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Les conséquences d’une guerre avec la Chine effraient l’Amérique, par Piotr Akopov

24 Nov

Entre Macron qui fait le siège de Poutine pour éviter que la Russie bascule dans l’escarcelle de la Chine et Henry Kissinger qui va constamment tenter de convaincre Xi Jinping que l’avenir est le partage du monde avec les USA, tous ces gens visiblement ne voient de sursis que dans un remake de la querelle sino-soviétique qui a été une des causes fondamentales de l’effondrement de l’URSS et de l’affaiblissement du camp socialiste, il y a beaucoup d’inquiétude et un certain manque d’imagination (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop pour histoire et société).

Xi Jinping est le sixième dirigeant chinois à rencontrer Henry Kissinger

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23 novembre 2019, 09h30
Photo: JASON LEE / EPA / TASS
Texte: Petr Akopov

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23 novembre 2019

https://vz.ru/world/2019/11/23/1009877.html

 

L’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger a appelé à un règlement du conflit commercial entre les États et la Chine. En outre, il a appelé à l’ouverture d’une grande discussion politique entre les deux pays. Le patriarche de la politique étrangère américaine a fait ces déclarations à la veille de sa rencontre avec Xi Jinping à Beijing. À son avis, le conflit entre les États-Unis et la Chine peut avoir des conséquences pires que celles de la Première Guerre mondiale.

 

Ces derniers temps, Kissinger, 96 ans, vient en Chine presque chaque année. Sa précédente rencontre avec Xi Jinping avait eu lieu en novembre dernier. La guerre commerciale entre les deux pays ne faisait que prendre de l’ampleur. Et maintenant, lorsque l’ancien secrétaire d’État assiste au Forum sur l’économie de l’innovation de Beijing, il y a des signes qu’un accord commercial entre les deux pays pourrait être conclu dans les prochaines semaines.

 

Mais Kissinger, qui a toujours préconisé un dialogue stratégique entre les États-Unis et la Chine, ne cesse de sonner l’alarme, car les contradictions commerciales et économiques ne sont en réalité qu’une partie de la confrontation générale entre les deux puissances. Et cela peut finir par un désastre, a déclaré Kissinger dans son discours au forum :

 

«La discussion de nos objectifs communs et la tentative de limiter l’impact du conflit me paraissent d’une importance fondamentale. Si on laisse le conflit se développer sans contrôle, les résultats seront pires qu’en Europe. La Première Guerre mondiale a eu lieu à cause d’une crise relativement mineure à laquelle il n’a pas été possible de faire face ».

 

Les mots de Kissinger ne sont pas alarmistes: en théorie, le conflit entre les États et la Chine est vraiment susceptible de mener à une guerre mondiale. Une autre chose est qu’aujourd’hui, aucune des parties n’est intéressée, même par un conflit limité et non nucléaire, car son coût est trop élevé. Kissinger, bien sûr, simplifie les choses lorsqu’il parle de la nature aléatoire de la Première Guerre mondiale. Elle reposait sur le conflit grandissant entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, dont l’essentiel était que les Allemands gagnaient rapidement en puissance, et la Grande-Bretagne, qui était alors la plus grande puissance mondiale, cherchait un moyen de stopper la montée en puissance allemande. Et de toutes les manières possibles a contribué à attiser la crainte de la menace allemande parmi ses alliés continentaux – la France et la Russie.

 

Le fait que ce soient les contradictions locales dans les Balkans entre la Russie et l’Autriche-Hongrie (alliée des Allemands et, de fait, deuxième État allemand) qui aient déclenché la guerre mondiale, peut être considéré en effet comme un accident.

 

Mais la guerre elle-même était presque inévitable compte tenu des contradictions insolubles entre la Grande-Bretagne, qui était alors le maître du monde, et l’Allemagne qui visait à élargir son espace vital (non pas en Europe mais dans le monde). Les parallèles avec le présent sont évidents.

