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Interview : Laurent Joly : l’antisémitisme criminel de Vichy découlait bien d’un choix

24 Oct
INTERVIEWDans ‘L’État contre les Juifs’, l’historien rejette les prétendues découvertes d’Eric Zemmour, selon l’une desquelles « Vichy a fait de son mieux pour ‘sauver’ les Juifs français » De cet interview qui à l’inverse des travaux d’Annie Lacroix Riz ne met pas l’accent sur les liens de Vichy avec le grand capital français, collaborateur dans son immense majorité, et donc économise les rapports de classe du peuple français sans l’analyse desquels beaucoup de faits deviennent incompréhensibles, donc cet interview a néanmoins le mérite de nous alerter sur le négationnisme ambiant. Sur la manière dont des idéologues d’extrême-droite comme Zemmour sont en train de nous ressortir des interprétations des collaborateurs eux-mêmes et comment celles-ci, malgré les historiens ont désormais droit de cité. J’ajouterai que c’est dans tous les domaines de l’histoire que l’on assite à une telle manipulation (note de danielle Bleitrach)

Le chercheur Laurent Joly (Crédit: ©JF PAGA)

Le chercheur Laurent Joly (Crédit: ©JF PAGA)

L’historien Laurent Joly est un spécialiste de l’antisémitisme français pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est l’auteur d’ouvrages sur les figures de cet anti-judaïsme purement français dont certaines formes ont émergé avec l’affaire Dreyfus, et sont parvenues à exister en France à la faveur de l’invasion nazie.

En 2001, Joly a écrit Xavier Valat, du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État, en 2002 Darquier de Pellepoix et l’antisémitisme français, en 2006 Vichy dans la « Solution finale »: histoire du Commissariat général aux questions juives (1941-1944).

Dans d’autres livres, il explore les différentes manifestations de l’antisémitisme français au sein de l’administration et de la population françaises (notamment la dénonciation des Juifs à travers d’innombrables lettres de délation), et les circonstances de son apparition.

Laurent Joly est également directeur de la collection « Seconde Guerre mondiale » aux éditions du CNRS.

Times of Israël : Quel est le but de ‘L’État contre les Juifs’, votre nouveau livre, sur un sujet que l’on pensait déjà exploré, par vous-même et par une pléiade d’autres historiens comme Robert Paxton ou Serge Klarsfeld ?

Laurent Joly : La bibliographie sur Vichy et la persécution des Juifs est en effet pléthorique. Il y a des centaines de titres.

Pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existait aucune synthèse, courte et facile d’accès, sur le sujet. Plusieurs fois, des enseignants (j’assure depuis près de dix ans des formations pour le Mémorial de la Shoah) m’en ont fait la réflexion.

Couverture de « L’État contre les Juifs » de l’historien Laurent Joly (Crédit : éditions Grasset)

Mon premier objectif était donc celui-ci : rendre compte, de manière claire et étayée, des recherches parues ces trente dernières années.

Par ailleurs, travaillant depuis longtemps sur le sujet (et plus particulièrement sur le rôle de la bureaucratie), il m’est apparu qu’une information fiable manquait sur certains points pourtant cruciaux : les origines du premier statut des Juifs de Vichy d’octobre 1940 ; la mise en œuvre de la rafle du Vel d’Hiv (on ignorait tout des acteurs de cette opération, leurs marges de manœuvre, les différences d’un arrondissement à l’autre, etc.); et enfin l’épuration des responsables et agents de la politique antisémite à la Libération.

Mon livre est donc à la fois une synthèse et un essai fondé sur des recherches inédites.

Vous y expliquez en somme que l’antisémitisme de l’occupant nazi a rencontré celui d’un groupe qui a réussi à prendre le pouvoir en France. Cependant, certains antisémites français ne semblaient pas vouloir accepter telles quelles les lois antisémites nazies. ‘Les Juifs, pas encore. On dira que c’est un asservissement devant l’Allemagne,’ écrit Raphaël Alibert un proche collaborateur au maréchal Pétain à propos de l’adoption du statut des Juifs en 1940. Pourquoi ?

Les membres du gouvernement de Vichy sont antisémites, mais parmi eux, on ne compte qu’une minorité de représentants de l’extrême-droite traditionnelle (comme le général Weygand ou Raphaël Alibert, le garde des Sceaux) partisans d’un « statut des Juifs » (qui consiste, selon la théorie de Charles Maurras, à retirer leur nationalité à tous les Juifs français afin de les empêcher d’être fonctionnaires, officiers, etc.).

