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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : « Face à la guerre » (article 3)

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui :   « Face à la guerre » (article 3)

Dans deux premiers articles, publiés le 16 avril et le 11 mai dernier, j’ai exposé l’intérêt de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.
Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique méritait plusieurs articles (et il y aurait, au-delà des guerres, bien d’autres sujets à aborder). Dans mon premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Dans le deuxième , j’ai abordé le moment critique, les derniers jours jusqu’au déclenchement de la guerre. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage. L’arrivée de cette tempête, que tous les signes annoncent, mais qu’on refuse de voir venir, jusqu’à la minute même où elle survient.
L’objectif de ce troisième opus, c’est d’aborder la réaction face à la guerre, l’analyse qu’en fait Zweig et les conclusions que nous pouvons en tirer face aux menaces actuelles de guerre.

Le jour d’après :

Par un étonnant paradoxe, ce qui succéda (en seulement quelques heures) au déni, après le déclenchement de la guerre, ne fut pas l’abattement, ni la révolte. Ce furent l’enthousiasme, l’allégresse et le délire :

« Et malgré toute ma haine et toute mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours ; ces milliers et centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix ; à quel point ils étaient solidaires. Une ville de deux millions d’habitants, un pays de près de cinquante millions éprouvaient à cette heure qu’ils participaient à l’histoire universelle, qu’ils vivaient un moment qui ne reviendrait plus jamais et que chacun était appelé à jeter son moi infime dans cette masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme. Toutes les différences de rangs, de langues, de classes, de religions étaient submergées pour cet unique instant par le sentiment débordant de la fraternité. Des inconnus se parlaient dans la rue, des gens qui s’étaient évités se serraient la main, partout, on voyait des visages animés. Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens. »

Très rapidement, mais avec grande précaution, Stephen Zweig s’engagera contre la guerre. Mais la folie nationaliste qui s’est emparée de l’Europe et de l’Autriche mettra selon lui environ deux ans et demi à se dissoudre sous l’acide violent des souffrances de la guerre, et c’est seulement après ces deux ans que la problématique de la paix, de la lutte contre la guerre pourra se faire publiquement jour.

De la différence entre les deux guerres, de 14 et de 40 :

J’en viens à ce point, à mon sens un des plus profonds, de l’ouvrage de Zweig. Voici comment il présente la question, s’adressant à ses contemporains, au moment le plus noir de la seconde guerre mondiale :

« La génération actuelle, qui n’a vu éclater que la Seconde Guerre Mondiale, se demande peut-être : pourquoi n’avons nous pas vécu cela ? Pourquoi les masses ne s’enflammèrent-elles pas en 1939 du même enthousiasme qu’en 1914 ? Pourquoi n’obéirent-elles à l’appel qu’avec fermeté et résolution, silencieuses et fatalistes ? Les mêmes intérêts n’étaient-ils pas en jeu, n’y allait-il pas en fait de biens encore plus sacrés, plus élevés, dans notre guerre actuelle, qui était une guerre pour les idées et non pas seulement pour les frontières et les colonies ? »

Cette question exprime que l’histoire n’est pas qu’une simple répétition. Dans la complexité du monde qui est le nôtre, les processus historiques se déroulent sur plusieurs générations, les évolutions économiques et sociales fondamentales parcourent les continents à des époques différentes et entrent en contradictions selon des formes et des rapports qui évoluent eux-mêmes en permanence, dans un développement inégal et combiné.

La seconde guerre mondiale n’est pas la répétition de la première, elle en est, d’une certaine manière, la reprise, à un stade différent, tout en ayant un ensemble de caractères entièrement nouveaux, liés à l’évolution générale du monde. Deux éléments politiques nouveaux sont apparus entre les deux guerres : la révolution russe, et la poussée révolutionnaire qui met fin à la première guerre mondiale, et l’émergence – en réaction à cette poussée – des fascismes, en Italie, d’abord, puis en Allemagne et progressivement dans de nombreux pays européens.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, de même, la guerre froide, les conflits de décolonisation, représentent une nouvelle phase, un nouveau stade historique. Après la fin de la guerre froide, la mondialisation, qui prit sa pleine ampleur sous l’égide de la super-puissance impérialiste américaine de 1991 à nos jours, représente une nouvelle étape.

L’analyse de la situation actuelle et du danger de guerre généralisée, la formulation des mots d’ordres d’action adaptés contre ce danger doit s’appuyer sur une compréhension d’ensemble de l’accumulation des contradictions au fur et à mesure de ces périodes.
Mais voyons la réponse (aiguisée) que Zweig donne à sa propre question : pourquoi l’entrée en guerre de 1939 ne s’est pas faite, à l’instar de celle de 1914, dans l’enthousiasme et l’allégresse ? Il donne trois éléments principaux.

1. La foi naïve des masses dans leurs dirigeants politiques :

« Alors le peuple se fiait sans réserve à ses autorités. Personne en Autriche n’aurait osé risquer cette pensée que l’empereur François-Joseph, le père de la patrie universellement vénéré, aurait dans sa quatre-vingtième année appelé son peuple au combat sans y être absolument contraint, qu’il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, perfides, criminels eussent menacés la paix de l’empire. (…) C’était donc de l’autre coté de la frontière, dans l’autre camp, que devaient nécessairement se trouver les criminels, les fauteurs de guerre. »

« En 1939, cette foi presque religieuse en l’honnêteté ou, tout au moins, la capacité du gouvernement avait déjà disparu dans toute l’Europe. On méprisait la diplomatie depuis qu’on l’avait vue trahir à Versailles les espoirs d’une paix durable ; les peuples ne se rappelaient que trop bien avec quelle absence de vergogne on les avaient trompés en leur promettant le désarmement, la suppression de la diplomatie secrète. (…) On obéissait, mais on ne témoignait pas d’allégresse. On montait au front, mais on ne révait plus d’être un héros ; déjà les peuples et les individus sentaient qu’ils n’étaient que les victimes, ou de quelque folie humaine, politique, ou d’une fatalité insondable et maligne. »

Cette même analyse amènera Lénine et la future troisième internationale, dans leur critique de l’impérialisme, à formuler la stratégie de la lutte prioritaire contre son propre impérialisme, résumée par Karl Liebknecht dans la formule « l’ennemi principal est dans notre propre pays ». Dans un conflit qui oppose deux puissances impérialistes (dans ce cas simple et d’une certaine manière pur qui fut dans l’ensemble celui de la première guerre mondiale) la situation qui tend à entraîner les masses vers l’affrontement fratricide, ne peut être combattue qu’en démystifiant l’intense propagande guerrière et nationaliste spécifique à chaque pays (et opposée d’un pays à un autre).

Même si la situation actuelle est indiscutablement plus complexe, cette considération garde sa validité. La formule d’Anatole France (« On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ») a gardé toute son actualité. Il est clair que la France n’est pas entrée en guerre en Côte d’Ivoire, en Libye, aujourd’hui en Syrie pour autre chose que les intérêts économiques et commerciaux de quelques grandes industries. Les récentes poursuites engagées contre Bolloré, dont on connaît les intérêts africains et le rôle dans la vie politique nationale, la possession par un marchand d’arme (Dassault) du principal quotidien national (Le Figaro), n’en sont que quelques exemples. De tels motifs de guerre ne peuvent s’avouer tranquillement. C’est pourquoi la guerre est toujours habillée de propagande, s’appuyant sur une diabolisation de l’adversaire, pour laquelle tous les arguments sont bons. Il suffira ainsi d’appeler le président Irakien, M. Saddam Hussein par son prénom, Saddam, pour évoquer immédiatement (à une lettre près) « Satan ». Avant la première guerre d’Irak, M. Saddam Hussein était au pouvoir depuis déjà plusieurs décennies. Il avait, avec le soutien des occidentaux, lancé et menée la terrible guerre contre l’Iran, qui dura près de 10 ans. Mis en difficulté, il utilisera des armes chimiques avec l’appui diplomatique et opérationnel des occidentaux. Aucun média occidental ne l’appelle encore « Saddam » à ce moment là. C’est encore « M. Saddam Hussein, président de l’Irak ». « Saddam » deviendra une sorte de figure médiatique imposée en 1991, dès les premiers préparatifs de guerre, jusqu’à la capture et l’exécution du dictateur.

Démonter les mensonges pro-guerriers de nos propres dirigeants est donc notre premier devoir pour lutter et vaincre la guerre. Bien sûr, toute tentative de démonter la propagande guerrière suscite immédiatement de virulente réaction (quand ce n’est pas l’interdiction pure et simple). La méthode la plus simple et la plus répandue est alors de soumettre purement et simplement toute tentative d’argumentation anti-guerre à la même diabolisation : Vous contestiez en 2003 l’absence de preuve de la détention d’armes de destruction massive par l’Irak ? Vous étiez donc pro-Saddam. Vous dénoncez aujourd’hui l’absence de preuves de l’usage d’armes chimiques à Douma ? Vous êtes « pro-Bachar ».

2. La méconnaissance de la guerre :

Le deuxième argument donné par Stephen Zweig pour expliquer la différence dans la réaction populaire à la guerre entre 1914 et 1939 est le souvenir concret de la terrible réalité de la guerre :

« Et puis, en 1914, après un demi-siècle de paix, que savaient de la guerre les grandes masses ? Elles ne la connaissaient pas. (…) Elle restait une légende et c’était justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. (…) « Nous serons de retour à la maison pour Noël » criaient à leur mère en riant, les recrues de 1914. (…) Une rapide excursion en pays romantique, une aventure sauvage et virile – c’est de ces couleurs que la guerre se peignait en 1914 dans l’imagination de l’homme du peuple, et les jeunes gens avaient même sérieusement peur de manquer, dans leur vie, une expérience aussi merveilleuse et excitante. »

« Mais la génération de 1939 connaissait la guerre. Elle ne s’illusionnait plus. Elle savait que la guerre n’était pas romantique mais barbare. Elle savait qu’elle durerait des années et des années, temps irremplaçable dans une vie. Elle savait qu’on ne se lançait pas à l’assaut de l’ennemi sous des ornements de feuilles de chênes et de rubans multicolores mais qu’on demeurait tapi pendant des semaines, couvert de poux et à demi mourant de soif, qu’on pouvait être déchiqueté et mutilé de loin sans jamais avoir vu l’adversaire. »

Là encore, l’analyse de Zweig trace avec une précision remarquable le danger, et donc, notre devoir. Il suffit de lire les publicités de recrutement de l’armée française pour mesurer à quel point la présentation « romantique » de la guerre est redevenue la norme aujourd’hui :

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Au dela de la photo, qui développe le registre « baroudeur » (« l’aventure sauvage et virile »), le slogan « Je veux repousser mes limites au-delà des frontières » est explicite. La guerre est ainsi supposée « au-delà des frontières ». La guerre est à nouveau, comme l’exprime Zweig, « une excursion en pays romantique ».

Le souvenir même des deux guerres mondiales et des atrocités des guerres coloniales est effacé ou copieusement distordu. Le rôle de l’Union Soviétique dans la victoire contre le nazisme, l’esprit de sacrifice de millions de combattants et de résistants héroïques ont été progressivement atténués dans les mémoires collectives.

3. Le sens politique du conflit :

« La guerre de 1939 avait une signification spirituelle, il y allait de la liberté, de la sauvegarde d’un bien moral ; et le fait de combattre pour une idée rend l’homme dur et résolu. La guerre de 1914, en revanche, ne savait rien des réalités, elle servait encore une illusion, le rêve d’un monde juste et pacifique. Et seule l’illusion rend heureux, non le savoir. C’est pourquoi les victimes d’alors poussaient dans leur ivresse des cris de joie en marchant à l’abattoir, guirlandes de fleurs et feuilles de chênes au casque, dans les rues sonores et étincelantes comme par un jour de fête. »

Les historiens tendent aujourd’hui à considérer l’ensemble de la période 1914 – 1945 dans son unité, une période de guerres et de révolutions. Les générations de 1939 sont nées dans l’expérience de la désillusion et ont grandi dans cette période de profonde instabilité, voyant la trahison des promesses de paix, les tentatives révolutionnaires, la montée du fascisme, en Italie, en Allemagne, en Espagne et progressivement dans la quasi-totalité de l’Europe. Elles se sont endurcies, ont pris la mesure des périls et des sacrifices nécessaires.

Il est important aujourd’hui plus que jamais de se souvenir de la guerre et de ses horreurs, mais également de l’esprit de sacrifice qui anima des centaines de millions de combattants, de résistants, de maquisards, tout autour de la surface du globe, pour permettre l’éradication du fascisme et l’avênement d’une ère nouvelle, de la possibilité d’une reconstruction, ou plus exactement de la construction de nouvelles sociétés.
Sans disposer complètement d’une organisation générale, chacun prit sa place dans un combat commun et fit des sacrifices qui étaient jusqu’alors inconcevables et qui, aujourd’hui encore nous dépassent. A Stalingrad, dans l’Europe occupée, en Afrique, en Chine des millions d’hommes et de femmes se levèrent, s’unirent, se sacrifièrent. Ils défiaient la mort, la torture, les camps de concentration, des bombardements d’une violence apocalyptiques, la faim, la maladie, les privations, les menaces, les camps de concentration, les chambres à gaz, l’extermination.

Soumis au plus effroyable appareil répressif que l’histoire humaine ait connu, ces générations trouvèrent au plus profond du désespoir (auquel Stephen Zweig ne survivra malheureusement pas) les ressources de la victoire. Non d’une victoire absolue et définitive, nous le voyons bien aujourd’hui ; les conquêtes fondamentales de cette période, économiques, sociales, politiques, humaines sont remises en causes les unes après les autres. Mais d’une victoire qui transforma à jamais le monde et permit des avancées inimaginables en termes de justice, de paix et de liberté. Une victoire qui inspirera, notamment dans la lutte pour la décolonisation, plusieurs générations de combattants.

Ces générations ont fait leur éducation politique dans le dégrisement de ces premières années de guerre et l’ont approfondi, durant environ 30 ans de guerres, de révolutions, de résistance.

Voici, pour conclure, comment Zweig décrit les premières prises de conscience, deux ans et demi environ après le déferlement d’illusion, d’allégresse et de délire de 1914 :

« (…) la guerre durait déjà depuis deux ans et demi. Le temps avait fait son œuvre de cruel dégrisement. Après la terrible saignée sur les champs de bataille, la fièvre commençait à tomber. Les hommes regardaient le visage de la guerre avec des yeux plus froids et plus durs que dans les premiers mois d’enthousiasme. Le sentiment de la solidarité commençait à se relâcher, car on ne percevait plus le moindre signe de la grande « purification morale » annoncée avec emphase. Une profonde fissure divisait le peuple de part en part ; le pays était en quelque sorte disloqué en deux mondes ; à l’avant celui des soldats qui combattaient et enduraient les privations ; à l’arrière, celui des gens qui étaient resté chez eux, qui continuaient à vivre sans souci, peuplaient les théâtres et même s’enrichissaient de la misère des autres. Le front et l’arrière se profilaient en un contraste de plus en plus accusé.
Par les portes des bureaux s’était introduit sous cent masques divers un odieux système de protection ; on savait que des gens, grâce à leur argent ou à leurs relations, obtenaient des commandes qui rapportaient gros, alors que des paysans et des ouvriers, déjà à moitié déchiquetés par les balles se voyaient sans cesse renvoyés dans les tranchées. Chacun chercha alors à se tirer d’affaire comme il pouvait. Les objets de première nécessité se faisaient plus chers de jour en jour en raison des pratiques éhontées des intermédiaires, les vivres plus rares, et par-dessus le marécage de la misère générale brillait comme des feux follets le luxe provocant des profiteurs de guerre. Une méfiance exaspérée commença peu à peu à s’emparer de la population – méfiance à l’égard des généraux, des officiers, des diplomates, méfiance à l’égard de tous les communiqués du gouvernement et du grand état-major, méfiance à l’égard des journaux et de leurs nouvelles, méfiance à l’égard de la guerre elle-même et de sa nécessité. »

Souvenons-nous.

 

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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui (2ème partie): les derniers jours de la paix

Par Franck MARSAL

Dans un premier article, publié le 16 avril dernier, j’ai commencé à exposer l’intérêt dans l’époque critique que nous vivons de relire le message, le testament, que nous a transmis en 1941, Stephen Zweig, par son ouvrage autobiographique « Le monde d’hier ».

Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trente années de guerres et de révolutions, trente années qui le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans, pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite plusieurs articles. Dans un premier article, j’ai évoqué le regard avisé que pose Stephen Zweig sur les facteurs de la montée vers la guerre de 14 – 18 : l’appétit insatiable des grandes puissances, la soif de profit des multinationales, le développement de l’industrie militaire, et la convergence de toutes ces forces pour alimenter et nourrir un nationalisme sans limite. Je veux aborder aujourd’hui le moment critique, le déclenchement de la guerre, qui suit sa préparation. Le premier coup de tonnerre qui retentit dans le ciel rempli d’orage.

Juillet 1914 : Quand la guerre mondiale devint réalité

La montée vers la guerre dure de longues années. Elle motivera l’engagement constant de nombreux intellectuels, dirigeants politiques, dont le plus connu est évidement Jean Jaurès. Elle sera également un sujet de préoccupation constante du mouvement ouvrier. Sa principale organisation, la 2ème internationale (fondée en 1889 à l’initiative de plusieurs partis ouvriers européens et celui, particulièrement de Friedrich Engels) l’abordera dans différents congrès.

Elle progresse par étape, par crises successives :

« Il y avait dans la charpente je ne sais quel crépitement électrique, produit par des frottements. A tout moment, jaillissait une étincelle – l’affaire de Saverne, la crise en Albanie, une interview maladroite ; chaque fois, ce n’était qu’une étincelle, mais chacune aurait pu mettre le feu aux explosifs accumulés. (…) La guerre des Balkans, où Krupp et Schneider du Creusot faisaient l’essai de leurs canons respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard les allemands et les italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne, nous entraînaient de plus en plus dans le courant de cette cataracte. A tout moment, on sursautait de frayeur avant de respirer de nouveau : « Ce n’est pas encore pour cette fois. Et espérons le, ce ne sera peut-être jamais ».

L’étincelle :

Le 28 juin 1914, nouvelle étincelle : le prince héritier de l’Empire Austro-hongrois, François-Ferdinand et son épouse, sont victimes d’un attentat en Bosnie, à Sarajevo.

