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Ce qui se passe en Roumanie devrait effrayer Porochenko

11 Jan

La contrerévolution ne cesse de bouffer ses enfants… cela viendra bien chez nous aussi (note de Danielle Bleitrach)

https://vz.ru/world/2019/1/10/958599.html

Николае Чаушеску и Ион Илиеску: как один румынский диктатор сверг другого

En Roumanie sont jugés les anciens dirigeants du pays, ceux-là même qui avaient organisé l’exécution des époux Ceausescu. Cela pourrait être considéré comme une histoire purement locale, si le renversement du Parti communiste roumain ne constituait pas un prototype de la technologie des «révolutions de couleur», appliquée par la suite en Yougoslavie, en Géorgie et en Ukraine. A présent, ces révolutions dévorent leurs propres enfants.

 

Le procès du président roumain à la retraite, Ion Iliescu, et d’autres hauts responsables politiques de «l’ère révolutionnaire» est entré dans sa phase finale. Ils sont tous accusés de «crimes contre l’humanité» commis après 1989, et plus particulièrement Iliescu, qui a utilisé des méthodes de gouvernement autoritaires pendant ses deux mandats présidentiels. Toutefois, l’accusation a rapidement dépassé ce cadre vague: ont été ajoutés les points «désinformation» et «provocation d’émeutes».

 

Ce tribunal risque de devenir un précédent pour des politiciens qui n’ont aucun lien avec la Roumanie. Par exemple, pour Piotr Porochenko et d’autres dirigeants du Maidan de l’Ukraine.

 

La Roumanie, bien sûr, est un pays spécifique, mais qui dans certains domaines de la vie publique est assez novateur. Cependant, cette « innovation » donne parfois l’impression que la Hongrie voisine utilise les Roumains comme cobayes pour des expériences sociales et politiques. Ce vieux divertissement hongrois, de même que l’attitude dégradante envers les gitans à la fin du XXe siècle, acquiert un caractère de « Maidan » prononcé. Expérimentez sur les Roumains – et vous pouvez exporter la technique ailleurs.

 

Par exemple, à la fin des années 1980, les Roumains ont été les seuls dans tout le pacte de Varsovie à avoir renversé le système communiste par une violence armée ouverte et fusillé démonstrativement le chef de l’Etat Nicolae Ceausescu et son épouse Elena aux termes d’un  « Tribunal » grand-guignolesque. Il est rapidement devenu évident que le «soulèvement populaire» avait été organisé par la CIA et préparé dans cette même Hongrie.

 

Les libéraux continuent d’agiter la menace du « sort de Ceausescu » au nez des dirigeants qui ne leur agréent pas, de Loukachenko à Kim Jong-un. Et bien que la «méthode roumaine» n’ait pas été reconnue universelle, même par ses auteurs, les fameuses «révolutions de couleur» non violentes se sont depuis généralisées. De plus, les Roumains ont expérimenté, semble-t-il, toutes les technologies idoines – des monômes d’étudiants à la manipulation de la conscience à l’aide de slogans et de mèmes.

 

Et maintenant, en Roumanie (pour la première fois sur le continent), un retour en arrière a commencé malgré l’adhésion manifeste aux «valeurs occidentales» et autres formes de soumission à l’ordre mondial qui se sont développées après 1991.

 

L’enfance du Maidan

 

Dans le cas du «clan Iliesku», il existe de nombreuses circonstances purement conjoncturelles. Le procès se déroule dans le contexte d’une crise politique prolongée. La corruption en Roumanie est un fléau incurable, mais l’Union européenne tente sincèrement de le combattre avec ses méthodes habituelles. À la demande de Bruxelles, un comité anti-corruption a été mis en place dans le pays. Il s’agit en réalité d’un organe de renseignement et de répression indépendant des autorités nationales, doté de son propre personnel et du pouvoir de procéder à l’arrestation de fonctionnaires sans interaction avec le ministère de l’Intérieur et les tribunaux.

