurs était le transfert du capital productif, dont la profitabilité n’est pas remontée vers les secteurs financiers et improductifs comme l’immobilier. Les profits financlers ont explosé et l’investissement se faisait dans les secteurs spéculatifs. La financiarisation peut être le terme approprié pour désigner ce développement. De mon point de vue, cela ne signifie pas que le capital financier soit désormais le facteur décisif des crises ou des récessions. Pas plus que cela ne signifie que la Grande Récession était simplement une crise financière ou un « Minsky moment » (par référence à la théorie d’Hyman Minsky  selon laquelle les crises sont le résultat d’une instabilité financière seule). Les crises apparaissent toujours comme une panique monétaire ou un effondrement financier, parce que le capitalisme est une économie monétaire. Mais il s’agit seulement d’un symptome des causes sous-jacentes de la crise, en d’autres termes, de l’impossibilité de gagner suffisamment d’argent ! L’explication de la crise que donne Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage semble plutôt proche de la mienne, si ce n’est qu’il semble avoir davantage de foi dans les politiques Keynesiennes de dépenses publiques et du multiplicateur comme moyen pour le capitalisme d’éviter ou de retarder les crises.

JCD : Selon les données, la ligne causale des crises par d’une baisse de la profitabilité jusqu’à une réduction du niveau global des profits. Cela conduit à une chute de l’investissement, puis de la production et de la consommation. Donc la baisse de la consommation est une expression de la crise, mais non sa cause. Cette thèse invalide la théorie de Minsky – Kalecki à double titre : a) les déterminants des profits et b) le rôle de l’instabilité financière ?

MR : Oui, cela résume bien, de mon point de vue, le processus causal des cycles d’expansion et de récession. Et les données empiriques valident cette ligne causale. Contrairement à ce que pensent les Keyniesiens, le mouvement de la consommation individuelle ne dirige pas les récessions. il coincide avec elles, et est donc une partie de la description d’une récession. En réalité, la consommation individuelle ne chute pas tant dans les récessions (même lors de la Grande Récession). Ce qui chute lourdement est l’investissement capitaliste et cette chute précède la récession ou la baisse de la consommation ou de l’emploi. Donc l’investissement capitaliste est le facteur déterminant, pas la consommation. L’investissement est une part de la « demande agrégée » pour utiliser les catégories Keynseiennes, mais il est déterminé par les profits et la profitabilité – contrairement à la vision théorique de Keynes – Kalecki qui voit l’investissement comme créant le profit. Leur vision es partiellement due au fait que Keynes et Kalecki acceptent le marginalisme et rejettent la théorie du profit de Marx, basée sur la valeur de l’exploitation du travail. En réalité, pour Kalecki, le profit est seulement une rente venant d’un pouvoir de monopole qui se substitue à la concurrence. Dès lors, nous avons en place des explications hétérodoxes du capitalisme moderne comme un capitalisme d’extraction de rente, de capitali monopoliste, de capital financier – mais pas d’un capitalisme véritable qui réalise son profit à partir de l’exploitation du travail.

JCD : Pouvons nous affirmer, comme Dumenil et Levy le font, qu’il y a deux types de crises, la crise classique de profitabilité et une autre qui est une crise des finances du capitalisme ?

MR : bon, nous pouvons l’affirmer, mais est-ce vrai ?   D-L soutient   que la dépression de 1880 était une crise classique de profitabilité ; que le crash de 1929 et la dépression des années 1930 ne l’était pas. Elle serait plutot une crise de croissance des inégalité et de la dette, déclenchant une récession spéculative. Les années 1970 seraient une autre crise classique de profitabilité, mais le crash financier global de 2008 et la Grande Récession serait similaire à 1929 et aux années 30 – le résultat d’inégalités croissantes et de la dette.
Si D-L a raison, alors, nous, marxistes, n’avons pas de théorie générale viable des crises dans la mesure où chaque crise majeure du capitalisme apparaît comme ayant une cause différente. Nous pouvons alors retomber sur les théories des Post-keynesiens – ricardiens qui examinent une théorie de la distribution, c’est à dire que certaines crises sont des crises « de salaires », comme l’actuelle, due à une chute de la part des salaires résultant d’un manque de demande de travail ; ou « de profit » comme dans les années 70, lorsque les salaires ont réduit les profits.

