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L’art comme signe religieux, l’abstraction de l’Etat et la persécution des juifs à partir de Ginzburg

08 Juil

Résultat de recherche d'images pour "carlo Ginzburg"

Hier, j’ai tenté de voir le film Shoah, de le voir en tentant de comprendre. Difficile. Pourtant il y a des instants dans lesquels on peut aller au-delà de l’émotion des survivants qui disent « nous » et nous font vivre à jamais comme si nous étions nous aussi des rescapés ayant traversé l’horreur. Il y a cet homme qui explique comment il a dû charrier jusqu’au bûcher des cadavres entassés dans un fosse, il fallait les déterrer pour ne pas laisser de traces et à main nues sans le moindre outil. C’était volontaire parce qu’il était interdit d’en rappeler l’humanité, le fait qu’il s’agissait de victimes ou de morts, c’étaient des « marionnettes », des « figures ». Celui qui dans cet abominable travail prononçait le mot victime ou mort était battu impitoyablement. Pourtant, il était admis que c’étaient des « figures », des doubles donc de ce qu’il était interdit d’énoncer, quitte à créer ce faisant un aspect « sacré », celui de l’holocauste, la Shoah, une signification quasi relieuse et a-historique.

Cette chosification n’était pas toitale, elle était marionnette, un double qui sollicitait ma curiosité, il y avait là quelque chose de familier. J’ai aussitôt relu un texte sur la représentation de Carlo Ginzburg, auquel je m’étais intéressée pour comprendre l’hypostasie du pouvoir, celui des rois de France et d’Angleterre, mais aussi celui de Lénine et de Staline, momifié, le pouvoir soviétique, la revendication de sa permanence (1).

Pour expliquer ce double et son rôle, Carlo Ginzburg fait référence à un univers disparu, celui par lequel Jean Pierre Vernant explique les kolossios, les statues archaïques grecques. Vernant montre que le Kolossios dit la tension qui existe au cœur du signe religieux entre l’ambition d’établir avec l’au-delà un contact réel, la présence ici bas et dans le même temps il souligne ce que l’au-delà de la mort comporte d’inaccessible, de mystérieux, de fondamentalement autre(2).D’un côté, l’univers grec à l’origine de la statuaire, de la représentation du double est différent du notre, de l’autre, il renvoie à l’universel et peut ainsi nous permettre d’approcher des réalités historiques différentes. celle de l’abstraction de l’Etat et celle de la persécution des juifs.

La victoire du christianisme sur le monde greco-romain bouleverse un interdit, celui de ne pas mêler le monde des vivants, la ville, avec celui des morts, les cimetières et ce par le culte des martyrs.Ginzburg décrit, en référence à des textes, comment la fonction miraculeuse attribuée aux reliques des saints va modifier en profondeur l’attitude face aux images. Là aussi il s’agit de recréer un univers historique disparu, celui des reliques, leur vénération et leur discrédit..Comment cela va-t-il jouer avec la tradition judéo-chrétienne (et plus tard musulmane) contre la représentation, les icônes? Subsiste au cœur même de l’adoration des reliques, la peur et le discrédit des images. En relation avec les reliques, et en opposition, il y a le sacré du contact réel avec l’au-delà, la présence et en même temps son aspect inaccessible qui est en fait au cœur même de l’eucharistie ou l’incarnation du christ, sa présence dans l’hostie. Officiellement cette surprésence du christ devrait entraîner la disqualification de tout autre, y compris les reliques, ce n’est pas si simple. Tout le Moyen- âge est baigné par la peur de l’Idolâtrie. Ginsburg se risque à des hypothèses qui devraient donner lieu à des recherches: Après 1215, la peur de l’idolâtrie commence à faiblir, on apprivoise les images y compris celle de l’antiquité païenne. Et c’est le retour de l’illusion en sculpture et en peinture. « L’idée de l’image comme représentation au sens moderne du terme »(Gombrich) prend alors naissance.