Ion Iliescu (photo: Vadim Ghirda / AP / TASS)

L’UE a créé des structures similaires au Kosovo, en Géorgie et en Ukraine. À Kiev, le travail de la police anti-corruption est censé être une alternative au ministère de l’Intérieur et au service de sécurité de l’Ukraine, afin d’éviter le « patronage » de responsables corrompus, mais cela ne fonctionne pas. Au Kosovo, la situation est encore pire: les employés européens de ces structures sont eux-mêmes corrompus (dans les Balkans c’est contagieux). À Tbilissi, les activités européennes de lutte contre la corruption sont presque imperceptibles.

 

La mise en examen du «clan Iliesku» a commencé précisément après une tentative d’amnistie de plusieurs responsables qui avaient été arrêtés et condamnés à la suggestion du Comité anti-corruption. La protestation contre une telle amnistie avait tous les traits d’une «révolution de couleur» typique avec des rassemblements théâtraux massifs à Bucarest. Ce que l’on reproche à Iliescu et aux autres n’est pas clair, et en 2015, les autorités roumaines ont tenté de clore discrètement l’enquête, mais la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a «convaincu» Bucarest de poursuivre le processus.

 

Initialement, l’essentiel des accusations portées contre Iliescu et ses collaborateurs était réduit aux événements surnommés par le peuple « Golaniada » et « Mineriada ». Les circonstances de la révolution de 1989 elle-même sont apparues plus tard dans l’affaire.

 

Immédiatement après l’exécution de Ceausescu, il devenait urgent de légitimer la nouvelle forme de gouvernement « démocratique » dirigée par le Front du salut national (Iliescu, Mazilu, Militaru et autres). La campagne électorale du printemps 1990 a vite tourné au chaos roumain habituel, car la partie radicale de l’intelligentsia libérale exigeait la lustration, y compris l’exécution de tous les anciens membres du parti communiste, c’est-à-dire qu’elle excluait du processus politique tant Iliescu lui-même, qui était sous Ceausescu un haut responsable du parti, que tous les dirigeants du FSN, devenu un parti politique à la faveur des élections. Les opposants, parmi lesquels prédominaient les jeunes étudiants, occupaient la Place de l’Université à Bucarest, où un rassemblement non-stop type Maidan débutait avec tentes, grèves de la faim et chants, et l’intelligentsia libérale, présidée par le futur président et géologue Emil Constantinescu, encourageait les jeunes depuis le balcon de l’Université. Tout cela était orchestré de Budapest, mais pas toujours par des Hongrois.

 

Voyons maintenant quel est le prototype idéal des technologies de manipulation des «révolutions de couleur», qui n’étaient alors utilisées que chez les Roumains. Les détails sont si éloquents et reconnaissables que cela nous surprend. Iliescu a appelé par inadvertance les manifestants hooligans (en roumain golani), et les « concepteurs » qui dirigeaient ce Maidan de Hongrie ont rapidement transformé ce mot en une « image positive » en inventant le terme collectif « Golaniada » (sous Ceausescu la Roumanie se glorifiait de son « passé antique » et affectionnait le suffixe « -ad », pour faire référence à l’ « Iliade »).

 

Dans les événements russes de la «Place Bolotnaya», après que Vladimir Poutine a comparé les rubans blancs aux préservatifs, certains représentants de l’opposition libérale ont arboré également un déguisement  en forme de préservatif, mais cela n’a pas fonctionné.

 

Pour les Roumains, cependant, une chanson rythmée de jeunes a été composée avec les paroles «C’est mieux d’être un hooligan qu’un activiste, c’est mieux d’être mort que communiste», permettant de danser et de se réchauffer, de ressentir la communion des âmes. Le rap venait à peine de naître dans l’environnement gangster-noir d’Amérique, et en Europe il était pratiquement inconnu.

 

À Kiev, le rôle de comptine rythmique du premier Maidan a été joué par la chanson sans prétention «Nous sommes riches de notre unité» (1), puis par le fameux sautillement [celui qui ne saute pas est un « Moscal », NdT] qui permet de se réchauffer et de se sentir unis.

 

L’un des plus célèbres Roumains de notre époque, le dramaturge Eugene Ionesco, a envoyé un télégramme de Paris disant: « Je suis aussi un hooligan ». La similitude des langues roumaine et française ne laisse aucun doute sur le fait que c’est le geste de Ionesco de 1990 qui a donné naissance à l’expression «je suis #» (en français je suis, en roumain – eu sunt).

