RSS

Pike Lee au «Soir»: «Les Etats-Unis sont construits sur le génocide et l’esclavage»

21 Sep

MIS EN LIGNE LE 19/09/2018 À 07:19

« J’espère que le public se rendra compte qu’on ne décrit pas un simple épisode de l’histoire américaine mais quelque chose d’universel. La montée des populismes est mondiale.»

« J’espère que le public se rendra compte qu’on ne décrit pas un simple épisode de l’histoire américaine mais quelque chose d’universel. La montée des populismes est mondiale.» – D.R.

Spike Lee est unique. Il fut le premier à montrer les Noirs en colère au cinéma. Du jamais vu à Hollywood. Depuis, on le dit rebelle parce qu’il se révolte contre les injustices.

S’il a déçu ces dernières années après avoir réalisé des films percutants comme Do the right Thing ou Malcolm X, cette fois, il convainc. Son nouveau film est un pamphlet efficace contre le racisme et contre la politique de Trump.

Lors de l’ovation cannoise de BlacKkKlansman, qui, selon ses propres dires, concerne le choix entre l’amour et la haine, le réalisateur activiste a dressé les poings face caméra, arborant deux bagues avec inscription en lettres d’or : d’un côté « Love », de l’autre « Hate », comme le héros de Do the right Thing, en référence à Robert Mitchum dans La nuit du chasseur.

Qu’est-ce qui vous conduit à raconter cette histoire basée sur le livre de Ron Stallworth ?

Je suis un raconteur d’histoires. Quand on m’a proposé cette histoire – celle d’un Noir ayant infiltré le KKK –, je me suis dit : « ce n’est pas possible que cela soit arrivé ». Une fois convaincu qu’effectivement, cela s’était passé ainsi, j’ai embarqué immédiatement dans l’aventure. Les droits du livre de Ron Stallworth avaient déjà été acquis et, en fait, un premier scénario déjà écrit. J’ai lu celui-ci en premier, le livre ensuite. Avec mon coscénariste, on a réécrit cette histoire et si on peut parler d’un film historique, il nous semblait indispensable de l’emballer avec des mots, des références – comme « America First » – qui résonnaient et résonnent encore avec ce qui se passe actuellement. On a rencontré Ron Stallworth et on lui a soumis le scénario.

La résonance est encore accentuée avec la montée des populismes en Europe ?

Mais la montée des populismes n’est pas seulement à noter en Europe : elle est globale, mondiale. Et j’espère que le public se rendra compte qu’on ne décrit pas un simple épisode de l’histoire américaine mais quelque chose d’universel, toujours bien présent. On a tourné cette histoire avant la tragédie de Charlotesville. À l’époque, on était sur une île au large du Massachusetts. Je ne suis pas trop fan de baseball mais je suis certaines équipes de très près. J’étais donc sur CNC et j’ai vu ce qui s’est passé lors de ce massacre. J’ai compris qu’il y avait des parallèles avec mon film.

Vous n’avez pas eu envie d’élargir cette histoire, d’ajouter des éléments extérieurs ?

Non, car rendez-vous compte : Ron Stallworth fut le premier Noir à intégrer la police de Colorado Springs, un exploit en soi, et au sein de cette police, il a infiltré le Ku Klux Klan ! Que montrer de plus dans une histoire en soi déjà exceptionnelle ? On a tourné non pas en numérique mais de façon tout à fait classique. On recherchait avant tout une reproduction des films des années 70, avec un écran souvent divisé en deux comme à cette époque-là.

Peut-on parler de film politique ?

De toute façon, si, dès le départ, vous clamez ne pas vouloir tourner un film politique, c’est déjà un geste politique. Et puis, comment ne pas faire un film qui parle du Ku Klux Klan en excluant toute allusion politique ? Là, je ne suis pas assez bon réalisateur pour y parvenir ! Et donc, comme j’imagine que vous voulez parler de la fin du film, il faut savoir que le film était en montage, presque terminé, quand les événements de Charlottesville sont arrivés. À l’origine, je voulais terminer sur l’interview de la mère d’un Noir abattu par le Klan qui, rejetant l’idée d’un assassinat, parlait, elle, d’un acte terroriste. C’est différent. Et vrai : le KKK, comme d’autres organisations, sont des associations néonazies, des groupes terroristes. C’est ce que je crois aussi. Et ce qui est arrivé à Charlottesville, avec cette voiture fonçant dans la foule, était un acte terroriste…

Vous pensez qu’on pourrait, un jour, concilier les inconciliables ?