Ce processus vers la modernité,  eut des répercussions sanglantes. »On sait le lien entre le miracle eucharistique et la persécution des juifs. On fait l’hypothèse que l’accusation de sacrifices rituel lancée contre les juifs à partir de la moitié du XII e siècle avait été la projection extérieure d’une angoisse profonde grandie avec l’idée de la présence réelle qui était attachée à l’eucharistie ».(p.87) « Le dogme de la transsubstantation, en niant les données sensibles au profit d’une réalité profonde et invisible, peut être compris, tout au moins par un observateur extérieur, comme une extraordinaire victoire de l’abstraction ». A ce moment là le double corps du roi, l’effigie ou représentation du pouvoir apparaît comme marque de l’Etat, de sa permanence et de son abstraction.

Nous avons donc des phénomènes parallèles et qui correspondent au triomphe du mythe de l’eucharistie, mais aussi probablement à la renaissance des villes, au « marchand »(3), la présence corporelle, réelle, du christ dans le sacrement qui permet à un objet extraordinaire, l’effigie du roi ou représentation de devenir le symbole concret de l’abstraction de l’Etat. dans le même temps, nous avons la possibilité d’un désenchantement du monde des images qui favorise le retour de l’illusion, de la peinture ou de la sculpture de la réalité. Mais nous avons également les juifs qui sont chargés d’assumer les peurs qui naissent de cette modernité, puisqu’ils sont accusés de pratiquer le meurtre rituel contre les hosties et contre les enfants(4). On les livre en quelque sorte aux masses angoissées par cette mutation qui correspond également à la renaissance du monde urbain et des échanges.

Je revois, en lisant cette démonstration, ce musée de Cracovie sur le judaïsme Polonais, les premières salles consacrées aux accusations de vampirisme, d’assassinat d’enfant, le rôle que joue l’église dans la diffusion de ce mythe et que l’on ne peut pas isoler du rôle de la dite église en tant que puissance féodale exerçant son emprise sur des paysans réduits à l’abrutissement du servage.

Je revois ces paysans de la Shoah de Lanzmann qui expliquent s’être habitués aux cris des suppliciés d’Auschwitz, ils cultivaient leur champ en baissant les yeux, à côté des barbelés. Une longue habitude du servage qui a été le meilleur allié de tous les despotismes et encore aujourd’hui. Ce n’étaient pas des être humains qui hurlaient et mouraient en masse, mais des figures, des effigies de la peur entretenue, du sacré promis par les prêtres. Et ça continue aujourd’hui, on s’attaque aux statues de l’ère soviétique. Celles-ci est à la fois fondatrice de la pologne et soupçonnée de toutes les idolâtries, enjuivée parce que bolchevisée. Symbole des peurs plus présentes que jamais. Comprendre, étudier pour calmer l’angoisse…mais aussi se demander si un tel objet d’étude n’est pas trop lourd pour moi…

Danielle Bleitrach

(1)Carlo Ginzburg: A distance, neuf essais sur le point de vue en histoire, traduit de l’italien Par Pierre Antoine Fabre, nrf, éditions Gallimard, bibliothèque des idée (traduction 2001)

(2)Quand Cézanne dit que la couleur est le lien entre la sensibilté de l’être humain et l’univers, il poursuit la vocation du signe religieux et lui donne un fondement matérialiste.

(3) J’avais travaillé cette question de la « représentation » dans le passage du rural à l’urbain dans mon mémoire de maîtrise d’Histoire à propos de l’iconographie des chapiteaux des cloîtres provençaux sous la direction de G.Duby, du non marchand au marchand, du concret à l’abstrait.

(4) dans un texte que j’ai publié dans ce blog, Gizburg précise le contexte de quasi lutte des classes dans laquelle commence la persécution des juifs, des lépreux et des musulmans, cette fois, c’est dans le midi, ils sont accusés de l’empoisonnement des puits, mais c’est également dans le cadre d’une transition et des peurs:

https://histoireetsociete.wordpress.com/2011/12/05/lepreux-juifs-musulmans-par-carlo-ginzburg/

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