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Monde plastique et âmes vivantes : L’écrivain Sergueï Chargounov commente le nouveau livre de Ziouganov

14 Sep

Drôle de coïncidence: Ziouganov est de la même région que ma famille des vieilles terres d’Orel, la lignée des Rousanov et Guerassimov, et c’est lui qui a inauguré le musée consacré à mon ancêtre, le marin Vladimir Rousanov, à Orel.

Article de LiteraturnayaGazeta [la Gazette littéraire]

12-09-2018

https://kprf.ru/party-live/cknews/178864.html

J’ai rencontré Guennadi Ziouganov dès mes années de lycée lorsque, à l’âge de 16 ans, j’ai rejoint son « bloc patriotique populaire » préélectoral, où figuraient des gens aussi différents et merveilleux que Valentin Raspoutine et Yegor Letov, avec beaucoup d’autres.

 

Tout le monde ne le sait pas et ne le comprend pas: Ziouganov est l’homme qui a le plus parlé du patriotisme, quand le mot même était devenu une injure et un sujet de moquerie. Il a également fait tout son possible pour intégrer diverses idées, mouvements et personnalités, en trouvant avec une précision mathématique un dénominateur commun: la grandeur de la Russie et la justice sociale.

 

Ce qui est devenu depuis un lieu commun était alors perçu par beaucoup, intoxiqués par le «marché libre» et le «désarmement devant les partenaires», comme une aberration et une relique du passé.

 

Mais le prétendu anachronisme s’est avéré être d’actualité.

 

En ce sens, il est révélateur que les notions d’intérêt national et du caractère unique des civilisations, la conscience du danger expansionniste de l’OTAN et du diktat globaliste du «milliard doré» se sont progressivement répandues dans la société.

 

La cohérence est une qualité très virile. Ziouganov est cohérent. On peut le constater en lisant son nouveau grand livre, « La Russie sous les feux du mondialisme » (1), fruit de presque trente ans de réflexions et de recherches.

 

L’une des idées transversales de ce travail est la « cause commune ». L’humanité ne peut pas exister fragmentairement, elle doit surmonter les difficultés en se rassemblant. Cependant l’effacement implacable des contours culturels, nationaux, étatiques ne conduit pas à une pacification générale, mais à une aggravation des contradictions – principalement entre un club d’élite et tous les autres. 82% de la richesse mondiale revient à 1% de la population, tandis que 50% des personnes les plus pauvres du monde ne possèdent que 0,5% de la richesse mondiale. Emportée par une consommation effrénée, la minorité fait inévitablement le choix d’un apartheid socio-économique par rapport à la majorité « superflue ».

 

Le mauvais côté du progrès consiste à épuiser les ressources naturelles précieuses et à mutiler les relations humaines. Ce n’est pas la fin confortable de l’histoire, dont se délectait le philosophe Fukuyama, mais une véritable impasse.

 

La croissance des problèmes écologiques coïncide avec la dégradation de « l’écologie de l’esprit ». « Un million de dollars, c’est bien, un milliard, c’est encore mieux, et un trillion, c’est tout simplement merveilleux », ironise Ziouganov. – Hegel appelait la sortie constante hors de toute limite atteinte à un moment donné, une mauvaise infinité. Le désir d’une telle infinité n’est en fait pas un progrès ni un développement, mais un ajout mécanique de zéros à l’unité. Et le problème est que ce type de « développement » est imposé artificiellement à des systèmes organiques – sociaux et naturels …  »

 

L’auteur rappelle le concept bien connu de « société de masse » selon Jorge Ortega y Gasset, attirant l’attention sur le remplacement de la démocratie par la dictature des modèles. Il est ainsi plus facile de garder le « petit homme » sous contrôle. C’est le nouveau totalitarisme – le royaume des simulacres. « Le monde du plastique a gagné … », – chante Yegor Letov. Guennadi Ziouganov s’en fait l’écho: «La liberté individuelle perd de plus en plus son contenu réel et se réduit à la possibilité de choisir entre des centaines et des milliers d’espèces du même produit: candidats à la présidentielle, séries télévisées, produits de culture de masse».

 

En passant, à propos des luttes politiques dont l’auteur du livre a été le contemporain et le protagoniste. « Il suffit de rappeler l’année 1993 », se souvient-il, « la diffusion en direct du pilonnage de la Maison des Soviets et un véritable délire à l’écran, qui s’est littéralement propagé à l’ensemble du pays (2). L’histoire s’est répétée en 1996: l’hystérie lors de l’élection présidentielle, l’intimidation de la population par « les prochaines répressions inévitables » ont atteint une tension sans précédent.  » La mutation de la conscience des citoyens irradiée par la propagande est la clé qui permet de comprendre l’issue de cette campagne présidentielle. (3)

 

Et même si Internet casse le monopole de l’écran de télévision, la tristement célèbre post-vérité irradie aussi travers les réseaux sociaux. Le leader du Parti communiste de la Fédération de Russie, reprenant à son tour la critique léniniste du « solipsisme », exprime une inquiétude compréhensible: « Un conflit dangereux surgit entre la matrice virtuelle des représentations du monde et sa réalité objective. Seul le courage des âmes vivantes peut surmonter la vulgarité dépersonnalisante du siècle.

 

Ziouganov est un créateur, ennemi de la désintégration, une personne douée d’une énergie positive.