Tout cela s’est mal terminé. Iliesku n’a pas agi à la manière d’un Ianoukovitch, il a fait venir à Bucarest des mineurs de la province de Valea Jiului (une région minière prolétarienne des Carpates similaire au Donbass) à Bucarest dans des bus, armés de barres d’armature et de battes. Le Maidan étudiant a été chassé rapidement (« onizhedeti ») (2), comme un mauvais rêve. Et Iliescu a remporté les élections avec 85% des suffrages. Voilà pour la première accusation.

 

Par la suite, Iliescu a répété son coup à deux reprises avec les mineurs, en 1991 c’était contre le Premier ministre de l’époque et son actuel « complice » Petre Roman. Ces expéditions de mineurs à Bucarest (la dernière en date : 1999) ont été appelées «Mineriada» d’après le mot «mineur». Au bout du compte, le leader du mouvement minier, Miron Kozma (auteur par ailleurs du slogan avant-gardiste «mort aux intellos!») a pris la grosse tête, il a commencé à s’opposer à Iliescu et à demander l’impossible. Il a donc été condamné à 18 ans de prison pour deux de ses «Mineriades», peine commuée en une interdiction perpétuelle de séjour à Bucarest.

 

L’utilisation de mineurs pour atteindre des objectifs politiques et la mort de plusieurs personnes au cours de «Mineriades» constituent le deuxième motif d’accusation contre le «clan Iunescu».

 

Mais les points directement liés à la révolution de 1989 sont particulièrement intéressants.

Le clan Iliescu est accusé de « désinformation », c’est-à-dire de diffusion délibérée de fausses rumeurs sur la mort de milliers de personnes aux mains de l’armée et du service de sécurité en décembre 1989, qui ont déclenché de nouvelles manifestations de masse qui ont été réellement marquées par la mort de 800 à 1 000 personnes (selon différentes sources).

 

En d’autres termes, Iliesku et consorts ont tout simplement provoqué des affrontements de rue et des fusillades entre groupes de personnes non identifiées, en propageant des rumeurs sur les « atrocités du régime ».

 

Je me souviens des récits de témoins sur la nature des dégâts causés aux immeubles de grande hauteur de Bucarest lors des combats de rue du 22 au 25 décembre. La plupart des traces de balles de Kalachnikov caractéristiques de la production roumaine ont été retrouvées aux étages supérieurs. C’est-à-dire que les soldats effrayés (en fait des paysans) n’ont pas tiré sur les gens mais en l’air. Cependant, selon la version libérale, les insurgés ont tiré sur les derniers étages et les toits, car ils cachaient des « tireurs d’élite de la Securitate » et des « Arabes » venus on ne sait d’où. Dans le même temps, la mort de manifestants civils n’a pas fait l’objet d’enquête, pas même une expertise balistique. Une vraie « Centurie céleste », comme celle de Kiev.

La révolution elle-même a commencé comme une révolte purement ethnique, voire séparatiste, de la population hongroise de Transylvanie, provoquée par l’arrestation du pasteur protestant populaire Laslo Tekes, qui prônait l’expansion de l’autonomie des régions hongroises de la Roumanie. Les émeutes à Timisoara (Temeshvaren hongrois) seraient restées des événements locaux si n’avaient pas été diffusées rapidement (et ce en l’absence de réseaux sociaux) des rumeurs sur des « milliers de morts », sur des « mercenaires arabes de Ceausescu », sur  » les escadrons de la mort de la « Securitate » et la dissimulation des cadavres dans les morgues (Elena Ceausescu a vraiment ordonné de faire incinérer 40 morts à Timisoara, mais 40, pas plusieurs milliers).

 

Les stations de radio travaillant en Hongrie ont joué un rôle important à cet égard, de même que la diffusion d’émissions sur des fréquences militaires après le suicide du ministre de la Défense, Vasile Mil. Le colonel général, qui dirigeait l’armée sous le pseudonyme de Nicolae Militaru, a par la suite été accusé de « travailler pour le GRU », et la participation du renseignement militaire soviétique à l’organisation du renversement de Ceausescu est toujours une rumeur persistante en Roumanie.