L’entrevue de Montoire, le 3 octobre 1940, entre le maréchal Pétain et Adolf Hitler (Crédit : wikimedia commons)

La majorité est partagée sur l’opportunité d’une loi raciale, qui passerait mal, pense-t-on alors, dans l’opinion.

Mais Vichy, et notamment son ministre de l’Intérieur, le très opportuniste Marcel Peyrouton, se décide finalement à passer le pas en septembre 1940 lorsqu’il apprend qu’en zone occupée les autorités allemandes s’apprêtent à édicter une ordonnance anti-juive.

Ce mélange d’antisémitisme propre, de réflexes de souveraineté et de désir de collaboration caractérise toute la politique de Vichy contre les Juifs.

‘Malgré la pression allemande, rien n’obligeait Vichy à légiférer contre les Juifs’, écrivez-vous. La pression allemande a-t-elle été un accélérateur de l’antisémitisme français ?

Indéniablement, la pression allemande, une pression indirecte pour l’essentiel (même si, dès début octobre, l’occupant, avisé du projet de statut, cherche à pousser Vichy à intégrer dans la loi des dispositions sur les « entreprises juives »), joue un rôle d’accélérateur.

Sans la présence de celui-ci, c’est une dystopie certes, mais quel scénario aurait-on pu imaginer pour la France ?

Livré à lui-même, il est probable qu’un régime autoritaire national autonome, dans une Europe sous domination nazie, se serait d’abord contenté de persécuter les Juifs à travers des mesures visant les naturalisés : réviser les naturalisations, empêcher les naturalisés d’exercer dans la fonction publique, dans les professions médicales, le barreau, etc.

Je montre dans mon livre que cette option d’un antisémitisme d’État discret, détourné, a d’abord été privilégiée. Pierre Laval y était favorable.

Mais les nécessités et les choix politiques de l’heure (la pression allemande, la collaboration) ont imposé, plus rapidement que prévu, d’élaborer une loi raciale, à l’instar de tous les États européens passés sous influence ou sous la botte des nazis (l’Italie, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie…).

Est-ce dans cet espace entre antisémitisme autochtone et antisémitisme imposé par l’occupant que vient se nicher la théorie du ‘bouclier’ qui présente Pétain en défenseur des Juifs non-étrangers si chère à Eric Zemmour ?

C’est tout à fait cela.

Dans son livre ‘Destin français’, Zemmour prétend avoir découvert un document ignoré de tous les historiens : le témoignage du ministre des Affaires étrangères de Vichy Paul Baudouin à la date du 10 septembre 1940, faisant état d’une forte pression allemande… Or, ce témoignage, je le cite dans plusieurs de mes travaux, et dans mon dernier livre.

Mais on voit bien ce que cherche Zemmour. Par ce scoop supposé, il veut faire croire que les historiens camouflent la vérité que lui, il révèle : il y avait une « pression sur Vichy » ! Et, de cette supposée révélation, il justifie sa réhabilitation d’une vieille théorie, totalement discréditée, celle du « glaive » et du « bouclier ».

Philippe Pétain (photo credit: Library of Congress, Wikimedia Commons)

Philippe Pétain (photo credit: Library of Congress, Wikimedia Commons)

En vérité, depuis le livre fondamental de Paxton [La France de Vichy, 1973], écrit dans un certain contexte qui amena son auteur à mettre l’accent sur la politique de Vichy (alors tenue sous le boisseau) et à minorer du même coup la pression nazie, la plupart des historiens, dont je suis, ont rehaussé celle-ci.

Bien sûr que la pression de l’occupant était forte, et que c’est d’elle que procède l’essentiel de la politique anti-juive des années 1940-1944 !

Mais ce que je montre dans mon livre, au plus près des situations concrètes – du dirigeant de Vichy jusqu’au simple gardien de la paix chargé d’arrêter une famille juive -, c’est qu’il y avait toujours des marges de manœuvre, des possibilités de contourner, d’atténuer, de résister.

La collaboration politique avec l’Allemagne, le statut des Juifs d’octobre 1940, la livraison massive des Juifs apatrides et de leurs enfants (qui bien souvent étaient de nationalité française) à l’été 1942, tout cela découlait de choix.

Rien n’obligeait Vichy à les faire.

De manière générale, que pensez-vous de la vision du régime de Vichy entretenue par Eric Zemmour ?