Par chance, les preuves, de mon point de vue, ne montrent pas que D-L ou les post-keynesiens ont raison. Lorsque la part des salaires est ajustée des prestations sociales, le revenu global du travail, comme part du revenu national net ne baisse pas durant la période néo-libérale. La part des salaires baisse dans le secteur capitaliste, car le taux de plus-value augmente, mais pas en mesure d’ensemble de l’économie. Les inégalités croissantes sont le résultat d’un taux de plus-value en hausse et des gains du capital dans la finance spéculative, mais elles ne furent pas la cause des crises. Toutes les crises majeures viennent après une chute de la profitabilité (en particulier dans le secteur productif) suivie d’un effondrement des profits (profits industriels en 1870 et 1930 et profits financiers d’abord lors de la Grande Récession). Les salaires ne se sont pas effondrés lors d’aucune de ces récessions avant qu’elles n’est commencées.

JCD : Y-a-t-il une possible solution pour la crise actuelle ? Pouvons nous parler d’une tendance du capitalisme mondial vers sa décomposition ? Un scénario de guerre généralisée est-il réellement une possibilité ? Dans un tel cas, cela pourrait-il être une solution pour le capitalisme mondial comme ce fut le cas pour la seconde guerre mondiale ?

MR : Il n’y a pas de crise permanente. Si l’action politique humaine est absente dans le changement du mode de production capitaliste, alors, le capitalisme revivra lorsque la profitabilité du capital sera restaurée – pour un temps. De mon point de vue, restaurer la profitabilité nécessitera une autre récession majeure avant la fin de la décennie – et la « reprise » actuelle, depuis la fin de la Grande Récession mi 2009 est désormais vieille de 8 ans. Si une nouvelle récession rétablit réellement la profitabilité, le capitalisme pourrait retrouver un nouveau bail qui pourrait durer quinze ans, comme ce fut le cas après la 2nde guerre mondiale. Cette guerre fut très efficace pour augmenter la profitabilité des principales économies à des niveaux élevés qui n’avaient pas été vus depuis les années 1890. Cela fournit la base pour l’expansion capitaliste en Europe, Japon, aux USA et dans l’Asie industrialisée.
Selon moi, une autre guerre mondiale est très improbable, dans la mesure où, à cette époque, une telle guerre menacerait d’annihiler le capitalisme lui-même et nous avec. Cela pourrait arriver seulement si un fasciste lunatique ou des dictateurs militaires venaient au pouvoir dans les principaux pays impérialistes. Une guerre entre les USA et la Chine ou la Russie est donc exclue à moins que cela n’arrive. Plus probablement, la profitabilité sera restaurée par une nouvelle récession économique et l’échec de la classe ouvrière à remplacer le capitalisme, comme cela est arrivé dans les années 1890.  Il y a une montagne de nouvelles technologies à employer (robots, IA, génétique) qui pourrait évincer le travail et augmenter la productivité. Mais, seulement pour un moment. Comme le montrent les lois de Marx, la composition organique du capital augmentera et le taux de profit pourra finalement se redresser. Et chaque fois, il est plus difficile pour le capitalisme de développer les forces productives et d’être profitable. C’est sa Némésis (NdT : Némésis est la déesse grecque de la vengeance), en même temps que la croissance supplémentaire de la classe ouvrière mondiale qui n’a jamais été aussi importante.

JCD : En défendant la chute du taux de profit, on suppose que la théorie Marxiste de la valeur travail est valable. Dans le contexte de la monnaie fiduciaire et des taux de changes administrés (pas dans tous les cas) par les banques centrales, comment le lien entre ces deux phénomènes et la théorie de la valeur travail peut-il être expliqué ?

MR : Oui, la loi de Marx de la profitabilité est intimement connectée avec sa théorie de la valeur, car elle repose sur deux hypothèses, toutes deux réalistes du point de vue de Marx. La première est que toute valeur est créée seulement par le travail (en conjonction avec les ressources naturelles) et que le mode de production capitaliste et la concurrence mènent à une composition organique tendanciellement croissante (NdT : la composition organique du capital, dans la théorie de Marx est la part de la valeur engagée par les capitalistes sous forme « morte », l’achat de machines et de matières premières, qui se répercute dans le prix final sans créer de plus-value par opposition à la force de travail « vivante », d’emploi de travail – donc les salaires dont le capitaliste fait l’avance avant de réaliser la production – qui est source de plus-value. La concurrence pousse les capitalistes à élargir la production, à baisser les couts unitaires en mécanisant et en automatisant, ce qui augmente la composition organique.). Mais le capitalisme est une économie monétaire. Les capitalistes commencent avec de l’argent comme forme de cristallisée de la valeur précédemment accumulée et avancent l’argent pour acheter des moyens de production et employer des salariés, qui ensuite, produisent de nouveaux biens ou services (nouvelles valeurs) qui sont échangées sur le marché contre de la monnaie. La monnaie possédée s’accroit à travers l’exploitation du travail.
Le capitalisme est une économie monétaire mais ce n’est pas une économie de monnaie (pure). La monnaie ne peut pas produire davantage de monnaie si de nouvelles valeurs ne sont pas créées et réalisées. Et cela nécessite l’emploi et l’exploitation de force de travail. Marx qualifie de fétichiste l’idée selon laquelle la monnaie peut créer seule davantage de monnaie à partir de rien. Pourtant, les économistes dominants et certains hétérodoxes semblent penser que c’est possible. Lorsque les banques centrales augmentent l’offre de monnaie en imprimant de la monnaie « fiduciaire » ou en créant des réserves bancaires (dépots), plus récemment appelé « assouplissement quantitatif », cela n’augmente pas la valeur créée. Cela ne serait le cas que si cette monnaie est alors placée en usage productif en accroissant les moyens de production ou la force de travail pour augmenter la production et donc accroître la valeur. Mais, comme Marx l’expliqué il y a longtemps, dans les années 1840, contre la théorie quantitative de la monnaie, augmenter simplement la quantité de monnaie fiduciaire n’augmentera la valeur et la production, mais plus probablement augmentera les prix et donc dévaluera la monnaie nationale, ou augmentera les prix des actifs financiers. C’est cette dernière option qui a prévalu dans la récente période d’impression de monnaie. L’assouplissement quantitatif n’a pas arreté la récession globale en cours mais a principalement enclenché une nouvelle spéculation. L’écart entre les prix du capital fictif et la valeur monétaire du capital productif s’est encore élargi – ce qui présage un effondrement des marchés à venir.

JCD : Comment pouvons nous avancer vers une théorie Marxiste sérieuse du commerce international ? Quels travaux peuvent être considérés comme un chemin à suivre ?

MR : Maintenant que le Capital est devenu global et dominant, la théorie de Marx de la valeur peut être appliquée avec plus de réalisme au commerce international et à l’investissement. Les principes de bases de la théorie Marxiste s’appliquent : le capital peut aller vers les zones ou les secteurs où les taux de profits nationaux sont plus élevés, sous réserve des barrières au commerce et aux investissement. Les économies nationales avec des coûts moyens de production plus bas, c’est à dire avec des capitaux plus efficients génèrent des surplus commerciaux vis-à-vis des économies qui ont des coûts plus élevés – sous réserve des barrières commerciales et du protectionnisme. Quels auteurs marxistes peuvent aider à développer la théorie du commerce international ? Henry Grossman a apporté des éléments importants (Henryk_Grossman_on_imperialism ). Guglielmo Carchedi, dans son livre, Frontière de l’économie politique (218328342-Carchedi-Frontiers-of-Political-Economy )  a l’analyse la plus complète. Et la contribution d’Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage  Capitalism , est importante.

