Source : Proche & Moyen-Orient, Jean Daspry, 06-01-2020

« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » nous rappelle toujours avec autant de pertinence le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Et, c’est en partie, pour cette raison, que la diplomatie française se fourvoie régulièrement sur des chemins de traverse, au mieux ; s’enferme dans des impasses, au pire. À titre d’exemple, elle semble ignorer la signification des principaux concepts que l’on enseigne aux étudiants dans leurs premiers enseignements de relations internationales. Un terme, celui de médiation vaut le détour diplomatique. « Entremise destiné à mettre d’accord, à concilier ou à réconcilier des personnes, des parties ». Telle est la définition du terme médiation que nous livre le petit Robert 1. Il précise qu’il renvoie à d’autres concepts tels ceux d’arbitrage, de conciliation, d’entremise, d’intermédiaire, d’intervention. Il poursuit par Offrirproposer une médiation. Il évoque ensuite la procédure de conciliation organisée par le pacte de la SDN, puis par la charte de l’ONU1.

De manière didactique, il renvoie au fait de servir d’intermédiaire. Depuis qu’Emmanuel Macron a pris en main la conduite de la diplomatie française – au passage, relevons que ce n’est pas son rôle qui devrait se cantonner à la détermination de la politique étrangère -, il s’est mis en tête de régler une multitude de différends internationaux du haut de ses quarante-deux ans. L’inspecteur des Finances de formation qu’il est, semble éprouver quelques difficultés à manier la langue diplomatique et à jongler avec ses subtilités. Il se voit en médiateur universel des crises de la planète. Force est de constater que ces entreprises – fort louables au demeurant dans l’absolu – font régulièrement flop. Lancées au rythme de la cavalerie, elles s’achèvent au pas de la Légion. Quatre exemples très concrets (Libye, Syrie, Liban, Iran) éclairent utilement notre lanterne de béotien de la diplomatie de la dentelle.

L’ÉCHEC DE LA MÉDIATION LIBYENNE : BRAVO EMMANUEL MACRON

Qui se souvient encore des deux happenings organisés par le président de la République lui-même pour mettre un terme à la guerre sans fin en Libye déclenchée par l’un de ses vibrionants prédécesseurs, Nicolas Sarkozy, inspiré par le philosophe-stratège, BHL2 ? Il nous expliquait avec force conviction que la présence à Paris des deux frères ennemis libyens qui avaient accepté le principe de la tenue d’élections avant la fin de l’année 2018 constituait le gage d’une fin imminente de la guerre civile dans ce pays. Tout va très bien madame la marquise mais à part cela, il n’y a jamais eu d’élections et le cauchemar se poursuit à l’échelle 10. Le pays se transforme en champ clos de règlements de comptes, non seulement entre multiples factions libyennes, mais aussi entre supergrands (États-Unis, Chine, Russie) et entre puissances régionales (Arabie saoudite, Egypte, Turquie récemment). Ne parlons pas de l’incapacité de l’ONU3 à y ramener la paix et à l’Union européenne4 d’y apporter sa pierre à l’édifice ! Le moins que l’on puisse dire est que l’on ne voit pas qui pourrait faire avancer la cause de la sécurité et de la paix dans le pays et dans son voisinage immédiat. Ce ne sera certainement pas la France arrogante et incompétente de nos diplomates amateurs.

Résultat : Où en est aujourd’hui la Libye après la médiation jupitérienne ? Au cœur d’un chaos aussi indescriptible qu’inextricable5. Emmanuel Macron en est contraint d’en appeler à la retenue d’Ankara qui envisage de dépêcher sur place un corps expéditionnaire pour mettre de l’ordre dans la pétaudière libyenne. Bravo Manu pour cette diplomatie de gribouille.

