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Au Chili, une chanson dans la nuit : Victor Jara et moi je pense à Walter Benjamin, à l’ange de l’histoire

23 Oct

 

Au Chili une femme brave le couvre feu et chante la chanson du poète troubadour communiste tué par Pinochet après avoir eu les mains tranchées. Ecoutez la réaction des Chiliens en entendant ce chant… C’est un peu ce que j’ai voulu vous dire dans mes mémoires… ce que les êtres humains puisent dans la mémoire quand elle leur est restituée pour le combat.

« L’histoire, dans ce qu’elle a eu toujours d’intempestif, de douloureux, d’imparfait, s’inscrit dans un visage – non : dans une tête de mort»

Pour ceux qui ont lu mes mémoires, ils savent à quel point je fais de 1973 le point de départ de tout ce que nos mémoires doivent recomposer, repenser pour envisager un avenir. Il y a beaucoup de clés dans ces mémoires, mais l’une d’entre elles est incontestablement une référence à Walter Benjamin et à la nécessité de la mémoire des vaincus pour entrer dans l’histoire de l’humanité, être révolutionnaire.

Walter Benjamin a écrit ses thèses sur l’histoire entre deux fuites qui se termineront par le suicide à Port-Bou en 1940 parce qu’il croit être rattrapé par les bourreaux nazis. Je n’ai jamais fini de fuir et quelle que soit ma mort elle sera toujours ce suicide à l’idée d’être rattrapée, c’est le cauchemar que j’ai fait toute ma vie. Les Thèses sur l’histoire constituent le dernier texte achevé de Benjamin : elles nous laissent un testament. Il y consigna d’ultimes pensées, tenues secrètes. Dans une lettre, il confia qu’il les avait « préservées pendant vingt ans, oui préservées, en se les dissimulant même à lui-même ». Elles sont marquées par le terrible pessimisme de celui qui croit qu’il n’y a plus d’issue, le nazisme a triomphé. Le futur n’est plus qu’apocalypse, champ de ruines, le progrès qui devait libérer l’humanité de ses chaînes est devenu le lieu même de la barbarie. Mais il y a au fond de la douleur un chant qui s’élève, celui de la mémoire, le temps retrouvé, celui de cette femme qui chante dans la nuit le troubadour communiste dont les mains furent tranchées pour qu’il ne joue plus d’accord de guitare.

Les bourreaux donnaient rendez-vous dans un stade et ils inventèrent une contre révolution qui nous rendirent coupable de tout, ils eurent de nombreux complices.

Oui mais cette femme chante dans la nuit et en appelle à la mémoire de l’ouvrière Amanda, la vaincue de l’histoire.

Mais ce n’est pas seulement un de profundis dont fait état Walter Benjamin, seul le présent est écrasé par la barbarie, mais il est là dans le temps de nos mémoires. Il s’ancre sur le passé pour ressusciter l’avenir: « Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la délivrance . » Est-ce notre commune origine juive qui me fait penser à cette espérance enfouie dans le cœur des hommes et qu’il faut faire revivre, le temps à venir parce que l’espérance n’est pas assouvie.

Cette femme qui chante dans cette nouvelle nuit de crime du Chili est l’angelus novus, ce tableau de Paul Klee dans lequel Walter Benjamin voyait la marche de l’histoire, cet ange entouré d’un halo de feu, les ailes déployés qui marche à reculons en tentant de ramasser et de réveiller les vaincus, ce présent que l’ange contemple incrédule et stupéfait tandis qu’une force irrésistible le pousse vers l’avant et qu’il s’attache à cet amas de ruines, parce que de tout cela dépend peut-être la délivrance.

 

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