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Michel Clouscard : Lettre ouverte aux communistes français

06 Juin

Le PCF et la contre-révolution libérale.

Michel Clouscard
extrait de « Lettre ouverte aux communistes »
Éditions Delga 2016

Ce texte a été rédigé à la fin des années 70, à l’aube de la catastrophe mitterandiste.
Il est largement commenté dans la vidéo ci-dessous, ainsi que l’ensemble de l’ouvrage inédit de Michel Clouscard

qui vient d’être publié par les éditions Delga.

LES CHOSES pourraient être pourtant si simples, pour les communistes; c’est le seul parti qui dispose d’un corps doctrinal pour analyser l’évolution des sociétés et leurs crises: le marxisme.
Faut-il encore l’actualiser.

La récente métamorphose de la société française peut donc être définie selon ce schéma: le passage du capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance au capitalisme monopoliste d’État de la dégénérescence : la crise.

À l’exploitation par les cadences infernales, qui a permis la croissance, ont succédé l’austérité et le chômage massif. Comment se fait-il que le Parti communiste français n’ait pas su exploiter ces situations, pour accumuler les profits électoraux?

Pour ce faire, il aurait fallu proposer une distinction radicale, celle des nouvelles couches moyennes et celle de la classe moyenne traditionnelle. La plupart des observateurs confondent les deux en cette nébuleuse: classes moyennes. Eux, du moins, ont une excuse: ils ne sont pas marxistes. Mais il faut bien constater que la plupart des communistes identifient aussi ces contraires.

C’est que ces nouvelles couches moyennes sont très embarrassantes pour les doctrinaires marxistes. Elles vont à l’encontre du Vieux schéma qui prévoit la radicalisation des extrêmes: concentration de la grande bourgeoisie et paupérisation (absolue ou relative ?) de la classe ouvrière.

Or, dans les pays dits « post-industrialisés », c’est le contraire.

Le capitalisme monopoliste d’État a procédé a cette géniale « invention » : les nouvelles couches moyennes.

Il faut en proposer l’élémentaire nomenclature. Ce nouveau corps social relève de l’ extraordinaire développement de trois secteurs professionnels très disparates. Celui, très traditionnel, des fonctionnaires, employés du privé, professions libérales, qui a connu un saut quantitatif et du coup une mutation qualitative. Celui des nouveaux services spécifiques du capitalisme monopoliste d’État (concessionnaires, agences de voyages…) Celui des ingénieurs, techniciens, cadres (ITC), qui rend compte du progrès technologique et de sa gestion sous tutelle capitaliste.

Ces nouvelles couches moyennes ont été le support du libéralisme, nouvelle idéologie qui s’oppose radicalement a celle de la classe moyenne traditionnelle, laquelle se caractérise par la propriété des moyens de production. La stratégie libérale consiste a s’appuyer sur ce corps des services et des fonctions. C’est toute une nouvelle culture qui dénonce même l’avoir.

Quel paradoxe: ce sont ces couches moyennes, qui ne sont pas possédantes de leurs moyens de production, qui sont le meilleur support du capitalisme!

Il est vrai qu’elles ont été gâtées. Ce sont elles qui se sont partagé la plus grosse part du gâteau de l’ascendance. Et cela grâce a une savante redistribution du profit capitaliste par la politique des revenus de la société du salariat généralisé.

Ces nouvelles couches moyennes ne sont pas propriétaires de leurs moyens de production, elles ne sont pas – en leur majorité – des forces productives directes mais elles se trouvent au résultat du procès de production, des autres, la gueule ouverte, pour tout engloutir. Elles se paient même le luxe de dénoncer la « Société de consommation ». Cette idéologie est devenue une idéologie dominante, depuis Mai 1968, ce 14-Juillet des nouvelles couches moyennes. Elle a sécrété les nouveaux modèles de la consommation « libérale ».

Cette idéologie de la libéralisation n’est pas le seul support de la contre-révolution libérale. Le management, celui des grands monopoles, prétendra même dépasser… le marxisme. Ne dispose-t-il pas, en son sein, des techniciens supérieurs et des ingénieurs, forces productives directes ? Du coup, nous dira-t-on, la force productive traditionnelle, celle de l’ouvrier non qualifié, deviendrait un simple appoint.

Il est fondamental de comprendre que cette contre-révolution libérale est devenue l’idéologie et la réalité dominantes. Elle a fait éclater les clivages traditionnels de la droite et de la gauche. Maintenant, elle est autant à droite qu’à gauche.

Entre le libéralisme avancé de Giscard [Sarkozy] et la social-démocratie retardée de Mitterrand [Hollande], ou est la différence ?

