Source : Haaretz, Neil Karpenko, 26-09-2019

Quand le même antisémitisme vicieux est exprimé par un chef de milice d’extrême droite et par un diplomate ukrainien, c’est signe que la société et la politique ukrainiennes sont contaminées par la haine du juif et le révisionnisme hyper-nationaliste sur l’Holocauste.

Des militants du Corps national antisémite ultranationaliste et ultra-nationaliste allument des fumigènes lors d’un rassemblement à la cour d’appel de Kiev, en Ukraine. 5 sept. 2019 Crédit Efrem Lukatsky, AP

« L’Ukraine appartiendra aux Ukrainiens, pas aux youpins ! »

« Nettoyez Odessa et l’Ukraine des youpins ! »

Le premier de ces propos a été le fait d’un dirigeant d’une organisation paramilitaire d’extrême-droite ukrainienne. L’autre du consul d’Ukraine à Hambourg, en Allemagne. Le fait qu’ils soient à ce point semblables retentit comme un puissant signal d’alarme montrant à quel point l’antisémitisme a infiltré la vie politique ukrainienne.

Cela pourrait paraître contre-intuitif s’agissant du seul État au monde – hors Israël – où les postes de président et de premier ministre sont tous deux occupés par des personnes d’origine juive. Les propos du consul de Hambourg, Vasiliy Marushchinets, dans un message sur Facebook l’année dernière, ont provoqué une énorme indignation dans les milieux diplomatiques étrangers.

Il a poursuivi en écrivant : « Mon Dieu : Punissez les youpins » et « Babi Yar. Pas des youpins en 1941, mais des Ukrainiens de 1918-1941 ont été tués ici ». Et : « Les Juifs ont déclaré la guerre à l’Allemagne en mars 1934 » et « Mort aux antifascistes ».

Son antisémitisme flagrant n’est pas un exemple isolé. C’est plus clair que jamais à la lecture du rapport de 23 pages sur les incidents antisémites survenus en Ukraine au cours de l’année passée, préparé par la Communauté juive unie d’Ukraine, l’organisation représentative de la communauté juive du pays.

Les conclusions déprimantes du rapport montrent que les tendances antisémites sont répandues dans tout l’éventail politique de droite, parmi les figures politiques de différents partis.

Le 2 mai de l’année dernière, trois partis – « Liberté », « Secteur droit » et « Escadrons nationaux de l’ordre » – ont organisé « La marche pour l’ordre en Ukraine ».

Au cours de l’événement, Tatiana Sojkina, leader du « Secteur droit » d’Odessa, a prononcé un discours appelant « à purger Odessa et l’Ukraine des youpins » : « Nous établirons un véritable ordre ukrainien à Odessa. L’Ukraine appartiendra aux Ukrainiens, et pas aux youpins ! Non à l’oligarchie [comprendre « pouvoir juif »] ! Gloire à l’Ukraine ! »

Le chef de l’ordre national ultranationaliste, Andriy Biletsky, a déclaré il y a plusieurs années que la mission nationale de l’Ukraine était de « mener les races blanches du monde dans une croisade finale… contre les Untermenschen [sous-humains] dirigés par les Sémites ».

Les Ukrainiens défilent pour célébrer l’anniversaire du héros nationaliste

La situation est encore pire dans les ministères « traditionalistes » comme l’armée ukrainienne.

En juillet 2018, un militaire ukrainien d’origine juive, que le rapport désigne simplement comme « B » – pour sa propre sécurité – qui faisait son service militaire dans l’est de l’Ukraine, a rapporté avoir été traité à plusieurs reprises de « Juif » et de « Judas ». L’homme a déposé une plainte auprès de la police et du ministère public, mais rien ne s’est passé.

Le principal procureur militaire Anatoliy Matios a déclaré à un enquêteur que les Juifs préparaient une révolution sanglante en Ukraine : « Il y a des Parvus dans chaque guerre [faisant référence à Alexander Israel Helphand, le théoricien juif russe controversé et militant marxiste] ; ils ont financé Lénine et la révolution, et pendant des décennies, le sang slave a coulé. Celui-là [Parvus] était aussi d’origine juive. Maintenant, ils veulent faire la même chose avec l’Ukraine. »

Malheureusement, la radicalisation antisémite des Ukrainiens commence dès le plus jeune âge – à l’école. Début juillet, une exposition mettant en scène les 77 ans de la renaissance moderne de l’État ukrainien a ouvert ses portes dans le bâtiment du Conseil suprême de Lviv.

Gigantesque banderole déployée lors d’un match de football à Lviv, en Ukraine, qui commémore les 70 ans de la fondation des « héros » de la Division Galichina, une division SS nazie composée de volontaires ukrainiens. Crédit Wikipedia

Dans le cadre de l’exposition, le service municipal de l’éducation et des sciences a lancé auprès des écoles un concours de dessin sur le thème des volontaires ukrainiens qui ont servi de 1943 à 1945 dans les rangs de la Division Galichina.

Galichina était une division SS nazie composée principalement de volontaires ukrainiens. Outre le fait qu’ils aient effectué leur service actif dans la SS, déclarée organisation criminelle à Nuremberg, ils ont fait l’objet d’une série d’accusations pour avoir participé à l’assassinat de Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Le blanchiment des collaborateurs des nazis est un thème récurrent. A l’automne dernier, le site Web de l’administration régionale de Kiev a mis en ligne des informations sur l’installation de plaques commémoratives en l’honneur de Dmitriy Dontsov et Symon Petliura, deux des idéologues du nazisme ukrainien les plus tristement célèbres qui ont incité au massacre de Juifs.

Dontsov a écrit : « L’hébraïsme international est une force de démoralisation, émasculant l’âme d’un peuple et sapant le patriotisme ». Petliura était un nationaliste ukrainien du début du XXe siècle dont les troupes ont assassiné d’innombrables Juifs dans des pogroms à partir de 1919. De nombreuses rues des villes ukrainiennes portent son nom ; en 2016, une minute de silence national a été observée à sa mémoire.

Des néo-nazis ukrainiens et russes lèvent le bras pour faire le salut nazi à l’occasion d’une manifestation nationaliste en mémoire de la Division Galichina, dans la ville de Lviv, à l’ouest de l’Ukraine, le 28 avril 2012. Crédit Petro Zadorozhnyyy / AP

A la fin de l’année dernière, pour couronner le tout, le conseil régional de Lvov a annoncé 2019 comme étant « l’année de Stepan Bandera ». Bandera dirigeait une aile militante de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens, proches d’Hitler, et responsable de la mort de milliers de Juifs. Le même mois, l’État ukrainien a proclamé que l’anniversaire de Bandera serait désormais un jour férié national.

L’ambassadeur d’Israël en Ukraine, Joel Lion, a sévèrement critiqué cette décision. Il a twitté : « J’ai été choqué d’apprendre la décision du conseil régional de Lvov de proclamer 2019, l’année de Stepan Bandera ».

« Je ne comprends pas en quoi la glorification de ceux qui sont directement impliqués dans des d’infâmes crimes antisémites peut aider à lutter contre l’antisémitisme et la xénophobie. L’Ukraine ne doit pas oublier ces crimes, commis contre les Juifs ukrainiens, et en aucun cas les admirer, en rendant hommage à leurs auteurs. »

1/2 J’ai été choqué en prenant connaissance de la décision de l’Oblast de Lviv de déclarer 2019 « année Stepan Bandera ». Je ne comprends pas en quoi la glorification de ceux qui sont directement impliqués dans des d’infâmes crimes antisémites peut aider à lutter contre l’antisémitisme et la xénophobie. KyivPost @MFA_Ukraine @VGroysman

2/2 L’Ukraine ne doit pas oublier ces crimes, commis contre les Juifs ukrainiens, et en aucun cas les admirer, en rendant hommage à leurs auteurs. KyivPost @MFA_Ukraine @VGroysman

Après blanchiment du passé pro-nazi des héros nationalistes, il n’y a qu’un pas à franchir pour en arriver au culte hitlérien lui-même. En septembre 2018, le président du parlement ukrainien de l’époque, Andrey Parubiy, déclarait à la télévision nationale qu’Adolf Hitler avait été un véritable partisan de la démocratie directe et l’avait « activement menée à bien ».

Mais une telle rhétorique antisémite persistante ne reste pas lettre morte – elle conduit à des actions répressives officielles contre les Juifs en Ukraine.

Par exemple, Moshe Reuven Asman, rabbin de la synagogue centrale de Kiev, a déposé plainte au motif que la synagogue aurait été surveillée par le département national anti-corruption de l’Ukraine – un acte illégal et discriminatoire. Il a écrit : « Je vois dans ces actes illégaux une violation flagrante des droits religieux accordés aux croyants par la constitution et un terreau favorable à la suspicion et aux provocations à l’égard du peuple juif ».

Des militants de l’organisation ultranationaliste Corps National Antisémite allument des fumigènes au cours d’une manifestation devant un tribunal à Kiev le 5 septembre 2019. Crédit AFP

Le tableau d’ensemble est sombre. Certains Juifs ukrainiens ont pu entrevoir des graines d’espoir lors de la visite officielle du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou en Ukraine en août.

De même que pour d’autres communautés juives de pays d’Europe centrale et orientale dont les autorités se révèlent de plus en plus antisémites, il reste un espoir que leurs propres voix – politiquement et numériquement inaudibles – soient portées et amplifiées par l’État juif, qui s’est toujours déclaré comme combattant de l’antisémitisme et du révisionnisme ainsi qu’en protecteur des Juifs du monde.

Mais les Juifs ukrainiens ne doivent pas trop espérer d’Israël quand il s’agit de porter des sujets politiquement délicats. Les communautés juives de Hongrie et de Pologne peuvent en témoigner.

Les 120 000 Juifs d’Ukraine devront eux-mêmes se trouver des alliances pour lutter contre un antisémitisme ordinaire peu à peu institutionnalisé. Comme le conclut le rapport de la communauté, de manière sobre et accablante, les autorités de l’État ont démontré une « absence totale d’attention » à la résolution du problème de l’antisémitisme dans le pays.

Neil Karpenko, diplômé de Sciences Po, auteur collaborateur du Morning Star et de l’Eurasia Review, vit à Toronto.

Source : Haaretz, Neil Karpenko, 26-09-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.