L’ÉCHEC DE LA MÉDIATION SYRIENNE : BRAVO FRANÇOIS SÉNÉMAUD

Qui se souvient encore de l’annonce jupitérienne en pleine conférence des ambassadeurs et des ambassadrices (parité oblige) en un beau mois d’août 2017) sur la Syrie ? Ce ne sont certainement pas les perroquets du service de la com’(édie) de l’Élysée qui s’en chargeront pour le bien de l’humanité. Emmanuel Macron déclarait à la face du monde qu’il voulait en finir, une bonne fois pour toutes, avec les errements coupables de ses deux prédécesseurs incompétents en Syrie. Nous allions voir ce que nous allions voir. La France allait redevenir la puissance médiatrice incontournable pour régler définitivement l’interminable conflit syrien. Pour cela, il disposait d’un joker auquel aucun diplomate n’avait pensé. Il désignait notre ex-ambassadeur à Téhéran, l’excellent François Sénémaud comme son représentant personnel pour le dossier syrien. Une sorte de missi dominici, de plénipotentiaire chargé de sillonner la planète pour porter la bonne parole jupitérienne, pour apaiser les maux du peuple syrien et causer d’égal à égal avec Russes, Turcs et iraniens qui monopolisaient la lumière dans ce pays martyrisé, outragé mais pas encore libéré. Finis les rigolos d’ambassadeur en charge de la Syrie du nom d’Éric Chevallier (recasé comme ambassadeur au Qatar puis au centre de crises) ou de Franck Gellet (recasé comme ambassadeur au Qatar). Les mouches allaient changer d’âne. Le perroquet du président allait faire bouger les lignes en Syrie. Depuis, François Sénémaud est aussi invisible qu’inaudible. Il doit s’activer dans l’ombre lui qui occupa d’importantes fonctions à la DGSE et tirer quelques ficelles derrière les rideaux. Or, nous en sommes toujours au même point, la France n’ayant toujours pas décidé de rouvrir son ambassade à Damas.

Résultat : On l’aura compris, la France ne pèse toujours rien dans le règlement du dossier syrien. Et, elle n’est prête de rejouer le rôle qui fut le sien en raison de son mandat de l’après première guerre mondiale. À défaut de faire de la diplomatie, de jouer dans la cour des grands, il faut sauver d’urgence le soldat Sénémaud, prisonnier derrière les lignes étrangères et dont l’électroencéphalogramme diplomatique est plat. Nous sommes à l’évidence dans l’urgence sanitaire et dans la farce jupitérienne. Pas très glorieux pour notre nouveau Pic de la Mirandole du XXIe siècle.

L’ÉCHEC DE LA MÉDIATION LIBANAISE : BRAVO CHRISTOPHE FARNAUD

En pleine crise de la rue arabe à Beyrouth, qui a conduit à la démission du premier ministre libanais, Saad Hariri, héritier d’une richissime famille de bienfaiteurs de feu l’économiquement faible, Jacques Chirac dont Emmanuel Macron chantait, il y a peu encore, les louanges dans la Cour de l’hôtel national des Invalides, la France éternelle s’active. Tout va mal à Beyrouth, on délègue un pompier de qualité pour éteindre le feu et ramener les hordes sauvages de manifestants à la raison. On y expédie séance tenante un grand homme par la taille (Cf. son personnage parfaitement croqué dans la bande dessinée Quai d’Orsay), par l’intelligence (énarque, normalien), par les réseaux (villepiniste), par la plume (dans la meilleure tradition des diplomates écrivains) … pour y conduire une brillante médiation entre les parties concernées… qui n’ont, du reste, rien demandé à la France. Un Talleyrand des temps modernes ne peut que réussir ce qu’il entreprend. Manque de chance, la rue arabe n’apprécie pas trop qu’on s’ingère dans ses affaires de famille. Elle le fait savoir en allant crier sa colère, sa réprobation devant les locaux de l’ambassade de France dirigée par un certain Foucher (cela ne s’invente pas !). Le grand homme prend ses jambes à son cou et reprend le chemin de Paris après avoir connu son chemin de Damas passant par Canossa. Exit la médiation bidon de la France au Liban !