 

Militaru, décédé en 1996, sympathisait vraiment avec l’URSS à l’opposé du nationalisme roumain de Ceausescu et, dans les années 1970, avait été observé au moins deux fois en train de préparer un coup d’État militaire. Mais auparavant, il était entré dans l’histoire en tant que «héros de la révolution anticommuniste».

 

Cela dit, lors de la rébellion, ce sont précisément Iliescu et son ancien diplomate, le dissident Dumitru Mazilu, qui ont répandu des informations erronées sur les «milliers de personnes tuées» et soulevé les foules (dans les rangs du peuple en révolte étaient particulièrement nombreux les paysans pauvres, ceux qui étaient « nés grâce à Ceausescu » avec son interdiction des avortements et la construction massive de villages avec des maisons « unifamiliales »). Par la suite, Mazilu, défendu par les Français, a été le principal concurrent d’Iliescu dans la lutte pour le pouvoir, mais il a été accusé de collaborer avec la Securitate, puisqu’il enseignait à l’Académie de la sûreté d’Etat. Lors des meetings, cet homme au talent oratoire et populiste exceptionnel scandait « Mort aux communistes! » et appelait à l’exécution en masse de membres du PCR.

 

En 2013, il a été interrogé par le tribunal actuel sur les événements de 1989 à 1990, mais son témoignage n’a pas été divulgué.

 

Bien entendu, toutes ces circonstances sont très spécifiques et ne peuvent pas être automatiquement transférées vers des pays tiers, mais un précédent a été créé.

 

En Roumanie moderne, malgré tous les succès économiques, l’intérêt pour l’ère Ceausescu est en train de s’éveiller et selon les sondages, il est très populaire même en tant que personnage politique: plus de la moitié des Roumains seraient prêts à voter pour lui. Mais la renaissance des sympathies pour «l’âge d’or» de Ceausescu (qui, bien sûr, n’est d’or que comparé à la situation actuelle) sera laissée à l’appréciation des Roumains. Nous sommes beaucoup plus intéressés par tous les parallèles ci-dessus avec ce que nous observons aujourd’hui, et pas seulement en Ukraine. Les analogies ukrainiennes sont simplement celles qui sautent le plus immédiatement aux yeux.

(1) « Разом нас багато » est un immonde plagiat de la chanson « el pueblo unido » …

(2) « Cesontdesenfants », expression ironique désignant les charmants enfants qui aspergeaient d’essence les CRS locaux à Kiev afin de les transformer en torches vivantes.

Traduction Marianne Dunlop pour Histoire & Société

 

 
4 Commentaires

Publié par le janvier 11, 2019 dans Europe, HISTOIRE, INTERNATIONAL

 

4 réponses à “Ce qui se passe en Roumanie devrait effrayer Porochenko

  1. CCCP-Trégor

    janvier 11, 2019 at 12:01

    Et pendant ce temps là l’Humanité soutient les putschistes d’Ukraine.
    https://www.editoweb.eu/nicolas_maury/Ukraine-Mais-qu-est-ce-qui-c-est-passe-a-l-Humanite-Dimanche_a13866.html

     
  2. Marianne

    janvier 11, 2019 at 12:15

    @CCCP-Trégor, personnellement je ne dirais pas que « l’Humanité soutient les putschistes d’Ukraine ». A priori, il n’est pas mauvais de donner la parole à une personnalité comme Kourkov, et d’ailleurs on voit dans l’article que tout ce beau monde est en train de déchanter.
    Les « putschistes » ont pris la place des vrais manifestants qui protestaient à juste raison, et tout le monde voit bien que leur colère a été détournée et n’a rien obtenu en ce qui concerne la corruption, au contraire.
    Ce que je critiquerais davantage, c’est que Kamenka laisse dire qu’il y aurait eu des progrès au niveau de la santé, alors que la ministre (américaine) Souproune est surnommée docteur La Mort pour sa politique désastreuse, que certains qualifient même de génocidaire.

     

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