Le dogmatisme du PCF l’a empêché de comprendre cette métamorphose de la société française, le rôle des nouvelles couches moyennes, la nouvelle stratégie du capitalisme: la contre-révolution libérale, qui n’a pas grand-chose de commun avec la « droite » traditionnelle. Mais la crise peut lui permettre de se rattraper, et même d’inverser la tendance.

Le moment est venu pour les communistes de dire : « C’était formidable, votre combine, dommage que ça se casse la figure. Vous avez Cru que c’était arrivé, alors que vous ne faisiez que vérifier nos analyses: le capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance apporte une croissance économique fantastique dans la mesure ou celle-ci propose les conditions d’une crise non moins fantastique. Le capitalisme de l’ascendance n’est que les conditions objectives de la crise. »

C’est le moment de s’adresser a ces nouvelles couches moyennes pour leur montrer qu’elles se sont réparties selon une implacable hiérarchie sociale: grande, moyenne, petite bourgeoisie. Une énorme partie de ces couches a des intérêts de classe analogues à ceux de la classe ouvrière traditionnelle.

Pour sortir ces couches moyennes de leur engourdissement libéral, il faut les prévenir de ce qui les attend: le chômage massif. Autant le capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance a créé des emplois artificiels, non productifs, d’encadrement, de plumitifs, autant celui de la crise les liquidera sauvagement pour mettre en place, dans le tertiaire et le quaternaire, l’appareillage de l’informatique et de la robotique.

Il faut montrer aux productifs de ces couches – techniciens, ingénieurs – qu’ils participent au travailleur collectif et qu’ils sont, eux aussi, victimes du management des improductifs. La création d’emplois devrait étre au coeur du débat. Les postes d’encadrement technocratique ne sont-ils pas l’empêchement a priori de la création d’emplois productifs? Tout un cheminement vers l’autogestion est possible, de par la simple recherche des nouveaux critères de gestion.

Autant la montée hégémonique des nouvelles couches moyennes a permis la contre-révolution libérale, autant leur remise en question par la crise devrait permettre la remontée du socialisme et du Parti communiste français. Mais il faudrait alors procéder dialectiquement, se tourner aussi vers la classe moyenne traditionnelle et ne pas rater, non plus, sa « récupération » partielle. Car, que de magnifiques occasions ont été manquées aussi de ce coté-la.

C’est que cette classe sociale participe au travailleur collectif. Et à ce titre, elle a été doublement remise en question, par le capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance. Autant celui-ci a fait la promotion des nouvelles couches moyennes, autant il a « enfoncé » une grande partie de la classe moyenne traditionnelle. Comment ne pas s’être rendu compte de ce dispositif contradictoire de la France de la modernité ?

C’est sur le dos du petit et moyen commerçant, paysan, entrepreneur, que se sont édifiés les monopoles puis le capitalisme monopoliste d’Etat. Mais surtout: quelle mise en boite idéologique! Comme ces gens-la se sont fait chambrer par l’idéologie libérale de la libéralisation! Eux, qui défendent les valeurs traditionnelles du mérite, du travail, de l’économie, du réinvestissement, ont vu leur genre de vie totalement remis en question par l’extraordinaire marché du désir nécessaire a l’économie politique du libéralisme, par l’idéologie non moins nécessaire à l’écoulement de la marchandise de cette industrie du loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode. On connaît toutes leurs conséquences : délinquance, insécurité, etc.

Alors, pourquoi ne pas avoir proposé à ces éléments du travailleur collectif les arguments théoriques et les modes d’action qui leur auraient permis de dénoncer la suffisance et l’arrivisme de la hiérarchie libérale? Lutter contre le laxisme du libéralisme, c’est programmer toute une reconquête culturelle.

La crise peut donc permettre au Parti communiste de « récupérer » une grosse partie du corps électoral, partie des nouvelles couches moyennes et de la classe moyenne traditionnelle. Il doit lutter contre les deux grands effets pervers du libéralisme, économique et culturel, pour rendre au travailleur sa dignité professionnelle et morale.

C’est d’autant plus urgent que se profile ce qui pourrait devenir un néo-fascisme qui serait la sinistre et hétéroclite collusion des privilégiés du libéralisme, qui ne veulent rien céder de leurs privilèges acquis et de la vieille droite revancharde qui, elle, veut reconquérir les siens.