Résultat : La médiation Farnaud a fait pschitt et le grand diplomate s’en est retourné, comme il était venu, à ses chères études, à savoir celle de directeur de la direction Afrique du Nord-Moyen-Orient, ANMO pour les connaisseurs. Comme en Syrie, la France ne pèse plus rien au pays du cèdre. Encore, un immense succès diplomatique à mettre au crédit de notre diplomatie d’influence, le « soft power » à la française. Mais, Christophe Farnaud n’a pas encore dit son dernier mot. On pourrait le renvoyer à Beyrouth pour tenter une délicate médiation entre le Liban et le Japon dans l’affaire Carlos Ghosn ! Qui sait, tout est possible dans une République en marche vers le chaos intérieur dont se moque Donald Trump.

L’ÉCHEC DE LA MÉDIATION IRANIENNE : BRAVO EMMANUEL BONNE

On connait les conditions dans lesquelles Donald Trump a déchiré l’accord nucléaire avec l’Iran du 14 juillet 2015, a décidé de sanctionner Téhéran pour le développement de son programme de missiles, pour son ingérence au Moyen-Orient (aucun de ses sujets ne figurant dans l’accord de Vienne). Après quelques borborygmes inaudibles, les Européens se sont allongés devant le maître de la Maison Blanche, reprenant à leur compte le nouveau Diktat de l’Oncle Sam en dépit d’un pseudo-mécanisme pour continuer à commercer avec l’Iran. Les entreprises européennes présentes sur le territoire iranien se sont empressées de plier armes et bagages pour ne pas subir les foudres de l’extraterritorialité du droit américain. Mais, heureusement, Zorro-Macron est arrivé avec sa médiation bidon entre Téhéran et Washington et son médiateur de haut vol, Emmanuel Bonne (ex-ambassadeur à Beyrouth, ex-directeur de cabinet du ministre des étranges affaires et, désormais, conseiller de Jupiter pour les affaires extérieures). Et, la machine médiatique tourne à plein régime. On fait venir le ministre iranien des Affaires étrangères à Biarritz en marge du G7 pour l’amener a quia. Il aurait compris qu’il n’avait d’autre choix que de plier. Quelques semaines plus tard, les barbouzes françaises s’activent à Manhattan, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, pour tirer des lignes téléphoniques entre les hôtels – vraisemblablement truffés de micros de la CIA – des présidents américain et iranien. Mais rien n’y fait, il y a toujours de la friture sur la ligne et la conversation ne peut avoir lieu. Encore, une nouvelle médiation foireuse pour la diplomatie française. Alléluia. Mais, les Iraniens ne nous en veulent pas, considérant que nous sommes les paillassons de l’Amérique. Pour se rappeler à notre bon souvenir, ils continuent à retenir dans leurs geôles hospitalières un chercheur (français, Roland Marchal) et une chercheuse (franco-iranienne, Fariba Adelkhah) accusés d’espionnage6. On appuie où cela fait mal. La convocation de l’ambassadeur de Perse à Paris n’y change pas grand-chose, pas plus qu’un vulgaire éditorial du Monde7.

Résultat : le clergé médiatique en est contraint de sonner l’halali, de constater le piteux échec de ce qui nous était annoncé depuis Biarritz comme un coup de maître diplomatique Jupitérien8. On avait oublié, du côté du château de l’Élysée, qu’il ne fallait jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. La médiation française a fait flop pour une raison simple qui est la suivante : l’agitation française brouillonne sur le dossier iranien ne remplissait aucune des conditions d’une médiation stricto sensu. Quant au camarade syndiqué République qui marche sur la tête et en arrière, Emmanuel Bonne, il va très bien. Il continue de diriger d’une main de fer la cellule diplomatique de la présidence de la République. Une grande ambassade lui est promise à l’issue de son séjour à l’Élysée. Il l’a méritée de la patrie toujours très reconnaissante pour ses zélés serviteurs.