Le Zemmour du ‘Suicide français’ (2014) ne faisait que remettre au goût du jour la thèse vichyste traditionnelle, celle défendue par Pierre Laval dès son procès en 1945 : Vichy a fait de son mieux pour ‘sauver’ les Juifs français, et c’est pour cela qu’il a été obligé de ‘sacrifier’ les Juifs étrangers. Cette vision est fausse.

Elle met au cœur de l’action et des mobiles de Vichy ce qui n’était qu’un ressort secondaire. Or, si Vichy accepte de collaborer à la politique de déportation des nazis, c’est parce que Laval veut donner le plus de gages possibles aux Allemands (de retour au pouvoir au printemps 1942, il prononce son fameux ‘Je souhaite la victoire de l’Allemagne…’ à la radio) ; c’est aussi parce que Bousquet, son chef de la police, est obsédé par des enjeux de souveraineté administrative; c’est enfin, et surtout, parce que Vichy est antisémite et cherche depuis de longs mois à se ‘débarrasser’ des Juifs étrangers, dont 25 000 ont été refoulés en zone libre par les Allemands en 1940-1941.

Eric Zemmour en 2012. (Crédit : Thesupermat via Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0)

Dans son nouveau livre, ‘Destin français’, Éric Zemmour va plus loin dans sa réécriture de l’histoire. C’est ainsi qu’il croit découvrir une ‘première rafle du Vel d’Hiv’ sous la République en mai 1940 ! Et, à nouveau, il prétend que tout le monde ignore ou voudrait ignorer ce fait, qu’il dévoile courageusement.

C’est un mensonge : l’internement de femmes, allemandes, juives pour beaucoup, en mai 1940, dans le cadre de l’internement des « ressortissants de puissance ennemie » est évoqué dans les deux études classiques sur l’internement dans la France des années 1938-1946 (Peschanski, Grynberg).

Surtout, si l’internement de populations ennemies en mai 1940 (en France mais aussi en Grande-Bretagne), et plus particulièrement des femmes (dont la plupart avaient fui le nazisme), est assurément une page peu glorieuse de la guerre, la comparaison avec la rafle du Vel d’Hiv est insoutenable.

En mai 1940, il ne s’agit évidemment pas de déporter et de tuer des innocents. Les femmes avec des enfants, celles ayant des enfants français, ne sont pas arrêtées, de même que les malades. Bref, tout le contraire du Vel d’Hiv ; rien d’un crime contre l’Humanité !

En laissant entendre qu’en somme la République de Paul Reynaud n’a pas fait mieux que l’État français de Pétain, on voit bien où Zemmour veut en venir : relativiser les crimes de Vichy et de la collaboration. Disculper Vichy lui permet de justifier son idée selon laquelle la repentance sur Vichy (Chirac, 1995) est une faute – laquelle, selon son raisonnement, est l’une des étapes de l’abaissement de la France vers son islamisation finale !

Qu’une telle vision de l’histoire rencontre tant de succès est assez préoccupant.

En quoi l’antisémitisme français est-il différent de l’antisémitisme païen allemand ?

C’est important que vous me posiez cette question, car la meilleure réponse à apporter au confusionnisme ambiant sur Vichy et la Shoah est de bien répartir les responsabilités des uns et des autres.

En France, dans la sphère publique, on a souvent tendance à tout mélanger, à verser dans la super-repentance, et à accuser Vichy de crimes qu’il n’a pas commis.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Et il n’est pas rare de lire dans la presse ou de voir à la télévision que Vichy a imposé le recensement des Juifs en 1940, puis l’étoile jaune en 1942, ou que le président Laval, par sadisme, a insisté pour déporter les enfants que les Allemands ne demandaient pas !

Un Zemmour tire évidemment le plus grand profit de toutes ces approximations. La mission de l’historien est donc de bien expliquer qui a fait quoi, à quelles fins et dans quel contexte.

Dès leur installation en zone occupée, les nazis sont obsédés par les Juifs, qui représentent à leurs yeux un danger sécuritaire fondamental. C’est pour cela qu’ils ordonnent un recensement des individus, imposent le timbre « juif » sur leur pièce d’identité, ordonnent le marquage des magasins (affiche jaune « Entreprise juive ») puis initient une politique de spoliation généralisée, avant, à partir de 1941, d’organiser des rafles visant, pour l’essentiel, des Juifs polonais (qu’ils associent au péril bolchévique).

La « Solution finale » est déjà à l’ordre du jour, mais programmée sur un temps assez long. En juin 1942, les nazis exigent soudainement la déportation de 40 000 Juifs. Pendant un an, ils peuvent compter sur la police de Bousquet.