JCD : Que devrait-il être enseigné aux étudiants en économie à propos du Marxisme ?

MR : Bon, le Marxisme est un gros sujet. De mon point de vue, le Marxisme est l’analyse scientifique des relations sociales humaines, à la fois historiquement et conceptuellement. Il explique comment les organisations sociales humaines fonctionnent, comment elles parvinrent à ce qu’elles sont et offre une vue de vers quoi elles peuvent aller. Pardessus tout, il est fondamentalement basé sur l’idée que l’histoire des organisations sociales humaines jusqu’à aujourd’hui fut celle de la division de la société en classes (et en lutte). Depuis que la ‘civilisation’ a commencé, il y a eu des dominants, vivant du travail des dominés et ils dominèrent et opprimèrent la majorité pour préserver leur richesse et leur domination. Mais cette structure sociale est le résultat de la rareté et de la capacité des élites à détenir le contrôle des ressources rares. Or, maintenant, grâce à la technologie, un monde d’abondance et la réduction de l’effort et du travail à son minimum est globalement possible. Cela crée les conditions objectives pour une forme différente d’organisation sociale basée sur la planification et la démocratie au service de tous.
Ce que Marx explique également, c’est que le mode de production et de relations sociales actuel, appelé capitalisme, ne peut pas faire émerger ce mode d’abondance et de fin de l’effort. C’est un monde encore basé sur la rareté et la division en classes. Et, il est le promoteur de crises, d’inégalités et de guerres. Mais il n’est pas éternel et le mieux que nous pouvons faire. Le capitalisme n’a pas toujours existé et tous les modes de production s’achèvent. Et en réalité, on peut s’en dispenser car les problèmes économiques peuvent maintenant être résolus.
Dans cette pensée, les étudiants en économie ont besoin d’apprendre la théorie Marxiste de la valeur pour comprendre les différentes formes de société de classe et la nature particulière de la forme capitaliste. A l’opposé, ils ont besoin de comprendre les théories économiques dominantes et leurs critiques hétérodoxes afin de maitriser les différences avec l’économie politique marxienne.

JCD : Une des préoccupations principales des étudiants est l’utilité du savoir qu’ils acquierrent dans les classes pour obtenir un travail. Dans cette perspective, comment les motiver à étudier le Marxisme ?

MR : Bien, c’est compréhensible. Tout le monde doit parvenir à vivre et s’ils ne sont pas destinés à devenir capitalistes eux-mêmes (et presque tous ne le seront pas), ils doivent trouver un travail. Le monde du travail est dur, même pour ceux qui ont une bonne éducation et des diplômes. J’ai travaillé dans le secteur financier durant des décennies et il paye mieux que presque tous les autres secteurs – il est donc populaire particulièrement auprès des étudiants en économie. Bien sûr, il est plus facile d’avoir une profession de ‘col blanc’ en termes d’efforts physiques et de conditions de travail, etc. Mais, même là, le stress peut être élevé – longues heures, deadlines, absence de sécurité d’emploi, dépendance vis-à-vis des bonus etc. L’aliénation, comme la nomme Marx, s’applique également là. Les étudiants doivent donc savoir que ‘faire sa vie’ est seulement une par de la vie et consiste principalement en des efforts.
De plus, s’ils veulent que les choses s’améliorent pour eux et leurs enfants, ils ont besoin d’une meilleure économie, d’un monde meilleur, sans guerre, pauvreté, nature dégradée etc avec moins d’heures de travail et davantage d’heures pour un véritable développement créatif. Le marxisme peut expliquer comment les choses sont et pourquoi, ce qui peut advenir ensuite et également comment les choses peuvent et doivent s’améliorer.
Publié sur The next recession

 
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Publié par le juillet 11, 2017 dans Economie, THEORIE

 

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