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La diaspora algérienne soudée face à Bouteflika

25 Mar

>Politique|Philippe Martinat, notre envoyé spécial à Marseille (Bouches-du-Rhône)|24 mars 2019, 7h30|MAJ : 24 mars 2019, 16h26|49
Ces dernières semaines, tous les dimanches après-midi, des centaines de Franco-algériens ont pris l’habitude de se rassembler pour manifester leur solidarité avec le grand mouvement populaire né en Algérie. PhotoPQR/La Provence/Nicolas Vallauri

Algériens vivant en France, binationaux ou simple Français d’origine algérienne, ils vivent avec intensité ce «Printemps algérien».

Ils se découvrent souvent pour la première fois, joyeux et étonnés. Dans un coin du Vieux-Port de Marseille, face à la Canebière, quelques centaines de Franco-algériens ont pris l’habitude de se rassembler ces dernières semaines tous les dimanches après-midi pour manifester leur solidarité avec le grand mouvement populaire né de l’autre côté de la Méditerranée. Le Mistral qui se lève glace les visages, mais ne parvient pas à refroidir les ardeurs de cette petite foule bruyante au-dessus de laquelle flottent les drapeaux vert et blanc frappés du croissant rouge et de l’étoile.

Maître de conférences à l’université Aix-Marseille et membre du jeune Collectif pour une alternative démocratique et sociale en Algérie, le sociologue Saïd Belguidoum observe la scène en expert. « Ce qu’on appelle la communauté algérienne en France est d’une hétérogénéité totale, relève-t-il. Ici vous avez des intellos, des salariés modestes et des primo-arrivants qui s’expriment spontanément en arabe. Mais les jeunes des quartiers nord ne sont pas là. Pour eux, ce qui se passe en Algérie renvoie à l’histoire de leurs parents, mais n’entre pas du tout dans leurs préoccupations quotidiennes. » Ce qui ne les empêche pas de brandir le drapeau algérien lors des matchs de l’OM.

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La diversité des situations saute aux yeux. Mohamed, 46 ans, visage maigre et traits tannés sur les chantiers publics, est venu d’Aix-en-Provence avec sa petite famille. Son épouse Samia, 42 ans, travaille comme aide aux personnes âgées et exprime sa « joie pour l’Algérie qui bouge ». Les trois petites filles de ce couple modeste dont le père est algérien alors que la mère possède la double nationalité, ont les yeux qui brillent. « Nous, on est nées en France, mais on veut que l’Algérie soit libre », lance tout sourire l’aînée de 12 ans.

«L’Algérie mon amour, l’Algérie pour toujours»

Des prises de parole improvisées surgissent ici ou là dans un désordre certain, parfois couvertes par des chants comme ceux de ces jeunes qui reprennent en arabe l’un des hymnes de défi aux autorités des supporteurs de football d’Alger : « Envoyez-nous les policiers ! » Plus consensuel, retentit aussi, en français cette fois, « L’Algérie mon amour, l’Algérie pour toujours ».

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Moustache poivre et sel et chapeau vissé sur le crâne, Mohamed, un Kabyle dans la cinquantaine, discute avec deux amis. « En Algérie, j’étais cadre dans une entreprise. Avec ma femme on a quitté le pays en 2002 pour la France quand on a vu le système scolaire basculer dans l’intégrisme et la médiocrité. » Non sans fierté, il glisse que son fils aîné est aujourd’hui « docteur chercheur en biologie » et le cadet étudiant en troisième année de médecine.

En regardant la petite foule qui brandit des pancartes hostiles à Bouteflika et crie « Système dégage », Mohamed s’enflamme : « Les jeunes veulent que leur Algérie soit comme ici ou même mieux, car le pays est riche. La relation entre les deux peuples français et algérien est extraordinaire, il y a de quoi faire un eldorado sur les deux rives de la Méditerranée. »

Des Tunisiens, un drapeau palestinien…

On croise aussi Micen, une publicitaire d’origine algérienne née à Saint-Etienne (Loire), descendue de Paris pour le week-end. La jeune femme avoue se sentir « à la fois très concernée et très distanciée » par rapport à l’Algérie. Ou Nada, une architecte trentenaire qui vient de s’installer à Marseille. Ratiba, « née à Marseille il y a 46 ans à la clinique Bouchard », travaille comme aide aux personnes en maisons de retraite. Avec son compagnon tunisien, ils brandissent un drapeau palestinien, « parce que la Palestine c’est l’Algérie », proclament-ils. Tout le monde n’est pas de cet avis.

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Le 3 mars, sur le Vieux-Port de Marseille./PhotoPQR/La Provence/Nicolas VallauriDeux franco-algériennes dans la soixantaine viennent de houspiller un jeune avec un keffieh palestinien et d’autres qui conseillaient à Macron de « s’occuper de ses Gilets jaunes » plutôt que de l’Algérie. « Il ne faut pas tout mélanger ! », s’époumonent les deux vieilles dames.