René Bousquet (avec col de fourrure, le 2e en partant de la droite) entouré par, de gauche à droite, le SS-Sturmbannführer Bernhard Griese (en manteau de cuir), le préfet régional Antoine Lemoine, le chef local de la Sipo et du SD Rolf Mühler (de) (derrière Lemoine), l’administrateur de Marseille Pierre Barraud, à l’hôtel de ville de Marseille le 23 janvier 1943, pendant la rafle de Marseille (Crédit : CC BY-SA 3.0 de)

Puis la tournure des événements (à l’été 1943, une défaite de l’Allemagne est devenue très probable) fait que Vichy collabore moins. Pour autant, sa police continue à arrêter des Juifs pour le compte des nazis.

Durant la dernière année de l’occupation – c’est un résultat inédit de mon enquête – la majorité des Juifs arrêtés sont de nationalité française. Lorsque la France est libérée, 74 150 Juifs, dont un tiers de Français, ont été déportés, la plupart vers Auschwitz où ils ont été gazés.

Une politique génocidaire sans précédent dans l’histoire de l’humanité, telle est la politique nazie qui, en effet, est en rupture avec tout le système de valeurs judéo-chrétien, par le mépris absolu et assumé qu’elle porte aux idées de dignité de la vie humaine.

Face à cela, l’antisémitisme français, politique et xénophobe, se caractérise par la distinction permanente entre les Français et les étrangers. Les premiers sont d’abord les principales cibles de Vichy : l’extrême-droite et une large partie de la droite les accusent d’exercer une influence nocive sur la vie politique et intellectuelle nationale, surtout depuis 1936 et l’avènement à la tête du pays de Léon Blum, juif et socialiste.

Dans un premier temps, Vichy s’en prend aux naturalisés, avant d’édicter, en octobre 1940, le statut des Juifs, qui conduit à l’éviction de 3 000 enseignants, officiers, employés des PTT, etc. Tous Juifs français. Antisémite, Vichy est aussi xénophobe. En même temps que le statut est édictée une loi permettant aux préfets d’interner tout Juif étranger.

Place des Martyrs Juifs du Vélodrome d’Hiver, dans le 15e Arrt à Paris (Crédit : CC BY SA 3.0)

Telle est, en 1940, la politique antisémite française, parallèle en somme à celle des Allemands. Puis, en 1941, les deux politiques se rejoignent quand Vichy accepte de créer un commissariat général aux Questions juives à la demande des Allemands.

Dès lors, Vichy double sa politique antisémite de mesures calquées sur celles de l’occupant : recensement des Juifs en zone libre, spoliation généralisée, série innombrables d’interdictions professionnelles. La seule mesure que Vichy refuse, c’est d’édicter l’étoile jaune (après six mois de négociations, les Allemands finissent par adopter une ordonnance en zone nord en mai 1942, et la mesure ne sera jamais étendue à la zone sud). Pour le reste, il cède à chaque fois, par ce mélange, dont je vous ai parlé, de soumission politique (le choix de la collaboration, toujours, qui impose sa loi), d’obsession de souveraineté et d’antisémitisme.

Toutes les conditions sont réunies pour que le pire se réalise…

Oui, et il se réalise en 1942, quand les nazis réclament 40 000 Juifs. Vichy les leur livre (et même plus : près de 42 000 déportés à la fin de l’année) en échange de l’autonomie d’action de la police française (l’obsession de Bousquet) et à la condition de ne viser que les apatrides (surtout de zone libre, que les Allemands ne demandent pas mais dont Vichy est trop heureux de se débarrasser). Telle est la politique de l’État français. Pétain, Laval, Bousquet ne voulaient pas tuer les Juifs. Ce n’était évidemment pas, comme pour les nazis, l’objectif de leur politique.

Mais, ce que je montre dans un chapitre (« Que savait-on de la politique d’extermination ? »), c’est qu’ils ont fait le choix de ne pas se poser de questions et de s’aveugler sur une politique dont il ne pouvait pas ne pas se douter qu’elle conduisait à la mort des Juifs – dont un tiers de Français que Vichy, devenu un État fantoche, livre massivement en 1943-1944.

C’est bien une politique criminelle que Laval et Bousquet ont choisi de prendre en charge, convaincus qu’ils étaient que l’Allemagne gagnerait la guerre et que l’histoire oublierait. Avec des arguments renouvelés, mon livre rappelle cette évidence depuis les travaux de Billig, Paxton et de Klarsfeld, mais qui se trouve de plus en plus contestée dans l’espace public.

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Publié par le octobre 24, 2018 dans HISTOIRE

 

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