 

 

 

Michel Clouscard : Lettre ouverte aux communistes français
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3 réponses à “Michel Clouscard : Lettre ouverte aux communistes français

  1. astap66

    juin 6, 2018 at 5:52

    Merci pour l’envoi de cet extrait. C’est dommage que cette vision des choses n’ait pas été plus relayée, car elle est particulièrement juste.
    Elle fait pendant à ce qu’écrivait Marx dans Le Capital (capitre 32) intitulé « tendance historique à l’accumulation du capital » :
    https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-32.htm
    La difficulté de notre combat, cependant, est que, à la différence de ce que prévoyait Marx, la classe ouvrière, en tout cas dans les pays du centre, n’est pas  » sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste ».
    Les mineurs, les ouvriers sidérurgistes, tous les centres de production qui comptaient plusieurs milliers de salariés ont pour la plupart été repoussés dans les pays de la périphérie. Quant aux prolétaires et aux couches moyennes en voie de paupérisation, elles sont totalement atomisées, sans grille de lecture marxiste.
    C’est donc très compliqué pour le Parti Communiste, et pour les communistes.

     
  2. leca

    juin 6, 2018 at 7:09

    Le choix de Ian Brossat pour conduire la liste du PCF aux européennes est judicieux. Cet homme représente parfaitement ce qu’est devenu le Parti: Ne faisant plus peur à personne. Très tendance (écolo-bobo-droit de l’ hommiste). Filiation trotskyste assumée (lui, son papa était à la LCR), et s’épanouissant à l ombre protectrice de la social-démocratie (il est l adjoint heureux d’Hidalgo).
    Sa liste est déjà annoncée par Pierre Laurent comme devant être très ouverte. A qui ? On craint le pire.

     
  3. histoireetsociete

    juin 6, 2018 at 7:43

    cher Leca, personnellement c’est moins le choix de Ian Brossat qui me pose problème que toute la manipulation qu’il y a eu autour de la présentation de « ce chef de file » et pas tête de liste, le fait qu’il n’y a pas de discussion véritable sur les contenus en matière d’Europe… J’imagine très bien ce que vont me dire des camarades qui ont la foi du charbonnier et trouvent toujours d’excellentes raisons pour se réjouir de la dernière manœuvre d’une direction vidant le pCF de son essence révolutionnaire: ils vont dire c’est un bon camarade, ce que personnellement je ne mets pas en cause, du moins a priori, et c’est à nous communistes à populariser sa candidature. Ils ne voudront rien entendre sur le vide abyssal de notre programme pour les Européennes, d’ailleurs ils sont convaincus que notre « programme » l’humain d’abord, s’opposer à la finance suffit à convaincre les masses et d’ailleurs selon eux Tsipras n’agit pas mal, il a manqué de notre soutien, c’est tout. Bref nous devrions soutenir Tsipras et dénoncer notre passé soviétique… je n’invente rien… Ils en sont là… J’attendrai donc que d’autres que moi prennent conscience de la situation, j’ai déjà beaucoup donné et j’ai autre chose à faire… En particulier, travailler à tout ce que j’ai le désir d’écrire.. Si j’étais au CN, j’aurais été parmi les 26 camarades qui ont voté non. Par parenthèse, nous en sommes désormais avec les abstentions à près de 50/50, ce qui montre à quel point tout cela a besoin d’être discuté pied à pied dans la préparation du congrès.Ceux qui se battent pour conserver un parti révolutionnaire ont toute ma sympathie mais j’en suis au point que j’estime (influence chinoise sans doute) que l’on ne fait pas la révolution à la place des autres, je laisse donc la parole aux communistes, c’est à eux de dire ce qu’ils veulent faire de leur parti.
    Cela dit Leca tu as raison, la personnalité de Ian parait une illustration des mises en garde de Glouscard. bien sur qu’il raison,mais je veux aussi mettre l’accent sur un fait essentiel qui concerne bien des communistes désormais sans parti ou avec des choix groupusculaires : vous avez laissé la maison à ces gens là, ne vous étonnez pas de ce qu’ils en ont fait et que vous/nous ayons perdu toute crédibilité aux yeux de ceux qui pensent comme nous mais les suivent… et ce sont les plus nombreux…
    l’ennui est que comme je disais hier de l’un d’entre eux, ils sont désormais le poison et l’antidote.

    En ce qui concerne ceux qui sont partis, je pense au dernier prince arabe de Grenade,celui que chantait Aragon dans le fou d’Elsa. Il a donné sa ville sans combattre aux rois très chrétiens Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Catille,et du sommet de la Sierra Nevada il contemple sa ville. Sa terrible mère lui dit: « pleure comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme ». C’est pour cela que je respecte les camarades de Vénissieux, ils n’ont jamais renoncé.

     

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