GREENPEACE ET SON DRONE « SUPERMAN » : LA SÉCURITÉ NUCLÉAIRE N’EST PAS UN JEU.

Imaginons qu’un bateau à moteur télécommandé, un simple jouet pour adulte, dirigé à distance par des militants de Greenpeace, fonce sur un immense navire GNL (gaz naturel liquéfié) contenant une quantité fantastique de gaz, potentiellement, l’équivalent de plusieurs fois l’explosion d’Hiroshima en énergie thermique. Imaginons aussi que ce petit bateau miniature soit en plus recouvert d’un déguisement représentant « flipper » le petit dauphin ou tout autre héros de dessins animés. Une telle scène serait, reconnaissons-le, assez coquasse à filmer. Quelle serait alors notre réaction et l’écho que donneraient les médias à la diffusion d’une telle vidéo ?

Elle apparaitrait comme naturellement insignifiante : on comprendrait sans mal qu’il faudrait mobiliser des moyens bien plus conséquents (et donc bien plus visibles) pour vraiment commencer à menacer un tel navire, à savoir percer sa coque, et en plus, déclencher une explosion suffisante pour servir de détonateur à un cataclysme, et ce à proximité d’un port d’une grande ville.

Et pourtant l’action menée récemment par Greenpeace avec un drone déguisé en Superman (qui révèle en creux les motivations ludiques de l’action de ces militants, et leurs références culturelles) , sur une centrale nucléaire, est bien plus inoffensive si on y regarde de plus près, compte tenu de la protection de béton dont bénéficie la piscine abritant le combustible, blindage bien supérieur à celui d’un navire GNL flottant sur l’eau, doté d’une double coque de quelques centimètres d’acier seulement. Mais dans le cas du drone et de la centrale nucléaire, cela fera la une des médias, on relaiera volontiers la vidéo sur les réseaux sociaux, en se faisant peur, et on réussira l’exploit de faire passer cela comme une démonstration de la vulnérabilité de nos installations nucléaires face à une attaque terroriste .

Je ne reviendrai pas sur les actions d’intrusion de militants de Greenpeace sur les sites nucléaires, cela a déjà été traité dans un autre article (voir ci-dessous le lien), et action qui ne démontre rien, et s’apparente plus à un jeu assez dangereux de la part de cette organisation qu’à une réelle démarche constructive visant à améliorer la sécurité.

Revenons plutôt à nouveau sur le survol par un drone de la piscine du réacteur afin d’éclairer quelques points autour de la protection de ces sites.

Pour percer le mur de protection de béton de la piscine de stockage du combustible, il faudrait une vraie arme de guerre, qu’on ne peut pas vraiment acheminer par voie aérienne et beaucoup moins discrète qu’un petit drone acheté à la FNAC. Un avion, un vrai, pas un drone donc, qui s’écrase sur un mur de béton, l’endommagerait sur quelques centimètres d’épaisseur, mais ne pourrait pas le percer. C’est de la mécanique assez simple : un avion n’est rien d’autre qu’une enveloppe somme toute très mince, et surtout, légère (pour que ça puisse voler, cela se comprend) Une telle enveloppe jetée sur une paroi en dur comme du béton , même à plusieurs centaines de km/h, s’écrasera provoquant une explosion à la surface de la paroi (des tests d’avions de chasse lancés contre un mur en béton à plusieurs centaines de km/h montrent bien ce phénomène, en conformité avec les simulations de logiciels de crash test). C’est ce que l’on voit lors des catastrophes aériennes comme celle survenue dans les Alpes avec le suicide du pilote écrasant volontairement un avion de ligne : pas de cratère au sol mais des milliers de débris éparpillés sur des km2. On n’a pas ici l’effet « obus », arme destinée à détruire avec une pointe en dur et une forte masse pour acquérir un maximum d’inertie. Pour vraiment percer un tel mur en béton (plusieurs dizaines de centimètres d’épaisseur dans le cas de ces piscines, par contre pour le bâtiment réacteur, c’est plusieurs mètres d’épaisseur de béton…pour contenir la pression éventuellement provoquée par un accident), il faut donc un appareil vraiment étudié pour ça, un avion de ligne ne suffit pas.