Stephen Zweig, relatant cette période si particulière commence par relativiser l’impact de cet assassinat.  D’abord, pour le peuple autrichien : « la nouvelle de son assassinat n’éveilla aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable ». Cet assassinat est également une péripétie pour la famille impériale, à laquelle « cette mort causa des soucis d’un autre ordre, relatif au cérémonial de l’enterrement ». François-Ferdinand avait en effet épousé la comtesse Chotek, décédée avec lui mais d’un rang inférieur : « l’orgueil de la cour se dressa même contre la morte. Quoi ? Déposer le corps d’une comtesse Chotek dans la crypte impériale des Habsbourg ? Non, cela ne saurait être permis. » Les défunts seront donc enterrés à Artstetten, une petite ville de province, « éludant doucement l’exposition du corps, le cortège funèbre et toutes les préséances qui s’y rattachaient… ».

Cet assassinat aurait pu n’être à nouveau qu’une étincelle.

D’ailleurs, selon Stephen Zweig, durant la première semaine « Vienne commençait à oublier ce tragique événement ». « Quelques semaines encore, le nom et la figure de François-Ferdinand, seraient pour toujours effacés de l’histoire. »

Or, les choses se passeront différemment :

« Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença soudain dans les journaux, tout un jeu d’escarmouches, dont le crescendo était trop bien synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel. On accusait le gouvernement serbe d’intelligence avec les assassins, et l’on insinuait à demi-mot que l’Autriche ne pouvait laisser impuni ce meurtre de l’héritier du trône – qu’on disait bien-aimé. On ne pouvait se défendre de l’impression que quelque action se préparait avec l’aide de la presse, mais personne ne pensait à la guerre. Ni les banques, ni les maisons de commerce, ni les particuliers ne modifièrent leurs dispositions. En quoi nous regardaient ces perpétuelles chamailleries avec la Serbie, qui, nous le savions bien, n’étaient nées que de certains traités de commerce relatifs à l’exportation des porcs serbes ? »

Combien ces paroles résonnent dans les crises diplomatiques actuelles ! « Jeu d’escarmouche » de presse « trop bien synchronisé » pour « être tout à fait accidentel ». La diplomatie internationale, la grande presse, les grandes télévisions sont actuellement rythmées par ces campagnes de préparation de guerre. Il n’est qu’à voir la récente affaire Skripal, où on accuse le gouvernement russe d’assassinat ou la toute récente conférence de presse à grand spectacle du 1er ministre israëlien, dévoilant théâtralement une armoire de dossiers (dont personne ne pourra évidemment vérifier qu’ils contiennent bien les fameuses preuves) et un mur de CD (support que plus personne n’utilise, mais tellement plus visuel, surtout présentés « de face »).


 

 

 

Nous nous approchons progressivement d’une extension très dangereuse de la guerre en Syrie, avec un risque de conflit direct entre Israël, l’Iran et l’Arabie, voire mondial impliquant la Russie, les USA, et probablement leurs alliés. Mais nous nous habituons à ces étincelles de plus en plus dangereuses et la vie poursuit son cours.

La vie suit son cours, jusqu’au dernier jour de la paix :

De même, dans ces quelques semaines qui séparent l’attentat de Sarajevo et le début du conflit mondial, la vie quotidienne de l’Europe poursuit son cours. Personne ne semble croire à l’imminence du conflit. Sweig se rend sur la côte belge, rencontrer son ami et confrère Verhaeren, pour travailler sur un projet commun.

Voici la description qu’il livre de l’été 14, à quelques 150 kilomètres des futurs premiers lieux de combat :

« Dans la petite station balnéaire près d’Ostende, Le Coq, où je voulais passer deux semaines avant de me rendre comme chaque année dans la maisonnette de campagne de Verhaeren, régnait la même insouciance. Les gens, heureux de leurs congés étaient allongés sur la plage sous leurs tentes bariolées ou se baignaient ; les enfants lâchaient des cerfs-volants ; devant les cafés, les jeunes gens dansaient sur la digue. Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées en paix, on entendait beaucoup parler allemand – en particulier, car la Rhénanie, toute proche, envoyait le plus volontiers ses vacanciers d’été. Le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux, qui hurlaient, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : « L’Autriche provoque la Russie », « L’Allemagne prépare la mobilisation » . On voyait s’assombrir les visages des gens qui achetaient les journaux, mais ce n’était jamais que pour quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années ces conflits diplomatiques ; ils s’étaient heureusement toujours apaisés à temps, avant que cela devint sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? »

Est-ce sans lien avec ce que nous vivons aujourd’hui ? Les conflits diplomatiques incessants entre grandes et moyennes puissances ? A propos de la Syrie, bien sûr, autour de l’Afghanistan. Entre Israël et l’Iran ; entre l’Iran et l’Arabie des Saouds ; entre la Corée du Nord et les USA ; entre la Russie et les USA ; entre les USA et la Chine. Sans oublier le Yemen, la corne de l’Afrique (Somalie, Erythrée), le Soudan, le Mali, la Centrafrique, le Nigéria.

La présence de la guerre est pourtant fort différente de ce qu’elle pût être au début du 20ème siècle. Nous vivons cette particularité étrange, d’être désormais perpétuellement environnés par la guerre, qui est permanente en réalité et se répand continuellement depuis la fin de l’Union Soviétique, tout en vivant dans une forme d’insouciance qui n’est pas sans rappeler celle qui précéda la première guerre mondiale.

Stephen Zweig le reconnaît. Il n’échappa pas à cette inconscience. Échangeant avec ses amis sur le risque d’une percée allemande à travers la neutre Belgique (percée qui se produira dès le début de la guerre), il argumente avec certitude : « C’est un non-sens. Vous pouvez me pendre à cette lanterne si les allemands entrent en Belgique ! ». Il ajoute : « dans ce vieux monde d’alors, on croyait encore à la sainteté des traités ».

Des « opérations extérieures » à la guerre ?

Notre situation est différente. Non que nous ne croyons pas à la guerre. Nous la voyons chaque jour. Non que nous ayons des illusions dans les mensonges de la diplomatie. Nous avons tous vu Colin Powell, secrétaire d’état américain brandir au conseil de sécurité de l’ONU de fausses preuves de la détention d’armes de destruction massives par Saddam Hussein. Mais la guerre nous paraît extérieure. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle s’appelle officiellement, dans le budget national : « opérations extérieures ».

Lorsque le terrorisme islamiste frappe sauvagement au cœur du territoire national, l’opinion publique s’interroge : « Sommes-nous en guerre ? », « Faut-il employer ce mot face à des groupes comme l’État Islamique ? » – Etat Islamique qu’on préférera officiellement dénommer « Daesh », selon son acronyme arabe, pour éviter de lui reconnaître la dimension étatique, qui en ferait un état ennemi.

Lorsque la France mène ou participe à des opérations de guerre contre des Etats, qu’il s’agisse de l’Irak en 1992, de la Yougoslavie, de la Libye, de la Côte d’Ivoire, l’affaire est toujours soigneusement enveloppée de propagande. Soudainement mis au ban des nations, les dirigeants de ces états, parfois ex-alliés, le cas le plus flagrant étant celui de Saddam Hussein, sont rapidement présentés comme des hommes à abattre. La guerre n’a ainsi pas lieu « contre un pays », mais « contre un homme », au pire « contre un régime ». C’est le cas de la Syrie, avec toutes les contorsions nécessaires pour expliquer que, bien que ce soit l’État Islamique qui tuait en France, notre principal ennemi – et le véritable « démon » – était l’État Syrien, opportunément désigné sous le terme de « régime ». Il va de soi bien sûr que l’on n’emploie jamais un tel terme pour désigner par exemple l’Arabie Saoudite ou tout autre pays allié dans la région. Non, régime s’applique à des pays que l’on ne reconnaît plus comme état, pour éviter de se reconnaître officiellement en guerre.

La disproportion des moyens militaires conforte cette présentation de la guerre en « opération extérieure », qui ne fait au fond que reprendre le vieux fond de commerce colonialiste et en un mot raciste : face à l’occident civilisé et « protégé », la guerre est un des fléaux qui ravage le monde « barbare », dans lequel « nous » sommes régulièrement « contraints » d’intervenir afin d’apporter « un peu d’humanité ». C’est le « devoir d’ingérence ». Et ces interventions sont – du fait même de notre supériorité naturelle – une peccadille qui ne saurait être qualifiée de guerre et qui ne pourrait donc constituer une menace. En général, l’armée Française n’engage que son aviation, éventuellement sa marine et des « forces spéciales » dont la définition est néanmoins de plus en plus extensive. Ainsi, tout en menant plusieurs « opérations extérieures », nous demeurons protégés de la « vraie » guerre.

Cette supériorité, la France ne la détient pas seule. Les USA, dont la puissance de feu – sur le papier du moins – est incomparable, et dont le budget militaire est supérieur à la somme des budgets militaires des 10 autres principales puissances militaires du monde sont le chef de file naturel de cette sainte alliance. Les USA possèdent 10 des 17 porte-avions en service dans le monde. Aucune autre puissance militaire n’en possède plus de deux. Ils possèdent plus de 13 000 aéronefs militaires, le deuxième pays le mieux équipés en la matière étant la Russie, avec environ 3000 appareils. Ces données datent de 2015 et proviennent de wikipedia, lui-même s’appuyant sur l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres. L’OTAN totalise environ 987 milliards de dollars de budgets militaires et 3,8 millions de militaires actifs. Les deux tiers de ce budget sont celui des USA, qui par ailleurs contrôle un certain nombre de technologies militaires clés et établit les normes techniques et tactiques utilisées par l’ensemble des pays de l’OTAN.

Cette disproportion de forces donne un caractère inédit à la situation géopolitique actuelle et à la manière dont nous devons réagir face au risque de guerre, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain article.

Néanmoins, depuis quelques années, la situation militaire mondiale prend une autre tournure. De nouveaux acteurs et de nouvelles tensions apparaissent sur le devant de la scène. Les tensions internationales ne sont plus liées à des opérations limitées concernant l’avenir de pays isolés et aux moyens militaires limités ou dépassés.

Les conflits opposent presque directement des puissances moyennes qui s’y engagent désormais ouvertement, comme l’Arabie, ou l’Iran et des puissances nucléaires, comme la Corée du Nord ou Israël. Les plus souvent, ces conflits se transforment rapidement en une combinaison de guerre internationale et de guerre civile, incluant des formes de terrorisme.

Les « grandes puissances », en particulier les cinq grandes puissances militaires nucléaires, membres du conseil de sécurité de l’ONU sont toutes – à l’exception notable de la Chine – directement engagées sur les terrains syrien et irakien avec des moyens aériens, navals, des troupes d’élites et des bases militaires.

C’est pourquoi la question émerge désormais, du risque d’une guerre totale, mondiale, massive et à nouveau industrielle, comme le fut la guerre de 14 – 18. Les crises de fièvres diplomatiques sont désormais récurrentes. Accusations, menaces diplomatiques, « frappes », bombardements, intox, négociations, ruptures … Ce ne sont plus ou plus seulement les « manchettes de presse » qui sont menaçantes, désormais, les menaces sont directement adressées via Twitter. A chaque fois, la fièvre retombe. Et à notre tour, nous pensons : « Ce ne sera pas pour cette fois-ci, et espérons-le, ce ne sera jamais ».

« Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. »

En 1914, l’attentat contre l’héritier Autrichien fut l’étincelle qui mit le feu aux explosifs accumulés depuis des décennies. Voici la description que donne Stephen Zweig de ses tous derniers jours sur la côte Flamande :

« Mais alors que vinrent les jours les plus critiques, tout à la fin de juillet, et à chaque heure une nouvelle qui contredisait la précédente, les télégrammes de l’empereur Guillaume au Tsar, les télégrammes du tsar à l’empereur Guillaume, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, l’assassinat de Jaurès. On sentait que la situation devenait sérieuse. Tout à coup, le vent froid de la crainte balaya la plage et la vida. Par milliers, les gens quittèrent les hôtels ; les trains furent pris d’assaut, même les plus confiants commençaient maintenant à faire leurs malles en toute hâte. Et moi aussi, dès que j’appris la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, je retins une place, et il n’était que temps. Car cet express fut le dernier train à quitter la Belgique pour l’Allemagne. (…) On ne croyait toujours pas à la guerre et encore moins à une invasion de la Belgique ; on ne pouvait pas y croire, car on ne voulait pas admettre un tel égarement. Peu à peu, le train se rapprochait de la frontière ; nous passames Verviers, la dernière station belge. Des contrôleurs allemands montèrent dans les wagons, nous devions être en territoire allemand dix minutes plus tard.

Mais à mi-chemin de Herbesthal, la première station allemande, le train s’arrêta soudain en rase campagne. Dans les couloirs, nous nous pressâmes aux fenêtres. Qu’était-il arrivé? Et alors, dans l’obscurité, je vis venir à notre rencontre, l’un après l’autre plusieurs trains de marchandises, des wagons plats, recouverts de bâches, sous lesquelles je crus reconnaître les formes indistinctes et menaçantes de canons. Mon cœur cessa de battre. Ce ne pouvait être que l’avance de l’armée allemande. »

La suite dans un prochain article : « Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui : Face à la guerre »

 

 

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Le monde d’hier … et celui d’aujourd’hui

Résultat de recherche d'images pour "stefan Zweig le monde d'hier et d'aujourd'hui"« Le monde d’hier », est la biographie testament de Stephen Zweig. Rédigé en 1941, aux heures les plus sombres du siècle et alors que Stephen Zweig, exilé au Brésil, avait déjà décidé de mettre fin à ses jours, il a été réédité l’an passé, avec une nouvelle traduction de Serge Niemetz.

Stephen Zweig nous y propose un témoignage bouleversant sur les transformations inouïes qui mènent le monde insouciant et stable de l’avant 14 à trentes années de guerres et de révolutions, et le verront lui, traverser toutes les turpitudes du destin :

« Mais, nous, qui à soixante ans pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, qu’avons nous pas vu, pas souffert, pas vécu ? (…) A moi seul, j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connu l’humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents : la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, j’ai été fêté et proscrit, j’ai été libre et aservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence : révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémie et émigration. »

Commenter l’actualité de cet ouvrage magnifique mérite largement plusieurs articles. Parler du bouleversement du monde, apporter un témoignage précis et de première main sur la nature du fascisme, évoquer la profonde différence entre la première et la seconde guerre mondiale. Il faudrait un article complet sur l’histoire des juifs d’Europe, sur leur place dans la société d’avant-guerre, et sur l’inimaginable tragédie du nazisme.

Actualité oblige, le point de départ que je voudrais aborder aujourd’hui est le déclenchement de la première guerre mondiale. Après une semaine de tensions internationales, qui nous ont approchées d’une guerre ouverte entre les USA et la Russie, la question de la guerre mondiale se pose avec une acuité qui paraissait jusqu’ici inimaginable.

Après mon article précédent, consacré à Jaurès, avocat infatigable de la paix, et qui, dès la fin du 19ème siècle, était conscient, avertissait et appelait à s’opposer au risque de la grande tragédie, je voudrais, en m’appuyant sur le témoignage de Zweig, revenir sur le déclenchement de la guerre, ses raisons profondes, ses préparatifs, et sa mécanique inexorable.

La guerre mondiale ne vient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Les alertes, que Jaurès n’est pas le seul à lancer, le montrent bien.   Pourtant, la période qui précède la guerre n’a pas totalement volé son nom de « belle époque », en tous cas pour la bourgeoisie européenne, qui vit effectivement une sorte d’âge d’or, et, selon Zweig, cette exubérance européenne n’est pas sans rapport avec la violence inouie qui va se déchainer :

« Quarante années de paix avait fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes scientifiques avaient empli de fierté l’esprit de cette génération ; un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes devenaient plus belles et plus populeuses d’année en année, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connu en 1901, (…). Chaque fois que l’on revenait à Vienne, à Milan, à Paris, à Londres, à Amsterdam, on était étonné et comblé de joie. Les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les batiments publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. (…) Même nous, les écrivains, le remarquions à nos tirages, qui, en ce seul espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé. »

Ce puissant développement économique, cette « vague tonique de force », fait pourtant planer de sombres nuages, et la description de Zweig rejoint les thématiques de Jaurès. Les puissances capitalistes qui se développent sont concurrentes, et déjà en partie ennemies les unes des autres :

La tempête de fierté et de confiance qui soufflait alors sur l’Europe charriait aussi des nuages. (…) La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie, bien qu’elle n’eût pas assez d’hommes, et de loin, pour peupler les anciennes ; pour le Maroc, on faillit en venir à la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie se lançaient contre la Turquie, et l’Allemagne, encore tenue à l’écart, serrait déjà les poings pour porter un coup furieux. Partout, le sang montait à la tête des états, y portant la congestion.

Le fer de lance de ces appétits, c’était la grande industrie.

« Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne  de haine contre les Allemands, qui s’engraissaient de leur côté, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons – les Krupp et les Schneider du Creusot. Les compagnies de  navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les serbes, les grands trusts les uns contre les autres ; la conjoncture les avait tous rendus enragés de gagner toujours plus dans leur concurrence sauvage. (…) »

Et le vecteur majeur de développement de la grande industrie, ce fût rapidement l’industrie d’armement. Alors, pour défendre ses intérêts, la grande industrie nourrissait le nationalisme :

« En Autriche, nous nous sentions tout particulièrement au coeur de la zone de turbulence. (…) A l’intérieur, les pressions, poussant les nationalités les unes contre les autres allaient croissant. A dehors, l’Italie, la Serbie, la Roumanie et, en un certain sens l’Allemagne, attendaient pour se partager l’Empire. La guerre des Balkans, où Krupp et les Schneider du Creusot faisaient l’essai de leur canon respectifs sur un « matériel humain » étranger, comme plus tard, les Allemands et les Italiens devaient faire l’essai de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne nous entrainait de plus en plus dans le courant de la cataracte.

Dans le capitalisme moderne, le développement de l’industrie d’armement, le développement de l’arsenal de guerre des plus grandes puissances, le « réarmement » est un signal clair de la préparation de la guerre. Dans les phases de crises économiques, le réarmement est d’abord un outil de relance de la production. Les commandes militaires sont des commandes d’état. Elle peuvent être financées par l’emprunt, l’impôt ou diverses formes de « cavalerie budgétaire ». Les commandes militaires font tourner les secteurs les plus capitalistiques, les industries de pointe et la technologie, car il faut sans cesse améliorer la performance, la grande industrie, car il faut produire en quantité, et les industries de bases : acièries, chimie, …

Au dela d’un certain stade, toutefois, l’industrie ne peut se satisfaire de la simple constitution d’un stock d’armes inutilisées. D’abord, comme le signale Zweig, il convient de tester le matériel le plus innovant sur de véritables opérations militaires. « Combat proven », comme dit Serge Dassault en parlant de l’avion Rafale. Ensuite, pour véritablement générer une intense activité, il est préférable que les munitions soient utilisées, plutôt qu’attendre dans des entrepot leur date limite de validité.

Par exemple, entre 1905 et 1913, les budgets des marines de guerre des principales puissances évoluent de la manière suivante (source Wikipedia) :

  • Allemagne : de 231 Millions de Goldmarks à 467
  • Autriche – Hongrie : 97 Millions de Goldmarks à 155
  • France : 254 Millions de Goldmarks à 412
  • Grande Bretagne : 676 Millions de Goldmarks à 945
  • Japon : 49 Millions de Goldmarks à 203
  • Italie : 106 Millions de Goldmarks à 205
  • Russie : 252 Millions de Goldmarks à 498
  • USA : 467 Millions de Goldmarks à 595.

De même, entre 1932 et 1939, le budget militaire allemand sera multiplié par plus de 40 (correction faite de l’inflation) (source Wikipedia).

Qu’en est-il aujourd’hui ? (les chiffres qui suivent sont exprimés en dollars américains 2015, après correction de la baisse de la valeur de la monnaie, liée à l’inflation, issus du Stockolm International Peace Research Institute et de wikipédia).

En 1988, avant la fin de la « guerre froide », le budget militaire de l’Union Soviétique est de 250 milliards. Celui des USA de plus du double, à 587 milliards (si on fait la comparaison des budgets militaires totaux de l’OTAN et du Pacte de Varsovie, l’écart est encore plus flagrant, mais c’est un autre sujet). Maintenir les budgets militaires et les augmenter sera une préoccupation constante du complexe militaro-industriel, dans lequel Eisenhower lui-même voyait la pire menace qui pesait sur la démocratie américaine.

Après la chute de l’Union Soviétique, les USA n’ont plus de compétiteurs. Leur budget militaire se situe autour de 400 milliards durant la période 1992 – 2001.  En 2000, ils sont à 415 milliards. Le deuxième budget militaire est alors celui de la France, néanmoins loin derrière, à 50 milliards.

C’est alors que les grandes opérations du proche et moyen orient vont commencer, après les attentats du 11 septembre, l’intervention en Afghanistan, et, alors que l’Irak n’a absolument aucune responsabilité dans ces attentats, guerre en Irak et renversement de Saddam Hussein. Dans la décennie 2006 – 2015, le budget militaire américain, qui représente alors environ 40 % du total des budgets militaires mondiaux, repasse au dessus du niveau de la guerre froide. Il atteindra même, à la fin du premier mandat d’Obama 750 milliards.

Ce n’est pas tout. La mondialisation effrénée de l’économie se traduit alors par un phénomène nouveau : la montée impressionnante des budgets militaires d’un certain nombre de pays émergeants, et donc, l’émergence d’un marché militaire sans précédent dans l’histoire.

(à suivre)

Franck Marsal

 

 

La paix et le socialisme (Jean Jaurès)

A l’heure où les USA, avec l’appui officiel et diplomatique de la France, de la Grande- Bretagne rassemble une flotte de guerre au large de la Syrie et du Liban, je me suis demandé ce que pensait Jean Jaurès à quelques jours de son assassinat et du déclenchement de la grande boucherie que fut la première guerre mondiale.

Jaurès a été la sentinelle constamment vigilante de la montée vers la guerre mondiale. Le discours dont est extrait la célèbre citation « Le capitalisme porte en liu la guerre comme la nuée porte l’orage » dans de 1895. Le discours que je présente ici date de 1905. Il devait être prononcé à Berlin, mais Jaurès fut interdit d’entrée sur le territoire allemand et le discours fut publié dans « L’humanité », le 9 juillet 1905, neuf ans avant l’assassinat et le déclenchement de la guerre.

Le monde a certes largement évolué  depuis Jaurès et la 1ère guerre mondiale et il faut tenir compte de cette évolution. Ce qui était en 1914 l’arêne européenne, dans laquelle s’affrontait les principales puissances capitalistes rivales pour la domination mondiale est devenue le bloc occidental. Le capitalisme s’est répandu sur l’ensemble du globe et la population compte en milliards. Le détonateur ne se trouve plus seulement dans les Balkans. Le baril de poudre est mondial et le feu s’est déjà propagé du Sahel jusqu’en Afghanistan.

Mais les racines capitalistes de la guerre, telles que les décrit Jaurès sont encore présentes : « Nous savons très bien, les uns et les autres, qu’il y a dans le monde capitaliste des forces formidables de conflit, d’anarchie violente, d’antagonismes exaspérés que le prolétariat universel, au degré insuffisant d’organisation et de puissance politique où il est parvenu, ne peut se flatter encore de maîtriser avec certitude. La concurrence économique de peuple à peuple et d’individu à individu, l’appétit du gain, le besoin d’ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée sous son propre désordre, tout cela entretient l’humanité d’aujourd’hui à l’état de guerre permanente et latente ; ce qu’on appelle la guerre n’est que l’explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète et qui est la fièvre chronique et profonde de toute vie.  »

Derrière la guerre qui embrase depuis 25 ans (et même plus) le proche et moyen orient, il y a en effet la concurrence pour la domination économique : le contrôle du pétrole, les puissants marchés d’armement promis par l’Arabie Saoudite en particulier, l’encombrement de la production capitaliste (avec une crise boursière latente depuis plusieurs mois qui réveille le spectre de la récession de 2008), la crise commerciale Chine USA pour l’ouverture ou la fermeture des débouchés et la montée des protectionnismes.

L’Arabie des Saoud a signé des contrats faramineux d’abord avec l’industrie, en particulier militaire, américaine. Tout récemment, lors de sa visite à Paris du prince héritier, et nouvel « homme fort » Mohammed Bin Salman, 18 milliards d’Euros de contrat ont été signés par des grandes entreprises françaises avec l’Arabie Saoudite. Début mars, le même prince héritier s’était rendu à Londres, où il a donné un accord de principe pour l’achat au Royaume Uni de 48 avions de chasse. Il s’agit d’un contrat de plusieurs dizaines de miliards de livres. Mais, ce sont les USA de Donald Trump qui se sont taillées la part du lion. En mai 2017, lors de la visite de Trump à Ryiad, plus de 380 milliards de dollars de contrats avaient été signés, dont 110 milliards de contrats de vente d’armements.

Mais il y a autre chose aussi. La première guerre mondiale s’est achevée avec l’effondrement du Tsarisme, et la révolution qui embrasait l’Europe, en Russie, en Hongrie, en Allemagne. La révolution fut contenue à la Russie. La crise du capitalisment ne fut pas résolue. L’Italie puis l’Allemagne sombrèrent dans le fascisme. La crise de 29 frappa les économies capitalistes et, peu à peu, chacun des états capitalistes chercha dans le réarmement, puis la guerre la solution à cette crise. Jaurès, l’expliquait déjà en 1905 : « D’une guerre européenne peut jaillir la révolu­tion, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer ; mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de repré­sailles et de servitude. »

La seconde guerre mondiale fut pourtant très différente de la première. De la première était sorti en même temps la révolution et la « contre-révolution, la réaction furieuse, le nationalisme exaspéré » en un mot, le fascisme. La seconde guerre mondiale méla donc les rivalités industrielles et commerciales des grandes puissances avec un combat d’idée et de classe, le combat contre le fascisme, pour l’émancipation et le socialisme.

Jaurès, visionnaire, évoquait cette possibilité en rappelant la guerre de la France révolutionnaire contre l’Angleterre : « Quand s’engagea, il y a plus d’un siècle, la lutte formidable de l’Angleterre et de la France révolutionnaire devenue bientôt la France napoléonienne, des forces si diverses et si confuses conspiraient à la guerre qu’il était sans doute au-dessus de l’esprit humain de la conjurer. Ce n’était pas seulement une rivalité d’intérêts économiques et coloniaux qui mettait aux prises les deux peuples ; leur conflit s’agrandissait et s’aggravait de toutes les forces de dissension qui travaillaient l’univers. La France défendait contre le vieux monde sa liberté révolutionnaire : l’Angleterre défendait contre la démocratie absolue le privilège politique de ses classes dirigeantes. Il y avait sans cesse, pour reprendre un mot de Saint-Just, plusieurs orages dans le même horizon ; ou plutôt la guerre de l’Angleterre et de la France était comme l’orage central et dominant, alimenté par toutes les nuées qu’amenaient tous les souffles, grossi par tous les orages de l’humanité bouleversée. Et contre cet universel déchaînement de la tempête, il n’y avait aucune force organique de paix. »

La rivalité de la 2nde guerre mondiale « ne fut pas seulement une rivalité d’intérêts économiques et coloniaux ». Ceux-ci existaient, bien sûr, et pas seulement entre puissances belligérantes. Les USA mirent à profit la guerre pour s’ouvrir l’ensemble des marchés mondiaux, au détriment notamment de l’Angleterre et de la France. En Europe, il s’agissait d’abattre le fascisme et le nazisme. En France, la résistance à la collaboration et à l’occupation fut menée par le prolétariat, avec un projet de société nouvelle, qui deviendra la programme du Conseil National de la Résistance, créera la sécurité sociale et tant d’autres avancées. En Orient, la révolution chinoise cherchait déjà son chemin face à l’occupation japonaise. …

Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, le monde n’a cessé d’être en guerre. Il y eut très vite la 1ère guerre d’Irak, déclenchée par les USA, sous le prétexte de l’invasion du Koweit par Saddam Hussein. Puis plusieurs guerres de Yougoslavie. Puis le 11 septembre, les jihadistes d’Al Qaeda qui avait été armés et formé par l’occident contre l’Union Soviétique se sont retounés contre celui-ci. S’en suivi la guerre contre l’Afghanistan, puis très vite, et sous l’argument qui s’est avéré être un mensonge total et volontaire, de la détention par l’Irak d’armes de destruction massives. L’incendie se propagea à la Syrie et au Yemen. Il y eut enfin l’intervention militaire contre la Libye.

Le développement généralisé du jihadisme, de l’islamisme armé et intégriste n’est pas le fruit du hasard ni un trait anecdotique de la situation. Il est le fruit d’une politique au centre de laquelle se trouve l’alliance de longue date entre les capitaux et l’idéologie saoudienne et l’industrie pétrolière et militaire américaine. Il est un fléau semblable au fascisme, qui traverse le monde arabo-musulman depuis des décennies.

La crise financière et bancaire de 2008 a précipité le capitalisme mondial dans une ère de profonde instabilité économique. La prospérité d’avant-crise n’a pas été retrouvée, 10 ans après son déclenchement. Seul l’intervention massive des états et des banques centrales, au mépris de toutes les règles édictées auparavant, ont sauvé le système, sans toutefois résoudre aucun des problèmes fondamentaux auxquel il est confronté.

L’escalade actuelle n’est pas non plus sans rapport avec l’évolution des rapports de forces mondiaux et la montée en puissance de la Chine socialiste actuellement deuxième économie du monde. Des tensions commerciales énormes sont en train de se développer entre les USA et le reste du monde.

Il n’est pas anodin, dans ce contexte très tendu, qu’après avoir testé la Corée du Nord et la Chine, les USA et leurs alliés tentent une démonstration de force auprès de la Syrie et de la Russie. Face à ce moment si dangereux, il est utile de relire Jaurès, de cesser de se satisfaire de la figure mythique que certains ont pu commodément en faire, pour revenir à la force de son message réel, « la paix entre les peuples par la suppression du privilège capitaliste et par l’émancipation du travail ».

« Et qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n’avons pas, nous, socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l’indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l’affranchissement des prolétaires. ».

Bonne lecture !

Citoyens, je suis heureux d’être ici, comme délégué du groupe socialiste du Parlement français, pour affirmer avec vous la solidarité, l’unité du prolétariat français et du prolétariat allemand, leur commune et ferme volonté d’assurer la pais, de conquérir la paix par l’organisation et l’émancipation de tous les travailleurs. Je me réjouis aussi qu’en ce moment même il y ait une détente dans les relations gouvernementales de la France et de l’Allemagne, et que le conflit marocain soit en voie de solution. Jusqu’à quel point ce conflit a-t-il menacé la paix ? Et les deux peuples ont-ils vraiment couru le risque monstrueux d’être jetés l’un sur l’autre ? On ne peut le dire avec précision : car une des beautés de la diplomatie, c’est qu’on ne peut jamais savoir avec certitude à quel point elle met en péril les peuples qu’elle a mission de sauver. Le chancelier de l’Empire allemand a dit à un grand journal français qu’il était heureux qu’on fût sorti enfin d’une situation avait été « tendue et périlleuse ». Ce sont là des paroles graves. Des sceptiques insinuent, il est vrai, qu’il y a eu comme un bluff des deux gouvernements , qui a été pris trop au sérieux par les peuples. Les diplomaties cherchaient, dit-on, à se tâter ; elles essayaient l’une sur l’autre la puissance magnétique de leurs attitudes et de leurs regards. Je ne sais s’il y a eu , dans le conflit, cette part de jeu et de parade. Ce serai, en tout cas, un jeu plein de péril ; Quand deux mécaniciens lancent leur trains l’un contre l’autre sur la même voie et qu’on ne sait rien d’ailleurs de leurs intentions, on a beau dire qu’ils ne veulent qu’éprouver réciproquement la solidité de leurs nerfs, nul ne peut savoir comment les choses tourneront. Il se peut qu’un des mécaniciens au moins perde la tête. Il se peut qu’entraînés par la parade, ils lancent si bien leurs machines qu’ils ne puissent plus les arrêter à temps, et que la collision se produise. Si c’est un jeu, les voyageurs aimeraient mieux autre chose. Cette fois, le heurt a pu être évité : les deux mécaniciens se font des politesses : on s’apprête même à orner de fleurs les locomotives et à les atteler toutes deux à l’interminable train de la conférence internationale. C’est bien ; mais cette alerte redoutable, survenue subitement en pleine tranquillité, en pleine sécurité, rappelle aux peuples et aux prolétaires combien la paix est fragile et précaire dans la société d’aujourd’hui avec les gouvernements d’aujourd’hui. Elle rappelle à toute la classe ouvrière d’Europe, à toute la classe ouvrière du monde son devoir d’union internationale, de vigilance internationale. Il ne faut pas que le prolétariat international soit un mot magnifique et vain. Il ne faut pas qu’il soit une force intermittente et superficielle, se manifestant à intervalles par ses congrès internationaux ou par les circulaires du Bureau socialiste international. Il faut qu’il soit une force constante, toujours avertie, toujours éveillée, toujours en état de contrôler les événements à leur naissance, de surveiller dans leur germe les premiers conflits qui, en se développant, pourraient produire la guerre.

Et il n’y a dans ces paroles, croyez-le bien, aucune fanfaronnade socialiste. Nous ne sommes pas réunis pour échanger des illusions. Nous savons très bien, les uns et les autres, qu’il y a dans le monde capitaliste des forces formidables de conflit, d’anarchie violente, d’antagonismes exaspérés que le prolétariat universel, au degré insuffisant d’organisation et de puissance politique où il est parvenu, ne peut se flatter encore de maîtriser avec certitude. La concurrence économique de peuple à peuple et d’individu à individu, l’appétit du gain, le besoin d’ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée sous son propre désordre, tout cela entretient l’humanité d’aujourd’hui à l’état de guerre permanente et latente ; ce qu’on appelle la guerre n’est que l’explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète et qui est la fièvre chronique et profonde de toute vie. Il faut bien chercher des clientèles lointaines, des clientèles exotiques et serviles, puisque tout le système, en retirant aux ouvriers une large part du produit de leur travail, restreint la libre consommation nationale. Oui, nous savons cela, et nous savons aussi que la force ouvrière n’est pas encore assez organisée, assez consciente, assez efficace, pour refouler et neutraliser ces forces mauvaises. Ou bien le prolétariat, séduit par une fausse apparence de grandeur nationale, et corrompu par une part dérisoire du butin capitaliste et colonial, ne s’oppose que mollement aux entreprises de la force. Ou bien les classes dirigeantes embrouillent si habilement la querelle née de l’antagonisme économique que les prolétaires n’en démêlent point l’origine. Ou bien, quand leur conscience est mieux avertie, ils ne disposent pas d’une action suffisante sur le mécanisme politique et gouvernemental, et leur opposition est submergée par tous les éléments flottants et inorganisés que le capitalisme met en mouvement aux heures de crise. Ou encore, les travailleurs socialistes de chaque nation, trop séparés encore les uns des autres, s’ignorant les uns les autres, désespèrent de l’utilité d’une action qui, pour être efficace, devrait être internationale ; et n’étant pas sûrs d’être soutenus de l’autre côté des frontières, ils s’abandonnent tristement à la fatalité. Oui, la protestation de la classe ouvrière ne suffit pas encore à dissiper tous les orages. La voix du prolétariat universel, qui commence à s’élever pourtant vibrante et forte au-dessus des nations agitées par une éternelle rumeur d’inquiétude et de guerre, ne peut pas répéter tout ce que dit la cloche de Schiller. Elle peut bien dire : Vivos voco, mortuos plango, j’appelle les vivants, et je pleure sur les morts. Elle ne peut pas dire encore : Fulgura frango, je brise la foudre. Il nous reste encore une ouvre immense d’éducation et d’organisation à accomplir. Mais, malgré tout, dès maintenant, il est permis d’espérer, il est permis d’agir. Ni optimisme aveugle ni pessimisme paralysant. Il y a un commencement d’organisation ouvrière et socialiste, il y a un commencement de conscience internationale. Dès maintenant, si nous le voulons bien, nous pouvons réagir contre les fatalités de guerre que contient le régime capitaliste. Marx, quand il parle des premières lois anglaises qui ont réglementé la durée du travail, dit que c’est le premier réflexe conscient de la classe ouvrière contre l’oppression du capital. La guerre est, comme l’exploitation directe du travail ouvrier, une des formes du capitalisme, et le prolétariat peut engager une lutte systématique et efficace contre la guerre, comme il a entrepris une lutte systématique et efficace contre l’exploitation de la force ouvrière. Pas plus qu’il n’y a une loi d’airain du salaire qu’aucune action prolétarienne ne pourrait assouplir, pas plus qu’il n’y a un mètre d’airain de la journée ouvrière qu’aucune action prolétarienne ne pourrait réduire, il n’y a une loi d’airain de la guerre qu’aucune action prolétarienne ne pourrait fléchir. Le monde présent est ambigu et mêlé. Il n’y a en lui aucune fatalité, aucune certitude. Ni le prolétariat n’est assez fort pour qu’il y ait certitude de paix, ni il n’est assez faible pour qu’il y ait fatalité de guerre. Dans cette indécision des choses et cet équilibre instable des forces, l’action humaine peut beaucoup. La formidable part d’inconnu n’est pas redoutable seulement pour nous, socialistes. Elle l’est aussi pour ceux qui déchaîneraient témérairement des guerres dont nul aujourd’hui ne peut prévoir les conséquences politiques et sociales et les contre-coups intérieurs.