 

Ce sont les tentatives faites pour trouver l’antidote aux radiations informationnelles menant à la désintégration qui, essentiellement, ont forgé son destin politique. Si l’on considère le fait qu’ayant commencé quasiment seul, il atteint maintenant une période où ses opinions sont devenues courantes – on peut parler d’un succès phénoménal, mais trop de choses sont rétablies tardivement dans notre pays ou se font sans conviction …

 

Il n’est pas inutile de rappeler que lorsqu’il était encore possible de sauver l’Union soviétique, Ziouganov, à ses risques et périls, lança un défi au conseiller principal du Président de l’URSS, parlant ouvertement d’ »Architecte parmi les ruines ». « Il me semble que notre pays tel un vaisseau sans gouvernail et sans voiles balloté par les flots en furie se dirige vers  les récifs.  » Très vite, il est allé trouver l’écrivain Alexandre Prokhanov à la rédaction du journal « Den » [«День», le Jour, NdT] et lui a demandé d’écrire l’ »Appel au Peuple ». Ziouganov a été le premier et, peut-être, le dernier responsable du parti qui ait décidé d’organiser une résistance intellectuelle à la désintégration de l’État et à la politique du secrétaire général aboulique. C’était un appel à toutes les forces du pays avec une exhortation à sauver son intégrité, signé par une poignée de personnalités emblématiques: Bondarev et Zykina, Klykov et Varennikov.

 

Et voici encore quelques détails peu connus sur le portrait d’un homme fort qui était traîné à des interrogatoires et pouvait être arrêté à tout moment. Déjà le 25 août 1991, alors que certains hommes d’Etat soviétiques sont en prison et que d’autres quittent ce monde, que la foule est prête à lyncher les signataires de l’«Appel au peuple», Ziouganov ne se cache pas dans l’ombre, il accorde une interview à TASS, « condamne fermement » ce qui se passe, y compris l’interdiction du PCUS. Ou une autre étape historique. Le 8 octobre 1993, quand le parlement carbonisé s’est noirci, que les « rebelles » sont en prison et que d’aucuns exigent leur exécution, quand un grand journal de la capitale publie une photo de Ziouganov, lui promettant Lefortovo [prison de Moscou, NdT], il convoque une conférence de presse et déclare: « Dans notre pays s’est instauré un régime de commandature politico-militaire.  » Tous ces mots sont des actions, la capacité de prendre des coups, afin de ne pas renoncer à ses principes. J’espère que Guénnadi Andreevich racontera son expérience dans ses mémoires.

 

Pour le moment, c’est un gros travail consacré en grande partie au drame éternel et essentiel de la géopolitique. La pression de l’Occident sur l’énorme Russie troublée n’est pas du tout nouvelle et elle peut dégénérer en une guerre catastrophique. Mais l’Occident est également hétérogène et nous pouvons avoir de nombreux alliés –ne serait-ce que le regroupement puissant appelé BRICS.

 

S’appuyant sur des travaux sérieux concernant l’interconnexion complexe des grands espaces, de Nikolai Danilevsky à Karl Haushofer, l’auteur met en garde contre une « nouvelle forme d’impérialisme » et appelle à la création d’une nouvelle internationale – une alliance libre d’identités et de souverainetés. Il traite de la théorie et de la pratique des structures auxquelles remonte la genèse de la mondialisation unificatrice – le club Bilderberg, la commission trilatérale, le club de Rome …

 

Cependant, ces phénomènes inquiétants ne devraient pas nous conduire à une image du monde trop simpliste. « Nous devons avoir bien conscience, dit l’auteur à l’encontre des théoriciens du complot, que les processus de mondialisation sont objectifs, ils se produisent souvent indépendamment de nos désirs et de nos intentions. Quiconque ne comprend pas ce fait est condamné à rester un Don Quichotte de la politique.  »

 

Le livre ne peut pas être réduit à des accusations et à des révélations, mais c’est plutôt une analyse réfléchie du caractère contradictoire des processus du monde. Oui, les gens veulent s’imiter les uns les autres, il est naturel de chercher des points communs et même un style de vie, enfin, le développement scientifique et technologique est inévitable et essentiel. Mais le rejet de l’exploitation brutale du monde et de son prochain, la préservation de la culture et de l’esprit, la retenue et la solidarité – sont des choses sans lesquelles on ne peut ni vivre ni survivre. Ziouganov appelle au socialisme, « nettoyé des erreurs et des errements du passé, répondant pleinement aux défis du temps ».

 

La dialectique du progrès est telle que, en y croyant aveuglément, vous pouvez perdre votre pays, l’humanité et toute la planète. La Russie le sait par sa propre expérience, alors que sous les slogans joyeux de «l’accélération et de la nouvelle pensée», les éléments de désintégration ont triomphé, et les quelques uns qui n’étaient pas d’accord à l’époque, il a fallu attendre que le pays soit en ruines pour leur donner raison.

 

Le livre de Guennadi Ziouganov est plein de jugements sévères et de pronostics sombres, mais donne une image tout à fait réaliste d’un avenir meilleur possible. Souhaitons qu’il parvienne à son  destinataire principal – la nouvelle génération, qui devra construire et défendre la Russie.

 

Traduction Marianne Dunlop pour Histoire et Société

(1) en russe «Россия под прицелом глобализма», mot-à-mot « La Russie dans le collimateur/dans la ligne de mire du globalisme »

(2) En 93 Yeltsine a fait tirer des obus de chars sur la « Maison blanche » à Moscou, siège du parlement, qui refusait de se dissoudre suite à l’Oukase anticonstitutionnel du Président. Le nombre des victimes parmi les défenseurs du Parlement et durant les 3 jours de manifestations et émeutes est inconnu à ce jour, entre des centaines et des milliers selon les sources.

(3) En 96 Ziouganov aurait pu battre Yeltsine, complètement discrédité. Mais d’une part le volte-face de Lebed qui avait envisagé de se désister en faveur du candidat communiste, et d’autre part l’hystérie et le chantage aux « répressions » qu’aurait inévitablement entraîné la venue au pouvoir des « rouges », plus l’aide financière américaine et le bourrage des urnes lui ont enlevé sa victoire.

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