Churchill disait quelque chose comme : « Il ne faut avoir peur de rien, si ce n’est de la peur elle-même. » Trump, lui, a eu l’occasion de dénoncer les groupes néonazis. Il n’a pas osé le faire. Il aurait pu dire au monde entier que nous méritons mieux que ça. Il avait la chance de parler d’amour à la place de la haine. Il ne l’a pas fait. L’histoire s’en souviendra. Parmi de nombreuses autres choses. Avec la tragédie de Charlottesville, il avait l’occasion de réunir le pays, et il ne l’a pas fait. C’est du pain bénit pour les organisations néonazies qui se sentent investies du sceau présidentiel, comme si leur action était dès lors approuvée. On parle de démocratie mais c’est de la foutaise. Les Etats-Unis sont construits sur le génocide des peuples premiers et l’esclavage. Ce sont des faits qu’on ne peut nier. Il faut réécrire l’histoire avec ce film. Notre responsabilité en tant que conteur, de réalisateur, est de raconter ces événements historiques du début des années 70 en créant un lien avec ce qui se passe sous nos yeux aujourd’hui. À partir de la Seconde Guerre mondiale, toute entrée en guerre fut un mauvais choix ! Il faut réagir et jouer son rôle de témoin. Quand j’ai eu l’autorisation d’inclure des images d’archives, je n’avais qu’une envie : foncer. Je pense que mon film fera date. On y raconte des choses très laides et ce sont des choses qui se passent aux Etas-Unis d’Amérique.

Votre film parle aussi du cinéma. Vous montrez « Naissance d’une nation » et de l’impact négatif que ce film a eu. Vous, cinéaste engagé, pensez-vous que votre propre cinéma a une influence ?

J’aimerais simplement dire que je me vois comme un cinéaste américain et un citoyen du monde. Mes films sont projetés dans le monde entier.

Avez-vous l’impression d’œuvrer dans un système fondamentalement raciste ?

Et comment ! Cela dit, dans ce système, j’ai cette fierté de n’avoir jamais fait aucun compromis… Je suis porteur d’espoir. Mon film ouvre la voie à l’espoir. Sans être aveugle ou sourd, j’espère tout en étant conscient de ce qui se passe. J’espère que mon film va secouer les gens, les réveiller. L’objectif de mon film n’est pas d’apporter des réponses mais de créer une discussion autour du problème du racisme. Il y a trop de gens qui sont inconscients de ce problème de société ou se sentent perdus par rapport à la situation actuelle. Il ne faut pas laisser passer les choses, ne rien dire. On connaît la différence entre le bien et le mal. Mais quand on voit le mal en face, il faut agir, élever la voix !

Pour le rôle principal, vous avez engagé le fils de Denzel Washington, un de vos acteurs fétiches…

Vous connaissez les expressions « la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre » ou mieux, « les chiens ne font pas des chats » ? Cela s’applique parfaitement dans ce cas-ci. John David Washington est dans une série pour HBO, pour quatre saisons. Mais c’est quelqu’un de très humble, qui ne veut absolument pas capitaliser sur un nom célèbre. Il fait tout pour qu’on ne dise pas : « je vais engager le fils de Denzel Washington ». Mais il a le feu sacré, c’est sûr. Il n’a pas fait d’audition, je lui ai offert le rôle. Je l’avais vu dans un film pour HBO que ma femme produisait où il jouait un psychopathe très convaincant. C’est bien le fils de son père. Il a son ADN.

En quoi « BlacKkKlansman » résonne-t-il avec vos autres œuvres ?

J’ai beaucoup tourné mais je crois que si vous preniez « Inside Man », « Mo Better Blues », « Do the Right Thing », etc, tous renvoient à «  Malcolm X » et ce qu’il questionne, à savoir : où en sommes-nous, en Amérique ?

Filmographie

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête

1986. Portrait de la jeunesse noire US à partir de Nola, la vingtaine libérée, vivant à Brooklyn. Un premier film novateur qui fait mouche. Avec cette comédie au budget mini, Spike Lee est vu comme le Woody Allen noir. Trente ans plus tard, il en fera une série pour Netflix.

Do the right thing

1989. Inspiré de l’événement tragique le « Howard Beach incident », qui s’est produit à New York, en 1986, le film met en scène les conflits raciaux entre Noirs et Italo-Américains avec une pizzeria comme théâtre du drame et la mort du jeune Noir.

Jungle fever

1991. Harlem début des années 90. Une relation interraciale prend de front les barrières à la fois raciales, sociales et sexistes. En compétition à Cannes, le film décrochera le Prix d’interprétation masculine du meilleur second rôle pour Samuel L. Jackson.

Malcolm X

1993. Evocation de la vie de Malcolm X, figure phare du mouvement noir américain, ex-leader de la « Nation of Islam », de son enfance difficile à Omaha jusqu’à son assassinat le 21 février 1965 au cours d’un meeting. Avec Denzel Washington dans le rôle-titre.

Publicités
 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :