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J’ACCUSE MAIS QUI ET DE QUOI ?

18 Nov

Ça dépend du cadrage… 

Est-il possible de voir un film en faisant abstraction du contexte dans lequel il arrive sur nos écrans? Le contexte est celui de cette femme qui accuse son réalisateur de l’avoir battue et violée quand elle avait dix huit ans, il y a une quarantaine d’années. Mais cette accusation renvoie d’abord au passé sulfureux de cet homme, toujours soupçonné d’être l’avorton diabolique de Rosemary baby.. Il s’agit vous l’aurez deviné de Roman Polanski. Passé sulfureux et dramatique de celui qui a connu en Pologne l’occupation nazie. Le sort réservé aux juifs et pas seulement par les nazis, vu que c’est une chose que les Polonais de hier comme d’aujourd’hui partagent avec leurs occupants: la haine des juifs. Naître dans un pays où vous êtes le diable en personne pour un bon nombre de gens que vous croisez est une expérience qui vous fait sans doute douter autant de la nature humaine que du socialisme, en tant qu’organisation collective de ces gens-là. Naissance d’un petit monstre, redoublée par l’horreur d’une paternité avortée,  l’assassinat de son épouse holliwoodienne, alors qu’elle était proche de l’accouchemen,t par une bande de malades qui signeront par ce crime la fin de l’ère de contestation née à Woodstock. Qui aurait pu imaginer pareil scénario? Il se débat dans le paroxysme de l’Histoire et un des arguments en sa faveur est d’avoir été le héros malgré lui de faits divers qui disent la paranoïa d’une époque.

L’autre dimension de ce contexte d’accusation de viol et de brutalité est celui du refus par les femmes elles-mêmes de recevoir des coups, d’être les victimes désignées de l’enfer conjugal qui ne s’associe pas à une telle cause? Mais c’est aussi la montée de quelque chose de  malaisé à décrire et qui vicie cette juste cause. Songez à l’abominable poupée Barbie qui a pris le pouvoir en Bolivie en portant la bible comme symbole de la haine de l’indien satanique. Elle incarne le suprématisme blanc, elle a fait aussi sa carrière d’avocate et de politique dans la lutte contre le féminicide.. Cette vertueuse qui en tant que législatrice en rajoutait sur la défense des femmes est la même qui en ce moment à proclamé le droit pour la police et les milices de n’avoir plus de loi seulement une foi dégénérée… et on sait que ces gens-là torturent , violent et s’attaquent en priorité aux femmes. C’est un cas extrême mais il me fait songer au personnage de Marion Maréchal le Pen dont la haine raciste peut si bien s’accommoder de discours pseudo- progressistes sur le plan des moeurs, il n’y a guère que l’avortement qui soit un butoir.

Il se passe quelque chose de l’ordre du libéralisme libertaire qui brouille les cartes et pour la première fois parait détacher les droits individuels de la justice sociale. Et dans cet espace qui s’élargit les monstres prolifèrent.

Un exemple la manière dont la télévision rend compte de ce qui se passe à Hong Kong. Une bande de voyous brule l’université, tire sur la police avec des flèches et des coktails molotov, c’est un cran au dessus de la manière dont  les black block se conduisent en France, sans parler de ces malheureux gilets jaunes. Ce qui suscite l’approbation de toutes les chaines sur la répression policière… en France bien sur, pas à Hong kong. Là, ce sont les méchants, les communistes, chinois de surcroit… Staline doublé de l’abominable Fu manchu, encore une image, un code…  Nos médiacrates défendent ces voyous face à la police chinoise qui n’a pas encore fait de victimes malgré l’anarchie et la violence de ceux qui déploient des drapeaux des Etats-Unis. Mais le plus extraordinaire est le silence fait sur ce qui se passe en Bolivie, le massacre d’indigènes désarmés…Tout cela au nom de la démocratie, de la civilisation opposée à la barbarie des éternels colonisés…  La manière dont notre société se représente, elle et les autres fait vaciller nos valeurs…

Le mot démocratie, droit individuels dans un tel contexte perd beaucoup de sa pertinence. L’affaire Dreyfus n’est-elle pas l’illustration édifiante du fin du fin des droits de l’individu comme finalité de la démocratie, mais aussi du libre marché, ce qui aboutit que sur ce qui est « édifiant » on ne peut plus justement rien édifier…

Bref je suis allée voir le film « j’accuse » parce que Polanski est un cinéaste considérable, mais j’y suis allée avec pas mal de scepticisme, peut-être pour avoir lu l’interview de Polanski dans lequel il se félicitait de l’aide totale fournie par l’armée française. Je me suis dit: « bien sur maintenant ils peuvent dénoncer l’antisémitisme, ils ont la haine des arabes et des noirs, on les envoie dans ce qui reste des expéditions coloniales. Alors l’affaire Dreyfus c’est de l’ordre de la bonne conscience d’une institution qui sur le fond n’a pas changé d’un iota. »

En tous les cas je puis vous assurer que la polémique lancée contre Polanski le violeur n’a eu aucun effet sur la fréquentation, la salle était archicomble et pas seulement des retraités, il y avait plus de monde que pour le Joker.

C’est un grand film, avec des acteurs bien maîtrisés, Dujardin lui-même est sobre, retenu enfin autant qu’il le peut mais cela sert le film, parce que c’est lui en colonel Picart qui est le véritable héros du film, un antisémite mais qui fait simplement son devoir et en retire honneur et bénéfices après avoir tenu bon, alors que Dreyfus, lui personnage secondaire va aussi loin que sa situation de juif le lui permet. Cette inversion des rôles est un trait fort et Polanski le juif est un assez grand cinéaste pour placer sa caméra et son propos ailleurs que ce qu’on l’attend. On croyait tout connaitre de cet épisode de la conscience française et Polanski par de savants aller retour entre souvenir et événements nous fait vivre un suspens dont en fait nous ignorions la fin, à savoir que les positions initiales demeurent les mêmes. Le juif demeure le juif et celui qui a simplement fait son devoir en retire tous les bénéfices.

Je ne sais pas si la femme qui a choisi de révéler ce qu’elle avait subi jadis, l’a fait après avoir vu le film. Si Oui je comprends pourquoi, il y a chez Polanski le refus de croire que l’on peut changer la donne et que l’affaire Dreyfus a changé quelque chose en profondeur même s’il dit son amitié pour la France où on va tout de même le plus loin qu’il est possible dans le refus de l’injustice et des conformismes, alors que dans l’Europe centrale aucun procès injuste fait au juif, aucun pogrome ne soulevait de problème, l’honneur de la France est de s’être divisée sur le sujet. Même constat à propos du puritanisme hollywoodien avec cette femme française adultère qui refuse d’être autre chose qu’une maîtresse parce que c’est ça la réalité du couple… Bref la France est ce qui se fait de mieux parce que les antisémites conservent le sens du droit hérité de la Révolution française. mais n’est ce pas aussi le lieu où dans le fond tout est permis ? Et cette femme ne peut alors accepter que son traumatisme serve à glorifier le silence comme une vertu.

Un mot en outre sur mon contexte à moi spectatrice de l’affaire Dreyfus, la relation entre l’esprit de corps et les droits de l’individu.Ce n’est pas non plus indifférent. J’ai adhéré au PCF comme je l’ai expliqué dans mes mémoires parce que les communistes s’étaient battu contre le nazisme en France et en Union soviétique. J’ai fait récemment une expérience abominable à l’enterrement de mon secrétaire de section, il y avait tout ce que la fédération des Bouches du Rhône contient de plus réactionnaire, de plus conformiste, j’ai senti envers moi une telle haine , un tel désir de m’humilier et de me faire mal que j’ai repensé à ce lieu où nous nous étions réfugiés parce que juifs, au boulevard de la Libération, à l’époque c’était le boulevard de la Madeleine. Le matin une main avait écrit devant la porte : « il y a des juifs cachés ici ». Nous nous sommes enfuis en laissant la quasi totalité de notre avoir. Je me suis demandé en voyant ce jour là d’enterrement , ces gens qui me haïssaient depuis tant d’années, j’ignore pourquoi, parce que je suis une intellectuelle différente d’eux peut-être?  Je me suis demandé lesquels d’entre eux enverraient une lettre de dénonciation aux nazis me concernant? Ils éprouvaient une telle joie à organiser le silence et la diffamation autour de moi que tout à coup les raisons de mon adhésion en  perdaient de leur pertinence. J’ai décidé qu’il fallait que je quitte Marseille parce que le mépris que j’éprouvais pour leur complicité dans la maltraitance injustifée, cet esprit de corps qui les animait m’était insupportable et cel me détruisait d’éprouver le mépris . Est-ce qu’il fallait que je quitte le parti? Non j’étais comme Dreyfus, pourquoi avait-il tant voulu être militaire, être français, pourquoi s’accrochait-il à l’honneur de choisir et de ne plus subir? Comme lui je voulais être ce que j’étais et tout ce que la vie m’avait apporté ; une communiste, une vie comme peu en ont connu, l’amour, l’amitié, le combat, le respect, le choix d’être ce que l’on est envers et contre tous..Mais eux qu’en faire?  il fallait que je les fuis, eux aussi mais pour une part mo, cette part contamninée…, je ne serai plus jamais une militante, je me contenterai d’écrire à distance…je veux pourtant avec force qu’il y ait des militants, que se renouvelle ce qui est peut-être vicié à force d’avoir croupi, parce que sans cela il n’y aura pas de justice. Comprenne qui pourra pourtant c’est aussi le sujet du film, même si apparement cela passe au second plan..

Voilà, tout est question de cadrage, et Polanski est-il victime ou bourreau? Il ne l’a jamais caché et rêve de la Vénus à la fourrure de Masoch, il est les deux parce qu’autrement il ne serait pas le metteur en scène qu’il est, il ne nous forcerait pas à nous confronter à nos propres démons, ce qui est tout de même la force de la salle obscure.Encore un mot,  je déteste voir un film à la télévision, j’ai besoin de sentir autour de moi le public, cette agora de la nuit qui attend avec vous telle une bête ce que l’on inflige au malheureux joker et qui comme vous est soulagé de le voir se venger en accomplissant d’atroces crimes. Fritz Lang que l’on avait accusé d’avoir tué sa première épouse a passé sa vie à tenter de savoir ce qui se passait dans le ventre d’un criminel, moi ce fut dans celui d’un antisémite ou d’un raciste, qu’est-ce qui poussait à ce plaisir du lynchage collectif qui faisait disparaître la conscience d’avoir un être humain devant soiet que l’on ressent dans une salle obscure. « Je connais la conscience d’un honnête homme! » me disait mon mari qui lui avait résisté à la gestapo et il ajoutait « c’est un abyme ». il m’arrive d’avoir peur des honnêtes hommes et c’est de cela que nous parle Polanski.

Danielle Bleitrach

 
1 commentaire

Publié par le novembre 18, 2019 dans CINEMA

 

Une réponse à “J’ACCUSE MAIS QUI ET DE QUOI ?

  1. Maïa

    novembre 21, 2019 at 6:58

    Une vie « pleine » ! votre vie, Danielle, qui peut en dire autant ?

     

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