Donc, nous pouvons agir dès aujourd’hui, à quelque degré, sur la marche des événements, et comme nul ne peut déterminer d’avance le degré d’efficacité de notre action, nous devons donner tout notre effort comme si elle était en effet assurée du succès.

Et qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n’avons pas, nous, socialistes, la peur de la guerre. Si elle éclate, nous saurons regarder les événements en face, pour les faire tourner de notre mieux à l’indépendance des nations, à la liberté des peuples, à l’affranchissement des prolétaires. Si nous avons horreur de la guerre, ce n’est point par une sentimentalité débile et énervée. Le révolutionnaire se résigne aux souffrances des hommes, quand elles sont la condition nécessaire d’un grand progrès humain, quand, par elles, les opprimés et les exploités se relèvent et se libèrent. Mais maintenant, mais dans l’Europe d’aujourd’hui, ce n’est pas par les voies de la guerre internationale que l’œuvre de la liberté et de justice s’accomplira et que les griefs de peuple à peuple seront redressés. Certes, depuis cent cinquante ans, bien des violences internationales ont été commises en Europe, dont les meurtrissures subsistent encore en des millions de consciences, dont les conséquences pèsent lourdement sur l’Europe et sur le monde. Mais c’est par la croissance de la démocratie et du socialisme, et par là seulement, que ces souffrances seront apaisées, que ces problèmes douloureux seront résolus. La démocratie fait du consentement des personnes humaines la règle du droit national et international. Le socialisme veut organiser la collectivité humaine mais ce n’est pas une organisation de contrainte et sous la loi générale de justice et d’harmonie qui pré­viendra toute tentative d’exploitation, il laissera aux nations la libre disposition d’elles-mêmes dans l’humanité, comme aux individus la libre dispo­sition d’eux-mêmes dans la nation, Or, dans la paix, la croissance de la démocratie et du socialisme est certaine.

D’une guerre européenne peut jaillir la révolu­tion, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer ; mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de repré­sailles et de servitudes, Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne vou­lons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certi­tude d’émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuples, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne.

C’est pourquoi, nous socialistes français, sans qu’aucune personne humaine puisse nous accuser d’abaisser le droit, nous répudions à fond, aujour­d’hui et à jamais, et quelles que puissent être les conjectures de la fortune changeante, toute pensée de revanche militaire contre l’Allemagne, toute guerre de revanche. Car cette guerre irait contre la démo­cratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait donc contre le droit des nations, qui ne sera pleinement garanti que par le prolétariat et la démocratie. Aujourd’hui, la paix de l’Europe est nécessaire au progrès humain : et la paix, la paix assurée, la paix durable, la paix confiante entre l’Allemagne et la France, qui a beaucoup fait en Europe pour le mouvement de la démocratie et l’éveil de la classe ouvrière, ne peut pas être à contresens de leur développement. C’est pourquoi, nous socialistes français, en répudiant ici devant vous toute pensée de guerre, toute revendication armée, en adjurant la France et l’Allemagne de renoncer à toute antagonisme latent, à toute suspicion réciproque, et de concerter leur action pour l’affermissement de la paix, nous croyons servir, avec l’intérêt du prolétariat international, le plus haut intérêt de notre nation comme de la vôtre. Je puis, sans contradiction et sans embarras, parler ici tout à la fois en socialiste international et en fils de cette France qui a, sans doute, dans sa longue histoire, commis bien des fautes, qui, de Charles VIII à Louis XI et de celui-ci à Napoléon, a trop souvent abusé de son unité nationale constituée avant les autres, pour brutaliser et offenser les nations morcelées encore et inorganisées; qui, même sous la Révolution, a mêlé trop vite une ivresse de domination et d’orgueil au pur enthousiasme de la liberté universelle et de l’Humanité ; qui a laissé déflorer, comme dit votre poète Herwegh, par la brutalité conquérante de ses soldats, la liberté qu’elle offrait au monde comme une fiancée ; qui, s’étant portée d’abord d’un mouvement héroïque à l’extrémité de la révolution et de la démocratie, n’a pu s’y maintenir, et a subi des vicissitudes de liberté et de réaction, parfois même un horrible mélange césarien de démagogie et d’esclavage ; qui a porté dans sa politique extérieure les contradictions ou les ambiguïtés de sa politique intérieure, aidant de sa sympathie, ou même de son effort, les nationalités à naître, et les arrêtant aussitôt à moitié développement ou les contrariant d’une jalousie secrète ; qui a payé d’un morceau de son âme et de sa chair les imprudences et les incohérences de ce despotisme napoléonien, dont elle fut tout ensemble la complice et la victime ; mais qui, à travers toutes ses étourderies, tous ses enivrements et toutes ses défaillances, a donné sans compter le meilleur de son sang pour les plus grandes causes, qui, la première, a ébranlé le vieux monde féodal et absolutiste, et la première a combattu le nouvel égoïsme bourgeois ; qui met au service de l’humanité des dons admirables : une fine et profonde culture, un instinct démocratique et républicain, la clarté de l’esprit et de la volonté, la rapidité de la décision, l’élan de la sympathie, et qui, aujourd’hui, ramenée par la dureté des événements et la salutaire croissance des autres peuples à une appréciation plus exacte du rôle de tous et de chacun, reste une des grandes forces de progrès humain et de libération ouvrière, une force nécessaire et inviolable, résolue, dans la limite de son droit, à ne se laisser ni violenter ni humilier. Oui, je parle ainsi de la France, sans embarras aucun, devant vous, socialistes d’Allemagne, parce que je sais que dans votre conscience vous vous efforcez de juger impartialement votre pays, comme nous nous efforçons de juger impartialement le nôtre. Ce fut pour nos deux nations, il y a trente-cinq ans, une grande faillite d’idéalisme, que nous ne soyons arrivés que par le chemin de la guerre, nous à la République, vous à l’unité. Ainsi, nous paraîtrons les uns devant les autres sans prétention exclusive et arrogante, et nous ne nous souviendrons du passé que pour faire tous ensemble le serment d’abjurer tout orgueil, toute haine, toute défiance, de travailler tous ensemble, d’un même cœur, à fonder la paix définitive de l’Allemagne et de la France, pour que les deux prolétariats puissent se donner tout entiers à l’œuvre d’émancipation, pour que les deux peuples puissent se donner tout entiers à l’œuvre de civilisation. Dans cette capitale de Berlin, où nos soldats sont entrés avant que les vôtres n’entrent à Paris, nous voulons resserrer, nous voulons proclamer devant le monde le pacte d’union de la classe ouvrière française et de la classe ouvrière allemande. Nous voulons rejeter ensemble toute pensée de violence internationale, nous voulons détester et dénoncer ensemble tous ceux, quels qu’ils soient, qui chercheraient à mettre aux prises les deux nations. Nous voulons opposer la diplomatie pacifique, ouverte, loyale du prolétariat international, à la diplomatie imprudente, avide ou cauteleuse des gouvernants capitalistes et des gouvernants féodaux. Et nous vous devons compte des efforts que nous faisons dans notre pays pour déjouer les manœuvres suspectes, et prévenir les entraînements funestes, comme vous nous devez compte des efforts faits par vous dans votre propre pays contre le chauvinisme arrogant et agressif.

(…)

C’est au prolétariat international, avertissant et aiguillonnant la conscience universelle, à exercer dans le sens de paix l’action décisive. Tout conflit qui mettrait aux-prises l’Allemagne, l’Angleterre, la France, ou deux seulement de ces peuples, serait un désastre pour l’humanité. Ils sont tous les trois des forces nécessaires de la civilisation : liberté politique et parlementaire, liberté individuelle, liberté religieuse, démocratie, science, philosophie, socialisme : quelle est la conquête du genre humain, conquête d’hier ou conquête de demain, qui ne serait pas menacée par la rivalité sanglante de ces trois peuples ? Quelle est la partie du patrimoine humain qui ne serait pas compromise, je ne dis pas par la disparition, mais par la diminution d’une seule de ces grandes forces ? En vérité, ces peuples ont un meilleur emploi à faire de leur génie que de déchaîner sur le monde des forces de haine et de destruction. La lutte de l’Allemagne et de l’Angleterre se disputant par le canon le marché universel ferait revivre toutes les douleurs, toutes les tragédies de l’époque napoléonienne. Qui donc prendrait la responsabilité de ce cataclysme ? Et ce cauchemar ne peut-il être dissipé ?

Quand s’engagea, il y a plus d’un siècle, la lutte formidable de l’Angleterre et de la France révolutionnaire devenue bientôt la France napoléonienne, des forces si diverses et si confuses conspiraient à la guerre qu’il était sans doute au-dessus de l’esprit humain de la conjurer. Ce n’était pas seulement une rivalité d’intérêts économiques et coloniaux qui mettait aux prises les deux peuples ; leur conflit s’agrandissait et s’aggravait de toutes les forces de dissension qui travaillaient l’univers. La France défendait contre le vieux monde sa liberté révolutionnaire : l’Angleterre défendait contre la démocratie absolue le privilège politique de ses classes dirigeantes. Il y avait sans cesse, pour reprendre un mot de Saint-Just, plusieurs orages dans le même horizon ; ou plutôt la guerre de l’Angleterre et de la France était comme l’orage central et dominant, alimenté par toutes les nuées qu’amenaient tous les souffles, grossi par tous les orages de l’humanité bouleversée. Et contre cet universel déchaînement de la tempête, il n’y avait aucune force organique de paix.

La Révolution avait d’abord, en ses premiers jours d’innocence et d’espérance, rêvé la paix universelle et perpétuelle. Mais bientôt, par un terrible paradoxe, elle-même était devenue la guerre ; c’est par la guerre seulement qu’elle parvint à se débarrasser de l’obscure trahison royale en la rendant sensible à tous les yeux ; et ce n’est pas seulement pour se défendre contre l’agression du vieux monde, c’est pour se délivrer de ses propres incertitudes que la Révolution avait déchaîné le combat. Etant devenue elle-même une nuée de guerre, comment aurait-elle pu éteindre les éclairs qui jaillissaient de toutes parts ?

Aujourd’hui, au contraire, quelle que soit la violence de la concurrence économique, quel que soit le péril des compétitions coloniales, ce conflit n’est pas aggravé entre les peuples par un conflit politique et social. Toutes les grandes nationalités sont constituées : et, malgré les différences secondaires de régime, elles participent toutes à la même évolution générale. Il n’y a pas un peuple qui représente contre un autre un système politique et social. Partout, selon un rythme dilférent mais dans une direction identique, la démocratie s’organise, le prolétariat se meut. Heurtez aujourd’hui l’une contre l’autre l’Allemagne, la France, l’Angleterre. il vous sera impossible du dire quelle est l’idée qui est engagée dans le conflit. Or, ce n’est pas manquer au matérialisme historique, c’est l’interpréter au contraire dans son vrai sens que de dire que les conflits des intérêts économiques, pour atteindre toute leur ampleur et se déchaîner dans toute leur violence, ont besoin de se déguiser pour eux-mêmes et pour le monde en conflits d’idées. Maintenant ce déguisement est impossible. Ceux qui chercheraient à mettre aux prises l’Angleterre et l’Allemagne seraient obligés de s’avouer à eux-mêmes et à l’humanité tout entière que la seule âpreté de la concurrence capitaliste suscite et légitime le conflit. Or, le capitalisme, quelles que soient son audace et son impudence, n’aime pas à être surpris de la sorte à l’état de nudité ; et il a si souvent couvert ses méfaits de prétextes honnêtes, qu’il ne reste plus de feuilles au figuier.

D’ailleurs, pour surveiller toutes les manœuvres, pour les dénoncer et les déjouer, il y a un prolétariat international qui est une force organique de paix. Il n’a pas jailli, comme la démocratie révolutionnaire de 1792, d’un foyer national dominant les autres foyers nationaux. Il s’est formé dans tous les pays à la fois selon la mesure du développement économique. Son destin n’est pas lié, même momentanément, au destin de tel ou tel peuple : il se confond avec toute l’évolution de toute l’humanité, et le crime suprême, l’attentat suprême, qui puisse être commis contre lui, c’est de jeter les uns contre les autres les diverses fractions nationales de la grande patrie internationale. Peut-être n’y a-t-il plus au monde un seul gouvernement, si solide soit-il, peut-être n’y a-t-il plus une seule classe dirigeante, si avisée soit-elle, qui puisse risquer impunément de soumettre à cette épreuve la conscience du prolétariat universel.

Celui-ci veut garder toute sa force, toute son énergie pour lutter contre l’injustice sociale, contre la misère, contre l’ignorance, contre l’oppression et l’exploitation du capital. Il veut résorber dans la grande paix de la propriété sociale, de la propriété commune, la guerre des classes, et dans l’harmonie de la production socialiste cette anarchie capitaliste qui est aujourd’hui le principe le plus actif et comme le ferment des guerres internationales. Il est la force vivante, et il veut créer de la vie, une vie toujours plus haute et plus joyeuse ; il ne veut plus que la race humaine soit vouée aux œuvres de mort. C’est là, citoyens, le sens de notre réunion d’aujourd’hui. C’est le sens de tous les efforts du prolétariat sur tous les points du globe. Les alarmes et les crises que nous traversons vont surexciter partout l’action de la classe ouvrière. Partout elle redoublera d’efforts pour grouper et fédérer ses énergies, pour fortifier et étendre ses syndicats, pour accroître et unifier son action politique, pour multiplier ses congrès internationaux corporatifs et socialistes, pour nouer maille à maille le réseau de solidarité et de paix, le filet prolétarien dont, peu à peu, elle enveloppe le monde. Partout elle luttera avec une passion accrue, pour conquérir le pouvoir politique, pour élargir et assouplir à son profit la démocratie, pour transformer les armées de métier et de castes en milices populaires, protégeant seulement l’indépendance des nations, en attendant le désarmement simultané de toutes les nations. Dans celle œuvre patiente, incessante, la classe ouvrière internationale sera soutenue par un magnifique idéal de Révolution. Au bout de ses efforts, c’est l’entière possession du pouvoir politique, c’est l’entière rénovation du système social qu’elle entrevoit, et ses efforts ne valent pour elle, ses minutieuses conquêtes quotidiennes n’ont de prix à ses yeux que parce qu’ils préparent à l’entière libération du travail et de la race humaine.

Le prolétariat universel sent en lui la double force révolutionnaire de la nature, la force d’éruption et la force d’érosion de la lave qui soulève et de la vague qui use ! En Russie, aujourd’hui, c’est la lave ; ailleurs, c’est le flot ; tantôt, c’est l’éboulement, tantôt c’est l’effritement. Et toutes ces actions partielles, toutes ces conquêtes partielles, se communiquent de peuple à peuple ; toutes ces commotions nationales se propagent, qui dira le retentissement et les contre-coups possibles de la révolution russe où la classe ouvrière aura eu une si large part ?’ Quelle force de libération générale pourra émaner un jour de la France républicaine affranchie des castes du passé et de la tutelle d’Eglise, si elle parvient (comme je l’espère), à rallier au socialisme ouvrier ses millions de paysans démocrates, tons les jours plus libres d’esprit ? Et quelle conséquence aura pour l’équilibre du monde et pour l’affranchissement du travail l’avènement politique de cette démocratie socialiste allemande qui, par sa croissance continue, à peine marquée de dépressions passagères, ressemble, en effet, à une force naturelle d’une lente et irrésistible poussée ? C’est ainsi que nous mettons en commun les efforts et les espérances. C’est ainsi que s’établit une vie internationale ouvrière et socialiste, capable de réagir sur le désordre des antagonismes nationaux : si bien qu’enfin, notre volonté de justice sociale donnera un corps au rêve d’universelle paix qui a visité sans cesse comme une ironie atroce ou comme un réconfort illusoire toutes les mêlées d’égorgement, de haine et de meurtre où l’humanité des races, des castes, des classes, depuis des milliers de siècles, a ensanglanté son âme et ses mains.

Et qui donc au monde, dans tous les partis et toutes les classes, peut opposer un idéal a notre idéal ? Se trouvera-t-il quelqu’un, se trouvera-T-il un parti, une classe, pour assumer la responsabilité définitive du régime d’insécurité, d’iniquité et de barbarie où les peuples s’attardent ? Quelqu’un osera-t-il soutenir que c’est la Le terme de l’évolution humaine? Ceux-là mêmes qui détestent le plus violemment le socialisme et qui le méprisent le plus sont obligés, si seulement ils pensent, de chercher au delà du régime d’aujourd’hui. C’est votre Nietzsche qui a le plus accablé la morale envieuse, jalouse et basse du socialisme, morale d’amoindrissement et d’abêtissement, morale d’esclaves faisant suite à la morale d’esclaves de la démocratie, à la morale d’esclaves du christianisme. C’est lui qui a le plus raillé l’attendrissement débile, le bouddhisme assoupissant que l’égalité certaine et la paix certaine inoculeraient aux hommes. Il n’a pas vu que sur la hase d’une organisation sociale de solidarité et de justice toutes les activités individuelles pourraient faire leur œuvre. Il n’a pas vu que dans le monde humain apaisé et harmonisé par la loi fondamentale de la propriété socialiste, d’innombrables combinaisons s’offriraient aux initiatives et aux affinités électives des individus.

Le monde apaisé sera plus riche de diversités et de couleurs que le monde tumultueux et brutal. C’est la guerre qui est uniformité, monotonie, refoulement : « L’arc de la paix » avec toutes ses nuances est plus varié que le violent contraste de la nuée sombre et de l’éclair dans le déchaînement de l’orage. Quand Nietzsche fait appel pour diversifier le monde et pour relever l’homme à une aristocratie nouvelle, il oublie de se demander sur quelle base économique s’appuierait, dans le monde transformé, cette aristocratie de privilège et de proie. Mais enfin ce n’est pas dans l’enceinte de nationalités exclusives et jalouses qu’il prévoit le large développement des individualités humaines. Il affirme sans cesse que l’homme nouveau doit être avant tout « un bon Européen », que l’Europe va vers l’unité, et qu’il faut qu’elle y aille. Mais comment Nietzsche lui-même pourrait-il nier que c’est l’action du prolétariat socialiste qui est dès maintenant, et qui sera de plus en plus la force décisive d’unification de l’Europe et du monde ? Ainsi cette partie même de l’élite intellectuelle qui combat le socialisme est obligée, quoi qu’elle en ait, de lui rendre témoignage. Il n’est pas facile de dominer le socialisme, de le dépasser. Toute pensée qui s’élève et qui cherche vers l’avenir rencontre un des souffles, un des courants de la pensée socialiste.

Et ceux-là aussi qui ont proclamé que la guerre est la nécessaire et sévère éducatrice des hommes voient leur idéal se dérober. Car les générations s’écoulent dans l’attente inquiète de la guerre sans en recevoir la rude discipline. Les vastes collisions deviennent trop rares, malgré tout, et trop incer­taines pour avoir une vertu. Le militarisme n’est guère plus, durant de longues périodes, qu’une bureaucratie énorme dont les facultés techniques subsistent peut-être encore, mais dont le ressort moral se dissout dans l’équivoque d’une fausse guerre et d’une fausse paix. Les hommes sont pliés sous le fardeau de la paix armée, et ils ne savent pas si ce qu’ils portent sur leurs épaules, c’est la guerre ou le cadavre de la guerre. La haute probabilité du péril prochain, la certitude du sacrifice imminent, la fréquente familiarité de la mort joyeusement acceptée ne renouvellent plus dans le militarisme administratif les sources de la vie morale. La somnolente barbarie de la paix armée est comme un marais dormant, où plonge l’illusoire reflet de nuées ardentes. Quand donc le socialisme international s’organise pour assurer la paix entre les peuples par la suppression du privilège capitaliste et par l’éman­cipation du travail, ce n’est pas seulement contre l’injustice et la violence qu’il s’efforce ; mais il lutte aussi contre les ambiguïtés et les contradictions qui faussent à la longue la vie morale des peuples. Pour cette grande œuvre de révolution sociale et morale, le prolétariat allemand et le prolétariat français peuvent beaucoup par leur union, par leur action commune. Notre devoir est haut et clair toujours propager l’idée, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la définitive victoire de la démocratie socia­liste internationale, créatrice de justice et de paix.

 

Modèles de propriétés publiques

Modèles de propriétés publiques

Deuxième traduction de l’économiste marxiste britannique Michael Roberts.

Cet article, dans une perspective française, a à mon sens un double intérêt.

D’abord, il permet de prendre un peu de recul dans la multitude des mouvements européens qui résultent de la crise de la social-démocratie « néo-libérale ». La situation du Labour Party, dirigé par Jérémy Corbyn depuis 2015 montre que la constitution d’une alternative populaire sérieuse et conséquente ne nécessite ni recours au populisme, ni dégagisme, ni démagogie « anti-parti ».

Surtout, la question de la propriété publique des moyens de productions stratégiques, des services publics et des « postes de commande de l’économie » que sont les grands banques et institutions financières est une question centrale. Dans la perspective britannique, en cours de sortie de sortie de l’Union Européenne, poser la question de la propriété publique des moyens centraux de production ne se heurte plus aux traités européens.

Intéresant de voir le bilan négatif  (y compris en termes de productivité et d’investissement) tiré des privatisations britanniques des 40 dernières années. Privatisations qui ont servi de modèle à l’Europe et qui ont été plus loin que dans nimporte quel autre pays.

Intéressant de voir que le Labour Party se saisit à bras le corps de la question de la propriété publique des services de bases de la société.

Intéressant aussi de voir qu’un des modèles de gestion publique est la nationalisation des industries électriques et gazières, par le communiste Marcel Paul (dont, selon la formule consacrée, chaque travailleur devrait connaitre le nom et la biographie) en 1946.

Intéressante enfin la critique que fait Michaël Robert de la position du Labour, en montrant qu’une nationalisation limitée au services de base, laissant de coté les principales institutions financières, même avec un plan d’investissement public massif de 1 à 2 % du PIB, ne permet pas de contrôler l’économie, de rétablir l’emploi ni de faire face à une éventuelle récession.

Franck MARSAL

Modèles de propriété publique
Article de Michaël Roberts, publié le 10 février 2018 sur son blog. (traduction F. Marsal)

Je viens juste d’assister à une conférence spéciale, convoquée par le Parti Travailliste britannique pour discuter des modèles de propriété publique. Le but de la conférence était de développer des idées nouvelles sur la manière dont un futur gouvernement « Labour » pourrait construire le secteur public, s’il parvenait à remporter les prochaines élections générales.

La pièce maîtresse de la conférence était un rapport, préparé par la direction du parti et publié l’automne dernier, intitulé Modèles aternatifs de propriété (étrangement, sans mention du terme « public »).

Le porte-parole du parti pour l’économie et les finances, John McDonnel (et auto-proclamé « marxiste ») présenta les idées principales du rapport qui s’appuyait sur une large série d’experts académiques, dont Andrew Cumbers de l’Université de Glasgow, qui a beaucoup produit sur le sujet de la propriété publique. Et Cat Hobbs, de Weownit donna un bilan convaincant des échecs et des gaspillages des privatisations passées.

Sous de nombreux aspects, le discours de McDonnel frappait par la volonté authentique du futur gouvernement travailliste sous Jeremy Corbyn et McDonnel de restaurer des services publics solidement constitués et financés et de revenir sur les privatisations passées de secteurs économiques clés par les précédents gouvernements conservateurs et travaillistes de la période néolibérale des 30 années qui ont précédées la Grande Récession.

McDonnel et le rapport ont mis en avant une série de modèles pour de futurs services et actifs de propriété publique : depuis les coopératives, les services municipaux et la nationalisation de secteurs clés comme la santé, l’éducation et des biens communs comme l’eau, l’énergie et les transports – les soi-disant « monopoles naturels ».

Comme le rapport le démontre abondamment, les privatisations des 30 dernières années ont clairement échouées, y compris par rapport à leurs propres objectifs affirmés : plus d’efficacité et une productivité plus élevée, davantage de concurrence, et une meilleure équité. La réalité a été totalement contraire. La productivité de l’économie britannique s’est effondrée, et, comme l’ont montré de nombreuses études (voir mon récent article), les industries privatisées n’ont pas été plus efficaces du tout.

Elles ont principalement été des sociétés destinées à réaliser un profit rapide pour les actionnaires, aux dépens de l’investissement, du service rendu aux clients et des conditions de vie et de travail des salariés (salaires, retraites et charge de travail). En réalité, le mot d’ordre des chemins de fer, de l’eau, de l’énergie et des services postaux privatisés a été ‘court-termiste’ c’est à dire augmenter la valeur des actions, payer aux dirigeants des bonus élevés et verser de gros dividendes au lieu d’investir pour le long-terme dans une vision sociale de l’intérêt général.

L’industrie d’état est réellement un modèle économique efficace et, ce même dans des économies principalement capitalistes. Le rapport travailliste évoque le fait que, la part des entreprises d’état dans le top 500 des multinationales a augmenté de 9 % en 2005 à 23 % en 2015 (bien que ceci soit principalement dû à l’ascension des sociétés d’état chinoise). L’histoire des réussites des économies d’Extrême-Orient fut en partie le résultat de secteurs à propriété d’état ou à contrôle étatique qui ont modernisé investi et protégé contre les multinationales américaine (bien que ce fut aussi la disponibilité d’une main d’oeuvre bon marché, de suppression des droits des travailleurs et de l’adoption de technologies importées).

Comme de nombreux auteurs, comme Mariana Mazzacuto l’ont montré, le financement par l’État, et la recherche ont été vitaux dans le développement de grandes sociétés capitalistes. L’industrie d’état et la croissance économique vont de pair – et le rapport travailliste cite « la success-story européenne rarement citée est l’Autriche, qui est parvenue au deuxième plus haut niveau de croissance économique (après le Japon) entre 1945 et 1987, avec le plus haut taux de propriété d’état dans l’économie dans l’ensemble de l’OCDE » (Hu Chang)

Le rapport met également en évidence qu’il ne devrait pas y avoir de retour vers les vieux modèles de nationalisation qui avaient été adoptés après la seconde guerre mondiale. Il s’agissait d’industries d’état, destinées principalement à moderniser l’économie et à fournir les industries de base subvenant au secteur capitaliste. Il n’y avait pas de démocratie, et pas d’implication des travailleurs ni même du gouvernement dans les entreprises d’état et certainement pas d’intégration dans le moindre plan élargi d’investissement ou de satisfaction des besoins sociaux. C’était ce qu’on appelait le modèle « Morrisonien », du nom du dirigeant de l’aile droite du parti travaillite, Herbert Morrison, qui supervisa les nationalisation d’après-guerre en Grande Bretagne.

Le rapport cite des exemples alternatifs de systèmes d’entreprises d’État démocratiquement responsables. Il y a le modèle novégien StatOil, où un tiers du conseil d’administration est élu par les employés ; plus approprié encore, le secteur français du Gaz et de l’Electricité (NdT : nationalisation proposée et organisée par le communiste Marcel Paul, alors ministre de la production industrielle, dans le gouvernement de la Libération dirigé par le Général de Gaulle) où le conseil d’administration des sociétés nationales était « composé de quatre représentants de l’État, quatre issus de groupes techniques et d’experts (dont deux représentants des intérêts des consommateurs et de quatre représentants syndicaux » (B Bliss).

Tout cela était de très bonnes nouvelles et il était clair que le public militant du parti travailliste était enthousiaste et prêt à implémenter un « changement irréversible vers des services publics gérés par les travailleurs » (McDonnel). L’objectif des dirigeants travaillistes est de revenir sur les pricédentes privatisations, de mettre fin aux iniques soi-disant « partenariats privé-public », d’arrêter la sous-traitance et la délégation de services publics aux sociétés privées et de sortir le National Health Service du marché … Ceci est excellent, comme leur volonté de considérer, non seulement la fausse idée d’un Revenu Universel de Base comme une alternative sociale à la perte d’emploi liée à l’automatisation future, mais également, l’idée progressiste d’un Service universel de base, ou les services publics comme la santé, l’assistance sociale, l’éducation, les transports et les communications sont délivrés gratuitement aux usagers – ce que nous, économistes, appelons les biens publics.

Pourtant, pour moi, la problématique demeure celle que j’ai soulevé d’emblée en considérant les ‘Corbynomics’ lorsque Corbyn emporta pour la première fois la direction du parti travailliste en 2015. Si la propriété publique est confinée à ce qu’on appelle les monopoles naturels et aux services de base et n’est pas étendue aux banques, au secteur financier et aux industries stratégiques clés (les « postes de commande » de l’économie), le capitalisme continuera à prédominer dans l’investissement et l’emploi et la loi de la valeur et du marché continuera à prévaloir. Le plan du Labour pour une banque d’investissement d’état et un plan d’investissements public ajouterait environ 1-2 % à l’investissement total, au PIB britannique.  Mais le secteur capitaliste investit près de 12 – 15 % du PIB et demeurerait dominant à travers ses banques, la pharmacie, l’aérospatial, les conglomérats de services technologiques et financiers.

Il n’y eut pas de discussion sur la prise de contrôle de ces secteurs lors de la conférence. Il n’y eut même pas de discussion sur la prise de contrôle des cinq premières banques – ce que j’avais soulevé dans ce blog en contribuant à la rédaction d’une étude, pour le compte des syndicats de pompiers (et qui, formellement est la ligne des Trade Union Congres, les syndicats britanniques). Sans le contrôle de la finance et des secteurs stratégiques de l’industrie britannique, un gouvernement travailliste sera soit frustré dans sa volonté d’améliorer le sort des plus nombreux (son slogan « the many, not the few »), ou pire, sera confronté à l’impact d’une nouvelle récession mondiale, sans protection aucune face aux vicissitudes des marchés et de la loi de la valeur.

 

Michaël Roberts

 

 
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Publié par le février 12, 2018 dans Congrès du parti 2018, Economie

 

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Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

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Je vous présente mes excuses pour un long silence, dû notamment à une charge importante de travail, ainsi qu’à un investissement plus important dans la vie de ma section. J’ai notamment entrepris de réaliser un cycle de formation « découverte du Marxisme » pour mes camarades, en 5 séances mensuelles de deux heures. Seule la première a été réalisé pour l’instant. Je vous tiendrai au courant du bilan de cette tentative dans quelques mois.

Je reprends ma collaboration au blog par une petite traduction, toujours du marxiste britannique Michael Robert. J’apprécie toujours sa capacité à relier les évolutions économiques générales à la théorie de Marx et en particulier, à la question de la baisse du taux de profit.

Les baisses importantes des marchés financiers la semaine passée ne sont encore que des secousses, après une montée tout à fait « exubérante » depuis quelques mois. L’article de Michaël Robert a l’avantage de redonner un peu de perspective, en montrant notamment que les crises économiques du capitalisme, bien que très régulières, n’en sont pas moins multiformes et procédent de manière historique. 

A titre personnel, j’apporterai néanmoins une légère nuance à sa conclusion. Bien sûr, l’économie américaine est l’économie dominante de la planète, l’économie la plus importante et la plus développée, techniquement et capitalistiquement. L’économie chinoise est désormais deuxième, du fait de sa taille importante (La Chine est environ 5 fois plus peuplée que les USA, mais le produit intérieur brut par habitant est donc beaucoup plus faible encore en Chine qu’aux USA). De plus, l’économie américaine controle effectivement une large part des économies de ses alliés les plus proches et elle exerce encore une position dominante sur les principales institutions financières internationales.

Toutefois, le rapport de domination de l’économie et de la finance américaine sur l’économie mondiale évolue. L’écart entre la position dominante financière des USA (établie à la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque les USA représentaient plus de 50 % du PIB mondial), et la réalité de l’économie américaine s’est largement accru. A mon sens, la prochaine crise globale marquera nécessairement une évolution cruciale des rapports de force mondiaux. En ce sens, le rapprochement que fait Michaël avec la situation de 1937 est d’autant plus pertinent.

Effondrement des marchés d’actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

Article de Michael Robert, 6 février 2018 (traduction F. Marsal)
Hier, les marchés d’actions américains ont connu leur chute la plus importante depuis la mi-2007, juste avant la crise du crédit, l’effondrement bancaire et le début de la Grande Récession.

Capitalisation boursière globale :

capitalisation boursière

L’histoire est-elle en train de se répéter ? Bien, la vieille maxime veut que l’histoire ne se répête jamais, mais qu’elle bégaie. En d’autres termes, il y a des échos du passé dans le présent. Mais quel écho entendons nous aujourd’hui ? Il y a 3 possibilités :

Ce crash serait similaire à celui de 1987, et serait suivi d’une rapide reprise puis les marchés d’action et l’économie américaine reprendrait sa récente marche en avant. Le crash serait interprété comme une anomalie passagère dans la récupération de la Longue Dépression des dix dernières années.

Ou, cela pourrait être comme 2007. Alors, l’effondrement des marchés d’action signalait le début du pire effondrement de la production capitaliste mondiale depuis les années 1930 et le plus important effondrement de tous les temps dans le secteur financier, suivi de la plus faible reprise économique depuis 1945.

Ou, finalement, cela pourrait être comme 1937, lorsque les marchés d’action rechutèrent, alors que la Réserve Fédérale (NdT : banque centrale américaine) releva ses taux d’intérêts et que l’administration Roosevelt du « New Deal » arrêta les dépenses de relance économique.   La Grande Dépression reprit et ne s’arrêta qu’avec la course aux armements et l’entrée des USA dans la guerre mondiale en 1941.

J’ai déjà évoqué la relation entre les marchés d’actions (le capital fictif, ainsi que le nomme Marx) et ‘léconomie réelle’ du capital productif dans des articles précédents.
Le jour du crash, un nouveau président de la Réserve Fédérale, Jerome Powell prétait serment pour remplacer Janet Yellen. Powell fait désormais face à de nouveaux dilemmes.

Marx avait fait l’observation décisive que ce qui pilote les prix des actions est la différence entre les taux d’intérêts et le taux de profit général. Ce qui a préservé la hausse des prix des actions fut le taux très bas des taux d’intérêt, engendré délibérément par les banques centrales comme la Réserve Fédérale dans le monde entier, avec des taux d’intérêt de court terme proches de zéro et la politique d’assouplissement quantitatif (l’achat de titres financiers par injection de crédit). L’écart entre les retours d’investissements sur les marchés actions et le coût des emprunts nécessaires pour financer ces investissements a été très élevé.

Bien sur, chaque jour, les investisseurs prennent des décisions irrationnelles, mais, avec le temps, en moyenne, l’ensemble des décisions des investisseurs d’acheter ou vendre refléte les retours (en intérêts et dividendes) et le prix des obligations et des actions évolue en conséquence. Et ces retours dépendent en dernier ressort de la différence entre la profitabilité du capital investi dans l’économie et le coût de mise à disposition des fonds. Si les prix des actions vont au-delà de la profitabilité du capital dans une économie, alors, à un moment, ils devront retomber. Plus ils seront allé haut, plus ils retomberont bas.

Donc, il y a deux facteurs clés pour évaluer si la chute des marché ressemble à la situation de 1987, 2007 ou 1937 : la profitabilité du capital productif (est-elle en train de progresser ou de régresser) ; le niveau d’endettement de l’industrie (deviendra-t-elle trop chère à maintenir?).

En 1987, la profitabilité du capital était en hausse. Nous étions pile au milieu de la période néo-libérale d’exploitation croissante du travail, de mondialisation et de nouveaux développements technologiques, tous trois facteurs agissant contre la baisse tendancielle des taux de profits. La profitabilité a continué à augmenter jusqu’en 1997. Et les taux d’intérêts, au lieu d’être relevés par la Réserve Fédérale, étaient en diminution du fait de la baisse de l’inflation.