 

Mais les conclusions sont décevantes pour les anglo-saxons.

 

À la place de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, étroitement liés à cette dernière, qui après une guerre que l’on peut appeler de 30 ans (1914-1945), sont devenus la plus grande puissance du monde. Et qui après l’effondrement de l’URSS, ont revendiqué l’hégémonie mondiale. Et à la place de l’Allemagne, c’est la Chine qui gagne en force, ne cachant plus ses ambitions mondiales.

 

En même temps, la Chine, comme l’Allemagne il y a cent ans, ne prétend pas devenir un nouvel hégémon. Comme les Allemands, les Chinois disent seulement qu’ils veulent rétablir la justice, c’est-à-dire prendre la place qui leur revient dans le monde. L’Allemagne prétendait objectivement être le premier violon d’Europe continentale et repousser un peu la Grande-Bretagne sur d’autres continents (en Afrique). C’est-à-dire obtenir ce dont elle avait été privée en raison de son unification tardive dans un seul État.

 

Après presque un siècle de déclin, causé en grande partie par l’expansionnisme des autres, la Chine veut devenir ce qu’elle a toujours été, le pays le plus puissant du monde. Mais dans le monde actuel, cela n’est possible que si le modèle traditionnel chinois de relations avec le monde est abandonné, quand la Chine était tellement autosuffisante qu’elle n’avait besoin d’aucun commerce extérieur, qui était en fait laissé aux « barbares étrangers » (après quoi, en conséquence, la Chine a été détruite – lorsqu’il est devenu évident que les barbares avaient des armes que l’empire céleste n’avait pas).

 

Maintenant, la Chine veut étendre son influence au monde entier.

 

Pas sur le plan militaire et idéologique, mais commercial et économique. Elle veut s’assurer que tout le monde aura besoin d’elle et ne se risquera même pas à l’attaquer ou à tenter de la saper de l’intérieur. Incidemment, Xi Jinping en a parlé lors d’une réunion avec les participants au forum (il a également rencontré Kissinger séparément):

 

«La Chine n’a pas l’intention de supplanter une grande puissance, son objectif est simplement de restaurer la dignité et le statut qu’elle mérite. L’histoire humiliante de la Chine en tant que pays semi-colonial et semi-féodal ne se reproduira plus jamais. »

 

La similitude de la situation Grande-Bretagne /Allemagne et États-Unis / en Chine est que l’hégémonie ne veut pas partager le pouvoir avec une puissance croissante, ne veut pas lui céder ses positions. Mais si la Grande-Bretagne pouvait arrêter l’Allemagne avec l’aide de combinaisons sophistiquées et brouiller les Européens entre eux, les États-Unis ne peuvent pas arrêter la Chine. Ni par sa propre force militaire (les armes nucléaires excluent un conflit entre les deux pays), ni en jetant contre elle des voisins (dont aucun ne dispose d’une force comparable à celle de la Chine, et la Russie en général est passée à des relations presque alliées avec Pékin). Tout ce que les États-Unis peuvent faire, c’est contenir la Chine.

 

Mais cela n’est possible que pour un temps limité. Bientôt, l’Empire Céleste gagnera une telle force que cela deviendra impossible. C’est pourquoi les stratèges américains intelligents (et Kissinger est certainement le principal parmi eux) estiment qu’il est nécessaire de parvenir à tout prix à un accord avec la Chine. Autrement dit, sans nécessairement se partager  le monde en deux sphères d’influence (comme suggéré au cours de la période Obama-Biden), il faut développer des règles générales du jeu, des règles de rivalité et des lois qui accompagnent le conflit. C’est-à-dire de placer les contradictions dans un certain cadre, afin de ne pas risquer l’escalade.