Ce festival de fiascos des médiations françaises qui affecte Emmanuel Macron et sa cohorte de diplomates courtisans ne l’interpelle pas. Il est vrai que « le macronisme es une politique de l’insensible »9. On pourrait même ajouter que le macronisme pratique avec maestria la diplomatie du vibrionisme. Plus spécifiquement, nos grands esprits ne savent manifestement de quoi ils parlent lorsqu’ils utilisent le terme de « médiation »10. C’est une pratique qui vise à définir l’intervention d’un tiers pour faciliter la circulation d’information, éclaircir ou rétablir des relations. Ce tiers neutre, indépendant et impartial, est appelé médiateur. La définition de cette activité varie selon les contextes d’application. Néanmoins, des constantes existent à chaque fois qu’un tiers intervient pour faciliter une relation ou la compréhension d’une situation et des éléments de pédagogie et de qualité relationnelle se retrouvent dans les pratiques de la médiation11. Dans le domaine des relations internationales, elle a pour objectif de mettre fin à un différend entre deux ou plusieurs États grâce à l’intervention d’un État tiers qui tente de rapprocher des points de vue antagonistes. À titre d’exemple récent, on peut citer la médiation particulièrement discrète du Saint-Siège, durant plusieurs années, qui a conduit au rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis. Quelles sont les conditions objectives d’une bonne médiation ? Pour être promise à quelque chance de succès, une médiation internationale obéit à plusieurs règles : la discrétion si ce n’est le secret pour permettre aux différentes parties de ne pas perdre la face en cas d’échec et aussi le plus grand silence sur les pensées personnelles du médiateur ; la confiance absolue des parties en conflit au médiateur ; et par voie de conséquence, l’impartialité absolue du médiateur dans le traitement du litige et des parties ; la grande habileté du médiateur en termes de méthode qu’il entend adopter et d’objectif qu’il entend poursuivre pour parvenir à ses fins ; la persévérance et la ténacité pour ne pas céder au risque d’abattement consécutif aux critiques croisées des parties au conflit… Tels sont les ingrédients indispensables au succès du cocktail nommé médiation ! La vaste opération française tous azimuts peut-elle être qualifiée de médiation ? La réponse est clairement négative. Ceci explique parfaitement la diplomatie du fiasco des médiations françaises. Dans un monde où règne l’irrationnel, il faut savoir rester modéré avec passion.

Jean Daspry
6 janvier 2020

1CHAPITRE VI : RÈGLEMENT PACIFIQUE DES DIFFÉRENDS

Article 33 1. Les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales doivent en rechercher la solution, avant tout, par voie de négociation, d’enquête, de médiation, de conciliation, d’arbitrage, de règlement judiciaire, de recours aux organismes ou accords régionaux, ou par d’autres moyens pacifiques de leur choix. 2.Le Conseil de sécurité, s’il le juge nécessaire, invite les parties à régler leur différend par de tels moyens.
2Bernard-Henri Lévy, La guerre sans l’aimer. Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen, Grasset, 2011.
3Frédéric Bobin (propos recueillis par), Ghassan Salamé : « La crédibilité des Nations unies est en jeu en Libye », Le Monde, 31 décembre 2019, p. 4.
4Éditorial, En Libye, un échec européen, Le Monde, 31 décembre 2019, p. 25.
5René Backmann, Libye : en violation de l’embargo de l’ONU, les alliés des deux camps alimentent la guerrewww.mediapart.fr , 21 décembre 2019.
6D.J., Les perses murailles, Le Canard enchaîné, 31 décembre 2019, p. 8.
7Éditorial, L’Iran doit libérer les chercheurs étrangers, Le Monde, 1er – 2 janvier 2019, p. 24.
8Allan Kaval/Piotr Smolar, Iran : échec de la médiation française, Le Monde, 22-23 décembre 2019, p. 2.
9Myriam Revault d’Allonnes, « Le macronisme est une politique de l’insensible », Le Monde, 17 décembre 2019, p. 32.
10Jean Daspry, Médiation : de quoi parle-t-on ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 novembre 2017.
11www.wikipedia.org/wiki/Mediation

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Source : Proche & Moyen-Orient, Jean Daspry, 06-01-2020