En 2007, la profitabilité était en chute (elle avait décliné depuis la fin 2005), le marché immobilier commençait à plonger ; l’inflation commençait à monter et en conséquence, la Réserve Fédérale prévoyait d’augmenter son taux de référence, comme elle prévoir de le faire en 2018. Mais il y a des différences entre 2007 et aujourd’hui. Le système bancaire n’est pas sous tension ni engagé dans des produits dérivés à risque. Et, bien que la profitabilité dans les principales économies est encore en dessous du pic de 2007, les profits totaux sont actuellement en hausse. Il est possible que les salaires commencent à augmenter et cela pourrait couper les profits. De plus, la Réserve Fédérale prévoit d’augmenter des taux d’intérêts, et cela également réduit les profits, puisque les coûts de service des dettes augmentent.

 

évolution du taux de profit généralTaux annuel de croissance des profits des entreprises

Peut-être 1937 est plus proche de la situation actuelle du capitalisme américain.  J’ai écris déjà un article sur les parallèles avec 1937  La profitabilité, en 1937 était en reprise depuis les profondeurs atteintes en 1932, mais était toujours très en deçà du pic de 1926.

Et, le plus inquiétant aujourd’hui est que la dette des entreprises depuis la fin de la Grande Récession en 2009 n’a pas été réduite. Au contraire, elle n’a jamais été aussi élevée. Sur la base d’un échantillon de 13 000 entreprises, l’agence S&P estime que la propsortion d’entreprises lourdement endettées – celles dont les ratios « dette / revenus » dépasse 5 – atteignait 37 % en 2017, contre 32 % en 207 avant la crise financière mondiale. Entre 2011 et 2017, la dette des entreprises non-financières a crû de 15 points, et atteint 96 % du Produit Intérieur Brut.

La chute des marchés boursier me fait dire deux choses. D’abord, que c’est l’économie américaine, encore la plus grande et importante économie capitaliste qui dirige. Ce n’est pas l’Europe, ni le Japon, ni la Chine qui initieront un nouveau ralentissement mondial. Deuxièmement, que cette fois, un ralentissement ne sera pas déclenché par un bulle immobilière ou un effondrement bancaire mais par un crash dans le secteur des entreprises non-financières. Les banqueroutes et les défauts apparaîtront lorsque les entreprises capitalistes les plus faibles rencontreront des difficultés pour faire face à la charge de leur dette et produiront une réaction en chaine.

Mais l’histoire ne se répete pas, elle bégaie. La masse des profits dans les principales économies est toujours en hausse et les taux d’intérêts, l’inflation et la progression des salaires sont toujours à des niveaux historiquement bas.  Cela devrait tempérer la chute des prix des actions (et ceux-ci sont toujours élevés). Mais les directions suivies par les profits, les taux d’intérêts et l’inflation pourrait prochainement changer.

 
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Publié par le février 11, 2018 dans Economie

 

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« Pourquoi le PC a perdu les pauvres ? » (par Franck Marsal)

« Pourquoi le PC a perdu les pauvres ? » (par Franck Marsal)

J’aime bien les questions simples et directes. Celle-ci m’a été posée hier soir sur facebook par un ami Facebook (Ch. Valas) et, il m’a semblé qu’elle méritait une réponse. Voici donc la question (en version complète) :

« On peut se demander pourquoi les pauvres votent et donnent le pouvoir aux riches. Alors qu’ils sont les plus nombreux et qu’ils peuvent aisément remporter toutes les élections et étant au pouvoir organiser la répartition des richesses. Pourquoi le PC a perdu les pauvres? »

Et ma réponse :

Pauvres ? Ou « prolétaires » ?

Définir les gens comme « Pauvres », c’est les définir par ce à quoi ils ont accès, non par ce qu’ils font ni ce qu’ils sont. Dans notre société, les « pauvres » ne sont pas une minorité de marginaux. C’est de plus en plus la masse de ceux qui, comme disait Marx, n’ont pour vivre que la force de leur travail, les prolétaires. Ce sont plusieurs milliards de personnes à l’échelle mondiale de notre système de production. Ils sont les producteurs essentiels de toutes les richesses qui permettent aux « riches » d’être riches et à la société dans son ensemble de vivre et de se perpétuer.

Donc, ceux qui subissent la pauvreté ne sont pas réellement des « pauvres ». Ils sont au contraire très riches, riches de ce qu’ils savent faire, de ce qu’il produisent chaque jour, de ce qu’ils donnent à la société, qui sans eux, ne tient pas. Simplement, ils n’ont pas accès aux richesses qu’ils produisent. Non seulement ils n’y ont pas accès, mais, le plus souvent, ils n’ont pas conscience de la valeur indispensable de ce qu’ils produisent, entre autres parce qu’ils n’ont pas de vision d’ensemble du système de production, ni d’accès aux comptes de leur propre entreprise.

Qu’est-ce que la conscience politique « communiste » ?

Les travailleurs ne sont donc effectivement pas « spontanément » communistes. En fait, personne n’est « spontanément » communiste, et la classe ouvrière, même celle qui correspond à l’image d’Epinal, n’a jamais été communiste par « réflexe spontané ».

Car, pour être communistes, il ne suffit pas d’être « pauvre » ou plutôt prolétaire. Il faut aussi être conscient de sa place dans la société, et du fait que cette pauvreté est le résultat d’une exploitation, d’une spoliation. Et même si on a confusément cette conscience, il faut en acquérir une conscience politique, c’est a dire comprendre d’où cela vient et comment cela.peut être changé. Qui plus est, il faut acquérir la conviction que le renversement complet de l’ordre existant est préférable, ou est la seule voie réaliste pour améliorer son sort de travailleur.

Or, ceci n’a aucun sens sur un plan individuel. Si vous êtes seul à être communiste, à faire grève ou à tenter de renverser le capitalisme, cela n’a aucune chance de marcher. Au contraire, vous avez toutes les chances d’avoir les pires ennuis. C’est pourquoi la conscience politique résulte (bien sûr) d’une analyse politique, économique et historique du capitalisme (dont Marx et Engels ont posé les bases claires, mais qui doit être reformulée à chaque nouvelle étape historique) et néanmoins ne peut être qu’un phénomène social, collectif, organisé, se développant essentiellement sur un temps historique et à travers des expériences collectives.

C’est pourquoi le développement d’une conscience politique communiste, y compris chez les ouvriers, n’a rien d’automatique ni de spontané.

L’expérience historique montre qu’il existe toujours spontanément une fraction des travailleurs qui adhèrent à l’idéologie dominante, aujourd’hui le libéralisme, et une autre qui cherche à négocier, souvent par l’entremise de l’état réputé démocratique, une simple amélioration de ses conditions de vie. Lorsque le capitalisme semble stable et prospère, ces deux tendances sont politiquement dominantes.

L’exemple historique du Parti Communiste Français :

Considérons rapidement l’histoire du PCF : Celui-ci est créé en 1920, lors du congrès de la SFIO, sous l’impulsion politique d’une part de la 1ère guerre mondiale, une expérience politique terrible vécue par les masses et d’autre part de la révolution russe, qui remet au devant de la scène les idées communistes, reformulées par Lénine (et d’autres) pour la période en cours.

Ce congrès est en réalité celui du Parti Socialiste, qui s’est divisé suite à ces deux événements. C’est parce que les délégués acquis aux idées communistes y sont majoritaires, que ce congrès décide de changer le nom et l’idéologie du parti, de créer le Parti Communiste. C’est ainsi que « L’Humanité », journal fondé par Jean Jaurès est devenu l’organe central (c’est un peu plus compliqué aujourd’hui) du PCF.

Pourtant, même si la tendance communiste est majoritaire au congrès de Tours en 1920, face à la tendance social démocrate, pendant environ 15 ans, le PC va rester très minoritaire, non seulement sur un plan électoral, mais également dans le mouvement syndical. Ce n’est qu’au plus fort de la crise mondiale, lors des grèves de 36 puis dans la résistance, que le PCF devient progressivement la force prédominante à gauche, sans pour autant être hégémonique d’ailleurs.

On peut constater la traduction de cet historique dans les scores électoraux du PCF lors des différentes élections législatives par exemple. En 1932, le PCF recueille moins de 800 000 voix, 8,3 % et seulement 10 sièges de députés. On pourrait alors conclure que l’expérience du PCF va rapidement s’achever sur un échec et que les « communistes » ont perdu les ouvriers, qui restent très largement acquis aux idées social-démocrates.

Il n’en sera rien. Au contraire. 13 années plus tard, le PCF recueille plus de 5 millions de voix, jusqu’à 28 % et obtiendra en novembre 1946 182 sièges de députés.

Résultats du PCF aux élections législatives (référence Wikipédia)

Le reflux et ses racines économiques et sociales

Après la seconde guerre mondiale, sur la base de la reconstruction, de la fin des empires coloniaux et d’une relative unification économique et technique du monde capitaliste sous la direction américaine, celui-ci connait une longue période d’expansion, de développement et de modernisation.

Lorsque celle-ci commence à porter ses fruits, logiquement, les idées communistes régressent, les idées conservatrices et social-démocrates reprennent le dessus, soutenues puissamment par les institutions capitalistes, les états, les medias et une parties des « intellectuels »… Cela n’est pas une spécificité française, mais une tendance mondiale.

Le PCF s’affaiblit alors ET en même temps subissant la pression idéologique ambiante évolue vers la droite de manière plus ou moins consciente, avec une apogée avec l’arrivée de Robert Hue comme secrétaire national. Cela se traduit sur les plans idéologiques (abandon de la « dictature de prolétariat », du « centralisme démocratique »), organisationnels (rupture du lien « organique » entre le journal ‘L’Humanité’ et le PCF, abandon des « écoles de formation »), syndicaux (rupture du lien entre PCF et CGT) et programmatiques (notamment l’abandon de la notion générale de « nationalisation » au profit de « pôles publics ») …

La gauche « radicale »

La dynamique change à partir de 2008, première crise générale mondiale du capitalisme comparable à celle de 1929. Il est important de comprendre que, même si la France entre dans un ralentissement économique à partir de 1973, l’économie mondiale continue de progresser à un rythme soutenu jusqu’en 2008, s’appuyant notamment sur les pays émergents.

Et c’est tout aussi logiquement – à mon avis – que lorsque la crise mondiale frappe à nouveau le capitalisme (en 2008 au niveau mondial, pas avant), les premières réactions politiques soient d’abord l’émergence de forces social-démocrates « radicales », comme Syriza en Grèce, la FI en France, Corbyn en Angleterre ou Sanders aux USA.

En dépit de leur discours « radical », ces forces au-delà de leur diversité idéologique, appellent à un capitalisme « amélioré », plus démocratique, plus redistributif, plus écologique et plus keynesien.

En effet, le développement d’une conscience communiste nécessite à la fois une reformulation des idées dans le cadre de la période actuelle, et une série d’expériences politiques qui permettent de clarifier les enjeux des différentes options.

Une phase de dissonance cognitive

Il faudra tout un cycle d’expérience politique avant que les idées communistes, correctement reformulées, ne reprennent le dessus. On mesure, avec l’exemple de la Grèce, à quel point, même avec des politiques de régression sociales très violentes, même avec l’échec avéré de l’expérience de la gauche radicale « Syriza », ces évolutions dans les mentalités sont longues et difficiles.

Nous sortons d’une période où l’anti-communisme dans toutes ses formes a été inculqué très en profondeur. Je pourrais en citer des dizaines d’exemples, depuis le travail théorique de Marx et Engels sur le capitalisme, très occulté ou déformé, notamment dans les parcours scolaires et universitaires jusque, bien sûr les expériences socialistes du 20 ème siècle.

Il est frappant de constater que, malgré l’échec patent du « nouvel ordre mondial » impulsé par les USA après l’effondrement de l’Union Soviétique, il reste difficile de parler sereinement et objectivement de ce que fut l’expérience soviétique. Pourtant, quel est le bilan de ces 25 ans sans URSS ?

Nous devions avoir la paix universelle. Tous les problèmes géopolitique de la guerre froide allaient être résolus. Non seulement, l’OTAN n’a pas été dissous, mais, depuis la chute de l’URSS, les USA et leur alliance militaire principale n’ont cessé d’augmenter leur budgets militaires et de semer la guerre et le chaos. Il y eu la 1ère guerre d’Irak, l’éclatement forcé de la Yougoslavie et trois guerres (Croatie, Bosnie, Kosovo) s’en suivirent. Puis l’invasion de l’Afghanistan et la seconde guerre d’Irak. Aujourd’hui, la guerre fait rage de Tombouctou a Kaboul (voire au-delà) et de Bangui à l’Ukraine.

Nous devions avoir la prospérité générale. Il faut se souvenir qu’un des principaux arguments utilisé pour discréditer les pays socialistes était la vétusté de leurs automobiles. Si vous choisissiez le socialisme, on vous promettait des « Trabants », vieilles voitures est-allemandes peu confortables, si vous choisissiez le capitalisme, vous pouviez avoir des Mercédès, des BMW ou des Audi. Pourtant, le monde capitaliste a connu, environ quine ans après la chute de l’URSS sa pire crise économique depuis celle de 1929. Presque partout sauf en Chine, la pauvreté et misère sont en progression constante. Quant à la Chine, rappelons qu’ à l’époque, il était dit qu’avec Deng Xiaoping, elle avait déjà fait le choix du capitalisme et que l’effondrement du Parti Communiste n’était qu’une question de temps – on voit là aussi que cette prédiction était fausse.

Les marchés libérés et les privatisations allaient nous libérer des Etats. Nous n’aurions quasiment plus d’impôts à payer puisque l’ensemble des services publics privatisés seraient devenus prospères et tellement plus efficaces.

Enfin, on nous promettait une démocratie universelle. En guise de quoi, l’ensemble des systèmes politiques sont revenus au stade des années 30, gangréné par les « affaires », la corruption, la montée des nationalismes, le contrôle de plus en plus visible des grands intérets financiers sur les médias et la diffusion des idées.

En filigrane de tout cela, on dressait le portrait du communisme. L’Union Soviétique menaçait la paix et voulait « nous envahir » pour imposer son modèle. Les services publics nationalisés étaient inefficaces. Les fonds de pension seraient le système de retraite moderne qui allait remplacer notre vieille sécurité sociale. Les partis communistes, qui comptaient pourtant des millions de militants, entrainant autour d’eux un vaste mouvement social n’étaient que des simulacres…

Ce discours est en train de craquer. Nous sommes sur le point de réviser tout ce qui nous a été dit depuis 50 ans sur le communisme et le capitalisme. C’est ce pourquoi précisément cette question m’a été posée. Si la restauration globale du capitalisme depuis la fin de l’URSS avait été le succès annoncé, personne ne prendrait même la peine de poser la question, de discuter du communisme, … On ne se poserait d’ailleurs pas la question de savoir si les « pauvres votent PC », puisqu’il n’y aurait plus de pauvreté.

Il faut avoir milité dans ces années-là pour mesurer combien inconsciemment le rapport que nous avons collectivement avec le communisme a changé. Chaque jour ou presque apporte une nouvelle de l’échec du capitalisme. L’espoir dans un monde de paix et de prospérité s’est transformé en une sourde inquiétude.

Nous sommes dans la phase de la dissonance cognitive. Les informations que nous recevons ne sont plus compatibles avec les croyances que nous avons. Cela suscite une grande perplexité, des interrogations, mais à l’échelle historique, les grands événements n’ont pas encore eu lieu. Nous n’avons pas encore assez d’éléments pour, à une large échelle, reconsidérer ces croyances. Pas encore. Simplement pas encore.

 
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Publié par le août 12, 2017 dans POLITIQUE

 

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Populistes et communistes

Populistes et communistes

Je vais parler de la France Insoumise, (mais pas que). Je voudrais d’abord apporter une précision de méthode. La France Insoumise est un mouvement nouveau, dans lequel s’engagent avec énergie et volonté peut-être des dizaines de milliers de « gens ». C’est leur choix. En tant que nouvelle organisation, certains regardent avec un peu de mépris ce qui existait avant eux, oubliant même ce qu’ils lui doivent.

Ceci est normal. En tant que communistes, nous devons préserver les conditions d’un dialogue serein, du rassemblement pour l’action commune, et de l’échange d’idées et d’expérience. C’est le ton de cet article. Un dialogue sans détour, dans lequel je m’efforce de prendre au sérieux ce que dit et fait la FI, et où j’exprime clairement mes positions. C’est aisé et intéressant, car, reconnaissons-le à Jean-Luc Mélenchon, il explique clairement ses intentions et motivations.

Jean-Luc Mélenchon considère la France Insoumise et son leadership comme s’imposant de fait à tous. Il l’a proclamé à la tribune de l’assemblée : son mouvement se prétend « l’alternative globale au monde existant ». Souvent, il donne pour consigne à ses « volontaires » de ne pas discuter avec nous. Ainsi, dans nombre de circonscriptions fut même refusée une simple réunion pour discuter d’un éventuel accord. Parfois, il utilise la provocation, comme lorsqu’il accusa les communistes d’être « la mort et le néant ». Ceci a la même fonction, empếcher le dialogue. C’est simplement le signe d’une confiance insuffisante dans la solidité de son « mouvement » et dans la capacité de ses soutiens à « faire de la politique ».

Tout en prenant au sérieux ce que dit et produit la France Insoumise, en expliquant pourquoi nous n’en sommes pas, nous devons saisir les possibilités de dialogue et d’actions communes, refuser de céder aux provocations. Car, nous n’avons aucune raison de craindre la confrontation d’idées entre communistes et populistes.

Franck MARSAL

Communistes et populistes

La France Insoumise, les « cartels », et le populisme.

Changer le vocabulaire influe sur la manière de penser. Les communicants du néo-libéralisme nous y ont habitué. Jean-Luc Mélenchon également. Ainsi, la France Insoumise n’est pas un parti, mais un « mouvement ». Il n’a ni dirigeant, ni adhérents, mais une « équipe animatrice » et des « volontaires ».

Le Front de Gauche est ainsi devenu (depuis que JLM a proclamé son échec) un « cartel ». Il était difficile de trouver une expression qui fasse davantage repoussoir. Le mot évoque trafic de drogue et grandes alliances industrielles : bien trouvé. Grâce ce mot on rejette en bloc l’idée du rassemblement, la nécessité de parler avec les autres et au fond, les formes démocratiques. Se parler, c’est déjà faire « cartel ».