D’autant que les sites sont surveillés et un tel avion serait vite abattu, l’aviation militaire étant en alerte permanente sur ces espaces aériens particulièrement sensibles et surveillés : moyens militaires qu’on ne mobilise pas pour un drone qui décolle à quelques centaines de mètres du site. Précisions aussi que cela n’a rien à voir ici avec un appareil qui s’écrase et s’engouffre dans les étages d’une structure métallique comme les tours du World Trade Center : il s’agit ici encore une fois de béton, sans compter qu’entre viser des énormes tours de grande hauteur et viser une cible au sol aussi petite qu’une piscine de ce type, et ce à une vitesse de 800km/h, pour le deuxième cas, il faut être un pilote exceptionnel (en plus d’avoir le profil psychologique si particulier d’un terroriste…).

Bref, il faut une arme volante, un avion de combat par exemple, doté de missiles étudiés pour cela, et piloté par un professionnel, un militaire. Dans ce cas, c’est une tout autre histoire : le pays est en guerre et une puissance militaire étrangère a réussi à pénétrer l’espace aérien national. Toutes les installations sont alors concernées : sites seveso, barrages hydrauliques, et les cibles bien plus efficaces et directes, les villes et centres urbains… on sort complètement du cadre de la prétendue démonstration de Greenpeace.

Mais allons plus loin, imaginons vraiment qu’une arme de guerre puisse être acheminée suffisamment près d’un site nucléaire sur terre, et qu’elle n’ait pas été détectée à temps. Comme expliqué dans un précédent post (voir lien ci dessous), les autorités ont depuis longtemps mis en place un dispositif de surveillance 24/24, avec des groupes GIGN dédiés pour chacune de la vingtaine de sites concernées en France : une telle action serait donc assez vite neutralisée. Mais admettons que cela se produise vraiment, et que des terroristes réussissent à percer un tel mur de béton, et en plus, percer la paroi de la piscine derrière, ce qui relève d’une véritable action militaire rappelons-le. Dans ce cas, même si le groupe terroriste est vite neutralisé, le mal sera déjà fait : la brèche provoquera une fuite d’eau de la piscine qui se videra dangereusement. Ici le problème sera alors de maintenir les colis de combustible dans l’eau, et intervenir très vite dans un espace qui n’a heureusement rien a voir avec celui d’un réacteur encore sous pression où il est difficile d’entrer (cas de l’accident de Fukushima). Acheminer plusieurs mètres cube d’eau par hélicoptère toutes les 15 minutes, dans l’heure qui suit l’acte terroriste, est somme toute réalisable et certainement déjà prévu : en effet l’éventualité d’une telle attaque est prise très au sérieux contrairement à ce qu’affirme Greenpeace (cas d’une attaque au lance roquette contre une piscine de réacteur et de fuite d’eau qui en résulterait) et des plans d’interventions existent, avec du matériel de secours, des pompes, des réservoirs d’eau, des hélicoptères porteur d’eau etc dédiés. Ces actions d’urgence seront ainsi prises, le temps de déplacer les colis ou même de colmater la fuite. Et bien-sûr, un tel acte de guerre provoquerait une hausse de plusieurs niveaux de la surveillance et une présence militaire qui deviendrait constante autour des sites.

Mais rappelons que ce raisonnement peut aussi être appliqué pour les centaines de sites Seveso sur le territoire (avec dans ce cas de réels risques d’explosion, pas simplement une fuite d’eau à gérer), les dizaines de grand barrages menaçant des villes de plusieurs centaines de milliers d’habitants, les grosses installations pétrolières et gazières (exemple du navire GNL plus haut). On comprend alors que la démarche de Greenpeace est une fuite en avant, et c’est surtout un jeu dangereux, car elle demanderait une telle transparence dans les dispositifs de sécurité, qu’elle rendrait tous ces sites au contraire de plus en plus vulnérables, le travail des forces de surveillance et de renseignement de plus en plus difficile, et pourrait susciter des idées d’actes pour quelques groupes d’allumés. Le déguisement en Superman du drone, montre d’ailleurs le niveau d’inconscience de ces militants qui considèrent cela comme un jeu. Non, on ne joue pas avec ces sujets, et si on veut vraiment améliorer la sécurité de ces sites et qu’on pense être suffisamment compétents sur ce sujet et avoir des choses valables à dire, il y a alors les lieux de réunions et les commissions dédiés qui existent dans les institutions.

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