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Ukraine : un pays d’analphabètes ? par Andreï Mantchouk

15 Fév

Bienvenue au club des peuples qui lisent de moins en moins, ceux qui lisent finissent par former un cercle fermé qui s’auto-entretient dans l’excellence supposée de ses goûts et de sa manière d’être. Les Ukrainiens sont d’autant plus choqués que l’URSS était bien différente… Au passage il est question « des événements révolutionnaires de mai 68 en France », j’ai des doutes sur le caractère révolutionnaire d’un tel événement (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop).

Украина: страна, где не умеют читать

28/11/2018

https://ukraina.ru/opinion/20181128/1021909509.html

 

La dégradation de l’éducation menace les Ukrainiens d’analphabétisme et de déculturation

 

Un Ukrainien sur trois n’a lu aucun livre au cours de la dernière année. C’est ce que montrent les résultats d’un sondage à grande échelle du Centre ukrainien Razoumkov d’études économiques et politiques, mené dans toutes les régions du pays pour connaître le niveau culturel et éducatif réel de ses habitants.

 

Les résultats de cette étude sont vraiment choquants et démontrent clairement que l’Ukraine peut revendiquer le titre déshonorant du pays d’Europe où on lit le moins. Outre ceux qui n’ont pas pris de livre entre leurs mains, un tiers des répondants ont lu au cours de l’année de un à cinq livres seulement. Le niveau de cinquante livres par an, qui est en général un niveau moyen pour une personne moderne, n’a été dépassé que par 2% des répondants. En outre, l’étude a principalement été menée dans les grandes villes, où il existe une forte concentration de citoyens instruits possédant de magnifiques diplômes universitaires.

 

Bien entendu, certains pourraient penser que les Ukrainiens orientés vers un avenir européen délaissent les livres au profit de la lecture sur supports électroniques. Hélas, selon le sondage, seulement 4% des répondants lisent et écoutent des livres électroniques et des livres audio quotidiennement, et 11% plusieurs fois par semaine. De plus, les deux tiers des répondants ne lisent jamais de textes sur des appareils électroniques en vogue. Alors que les tendances mondiales indiquent au contraire une croissance rapide de la popularité des livres électroniques et des livres audio dans presque tous les pays développés du monde.

 

En outre, les deux tiers des Ukrainiens qui ne lisent jamais ont avoué honnêtement aux sociologues n’éprouver ni le besoin ni le désir de lire des livres. En outre 11% ont déclaré que la raison pour laquelle ils ont renoncé de lire est le prix élevé des publications et 7% se sont plaints du manque de bons  livres, intéressants, de haute qualité et utiles, ce qui me fait saluer les censeurs patriotes qui ont interdit de faire entrer en Ukraine une longue liste de littérature subversive russe – depuis les œuvres du libéral Boris Akounine jusqu’aux  écrits du célèbre historien britannique Anthony Beevor.

 

«C’est le retour de l’obscurantisme» – dit un commentaire laconique sur le portail éducatif ukrainien Znai.ua. En effet, les données d’enquête du centre Razumkov ne font en réalité que rendre compte une fois de plus de la chute drastique du niveau éducatif et culturel des Ukrainiens. Selon les résultats de l’étude, les indicateurs non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs de la lecture sont alarmants : la majorité des Ukrainiens qui lisent préfèrent les romans policiers, tandis que les classiques occupant la deuxième position sont talonnés par les romans d’amour ou d’aventures.

 

Mais il y a seulement un quart de siècle, l’Ukraine était à juste titre considérée comme l’une des républiques où on lisait le plus dans le pays du monde qui comptait le plus de lecteurs, à savoir l’ex-URSS. À cette époque, les Ukrainiens avaient un grand intérêt pour les livres: ils couraient après les éditions rares, faisaient la queue, collectaient du papier à recycler pour obtenir des bons de livres et essayaient de se procurer les publications rares par leur réseau d’amis. Et ceci en dépit du fait qu’à cette époque, les maisons d’édition avaient des tirages en nombre incroyable pour notre époque, en russe et en ukrainien.