Cela pose quand même quelques difficultés à certains, qui ont un peu plus d’expérience politique. Ainsi, dans une déclaration du 13 juillet dernier, un certain nombre de dirigeants et de militants, pardon « d’animateurs » d’Ensemble (Olivier Mollaz, Myriam Martin, Guillaume Floris, Manue Johsua, Capucine Larzillière, Emre Öngun, Ingrid Hayes, Pierre-François Grond) ont publié une déclaration « mi-chèvre mi-chou », intitulée « La France insoumise, pour construire une nouvelle force émancipatrice ». Ils y affirment vouloir rejoindre la France Insoumise.

Après s’être félicités des succès électoraux du printemps pour le mouvement, les camarades, pardon « animateurs » proposent « un processus constituant»:

« (…), aucune force pérenne ne saurait se construire ni s’enraciner sans agglomérer les expériences militantes syndicales, associatives, politiques dont le patrimoine et le capital vivant sont décisifs pour fortifier l’acquis et surmonter les pièges et les difficultés qui ne manqueront dans notre combat contre l’oligarchie capitaliste. Nous avons besoin dans le pot commun du meilleur du socialisme, du communisme, de l’écologie politique, du syndicalisme, du féminisme, de l’altermondialisme, de l’anticapitalisme. Un processus constituant, qui est de la responsabilité de l’équipe animatrice de France insoumise, permettrait à nos yeux de réaliser cet objectif et de regrouper des forces aujourd’hui disponibles, porteuses de cette diversité d’expériences. »

En clair, cela signifie un processus démocratique, dans lequel chacun pourrait donner son avis sur la manière dont la France Insoumise doit être structurée.

Ceci a été bien noté par Laurent Lévy, un autre « animateur » d’Ensemble qui ne souscrit pas à cet appel à rejoindre la FI. Il note que pour parvenir à un tel processus constituant « il ne saurait être question de nous borner à regarder ce que les choses vont devenir, pour décider ensuite de nos choix : il est légitime – et c’est même en un sens la seule chose envisageable dans une logique d’engagement militant – de chercher à contribuer d’emblée aux processus constituants à venir que nous souhaitons. (…). Mais cela suppose d’avoir d’une part une orientation, et d’autre part des interlocuteurs et interlocutrices.  »

S’agissant du besoin « dans le pot commun du meilleur du socialisme, du communisme, de l’écologie politique, du syndicalisme, du féminisme, de l’altermondialisme, de l’anticapitalisme. » et de la nécessité d’agglomérer « les expériences militantes syndicales, associatives, politiques », il constate que « cette idée juste – et qui correspond exactement aux raisons d’être d’Ensemble ! – n’est pas encore, à ce stade, une évidence dans le discours public des animateurs et animatrices de France Insoumise. Sans en avoir débattu publiquement, non seulement avec elles et eux, mais avec les militant-e-s de ce mouvement, cela risque fort de rester en l’état. »

Et de conclure : « Il n’entre sans doute dans les intentions de personne de se plier a priori à tels ou tels diktats qui pourraient être formulés ; il n’en est qu’au plus fort nécessaire de proposer un débat public sur les formes, conditions et modalités d’un tel processus constituant. »

Jean-Luc Mélenchon a tranché par avance ces débats dans une déclaration datée du 10 juillet intitulée « A propos du mouvement La France Insoumise ». D’abord, il commence par un recadrage de ses propres troupes : « j’ai dû constater des tentatives de création sauvage de structures collectives par secteur d’activité telle que « jeunesse », « syndicalistes », « élections sénatoriales », etc. Il s’agissait à l’évidence de tentatives d’appropriation du mouvement et de son label.  Elles n’ont aucune légitimité, aucun accord de ma part ni de celle d’aucun des membres de l’équipe nationale qui a animé le mouvement jusqu’à ce jour. »

Donc, pas d’initiatives de secteur au niveau national, mais également, on garde le contrôle sur l’aspect local : « Mais c’est mon devoir de prendre toutes les dispositions possibles pour éviter là encore une appropriation qui conduirait inévitablement à un rétrécissement du mouvement autour de ceux qui se sentiraient d’ores et déjà investis d’une responsabilité de candidat. J’ai trop vu dégénérer de grands élans en petits marigots et chefferies locales pour ne pas me sentir aujourd’hui en devoir de nous en prémunir. »

Il faut noter là encore le choix des mots : Il s’agit très probablement de militants locaux qui souhaitent structurer l’action sur leur ville, et aborder les enjeux municipaux, même si les élections sont dans trois ans. Et bien, entre « chefferies locales » et « petits marigots » les voici rhabillés pour l’été.

Puis vient la question de la structure du mouvement et de ce qui la sous-tend :

« Avant toute chose je veux rappeler qu’il ne saurait être question de transformer « La France insoumise » en parti politique. Il s’agit d’être et de rester en mouvement. Une sorte de label commun. (…) Toutes les propositions que j’ai entendues ou vu arriver jusqu’à moi ne font que reproduire les anciennes structures et préoccupations du passé, liées à la forme spécifique d’un parti politique. »

Exit donc le processus constituant, le débat public, … puisque tout ce qui a été dit jusqu’ici est nul et non avenu, «  »des préoccupations du passé, liées à la forme d’un parti » … Alors, comment cela va-t-il fonctionner ? Réponse :

« « La France insoumise » n’est pas un cartel de partis et ne le sera jamais car nous avons fait l’expérience cruelle des limites d’un tel système. Elle ne sera pas non plus elle-même un parti comme je viens de le dire. Il faut donc accepter qu’existe un temps de transition dont on ne connaît pas à cet instant la date de la fin. »

« Pour la convention de Lille, nous avions innové avec pragmatisme. « L’assemblée représentative du mouvement » qui était alors naissant était composée de divers collèges. Il y avait, on s’en souvient, la moitié de participants tirés au sort. Mais dans l’autre moitié il y avait notamment ce que nous avions appelé « l’espace politique ». Celui-ci réunit depuis le premier jour des représentants des groupements politiques qui voulaient appuyer la campagne et le développement de « la France insoumise » (…) Ce cadre nous a apporté ce que le mouvement n’était pas en état de produire et qu’il eût été dangereux pour sa cohésion de solliciter. Je pense ici à la capacité d’expertise politique, de propositions d’actions, et de mise à disposition de militants et de cadres politiques chevronnés. »

Donc, non seulement, il n’y aura pas de processus constituant, mais le cadre général de la structure est déjà défini dans ses grandes lignes et ce pour une durée indéterminée avec quatre niveaux hiérarchiques :

1. Les « volontaires » font le travail sur le terrain. Ils participent aux conventions à condition d’être tirés au sort (50 % des délégués de la 1ère convention de Lille ont été désigné sur cette base) ;

2. Les membres de l’espace politique sont les militants considérés comme « chevronnés ». Ils vont directement à la case « Convention nationale », sans passer par la case « tirage au sort »  ils ont également la possibilité d’écrire des textes collectifs comme :  texte de l’espace politique;

3. L’équipe d’animation nationale, dirige concrètement le « mouvement », le cas échéant par des commissions qu’elle nomme et qui sont chargées par exemple des investitures électorales ;

4. Jean-Luc Mélenchon, probable propriétaire (avec d’autres?) du label « La France insoumise » et détenteur du financement électoral public, animateur du « média » de la FI qui est son blog perso.

Jean-Luc Mélenchon donne ensuite une explication théorique très intéressante de cette organisation :

« Les questions que je viens d’aborder relèvent d’un registre particulier à mes yeux. C’est celui de la théorie. La thèse centrale de L’Ère du peuple est que le peuple est le « nouvel » acteur de l’histoire. Il est défini par sa situation sociale réelle, c’est-à-dire son mode d’existence quotidien autour des réseaux. De même que le parti est la forme d’organisation vouée à une classe sociale, le mouvement est la forme d’organisation liée à l’existence du peuple, aux pulsations de son activité, aux formes spécifiques de son auto-organisation. »

Ce petit paragraphe confirme que ces modalités d’organisation ne sont pas le fait d’une situation particulière, mais relève bien de choix de principes, de même que le vocabulaire, et la posture politique générale vis à vis des organisations politiques de la gauche, l’aspiration à les remplacer toutes par un unique mouvement, sous la conduite d’un unique chef.

C’est là la vieille tradition du populisme, à peine relookée. Le peuple, sujet unique de l’histoire, le mouvement, structure unique d’organisation « liée au peuple, aux pulsations de son activité », le lyrisme et le guide. Bon, dès lors, la question qu’il faut se poser, c’est « est-ce pertinent ? » Cela permet-il de répondre aux enjeux de la période que nous traversons, aux défis qui nous sont posés ? ».

Voici la réponse apportée par Jean-Luc Mélenchon :

«  Je l’ai annoncé sans fard à la tribune de l’Assemblée nationale au nom de notre groupe parlementaire : nous ne voulons pas seulement être l’opposition au gouvernement mais l’alternative au monde qu’il incarne. Cela signifie que nous avons la certitude de voir s’écrouler sous nos yeux non seulement un gouvernement mais davantage encore le « monde » qu’il incarne c’est-à-dire tout ce catéchisme libéral qu’il veut porter à son comble. Le Macronisme se présente comme une tentative générale de passage en force. Mais la base sociale des bénéficiaires de ce passage en force est extrêmement étroite. À supposer qu’elle lui soit vraiment acquise, ce qui n’est pas démontré, la France des start-ups et de l’uberisation, représente en réalité un secteur social marginal du pays. Le harcèlement médiatique et la « communication » ne peuvent suffire à compenser la faiblesse intrinsèque d’un tel groupe social. »

Dans ce paragraphe, Jean-Luc Mélenchon se porte à lui-même la contradiction. En effet, puisque le peuple (un entité « au dessus des classes », qui incarne l’ensemble de la nation) est en train de ce constituer dans la France insoumise, la base sociale du Macronisme ne peut être qu’étroite. Ce n’est pas ce que nous reconnaissons comme adversaire depuis Marx, la classe capitaliste, la bourgeoisie. Macron, c’est seulement la « France des Start-ups et de l’Ubérisation ».

Mais comment ce « secteur marginal du pays » peut-il incarner seul « le monde que nous avons la certitude de voir s’écrouler sous nos yeux » ? Comment peut-on sérieusement soutenir qu’il suffit d’abattre « le secteur social marginal des start-ups » pour voir s’écrouler le monde d’oppression et d’exploitation, le chômage, la paupérisation, le racisme, la dislocation des services publics, … ? Le MEDEF, les grands groupes financiers et monopolistes, les grandes familles capitalistes ne soutiennent-il pas ce gouvernement ? Ne sont-ils pas ouvertement ou discrètement représentés dans ces cabinets ? Macron n’a-t-il pas obtenu l’onction de la très large majorité du courant pro-libéral du PS et d’une large fraction des Républicains, dont est issu son premier ministre ?

Peut-on sérieusement envisager de vaincre ce gouvernement sans devoir combattre en même temps la classe capitaliste dans son ensemble ? Pense-t-on que le MEDEF regardera impuissant le pouvoir échapper à ses amis ? Que les médias, qui appartiennent à des grands groupes alliés à Macron, ne le soutiendront pas face à un mouvement populaire ?

Or, si à l’inverse, ce n’est pas un petit groupe social néo-libéral que nous devons affronter, mais la (numériquement petite mais politiquement et économiquement puissante) classe capitaliste, comment dire que les classes sociales ne sont plus les « acteurs de l’histoire » ? Comment rejeter l’idée de organiser de manière efficace, en parti structuré, la classe qui est à même de mener dans la durée ce combat plus difficile, la classe des salariés ?

L’expérience de l’histoire nous enseigne que les erreurs de principe se traduisent par de graves défaites lorsqu’on passe à la pratique. Comment ne pas penser à l’exemple grec de Syriza. Ce « mouvement » de la gauche dite radicale se faisait fort d’imposer aux grands états capitalistes d’Europe, une renégociation de la dette. Ils ont suscité un immense espoir, connu une ascension électorale fulgurante. Ils n’ont pas cherché à mobiliser la classe ouvrière grecque. Ils se sont satisfait d’un soutien électoral. Sans préparation, ils ont dû capituler face à la puissance du chantage des capitalistes européens et mondiaux.

La situation que nous vivons est bien une situation d’affrontement de deux classes sociales, celle des capitalistes d’un coté (les propriétaires des grands groupes, banques, médias, leurs fondés de pouvoir dans la société), et celle des salariés, ce qui produisent, dans les entreprises tout ce qui fait notre société.

Il est vrai que cette classe des salariés au fil de l’expansion économique et technologique qu’a connu le capitalisme après 1945 a en partie perdu sa conscience de classe. Pendant plusieurs décennies, chaque génération vivait un peu mieux que celle de ses parents. On se sentait moins prolétaire. On préférait se voir dans la « classe moyenne ». Et même si aujourd’hui, à la faveur de la crise, la paupérisation a repris le dessus, si la classe moyenne est en fait en train de redevenir une classe prolétaire, la conscience de cela n’est pas complètement claire pour beaucoup.

Surtout, les grands bastions, où l’on avait à la fois la fierté de contribuer à l’édification du pays et la combativité qui permettait d’arracher des statuts et des acquis avantageux, ont disparu sous l’effet de la modernisation ou ont été délocalisés. Alors, la fierté d’être un prolétaire, d’être le producteur de la société, et d’être en même temps une unité d’une classe vaste et puissante a été affaiblie également.

Face à cette situation, le populisme peut paraître un raccourci bien commode. Plus besoin d’expliquer le capitalisme, pas besoin de reconstruire patiemment une conscience de classe. Il suffit d’en appeler à la citoyenneté, à la république. Ceux qui ont gardé de la social-démocratie toutes sortes de généralités bien-pensantes sont à leur aise. Mais en histoire, les raccourcis se transforment vite en impasse. L’histoire fourmille malheureusement de ces mouvements, superficiels, si vite montés, si vite défaits et entraînant avec eux dans la défaite toute une génération.

Le combat que nous devons mener n’est pas spécifiquement français. L’ensemble des pays du monde, à des degrés et sous des formes différentes sont soumis aux mêmes défis et aux mêmes difficultés. Il n’est pas non plus nouveau. Dans les années 20 et 30, l’Europe a connu un arrêt de l’expansion économique, une dépression durable, une crise sociale qui a bien des points communs avec ce que nous constatons à l’échelle du monde aujourd’hui.

Les capitalistes sont sortis de la 2nde guerre mondiale très affaiblis en Europe, en Afrique et en Asie, sur les principaux théâtres d’opération. S’appuyant sur la force économique des USA et sur l’expansion économique qui a repris, ils ont patiemment reconstitué leurs forces. Ils ont affaibli et là où ils ont pu, détruits les organisations de classe combatives qui s’étaient développées dans la période 1917 – 1945, sous l’impulsion de la révolution russe et de la lutte contre le fascisme. Ils ont blacklisté le marxisme et réimposé leur idéologie. Ils ont pu peu à peu grignoter le niveau de vie et tous les droits sociaux dont les classes populaires bénéficiaient.

C’est un combat long et difficile qui est devant nous. C’est une lutte de classe qui se déroule à l’échelle internationale. Il est dangereux de faire croire qu’on peut gagner ce combat avec une vision populiste, en faisant confiance à quelques chefs éclairés, en négligeant les enseignements de l’histoire.

Il est cependant logique, dans cette période, que le mouvement populaire se trouve dans une confusion relative. De nombreux liens sociaux ont été brisés. Les situations sociales et économiques sont très diverses et l’idéologie dominante pousse à la division. Regrouper sous une bannière commune l’ensemble des salariés et des couches populaires n’est pas une évidence pour tout le monde. Même le mouvement syndical est très divisé, en presque une dizaine de confédérations concurrentes, combatives, conciliatrices, ou variant entre ces postures.

Dans ces conditions, la question du rassemblement, sur la base d’un programme de revendications largement acceptable est un enjeu clé. Il faut réapprendre à travailler ensemble, à confronter honnêtement les idées et les propositions, à tirer ensemble les enseignements des batailles communes.

L’illusion de rassembler par l’autorité d’un seul homme, fut-il très bon orateur, est dangereuse. Ce qu’il nous faut, c’est le respect de la diversité et des cadres de débats honnêtes. La France Insoumise ne souhaite pas et ne peut pas être ce cadre là. Par sa prétention hégémoniste, elle empêche le dialogue. Par sa vision populiste, elle n’apporte pas les éléments de compréhension adéquats de la situation et des enjeux.

 
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Publié par le juillet 17, 2017 dans actualités, POLITIQUE

 

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La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

La théorie économique de Marx est-elle profitable ?

Je vous propose à nouveau une traduction de l’économiste marxiste Michaêl Robert. Dans cet entretien, Michaël répond aux questions de José Carlos Diaz Silva, du département d’économie de l’Université de Mexico (UNAM). Il aborde à nouveau et de manière toujours pédagogique les fondamentaux de la théorie marxiste en économie, les principaux points de divergences (en général et sur la situation actuelle) entre celle-ci et ses concurrentes, qu’il s’agisse des théories dominantes néo-libérales ou des théories dites « hétérodoxes », notamment post-keynesiennes.

Franck MARSAL

 

Michaël Robert, le 1er juillet 2017

J’ai été récemment interviewé sur mon ouvrage « La longue dépression », et sur divers autres idées économiques par José Carlos Diaz Silva du Département d’Economie de l’Université Nationale de Mexico (UNAM) dans laquelle je suis invité en mars 2018 prochain pour donner une série de conférences. Dans la première partie de cette interview, publiée il y a plus d’une semaine, José m’a questionné sur les thèmes principaux de mon livre.
Dans cette seconde partie d’interview, nous avons discuté de l’importance de la profitabilité pour comprendre l’état des économies capitalistes et de l’attractivité des théoories économiques marxistes pour les étudiants en économie.

JCD : La baisse du taux de profit est-elle une explication générale de la crise, qui s’exprime différemment dans chaque pays ?

MR : Oui, c’est une bonne manière de poser les choses. Nous n’avons pas à proprement parler un taux de profit mondial car il y a des barrières nationales au commerce et aux flux de capitaux et des états nationaux avec des législations et des taxes différentes etc qui affectent les flux et la détention du capital. Les états capitalistes dominants ont ainsi des taux de profit différents et des déclencheurs de crises différents des économies capitalistes plus petites ou plus faibles.