Soraya Chekkat, une juriste de 40 ans, vient d’adhérer au « collectif pour une alternative démocratique et sociale en Algérie ». Le discours très argumenté de cette Française de la diaspora suggère de fortes attaches militantes à gauche. Erreur : « Je n’ai jamais été encartée dans aucun parti politique ici, et encore moins d’Algérie ! » Médecin-psychiatre, Bahia, aixoise d’origine algérienne, intervient spontanément : « J’aurais tant aimé qu’on scande un peu plus de slogans pour la démocratie comme « Le FLN dans les musées », « L’armée dans les casernes » et « La religion dans les mosquées ! »

Certains ne rêvent plus que de repartir

Plus loin, un groupe turbulent d’une dizaine de jeunes fait du bruit pour cent. Ils se bousculent pour parler en même temps. Tous sont sans-papiers. Yacine, 25 ans, est parti à pied d’Algérie à l’âge de 16 ans. Ses amis assurent qu’il a traversé treize pays avant d’arriver en France : « On n’est pas ici pour la tour Eiffel ou pour Marseille, nous on veut retourner travailler dans notre pays dès que la clique de voleurs au pouvoir à Alger aura dégagé ». En attendant, ils vendent pour survivre des cigarettes Marlboro de contrefaçon.

Seconde génération, Nassim, étudiant en première année de lettres travaille chez Zara pour payer ses études. Il avoue être un peu « largué » sur l’Algérie, mais fait l’effort de se renseigner sur son lointain pays d’origine. « J’essaye de comprendre la situation mais c’est vrai qu’avec mes copains cela ne nous avait jamais intéressé », confie-t-il très étonné d’apprendre à quel point la haute hiérarchie militaire profite du système à Alger. Etudiante en architecture à Marseille, Douia, la petite Kabyle, ne rêve plus que de repartir : « Je voudrais vraiment voir ce qui se passe en Algérie. »

La révolte des petits commerçants

Petits commerçants franco-algériens ou gros acteurs de « l’économie de containers », eux aussi, observent avec intérêt le mouvement de contestation en Algérie. « Les gros barons qui appartiennent au Forum des chefs d’entreprise (le Medef algérien présidé par le très pro-régime Ali Haddad) résident le plus souvent en France ou en Suisse notamment pour l’éducation de leurs enfants, indique un bon connaisseur du patronat algérien.

Pour eux tout va bien, ils ont les protections suffisantes pour continuer à s’enrichir ». Mais les « petits », eux, tirent la langue. « Nous n’en pouvons plus de ce système qui ne sait qu’augmenter les taxes sur tous les produits d’importation, nous voulons plus de liberté dans les échanges commerciaux », râle Kader. Ce commerçant, qui traverse deux fois par mois la Méditerranée pour ramener en Algérie du textile prêt-à-porter, manifeste sur le Vieux-Port de Marseille (Bouche-du-Rhône) avec ceux qui veulent « dégager » Bouteflika.

Depuis la chute des cours du pétrole en 2014, Alger, dont les réserves monétaires ont fondu, tente de freiner les importations. « Les commerçants sont contre le système car ils en souffrent beaucoup, décrypte l’universitaire Saïd Belguidoum. Tout le monde le sait : ils sont forcés de participer à la corruption généralisée en payant des tchipas (pots-de-vin) aux douaniers et en sous-déclarant les montants de leurs marchandises pour contourner des taxes de plus de 60 %. » Résultat la corruption et le trabendo (marché noir) flambent. « Actuellement les gens qui vont à Alger transportent souvent dans leurs cabas des pots de Nutella ou des tablettes Milka », témoigne une Franco-Algérienne. De quoi acheter la paix sociale ou nourrir la révolution ?

En chiffres

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PhotoPQR/La Provence/Nicolas Vallauri2,5 millions. La démographe Michèle Tribalat a estimé en 2015 à 2,5 millions le nombre de personnes d’origine algérienne vivant en France (réparties sur trois générations). Mais ce chiffre de la diaspora algérienne n’est qu’une estimation parmi d’autres, car la loi française interdit les statistiques « ethniques ».

Entre 500 000 et 2 millions. Le nombre des binationaux franco-algériens se situerait entre 500 000 et 2 millions. Selon l’estimation haute, il y aurait 800 000 binationaux vivant en Algérie et 1,2 millions en France. En 2014, 815 000 Algériens et binationaux étaient inscrits sur les listes des consulats algériens en France.

5,2 milliards d’euros. En 2018, les exportations françaises vers l’Algérie étaient de 5,2 milliards d’euros et les importations en provenance d’Algérie (gaz et pétrole) avaient atteint 4,1 milliards d’euros. La balance commerciale de la France avec l’Algérie est donc excédentaire de 1,1 milliard d’euros.

PolitiqueAlgérieMarseilleSaïd Belguidoum
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1 commentaire

Publié par le mars 25, 2019 dans Afrique, INTERNATIONAL

 

Une réponse à “La diaspora algérienne soudée face à Bouteflika

  1. Mohamed-Lakhdar-Bahlouli

    mai 15, 2019 at 9:15

    A reblogué ceci sur Pour une deuxieme republique.

     

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