 

En mai de l’année dernière, nous avons participé à une conférence de la gauche française, à l’occasion du cinquantième anniversaire des événements révolutionnaires de 1968. En discutant avec les Parisiens, j’ai raconté que dans mon enfance, j’avais lu le roman de Robert Merle consacré à la France, publié en ukrainien par la maison d’édition du Comité central des JC d’Ukraine. Les Français ne pouvaient pas y croire, car dans ce livre, on parle de manière très élogieuse des leaders étudiants antisoviétiques, tels Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit. Quand ils ont appris que le roman avait été publié dans la Kiev soviétique à cent mille exemplaires, ils ont dit que cela devait dépasser le tirage total des livres de cet auteur français renommé, publiés dans son pays.

 

Hélas, ces temps sont révolus. La plupart des librairies cultes et des échoppes de bouquinistes sont depuis longtemps transformées en restaurants et boutiques, et les maisons d’édition ukrainiennes sont en déclin permanent, malgré tous les privilèges et préférences accordés depuis des années par les hommes politiques patriotes. Il convient de noter que cela est dû non seulement à la pauvreté persistante, mais également à la politique d’autocensure. En effet, les petits éditeurs de niche préfèrent souvent imprimer un groupe assez restreint d’auteurs pas les plus talentueux, mais idéologiquement proches – à des fins de consommation par la même petite couche d’intelligentsia nationale.

 

En conséquence s’est formé un cercle fermé littéraire autonome qui circule dans son propre monde de présentations, conférences et expositions, recevant de généreuses subventions pour des œuvres patriotiques sur le thème de la «lutte de libération» de Skoropadsky et Petlioura, de l’Holodomor, de l’UPA, de l’ATO, de l’Euromaidan. Les écrivains ukrainiens contemporains se sont depuis longtemps transformés en machines politiques pour inciter à la haine et ont complètement cessé d’assumer leur fonction d’éducation du lecteur, qui y répond avec une indifférence totale à l’égard de leur travail biaisé et souvent médiocre. Et tout cela se superpose encore à la crise générale de l’éducation, gravement affectée par les « réformes » néolibérales des ministres Kvit et Grinevich.

 

Ce sont ces facteurs qui font de l’Ukraine un pays aux perspectives sombres, dans lequel on ne veut pas lire de livres. Cette réalité satisfait entièrement notre pouvoir, car des personnes limitées et mal éduquées, soigneusement formatées par la presse de propagande patriotique, peuvent facilement être manipulées et contrôlées. Cela signifie que la renaissance de l’Ukraine est impossible sans résoudre la question d’une nouvelle éducation des Ukrainiens, qui avait été résolue à l’époque soviétique. «Etudiez, mes frères! Pensez, lisez, apprenez des autres, sans renoncer à ce que vous êtes », ces célèbres paroles de Taras Chevtchenko sonnent aujourd’hui comme un véritable slogan politique qui jette un défi à la politique économique et aux limitations de la censure xénophobe.

 

Le but est de donner vie à ces mots – lire, penser, apprendre, en respectant tout le patrimoine le plus riche de la culture ukrainienne et mondiale.

Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire & Société

 

Une réponse à “Ukraine : un pays d’analphabètes ? par Andreï Mantchouk

  1. joel

    février 15, 2019 at 8:09

    rien d’étonnant dans ce texte. J’enseigne la philosophie depuis suffisamment longtemps maintenant pour pouvoir observer un effondrement identique chez nous. Chaque début d’année je pose un questionnaire à tous mes éleves de terminale et parmi les question je leur demande de m’indiquer les cinq derniers livres qu’ils ont lus. La premiere réaction est celle d’une surprise amusée (cinq livres!)Les reponses sont édifiantes; un gros tiers avoue spontanément n’avoir jamais lu un seul livre; un deuxieme tiers ne peut mentionner que les textes lus à l’occasion du programme de littérature de première et enfin un tiers qui mentionne des livres tres divers. Cette situation semble s’aggraver avec la généralisation du smartphone. L’intégration/désintegration sociale commence ici.

     

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