JCD : Est-il possible de réfléchir au calcul d’un taux de profit mondial ? Quel est le sens de cela ?

MR : Bien, théoriquement, de mon point de vue, le concept d’un taux de profit mondial basé sur un montant global de capital fixe et de capital circulant se déplaçant d’un secteur à un autre globalement devient de plus en plus réaliste. Par rapport à ce qu’il était il y a 150 ans, le capitalisme enserre chaque coin de la planète. Les barrières nationales au commerce, à l’emploi et aux flux de capitaux perdurent. C’est pourquoi il n’est pas possible de justifier entièrement un tel taux mondial et le mesurer est également difficile. Néanmoins, nous pouvons commencer à faire de telles mesures et plusieurs universitaires, dont moi, ont tenté de le faire, en utilisant un agrégat de taux de profit nationaux. Les résultats ont été encourageants car ils révèlent des tendances globalement similaires et valident en général les lois de Marx.

JCD : Y-a-t-il de grandes différences de taux de profit entre les différents pays ? Ces différences pourraient-elles expliquer les mouvements internationaux de capital ? Comment cela peut-il être relié aux mouvements internationaux du capital financier et, plus spécifiquement, du capital monétaire ?

MR : Oui, il y a de grandes différences dans les niveaux de taux de profit des différents pays. Théoriquement, les lois de Marx suggèreraient que le taux de profit soit plus élevé dans les pays dits « émergents » où la composition organique du capital doit être plus faible (davantage d’utilisation de travail humain). Et nous nous attendrions à ce que, alors que ces pays s’industrialisent, la composition organique du capital augmente et le taux de profit chute. Et les travaux empiriques qui ont été réalisés montrent précisément cela !
Théoriquement toujours, nous nous attendrions à ce que le flux de capital soit dirigé vers ces économies au taux de profit plus élevé. Il y a précisément des indices matériels qui suggèrent que c’est effectivement le cas – dans la période de mondialisation, le flux de capitaux vers les économies émergentes augmenta rapidement. Mais il est vrai aussi que les flux de capitaux entre les économies avancées (Europe, USA, Japon) sont encore plus importants. Cela est peut-être dû aux accords commerciaux et d’investissements ainsi qu’au large stock de capital se trouvant déjà dans ces économies. Le capital financier se déplace plus éfficacement et plus rapidement là. Egalement, dans la récente période de financiarisation, et avec une profitabilité du capital productif en chute, les capitaux ont fui vers des marchés de capitaux fictifs (portefeuilles capitalistes) et non vers les secteurs les plus productifs.

JCD : Du point de vue de la thèse de la baisse du taux de profit, comment expliquez vous ce qu’on appelle la « financiarisation » ? Pour la période « néo-libérale », que pensez vous de l’explication donnée dans le dernier livre d’Anwar Shaikh ?

MR : Bien que la profitabilité dans les principales économies est stoppée sa baisse du début des années 80 à la fin du 20ème siècle, du fait de facteurs contraires, un de ces facteurs était le transfert du capital productif, dont la profitabilité n’est pas remontée vers les secteurs financiers et improductifs comme l’immobilier. Les profits financlers ont explosé et l’investissement se faisait dans les secteurs spéculatifs. La financiarisation peut être le terme approprié pour désigner ce développement. De mon point de vue, cela ne signifie pas que le capital financier soit désormais le facteur décisif des crises ou des récessions. Pas plus que cela ne signifie que la Grande Récession était simplement une crise financière ou un « Minsky moment » (par référence à la théorie d’Hyman Minsky  selon laquelle les crises sont le résultat d’une instabilité financière seule). Les crises apparaissent toujours comme une panique monétaire ou un effondrement financier, parce que le capitalisme est une économie monétaire. Mais il s’agit seulement d’un symptome des causes sous-jacentes de la crise, en d’autres termes, de l’impossibilité de gagner suffisamment d’argent ! L’explication de la crise que donne Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage semble plutôt proche de la mienne, si ce n’est qu’il semble avoir davantage de foi dans les politiques Keynesiennes de dépenses publiques et du multiplicateur comme moyen pour le capitalisme d’éviter ou de retarder les crises.

JCD : Selon les données, la ligne causale des crises par d’une baisse de la profitabilité jusqu’à une réduction du niveau global des profits. Cela conduit à une chute de l’investissement, puis de la production et de la consommation. Donc la baisse de la consommation est une expression de la crise, mais non sa cause. Cette thèse invalide la théorie de Minsky – Kalecki à double titre : a) les déterminants des profits et b) le rôle de l’instabilité financière ?

MR : Oui, cela résume bien, de mon point de vue, le processus causal des cycles d’expansion et de récession. Et les données empiriques valident cette ligne causale. Contrairement à ce que pensent les Keyniesiens, le mouvement de la consommation individuelle ne dirige pas les récessions. il coincide avec elles, et est donc une partie de la description d’une récession. En réalité, la consommation individuelle ne chute pas tant dans les récessions (même lors de la Grande Récession). Ce qui chute lourdement est l’investissement capitaliste et cette chute précède la récession ou la baisse de la consommation ou de l’emploi. Donc l’investissement capitaliste est le facteur déterminant, pas la consommation. L’investissement est une part de la « demande agrégée » pour utiliser les catégories Keynseiennes, mais il est déterminé par les profits et la profitabilité – contrairement à la vision théorique de Keynes – Kalecki qui voit l’investissement comme créant le profit. Leur vision es partiellement due au fait que Keynes et Kalecki acceptent le marginalisme et rejettent la théorie du profit de Marx, basée sur la valeur de l’exploitation du travail. En réalité, pour Kalecki, le profit est seulement une rente venant d’un pouvoir de monopole qui se substitue à la concurrence. Dès lors, nous avons en place des explications hétérodoxes du capitalisme moderne comme un capitalisme d’extraction de rente, de capitali monopoliste, de capital financier – mais pas d’un capitalisme véritable qui réalise son profit à partir de l’exploitation du travail.

JCD : Pouvons nous affirmer, comme Dumenil et Levy le font, qu’il y a deux types de crises, la crise classique de profitabilité et une autre qui est une crise des finances du capitalisme ?

MR : bon, nous pouvons l’affirmer, mais est-ce vrai ?   D-L soutient   que la dépression de 1880 était une crise classique de profitabilité ; que le crash de 1929 et la dépression des années 1930 ne l’était pas. Elle serait plutot une crise de croissance des inégalité et de la dette, déclenchant une récession spéculative. Les années 1970 seraient une autre crise classique de profitabilité, mais le crash financier global de 2008 et la Grande Récession serait similaire à 1929 et aux années 30 – le résultat d’inégalités croissantes et de la dette.
Si D-L a raison, alors, nous, marxistes, n’avons pas de théorie générale viable des crises dans la mesure où chaque crise majeure du capitalisme apparaît comme ayant une cause différente. Nous pouvons alors retomber sur les théories des Post-keynesiens – ricardiens qui examinent une théorie de la distribution, c’est à dire que certaines crises sont des crises « de salaires », comme l’actuelle, due à une chute de la part des salaires résultant d’un manque de demande de travail ; ou « de profit » comme dans les années 70, lorsque les salaires ont réduit les profits.

Par chance, les preuves, de mon point de vue, ne montrent pas que D-L ou les post-keynesiens ont raison. Lorsque la part des salaires est ajustée des prestations sociales, le revenu global du travail, comme part du revenu national net ne baisse pas durant la période néo-libérale. La part des salaires baisse dans le secteur capitaliste, car le taux de plus-value augmente, mais pas en mesure d’ensemble de l’économie. Les inégalités croissantes sont le résultat d’un taux de plus-value en hausse et des gains du capital dans la finance spéculative, mais elles ne furent pas la cause des crises. Toutes les crises majeures viennent après une chute de la profitabilité (en particulier dans le secteur productif) suivie d’un effondrement des profits (profits industriels en 1870 et 1930 et profits financiers d’abord lors de la Grande Récession). Les salaires ne se sont pas effondrés lors d’aucune de ces récessions avant qu’elles n’est commencées.

JCD : Y-a-t-il une possible solution pour la crise actuelle ? Pouvons nous parler d’une tendance du capitalisme mondial vers sa décomposition ? Un scénario de guerre généralisée est-il réellement une possibilité ? Dans un tel cas, cela pourrait-il être une solution pour le capitalisme mondial comme ce fut le cas pour la seconde guerre mondiale ?

MR : Il n’y a pas de crise permanente. Si l’action politique humaine est absente dans le changement du mode de production capitaliste, alors, le capitalisme revivra lorsque la profitabilité du capital sera restaurée – pour un temps. De mon point de vue, restaurer la profitabilité nécessitera une autre récession majeure avant la fin de la décennie – et la « reprise » actuelle, depuis la fin de la Grande Récession mi 2009 est désormais vieille de 8 ans. Si une nouvelle récession rétablit réellement la profitabilité, le capitalisme pourrait retrouver un nouveau bail qui pourrait durer quinze ans, comme ce fut le cas après la 2nde guerre mondiale. Cette guerre fut très efficace pour augmenter la profitabilité des principales économies à des niveaux élevés qui n’avaient pas été vus depuis les années 1890. Cela fournit la base pour l’expansion capitaliste en Europe, Japon, aux USA et dans l’Asie industrialisée.
Selon moi, une autre guerre mondiale est très improbable, dans la mesure où, à cette époque, une telle guerre menacerait d’annihiler le capitalisme lui-même et nous avec. Cela pourrait arriver seulement si un fasciste lunatique ou des dictateurs militaires venaient au pouvoir dans les principaux pays impérialistes. Une guerre entre les USA et la Chine ou la Russie est donc exclue à moins que cela n’arrive. Plus probablement, la profitabilité sera restaurée par une nouvelle récession économique et l’échec de la classe ouvrière à remplacer le capitalisme, comme cela est arrivé dans les années 1890.  Il y a une montagne de nouvelles technologies à employer (robots, IA, génétique) qui pourrait évincer le travail et augmenter la productivité. Mais, seulement pour un moment. Comme le montrent les lois de Marx, la composition organique du capital augmentera et le taux de profit pourra finalement se redresser. Et chaque fois, il est plus difficile pour le capitalisme de développer les forces productives et d’être profitable. C’est sa Némésis (NdT : Némésis est la déesse grecque de la vengeance), en même temps que la croissance supplémentaire de la classe ouvrière mondiale qui n’a jamais été aussi importante.

JCD : En défendant la chute du taux de profit, on suppose que la théorie Marxiste de la valeur travail est valable. Dans le contexte de la monnaie fiduciaire et des taux de changes administrés (pas dans tous les cas) par les banques centrales, comment le lien entre ces deux phénomènes et la théorie de la valeur travail peut-il être expliqué ?

MR : Oui, la loi de Marx de la profitabilité est intimement connectée avec sa théorie de la valeur, car elle repose sur deux hypothèses, toutes deux réalistes du point de vue de Marx. La première est que toute valeur est créée seulement par le travail (en conjonction avec les ressources naturelles) et que le mode de production capitaliste et la concurrence mènent à une composition organique tendanciellement croissante (NdT : la composition organique du capital, dans la théorie de Marx est la part de la valeur engagée par les capitalistes sous forme « morte », l’achat de machines et de matières premières, qui se répercute dans le prix final sans créer de plus-value par opposition à la force de travail « vivante », d’emploi de travail – donc les salaires dont le capitaliste fait l’avance avant de réaliser la production – qui est source de plus-value. La concurrence pousse les capitalistes à élargir la production, à baisser les couts unitaires en mécanisant et en automatisant, ce qui augmente la composition organique.). Mais le capitalisme est une économie monétaire. Les capitalistes commencent avec de l’argent comme forme de cristallisée de la valeur précédemment accumulée et avancent l’argent pour acheter des moyens de production et employer des salariés, qui ensuite, produisent de nouveaux biens ou services (nouvelles valeurs) qui sont échangées sur le marché contre de la monnaie. La monnaie possédée s’accroit à travers l’exploitation du travail.
Le capitalisme est une économie monétaire mais ce n’est pas une économie de monnaie (pure). La monnaie ne peut pas produire davantage de monnaie si de nouvelles valeurs ne sont pas créées et réalisées. Et cela nécessite l’emploi et l’exploitation de force de travail. Marx qualifie de fétichiste l’idée selon laquelle la monnaie peut créer seule davantage de monnaie à partir de rien. Pourtant, les économistes dominants et certains hétérodoxes semblent penser que c’est possible. Lorsque les banques centrales augmentent l’offre de monnaie en imprimant de la monnaie « fiduciaire » ou en créant des réserves bancaires (dépots), plus récemment appelé « assouplissement quantitatif », cela n’augmente pas la valeur créée. Cela ne serait le cas que si cette monnaie est alors placée en usage productif en accroissant les moyens de production ou la force de travail pour augmenter la production et donc accroître la valeur. Mais, comme Marx l’expliqué il y a longtemps, dans les années 1840, contre la théorie quantitative de la monnaie, augmenter simplement la quantité de monnaie fiduciaire n’augmentera la valeur et la production, mais plus probablement augmentera les prix et donc dévaluera la monnaie nationale, ou augmentera les prix des actifs financiers. C’est cette dernière option qui a prévalu dans la récente période d’impression de monnaie. L’assouplissement quantitatif n’a pas arreté la récession globale en cours mais a principalement enclenché une nouvelle spéculation. L’écart entre les prix du capital fictif et la valeur monétaire du capital productif s’est encore élargi – ce qui présage un effondrement des marchés à venir.

JCD : Comment pouvons nous avancer vers une théorie Marxiste sérieuse du commerce international ? Quels travaux peuvent être considérés comme un chemin à suivre ?

MR : Maintenant que le Capital est devenu global et dominant, la théorie de Marx de la valeur peut être appliquée avec plus de réalisme au commerce international et à l’investissement. Les principes de bases de la théorie Marxiste s’appliquent : le capital peut aller vers les zones ou les secteurs où les taux de profits nationaux sont plus élevés, sous réserve des barrières au commerce et aux investissement. Les économies nationales avec des coûts moyens de production plus bas, c’est à dire avec des capitaux plus efficients génèrent des surplus commerciaux vis-à-vis des économies qui ont des coûts plus élevés – sous réserve des barrières commerciales et du protectionnisme. Quels auteurs marxistes peuvent aider à développer la théorie du commerce international ? Henry Grossman a apporté des éléments importants (Henryk_Grossman_on_imperialism ). Guglielmo Carchedi, dans son livre, Frontière de l’économie politique (218328342-Carchedi-Frontiers-of-Political-Economy )  a l’analyse la plus complète. Et la contribution d’Anwar Shaikh dans son dernier ouvrage  Capitalism , est importante.

JCD : Que devrait-il être enseigné aux étudiants en économie à propos du Marxisme ?

MR : Bon, le Marxisme est un gros sujet. De mon point de vue, le Marxisme est l’analyse scientifique des relations sociales humaines, à la fois historiquement et conceptuellement. Il explique comment les organisations sociales humaines fonctionnent, comment elles parvinrent à ce qu’elles sont et offre une vue de vers quoi elles peuvent aller. Pardessus tout, il est fondamentalement basé sur l’idée que l’histoire des organisations sociales humaines jusqu’à aujourd’hui fut celle de la division de la société en classes (et en lutte). Depuis que la ‘civilisation’ a commencé, il y a eu des dominants, vivant du travail des dominés et ils dominèrent et opprimèrent la majorité pour préserver leur richesse et leur domination. Mais cette structure sociale est le résultat de la rareté et de la capacité des élites à détenir le contrôle des ressources rares. Or, maintenant, grâce à la technologie, un monde d’abondance et la réduction de l’effort et du travail à son minimum est globalement possible. Cela crée les conditions objectives pour une forme différente d’organisation sociale basée sur la planification et la démocratie au service de tous.
Ce que Marx explique également, c’est que le mode de production et de relations sociales actuel, appelé capitalisme, ne peut pas faire émerger ce mode d’abondance et de fin de l’effort. C’est un monde encore basé sur la rareté et la division en classes. Et, il est le promoteur de crises, d’inégalités et de guerres. Mais il n’est pas éternel et le mieux que nous pouvons faire. Le capitalisme n’a pas toujours existé et tous les modes de production s’achèvent. Et en réalité, on peut s’en dispenser car les problèmes économiques peuvent maintenant être résolus.
Dans cette pensée, les étudiants en économie ont besoin d’apprendre la théorie Marxiste de la valeur pour comprendre les différentes formes de société de classe et la nature particulière de la forme capitaliste. A l’opposé, ils ont besoin de comprendre les théories économiques dominantes et leurs critiques hétérodoxes afin de maitriser les différences avec l’économie politique marxienne.

JCD : Une des préoccupations principales des étudiants est l’utilité du savoir qu’ils acquierrent dans les classes pour obtenir un travail. Dans cette perspective, comment les motiver à étudier le Marxisme ?

MR : Bien, c’est compréhensible. Tout le monde doit parvenir à vivre et s’ils ne sont pas destinés à devenir capitalistes eux-mêmes (et presque tous ne le seront pas), ils doivent trouver un travail. Le monde du travail est dur, même pour ceux qui ont une bonne éducation et des diplômes. J’ai travaillé dans le secteur financier durant des décennies et il paye mieux que presque tous les autres secteurs – il est donc populaire particulièrement auprès des étudiants en économie. Bien sûr, il est plus facile d’avoir une profession de ‘col blanc’ en termes d’efforts physiques et de conditions de travail, etc. Mais, même là, le stress peut être élevé – longues heures, deadlines, absence de sécurité d’emploi, dépendance vis-à-vis des bonus etc. L’aliénation, comme la nomme Marx, s’applique également là. Les étudiants doivent donc savoir que ‘faire sa vie’ est seulement une par de la vie et consiste principalement en des efforts.
De plus, s’ils veulent que les choses s’améliorent pour eux et leurs enfants, ils ont besoin d’une meilleure économie, d’un monde meilleur, sans guerre, pauvreté, nature dégradée etc avec moins d’heures de travail et davantage d’heures pour un véritable développement créatif. Le marxisme peut expliquer comment les choses sont et pourquoi, ce qui peut advenir ensuite et également comment les choses peuvent et doivent s’améliorer.
Publié sur The next recession

 
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Publié par le juillet 11, 2017 dans Economie, THEORIE

 

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