 

C’est précisément ce que Kissinger entend quand il parle de la nécessité d’entreprendre «une tentative pour réduire l’impact négatif du conflit». Non pas pour supprimer et éliminer le conflit, ce qui, bien sûr, est impossible, mais pour le rendre plus ou moins gérable:

 

«À mon avis, il est très important qu’après une période de tension relative, un effort clair soit déployé pour comprendre ses causes politiques, ainsi que l’engagement des deux parties à les résoudre. Nous sommes encore loin de prendre du retard, car nous ne sommes qu’à la veille d’une guerre froide …

 

Tout le monde sait que les négociations commerciales, qui, je l’espère, réussiront et que je soutiens avec succès, ne constitueront qu’un début modeste pour un grand débat politique qui, je l’espère, se produira. »

 

Il est important que Kissinger souligne que la guerre commerciale n’est qu’une partie, et non la plus importante, du conflit général. Parce que souvent tout se réduit à des contradictions économiques, commerciales et financières entre les deux plus grandes économies du monde. Mais d’un point de vue géopolitique, l’économie n’est qu’une arme de conflit fondée sur les profondes contradictions entre les civilisations. Nous sommes en présence d’un conflit entre l’Atlantique et l’Océan Pacifique, les civilisations occidentale et orientale, anglo-saxonne et chinoise. Ce conflit est de nature globale et affecte le monde entier.

 

En ce sens, il n’est pas inférieur au conflit entre les États-Unis et l’URSS. Et Kissinger pense même que la « guerre froide » de Washington et de Beijing lui est supérieure, car « les États-Unis et la Chine sont des pays plus vastes que l’Union soviétique et les États-Unis ». Selon lui, les États-Unis et la Chine sont les deux plus grandes économies du monde, aux prises avec une guerre commerciale prolongée.

 

Dans le même temps, il est erroné de croire que Kissinger s’oppose à Trump. Trump n’a pas déclenché de guerre commerciale avec la Chine parce que cela ferait partie de sa stratégie globale visant à contenir la Chine et à préserver l’hégémonie américaine. Trump veut renforcer les États-Unis, non pas en tant qu’hégémonie mondiale, mais en tant qu’État-nation, c’est-à-dire qu’il fait une chose avec laquelle les Chinois sont très à l’aise. Et d’ailleurs la guerre commerciale elle-même est désagréable pour eux, mais s’inscrit dans le cadre de leur vision du monde. Deux pays se font concurrence pour les marchés mondiaux et défendent les leurs – tout cela dans le cadre d’une lutte acharnée. C’est autre chose que les Chinois (tout comme les Russes) n’acceptent pas: qu’on les entoure de bases militaires, que l’on essaie de les brouiller avec leurs voisins, que l’on s’immisce dans leurs affaires intérieures et tente de déstabiliser la situation intérieure.

 

C’est précisément ce qu’est appelée à ne pas faire l’Amérique. Et il ne s’agit pas seulement de Xi Jinping, mais essentiellement de Kissinger. L’ancien secrétaire d’État veut une deuxième fois dans sa vie parvenir à un accord avec la Chine. Mais la première fois, en 1971, c’était plus facile à faire, même si avant cela, il y avait eu deux décennies d’hostilité entre les pays. D’ailleurs, Pékin elle-même était intéressée à jouer avec les Américains, car elle craignait un conflit avec l’URSS. Maintenant, la Chine a établi des relations stratégiques avec la Russie et son interdépendance économique avec les États-Unis lui permet de s’assurer que les Américains eux-mêmes ne sont pas intéressés par une rupture. En outre, Pékin constate que les États-Unis perdent beaucoup de terrain dans le monde et que les Américains doivent se dépêcher, pas les Chinois.

 

Le temps joue en faveur de l’Orient. Et si l’Occident veut se mettre d’accord sur «les règles du combat» et «les lois du conflit», il doit être préparé à une conversation honnête, au rejet des arguments du type «soutenons les défenseurs de la liberté à Hong Kong» et «livrons des armes à Taiwan». C’est ce genre de dialogue que propose Kissinger. Seulement ce ne sont pas les Chinois qu’il faut convaincre, mais les Américains.

 

 

 

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